CHAPITRE IV
g 1. — LES ELEMENTS PRIMITIFS.
Jusqu'ici nous avons surtout considéré ce qu'on peut appeler la décoration plate. Qu'il s'agisse de peindre un vase, ou de décorer au repoussé une plaque de bronze, les figures ne sont que des ornements; elles n'ont pas de réalité indépendante, et l'ouvrier n'a pas à se préoccuper de ce qui est l'essence même de la sculpture, à savoir du modelé et de la construction anatomique. Les difficultés commencent lorsque, d'un madrier de bois, ou d'un bloc de pierre, il faut faire sortir une figure vivante, bien proportionnée, et s'attaquer au redoutable problème du rendu de la forme humaine. L'art grec a traversé toutes les phases de ce long et pénible apprentissage. S'il est difficile, à travers la confusion des légendes et le vague des traditions, de fixer avec une entière certitude des points de repère chronologiques, nous en savons assez pour comprendre combien les débuts de la sculpture grecque ont été modestes , et par quel patient labeur des générations d'obscurs ouvriers ont lentement transformé les pauvres éléments de la plastique primitive.
Nous ne nous attarderons pas aux légendes. L'étude de l'art mycénien nous a montré ce qu'il faut penser des Cyclopes lyciens, auxquels les traditions populaires attribuaient les sculptures de la Porte des Lions, un antique Gorgonéion de pierre conservé à Argos, et les murailles de Tirynthe '. De même, les Dactyles de l'Ida, qui ont appris de la Grande-Déesse phrygienne à travailler le métal, les
1. Overbeck, Die antilien Schriftqueilen zur Geschichte der Bildenden Kiih^i bei den Griechen, n"' 1-26.
Telcliines, venus de Crète dans l'île de Ehodes, appartiennent à la pure légende. Ces êtres fabuleux, à la fois magiciens et métallurgistes, qui fabriquent la harpe de Kronos et le trident de Poséidon, sont les confrères d'Héphaistos. A vrai dire, il faut voir dans ces créations de l'imagination hellénique le souvenir, conservé par les premières tribus grecques, de la supériorité de l'industrie orientale. On imagine sans trop de peine l'étonnement superstitieux que devait provoquer, chez les Hellènes encore barbares, la pratique fantastique des arts du métal.
Il y a plus d'intérêt à rester dans la réalité, qu'à discuter des légendes. Or, cette réalité est fort humble. Comme tous les peuples barbares, la Grèce primitive a traversé la période du fétichisme; elle a adoré ses dieux sous la forme de grossiers symboles. Des pierres brutes, de forme étrange, des aérolithes, dont l'origine singulière et la couleur noire frappaient vivement les esprits, tels étaient les premiers objets du culte '. Au temps de Pausanias, on voyait encore dans certains sanctuaires plusieurs de ces fétiches : à Orchomène, trois pierres représentaient les Kharites; à Thespies, une pierre brute (àpyôç ^îOoç) était l'antique simulacre d'une vieille divinité cosmogonique, devenue plus tard l'Eros des Hellènes. D'autre part, le contact avec les Sémites de la Syrie avait introduit en Grèce le culte du bétyle (è8aî-nAo;), mot sémitique à peine déguisé sous son vêtement grec, et qui signifie proprement k la maison du dieu » (Beth-El)-. C'était une pierre conique ou ovoïde, comme l'image de l'Achtoreth phénicienne figurée sur les monnaies de Byblos 3 ; Cette pierre avait une vertu divine : le dieu y résidait, il y avait sa demeure. Et telle était la puissance de ces antiques croyances, qu'au déclin de l'hellénisme, les bétyles trouvaient encore des dévots poulies arroser d'huile, et pour les orner de couronnes '.
1. On a depuis longtemps réuni tous les textes et les documents figurés relatifs à ces premières formes du culte. Voir Overbeck, Berichte dur Sachs. Gesellscha/l der Wissenschafîen, 18C4, p. 154 suiv. Cf. Daremberg et Saglio, D'ici, des antiquités, article Aryoi IMhoi. Homolle, De antiquissimis Diana simulacris deliacil, p. 72 suiv. Baumeister, Denkmaeler des klass. Âltert., art. Gœtterbilder, p. G01.
2. Voir Fr. Lenormant, Rente de l'Hist. des religions, t. III, pp. 31-53, et Dict. des antiquités, article Baetylia. Cf. Perrot et Chipiez. Ilist.de l'Art, t. III. p. 59.