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CHAPITRE II

Au nord du golfe d'Élaea, sur la côte orientale de l'Asie Miueure, s'ouvre uue grande plaine fertile, arrosée par le Kaïkos, aujourd'hui le Bakir-Tschaï. Dans son cours inférieur, le fleuve contourne les contreforts du mont Pindasos ; il reçoit alors deux petits affluents, le Sélinus et le Kétios, qui enserrent à l'est et à l'ouest une colline escarpée, en forme de cône tronqué, élevée de 270 mètres au-dessus de la plaine. Au pied de cette acropole se groupent anjourd'hui des maisons basses à toits plats, parmi lesquelles se dressent les minces silhouettes des minarets et les pointes sombres des cyprès. C'est la ville turque de Bergama, modeste héritière de l'emplacement occupé jadis par la capitale des Attalides.

Avant le troisième siècle, Pergame n'a qu'une histoire obscure. Quand la conquête d'Alexandre a refoulé les Perses établis dans la plaine du Kaïkos, Lysimaque fait choix de la citadelle de Pergame pour y enfermer son trésor, 9,000 talents, dont il confie la garde à l'eunuque Philétairos. En 283, profitant de la révolte qui soulève les villes d'Asie contre Lysimaque, le gardien infidèle se proclame indépendant. Grâce aux troubles que provoquent la mort de Lysimaque, tué à la bataille de Koi'oupédion, et l'assassinat de Séleucos, il peut, sans être inquiété, léguer à sou neveu Eumène la citadelle et le trésor. Eumène arrondit l'héritage, s'empare de toute la vallée du Kaïkos, et c'est un royaume, sauf le nom, que recueille à sa mort, en 241, son successeur Attale. Mais pour assurer la sécurité du nouvel Etat de Pergame, Attale doit soutenir de longues luttes contre des

voisins iucomraodes et redoutables, réceinment établis en Asie Mineure, contre les Galates. Vers 279, attirées par la faiblesse du royaume macédonien, des tribus gauloises avaient envahi la Thessalie, pillé l'Étolie et la Plithiotide, et poussé jusqu'à Delphes une pointe hardie. Une de ces bandes avait traversé la Thrace, et, arrivée sur les bords de l'Hellespont, l'avait franchi pour se mettre au service du roi de Bithynie, Nicomède, qui leur concéda un territoire, autour de Pessinonte et d'Aucjre. A vrai dire, c'étaient de terribles hôtes que ces Galates dont les trois tribus, Trocraes, Tectosages et Tolistoboïes traitent l'Asie Mineure en pays conquis, rançonnent les villes et pillent les campagnes. Un moment le roi de Syrie, Antiochos I Soter, peut les contenir, et après une bataille oii les éléphants mettent en déroute la cavalerie galate, il les refoule dans les limites de leur territoire. Bientôt, cependant la situation devient menaçante. Les Galates se sont mis à la solde du frère de Séleucos II, Antiochos liiérax, et bataillant soit pour celui qui les paye, soit pour eux mêmes, se retournant parfois contre leurs alliés, ils tiennent toute la péninsule sous la terreur de leurs brigandages. Seul l'Etat de Pergame est assez fort pour leur résister, et le nouveau dynaste, Attale, défend énergiquement ses frontières. Une première victoire remportée près de Pergame, à la suite de laquelle Attale prend le titre de roi, est suivie d'une série de combats lieureux, livrés contre Antiochos Hiérax et ses alliés Galates, tantôt à Aphrodision, tantôt près du Kaïkos, tantôt sur l'Hellespont '. Le danger des invasions galates est écarté, et après un long règne, Attale I laisse en 197, à son successeur Eumèue II, un royaume qui s'étend de la mer Éo-ée jusqu'au Taurus. De 197 à 159, Eumène II poursuit les succès d' Attale, ajoute à ses États de nouvelles provinces, embellit sa capitale, et en fait, au dire de Strabon, une des plus belles cités du monde grec. On sait comment, après le règne du frère d'Enmène, Attale II, et les cinq années remplies par les sanglantes folies d'Attale III, Rome hérite, en 133, du riche domaine créé par les successeurs de l'eunuque Philétairos.

Nous ne pouvons ici raconter en détail l'histoire des découvertes

1. Voir Thraemer, Die Siège der Pergamener uber den Gallier, programme du gymnase de Fellin 1877. Koehler, Histor. Zeitschrijl de Sybel, XLVII, p. I et suivantes.

SCrLPTFRE GRECQUE. — T. II. g.

498 L'ART HELLENISTIQUE.

qui nous out rendu les monuiuents de Pergame '. Les fouilles comineucées en 1869 par l'ingénieur allemand, Cari Humann, et poursuivies avec succès de 1878 à 1880, n'ont pas seulement enrichi d'une imposante série de marbres le musée de Berlin; elles ont livré à l'histoire de l'art des documents tout nouveaux, mis au jour l'ensemble des édifices accumulés par les Attalides sur l'acropole de Pergame, et révélé ce qu'était une de ces grandes capitales hellénistiques, créées de toutes pièces, avec un goût décoratif et un sentiment de la symétrie monumentale qu'on aurait vainement cherchés dans les anciennes cités grecques. On déchiffre aujourd'hui fort aisément le plan de la ville royale, assise sur des terrasses que limitaient des murs de soutènement, et couronnée par les édifices de l'Acropole ". Le visiteur curieux d'admirer les monuments élevés par Attale I et par Eumène II, suivait une voie principale qui le conduisait sur une première plate-forme, occupant toute la largeur de la montagne ; il traversait l'Agora, entourée de portiques; s'arrêtait devant une statue d'Hermès tenant une corne d'abondance qui servait d'horloge hydraulique, et du côté où s'élevait un petit temple de Dionysos, il pouvait embrasser d'un coup d'œil la perspective d'une longue terrasse donnant accès au théâtre. Arrivant à une plate-forme supérieure, il admirait la masse imposante que formait le grand autel de Zeus et d'Athéua, orné d'une profusion de sculptures. Continuant à gravir la rampe ménagée au flanc de la montagne, il franchissait la porte de l'Acropole, protégée par une haute tour, et se trouvait sur un vaste plateau, long de 80 mètres. A l'ouest se dressait le temple d'Athéna Polias Niképhoros, le plus ancien sanctuaire de Pergame. Sur le teri'e-plein, c'était tout un peuple de statues, effigies des princes de la famille royale, groupes de bronzes

1. Pour la bibliograiihie relative aux fouilles, voir Trendeleaburg, art. J'uyamou, ilaus Baumeister. Nous citerons surtout le rapport de ilM. Conze, Humann, Bohn, Stiller, LoUing et Raschdorff, Die Krffebnisse der Ausgrabunyen zxt Perganijn, Jahrb. d. K. pretcss. Kunstiianiinlunffenj I, 1880, p. 127-224; Conze, Humann, Bohn, ibid., 1882. Les fouilles seront publiées dans un ouvrage d'ensemble, dont plusieurs parties ont déjà paru. AUertunier von Perr/amon, II, Dos Heiligthum der Alluma Polias ]\'Hephoros, par Bohn; Berlin 1885; IV, Die Theater-Terraue, Ç3X Bohn;V, i, Dos Trajaiteum, p&T Stiller et Raschdorff, 1895 ; VIII, Die Inschri/len von Pergamon, par Max Fraenkel, Fabricius et Schuchhardt, Berlin, 18!>0-1895.

2. Pour h, topographie de Pergame, voir Trendelenburg, art, Pergamon, dans Baumeister. Cf. l'exposé sommaire de Thiersch, Die Kotnigsburg von Pergamon, Stuttgart, 1883, et Conze, Sil:uiigsb. der Berl. Akad., 1881, p. 7-l.i.

LES ÉCOLES ASIATIQUES. PERGAME. 4;i0

rappelant les victoires des Attalides. A l'est et à l'ouest, s'offrait la belle ordonnance régulière de deux grands portiques se raccordant i\ angle droit, et formés d'une colonnade à deux étages. Entre les colonnes ioniques de l'étage supérieur courait une balustrade couverte de panneaux sculptés, montrant des trophées d'armes grecques ou galates ' : décoration pittoresque et originale, premier exemple de ces trophées de victoire que l'art romain multipliera sur les arcs de triomphe. A l'étage supérieur du portique nord, s'ouvraient, suivant toute vraisemblance, les salles d'une bibliothèque fondée par Eumène, et qui pouvait rivaliser avec celle d'Alexandrie. Près de là, sinon dans les mêmes salles, les Attalides avaient réuni une partie de leurs richesses d'art, dont le choix attestait un goût curieux et éclairé. La collection royale comprenait en effet des œuvres très variées, les Charités vêtues du primitif Boupalos, un Apollon de bronze de l'Eginète Ouatas, le symplegma de Képhisodote le jeune. Deux statues, dont l'une est celle d'Athéna, ont été retrouvées dans les fouilles ; elles représentent, dans cette galerie, le grand style attique du cinquième siècle '. Nous voyons là comme la première manifestation du dilettantisme érudit, et les conséquences méritent d'en être signalées : grâce aux ressources qu'offraient la bibliothèque et le musée royal, Pergame devait devenir le principal centre des études consacrées à l'histoire de l'art grec. On connaît moins bien la partie la plus élevée de l'Acropole, occupée par le palais du roi. Un grand temple consacré à Trajau, atteste que les Romains avaient modifié la disposition de la terrasse supérieure. Mais les Attalides avaient heureusement choisi l'emplacement de leur résidence ; d'un coup d'œil ils pouvaient embrasser l'aspect d'une ville superbe qui était leur œuvre, et où tout parlait de leur gloire.

1. Voir Hans Droysen, Dk Bahistradenrelie/s. dans les Altertûmer i-on Pergamon, t. II, 1885, p. 96 et pi. XLni-L.

2. Conze, Sitzungsherichte der pretiss. Alad., 1893, p. 207. Winter, Weibliche Figur avs Pergamon, Arch. Ayizetger, 1894, p. 43. Sur la collection d'art des Attalides, voir Fraenkel, ACtertûmer voyi Pergamon, VUI, n° 48-50.

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