CHAPITRE PREMIER
C'est i\ Atliènes qu'il faut chercher, pour le quatrième siècle, l'expression la plus complète de l'hellénisme. Nulle part ailleurs la culture intellectuelle n'est plus étendue, la vie sociale plus élégante, la civilisation plus raffinée. Or, si l'on prend sou point de vue vers le milieu du siècle, au moment où cette culture s'épanouit avec le plus d'éclat, on mesure sans peine les changements profonds qui ont modifié l'esprit public. La guerre du Péloponnèse a provoqué une violente crise morale, d'où l'âme athénienne est sortie affaiblie et diminuée. Après les désastres qui en ont marqué la fin, après la tyrannie des Trente et la période de terreur qu'elle a fait régner, Athènes a perdu cette i( santé morale ' >< qu'elle devait au respect de la tradition, à l'effort commun
1. C'est l'expression d'Ernest Curtiiis, dans les pages si vivantes on il retrace le tableau de l'état d'Athènes après la guerre dn Péloponnèse. Ilist. grecque, trad. fr., t. IV, p. G8 et suivantes.
(le tous pour la prospérité de la cité. Quelques grands noms ne doivent pas faire illusion, et derrière les liantes figures de Lvsias, de Phocion et de Démostliène, on aperçoit trop bien la foule sceptique ou frivole qui bavarde t\ l'Agora, les soldats mercenaires qui renijtlissent les rangs de l'armée. L'esprit religieux n'est pas moins atteint. Sans doute rien n'est changé dans les formes extérieures de la religion nationale ; jamais l'Atliénieu n'a fait une telle consommation d'ex-voto de marbres et d'ofirandes. INIais en dépit de ces pratiques de dévotion, les croj-ances religieuses sont déjà sourdement minées par la sophistique et par la superstition. On le voit bien au développement croissant que prennent les cultes étrangers venus de la Thrace, de l'Asie ]\Iineure, de la Phénicie '. Les associations religieuses, les thiases, les éranes, les orgéons, font pénétrer en Attique les cérémonies mystiques du culte d'Attis, de Sabazios, de la Mère des dieux ; dans les fêtes célébrées par les thiases, dans les orgies nocturnes ou dans les processions qui s'étalent au grand jour, on entend retentir le tambour phrygien, et les sons plaintifs de la flûte asiatique. Devins, charlatans, métragyrtes, prennent sur l'âme de la foule un singulier ascendant, et les esprits réfléchis se préoccupent déjà des dangers dont cette invasion menace la religion de l'Etat.
Relâchement de l'esprit de tradition, progrès de l'incrédulité ou du mysticisme, affaiblissement des vieilles croyances religieuses, telles sont les principales causes qui préparent lentement une irrémédialile décadence. Pourtant jamais les dehors de la civilisation n'ont été plus brillants ni plus séduisants. Après les premiers succès de Conon et de Chabrias dans la guerre de Corinthe, la prospérité matérielle d'Athènes s'est rapidement relevée. L'industrie s'est ouvert de nouveaux débouchés. Du Pirée, où se coudoient les négociants étrangers de tous pays, métèques d'Asie Mineure, d'Egypte, de Thrace, Phéniciens de Sidon, des vaisseaux de commerce emportent vers les îles de l'Archipel, les côtes de la Cyrénaïque et les ports du Bosi)hore cinimérien,les produits où l'industrie attique a mis la marque d'une perfection inimitable. Si le
1. Voir Foucirt, JM:i assoclalions religieuses chez les Grecs. Paris, lS7:î, p. SL «. On aurait tort d'attribuer Vorigine de ce monument religieux A la conquête d'Alexandre et de le placer au déclin du paga nlsnie officiel. L'ét;il)lissement des Macédoniens dans l'Asie, en rendant encore plus fréquents les rapports de la Grèce avec l'Orient, contribua sans doute 4 multiplier les thiases et les éranes, mais Us existaient déji\ depuis plus d'un siècle n.
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temps n'est plus où l'Etat entreprenait la construclion de grands cditices qui mettaient à r(euvre sculpteurs et praticiens, le luxe des particuliers y supplée i)Our soutenir l'activité des artistes. Les riches citoyens d'Atliènes mettent leur vanité à multiplier les offrandes, les souvenirs de leur vie officielle, à consacrer par un élégant monument la mémoire d'une victoire clioragique, à décorer de stèles ou de statues leurs sépultures de famille. Démosthène parle d'un tombeau qui avait coûté deux talents ; à la fin du siècle, il faut qu'un décret de Uémétrios de Phalère vienne mettre un terme à ces exagérations fastueuses. Veut-on,d'ailleurs, apprécier, par des témoignages positifs, à quel point le raffinement et la recherche ont pénétré dans les mœurs ? Il suffit de considérer ces œuvres de l'art industriel, ces « articles d'Athènes » , comme on les ajustement appelés, où triomplie le goût attique : les miroirs de bronze, les délicates poteries rehaussées de dorure, les vases à parfums destinés aux boudoirs des Athéniennes élégantes. Jamais l'art n'a déployé plus de grâce, d'esprit, de délicatesse. Il y a plus; les scènes qui reviennent maintenant avec une singulière prédilection sous le pinceau des peintres céramistes nous révèlent une vie mondaine où la femme a désormais conquis sa place. Scènes de parure, de toilette, de causeries galantes, où les femmes apparaissent escortées d'un vol d'amours aux ailes frénn'ssantes : tout cela fait revivre pour nous une société qui n'a plus rien de rancienue sévérité des mœurs grecques. On comprend le mot d'Antiphane, répondant au roi de Macédoine que " pour pirendre goût à la comédie athénienne, il fallait vivre dans la société d'Athènes, avoir pris part à ses pique-niques, et donné ou reçu des coups dans ses aventures galantes ' ».
L'art ne peut échapper aux inHuences qui ont provoqué de tels changements dans les mœurs et dans l'esprit public. Pourtant il serait faux de prétendre que tout lien est rompu avec le passé. Les formes d'art créées i)ar le cinquième siècle sont trop conformes au génie de la race grecque pour qu'elles s'évanouissent brusquement. Mais une évolution progressive, continue, va les façonner au goût nouveau, leur prêter des acceptions différentes, y faire pénétrer des sentiments plus
1. Athénte, p. 555, cf. Ciirtius Eisl. yrecq'ie, trad. fr., V, p. ISJ.
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subtils et plus compliqués. L'idéal religieux étant moins élevé, les types divins se rapprochent davantage de l'humanité. En y touchant d'une main moins respectueuse, les artistes y introduisent des nuances plus variées; ils y font passer le reflet des passions qui agitent l'âme humaine ; ils prêtent à la belle figure de Déméter la tristesse de la maternité douloureuse, exaltent dans celle d Aphrodite le charme voluptueux de la beauté, donnent à celle de Dionysos une grâce morbide et languissante. Un courant irrésistible les entraîne vers les types divins où la jeunesse et la beauté trouvent leur expression la plus achevée.
En abordant ainsi l'analyse des passions et des sentiments, l'art ne l'ait que suivre le mouvement générai de la littérature. Il obéit surtout à une influence dont on ne saurait méconnaître l'importance, celle du théâtre , celle de la tragédie renouvelée par Euripide. Sans doute Euripide est un homme du cinquième siècle ; mais il est aussi un des précurseurs du (luatrième. Son réalisme, son sentiment pathétique, plus large et plus humain que celui de Sophocle, sont bien faits pour plaire aux contemporains de Démosthèue. On ne cesse i^as de le jouer sur la scène atticpie et de curieux témoignages attestent la longue durée de sa popularité '. Au quatrième et au troisième siècles, son théâtre continue à fournir à l'industrie céramique les thèmes de ses sujets décoratifs". Dès le temps de la guerre du Péloponnèse, la peinture s'est déjà engagée àsasuitedans la recherche de l'expression : les Ilévaclidcs d'Apt)llodore étaient sans doute connue une illustration d'une tragédie d'Euripide. La sculpture n'échappe ])as à cette iuHuence, et nous la verrons reprendre les anciens thèmes mytIioU)gi(iues, en y introduisant un esprit tout ' nouveau.
A côté des types religieux renouvelés et rajeunis, des légendes mythologiques traitées avec un sentiment plus dramatique, on voit prendre place des conceptions répondant bien au goût d'analyse subtile qu'a développé la philosophie. Nous voulons parler des ligures allégoriques. Ce genre de représentations n'était certes pas resté étranger à l'art des époques précédentes. De tout temps, l'art grec s'est plu
1. Voir les frajiments (le didascalics Otudits par Koehler, MiHheil. Atlien, 187S, p. 101.
2. Ainsi, sur les coupes i\ reliefs du troisième siècle, on reconnaît des scènes des Phàildciiiics d'/jiliigénie à Aulit, C. Kobert, UomerUche Bêcher, 50' J'rosrainmium ]ViH kelmannsfeslc.
à personnifier sous une forme concrète îles idées morales et poétiques, de pures abstractions, comme la Discorde, la Justice, les Saisons, le Génie de la Lutte. Mais dans cet ordre de sujets, la peinture s'était montrée plus hardie que la sculpture ; elle l'y avait certainement précédée. Il serait facile de prouver que le mouvement qui entraîne les peintres vers la représentation des figures allég'oriques a son origine dans la seconde moitié du ciiKpiicme siècle'. Déjà le frère de Polj'gnote, Aristophon, avait peint dans un de ses taMeaux la Crédulité et la Ruse. La génération d'artistes qui travaille dans les dernières années de ce siècle et au début du quatrième, s'engage dans la môme voie avec une confiance croissante. Parrliasios, Aristolaos représentent la Vertu et le Peuple d'Athènes; Pausias l'Ivresse; Euphranor la Démocratie, et plus tard Apelle s'inspirera du même esjirit dans son tableau célèbre de la Calomnie, composition purement allégorique où figuraient l'Innocence, la Méfiance, l'Ignorance. On ne saurait s'étonner que la sculpture emprunte, elle aussi, h ce monde d'abstractions persoimifiées quelques-mis de ses thèmes favoris, et qu'avec Képhisodote, Scopas, Praxitèle et Lysippe, elle s'applique à figurer sous une forme concrète la Paix, l'Ivresse, la Persuasion, l'Occasion. Il y a là comme une veine nouvelle, très féconde, à laquelle la plastique va puiser largement, et d'où découleront, portées à travers les âges par l'art hellénistique et gréco-romain, plusieurs des données qui revivent encore dans notre sculpture contemporaine.
En même temps que la plastique enrichit son domaine par .e développement de l'allégorie, elle cherche de nouvelles ressources dans l'observation plus libre et plus familière de la réalité. La sculpture de genre commence à revendiquer sa place : la courtisane riant de Praxitèle, le marchand d'esclaves de Léocharès, la joueuse de flûte ivre de Lysippe témoignent assez que les sculpteurs, et non les moindres, regardent d'un œil plus attentif toutes les manifestations de la vie. Mais surtout le goût de l'observation exacte se fait jour dans un genre qui, jusque-là, s'était ressenti de l'esprit généralisateur du cinquième
1. Le travail a été fait pour la peinture de vases, avec nue grande précision, par M. Ed. Pottier. Nous ne pouvons que renvoyer à son remarquable article sur les Représentations allégoriques clans la paintnre des vases grecs, Monuments grecs, n™ 17-lS, 1889-1890.
SCOLPTUEB GllEcyl-F.. — T. II. 23
siècle : nous voulons parler du portrait. Avec des maîtres épris de réalisme, comme Démétrios et Silanion, l'art vise résolument à reproduire le type particulier, à souligner tous les accidents de la forme individuelle. Et quand Lysistratos, le frère de Lysippe, inventera le moulage eu plâtre pris sur nature, il ne fera qu'accélérer le mouvement commencé, en dotant la plastique d'un instrument de précision singulièrement puissant.
Nous devons en6n signaler un dernier fait, qui complétera cet exposé, forcément sommaire, des conditions nouvelles où va se développer l'art du quatrième siècle. Les différences d'écoles, encore si marquées au siècle précédent, tendent à s'effacer. Les écoles locales ne s'enferment plus aussi étroitement dans leurs traditions. Des maîtres tels que Scopas voyagent, forment des élèves, ont la Grèce tout entière comme théâtre de leur activité. L'esprit particulariste est en décroissance ; il y a, d'école à école, des échanges d'idées, des pénétrations réciproques, et l'art grec, si longtemps cantonné dans des provinces très distinctes, s'achemine vers l'unité qui sera complètement réalisée au temps des successeurs d'Alexandre.