CHAPITRE PREMIER
Les historiens d'Alexandre racontent qu'arrivé aux rivages de l'Océan indien, à l'embouchure de l'Indas, le vainqueur de l'Asie sacrifia des taureaux au dieu grec Poséidon, et fit des libations avec une coupe d'or qu'il lança dans les flots. C'était comme la consécration solennelle d'un grand événement historique : la prise de possession de l'Orient par le génie de la Grèce. Le roi de Macédoine pouvait alors entrevoir son rêve réalisé, l'Asie conquise à une civilisation supérieure et plus humaine, le monde oriental et le monde hellénique unis sous l'hégémonie d'une puissance grecque. La mort d'Alexandre anéantit ces vastes projets, suggérés par l'idéalisme le plus audacieux. Le grand empire si hâtivement fondé se divise et se morcelle; après des luttes sanglantes, des monarchies se constituent sur ses débris, et cette unité politique un instant créée se brise pour jamais. Pourtant, de l'œuvre
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d'Alexandre, quelque chose subsiste; a c'est la fusion de l'esprit hellénique avec celui des peuples de l'Asie^ la création d'une civilisation commune à l'Occident et à l'Orient; l'unité du monde historique dans le cadre de la culture hellénistique » '. Pour tout dîi-e d'un mot, c'est l'hellénisme, c'est-à-dire une forme nouvelle de l'esprit grec, élargi, uni6é, doué d'une prodigieuse puissance d'expansion. L'ancienne Grèce est morte, et avec elle la cité indépendante et libre, foyer de la religion des ancêtres, défendue par un patriotisme étroit et jaloux; mais l'hellénisme marche à la conquête du monde ancien, li n'y a plus de petite patrie; mais il y en a une grande, que le Grec reconnaît partout où ont pénétré les moeurs, les idées et la culiure profondément humaine qui sont comme le patrimoine commun de sa race.
On a fait bien souvent ressortir les conséquences générales de cette transformation du monde ancien ^ : la disparition des préjugés nationaux ; l'affaiblissement de la foi religieuse, qui a pour symptôme ie pins manifeste la fusion des cultes étrangers avec ceux de la Grèce; le développement d'une « civilisation niveleuse », qui entrfûne rapidement la désorganisation morale; en même temps, un mouvement intellectuel très actif, l'épanouissementd'une culture scientifique très avancée, avec une curiosité d'observation qui s'étend k tous les domaines du savoir humain : tous ces faits sont assez connus pour qu'il soit inutile d'y insister. Nous devons surtout prêter attention aux conditions nouvelles faites à l'art hellénistique.
Il faut le remarquer tout d'abord : les centres de la production artistique se déplacent géographiquement. Les capitales des nouveaux royaumes, Pergame, Antioche, Séleucie ," Alexandrie , exercent un puissant attrait sur les artistes, que ne retiennent plus les anciennes villes grecques, appauvries et déchues; la vie se retire peu à peu d'Athènes, d'Argos et de Sicyone; elle reflue vers l'Asie Mineure, la Syrie et l'Egypte. Seule, l'île de Rhodes forme au milieu de ces monarchies un état indépendant, oîi une école florissante conserve encore la physionomie d'une ancienne école grecque. L'individualisme des écoles, déjà affaibh au quatrième siècle par des pénétrations réciproques,
1. Droysen, Salaire de l'BdUmsme, tiad. Bouché Leclci-eq, t, II, p. 640.