L'ANCIENNE SCULPTURE IONIENNE
Il est hors de doute, a priori^ que la prospérité des villes du littoral ionien, jusqu'à la conquête perse, entraîne dans ces régions un brillant développement de l'art. Comment supposer que Milet, qu'Ephèse, où la construction de grands édifices provoque de magnifiques travaux, n'aient pas rivalisé avec Samos pour l'activité de ses artistes? Malheureusement, les traditions anciennes nous apprennent bien peu de chose, et les découvertes épigraphiques , si précieuses pour l'histoire des sculpteurs grecs, n'ont pas encore suppléé, dans une mesure suffisante, au silence des textes. Quelques noms seuls sont parvenus jusqu'à nous : ceux de Terpsiclès et d'Eudémos, gravés sur des marbres trouvés près de Milet; celui de Bathyclès de Magnésie, dont l'œuvre capitale nous transporte enLaconie, ce qui nous engage à en ajourner l'étude jusqu'au moment où nous aborderons l'histoire de l'art dans le Péloponnèse ; celui de Bion de Clazomène, dont nous ne savons rien ; enfin celui d'Endoios, un Ionien qui travaille pour Ephèse et pour Erythrée, mais qui trouve à Athènes une patrie d'adoption, et quelquefois même est qualifié d'Athénien. Il nous est donc difficile de chercher, comme nous l'avons fait pour Samos et pour Chios, à restituer l'histoire des artistes et de leur école. Les monuments seuls nous renseignent sur cette première école ionienne, dont la vitalité se manifeste pourtant avec une robuste énergie, et qui fait rayonner son influence jusqu'à Chypre, jusqu'en Phénicie, au point de lutter victorieusement contre les traditions de l'art oriental.
Comme dans la plupart des pays grecs, les sculpteurs, en lonie, ont
commencé par travailler la pierre. Nous en avons la preuve, grâce à un groupe de monuments, dont MM. Heuzey et S. Reinachont fait ressortir rimportance et la valeur historique. Nous voulons parler de stèles en pierre calcaire, trouvées à Marseille, et conservées au musée Borély\ Très grossières de facture, elles représentent un type reproduit fréquemment, aussi bien par la grande sculpture que par les ateliers céramiques : une femme assise dans uneédicule, les mains appuyées sur les genoux, vêtue d'une tunique s'étalant circulairement sur la base. Personne ne conteste plus aujourd'hui Torigine phocéenne de ces stèles, apportées à Marseille, au cours du sixième siècle, par des colons de Phocée. Des figures semblables, de même matière, trouvées à Cymé, offrent d'ailleurs le même sujet, traité dans un style presque identique ^ Les statues massaliotes et cyméennes constituent donc une série très homogène ; elles prouvent l'usage^ en lonie, de la pierre calcaire dans la sculpture primitive ; elles nous mettent sous les yeux un type fort ancien, que l'art gréco-asiatique va traiter avec prédilection.
Rien toutefois n'égale, pour l'historien de l'art, la remarquable suite de statues qui constitue la principale richesse de la salle grecque archaïque, au British Muséum. On connaît l'histoire de la découverte. Au sud de la presqu'île qui formait le territoire milésien, à 16 kilomètres environ de Milet, s'élevait le temple d'Apollon Didyméen^ Construit sur l'emplacement d'un ancien sanctuaire carien, le temple était le siège d'un oracle vénéré. Une famille sacerdotale, celle des Branchides, y avait le monopole de la prêtrise ; elle avait même fini par donner son nom au temple : on l'appelait (( le temple des Bran-
1. Elles ont été décrites, et reproduites assez sommairement par M. Conze : Archaeol. Anzeiger, 1866, no 216, p, 303. pi. B. M. Heuzey en a établi la place dans l'histoire de l'art grec archaïque. Catalogue des Figurines antiques du musée du Louvre^ p. 239. Voir l'article de M. S. Reinach {Bull, de corresp. hellén., XIII, 1889, p. 543-560), où l'on trouvera la bibliographie complète de ces monuments.
2. Aujourd'hui au musée de Tchinly-Kiosk, à Constantinople. S. Reinach, art. citéj pi. VIII.
3. On sait que la libéralité des barons E. et G-. de Rothschild a permis à Olivier Rayet, et à son compagnon M. Albert Thomas, de faire sur l'emplacement du temple des fouilles fructueuses , qui ont enrichi le musée du Louvre. La mort de notre ami regretté, O. Rayet, a suspendu la belle publication où devaient être exposés les résultats des fouilles ; Mtlet et le golfe Latmique^ fouilles et explorations archéologiques, faites aux frais des barons G. et E. de Rothschild, par Olivier Rayet et Albert Thomas, Paris, J. Baudry, 1877. M. ïïaussoullier s'est chargé de continuer la publication interrompue. Pour l'historique du temple, voir l'étude d'ensemble de Rayet, Le temple d'Apollon Didyméen, dans ses Études d'archéologie et dî'ar^ réunies et publiées par S. Reinach, Paris, Didot, 1888, Cf. l'article plus ancien de Brunn, Das aeltere Didymaeon hei Milet {Sitzungsher. der hayer. Akad.} Munich, 1871, p. 522 .
chides. » Entre le sanctuaire et le port Panormos, s'étendait une avenue monumentale, longue d'environ 530 mètres, bordée de statues et d'ex-voto. Au commencement de ce siècle, les voyageurs anglais Chandler et Gell, plus tard Texier, pouvaient encore voir des marbres émer géant du sol ; mais c'est seulement en 1858 que M. Newton eut l'heureuse fortune de les dégager et de les transporter à Londres. Dix statues, un lion et un sphinx venaient d'un seul coup prendre place dans les galeries du British Muséum \
Malgré quelques variantes dans l'exécution, les statues des Branchides frappent au premier coup d'oeil par leur caractère uniforme. Il faut y regarder de près pour reconnaître que l'une d'elles représente une femme. Le type traité par le sculpteur est celui d'un personnage assis solennellement sur un siège carré, à pieds droits, à haut dossier. Lumobiles, les mains posées sur les genoux, le buste re-
FiG. 76.
Statue virile, provenant delà voie sacrée des Branchides (British Muséum).
1. Voir Ch. T. Newton, A History of dîscoveries at Ealkarnassus^ Cnidus and BrancJiidaej avec un atlas de planches, Londres, 1862-1863.
dressé, les pieds rassemblés, tous ces pieux donateurs, prêtres ou dévots, qui ont consacré leur image à l'Apollon de Didymes, ont l'attitude recueillie imposée par la présence de la divinité. Les hommes portent le chiton ample, sans ceinture (opGocTa^ioç y ltwv) tombant jusqu'aux pieds, et muni de courtes manches. A les voir, on se souvient de ces (( Ioniens aux tuniques traînantes » (ilY.eiiTo^^vcç 'liovsç) que décrit un hymne homérique ^ ; et n'est-ce pas là le chiton de lin, blanc comme la neige, qu'au dire du vieux poète Asios, les Ioniens de Samos revêtaient aux fêtes de Héra^? Sur ce vêtement est drapé un manteau qui passe sous l'aisselle droite, et dont un des bouts retombe de l'épaule gauche jusqu'à mi-jambe.
Avec ces traits communs, les statues viriles présentent certaines différences de style, qu^il est intéressant de relever. Examinez par exemple celle que reproduit notre figure 76, la seule qui ait conservé sa tête, bien mutilée pourtant ^ Le travail est réduit au minimum ; aucun pli dans les vêtements; aucune trace d'un corps vivant sous cette étoffe rigide comme un revêtement métallique. On sent, de la part du sculpteur, un évident parti pris de simplification ; il a seulement préparé un champ à la polychromie. Au contraire, l'artiste a montré plus de scrupules dans la statue qu'une inscription, gravée sur le montant droit du siège, désigne comme étant celle d'un haut magistrat d'une petite ville peu connue : (( Je suis Charès, fils de Kleisis, chef (c^-px^'O de Teichioussa : la statue appartient à Apollon ^ )) (fig. 77). Si pour la rigidité de l'attitude, pour la construction solide et massive de l'ensemble, l'image de Charès diffère peu de la statue précédente, en revanche le travail est beaucoup moins sommaire. Les plis du chiton, formant juste au-dessus des pieds une chute réguKère, ceux du manteau, dirigés obliquement comme dans les statues samiennes, et superposés avec symétrie dans la partie qui recouvre les genoux, tout cela marque un effort visible pour observer la réalité de plus près. Ajoutez que, sur