Benndorf, pi. II
2. Voir les textes réunis par Kigler, De Hercule et Cercopihus^ 1825. Cf. Benndorf, p. 45.
d'un bâton, comme deux pièces de gibier, les deux Cercopes dûment garrottés. Ceux-ci paraissent résignés à ce voyage incommode; un sourire éclaire leur visage épais, qu'encadrent bizarrement les boucles de la chevelure retombant en grappe de chaque côté. On serait presque tenté de voir ici une intention humoristique, si une telle conjecture n'était hors de propos pour une œuvre aussi ancienne.
Les métopes sont sculptées dans le tuf calcaire qu'on trouve encore aujourd'hui à Menfrici, près de Sélinonte. Pour travailler cette matière peu résistante, l'artiste a eu recours à des procédés fort simples; il a tracé son esquisse sur la dalle du tuf, à l'aide de trous creusés au foret, et entaillé les contours sans s'inquiéter de ménager un fond uniformément plat. Dégrossies à pied d'oeuvre, les métopes ont été sans doute terminées après la mise en place. C'est alors qu'elles ont reçu leur décoration polychrome : le bleu, le rouge, le vert, le jaune ont servi à indiquer les détails de costume, comme le méandre qui orne la tunique d'Athéna; à souligner, dans les figures des personnages, les pupilles des yeux, les lèvres et les paupières. Ainsi coloriées, les figures s'enlevaient en vigoureuse saillie sur un fond inégal. On l'a souvent remarqué ^ : les métopes de Sélinonte sont le plus ancien exemple de la sculpture en haut-relief. Très saillantes, présentant même certaines parties complètement dégagées, les figures ont l'apparence de sculptures en ronde-bosse appliquées sur un fond. C'est là une méthode qui trouvera surtout son emploi dans la sculpture architecturale.
Il serait fastidieux de relever, par le menu, toutes les imperfections du style : des bastes vus de face, et posés sur des jambes de profil; des attitudes raides, observées sur des modèles au repos, et transportées sans changement dans des scènes mouvementées ; des parties sacrifiées, faute de place, comme la jambe gauche de la Gorgone ; enfin une exécution brutale, notamment dans le rendu des visages. Ce sont là des défauts avec lesquels l'archaïsme primitif nous a familiarisés. En revanche, on observera déjà un réel sentiment de symétrie, qui est bien grec. L'artiste a tenu compte de la place destinée aux
1. Voir Koepp, Der Ursprung der Hochreliefs bel den Griecïien, Jahrhuch des arch. Inst., II, 1888, p. 118, et les travaux cités dans Tarticle.
métopes sur F entablement ; il a cherché, en tournant vers la droite les figures des deux métopes de Persée et d'Héraclès, à diriger vers l'angle du temple tout le mouvement de ses compositions. C'est un lieu commun que de citer les métopes de Sélinonte comme un spécimen caractéristique de l'art dorien primitif. On les a rapprochées des sculptures de Sparte, avec lesquelles elles présentent en effet des analogies pour les proportions courtes et ramassées des personnages ; cependant il serait dangereux de pousser trop loin la comparaison. Si les sculpteurs siciHens sont, eux aussi, des Doriens, ils semblent travailler à l'écart, livrés à leur propre inspiration. Bien que les métopes de Sélinonte paraissent apparentées avec les oeuvres péloponnésiennes , elles procèdent en réalité d'un art local, provincial pour ainsi dire, et qui ne doit qu'à lui-même sa vigueur et sa brutale énergie.
Il est bien difficile de fixer avec certitude la date de ces reliefs. On peut seulement la déterminer par conjecture, suivant que l'on adopte, pour la fondation de la ville, la date de 651, donnée par Diodore, ou celle de 628, fondée sur les calculs des savants modernes. Dans la première hypothèse, et en admettant un intervalle de vingt ou trente ans avant la construction du temple, les métopes seraient du troisième quart du septième siècle \ Nous avons peine à admettre une date aussi reculée, et nous nous rallions volontiers à l'opinion d'Overbeck, qui place entre les années 580 et 560 l'époque de l'achèvement du temple^ ; les métopes appartiendraient ainsi aux premières années da sixième siècle. A vrai dire, les caractères du style, les éléments de comparaison que fournissent les sculptures en tuf d'Athènes, ne démentent nullement cette hypothèse.
En étudiant les premières manifestations de l'art primitif en Grèce, nous avons terminé la partie ingrate de notre tâche. Il nous reste à résumer brièvement les résultats acquis. La période que nous venons de traverser est celle des conquêtes patientes qui donnent à l'art naissant des conventions, des types et une technique. Au point de vue des procédés matériels, des progrès décisifs se sont réalisés. La pratique de la fonte du bronze assure à l'art du métal une technique perfectionnée.