Loeschcke, Programme de Dorpat
FiG. 236. — Figures de l'aile gauche du fronton occidental d'Olympie. État actuel.
FiG. 237. — Figures de Faile droite du fronton occidental d'Olympie. État actuel.
LES SCULPTURES D'OLYMPIEc 455
n'ouvrirons pas ici un débat contradictoire; nous nous bornerons à exposer les raisons qui nous rendent très suspecte la science des exégètes auxquels s'est fié Pausanias.
Examinons d'abord la tradition relative au fronton oriental '. Pseonios nous est connu par une œuvre indiscutable, trouvée dans les fouilles allemandes. C'est une Victoire en marbre, dont la base porte l'inscription suivante : ce Les Messéniens et les Naupactiens ont consacré cette statue à Zeus Olympien, comme dîme du butin pris aux
FiGr. 2B8. — Vieille femme couchée. Figure de l'aile gauche du fronton occidental d'OIympie.
ennemis. P^onios de Mendé l'a faite, et pour les acrotères placés sur le temple, il a remporté le prix )) ^ Pausanias, qui a lu l'inscription, pense que l'occasion de la dédicace a pu être une guerre victorieuse» ment soutenue par les Messéniens contre les Acarnanes et les gens de
1. L-attribution du fronton oriental à P^oûios a été chaudement défendue par M. BrUnli, qui voit dans Pseonios le représentant le plus brillant de l'art de la G-rèce du Nord; c'est de cet art, suivant lui, que procède le fronton est. Voir Sitzunc/sberlchte der hayer. AJcademie, 1877, p. 1 ; 1878, p. 422 et suivantes. D'autres critiques, MM. Loeschcke, Rayet, Flasch, acceptent aussi comme exact le renseignement de Pausanias. Pour la théorie contraire, voir P. Wolters, Gipsahgusse, p. 136. Dans une lettre où j'ai trouvé sur plus d'un point la confirmation de l'opinion exposée ici, M. Treu a bien voulu me faire part des arguments qui le déterminent à révoquer en doute le témoignage de Pausanias.
2. Mscradvioi xai NayTtàv.xioi àvsÔEvAit ] '0Xu|i;x(a) ÔBjcaTav à7rÔTà)|XTioX£[i{wv. | IlactovioçÈTror/KJsMsv- Ôato;- 1 y.oti TàxptoxYipia Tiotôiv âul tôv vaov èvivca. Voir Loewy^ Inschriften griecli. Bildhaiier, n" 49, et toute la bibliographie citée. Cf. Pausanias, V. 26, 1.
la ville d'Œniadae, vers 455 ; mais les Messéniens, sans doute mieux informés, lui avaient fourni une autre version. Pour eux, Tœuvre de Paeonios rappelait le succès remporté par leurs ancêtres sut les Lacédémoniens lors de l'affaire de Sphactérie, en 425, et cette date, il faut le reconnaître, concorde beaucoup mieux avec le style de la statue. Supposez que Fexécution de Tex-voto ait pris un an ou deux ; la Victoire a été sculptée vers 423, c'est-à-dire plus de trente ans après l'achèvement du temple de Zeus, terminé vers 456. On se heurte donc aune première invraisemblance. Si longue qu'ait pu être la carrière de Pseonios, il la commençait à peine en 456 ; or, imagine-t-on les Eléens confiant à un débutant une oeuvre aussi considérable qu'un fronton? Pourtant, dira-t-on, Paeonios avait travaillé pour le temple de Zeus ; il rappelle lui-même qu'il a exécuté les acrotères, et pour ce travail remporté le prix sur son concurrent. Mais quelque violence qu'on fasse aux mots, on ne saurait expliquer le mot àjcpcor/fpioc dans le sens de frontons. Il s'agit seulement des acrotères, c'est-à-dire de la Niké et des bassins de bronze doré qui couronnaient la façade orientale. Là se borne la part prise par Paeonios à la décoration du temple, et l'on peut placer assez tard l'achèvement du couronnement, puisque la statue de culte, le Zeus de Phidias, n'est terminée qu'en 448.
Les objections prennent plus de force encore si l'on considère la statue de Paeonios (fig. 239) \ Au sommet d'une haute base triangulaire, la déesse prend son vol, touchant encore du talon droit le tronc d'arbre qui lui sert de point d'appui. Ses grandes ailes battent l'air; sa main gauche relève par un geste d'une superbe ampleur un coin du voile qui s'arrondit derrière elle, gonflé par le vent; la droite abaissée tient quelque attribut de victoire, couronne ou bandelette. Une fine tunique transparente dessine les formes du corps, et, laissant à découvert la jambe gauche déjà suspendue dans le vide, flotte par derrière, creusée de plis souples et profonds. Bien qu'elle trouve des analogues dans la sculpture de la seconde moitié du cinquième siècle, la Victoire de
L Ausgrabungen zu Olympia, I, pi. 9-12. Fimde von Olympia, pi. 16, p. 15. La restitution exécutée parle sculpteur Grriittner, et dont un modèle est conservé au Musée d'Olympie, est reproduite dans les Sélections from ancient sculpture de W^ Lucy Mitchell,pl. 14, 1. Cf. Brunn, Sitzungaher. der bayer.' AJcademle, 1876, I, p. 315 -, 1877, p. 21. 'Rd^y^t, Études d'archéologie et d'art j^. 61. Laloux et Monceaux, Olympie, p. 67.
Paeonios a des mérites très personnels; Texécution en est large et souple. Mais ce qu'on admire surtout, c'est le jet hardi du mouvement, c'est l'habileté avec laquelle l'artiste triomphe de la difficulté, en soutenant dans le vide cette masse de marbre, sans artifice apparent. Est-ce bien à ce maître audacieux, tout pénétré de l'influence de Phidias, qu'il convient d'attribuer le fi^onton, encore si archaïque à bien des égards, de la façade orientale? Qu'on fasse valoir, si l'on veut, la rapidité avec laquelle l'art se renouvelle sous l'action des maîtres, et les changements qui s'accomplissent après 450 : nous nous refusons à admettre qu'un artiste subisse une métamorphose aussi complète ; que le même sculpteur puisse, dans sa jeunesse, exécuter les figures massives de Stéropé et d'Hippodamie, et à l'âge où la main s'alourdit, faire sortir du marbre cette légère et triomphante Victoire. FiG. 239. — La Victoire de Paeonios. (Musée d'Olympie.)
Arrivons au fronton occidental. Suivant la tradition olympique, l'auteur est Alcamènes, contemporain et élève de Phidias. Les sources littéraires les plus autorisées le donnent comme Athénien; d'autres, plus douteuses, le font naître à Lemnos. Nous aurons plus tarda étudier son œuvre en détail. Mais il faut dès à présent noter un fait capital : c'est que sa période de production correspond à la seconde moitié du cinquième siècle. Son Hécate Epipyrgidia,Q.on^diGYée sur le Pyr.gos, autrement dit sur la terrasse du temple d' Athéna Niké, est postérieure à la construction des Propylées. Quand Thrasybule et ses compagnons délivrent Athènes de la tyrannie des Trente, ils commandent à Alcamènes une Athéna et un Héraclès qu'ils dédient à titre d'ex-voto dans un temple de Thèbes ; or l'événement est de 403, cinquante-trois ans après l'achèvement du temple deZeus. Qu'on prête à Alcamènes une activité productrice d'une durée très longue , l'écart de date n'en crée pas moins une difficulté insoluble. Personne n'admettra comme vraisemblable qu'un maître, déjà célèbre avant 456, produise encore après 403 '. Ajoutez que les caractères du fronton occidental démentiraient singulièrement tout ce que les textes nous apprennent du style d'Alcamènes. Comment croire que l'auteur de l'Aphrodite des Jardins, le maître déhcat et fin si vanté par Lucien, ait pu, dans une oeuvre de début, apporter cette exécution si souvent insouciante, négligée, et esquivée? Certains critiques, et parmi eux des savants dont l'opinion fait autorité, ont essayé de répondre à l'objection trop évidente que fournit la chronologie. M. Loeschcke, et avec lui MM. Six et Puchstein, admettent deux Alcamènes ", l'un plus ancien, Lemnien d'origine, auteur du fronton ; l'autre plus jeune, Athénien, et élève de Phidias. Nous n'insisterons pas sur le caractère un peu suspect des témoignages invoqués à l'appui de cette thèse ^ Mais si la difficulté peut sembler ainsi résolue en ce qui concerne Alcamènes, elle sub-
1. Ces arguments ont été développés par M. R. Forster, AUcamenes und die Giehelcomjwsitionen des Zeustempeïs in Olympia; Rheinisches Muséum., JST. F., t. XXXVIII, 1883, p. 421 et suivantes.
2. Loeschcke, Programme de Dorpat, 1887, J. Six. Journal of Hellen. Studies, X, 1889, p. 112. Puchstein, Jahrbiich des arcJi. Inst.., V, 1890, p. 97.
3. L'origine lemnienne d' Alcamènes n'est indiquée que par Suidas. 'A>aa{JL£vv]ç ôvo{j.a xvpicv ô Ar{jt,vto;. Est-il certain qu'il s'agisse du sculpteur? Quant à la Héra de Phalère, exécutée avant les guerres médiques, Pausanias ne l'attribue à Alcamènes que sous toutes réserves : xa6à XsYouatv, 'AXxa-
siste tout entière pour Tautetir du fronton oriental. A moins d'imaginer également deux Pseonios , le problème reste inextricable.
L'invraisemblance de la tradition ne s'accuse pas avec moins de force, si Ton examine sans parti pris les deux frontons. Il faut ici savoir fermer les livres, regarder avec ses yeux, et recueillir avec sincérité les impressions que suggère, dans le tranquille musée d'Olympie, une étude attentive des originaux. Or, si Ton ne peut nier le contraste, peut-être voulu, qu'offre la composition si différente dans les deux frontons, on surprend bien des analogies de style et de facture. L'exécution large et grasse dans les nus, avec un parti pris évident de sacrifier le détail inutile; les négligences plus marquées dans le rendu des draperies, opaques et rondes; le réalisme qui éclate aussi bien dans la figure du vieillard chauve que dans celles des Centaures ou de la vieille esclave, voilà des traits assurément communs aux deux frontons. Certaines figures, par exemple l'Alphée et le Cladéos à l'est, les jeunes filles couchées à Touest, paraissent être de la même main ', et n'est-ce pas le même ciseau qui a creusé de pKs épais le vêtement de la jeune suivante de Stéropé et celui de la femme lapithe agenouillée? Faut-il encore signaler les analogies . si frappantes que révèlent les corps des Centaures et les chevaux des chars? A l'analyse, on note une foule de détails qui entraînent la certitude, et permettent d'affirmer que les mêmes sculpteurs ont travaillé aux deux frontons. Allons plus loin encore, et reconnaissons qu'entre les frontons et les métopes il n'y a pas de différences de style essentielles. L'auteur du Taureau de Crète a pu trouver sa place parmi les artistes qui ont sculpté avec tant de verve les groupes de la façade occidentale.
Que faut-il conclure? Simplement que Pausanias a recueilli un renseignement erroné, et qu'au second siècle de notre ère, six cents ans après la construction du temple, les exégètes d'Olympie pouvaient bien se méprendre sur les véritables auteurs de sculptures non
1. La similitude de] certaines figures dans les deux frontons n'a pas échappé à un connaisseur aussi fin que M. Brunn. (^Sitzungsberkhte der bayer. Akad., 1878, p. 443.) Elle est si évidente que M. Pucbstein attribue les sculptures des deux façades au même artiste, à Alcamènes, (^JahrbucJi. des arcli. Inst., V, 1890, p. 97.)
signées, et restées anonymes. Si l'on cherche à expliquer comment cette tradition fausse a pris naissance, les raisons plausibles ne manquent pas. Une interprétation complaisante du mot acroûres, dans l'inscription de la Victoire des Messéniens, a pu justifier la légende de Paeonios. L'artiste avait exécuté les acrotëres du temple ; par là, on entendait un des frontons. Il était question d'un prix remporté ; c'était donc le fronton principal, celui de l'est, qui lui avait valu la victoire. Et quel était le rival? Désigner Phidias eût été bien audacieux; on pouvait tout au moins songer à Alcamènes, l'élève le plus brillant du maître dont le séjour à Oljanpie, avec ses disciples et ses collaborateurs, était resté dans la mémoire de tous, grâce à la statue du Zeus Olympien.
Nous avons abouti à des conclusions négatives. Quant à déterminer à quelle école appartiennent les véritables maîtres des frontons, on ne saurait le faire que par conjecture. M. Kekulé les rattache aune école sicihenne \ Nous nous sommes d'avance refusé le droit de souscrire à cette théorie, en considérant l'école sicilienne comme une sorte de province de l'art péloponnésien. Rien ne nous autorise à lui attribuer un caractère assez tranché, une renommée assez étendue, pour expliquer que les Eléens aient fait appel à .des sculpteurs siciliens. Pourtant les rapprochements établis par M. Kekulé gardent leur valeur. S'il y a, comme il l'a montré, des rapports entre les sculptures les plus récentes de Sélinonte et celles d'Olympie, pourquoi ne pas songer à un centre commun d'influences, qui serait le Péloponnèse? Et, de fait, c'est avec les œuvres péloponnésiennes que les frontons d'Olympie offrent le plus d'analogies. La Hestia Giustiniani, les danseuses d'Herculanum sont bien de la même famille que l'Athéna et l'Hespéride des métopes, ou la Stéropé et l'Hippodamie des frontons. Mais surtout nous devons nous souvenir de la tête de bronze de l'Acropole d'Athènes, qui avec celle du Spinario, celle de l'Apollon du fronton occidental, nous montre l'évolution d'un même type. Nous avons reconnu dans le bronze d'Athènes une œuvre péloponnésienne ; nous serons donc conséquent avec no us-même en attribuant