Hérodote, II
coratif ne peut s'inspirer de ces brillantes fictions qu'après avoir traversé la longue période d'initiation dont nous venons d'esquisser l'histoire. Autre chose est de concevoir l'image poétique de Héra « aux bras blancs » ou d'Athéna (ï à la blonde chevelure, dont les yeux brillent d'un éclat terrible )), autre chose est de la traduire. C'est seulement quand les artistes grecs seront en pleine possession des procédés techniques, qu'ils se sentiront assez d'audace pour s'affranchir de l'imitation commode des modèles orientaux, et qu'ils essayeront d'interpréter les légendes rehgieuses ou héroïques retracées dans l'épopée et dans les poèmes cycliques.
Les plus anciens monuments qui nous montrent l'imagerie grecque déjà constituée sont les vases de Milo : ils appartiennent au septième siècle. Un exemple bien connu est le vase que nous reproduisons cijoint (fig. 47) ^ ; il a l'intérêt de montrer, à côté de motifs orientaux, un sujet tout à fait grec, Apollon monté sur un char, et accompagné de deux Muses, en présence d'Artémis. Tandis que pour exécuter ces chevaux ailés, d'aspect chimérique, le peintre n'a eu qu'à se souvenir de quelque modèle asiatique, il a du tirer de son propre fonds le type des divinités grecques. De là ces gaucheries de dessin, ces gestes raides, ces profils aigus, qui attestent assez l'inexpérience de l'artiste. Néanmoins la voie est ouverte à l'invention originale; on peut prévoir que l'industrie grecque va puiser largement à la source des légendes et des mythes nationaux.
Un poème attribué à Hésiode, et dont l'auteur est inconnu, nous montre bien le progrès accompli dans cette direction. Le Bouclier à' Héraclès ('Ac-lç 'HpayAaouç) est un pastiche de la description da boucher d'Achille dans V Iliade ^. On y reconnaît des épisodes qu'il serait fastidieux d'énumérer en détail, la ville assiégée, les travaux de la paix, les scènes de mariage, les vendanges, les labours. Il n'est pas jusqu'au fleuve Okéanos qui n'y figure, par une réminiscence évidente du modèle homérique. Mais d'autres scènes prouvent que le poète est déjà famiher avec des sujets qui sont ceux de l'art
1 . Conze, Melische Thongefaesse, pi. IV. Cf. notre Hist. de la céramique, gr., pi. 3.
2. Voir Brunn, Die Kunst bel Homer. ÇAbhandl. der bayer AJcad., loc. cit.'). Cf. le récent travail de Sittl, Der ffesiodische Schild des HeraJdes (Jahrhuch des arcîi. Inst., II, 1887, p. 182-192).
industriel. La figure de Phobos aux dents blanches, placée au centre du bouclier, fait penser au Gorgonéiou dont les forgerons grecs décorent les boucliers réels '. Le combat des Lapithes contre les Centaures, Ares avec ses chevaux, Athéna casquée, armée d'une lance d'or, le chœur des Muses conduit par Apollon, Persée tenant la tête de Méduse décapitée, et fuyant devant les Gorgones, voilà des motifs que les peintres de vases traiteront très fréquemment; il en est de même de certains épisodes, tels que la chasse au lièvre et le trou-
FiG. 47. — Peinture d'un vase de Milo. (D'après Gonze, Melische Tliongefaessej pi. IV.)
peau de sangliers attaqué par des lions -. L'auteur du poème, qu'on peut avec quelque vraisemblance placer au septième siècle, a rajeuni la description homérique; comme pour déguiser le pastiche, il y a introduit les sujets que traitait l'art industriel de son temps.
Au point de vue du développement de l'imagerie grecque, le Bouclier cV Héraclès forme la transition entre l'époque homérique et la période où l'industrie est assez avancée pour produire des œuvres comme le coffre de Kypsélos. Il ne s'agit plus ici d'une œuvre fictive, mais