AN>ÉE
liition assurée. » Mais il était réservé à l'infortuné préfet de police d'être sans cesse hors de la vérité. Il faut toujours le côté comique dans les choses les plus tragiques; M. de Maupas fut le boutïon du coup d'État. Le colonel de Rochefort partit avec ses lanciers pour exécuter la démonstration répressive ordonnée par Saint- Arnaud. Il avait recommandé à ses hommes de rester impassibles devant les cris jusqu'au moment où il commanderait la charge, et alors de ne faire aucun quartier. La foule était immense ; mais son hostilité ne se traduisait que par les cris prolongés de Vive la République ! Le colonel, dit un historien militaire du coup d'Etat, résolut de châtier ces vociférateurs en paletot, car on voyait peu de blouses sur cette partie des boulevards comprise entre la Chaussée-d'Antin et la rue du Temple.
Arrivé à la place du Château-d'Eau, il masqua ses escadrons de manière à laisser croire à la foule qu'il avait pris une autre direction. Quand la chaussée eut été envahie, il fit brusquement demi-tour, se rua en furieux sur ces masses inoffensives, qui, croyant à une démonstration pacifique de la part de la troupe, se contentaient de l'accueillir, en la voyant reparaître, par les cris de Vive r Assemblée nationale! à bas les traîtres!
Ces paroles parurent insultantes à M. de Rochefort. L'héroïque colonel frappa d'estoc et de taille sur ces bourgeois désarmés, dont plusieurs restèrent siir le carreau. Arrivé à la hauteur de la rue ïaitbout, il recommença une charge à fond de train sur les groupes réfugiés sur les bas-côtés du boulevard ; et jusqu'à la rue de la Chaussée-d'Antin on le vit sabrer bravement les citoyens dont les cris blessaient ses oreilles. Puis, ces exploits terminés, il retourna à la place Vendôme pour rendre compte au général Carrelet de la glorieuse façon dont il avait accompli sa mission.
Décembrk
Les exploits
du colonel de
Rochefort.
Décembre
Mesures suprêmes.
754 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Avec tout cela le coup d'Etat ne faisait aucun progrès dans l'esprit de la population. Il n'était pas accepté. Si la bourgeoisie ne le combattait pas les armes à la main, elle lui opposait, ai-je dit, une force d'inertie qui n'était pas moins redoutable. L'Elysée cependant avait hâte d'en finir. On résolut, suivant l'heureuse expression de M. de Morny, A' envahir la ville par la terreur^ et il fut décidé que, le lendemain, on frapperait un coup terrible et décisif. A tout prix il fallait vaincre, fût-ce par le canon, la résistance passive que rencontrait le coup d'Etat.
Le général Magnan ordonna à ses généraux de division de faire rentrer toutes les troupes dans leurs quartiers. « Qu'elles se reposent cette nuit Laissez faire toutes les barricades qui pourront être faites. Ne cédez à aucune réquisition de troupes. Demain l'armée enlèvera avec du canon toutes les barricades. » Que si les généraux de division croyaient devoir faire quelques patrouilles, elles devraient être toujours d'un bataillon au moins. « Il faut, disait le général Magnan, montrer la force partout et imprimer la terreur. » L'ordre d'une attaque générale fut donné pour le lendemain 4 décembre, à deux heures précises de l'après-midi, comme s'il se fût agi d'un assaut.
Voici la lettre que, dans la soirée du 3 décembre, le général Magnan écrivit à M. de Saint- Arnaud :
« Monsieur le ministre, il faut en finir et rendre la tranquillité à la population de Paris; j'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai donné l'ordre aux troupes de l'armée de Paris de prendre demain matin, à dix heures, leurs positions de combat.
«Aujourd'hui les émeutiers, n'ayant trouvé de troupes nulle part, se sont réunis au faubourg Saint-Antoine, si calme hier. Repoussés dans leurs tentatives, ils sont allés agiter le quartier Saint-Martin. Traqués sur ce point ils sont allés à la rive gauche remuer les faubourgs
7oo
Saint-Jacques et Saint-Marceau. Aujourd'hui les troupes n'arrivaient sur le terrain de l'émeute que lorsqu'elle y était produite. Demain les troupes seront partout à leur poste de combat. Partout où elle voudra se manifester, l'émeute sera réprimée.
(' Partout, et en même temps, tous les rassemblements seront énergiquement réprimés ; les perturbateurs punis ou mis dans l'impossibilité de mal faire. La population retrouvera confiance et sécurité. Beaucoup de boutiques ont été fermées aujourd'hui; demain aucune ne le sera. Il faut en finir, je le répète , il ne faut pas que l'anxiété dure plus longtemps. »
Décembre
On peut voir par là ce que promettait d'être la journée du lendemain.
Cette lettre du général Magnan n'était que le corollaire d'une dépêche qu'il avait reçue du ministre de l'intérieur, M. de Morny, et dont j'ai parlé déjà: « Il n'y a qu'avec une abstention entière, en cernant un quartier et le prenant par la famine, ou en V investissant par la terreur qu'on fera la guerre de ville. » Ces odieuses prescriptions allaient être suivies à la lettre.
Ainsi que l'avaient prévu les stratégistes de l'Elysée, les quelques centaines de patriotes, décidés à défendre à main armée la République et la Constitution, ne manquèrent pas de profiter du répit qui leur était laissé par la troupe pour se préparer à une résistance désespérée. De nombreuses barricades furent élevées pendant la nuit entre les halles et les boulevards. La rue des Petits-Carreaux, la rue Saint-Denis, la rue Grenéta, la rue Tiquetonne, la rue du Temple, la rue de Rambuteau, se hérissèrent de retranchements. Il y en eut également dans le faubourg Saint-Martin, dont la mairie, occupée dans la matinée du 4 par quelques républicains intrépides, fournit environ trois cents fusils aux défenseurs
Apprêts de résistance à maiu armée.
Décembre
Distribution
d'argent aux
troupes.
Dernières résolutions de
l'Elysée.
756 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
du droit. Ce fut avec de si faibles ressources qu'une poignée d'hommes héroïques se décidèrent à affronter la plus redoutable armée du monde.
Il n'y eut pas de moyens, si honteux qu'ils fussent, dont ne se servirent les hommes de l'Elysée pour encourager et animer l'armée. Il restait alors, paraît-il, à M. Louis Bonaparte, pour toute fortune, une somme de cinquante mille francs. Il chargea son aide de camp, M. Fleury, d'aller les distribuer jusqu'au dernier écu, de brigade en brigade et homme par homme. J'emprunte ce détail à l'un des historiens les plus fanatiques de l'Elysée. Le coup d'État était pour le président une sorte de tapis vert où il devait achever de se ruiner jusqu'au dernier sou ou bien se faire une fortune splendide, dûtelle s'élever sur quelques milliers de cadavres.
Le 4 décembre, au matin, on pouvait lire sur les murs de Paris une affiche menaçante du préfet de police, dans laquelle il était dit que le moment était venu d'appliquer les conséquences rigoureuses de l'état de siège.
La circulation était interdite à toute voiture publique ou bourgeoise, autre que celles qui servaient à l'alimentation de Paris et au transport des matériaux.
Enfin, il y avait dans cette proclamation une disposition à laquelle on aurait peine à croire si l'on n'avait pas l'affiche même sous les yeux. « Les stationnements des piétons sur la voie publique et la formation des groupes seront, sans sommations, dispersés par la force. » Cela pouvait aller de pair avec l'arrêté du ministre de la guerre enjoignant aux soldats de fusiller les prisonniers.
Du reste, la population ne tint aucun compte de cette ordonnance barbare. Vers midi, la foule commença à se répandre sur les boulevards, où des barricades, hâtivement construites, se dressèrent du côté de la porte Saint-Denis. Pas un homme armé toutefois, et pas un
AXNÉE 1851. CHAPITRE DOUZIÈME. 757
uniforme de garde national, comme l'avait promis le décembre sieur Vieyra au président, ne se montra de la Madeleine ^^^^' au Gymnase : la garde nationale était restée chez elle. Seuls quelques officiers d'état-major étaient sortis en costume pour se joindre à la bande de l'Elysée. Le docteur Véron, dans ses Mémoires cVun bourgeois de Paris, cite avec admiration un agent de change du nom d'Albert Courpon, chef d'escadron d'état-major, lequel avait accepté la triste mission d'aller signifier au colonel de la 40° légion que tous les gardes nationaux qui paraîtraient en armes seraient fusillés.
Un autre officier d'état-major de la garde nationale mérite également une mention, c'est le lieutenant-colonel Beauval. Cet homme était fatigué d'entendre les protestations parties des rangs de la classe aisée de la population. « Mon général, écrivit-il, le 4 au matin, au commandant en chef de l'armée de Paris, la partie du boulevard comprise entre la rue Laffitte et le faubourg Montmartre est devenue, depuis deux jours, un centre d'agitation qu'il est urgent de combattre énergiquement. Les imprimés les plus anarchiques s'y distribuent et s'y lisent à haute voix, et des orateurs, qu'à leur mise et à leur langage on reconnaît appartenir à la haute démagogie, y prêchent impunément la désobéissance aux lois et l'assassinat permis du président, mis hors la loi par l'Assemblée représentative. L'impunité dont ils ont joui jusqu'à ce moment n'a fait qu'accroître leur audace ; en se prolongeant elle pourrait avoir les conséquences les plus déplorables. »
Il est singulier de voir le sens moral oblitéré à un tel point chez certains individus. Ainsi, pour ce complice du coup d'État, c "était prêcher la désobéissance aux lois que de pousser le peuple à défendre le droit, la Constitution, la légalité. Ce n'était que la désobéissance au crime. Encore quelques instants d'ailleurs, et les pré-
Décembke
Emprunt forcé
de vingt-cinq
millions.
Journée du 4 Décembre.
758 HISTOIRE DE LU SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
toriens de M. Louis Bonaparte vont donner ample satisfaction aux réclamations du lieutenant-colonel Beau val.
Pendant toute la matinée du 4, des rapports, analogues à celui-là, avaient signalé les dispositions de plus en plus hostiles de la population. Vers une heure, le préfet de police écrivait au ministre de l'intérieur que les gardes nationaux livraient leurs armes. « Laisser grossir maintenant la résistance, disait-il, serait un acte de haute imprudence... Il faut le bruit et l'effet du canon, et il les faut tout de suite. » De son côté, M. de Morny s'adressait en ces termes au général Magnan : « Je vais, d'après votre rapport, faire fermer les clubs des boulevards. Frappez ferme de ce côté. » Que le lecteur veuille bien ne pas oublier ce mot cynique.
La bourgeoisie, comme je l'ai dit, était hostile, en effet, au coup d'État, mais d'une façon toute platonique. Malgré les sentiments réactionnaires d'une partie de ses membres, il lui était difficile de se montrer sympathique à un attentat qui avait débuté par le parjure et par le vol. Le bruit courait que le président avait enlevé vingt millions de la Banque pour les distribuer à ses princi- •paux complices.
Ce bruit avait évidemment quelque chose de fondé. D'après les explications fournies un peu plus tard par l'ancien ministre des finances, M. Casablanca, et le directeur de la Banque, M. d'Argout," il s'agissait d'une somme de vingt-cinq millions, due à l'Etat par la Banque, dont le payement était exigible précisément au moment du coup d'État, et qui, vu les circonstances, n'aurait pas été retirée.
Singulière coïncidence, on en conviendra. C'était là, dans tous les cas, un emprunt forcé dans toute la force du terme, et le lecteur verra s'il y a lieu de se contenter des explications de MM. d'Argout et Casablanca.
Le 4 décembre, vers dix heures du matin, les troupes
prirent les positions qui leur avaient été assignées par le général Magnan. La rive gauche était occupée par les divisions du général Renault, dont le quartier général était au Luxembourg. Sur la rive droite, il y eut un déploiement de forces formidable. De la Madeleine à la Bastille ce n'étaient que régiments et escadrons.
Malgré cela l'anxiété se peignait sur bien des visages à l'Elysée et au ministère de l'intérieur. Qu'allait-on devenir si la révolte du droit triomphait? Nombre 'de complices du coup d'Etat, qu'avait séduits la perspective des places, des honneurs et du butin, et qui, à l'instar de M. Morny, s'étaient mis du côté du manche, commençaient à concevoir des doutes sur le succès final de l'affaire.
Vers une heure arriva au ministère de l'intérieur la dépêche peu rassurante de M. de Maupas, dont j'ai parlé, et qui mit tout ce monde en émoi.
« Les nouvelles deviennent tout à fait graves, disait M. de Maupas. Les insurgés occupent les mairies, les boutiquiers leur livrent leurs armes. La mairie du V est occupée par les insurgés ; ils se fortifient sur ce point. Laisser grossir maintenant serait un acte de haute imprudence. Voilà le moment de frapper un coup décisif. Ne laissons pas répandre le bruit qu'il y a de l'indécision dans le pouvoir ; ce serait donner une force morale à nos ennemis. »
Un quart d'heure après, nouvelle dépêche : « Les barricades prennent de grandes proportions dans le quartier Saint-Denis. Des maisons sont déjà occupées par l'émeute. On tire des fenêtres. Les barricades vont jusqu'au deuxième étage. Nous n'avons encore rien eu d'aussi sérieux. »
Il y avait beaucoup à rabattre de ces nouvelles terrifiantes. Mais M. de Maupas, qui, la veille au soir, voyait
DÉCEMBRK
Dépêches alarmantes.
Décembre
Visite de
M. de Morny
aux
barricades.
La guerre des rues.
760 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, axxkk 1851.
tout en beau, était redevenu pessimiste. Il était dans les transes.
M. de Morny, toujours calme et maître de lui-même, n'ajoutait qu'une foi médiocre à ces rapports dictés par la peur. Il voulut voir, par ses yeux, l'état des choses, et s'en alla de sa personne faire une reconnaissance vers les quartiers où la résistance paraissait s'être le plus solidement établie. Il put constater en effet que d'assez nombreuses barricades s'étaient élevées au centre de la ville ; mais il dut constater en même temps que le nombre des défenseurs en était bien petit.
Lorsqu'il apporta cette nouvelle au ministère, les nombreux visiteurs qui attendaient, anxieux, son retour ne purent s'empêcher, assure le docteur Véron, de laisser éclater leur effroi. « Eh quoi ! leur dit-il, cyniquement etavec gaieté, hier vous vouliez des barricades; on vous en fait et vous n'êtes pas contents? » Il avait lieu d'être satisfait, car on allait, suivant ses instructions, « envahir la ville par la terreur ».
Il avait été convenu, la veille, que l'attaque aurait lieu simultanément à deux heures précises sur tous les points. Le général Magnan ne voulut pas en démordre. Jusqu'à deux heures, les troupes ne firent aucun mouvement offensif, mais, à cette heure, elles s'ébranlèrent de toutes parts, et se disposèrent à une attaque générale. Trente mille hommes environ allaient lutter contre mille à douze cents républicains déterminés, car il n'y en eut pas davantage qui prirent les armes.
Les divisions Carrelet et Levasseur opérèrent un mouvement convergent pour prendre entre deux feux les combattants retranchés dans les quartiers du centre. La brigade de cavalerie du général Reybell s'établit dans la rue de la Paix, tandis que les brigades de Cotte et Canrobert se massaient sur le boulevard des Italiens. La brigade Bourgon occupait les boulevards Saint-
Denis et Saint-Martin ; celle du général Dulac avait décembre pris position à la pointe Sainte-Eustache. *^^'-
A un signal donné, toutes ces troupes s'élancèrent à l'attaque des barricades. Les rues de Rambuteau, du Temple, du faubourg Saint-Martin furent successivement balayées. Les républicains se défendirent avec une héroïque intrépidité. Mais ils étaient en trop petit nombre pour résister longtemps à la masse des assaillants. Que pouvaient-ils faire d'ailleurs, avec leurs rares munitions et les quelques fusils dont ils étaient armés, contre les obus et les boulets lancés contre eux à profusion?
La barricade élevée rue Saint-Martin, non loin du Conservatoire des arts et métiers, défendue par cent cinquante hommes, résista pendant plus de deux heures. Le 72" de ligne, lancé contre elle à la baïonnette, dut se replier en désordre, après avoir essuyé des pertes sensibles. Sa retraite fut saluée par un immense cri de Vive la République ! Un grand nombre de républicains tombèrent en combattant ; beaucoup d'autres furent passés par les armes, suivant les prescriptions du général de Saint-Arnaud.
Sur les boulevards, il n'y avait point trace de barricades depuis la Madeleine jusqu'au Gymnase, non loin duquel s'élevaient les premiers retranchements construits par les défenseurs de la loi. Le temps était clair et beau ; la température singulièrement douce. Vingt mille promeneurs se pressaient sur les bas côtés des boulevards, saluant les troupes des cris accoutumés : Vive la Constitution! Vive la République! A bas Soulouque!
Le colonel de Rochefort^ se souvenant de ses exploits de la veille, avait bien lancé ses lanciers sur ces promeneurs, dont l'ironie était la seule arme, et fait encore quelques victimes ; mais la foule ne s'était pas émue pour si peu, et les cris de Vive la République ! conti-
762 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Décembre nuaient de retentir au passage des troupes, se mêlant au crépitement de la mousqueterie et aux sourdes détonations du canon qui éclataient non loin de là.
Sur la barricade, qui se dressait en avant de la porte Saint-Denis, une jeune femme lisait, aux applaudissements de la foule, l'appel aux armes des représentants de la Montagne.
Les soldats avaient un aspect étrange. Un grand nombre d'entre eux étaient visiblement avinés. Au boulevard Montmartre, des artilleurs ayant, dans une fausse manœuvre, brisé un train d'artillerie, ce furent des railleries et des quolibets sans nombre. Les railleurs étaient les promeneurs du boulevard des Italiens et du boulevard Montmartre, ceux qu'avaient dénoncés dans la matinée le lieutenant-colonel d'état-major Beauval, ceux contre lesquels M. de Morny avait recommandé de frapper ferme. Du reste, comme je l'ai dit, aucune arme dans la foule, aucune barricade, depuis la Madeleine jusqu'au Gymnase.
Au fur et à mesure que les soldats de la division Carrelet s'avançaient sur le boulevard, les cris devenaient plus intenses: A bas les prétoriens! A bas Soiilouquel Vive la République l Vive la Constitution!
Arrivée à quelques pas de la petite barricade élevée non loin du Gymnase, et composée de quelques voitures renversées, la brigade Bourgon, qui formait tête de colonne, dut faire halte. Une vingtaine de républicains intrépides étaient derrière ce faible retranchement. Ils attendirent de pied ferme la masse énorme de troupes qui allait se ruer contre eux comme une avalanche. On jugea à propos de les attaquer avec du canon ; ils ripostèrent avec des fusils, mais ils furent bientôt balayés par le nombre. Vigoureusement lancée par son général, l'infanterie de la brigade Bourgon, 35* et 58* de ligne, enleva en un clin d'œil et sans peine
ce qu'il y avait de barricades ébauchées entre la porte décembre Saint-Denis et la place du Château-d'Eau. *^^'-
Derrière elle venaient la brigade du général de Cotte, celle du général Canrobert, et la cavalerie du général Reybell, appuyées d'un certain nombre de pièces d'artillerie. Toutes les troupes occupaient une partie du boulevard où, je le répète, il n'y avait pas trace de résistance armée.
Tout à coup une fusillade terrible retentit et, en un Les massacres
clin d'oeil, le sol fut littéralement couvert de morts, de ^" boulevard
. ' Montmartre,
mourants et de blessés. 11 était alors un peu plus de deux
heures et demie. La fusillade dura près de vingt minutes. On eût pu croire à des salves de mousqueterie tirées en signe de réjouissance, car ces feux de peloton, partis des rangs de la brigade Canrobert, qui garnissait le boulevard Poissonnière, étaient dirigés contre un ennemi absent; iln'y avait là qu'une foule désarmée, inoffensive, et qui fuyait, éperdue, dans toutes les directions. Par terre, depuis le boulevard Poissonnière jusqu'à la maison de Tortoni, gisaient des cadavres d'enfants, d'hommes et de femmes.
Les apologistes du coup d'État ont prétendu, sinon pour excuser, du moins pour expliquer cette horrible boucherie, que quelques coups de feu avaient été tirés de certaines maisons du boulevard des Italiens et du boulevard Montmartre, et que plusieurs officiers et soldats avaient été blessés ; la fausseté de ces assertions intéressées a été péremptoirement démontrée. Mais, en admettant même qu'un coup de feu eût été tiré d'une des fenêtres de boulevard, est-ce que cela pourrait expliquer cette tuerie de femmes, d'enfants et de vieillards, cet épouvantable massacre accompli sur une foule sans défense?
Les soldats du général Canrobert, ceux du général de Cotte, tiraient à l'aventure, dans le tas, sur les
764 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
DÉcEMBitE fenêtres. Les artilleurs tinrent à honneur de se mettre de la partie ; ils braquèrent une pièce de canon contre la maison Sallandrouze, du boulevard Poissonnière, et la criblèrent de boulets à bout portant. Cet hôtel, d'un aspect monumental, faillit s'écrouler; il fallut le soutenir par de puissants étais, qu'on voyait encore plusieurs mois après l'événement.
La passion du carnage semblait s'être emparée de cette troupe en délire. Les soldats tuaient pour le plaisir. De malheureux commerçants furent massacrés, les uns dans l'intérieur de leurs magasins, les autres sur le seuil de leur porte.
Les journaux réactionnaires, dévoués au coup d'Etat, la. Patrie, le Constitutionnel, pour expliquer cette lamentable aventure, prétendirent, faussement, je le répète, que des coups de fusil avaient été tirés de quelques maisons des boulevards Montmartre et Bonne-Nouvelle; que le colonel et le lieutenant-colonel du 72® de ligne avaient été dangereusement blessés par ces coups de feu. Rien de tout cela n'était vrai. On verra tout à l'heure où et comment fut frappé le colonel du 72^ Ces journaux altéraient sciemment la vérité. Les propriétaires des maisons désignées par eux protestèrent hautement à cette époque, et leur démenti ne fut nullement contesté.
L'hôtel Lannes, occupé alors par les magasins de tapis de M. Sallandrouze, fut déchiqueté par les balles, éventré par le canon; or, il fut également prouvé, jusqu'à l'évidence, qu'aucun coup de fusil n'était parti de cette maison. Non, les soldats avaient tiré dans une sorte d'ivresse, sans ordre, d'instinct, pour ainsi dire, comme s'ils eussent voulu vérifier le mot fameux de M. de Morny : « Il faut envahir la ville par la terreur I » Le général de Cotte et ses officiers d'état major furent longtemps impuissants à arrêter les décharges meurtrières dirigées contre d'inoffensives victimes.
11 est bon, du reste, de mettre sous les yeux des lecteurs, une relation de cet épouvantable événement écrite par un étranger, le capitaine William Jesse, de l'armée anglaise, qui, d'un hôtel qu'il habitait alors au coin de la rue Montmartre et du boulevard, fut témoin de cette horrible boucherie. Ce récit, que le Times publia dans ses colonnes, quelques jours seulement après le massacre, a d'autant plus d'importance qu'étant l'œuvre d'un homme entièrement étranger à nos passions, à nos haines et à nos rancunes les plus légitimes, il est complètement désintéressé ; je le recommande donc à toute l'attention de mes lecteurs.
« A deux heures et demie, le 4 décembre, on entendit distinctement le canon dans la direction du faubourg Saint-Denis ; à trois heures, je me plaçai sur le balcon où se tenait ma femme, et j'y restai pour regarder les troupes. Tous les boulevards, aussi loin que la vue pouvait porter, en étaient couverts. C'était surtout de l'infanterie en colonnes serrées. Il y avait également de la cavalerie, çà et là des pièces de douze et des obusiers ; quelques-unes de ces pièces occupaient le terrain élevé du boulevard Poissonnière. Les officiers fumaient leur cigare.
« Les fenêtres étaient remplies de monde : il y avait des femmes, des commerçants qui avaient tous fermé leurs boutiques, des domestiques, des enfants, ou, comme c'était le cas pour ma femme et moi, des voyageurs logés dans des appartements.
(c Tout à coup, pendant que je regardais attentivement à l'aide d'une lunette les troupes placées au loin, vers l'est, sur le boulevard Bonne-Nouvelle, quelques coups de fusil furent tirés près de la tête de colonne qui me paraissait compter trois mille hommes environ. La fusillade s'étendit dans l'espace de quelques secondes, et, après avoir été suspendue un instant excessivement
Décembre
Le récit du
capitaine
Jesse.
Décembre court, descendit le boulevard comme une lance de flamme ondulante.
V Mais les décharges étaient si régulières au début que la pensée me vint que c'étaient des salves de mousqueterie tirées en réjouissance de la prise de quelque barricade, ou bien un signal donné à quelque autre division. Ce n'est que lorsque la fusillade arriva à cinquante mètres de la place où j'étais que je reconnus le son perçant de la cartouche à balle. Mais alors même j'en pouvais à peine croire le témoignage de mes oreilles, car mes yeux n'apercevaient pas d'ennemis sur lesquels on pût faire feu.
« Je continuai à regarder jusqu'à ce que la compagnie placée au-dessous de moi apprêtât ses armes. Un vagabond plus vif que les autres, un vrai gamin, sans favoris ni moustaches, m'avait déjà couché en joue. Au même instant, je poussai ma femme, qui venait de faire un pas en arrière, contre le massif, entre les deux fenêtres, et une balle frappa le plafond au-dessus de nos têtes, nous couvrant de plâtras et de poussière.
« Le balcon de fer, quoiqu'un peu bas, nous protégea considérablement ; néanmoins, plusieurs balles avaient pénétré dans la chambre, et pendant que les soldats rechargeaient leurs fusils, j'entraînai' ma femme vers la porte et nous nous réfugiâmes dans les chambres de derrière. La fusillade se fit entendre encore pendant plus d'un quart d'heure. Quelques minutes après la première décharge, des canons furent braqués et tirés contre la maison de M. Sallandrouze, cinq maisons à notre droite.
« L'objet et l'explication de tout cela étaient une complète énigme pour tous les habitants de l'hôtel, Français ou étrangers. Les uns supposaient que l'armée avait pris parti pour les rouges, les autres suggéraient l'idée qu'on avait dû tirer sur les soldats de quelques maisons
du boulevard. Ce ne pouvait être cependant de la nôtre, ni d'aucune autre du boulevard Montmartre, car je l'aurais certainement vu du balcon...
« Je pense que cette fusillade a dû, être le résultat d'une panique. Les soldats ont cru sans doute que les croisées étaient remplies d'ennemis, et ils ont voulu se garantir en faisant feu les premiers...
« Comme je l'ai déjà dit, les soldats firent décharges sur décharges, pendant un quart d'heure, sans qu'il leur ait été aucunement riposté. Beaucoup de malheureux ont été tués, qui étaient restés sur les boulevards, et ne pouvaient entrer dans les maisons. Plusieurs personnes tombèrent près de notre porte. Le sang remplissait encore les creux de terre autour des arbres, le lendemain, vers midi, quand j'y passai... »
Rien ne saurait mieux éclairer d'un jour lugubre ces tristes scènes du 4 décembre que ce récit flegmatique, dont l'auteur ne trouve même par une parole pour flétrir les assassins. La flétrissure ressort de la narration même.
Et ce n'étaient pas seulement les soldats qui étaient ivres de sang et de fureur. On vit un capitaine, du nom de La Rochefoucauld, s'élancer à la tête de quelques lanciers, qui avaient mis pied à terre, dans les salons du cercle du Commerce, à l'angle de la rue Le Peletier et du boulevard Montmartre, pour y rechercher, soidisant, des insurgés qui s'y étaient réfugiés. Ce forcené parlait de fusiller tout le monde. Heureusement, pour les membres du cercle, se trouvait là le général Lafontaine, qui, connaissant le colonel de Rochefort, descendit sur le boulevard et put obtenir qu'on forçât le capitaine de La Rochefoucauld à modérer son zèle sanguinaire.
Lorsque, au bout de vingt minutes, cessa cette fusillade inexpliquée, soixante-dix cadavres environ gisaient
Les cadavres de la cité Bergère.
768 HISTOIRE DE L\ SECONDE RÉPUBLIQUE, an.née 1851.
Décembre sur le sol, saiis compter ceux qui se trouvaient à l'inté- **^*' rieur des maisons. Pour débarrasser la voie publique on les empila sous l'arcade de la cité Bergère, en attendant que les familles vinssent les réclamer ou qu'on les transportât au cimetière. Vers huit heures du soir, je parcourus le théâtre du carnage; il avait conservé un aspect sinistre. Quelques rares passants, çà et là. Les lanciers de la brigade Reybell étaient adossés au trottoir, de chaque côté du boulevard, farouches, le pistolet au poing, prêts à faire feu. On eût dit que l'ennemi était à quelques pas. Non, jamais je n'oublierai ce tableau désolant. M. de Morny pouvait être content, on avait frappé ferme de ce côté.
Et ce ne fut pas seulement sur le boulevard qu'eurent lieu ces scènes de carnage sans provocation. Rue des Fossés-Montmartre, place des Victoires, au quartier Latin et ailleurs encore, la troupe tira sur des groupes inoffensifs, en exécution de l'ordre sauvage du préfet de police, qui prescrivait de dissiper tout attroupement par la force sans sommations préalables. Nouvelles M. de Maupas avait eu peur, et la peur rend cruel,
du^préfet de ^^^ dépêches au ministre de l'intérieur, dans cette police. journée du 4, témoignent encore de ses angoisses et de son trouble. « Je suis cerné, je suis sans forces, mandait-il, c'est à n'y rien comprendre. » La veille il signalait la présence de M. Ledru-Rollin au faubourg Saint- Antoine, aujourd'hui il parlait de l'arrivée du comte de Chambord. « On dit que le 12" dragons arrive de Saint-Germain avec le comte de Chambord dans ses rangs comme soldat. J'y crois peu. » C'était naïf. « Et moi je n'y crois pas, » répondait le ministre de l'intérieur. Et un peu plus tard : « Coups de fusil au quai aux Fleurs, masses compactes aux environs de la préfecture de police. On tire par une grille : que faire? — Répondez en tirant par votre grille, » répliquait
A.NNÉE 1851.
M. de Morny, toujours goguenard au milieu de ces saturnales sanglantes.
Tandis que sur les boulevards Montmartre et Poissonière une foule de personnes inoffensives, hommes, femmes, enfants, tombaient sous des balles françaises, victimes d'une des plus atroces immolations dont l'histoire ait jamais fait mention, les brigades de Cotte, Bourgon et Canrobert continuaient leur mouvement.
La brigade Bourgon descendit la rue du Temple jusqu'à celle de Rambuteau, renversant toutes les barricades et tuant sans pitié ses défenseurs, même alors qu'ils se rendaient.
La brigade de Cotte s'engagea dans la rue Saint-Martin et vint se heurter, à peu près à la hauteur du Conservatoire des arts et métiers, à une formidable barricade que défendaient cent cinquante hommes résolus. Là s'engagea le combat terrible où fut tué le lieutenantcolonel Loubeau, du 72" de ligne; là fut grièvement blessé le colonel Quilico, du même régiment. La troupe reflua en désordre vers le boulevard ; et les combattants n'abandonnèrent la position qu'ils avaient si vaillamment défendue que lorsqu'ils se virent sur le point d'être enveloppés dans un cercle de feu.
La brigade Canrobert eut pour mission d'enlever le faubourg Saint-Martin, où s'étaient retranchés un certain nombre de républicains déterminés. Un lieutenant de l'ancienne garde républicaine, nommé Luneau, commandait une barricade élevée à la hâte au coin de la rue des Vinaigriers. Sous son énergique impulsion, il y eut là une résistance désespérée. Mais il fallut céder au nombre, là comme ailleurs.
Les barricades du quartier des Halles et de la rue de Rambuteau, attaquées à coups de canon, furent prises par les brigades des généraux Diilac, Marulaz et Herbiilon. Le courage invincible d'une poignée d'hommes
Derniers
efforts des
républicains.
770 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851
Décembre ne pouvait tenir contre des troupes nombreuses, pour- 1851. ^,ygg d'artillerie. Pendant quelques heures, pourtant, un
millier de républicains à peine avaient tenu tête à toute une armée.
La République, prise en traître, râlait dans son dernier effort. Paris tout entier était plongé dans une sorte de stupeur.
La nouvelle des massacres du boulevard Montmartre s'était promptement répandue. Elle frappa tout le monde d'indignation et d'effroi ; mais l'indignation fut moins forte que l'épouvante. On sentit qu'on était entre les mains de gens décidés à mettre tout à feu et à sang. Il y eut comme une prostration générale. La bourgeoisie cessa, comme par enchantement, sa guerre de cris et de bons mots, et le peuple, qui commençait à peine à remuer, ne bougea plus. La terreur, comme le voulait M. de Morny, avait envahi la ville.
Vers cinq heures, on peut le dire, toute résistance était brisée à Paris. Il y eut encore cependant plusieurs combats partiels livrés par quelques républicains intrépides, qui ne voulaient pas survivre à la défaite de la République. Ce furent les dernières convulsions de la liberté. Averti qu'un groupe d'hommes armés tenait sur les hauteurs de la rue des Petits-Carreaux, le colonel du 51^ de ligne, M. de Lourmel, campé à la pointe Saint- Eustache, envoya un de ses bataillons pour les débusquer.
Mort de Denis Sur le sommet de la barricade se tenait Denis Dussoubs, frère d'un représentant de la Haute- Vienne, retenu au lit par la maladie. Denis Dussoubs avait tenu à remplacer son frère; il s'était ceint de son écharpe, et, depuis le matin, il avait combattu vaillamment pour la défense des lois. A la vue des soldats : « Malheureux ! leur criat-il ; n'êtes-vous point désespérés de ce qu'on vous fait faire? Venez à nous! » Vingt coups de fusil lui répon-
Dussoubs.
dirent; il n'eut que le temps de crier une dernière fois décembre Vive la République ! et il tomba mort. ^^^'•
Le droit, la justice, la liberté étaient vaincus.
Le prince Napoléon s'était beaucoup remué dans la journée; mais il s'était bien gardé de paraître sur le théâtre du combat. Toutefois, en apprenant la défaite des républicains, il tenta, paraît-il, un suprême effort, pour sauver du moins la République.
Sous son inspiration le vieux roi Jérôme, son oncle, Lne lettre du écrivit, dans la soirée, à M. Louis Bonaparte, la lettre ^'^^ J.érômc. suivante, que l'histoire ne doit point laisser dans l'oubli.
« Mon cher neveu, le sang français coule! Arrêtezle par un appel sérieux au peuple ! Vos sentiments sont mai compris. La seconde proclamation où vous parlez de plébiscite est mal reçue par le peuple, qui n'y voit pas le rétablissement de son droit de suffrage. La liberté est sans garantie, si une Assemblée ne concourt pas à la constitution de la République.
« L'armée a le dessus, c'est le moment de compléter une victoire matérielle par une victoire morale. Ce que le pouvoir ne peut faire quand il est battu, il doit souvent le faire quand il est le plus fort.
c< Après avoir frappé les anciens partis, relevez le peuple; proclamez que le suffrage universel, sincère, sans entraves, agissant avec la liberté la plus grande, nommera une Assemblée constituante pour sauver le président et établir la République.
« C'est au nom de la mémoire de mon frère, partageant son horreur pour la guerre civile, que je vous écris. Croyez-en ma vieille expérience ; pensez que la France, l'Europe et la postérité vous jugeront.
« Votre dévoué et affectionné oncle,
« Jérome-Napoléon Bonaparte. »
772 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Décembre Le vieux roi se faisait une singulière illusion de croire
que son cher neveu avait jamais songé à autre chose qu'à rétablir l'Empire et à satisfaire son ambition personnelle.
Quand l'émissaire de Jérôme se présenta à l'Elysée, le prince était au conseil des ministres. Le général Roguet, son premier aide de camp, offrit d'aller lui porter la lettre.
— Non, dit l'émissaire, j'ai ordre de ne la remettre qu'à lui-même.
Peu d'instants après, il fut introduit dans le salon vert, où M. Louis Bonaparte, debout, fumait 'tranquillement sa cigarette.
— S'est-on battu de votre côté? demanda-t-il négligemment à l'émissaire, en décachetant la lettre.
Après avoir lu, le prince sourit, d'un sourire qui semblait vouloir dire : « Est-il bête mon oncle! » Il prit une plume, traça à la hâte quelques mots sur le papier, et remit sa réponse à l'envoyé, en lui recommandant bien de ne pas la laisser prendre.
L'émissaire promit de l'avaler au besoin, et il retourna aux Invalides. Le roi Jérôme lut la réponse sans faire aucune observation, et il ne la communiqua jamais à personne, si ce n'est à son fils. Elle signifiait évidemment : ce qui est bon à prendre, est bon à garder.
Un fait grave avait été certainement le motif déterminant de la lettre du roi Jérôme. Le 3 décembre, avait paru un décret convoquant le peuple français dans ses comices le 14 décembre pour accepter ou rejeter un plébiscite qui maintenait l'autorité entre les mains de Louis-Napoléon Bonaparte, et lui déléguait les pouvoirs nécessaires pour établir une constitution sur les bases proposées dans la proclamation do la veille. Seulement, le suffrage universel était réorganisé sur le mode de volation de l'an VIII. Tout citoyen était obligé de consi-
giier son vote avec ses noms et prénoms sur un double décembre registre d'acceptation ou de refus, ouvert dans toutes '^^'" les mairies. Cette publicité du vote restreignait singulièrement la liberté électorale. La restitution du suffrage universel devenait une mystification.
L'effet produit fut déplorable. On finit par s'émouvoir, à l'Elysée, des clameurs soulevées par ce malencontreux décret, et, le 4 décembre, le président donna, dans une certaine mesure, satisfaction à la lettre de son oncle en signant un nouveau décret, qui remettait l'élection aux 20 et 21 décembre et décidait que le suffrage aurait lieu au scrutin secret, par oui ou par non; le but de l'acte du 2 décembre, y était-il dit, étant d'obtenir la libre et sincère expression de la volonté du peuple.
Il n'en fallut pas davantage pour rallier au coup d'État victorieux une foule de personnes qui, après la défaite sanglante du droit, s'empressèrent d'accepter les faits accomplis.
Le triomphe de M. Louis Bonaparte émergeait du Triomphe du sang de quelques républicains tombés en combattant, ^'^'^P d'Etat. et de celui d'une foule de pauvres gens inoffensifs, lâchement assassinés. Plus d'obstacles. On allait pouvoir se ruer à la curée. Honneur, droit, justice, liberté, tout était balayé.
Ah ! j'imagine que le soir, tandis que les prétoriens en débauche faisaient ripaille, M. Louis Bonaparte dut bien rire à l'Elysée, au milieu de ses intimes, du tour qu'on venait de jouer à la République, et répéter, en tordant sa moustache, ce mot de Real à la suite de la journée du 18 Brumaire : « La farce est jouée! »
La France venait de faire un effroyable mouvement de recul.
Adieu tous les progrès politiques si péniblement réalisés depuis quarante ans ! Adieu toutes les libertés nécessaires conquises au prix de tant d'efforts! Adieu
774 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1851.
DÉCEMBRE toutes les améliorations sociales entrevues et en voie de 1851. gestation!
La République, qui en était comme la sauvegarde et la garantie, avait été frappée à mort dans cette journée lugubre du 4 décembre. Elle allait se traîner nominalement quelques mois encore, noyée dans les institutions impériales, mais elle était morte de fait ce soir-là, et nous ne la verrons, hélas ! après dix-huit ans d'éclipsé, remonter au jour, qu'au milieu des désastres de la patrie.