‹ Histoire de la seconde République, faisant suite à l'histoire du règne de Louis-Philippe, Février 1848 - Décembre 1851; ornée de gravures sur acierChapitre 17 sur 19 · C.WAIC.NAC · texte numérisé non relu

C.WAIC.NAC

Jouvel et O' Editeurs Pans

comme seul responsable, se refusa à la recevoir. On se Juh-i.eï 1851. souciait fort peu, à l'Elysée, des décisions de l'Assemblée.

Je ne sais même si l'on ne vit pas avec plaisir la révision repoussée. J'incline à le croire. La révision légalement consentie n'eût certes pas donné à M. Louis Bonaparte les pouvoirs exorbitants auxquels il aspirait, et elle lui eût ôté le prétexte de s'en emparer par la violence. Comme le disait fort bien M. Desmousseaux de Givré, dans un des bureaux de l'Assemblée, la question de la révision n'avait été soulevée que pour semer le trouble dans le pays.

C'était un système suivi depuis deux ans avec une persévérance calculée. On semblait dire aux populations : « Vous n'aurez de tranquillité que quand vous « m'aurez remis la toute-puissance ; jusque-là, je ne vous laisserai ni repos ni trêve. » M. Desmousseaux de Givré avait raison ; mais la France ne se serait pas tant émue des provocations du pouvoir exécutif, si l'Assemblée législative avait voulu travailler sérieusement à l'affermissement de la République, si sa majorité royaliste n'avait pas elle-même fatigué le pays par ses perpétuelles révoltes contre l'ordre de choses établi, si elle avait etï plus de respect pour la Constitution. L'état de mépris dans lequel elle était tombée rendait seul possible lé succès d'un coup d'État.

Dans le cours de sa session, au milieu des débats poli- Projets de loi tiques qui tenaient l'opinion publique attentive, l'Assemblée législative eut à s'occuper d'un certain nombre de projets de loi, dont quelques-uns avaient une véritable importance sociale.

Je citerai notamment la loi votée, en février, sur l'apprentissage, loi destinée à protéger le jeune ouvrier dans les conditions de son travail, à assurer son éducation et à sauvegarder sa santé. L'Assemblée ne

626 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Juillet 1851. s'occupa pas seulement de protéger la jeunesse de l'ouvrier, elle avait déjà songé à sa vieillesse, en votant, l'année précédente, une loi qui établissait, sous la garantie de l'État, une caisse de retraite et de pensions viagères pour la vieillesse, institution féconde, qui devait permettre à toute créature de mettre ses vieux jours à l'abri de la misère. Elle avait également pensé à fonder une Bourse du travail, où les ouvriers se seraient réunis pour discuter leur intérêts, et qui aurait servi de bureau de renseignements et de placement ; mais cette idée heureuse n'avait pas abouti.

La question La grosse question des chemins de fer, en retard des chemins encore daiis notre pavs, fut long-uemeut débattue aussi

de fer. . .

dans le cours de cette session. M. Thiers, qui, sous le règne de Louis Phillipe, s'était montré si arriéré sur cette question en niant les avantages de cette grande conquête de l'industrie humaine (1), avait fini par ouvrir les yeux à la lumière. On l'entendit même, non sans étonnement, soutenir les saines doctrines de l'exploitation des voies ferrées, lorsqu'il se déclara partisan de l'exécution des chemins de fer par l'État. Il était temps encore, par exemple, d'arracher à la voracité des traitants la ligne de Lyon qui n'était pas concédée. Malheureusement, là encore l'intérêt général devait être sacrifié, et nous verrons bientôt cette ligne devenir également la proie des compagnies.

La liberté du M. Thiers fut moins bien inspiré dans la question de commerce, j^ liberté du commerce qui, pour la première fois, se trouva sérieusement posée dans une Assemblée française . On n'a peut-être pas oublié que, déjà, le gouvernement de Louis Philippe avait, timidement, essayé de frayer à la France les voies de la liberté commerciale. Le représentant Sainte-Beuve proposa résolument à l'As-

(i) Voyez notre Histoire du règne de Louis-Philippe.

semblée législative de supprimer les droits protecteurs Jlillet issi sur les substances alimentaires et sur les matières premières. La commission d'initiative parlementaire, effrayée d'une telle audace, s'opposa à la prise en considération de la proposition.

M. Thiers disait excellemment en 1834 : « Le svstème prohibitif, qui consisterait à isoler une nation de toutes les autres, pour la faire produire tout ce dont elle aurait besoin, sous prétexte de ménager à elle seule l'avantage de l'approvisionner, ce système insensé est impossible... Une nation qui agirait ainsi, agirait follement... Elle négligerait ce qu'elle sait faire pour produire mal et chèrement ce que d'autres lui donneraient en abondance et à vil prix.. » C'était parler d'or. Mais M. Thiers ne brillait point par la fixité des idées. Il était devenu représentant de la Seine-Inférieure, département essentiellement protectionniste, et il accumulâtes erreurs économiques les plus grossières pour soutenir la protection à outrance, dont il avait été autrefois l'adversaire. La proposition de M. Sainte-Beuve échoua complètement alors. Chose singulière! Il était réservé à l'Empire, c'està-dire au despotisme, d'initier notre pays à la liberté en matière de commerce et d'industrie.

Le blâme infligé au ministère fut le dernier acte important de la session. L'Assemblée législative se prorogea le 10 août et s'ajourna au mois de novembre, après avoir nommé sa commission de permanence, qui se trouva composée, pour la plus grande partie, de membres du comité de la rue de Poitiers. On y voyait figurer le général Changarnier, MM. Sauvaise-Barthélemy, de Montigny, Berryer, Vitet, Poujoulat, de Melun, de Montebello, de la Tourrette, Bocher, Hubert-Delisle,de Bar, de Kermarecet de Grouchy. Comme républicain, on n'y comptait guère que le général Cavaignac.

C'étaient trois mois pendant lesquels le gouvernement

Prorogation de l'Assemblée.

Juillet 1851,

Le général

de

Saint-Arnaud.

allait rester à peu près maître du terrain. Il se hâta de les mettre à profit, et ne perdit pas un instant pour se préparer à réaliser ses projets. M. Louis Bonaparte savait bien que l'Empire n'avait aucune chance de sortir d'une révision légale de la Constitution. Dans les discussions de l'Assemblée, pas un de ses amis n'avait osé prendre la parole pour soutenir la monarchie impériale ; non; fidèle à ses origines, le césarisme ne pouvait renaître que d'un guet-apens.

Il fallait des généraux pour exécuter un coup de main. Il était impossible de compter sur les vieux généraux d'Afrique, dont la popularité offusquait bien un peu l'Elysée ; mais ils étaient presque tous entrés dans la vie politique ; ils étaient devenus, comme on l'a dit, quelque peu avocats et orateurs; le soldat avait perdu l'habitude de les voir, et cela facilitait singulièrement les vues du gouvernement. « Si nous faisions des généraux? » avaiton dit à l'Elysée; et l'on s'était mis en devoir d'en faire.

Le commandant Fleury, on s'en souvient, était parti pour l'Afrique afin de solliciter les consciences, d'éveiller les cupidités et de trouver l'homme d'action du coup d'État. Nous l'avons laissé à Constantine, recevant l'hospitalité du gouverneur de la province, le général de Saint-Arnaud, avant d'aller à Sétif où se trouvait le général Bosquet, sur lequel les conspirateurs du coup d'État avaient d'abord jeté leur dévolu.

Le général de Saint-Arnaud était un officier brave, plein de finesse, « un peu pillard peut être » dit un de ses panégyristes, aimant le luxe, grand seigneur par excellence, et incapable d'être retenu par le moindre scrupule de conscience. On s'étonne que M. Fleury, qui le connaissait de longue date, n'ait pas tout de suite pensé à lui. Le général n'eut pas de peine, après quelques mots échangés, à deviner les motifs de la mission du commandant. Il lui fit comprendre qu'il était

bien rhomnie qu'il cherchait, et que, tout aussi bien Joillet isôi. et mieux que le général Bosquet, il était capable de remplir les vues du président. Le commandant Fleury n'alla pas plus loin ; il avait en effet trouvé son homme.

Le général de Saint-Arnaud avait eu une vie fort accidentée. Sous-lieutenant dans la garde royale en 1816, sous le nom de Le Roy, il avait quitté le service à cette époque, et n'y était rentré qu'en 1830. Il était en garnison à Blaye, quand la duchesse de Berry fut renfermée dans la citadelle de cette ville.

Le général Biigeaud, chargé de garder la princesse, trouva dans le sous-lieutenant Le Roy un second intelligent et dévoué. Peu après, pour des causes qu'il ne m'a pas été permis de pénétrer, celui-ci quittait de nouveau le service. Que fit-il pendant ces années passées dans la vie civile? C'est ce qu'il est encore difficile de dire d'une façon certaine. La légende nous le représente exerçant vingt métiers difierents, tour à tour comédien à Paris et à Londres, commis voyageur en France et maître d'armes en Angleterre. Peu importe, du reste, si dans ces différentes conditions son honorabilité est restée intacte.

En 1836, nous le retrouvons lieutenant dans la légion étrangère. Dix ans après, par la grâce du général Bugeaud, devenu maréchal de France, il commandait un corps surnommé la colonne infernale. En 1847, il avait été fait maréchal de camp. Jaloux des procédés du général Pélissier, il avait fait la guerre en véritable barbare, et il s'était vanté d'avoir un jour enfumé cinq cents Arabes qui s'étaient réfugiés dans la caverne de Shelas, située sur le territoire de son commandement.

Le général de Saint-Arnaud se trouvait à Paris au moment de la révolution de 1848 ; il avait pris part à la guerre des rues. Fait prisonnier par le peuple à la préfecture de police, qu'il occupait avec sa colonne, il avait été arraché aux fureurs de la foule par quelques gardes

Juillet 1851.

L'expédition de Kabylie.

630 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

nationaux, et il s'était réfugié à l'Hôtel-de- Ville, où le maire de Paris lui avait donné un asile assuré. Ce souvenir le disposait merveilleusement à prendre, comme on le disait dans l'armée, une revanche de Février.

11 manquait cependant au commandant de la province de Constantine une notoriété qui expliquât, aux yeux du public, son élévation subite au ministère de la guerre. On résolut de lui donner le commandement d'une expédition en Kabylie.

Comme il fallait un prétexte à cette expédition, on s'arrangea pour irriter la fibre chatouilleuse des Kabyles, qui habitaient un groupe de montagnes bordant le littoral entre Dellys et Phillippeville. On fit grand bruit de quelque agitation dans les tribus du nord, du côté de la mer : puis, vers le 6 mai 1831, on saisit l'Assemblée législative d'une demande de crédit pour une expédition en Kabylie.

Jusqu'ici les populations belliqueuses de cette province avaient échappé à notre domination. Il parut nécessaire de les y soumettre pour débloquer la place de Djidjelli, protéger notre colonie, assurer nos relations commerciales et protéger nos communications entre Philippeville et Constantine. La gloire de mener à bien cette opération fut donc réservée au général de Saint-Arnaud.

Peu s'en fallut cependant que cette gloire ne fût arrêtée à son début : l'Assemblée législative faillit refuser les fonds. Il lui semblait, en effet, qu'il y avait là-dessous quelque chose de louche. MM. Raudot et Emile Barrault s'élevèrent vivement contre le droit que s'était arrogé le gouvernement d'ordonner une expédition en Kabylie, alors qu'aux termes de la Constitution, aucune guerre ne pouvait être entreprise sans l'assentiment de l'Assemblée législative. Les hésitations tombèrent devant les explications des généraux Cavaignac, de Lamoricière et

ANNÉE t85t. CHAPITRE DIXIÈME. 631

Bedeau, qui, imprudemment, et sans se douter qu'ils jouaient ici le jeu du pouvoir exécutif, prirent l'un et l'autre la parole pour démontrer l'utilité de l'expédition.

Les Kabyles, soupçonnés d'avoir cédé aux prédications de quelques marabouts fanatiques, se virent, un jour, envahis par une douzaine de mille hommes, à la tête desquels était le futur ministre de la guerre. Ils se défendirent tant bien que mal, c'était ce qu'on demandait. Commencée enmai, l'expédition, fort lestement conduite, était terminée vers le milieu de juillet, et toute la Kabylie conquise. La colonne du général de Saint- Arnaud, victorieuse dans plus de vingt rencontres contre les Kabyles, avait parcouru en quatre-vingts jours 640 kilomètres. Elle avait eu 13 officiers tués et 43 blessés; 176 sous-officiers et soldats tués et 741 blessés. La résistance des Kabyles avait été héroïque, et leur soumission faisait grand honneur à notre petite armée. Il fui convenu que le général de Saint-Arnaud s'était couvert de gloire. Un officier d'état-major du ministre de la guerre, dépêché tout exprès auprès de lui pour suivre l'expédition, envoya sur son compte des rapports splendides. La colonne expéditionnaire rentra triomphalement à Constantine dans le courant de juillet.

On mit tout en œuvre pour exalter le vainqueur et rendre son nom populaire. Le commandant Fleury alla trouver le docteur Véron, et lui dit qu'il serait très agréable au président que l'on mît en belle et grande lumière, dans le Constitutionnel^ « les rares mérites et les brillants services de M. le général de Saint- Arnaud en Kabylie ». Le docteur n'avait rien à refuser au président. Toutes les trompettes de la réclame officieuse donnèrent à qui mieux mieux. Le général de Saint- Arnaud passa tout à coup grand homme. Cet inconnu de la veille devint le héros du jour.

Le 10 juillet 1851, il était nommé général de division.

Juillet 1851

Les lauriers

du général

de

Saint-Arnaud.

Juillet 1851.

Le général

Magnan

est nommé

comniandant

de l'armée

de Paris.

Le général Magnan.

632 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Toutefois on ne jugea pas prudent de lui donner immédiatement le portefeuille de la guerre, et on le plaça d'abord à la tête d'une des divisions de l'armée de Paris.

Le général Baraguey-d'Hilliers, qui avait succédé au général Changarnier dans le commandement de l'armée de Paris, n'était pas homme à mettre son épée au service d'un guet-apens. Imbu d'idées fort réactionnaires, dévoué aux hommes de la rue de Poitiers, il n'en professait pas moins un grand respect pour la légalité, et jamais il n'eût consenti à se faire l'exécuteur des hautes-œuvres de M. Louis Bonaparte. On l'avait donc remplacé par le général Magnan, à peu près à l'époque où M. de Saint- Arnaud avait été nommé général de division.

Besoigneux, chargé de famille, le général Magnan était, comme le vainqueur de la Kabylie, dépourvu de tout scrupule de conscience. Le président pouvait compter sur lui. Le général Magnan avait débuté en Espagne, comme simple soldat, sous le premier Empire ; colonel en 1831, il avait, avec l'autorisation du gouvernement, servi en Belgique pendant quelques années, puis il était rentré dans l'armée française avec le grade de général. Il commandait à Lille, en 1840, lors de l'échaufTourée de Boulogne, et déjà, à ce moment, sa conscience avait été mise aune forte épreuve. Le prince Louis lui avait fait offrir, pour embrasser sa cause, une somme de cent mille francs comptant avec le titre de maréchal et une somme éventuelle de trois cent mille francs au cas où, l'affaire ne réussissant pas, il viendrait à perdre son commandement. S'il faut en croire sa déposition devant la Chambre des pairs, il aurait repoussé cette offre avec indignation. Selon d'autres, au contraire, il se serait borné à répondre d'uue façon fort évasive, prêt à donner son concours à la conspiration si elle était couronnée de succès. Toujours est-il qu'il ne montra pas la moindre répugnance à trahir la République et à étran-

gler la loi en 1851. C'était, du reste, un homme d'action, Juillet issi. intrépide sur le terrain, et sachant manier les troupes.

Il avait sous ses ordres trois divisions d'infanterie, commandées par les généraux Carrelet, Guillabert et Levasseur. L'un des trois, le général Guillabert, brave homme, dont on n'espérait pas grand'chose, fut sacrifié à l'élévation du général Saint-Arnaud. Celui-ci vint s'établir, dans le courant du mois d'août, à l'Ecole militaire, où était le quartier général de son prédécesseur, en attendant l'heure prochaine d'être appelé à la tète du ministère de la guerre.

Au point de vue militaire, M. Louis Bonaparte était donc à peu près sûr de son personnel au moment où l'Assemblée législative se prorogea. Dans Magnan, il avait le bras, dans Saint-Arnaud, la tête; il ne lui restait plus qu'à saisir l'occasion favorable pour l'exécution de son crime.

Vœux émis par les conseils généraux. — La grande force du président. — Les épouvantés du parti de l'ordre. — Déclamations démagogi-

mes. Une proclamation républicaine. — Manifestation orléaniste.

Pose de la pi-emière pierre des halles centrales. — Troubles en

province. — Le punch du colonel de Rochefort. — Le coup d'État Carlier. — Les scrupules du président. — Coup d'État ajourné. — Les précautions du général Bedeau. — Retraite de M. Carlier. — Dissentiment entre le président et ses ministres. — Mise en état de siège de deux départements. — Dislocation du ministère. — Les nouveaux ministres. — M. Fortoul. — Les agents du coup d'État. — M. de Maupas. — M. de Morny. — M. Fialin de Persigny. — Réouverture de l'Assemblée législative. — Vaines réclamations du représentant Sartin. — Le message du 4 novembre. — Effet sur la gauche et sur la droite. — Demande d'abrogation de la loi du 31 mai. — L'urgence est repoussée. — Le rapport de M. Daru, sur l'abrogation de la loi du 31 mai. — Les républicains et l'abrogation. — Maintien de la loi du 31 mai. — Un ordre de M. de Saint-Arnaud. — La proposition des questeurs — Légalité de la proposition.— Attitude étrange des ministres de l'intérieur et de la guerre. — Une harangue de M. Louis Napoléon aux officiers de la garnison de Paris. — La gauche et la proposition des questeurs. — Une réunion chez M. Baze.

— Discussion de la proposition des questeurs. — Déclaration du colonel Charras. — Intervention de .M. Michel (de Bourges) — Parole malheureuse de M. Vitet. — Inutile intervention de M. Thiers. — Réponse du ministre de la guerre. — Les arguties de M. Jules Favre.

— Provocation de M. de Saint-Arnaud. — Rejet de la proposition des questeurs. — Effet produit à lÉlysée par ce rejet. — Situation financière de M. Louis-Napoléon. — Les créances de lady Howard.

— Parole rassurante du président de la République. — Discours aux exposants de Londres. — Les généraux de Paris chez le général Magnan. — Leur acquiescement. — Que l'Assemblée ne conspirait point. — Menace de jacquerie. — Protestation de Bancel. — La loi municipale modifiée. — Les deux dictatures. — Une proposition de M. de Falloux et de ses amis. — La veille du coup d'État.

AoL'T 1851.

Vœux des

conseils

généraux .

La grande force du président.

636 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Quelques jours après la clôture de la session parlementaire s'ouvrit la session des conseils généraux. L'immense majorité d'entre eux ne manqua pas, comme l'année précédente, de formuler un avis sur la question de la révision. Ils étaient 80, le département de la Seine, par une regrettable lacune de la loi, n'ayant pas eu à nommer de conseillers généraux depuis la révolution de 1848.

Sur 85 conseils généraux, 79 se prononcèrent dans le sens de la révision. Mais sept seulement, ceux de l'Ariège, de la Corse, de la Creuse, de l'Oise, des Hautes- Pyrénées, des Pyrénées- Orientales et de Seine-et-Marne, se montrèrent nettement favorables à la prorogation des pouvoirs du président actuel en demandant l'abrogation de l'article 43 de la Constitution qui interdisait sa réélection avant un intervalle de quatre années.

Un seul, celui de la Loire-Inférieure, se prononça dans le sens du retour à la monarchie légitime. Le conseil de Vaucluse réclama la révision pour consolider la République. Tous les autres demandèrent purement et simplement la révision, ce qui impliquait le maintien d'une République perfectionnée. Le président de la République n'avait donc pas tant à se féliciter, en ce qui le concernait personnellement, des vœux émis par les Assemblées départementales.

La grande force de M. Louis Bonaparte était certainement dans la haine aveugle, irréfléchie, des monarchistes de l'Assemblée pour les idées républicaines. La République respectant tous les intérêts légitimes, les royalistes n'auraient pas dû employer contre elle les armes de la mauvaise foi, et ne pas sacrifier le droit, la justice et la liberté à de mesquines considérations et aux intérêts les plus sordides.

La faiblesse et l'inertie de ces hommes au 2 Décembre devaient assurer le triomphe du coup d'État, et nous verrons, d'ailleurs, la plupart d'entre eux devenir

les courtisans les plus empressés du crime victorieux. Août 185i.

Les progrès inouïs de l'opinion républicaine les épouvantaient. Partout, en effet, en dépit des lois de compression, elle s'étendait de proche en proche, et s'imposait à tous comme la vérité. Les départements les plus réfractaires jusque-là ouvraient les yeux à la lumière. Les populations agricoles de l'Est, du Centre et du Midi étaient converties à la démocratie.

Sûrs du triomphe final, calmes dans leur force morale, les républicains, quoi qu'en aient dit les écrivains de la réaction, ne voulaient chercher de succès que dans la lutte pacifique des élections, et, certains de voir sortir du scrutin de 1832 une Assemblée dévouée aux principes de la Révolution, ils attendaient patiemment l'heure de la victoire définitive.

Tous les journaux de la réaction royaliste poussèrent Les épouvanun immense cri d'alarme. Unis dans un touchant accord pjjj jg avec les feuilles de l'Elysée, ils présentèrent les élections l'ordre, de 1852 comme l'échéance fatale où la société tout entière, famille, religion, propriété, devait disparaître sous les coups de nouveaux barbares.

J'ai déjà parlé du Spectre rouge de M. Romieu. Ce misérable libelle servit de modèle à la plupart des écrivains du parti de l'ordre, royalistes ou bonapartistes, et tous parlèrent des éventualités de l'année suivante comme d'une catastrophe qu'il fallait prévenir à coups de sabre et de canon.

M. Victor Hugo avait eu beau flétrir, avec une indignation superbe, ceux qui, aux mots de justice, d'humanité, de progrès, de droit et de liberté, se couchaient à plat ventre, et se collaient l'oreille contre terre pour écouter s'ils n'entendaient pas venir le canon russe, une panique véritable s'empara des anciennes classes dirigeantes ; jamais on ne vit, comme à cette époque, ce grand pays de France sacrifier à la pâle divinité de la Peur.

AcLT 1851.

Déclamations démagogiques.

Une proclamation républicaine.

Manifestation orléaniste.

638 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

D'immondes écrits, rédigés avec une exagération calculée, étaient répandus à profusion.

On y lisait que le moment était arrivé de reprendre le fusil, et d'exterminer, d'un bout de la France à l'autre, les infâmes aristocrates épargnés le 24 février; et, tandis que les journaux républicains sérieux étaient l'objet de toutes les sévérités et de toutes les taquineries de l'administration, ces écrits, qui ne portaient point de noms d'auteur, s'imprimaient à Paris et se distribuaient librement, comme s'ils eussent été couverts d'une approbation muette de la police.

Il y avait certainement là une manœuvre provocatrice, contre laquelle s'empressèrent de protester hautement les chefs du parti républicain. Les représentants les plus fougueux de la Montagne adressèrent même, sous le titre de Manifeste de la Montagne, une proclamation au peuple pour lui recommander le calme et la modération. Une violation flagrante de la Constitution devait seule donner lieu, de sa part, à une solennelle manifestation.

« Que si, ajoutaient-ils, par un malheur que nous voulons croire impossible, un pouvoir aveugle se jetait dans les aventures d'un coup d'Etat ou d'une violation de la Constitution, soyez-en sûrs, citoyens, il se rencontrerait au sein de l'Assemblée législative un nombre imposant de représentants du peuple qui, s'élevant à la hauteur des circonstances et ne prenant conseil que de leur dévouement à la cause démocratique, signaleraient au pays les périls de la situation, et partageraient les dangers auxquels ils auraient convié le peuple pour le salut de la République. »

Au bas de cette pièce figurait la signature du représentant Baudin, qui scellera de son sang la fermeté de ses convictions, et dont j'aurai à raconter tout à l'heure la mort héroïque.

Les orléanistes, de leur côté, ne voulurent pas laisser

passer l'anniversaire de la mort du roi Louis-Philippe Août 185i. sans faire, à cette occasion, une manifestation politique. C'était le 26 août. Les membres les plus considérables du parti, MM. Guizot et Dumon, entre autres, se rendirent à Londres pour assister à un service commémoratif qui eut lieu dans l'église catholique de la ville. Mais ce n'était qu'un prétexte. En réalité', ils venaient offrir au prince de Joinvi^lle la candidature à la présidence de la République. Cette candidature leur paraisait une ressource suprême de salut pour le pays.

Partisan de la fusion, le duc de Nemours ne se montra pas très favorable à une candidature que les légitimistes ne manqueraient pas de combattre énergiquement. Les hôtes de Claremont s'y rallièrent toutefois, mais avec une extrême réserve, et sans croire à la possibilité de son succès.

Autrement énergique se montrait, dans sa propa- Pose de la

gande, le président de la République. D'abord il ne première , . ., . , ■* , . pierre des

laissait passer aucune occasion de rassurer les esprits halles centrafaibles, épouvantés par les déclamations démagogiques ^^^• sorties des sources officielles et réactionnaires. Appelé, le 11 septembre, à poser la première pierre des halles ^"5^"^ centrales, il prononça ces paroles :

« En posant la première pierre d'un édifice dont la destination est si éminemment populaire, je me livre avec confiance à l'espoir qu'avec l'appui des bons citoyens et avec la protection du ciel, il nous sera donné de jeter dans le sol de la France quelques fondations sur lesquelles s'élèvera un édifice social assez solide pour offrir un abri contre la violence et la mobilité des passions humaines. »

Ainsi, toujours et partout, perçait dans ses paroles l'arrière-pensée de garder indéfiniment le pouvoir dont il était le dépositaire momentané.

Beaucoup de ceux qui pâlissaient d'effroi à la pers-

Septembre

Troubles en province.

640 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

pective de la terrible date de 18S2 ont souvent demandé depuis ce qu'il serait advenu si M. Louis Bonaparte n'avait pas pris les devants. En vérité, la question est par trop naïve. En admettant môme que cette échéance eût été aussi redoutable que l'on feignait de le croire, et que les partis fussent descendus en armes dans la rue — chose d'ailleurs assez difficile puisque la majeure partie de la population était désarmée — est-ce que le président n'aurait pu, pour défendre la loi, employer victorieusement les forces considérables dont il se servit pour l'étrangler et pour violer la Constitution 2 C'est là une réponse sans réplique.

Quelques troubles sans gravité en province parurent aux partisans du coup d'Etat une occasion favorable pour brusquer un coup de main contre la Constitution. Dans l'Ardèche, notamment, l'arrondissement de Largentière avait été témoin de certains troubles. A l'occasion d'une fête votive, des désordres avaient eu lieu dans plusieurs communes, le mois précédent; on y avait crié: A bas les blancs! Vive les rouges! Vive Ledni-Rollin^ et même, assuraient les feuilles réactionnaires. Vive la guillotine! A la date du 21 septembre, le département fut mis en état de siège, et le préfet, M. Chevreau, se distingua par l'énergie de la répression. N'était-ce pas le moment, répétait-on à l'Elysée, de rassurer les bons et de faire trembler les méchants ?

Peu s'en fallut que le coup d'Etat n'éclatât pendant les vacances de l'Assemblée. Toutes les dispositions furent prises. Déjà l'on avait prudemment éliminé des fonctions administratives et des parquets tous les hommes suspects de quelque attachement aux institutions républicaines. Quant à l'armée, on pouvait compter sur son dévouement absolu. On avait eu soin, du reste, de composer aussi bien que possible, au point de vue d'un coup de main, les troupes de la garnison de

Paris. Les quatre plus anciens régiments de cette gar- Septembre nison, dont l'esprit pouvait être sympathique à la population de la capitale, furent remplacés par quatre régiments, arrivant d'Afrique, et par les deux régiments de lanciers qui, à Satory, s'étaient ^e plus distingués par leurs vociférations bonapartistes.

Le fait suivant donnera une idée des dispositions dont Le punch du étaient animés les chefs de ces régiments. Le colonel du ^j^ RoSort l" régiment de lanciers, M. de Rochefort, offrit un punch aux officiers du 7' lanciers et de l'escadron des guides dans les salons de l'Ecole militaire. Là, on but à l'extermination des rouges, comme jadis, au fameux banquet des gardes du corps, qui avait précédé à Versailles les journées des 5 et 6 Octobre, on avait bu à l'extermination des patriotes. Après avoir porté un toast au 7' régiment de lanciers et à son colonel, M. de Rochefort porta en ces termes la santé de M. Louis Bonaparte :

« Messieurs, je vous demanderai de porter avec moi la santé de l'homme que son courage, sa loyauté, son inébranlable fermeté, font en quelque sorte la personnification de l'ordre, dont nous sommes les défenseurs. Nous boirons à celui qui nous facilitera si bien la tâche que nous devons accomplir. Au prince Napoléon, au chef de l'État ! »

Le colonel Feray, gendre du maréchal Bugeaud, qui commandait le 7" lanciers, répondit dans des termes à peu près identiques, un peu moins accentués peut-être ; mais on pouvait compter sur lui comme sur M. de Rochefort.

Les soldats n'étaient pas moins bien disposés que leurs chefs. Une augmentation considérable avait eu lieu dans l'effectif des troupes à Paris et aux environs. Tous les jours, ces troupes étaient consignées jusqu'à midi aux forts ou dans les casernes ; on les exerçait avec soin à

Carlier.

642 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Septembre la guerre des rues, et des officiers en bourgeois allaient reconnaître les emplacements qu'elles devaient occuper le jour de l'événement. Tout était prêt. Le coup d'État était regardé comme imminent par tout le monde. Le coup d'État Le préfet de police, M. Carlier, y poussait vivement. Le coup d'Etat avait été longtemps mûri pas lui. Le soin de rédiger les décrets qui devaient paraître au Moniteur lui avait été confié.

De toutes les grandes écoles, de droit, de médecine, etc. , aucune, assurait- on, n'était conservée dans la capitale. L'Ecole polytechnique et le ministère de l'instruction publique se trouvaient supprimés. Quatre cents personnes étaient désignées pour être arrêtées et déportées immédiatement. M. Carlier, comme on voit, entendait bien les choses.

Ces détails nous ont été transmis par le docteur Véron, chez qui, chaque jour, durant la belle saison, M. Carlier allait, à Auteuil, conférer de son coup d'État avec l'auteur du Spectre rouge^ l'ancien préfet Romieu.

Plusieurs circonstances contribuèrent à faire ajourner le projet du préfet de police. La question d'opportunité fut longuement discutée à Saint-Cloud, où le président de la République était allé s'installer. Un jour, dans le courant de septembre, MM. de Morny, Rouher, Fialin de Persigny et Carlier furent réunis dans ce palais que hantaient les souvenirs du 18 Brumaire. On chassa dans la journée; on dîna; puis, le soir, on passa dans un salon où, selon la remarque de M. Louis Bonaparte, le duc de Raguse avait rendu son épée au duc d'Angoulème. Rappeler le nom d'un personnage que l'opinion publique a, injustement peut-être il est vrai, accusé de trahison, était quelque peu osé de la part de l'homme qui méditait de trahir le serment le plus solennel que jamais homme eût prononcé.

On se demanda si l'heure présente était bien favorable

à l'exécution de l'attentat ourdi par le président et son préfet de police, M. Cartier. Etait-il prudent de s'attaquer à l'Assemblée absente? Les représentants du peuple, répandus dans leurs départements, ne combattraient-ils pas victorieusement, par leur intluence personnelle, l'influence du pouvoir exécutif? Et qu'arriverait-il si, se réunissant dans quelque ville de province, ils opposaient gouvernement à gouvernement ?

Il y avait là certainement des considérations dont l'importance n'échappa point aux conjurés de Saint-Cloud, et qui militaient fortement en faveur de l'ajournement.

Les généraux Magnan et de Saint- Arnaud, consultés également, furent de cet avis. L'absence de l'Assemblée leur paraissait un obstacle à la réalisation immédiate des projets de l'Elysée. Une résistance sérieuse sur tous les points du pays eût été la conséquence inévitable de la présence des députés dans leurs départements. Il valait donc mieux prendre patience jusqu'à ce qu'ils fussent tous réunis à Paris. « L'Assemblée trahira bien assez ses complots, disait le commandant en chef de l'armée de Paris, attendons qu'elle nous donne barre. » Et l'on attendit.

Il y avait, du reste, désaccord entre les complices sur certains points. Ainsi, le président de la République tenait absolument à l'abrogation de la loi du 31 mai, pour rallier à sa cause les trois millions d'électeurs supprimés par cette loi ; M. Carlier, au contraire, en réclamait le maintien avec insistance ; c'était, selon lui, le seul remède efficace aux dangers des élections de 1852. M. Louis Bonaparte, plus habile, sentait bien que cette loi fatale, dont il avait d'ailleurs été complice, pouvait devenir entre ses mains une arme contre l'Assemblée.

Enfin, — autre considération, — le projet de coup d'Etat s'était tellement ébruité, que la commision de

Septembre

Les scrupules

du

président.

Coup d'État ajourné.

Les précautions du général Bedeau.

Septembre

Retraite de M. Carlier.

644 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

permanence se tenait sur ses gardes. Le général Bedeau, investi des pouvoirs delà présidence de l'Assemblée législative en l'absence de M. Dupin, était formellement décidé, comme il l'a déclaré lui-même, à faire usage de son droit constitutionnel. Il prit donc toutes les dispositions nécessaires pour garantir l'Assemblée et assurer le respect delà Constitution.

Conformément à l'article 32 de cette Constitution, en vertu duquel l'Assemblée fixait elle-même l'importance des forces militaires nécessaires à sa sécurité, et vu l'article 112 du décret réglementaire qui chargeait le président de veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l'Assemblée, le général Bedeau prépara d'avance deux projets de décret.

Par le premier, il ordonnait à un général, dont le nom était laissé en blanc, de prendre immédiatement le commandement de toutes les forces, tant de l'armée que de la garde nationale, stationnées dans la première division militaire, pour garantir la sûreté de l'Assemblée nationale. Par le second, il ordonnait à tout général, à tout commandant de corps ou de détachement, tant de l'armée que de la garde nationale, stationné dans la première division militaire, d'obéir aux ordres du général chargé de garantir la sûreté de l'Assemblée.

L'éveil donné à la commission de permanence, l'inconvénient, signalé plus haut, de s'attaquer à l'Assemblée absente, la dissidence qui s'était produite entre le président et le préfet de police au sujet de l'opportunité du retrait de la loi du 31 mai, décidèrent les hommes de l'Elysée à ajourner l'exécution de leur projet.

A la suite de ces divers incidents, M. Carlier donna bruyamment sa démission de préfet de police. Il fut remplacé par M. de Maupas, préfet de la Haute-Garonne. On joua même à ce propos une véritable comédie. M. Carlier reprocha publiquement à son successeur de

le faire surveiller. On voulait évidemment donner le change à l'opinion, faire croire qu'on avait entièrement renoncé à l'idée d'un coup d'État, et endormir les représentants du peuple dans une sécurité trompeuse. La comédie réussit assez bien, et nous verrons en effet le coup d'Etat éclater au moment où l'on s'y attendait le moins.

M. Cartier ne se retira pas seul. Le bruit avait couru, dans les premiers jours d'octobre, qu'un dissentiment grave avait éclaté entre le président et ses ministres, relativement à la loi du 31 mai, dont le premier entendait réclamer l'abrogation et que les seconds voulaient maintenir. Louis-Napoléon, ai-je dit, n'ignorait pas que c'était un moyen infaillible de se rendre populaire que de demander le retrait de cette loi.

D'autre part, il ne négligeait rien pour s'attacher les hommes timorés et timides que poursuivait le fantôme du spectre rouge. C'est ainsi que, le 21 octobre, il mettait en état de siège les départements du Cher et de la Nièvre, où des manœuvres coupables, dont la réaction exagérait à plaisir la gravité, avaient compromis la sécurité publique.

Les bruits les plus alarmants étaient répandus. On disait que la dissolution de l'Assemblée législative était décidée, que le président allait faire appel à la nation et que les généraux qui refuseraient de prendre part à ces mesures seraient remplacés par des créatures de l'Elysée.

Tel était l'état des choses quand, tout à coup, le 27 octobre, on apprit, par le Moniteur, que les ministres étaient changés. Cette dislocation du ministère ne contribua pas peu à dérouter l'opinion.

Le ministère Faucher, Baroche et Rouher se retira pour faire place à un nouveau ministère de transition, dans lequel entra néanmoins la cheville ouvrière du

Octobre 1851.

Dissentiment

entre le

président et

ses ministres.

Mise en état

de siège de deux départements.

Dislocation du ministère.

Octobre 1851.

Les nouveaux ministres.

M. Fortoul.

Les agents du coup d'État.

646 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

coup d'Etat. M. Leroy de Saint-Arnaud reçut le portefeuille de la guerre. Les autres ministères furent occupés par des hommes effacés, moins connus encore que le général. M. de Thorigny, ancien avocat général près la cour d'appel de Paris, fut nommé à l'intérieur; M. Corbin, procureur général près la cour d'appel de Bourges, à la justice; M. de Casablanca, représentant du peuple, à l'agriculture et au commerce; M. Lac rosse, vice-président de l'Assemblée, aux travaux publics; M. Blondet, inspecteur général des finances, aux finances; M. Turgot, ancien pair de France, aux affaires étrangères ; M. Giraud, à l'instruction publique ; et M. Hippolyte Fortoul à la marine.

Le choix de ce dernier parut singulier. M. Fortoul était un universitaire, et ne semblait avoir aucune notion des choses maritimes. La révolution de Février l'avait trouvé professeur de littérature étrangère à la faculté d'Aix. Il avait été, dans sa jeunesse, saint-simonien et très ardent républicain, fort ami de MM. Cariiot, Jean Reynaud et Charton. Aussi s'était-il présenté aux élections de l'Assemblée constituante en invoquant ses anciens titres à la faveur de la démocratie.

Nommé représentant du peuple, il s'était prudemment tenu dans l'ombre. A l'Assemblée législative, où il avait été réélu, il s'était signalé à l'attention du président de la République par une brochure sur la révision, favorable aux projets de l'Elysée. Ce fut là, si je ne me trompe, sa principale recommandation auprès de M. Louis Bonaparte. On le mit à la marine en attendant. Ce qu'il convoitait, c'était le ministère de l'instruction publique, où il entrera au coup d'État, et où nous le verrons bouleverser l'instruction par les lois les plus fatales qu'on puisse imaginer.

Le nouveau ministère était un ministère d'attente. L'homme de l'Elysée n'avait pas abandonné ses projets

de coup d'État, loin de là; mais le secret paraît s'en être Octobre 1851. concentré, vers cette époque, entre MM. de Saint- Arnaud, de Maupas, de Morny et de Persigny. J'ai fait connaître le général; on le verra tout à l'heure à l'œuvre.

M. de Maupas n'avait guère de notoriété. Il était un M. de Maupas. peu connu dans le public parce qu'on le confondait avec un M. Maupas qui, dans les dernières années de Louis- Philippe, avait comparu devant la cour d'assises de la Seine pour avoir tué un malheureux ouvrier avec lequel il s'était pris de querelle dans la rue Laffitte. M. de Maupas était un nouveau venu dans le camp bonapartiste. Je ne sais quelle affaire récente, dans laquelle il avait montré une certaine énergie, l'avait désigné aux organisateurs de l'attentat. On le croyait un homme d'action, on s'était trompé; ce n'était qu'un courtisan.

Tout autre était M. de Morny. Ce n'était pas, du reste, M- de Morny. que ce dernier appartînt de longue date à la cause bonapartiste, bien qu'il eût avec M. Louis Bonaparte une origine commune.

C'était un ancien intime de la famille d'Orléans. En 1849 le comité bonapartiste avait combattu son élection à l'Assemblée législative. Mais M. de Morny avait suivi attentivement les diverses phases de la situation depuis l'élection du 10 décembre, et l'intérêt sans doute, bien plus que l'affection, l'avait engagé à se jeter dans les bras de M. Louis Bonaparte et à courir les chances de sa fortune.

M. de Morny était né en 1811, dans un des plus beaux hôtels de la rue Cérutti, qu'habitait alors la reine Hortense, femme du roi de Hollande, Louis Bonaparte, et mère du président de la République. 11 choisit plus tard pour armoiries une fleur d'hortensia, affichant ainsi, involontairement ou non, sa naissance adultérine (1).

(1) Si je suis bien informé, et je crois l'être, ce fut après sa mission comme ambassadeur extraordinaire en Russie que M. de Morny

648 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, anxke 1851.

Octobre 1851. H fut élevé dans la maison de sa grand'mère, madame de Souza, mère du général de Flahault, et il ne tarda pas à être adopté par un vieux noble, qui lui donna son nom. Il entra dans la vie sans aucune fortune, mais les protections ne lui manquaient pas. Le gouvernement de Juillet lui accorda un brevet d'officier, et il alla servir en Afrique sous les ordres du duc d'Orléans.

La vie de soldat ne convenait guère à ce jeune homme affamé de jouissances. Il revint à Paris, décidé à demander aux affaires les richesses qu'il n'avait pas trouvées dans son berceau. Il avait, dit-on, le génie des affaires; il sut les mêler habilement aux affections du cœur, et il essaya d'étayer sa fortune sur des succès de salon.

Il avait hérité de sa mère le goût de la petite musique et des petits vers, et passait pour fort aimable. Il avait succédé au duc d'Orléans dans l'intimité d'une jolie femme fort riche, et il s'était lancé avec elle dans des opérations industrielles dont la liquidation donna lieu plus tard, entre la dame et lui, à des contestations que les plus hauts personnages de l'État durent se charger de régler.

Des affaires il était entré dans la politique. Envoyé à la Chambre des députés par les électeurs censitaires du Puy-de-Dôme, il avait siégé parmi les conservateurs. On l'avait vu, à la veille du 24 Février, s'interposer, dans un but de conciliation, entre le ministère et les organisateurs du banquet, et il avait obtenu de ceux-ci qu'on se bornât à un semblant de résistance légale; mais il avait compté sans l'intervention du peuple.

renonça à la fleur d'hortensia dans ses armoiries. 11 se fit alors composer des armoiries empruntées de celles des familles de Flahault et de Beauhnrnais et du blason impérial. Elles étaient d'argent, à la fasce de sable, accompagnées de trois trèfles de sable, à la bordure composée d'azur, à l'aigle d'or empiétant un foudre, et d'or au dauphin d'azur.

M. de Morny continua, sous la République, son rôle Octobre 1851. d'intermédiaire. Après avoir été rapproché de Louis Bonaparte par M. de Flahault, il essaya de servir de trait d'union entre le président de la République et les chefs de la majorité. Mais ses efforts n'ayant pu amener une entente sérieuse, il pencha du côté où il crut avoir le plus à gagner.

Son crédit était alors fort ébranlé; il était criblé de dettes; la petite maison qu'il s'était fait construire aux Champs-Elysées, à côté de l'hôtel de madame Lehon, et que les plaisants avaient surnommée « la loge à Fidèle, » était menacée d'être vendue par autorité de justice ; il n'y avait plus à balancer. Il envisagea le coup d'Etat comme une affaire, et s'y donna tout entier, avec ses bonnes et ses mauvaises qualités, sa rouerie consommée, son sang- froid, son énergie et sa profonde connaissance des hommes.

Le quatrième confident de la pensée du président de m. deFiallnde la République, M. de Persigny, avait été, dès la première Persigny. heure, mêlé aux luttes du bonapartisme.

Ancien sous-officier dans l'armée, sous le nom de Fialin, que portait son père, M. de Persigny avait quitté le service après la révolution de 1830, et il avait délaissé son nom de Fialin pour celui de Persigny, qui, paraîtil, avait appartenu à sa famille. Mis en rapport avec la reine Hortense par M. Belmontet, il s'était dès lors attaché complètement à la cause napoléonienne. De tous les complices du coup d'Etat, il est donc le plus excusable et le plus honnête.

Deux fois, à Strasbourg et à Boulogne, il avait héroïquement joué sa vie pour la cause qu'il avait embrassée. Pourtant, après la révolution de Février, il semble avoir eu une heure de doute sur la fortune des Bonaparte. Il disait, le 18 mars 1848, aux électeurs de la Loire, en sollicitant leurs suffrages : « Je pensais que le sang de

Novembre

Réouverture

des séances de

l'Assemblée

législative.

Vaines réclamations

du représentant

Sartin.

Napoléon, inoculé aux veines de la France, pouvait mieux que tout autre la préparer au régime des libertés publiques ; mais, après les grands événements qui viennent de s'accomplir, la République régulièrement constituée pourra (îompter sur mon dévouement le plus absolu. »

Le moment de doute dura peu. M. Fialin de Persigny fut le plus actif artisan de la candidature de M. Louis Bonaparte à la présidence, et il travailla avec une infatigable persévérance à substituer l'Empire à la République.

Telle était la situation, et tels étaient les principaux agents du coup d'Etat quand, le 4 novembre 1851, l'Assemblée rouvrit ses séances.

L'opinion, généralement répandue, que le président tenterait contre elle, un jour ou l'autre, quelque coup de main hardi, ne parvint pas à faire tomber les divisions auxquelles elle était en proie. Les diverses fractions dont elle se composait étaient revenues avec leurs mêmes haines et leurs mêmes rancunes, la gauche se méfiant avec raison de la majorité, la droite ne voulant entendre àaucune concession avec la République et les républicains.

La majorité monarchique poussait l'esprit d'intolérance au delà de toute expression. En voici bien la preuve. Quelques représentants de la Montagne avaient été, pendant les vacances, victimes d'arrestations arbitraires, malgré l'inviolabilité dont ils étaient couverts par la Constitution. L'un de ces représentants, M. Sartin, ayant réuni, le 8 octobre, à Commentry, dans l'Allier, un certain nombre de républicains, s'était trouvé arrêté illégament avec quelques-uns de ses amis, et cette arrestation avait donné lieu à une collision à la suite de laquelle les prisonniers avaient été délivrés. M. Sartin profita de la rentrée du parlement pour réclamer auprès de ses col-

lègues, et demander qu'une enquête fût ouverte sur les faits dont il se plaignait; la majorité accueillit sa réclamation par des ricanements, et elle passa à l'ordre du jour. C'est ainsi que l'Assemblée législative semblait prendre à tâche de s'aliéner la grande masse des patriotes.

Tel était l'esprit de justice qui animait les royalistes. Ils repoussaient bien loin l'alliance des républicains, parce qu'ils comptaient sur le suffrage restreint et sur l'épée du général Changarnier pour les aider à rétablir la monarchie. Dans quelle illusion ils étaient tombés! Le pays n'était pas avec eux, malgré la mutilation du suffrage universel, et, quant à l'épée du général Changarnier, elle était sans aucune espèce de prestige et de force.

Bien plus habile se montra le gouvernement. Louis- Napoléon exploita à merveille l'impopularité de cette loi électorale du 31 mai, à laquelle il avait pourtant donné toute son approbation, et que le ministre Baroche avait énergiquement soutenue. Il n'ignorait pas les légitimes colères qu'elle avait soulevées parmi les membres les plus modérés du parti républicain ; il fut donc convenu à l'Elysée qu'on en demanderait l'abrogation.

La majorité, dont le suffrage restreint constituait la principale force dans l'avenir, devait nécessairement s'opposer à cette abrogation. Mais alors elle se perdait complètement dans l'opinion publique, et, selon l'expression du général Magnaii, « elle donnait barre au gouvernement ». C'était là-dessus que comptait M. Louis Bonaparte.

Le 4 novembre, le nouveau ministre de l'intérieur, M. de Thorigny, monta à la tribune pour donner lecture du message présidentiel. Dans ce morceau, fort habilement rédigé, le président de la République protestait encore de sa ferme intention de rester fidèle à la Constitution. Puis, arrivant tout de suite à l'objet important du message, il disait :

Novembre

Le message du 4 novembre.

652 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Novembre « Je me suis demandé si, en présence des passions,

' de la confusion des doctrines, de la division des partis,

alors que tout se ligue pour enlever à la morale, à la justice, à l'autorité, leur dernier prestige, s'il fallait, dis-je, laisser ébranlé et incomplet le seul principe qu'au milieu du chaos général la Providence ait maintenu debout pour nous rallier.

« Quand le suffrage universel a relevé l'édifice social, par cela même qu'il substituait un droit à un fait révolutionnaire, est-il sage d'en restreindre plus longtemps la base? Enfin, je me suis demandé si, lorsque des pouvoirs nouveaux viendront présider aux destinées du pays, ce n'était pas d'avance compromettre leur stabilité que de laisser un prétexte de discuter leur origine et de méconnaître leur légitimité... »

Le président semblait s'attacher ensuite à irriter les passions de la droite et celles de la gauche.

Sans renier l'approbation qu'il avait donnée alors à cette loi fatale, il avait soin de dire qu'elle était l'œuvre des chefs de la majorité. Mais elle avait été un acte politique, une mesure de salut public, et les mesures de salut public, ajoutait-il, ne doivent avoir qu'un délai limité.

D'ailleurs, elle avait, selon lui, dépassé le but qu'on voulait atteindre. Personne ne prévoyait qu'elle priverait du droit de suffrage trois millions d'électeurs, dont les deux tiers étaient de paisibles habitants de la campagne. On le prévoyait très bien, au contraire. Il ne fallait pas, continuait-il, fournir un prétexte au parti anarchique, qui, à l'en croire, couvrait ses détestables desseins de l'apparence d'un droit ravi à reconquérir. Venait alors une évocation du spectre rouge, un tableau singulièrement assombri de la conspiration démagogique organisée en France et en Europe. « Les sociétés secrètes cherchent à étendre leurs ramifications

jusque dans les moindres communes. Conspirant, sans Novembre être d'accord sur les hommes ni sur les choses, elles se sont donné rendez-vous en 1852, non pour bâtir, mais pour détruire. »

Le remède à tout lui paraissait dans le rétablissement du suffrage universel sur sa base rationnelle. Beaucoup d'esprits sages avaient, selon lui, repoussé la révision, parce qu'ils ne pouvaient pas admettre que la Constitution, œuvre d'une assemblée issue du suffrage de tous, pût être modifiée par une assemblée née du suffrage restreint; ce scrupule disparaîtrait avec la restauration du suffrage universel.

« Vous n'avez pas oublié pourquoi, dans la session dernière, les adversaires de cette révision se refusaient à la voter. Ils s'appuyaient sur cet argument qu'il savaient rendre spécieux : La Constitution, disaient-ils, œuvre d'une assemblée issue du suffrage de tous, ne peut pas être modifiée par une assemblée née du suffrage restreint. Que ce soit là un motif réel ou un prétexte, il est bon de l'écarter, et de pouvoir dire à ceux qui veulent lier le pays à une constitution immuable : Voilà le suffrage universel rétabli. La majorité de l'Assemblée, soutenue par deux millions de pétitionnaires, par le plus grand nombre des conseils d'arrondissement, par la presque totalité des conseils généraux, demande la révision du pacte fondamental. Avez-vous moins confiance que nous dans l'expression de la volonté populaire? »

Enfin, autre objection tirée de l'élection même du président de la République : la Constitution exigeait pour la validité de cette élection deux millions de voix au moins, c'est-à-dire le cinquième des suffrages exprimés, sinon le droit d'élire le président était conféré à l'Assemblée, Mais, aujourd'hui, les électeurs se trouvant, par le fait de la loi du 31 mai, diminués de trois millions, ce n'était plus le cinquième, mais le tiers qui était né-

Novembre

Effet du

message sur

la gauche et

sur la

droite.

6o4 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

cessaire. On avait donc arbitrairement modifié les conditions d'éligibilité du président de la République. Il y avait certainement là une objection dont on ne pouvait nier la gravité.

« Avez vous moins confiance que nous dans l'expression de la volonté populaire? disait M. Louis-Napoléon en terminant. La question se résume donc ainsi pour tous ceux qui souhaitent le dénouement pacifique des difficultés du jour.

« La loi du 31 mai a ses imperfections; mais fût-elle parfaite, ne devrait-on pas également l'abroger, si elle doit empêcher la révision de la Constitution, ce vœu manifeste du pays?...

« La proposition que je vous fais, Messieurs, n'est ni une tactique de parti, ni un calcul égoïste, ni une résolution subite ; c'est le résultat de méditations sérieuses et d'une conviction profonde. Je ne prétends pas que cette mesure fasse disparaître toutes les difficultés de la situation; mais à chaque jour sa tâche.

« Aujourd'hui, rétablir le suffrage universel c'est enlever à la guerre civile son drapeau, à l'opposition son dernier argument. Ce sera fournir à la France la possibilité de se donner des institutions qui assurent son repos. Ce sera rendre aux pouvoirs à venir cette force morale qui n'existe qu'autant qu'elle repose sur un principe consacré et sur une autorité incontestable. »

Les républicains, malgré l'évocation du spectre rouge, et bien que, dans tout ce message, il n'eût pas été question de la République, pas plus que si jamais elle n'avait existé, s'empressèrent de donner leur approbation à la loi proposée. Le suffrage universel rétabli, c'était la Constitution reprenant son libre cours, c'était la lutte pacifique et légale aux élections de 1852, lutte d'où ne pouvait manquer de sortir le triomphe de la République démocratique.

Demande

d'abrogation

de la

C'était là de la part des républicains une étrange Novembre illusion mais qui témoignait au moins de leur bonne ^^''

foi, et de la peine qu'ils avaient à croire à une pensée criminelle du chef du pouvoir exécutif.

La majorité royaliste, dont la plus grande partie devait se rallier si facilement au coup d'Etat victorieux, se montra beaucoup plus soupçonneuse. Elle avait, de complicité avec le gouvernenient, violé la Constitution en mutilant le suffrage universel ; elle vit, dans le message, une provocation directe à son égard. Elle alla même jusqu'à croire à une entente entre les membres de la gauche et le président de la République. Enfin elle tenait au suff'rage restreint comme à sa dernière espérance; une restauration monarchique ne pouvait sortir que de là.

Elle accueillit donc avec des murmures de désapprobation le dépôt, par le ministre de l'intérieur, du projet de loi tendant à l'abrogation de la loi du 31 mai et au loi du 31 mai rétablissement du suffrage universel avec la seule condition de six mois de domicile.

Le ministre ayant demandé l'urgence, Berryer s'élança à la tribune pour combattre sa proposition, et il réclama une enquête parlementaire sur la situation générale du pays.

« Je demande à l'illustre M. Berryer, répliqua M. Emile de Girardin, s'il avait le même scrupule le jour où le peuple de Paris, sans provocation aucune, donnant l'exemple du calme le plus admirable, après avoir voté en exerçant son droit, a vu présenter une loi qui confisquait le suffrage universel? Comment! le 2 mai, c'était la chose du monde la plus simple que de venir proposer d'urgence une loi qui devait avoir pour conséquence de rayer 3,200,000 électeurs, loi qui a fait naître des scrupules trop tardifs, loi dont le résultat funeste vient d'être constaté à cette tribune par le pouvoir exécutif

656 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Novembre lui-même! Eh bien. VOUS venez dire aujourd'hui : Il faut un rapport. Avez-vous demandé un rapport le 2 mai? Non, vous ne l'avez pas demandé, parce qu'il aurait été impossible d'en faire un, parce que ce rapport aurait été la justification du peuple tout entier...

« La loi du 31 mai a été présentée d'urgence, le retrait de cette loi doit être voté également d'urgence. Elle est entrée par la porte de l'urgence, c'est par la porte de l'urgence qu'elle doit sortir. Elle ne sortira jamais trop tôt. »

L'urgence est Sur la proposition de M. Berryer, l'Assemblée n'en repoussee. repoussa pas moins l'urgence réclamée par le ministre de l'intérieur.

C'était d'urgence, cependant, qu'avait été votée une loi qui privait de leurs droits électoraux plus de trois millions de citoyens, c'était d'urgence également, s'était écrié avec raison M. Emile de Girardin, que devait être votée l'abrogation de cette loi liberticide. Inutile exclamation! L'Assemblée se borna à renvoyer à l'examen de ses bureaux la proposition du gouvernement.

Projet de coup Lg^ majorité n'était pas sans inquiétude néanmoins, pariemen- Un coup d'État était suspendu sur la tête de l'Assemblée taire. législative, elle ne l'ignorait pas. Le général Changarnier avait reçu, assurait-on, certaines confidences de l'expréfet de police Cartier, qui ne laissaient aucun doute à cet égard. Il parut à cette majorité royaliste qu'il vaudrait beaucoup mieux exécuter elle-même un coup d'État parlementaire de connivence avec le pouvoir exécutif, que d'être mise brutalement à la porte par les prétoriens de M. Louis Bonaparte.

M. Daru, rapporteur de la commission chargée d'examiner la proposition d'abrogation de la loi du 31 mai, réunit chez lui une soixantaine de ses collègues, qui discutèrent un projet sérieux de coup d'Etat, dont l'Assemblée prendrait elle-même l'initiative. Ce projet cou-

sistait à déclarer le président rééligible, et à diviser en Novembre deux Chambres le pouvoir législatif. ^^^*'

L'Assemblée actuelle aurait organisé les pouvoirs des deux Chambres et voté une nouvelle loi électorale. Après quoi, l'on eût soumis ces modifications à l'approbation du suffrage restreint. Dans le cas où l'Assemblée légistive se serait refusée à décider ces mesures, les signataires de la proposition auraient donné leur démission de représentants du peuple, et se seraient ralliés autour du président, qui eût alors avisé et réuni le peuple dans ses comices.

La première partie de ce projet fut généralement acceptée; mais sur la seconde, de graves dissidences se produisirent.

Dans les diverses réunions qui eurent lieu, du 6 au 12 novembre, M. Daru combattit vivement tout ce qui sortait des expédients parlementaires. M. de Montalembert, au contraire, soutenait qu'au besoin il fallait se mettre entièrement à la merci du président.

« S'il en était ainsi, lui dit M. Daru, vous ne seriez pas quinze jours avant de vous en repentir! » Paroles dont plus tard M. de Montalembert devra^ se souvenir.

Cet incident, raconté par le docteur Véron, n'a jamais été démenti, que je sache; et il a une importance historique dont il était nécessaire de tenir compte. Il prouve, une fois de plus, combien, au fond, les gens de la droite se souciaient peu de la légalité et de la Constitution, du moment où il s'agissait de satisfaire leurs passions.

Les deux Chambres, c'était le régime parlementaire qu'ils rêvaient; il n'y avait plus ensuite qu'à substituer au président un monarque constitutionnel héréditaire. M. Louis Bonaparte se méfia; on ne put s'entendre; puis arriva la proposition des questeurs qui fit avorter cet ingénieux projet.

Les partisans d'un coup d'Etat parlementaire étaient,

Novembre

Le rapport de

M. Daru sur l'abrogation de la loi du 31 mai.

Les républicains et l'abrogation .

658 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 18Ô1.

du reste, absolument opposés à l'abrogation de la loi du 31 mai. Rapporteur do la commission chargée d'examiner la proposition du gouvernement, M, Daru reconnaissait bien qu'il y avait lieu d'améliorer quelques-unes des dispositions de cette loi; mais c'était à l'expérience à indiquer les améliorations réclamées par la justice, et il conseillait fort à l'Assemblée de résister à des entraînements qui pourraient ressembler à de la faiblesse.

Un des membres de la majorité, M. de Vatimesnil, reprocha surtout au gouvernement d'avoir manqué à tous les usages parlementaires en devançant l'initiative de l'Assemblée. De plus, le président de la République avait, selon lui, fait peser sur l'Assemblée une accusation injurieuse, en réclamant l'abrogation de la loi du 31 mai comme un moyen de faire disparaître le drapeau de la guerre civile.

« Eh quoi! lui répondit impétueusement Michel (de Bourges), toujours ardent à la défense des droits populaires, quand on vient vous dire : Abandonnez cette loi, faites un sacrifice à la paix publique, ne vous exposez pas aux horreurs d'un conflit! vous dites que c'est une menace. Je passe dans la rue; votre maison brûle, je vois les flammes qui serpentent sur les toits, je crie au feu! et vous dites que c'est moi qui vous menace de l'incendie. »

L'honnête tribun n'avait qu'un tort, c'était de croire, en cette circonstance, à la bonne foi du gouvernement présidentiel. Quoi quil en soit, on serait mal venu à reprocher aux membres de la gauche de s'être montrés trop crédules, et d'avoir, une fois par hasard, appuyé la politique du président. Cela témoignait au moins de leur impartialité. Il est, pour moi, hors de doute que M. Louis Bonaparte eût été fort déconcerté si, sur sa demande, l'Assemblée avait voté l'abrogation de la loi du 31 mai.

Go9

C'était, comme je l'ai dit, l'unique voie pour sortir pacifiquement des embarras inextricables où les mesures compressives et réactionnaires, adoptées par la majorité législative d'accord avec le pouvoir exécutif, avaient jeté le pays. Les républicains affirmaient donc de nouveau leur respect de la légalité en faisant appel aux moyens parlementaires pour couper court aux difficultés de la situation. Mais les royalistes, comme ils l'avaient trop prouvé depuis trois ans, aimaient mieux les trancher avec l'épée.

Aussi Michel (de Bourges) put-il leur dire en terminant : « Vous dites souvent, trop souvent, permettezmoi de le dire : cette société sera sauvée par l'armée. Je ne sais si je me trompe, mais je plains mon pays sïl est sauvé par l'armée. Car l'armée, c'est l'épée, et l'épée, si c'est Cromwell, vous avez un protecteur; si c'est Monk, vous avez Henri V! si c'est Napoléon Bonaparte, l'homme du 18 brumaire, vous avez l'Empire ; si c'est Othon, Vitellius ou Galba, vous avez le Bas- Empire. »

Ces éloquents avertissements furent inutiles. Les royalistes aimaient mieux le Bas-Empire avec tous les abus et tous les errements de la monarchie que la République avec ses mœurs austères, avec la liberté et l'égalité affirmées. La proposition d'abrogation fut repoussée, dans la séance du 13 novembre, par trois cent cinquante-cinq voix contre trois cent quarante- sept; c'était une majorité de six voix seulement.

Parmi ceux qui s'étaient de nouveau prononcés pour la mutilation du sutTrage universel, on comptait la plupart des théoriciens du gouvernement parlementaire, MM. Thiers, Odilon Barrot, Duvergier de Ilauranne, et les cléricaux comme MM. de Falloux et de Montalembert, qui, sur tous les autres points, étaient parfaitement d'accord avec M. Louis Bonaparte. Le président de la

Novembre

Maintien de la

loi du

31 mai.

660 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Novembre République, 011 peut le dire, venait de gagner une ' grande bataille devant le pays.

Les principaux chefs de la majorité royaliste de l'Assemblée n'eussent certainement pas mieux demandé que d'employer l'épée de la France, les uns à restaurer la monarchie dite légitime, les autres le régime de Juillet, mais il leur en coûtait de la voir servir à rétablir le césarisme en France. Or, l'intention bien arrêtée du président de tirer cette épée du fourreau pour assurer la prolongation de ses pouvoirs n'était plus douteuse à leurs yeux.

Un ordre de Le général de Saint- Arnaud avait inauguré son minis- M. de Saint- t^pg qyi adressant à l'armée de Paris une circulaire qui semblait la négation des pouvoirs que le président de l'Assemblée tenait de la Constitution, à savoir le droit de requérir la force armée et de l'employer à la défense des lois.

« Plus que jamais, dans les temps où nous sommes, disait la circulaire ministérielle, le véritable esprit militaire peut conserver le salut de la société. Mais cette confiance que l'armée inspire, elle la doit à la discipline, et, nous le savons tous, point de discipline dans une armée où le dogme de l'obéissance passive ferait place au droit d'examen.

(' Un ordre discuté amène l'hésitation, l'hésitation la défaite. Sous les armes le règlement militaire est l'unique loi. La responsabilité qui fait sa force ne se partage pas, elle s'arrête au chef de qui l'ordre émane; elle couvre à tous les degrés l'obéissance et l'exécution. »

Singulière et odieuse théorie, qui ne peut trouver place que dans le code du despotisme. Ainsi donc, si le chef ordonne à l'armée de commettre un crime, elle devra obéir; s'il lui enjoint de violer le pacte social, de sabrer la loi, de fusiller les citoyens, elle sera tenue de le faire. Je le répète, c'est là une théorie digne des

gouvernements du Bas-Empire, bonne pour les armées prétoriennes , mais dont une véritable armée nationale ne saurait s'accommoder.

Sous une République le soin de défendre la Constitution, qui est le patrimoine commun, appartient à tous les citoyens et à l'armée elle-même, et si, le 2 décembre 18oi, les soldats de la France avaient compris leur devoir, ils auraient fusillé le général de Saint-Arnaud et M. Louis Bonaparte.

Les trois questeurs de l'Assemblée, MM. Baze, Leflô et de Panât, particulièrement chargés de veiller à la sécurité de l'Assemblée législative, s'étaient fort émus de la circulaire du ministre de la guerre. Ils y avaient vu un symptôme significatif des intentions hostiles du gouvernement et une grave atteinte aux prérogatives de l'Assemblée. Prévoyant dès lors qu'un attentat était à la veille d'être dirigé contre la représentation nationale, ils résolurent de prendre de nouvelles précautions contre les empiétements du pouvoir exécutif, et d'armer l'Assemblée d'une loi qui lui permît de neutraliser toute tentative inconstitutionnelle de la part de l'autorité militaire supérieure. En conséquence, ils déposèrent, le 6 novembre, une proposition connue sous le nom de proposition des questeurs, et ainsi conçue :

« Sera promulguée comme loi, mise à l'ordre du jour de l'armée, et affichée dans les casernes, la disposition de l'article 6 du décret du 41 mai 1848, conçu dans les termes suivants :

« Article unique. — Le président de l'Assemblée nationale est chargé de veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l'Assemblée. A cet effet, il a le droit de requérir la force armée et toutes les autorités militaires dont il juge le concours nécessaire.

« Ses réquisitions peuvent être adressées directement

Novembre

La proposition

des

questeurs.

Novembre

Légalité de la proposition.

Attitude étrange des ministres de l'intérieur et de la guerre.

062 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

à tous les officiers, commandants ou fonctionnaires, qui sont tenus d'y obtempérer immédiatement, sous les peines portées par la loi. »

Cette proposition était d'ailleurs entièrement conforme à l'article 32 de la Constitution, en vertu duquel l'Assemblée déterminait le lieu de ses séances, fixait l'importance des forces militaires établies pour sa sûreté et en disposait.

S'inspirant de cet article, les questeurs avaient primitivement rappelé le droit du président de l'Assemblée de nommer le commandant en chef des troupes chargées de veiller à la sûreté de la représentation nationale et réclamé pour le président la faculté de déléguer aux questeurs ou à l'un d'eux son droit de réquisition Mais ces dispositions ayant paru aux membres de la commission qui avait à examiner la proposition des questeurs un acte d'hostilité trop marqué à l'égard du pouvoir exécutif, elles furent supprimées d'un commun accord, et la proposition se trouva réduite aux termes qu'on vient de lire.

Le décret du 11 mai 1848, reproduit dans la proposition des questeurs, était virtuellement en vigueur, n'ayant jamais été abrogé. Il avait même été, au mois de mai 1849, affiché dans toutes les casernes de la garnison de Paris, par ordre exprès de l'Assemblée, et il y était encore. MM. de Thorigny et de Saint-Arnaud ne firent, du reste, aucune difficulté de reconnaître, devant la commission, que ce décret avait encore force de loi.

u Le décret existe, dit le ministre do l'intérieur; tous les droits contenus dans l'article 32 de la Constitution et dans le décret sont reconnus. Il est donc inutile d'aller au delà, et le vote de la proposition, dans le moment actuel, donnerait lieu à des interprétations fâcheuses. » Ainsi, le gouvernement était décidé à

s'opposer énergiquement à la proposition des questeurs. Novembre

On considéra même, le soir, en conseil du gouver- ^ "

nement, comme fort imprudente la reconnaissance faite devant la commission par les ministres de l'intérieur et de la guerre que le décret du 11 mai 1848 était toujours en vigueur; et, le lendemain, M. de Thorigny, dans une lettre adressée à la commission, contresignée par le général de Saint- Arnaud, nia effrontément ses déclarations de la veille. Or, ces déclarations avaient été soigneusement consignées dans un procès-verbal. La commission en maintint la parfaite exactitude, laissant au public le soin de juger qui mentait aussi impudemment, des trente-deux membres dont elle se composait,^ ou des ministres de la guerre et de l'intérieur.

De son côté, le ministre de la guerre fit aussitôt arracher dans toutes les casernes les copies du décret du 11 mai 1848 qui s'y trouvaient affichées depuis le 10 mai de l'année 1849. C'était un audacieux défi à l'Assemblée.

Du propre aveu de tous les chroniqueurs bonapar- Une harangue tistes, le président de la République avait pris ses mesures pour une éventualité très prochaine, immédiatement après le dépôt de la proposition des questeurs. Dès le 9 novembre, il avait riposté à cette proposition dans une harangue adressée aux officiers des régiments nouvellement arrivés à Paris.

Après les avoir félicités de l'esprit militaire dont les troupes étaient animées, et qui s'était toujours maintenu, au milieu des épreuves les plus difficiles, il avait ajouté :

« J'espère que ces épreuves ne reviendront pas; mais si la gravité des circonstances les ramenait et m'obligeait de faire appel à votre dévouement, il ne me faillirait pas, j'en suis sûr, parce que vous le savez, je ne vous demanderai rien qui ne soit d'accord avec mon

de M. Louis-

Napoléon aux otficiers

de la

garnison de

Paris.

664 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Novembre droit reconnu par la Constitution, avec l'honneur militaire, avec les intérêts de la patrie; parce que j'ai mis à votre tête des hommes qui ont ma confiance et qui méritent la vôtre, parce que si jamais le jour du danger arrivait, je ne ferais pas comme les gouvernements qui ont précédé; je ne vous dirais pas : « Marchez, je vous suis » ; mais je vous dirais : « Je marche, suivez-moi. »

Les mois soulignés, reconnu par la Constitution, n'étaient pas sortis de la bouche du président. Or, de quel droit voulait parler M. Louis Bonaparte? Les ministres, qui n'étaient pourtant pas très scrupuleux, jugèrent prudent d'ajouter ces quatre mots dans la version donnée par le Moniteur. « Cela s'explique, dit un des plus fervents admirateurs du coup d'État, il y avait encore une Constitution. »

Donc, le lecteur est averti, quelle que soit la décision de l'Assemblée, le président est prêt. Si la proposition est acceptée, il marchera tout de suite sur la représentation nationale.

La majorité de l'Assemblée législative se divisait en deux fractions à peu près égales; l'une qui, quoique dévouée à la monarchie, voulait empêcher la France de devenir la proie du césarisme; l'autre qui, reconnaissante des services rendus à la réaction par le président de la République, persistait à faire cause commune avec lui, et ne voulait point s'associer à un acte d'hostilité contre son gouvernement. Le sort de la proposition dépendait donc entièrement du vote de la gauche.

La gauche et La gauche tout entière refusa d'abord son adhésion, la proposi- yA\q avait, en effet, toutes sortes de raisons de se méfier

tion des ,, -i- • i i

questeurs. ^ une proposition si chaudement appuyée par ses adversaires les plus implacables.

L'attitude de la droite dans la discussion relative au projet d'abrogation de la loi du 31 mai n'avait pas été

ANXÉE 1851. CHAPITRE ONZIÈME. 665

de nature à dissiper ses défiances. Elle avait cru voir, novembre au contraire, dans la conduite du pouvoir exécutif, ^^^'*

une intention de se rapprocher des républicains; et l'appui prêté par les royalistes de l'Assemblée à la proposition des questeurs lui paraissait être une sorte de riposte au projet d'abrogation de la loi du 31 mai.

D'où pouvaient leur venir ce respect subit de la légalité et cet amour immodéré de la Constitution, à eux qui ne cessaient de la vilipender, et qui, à diverses reprises n'avaient pas hésité à la violer? Evidemment il y avait là-dessous quelque chose de louche, pensaient les républicains.

Beaucoup d'entre eux crurent que l'intention de la majorité était de s'emparer de la force militaire, de mettre un général de leur bord, M. Changarnier par exemple, à la place de M. Dupin comme président de l'Assemblée, et de rétablir la royauté à la première occasion. D'autres inclinèrent à penser que, sans sortir des voies légales, les membres de la droite avaient tout simplement formé le projet de mettre le président de la République en état d'accusation. Assurément les motifs ne manquaient pas.

Mais ce sont là de pures hypothèses ; et personne ne saurait s'étonner aujourd'hui de la suspicion légitime dans laquelle la gauche républicaine tenait une majorité qui s'était montrée jusque-là si hostile à la République.

Cependant les dernières provocations du pouvoir Une réunion exécutif, l'impudence avec laquelle les ministres venaient de nier les droits de l'Assemblée, a^'aient engagé quelques membres du côté gauche à se rallier à la droite. Les avances ne manquèrent pas aux républicains. Dans la soirée du 16 novembre, veille du jour fixé pour la discussion de la proposition des questeurs, il y avait nombreuse réunion chez l'un d'eux, M. Baze. Plusieurs membres de la gauche, entre autres MM. de

chez M. Baze.

666 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1851.

Novembre Flolte, Brucknei* et Pierre Lefranc, se présentèrent à

*^^'' cette réunion. Ils furent fort entourés. Comme le bruit

courait que cette nuit même le président devait tenter

quelque coup, on les félicita d'être venus prendre leur

part du péril commun.

Là se trouvaient également MM. Thiers, de Maleville, les généraux Bedeau et de Lamoricière. Tous reconnaissaient que la situation était extrêmement critique; M. Thiers se montrait l'un des plus acharnés contre la présidence. Comme on lui reprochait d'avoir été l'apologiste du 18 brumaire, il s'excusa par des considérations peu conformes à la vérité historique ; mais ce dont il ne voulait à aucun prix, c'était, après un 18 brumaire glorieux, « un 18 brumaire de carnaval ».

Il se montra prêt à de grandes concessions pour avoir l'appui des républicains, jusqu'à sacrifier la loi du 31 mai, qui était en grande partie son ouvrage. Seulement, il ne répondait pas que ses amis de la droite voulussent aller jusque-là. Il avait raison. Ce que la plupart des membres de la droite redoutaient le plus, ce n'était pas un coup d'Etat césarien, c'était le triomphe de la République, c'est-à-dire la victoire assurée de la liberté et du droit.

Discussion de II y avait foule, le 17 novembre, à l'Assemblée; chacun '* P^'^P''^'' sentait qu'une grosse partie allait s'engager. Les tribunes questeurs, étaient encombrées. Avant l'ouverture de la séance tous les regards se portaient sur le ministre de la guerre, qui avait quitté son banc pour aller causer avec M. de Morny.

A peine M. Vitet, rapporteur de la commission eut-il déposé son rapport, que le général de Saint-Arnaud monta à la tribune. Il commença par dénier audacieusement à l'Assemblée le droit de requérir elle-même la force armée, ce droit étant contraire au principe de la séparation des pouvoirs et attentatoire aux prérogatives du pouvoir exécutif.

« Le droit qu'on demande, dit-il, ferait passer dans la Novembre main du président de l'Assemblée le pouvoir exécutif tout entier. Ce ne serait pas seulement la violation du grand principe de la séparation des pouvoirs, ce serait aussi la destruction de toute discipline militaire... Ainsi, inopportune, inconstitutionnelle, destructive de l'autorité militaire, la proposition accuse, malgré la modération du langage, une méfiance injuste envers le pouvoir exécutif; elle répand l'anxiété dans le pays, l'étonnement dans les rangs de l'armée. Au nom du salut du pays, nous vous demandons de ne point prendre ce projet en considération. »

Ce droit n'en était pas moins formellement reconnu par la Constitution.

Cela prouve combien était incohérente et mal venue cette Constitution de 1848. En donnant à l'Assemblée le droit de réquisition, et en accordant en même temps au pouvoir présidentiel la faculté de mettre l'armée en mouvement et de disposer de la force publique, elle avait créé d'avance un conflit qui ne pouvait manquer d'éclater un jour ou l'autre avec l'homme sans conscience que les sufl'rages populaires avaient placé à la tête du pouvoir exécutif. Quant au décret de \i mai 1848, c'était, au dire du ministre, un décret de circonstance, rendu par une Assemblée constituante, et qui ne s'appliquait nullement aux législatures ordinaires.

Tout cela n'était au fond qu'une pure chicane, comme on l'a dit. Le général Leflô répondit victorieusement au ministre. Il rappela que le gouvernement avait parfaitement reconnu la légalité de ce décret du temps de l'Assemblée législative, et il prouva, par d'irrésistibles arguments, que la proposition dont il était l'un des auteurs, n'était nullement de nature à apporter du trouble dans notre organisation militaire.

« Si vous la repoussez, dit-il en terminant, vous aurez

668 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Novembre découvert l'Assemblée ; vous aurez livré son existence

^^^^' aux hasards d'un coup de main. Vous serez désarmés

vous-mêmes, et Dieu veuille, Messieurs, que vous

n'ayez jamais à le regretter amèrement. » Une émotion

profonde suivit ces paroles.

Déclaration du Mais OÙ l'attention générale se trouva vivement exci-

colonei tée, ce fut quand le colonel Charras monta à la tribune. Charras. ' .1 .

On savait la gauche très divisée sur la question. Le

colonel était un de ses membres les plus autorisés ; son opinion pouvait donc avoir une influence décisive. M. Charras commença par déclarer que, tout d'abord, il avait été absolument opposé à la proposition des questeurs ; mais qu'en présence de la déclaration des ministres, il avait entièrement changé d'opinion, et qu'il voterait pour cette proposition.

De nombreuses marques d'étonnement accueillirent cette déclaration. Ce n'était pas, d'ailleurs, une concession de sa part à la majorité, car il ne manqua pas de flétrir cette majorité, qui avait laissé passer presque sans contestation les faits les plus scandaleux. « Si le moindre doute s'élevait ici, continua-t-il, je citerais quelques noms, Satory... » Et comme des murmures éclataient sur certains bancs de la droite et du centre : « Comment! s'écria-t-il,il n'est pas inouï d'avoir vu des officiers, ceux qui avaient poussé ces cris inconstitutionnels, ces cris factieux, devenir l'objet de faveurs non moins scandaleuses! » Personne n'osa élever de réclamation contre ces paroles.

« Je suis très attentivement, continua le colonel, tous les mouvements qui se font dans la tête et dans le corps même de l'armée de Paris, et j'affirme que ce sont les hommes qui se sont affichés par des actes de dévouement à la personne du président de la République, et je dirai plus, peut-être pas leur haine pour la République, ce sont ces hommes qu'on appelle à Paris, auxquels on

confie les plus hautes positions. Je dis qu'à l'heure qu'il Novembre est, dans les salons... je ne dirai pas lesquels, tout le monde le devine, on parle avec un laisser-aller inimaginable, de quoi? de fermer les portes de cette Assemblée, et de proclamer... ce que vous savez. »

On ne put s'empêcher de sourire au banc des ministres.

<' Les salons ne sont pas le peuple ! » s'écria alors M. Michel (de Bourges). L'éminent tribun ne croyait pas au coup d'État.

Le colonel Charras insista. La nécessité d'adopter la proposition des questeurs résultait, selon lui, des paroles prononcées par le ministre de la guerre.

« L'ennemi est dans les rangs de la majorité! cria une voix.

— On me dit que l'ennemi est là, reprit Charras, en désignant la droite ; il est bien ailleurs aussi.

— Le plus dangereux est là, » répliqua M. Mathé, en montrant du doigt le côté droit.

Alors Charras : « Non, je le dis en terminant, je ne crois pas que la majorité soit un danger plus sérieux pour la Constitution et la République, dans les termes où est posée la question maintenant, que le président qui siège à l'Elysée ; non, je ne crois pas qu'il vienne de sa part un danger plus immédiat que celui qui peut venir de l'endroit que j'ai indiqué. La majorité se trouve sur le terrain du principe constitutionnel, sur le terrain de l'indépendance des Assemblées. La majorité, à mon sens, est dans le vrai. C'est pour cela que je voterai avec elle. »

Grand fut l'effet de ces paroles, si grand que Michel interveation (de Bourges) monta à la tribune pour les combattre. (^e Bour'^esV

L'illustre tribun, comme je l'ai dit, croyait plus à la possibilité d'un coup d'État parlementaire par la majorité qu'à colle d'un coup d'État par le pouvoir exécutif.

Novembre

Parole malheureuse de M. Vitct.

670 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Pour lui, le grand danger de la Constitution était dans la conspiration royaliste en permanence qui s'était formée au sein même de l'Assemblée législative contre la République. Ici il avait évidemment raison ; mais il était aveugle en ne croyant pas aux projets sinistres de l'Elysée. Il n'y avait là, à son sens, qu'une question de parti.

« Comment! s'écria-t-il, l'Assemblée était en danger, et votre rapporteur, votre savant rapporteur a fait un rapport de vingt pages sur la question de droit. Quand une Assemblée est en danger, elle le proclame, elle se lève, et elle avise au danger... Il s'agit de périls théoriques. Savez- vous quand vous les avez découverts? Vous les avez découverts le 4 novembre, lorsqu'on a retiré la loi du31 mai. Voilà le péril. Le péril, c'est que la monarchie est menacée, c'est que la République commence à être inaugurée, voilà le péril ! »

De bruyants applaudissements, partis du côté gauche, purent dès lors faire pressentir le sort de la proposition.

« Vous avez peur de Napoléon Bonaparte, dit Michel (de Bourges), en terminant, et vous voulez vous sauver par l'armée. L'armée est à nous, et je vous défie, quoi que vous fassiez, si le pouvoir militaire tombait dans vos mains, de faire un choix qui fasse qu'aucun soldat vienne ici pour vous contre le peuple. Non, il n'y a point de danger, et je me permets d'ajouter que s'il y avait un danger, il y a aussi une sentinelle invisible qui vous garde, cette sentinelle, je n'ai pas besoin de la nommer, c'est le peuple. »

De nouvelles acclamations retentirent. Une parole souverainement imprudente du rapporteur acheva de creuser l'abîme entre la gauche et la majorité royaliste. M. Vitet imagina d'accuser les républicains d'avoir fait alliance avec l'Elysée, et là était, à ses yeux, le plus grand danger. Cette accusation n'était pas seulement

ridicule, elle était impolitique, elle fut vivement relevée. Novembre

« Vous le voyez, s'écria M. Schœlcher, votre propo- '^^''

sition est dirigée contre nous aussi bien que contre la présidence, et nous la voterions ! »

M. Charras lui-même déclara que, venu pour voter avec la droite, il se rétracterait, s'il devait être porté atteinte aune fraction des mandataires du peuple.

M Jamais ! » dit bien haut M. Vitet. Mais le coup était porté; M. Crémieux appuya énergiquement les paroles de Michel (de Bourges). Il voyait, lui, dans la Constitution, une garantie suffisante pour les destinées de la République.

M.ïhiers essaya de réparer la faute de M. Vitet. Dans inutile interquelques paroles d'une logique écrasante, il montra que ji^Vhiers^ la proposition des questeurs était la réponse nécessaire, indispensable, à la circulaire du ministre de la guerre à l'armée. Pouvait-on approuver que le ministre, parlant de l'obéissance et de la discipline, ne parlât pas du respect dû aux lois ? Toute la question était là. La gauche, malheureusement, ne voulut rien entendre; elle couvrit de murmures les paroles de l'orateur, et M. ïhiers descendit de la tribune sans avoir pu achever son discours.

M. de Saint- Arnaud crut devoir répondre. Il protesta Réponse du de son respect pour la loi. S'il n'en avait point parlé dans ministre de la sa circulaire, c'était parce qu'il n'avait pas voulu faire descendre la loi des hauteurs où elle réside. L'obéissance aux lois était le principe vital de toute société. Il reconnaissait donc à l'Assemblée le droit de fixer ellemême l'importance des forces qu'elle jugeait nécessaire à sa défense. Seulement, ajoutait-il, « pour en disposer, ce qui ne lui sera jamais refusé, elle doit passer par la hiérarchie ».

De telles paroles étaient bien dignes de cet aventurier, qui ravalait la représentation nationale au-dessous d'un commis de la guerre. Elles eussent dû faire bondir

guerre.

Novembre

Les arguties

de M. Jules

Favre.

Provocation

de M. de

Saint- Arnaud.

672 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

l'Assemblée, et c'était le cas pour la majorité de prouver son respect à la Constitution républicaine en décrétant immédiatement d'accusation l'imprudent ministre. Pas une voix ne s'éleva pour répondre à cette nouvelle provocation. Quelques paroles de M. Jules Favre achevèrent d'embrouiller la question.

(( S'il arrive, dit-il, que le pouvoir exécutif vous conteste ce droit, qu'avez- vous à faire? L'affirmer par une loi nouvelle? Quoi ! Messieurs, s'il plaît au pouvoir exécutif de contester l'autorité des lois, il faudra que vous les refassiez? Le moyen de sortir d'une pareille difficulté, c'est d'ordonner l'exécution de la loi. Requérez demain, et vous verrez demain que le pouvoir exécutif cédera, et s'il ne cède pas, il sera mis en accusation...

« De deux choses l'une : ou vous croyez que le pouvoir exécutif conspire ; accusez-le ; ou vous feignez de croire qu'il conspire, et c'est que vous conspirez vousmêmes contre la République. Voilà pourquoi je ne vote pas avec vous. »

C'étaient là des arguties de rhéteur. Il n'était guère possible d'être plus maladroit.

De guerre lasse on allait passer aux voix, quand le général Bedeau raviva la discussion en demandant au ministre de la guerre s'il était vrai que le décret du H mai 1848, affiché dans les casernes, en eût été arraché par ses ordres. M. de Saint-Arnaud déclara qu'il l'avait fait arracher en réponse même à la proposition des questeurs.

« Il est vrai, dit le ministre de la guerre, que le décret avait été afficbé. Il n'existait, lors de mon entrée au ministère, que dans très peu de casernes. Mais, en présence de la proposition des questeurs, et comme il y avait doute si ce décret devait être exécuté, pour ne pas laisser d'hésitation dans les ordres donnés, je dois le déclarer, j'ai ordonné qu'on le retirât. »

ANNÉE ISâl.

Cet aveu cynique souleva des tempêtes. Les plus vives interpellations se croisaient dans tous les sens. Une pareille confession eût dû engager la gauche tout entière à voter d'acclamation la proposition des questeurs; elle se contenta d'y répondre par de stériles et violentes protestations.

S'il faut en croire un des panégyristes du coup d'Etat, le général de Saint- Arnaud serait sorti au plus fort de l'orage, en jetant un coup d'oeil d'intelligence sur la tribune où se trouvaient le général Magnan et le préfet de police, M. de Maupas, et en disant cavalièrement à un de ses voisins : « — On fait trop de bruit dans cette maison, je vais chercher la garde ! »

Que ce mot trivial eût été prononcé, cela m'étonnerait peu de la part du condottiere placé par M. Louis Bonaparte à la tête du ministère de la guerre. Cependant, des renseignements que j'ai recueillis sur l'attitude de M. de Saint-Arnaud, pendant cette scène fameuse, il résulterait que cette attitude fut inquiète et embarrassée; elle ne s'accorderait donc nullement avec cette parole de bravade.

Il sortit, je n'en doute pas, pour veiller aux derniers préparatifs du coup d'Etat, qui devait suivre immédiatement l'adoption de la proposition des questeurs ; mais je ne crois guère qu'à cette heure solennelle, qui précédait l'accomplissement d'un grand crime, il ait été d'humeur à plaisanter.

Tandis qu'un certain nombre de représentants de la droite escaladaient les bancs de la Montagne pour engager leurs collègues de la gauche à voter avec la majorité, dans une circonstance aussi grave, aussi décisive, les gens du centre, les éternels députés de la plaine, entourèrent le banc des ministres pour y prendre le mot d'ordre.

« Faites ce que vous voudrez. Messieurs, leur répon-

Novembre

Rejet de la

proposition

des questeurs.

Novembre dit le ministre de l'intérieur, M. de Thorigny, nous sommes prêts à tout ! »

Ce mot rendit cœur aux timides. L'Elysée eut pour lui les a^apauds du Marais, comme on nommait les gens du centre à la Convention nationale.

On passa au vote, c'était le 17 novembre. Quatre cent huit voix contre trois cents repoussèrent la proposition. La plupart des représentants républicains appartenant à l'armée, Cavaignac, Charras, Bruckner, Valentin, Tamisier et quelques autres membres de la gauche, MM. Quinet, Marc Dufraisse, Grévy, Pascal Duprat, unirent leurs suffrages à ceux de la droite. Mais cent cinquante républicains votèrent contre la proposition, et firent pencher la balance du côté, du gouvernement. Ce fut une faute immense, il ne faut pas se le dissimuler.

Que serait-il arrivé, si la proposition des questeurs eût été adoptée ?

Le champ des hypothèses est large, et il est toujours téméraire de s'y aventurer. Cependant on peut affirmer, sans crainte d'être démenti, qu'il ne pouvait survenir, au point de vue du salut de la République, rien de pire que ce qui est arrivé.

Le président aurait immédiatement marché sur l'Assemblée à la tète des troupes, soit; mais l'Assemblée n'eût pas été prise dans un guet-apens ; les généraux d'Afrique n'eussent pas été surpris désarmés dans leurs lits; les quelques bataillons de garde à l'Assemblée eussent mis celle-ci à l'abri d'un coup de main ; une partie de l'armée eût peut-être alors refusé de s'associer au crime de M. Louis Bonaparte ; enfin les principaux membres de la droite, au lieu de se tenir dans une inertie superbe, eussent été obligés de prendre une part active à la résistance, et la nation presque tout entière se fût levée à la voix de ses représentants.

Tout cela était possible, probable alors. Par le rejet Novembre de la proposition des questeurs, l'Assemblée législative s'annihila complètement, se livra, pieds et mains liés, au président de la République.

Pendant que se discutait cette grave question, M. Louis Effet produit à Bonaparte attendait à l'Elysée , en compagnie de le^rejet

M. Mocquard, son secrétaire et son complice. Il était calme et résolu.

Quand parut le ministre de la guerre, accompagné de M. de Morny et de M. Edgar Ney, il crut que le moment était venu, et se montra tout disposé à monter à cheval. Mais bientôt après survint M. Rouher, qui annonça le rejet de la proposition. Le président reçut cette nouvelle avec la plus profonde indifférence. « Cela vaut peut-être mieux, » dit-il, et, de nouveau, le coup d'Etat fut ajourné.

« Nous sommes prêts à tout ! » venait de dire M. de Thorigny. Et, en effet, toutes les mesures étaient prises pour le coup d'État.

Voici ce que je lis dans une circulaire toute confidentielle adressée, le 24 novembre 1851, par le ministrede l'intérieur, M. de Thorigny, aux préfets de la République :

« Paris est calme, du moins à la surface, le gouvernement est en mesure de réduire à l'impuissance les partisans de l'émeute. Si les appréhensions que de sinistres projets ont fait naître venaient à se réaliser, et qu'un mouvement éclatât à Paris, vous devriez être plein de confiance dans la fidélité de l'armée et dans le patriotisme des amis de l'ordre, sur lesquels le gouvernement s'appuie. Mais votre devoir serait de maintenir la tranquillité publique dans votre département par tous les moyens dont la loi vous assure la disposition. Concertez-vous d'avance, à cet égard, avec l'autorité militaire ; veillez à ce qu'aucune surprise ne soit faite au

Novembre

Situation financière de M. Louis- Napoléon.

676 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

pouvoir ; secondez de tous vos efforts le zèle des magistrats et l'action de la justice.

« Des perquisitions domiciliaires opérées chez les meneurs les plus compromis, V arrestation, ordonnée à jwopos, de tons ceux d'eyitre eux que ïon potirrait à juste titre considérer comme les auteurs ou les complices des projets coupables que l'on signale^ seraient autant de mesures propres à déjouer des plans d insurrection et à priver rémeute de ses chefs naturels.

« Montrez-vous ferme et sévère, faites saisir, de concert avec les magistrats compétents, les écrits et les journaux qui provoqueraient à la rébellion ou à la révolte. Il faut que les populations honnêtes, que les démagogues tiennent sous la crainte, se rassurent en voyant que l'autorité est partout en mesure de comprimer ses ennemis et de les livrer à la sévérité des lois.

« Stimulez le zèle de la gendarmerie, faites appel, s'il y a lieu, et dans laslimite des instructions spéciales, au concours de la garde forestière ; réclamez la coopération active et efficace de tous les agents de l'Etat. C'est par cette conduite vigoureuse que vous intimiderez les malveillants et que vous rallierez à vous les bons citoyens. »

Cette fois l'ajournement ne devait pas être de longue durée.

Oh! non, l'ajournement ne devait pas être de longue durée, car M. Louis Bonaparte était criblé de dettes, comme Morny, comme Magnan. Il était temps de mettre à sac et à pillage les caisses du pays.

On sait aujourd'hui, par des pièces certaines et authentiques, quel était l'état de gêne et de pénurie où il se trouvait à cette époque. Pour subvenir aux frais de la propagande bonapartiste, il avait, en 1848, emprunté une somme considérable, 324000 francs, au marquis Pallavicino, laquelle somme devait être remboursée à la fin de l'année 1850.

Le président de la République, n'ayant pas été en Novembre mesure de payer à l'échéance, demanda un délai à son créancier. Voici ce qu'à la date du 19 décembre 1850, M. Félix Arado, chargé d'affaires de M. Pallavicino, écrivait à M. Mocquard, chef du cabinet particulier du président de la République française :

«■ Monsieur,

« Par votre lettre du 12 décembre courant, vous avez fait connaître au marquis E.-L. Pallavicino que M. le prince Bonaparte désirait obtenir un délai d'un mois pour la restitution des 324 000 francs, et opérer ainsi cette restitution au lo février 1851, au lieu du 15 janvier, comme on était convenu.

« M. le marquis Pallavicino me charge de vous communiquer qu'il est disposé à satisfaire en cela le désir de M. le prince Bonaparte, pourvu que S. A. lui corresponde, jusqu'à la restitution entière de la somme, les intérêts à 6 p. 100, qui pourront ainsi être calculés à 53 francs 26 centimes par jour.

« M: le marquis Pallavicino vous prie de lui écrire le plus tôt possible si l'époque du 15 février reste définitivement arrêtée entre lui et M. le prince Bonaparte pour la restitution de la somme en question, et s'il peut y compter pour remplir d'autres engagements.

« Agréez, etc.

« Félix Arado.

« Gêues, le 19 décembre 1850. »

La restitution de celte somme avait singulièrement gêné sans doute M. Louis Bonaparte, malgré les allocations que les ministres étaient parvenus à arracher à la faiblesse de l'Assemblée législative, car, en avril 1851, il empruntait cinq cent mille francs au maréchal Nar-

678 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. ann>e 18Ô1.

Novembre vaez, qui, trois mois auparavant, était encore chef du ministère espagnol.

« Elysée-National, le 2G avril 1851.

« Je reconnais avoir reçu aujourd'hui de M. le maréchal duc de Valence la somme de cinq cent mille francs, que je lui rembourserai avec intérêt de cinq pour cent l'an, payables par semestre, dans un délai de cinq ans, et par cinquième d'année en année, si je n'ai pu la lui rembourser plus tôt.

« Louis-Napoléon Bonaparte. »

A moins d'une année de là le coup d'Etat était fait, et six mois après son crime, M. Louis Bonaparte remboursait cette créance en un bloc, comme le prouve le reçu suivant :

« Paris, le 2 juin 1852.

(( J'ai reçu de M. Bure, intendant général de la maison duf :'ir-:c président, la somme de cinq cent mille francs en un mandat de virement sur la Banque de fr. 300,000, et deux bons sur sa caisse de fr. 100,000, chacun, payables l'un au 1" juillet prochain, l'autre au 1" août suivant; ladite somme de 500,000 francs destinée à M. le maréchal duc de Valence, dont je remettrai très prochainement la quittance en échange du présent reçu provisoire. »

Les créances M. Louis Bonaparte devait en outre à son ancienne de lady maîtresse, miss Howard, devenue madame de Beaure-

Howard. ' • i i i

gard, une somme extrêmement considérable, comme le prouvent les pièces suivantes. Miss Howard avait engagé toute sa fortune pour aider M. Bonaparte à exécuter l'attentat de Décembre, et plusieurs fois elle avait payé ses dettes.

« Je reconnais, par la présente, avoir reçu de S. M. novembre l'empereur Napoléon III la somme d'unmillion de francs '*^'-

en plein acquit et décharge complète de tous mes droits et intérêts dans le domaine de Civita-Nova, dans la marche d'Ancône (Etats du pape).

« E.-H. DE Beauregard.

« Paris, 25 mars 1853. »

« Mon cher Mocquard,

« Je reconnais avoir reçu jusqu'au 1" janvier 1854 la somme de cinquante mille francs que je vous ai chargé de toucher chaque mois.

c( E.-H. DE Beauregard.

« Paris, 31 janvier 1854. »

Nota. — Le payement des 50 000 francs a commencé au V juin i853. Les trois premiers ont été faits par M. Giles.

— Note des sommes payées par l'empereur à miss Howard depuis le 24 mars 1853 jusqu'au l" janvier 1855.

i^"" janvier 1855. Payement des 58 000 francs.

Donc le mois de novembre n'est pas compris.

J'avais promis trois millions plus les frais d'arrangement de Beauregard, que j'évaluais tout au plus à 500,000 francs.

J'ai donné 1,000,000 le 24 mars 1853, suivant reçu.

— 1,500,000 le 31 janvier 1854.

— 1,414,000 en rentes sur l'État.

— 585,000 en payements à 58,000 francs par

mois à partir du l" janvier 1855.

950,000 en payements de 50,000 francs à partir du 1^' janvier 1853 jusqu'au 1" janvier 1855.

Total. . . 5,449,000 francs.

680 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1851.

Novembre Ainsi, au V' janvier 1855, M. Louis Bonaparte avait

déjà payé à cette amie des anciens jours l'efTroyable somme de oinq millions quatre cent quarante-neuf mille francs. Et cela n'était pas suffisant encore ; miss Howard se plaint amèrement qu'on n'ait pas tenu les engagemente contractés à son égard.

« Château de Beauregard, 24 juillet 1855.

« Mon très cher ami, écrit-elle à M. Mocquard, nous sommes aujourd'hui le 24 juillet, et je vois avec peine que les engagements pris envers moi ne sont pas accomplis; en fait, j'ai cru et je crois encore que c'est une erreur ; pourquoi me faire souffrir ? Si les choses doivent en être ainsi, j'aurais mieux fait de garder les six millions au lieu de trois millions cinq cent mille francs, qui devaient, sur ma demande, être payés au bout de rannée 1853, et c'était pour cela que j'avais prié l'empereur de déchirer la première somme (deux millions cinq cent mille francs). Le cœur me saigne d'écrire ceci, et si mon contrat de mariage n'était pas fait comme il est, et si je n'avais pas un enfant, je ne ferais pas cette démarche qui est devenue un devoir. Je compte sur vous pour faire fin à tant de souffrances. Le cœur de l'empereur est trop bon pour laisser une femme, qu'il a aimé [sic] tendrement dans une fausse position, et il ne voudrait pas y être lui-même — vous savez ma position, vous êtes mon tuteur, et c'est à double titre que je m'adresse à vous. Je me suis trompé (sic) l'autre jour en écrivant àSa Majesté; par une de ses lettres daté(5ïc)mai, il dit: « Je donnerai à Giles demain papier pour les trois millions cinq cent mille francs. » Alors il né [sic] rien à faire que de calculer de 50,000 depuis le 1" juin 1853 la rente et 50,000 depuis janvier jusqu'tà octobre. Je prie Dieu qu'il n'en soit pas plus question d'argent entre

moi et lui qu'à un tout autre sentiment dans mon cœur. Je vous embrasse tendrement et vous aime de même. v( Votre affectionnée,

<( E.-H. DE Beauregard.

Novembre

« Je VOUS en conjure ne laissez pas cette lettre, vous pouvez en faire lecture à Sa Majesté si vous jugez convenable, et brûlez-la aussitôt après. J'ai vu madame Mocquard lundi à quatre heures ; elle était très souffrante, l'autre jour. »

La lettre, comme on voit, n'a pas été brûlée ; et elle nous permet d'établir assez nettement la situation tout à fait précaire de M. Louis Bonaparte vers la fin du mois de novembre 1831. Il était littéralement à bout de ressources. Il avait à peu près vidé la bourse de sa maîtresse ; son crédit était entièrement épuisé ; il ne pouvait se tirer d'embarras que par quelque expédient criminel.

Le président de la République s'efforça néanmoins de rassurer encore les membres de la majorité de l'Assemblée législative sur la pureté de ses intentions. Il voyait souvent le maire de Nantes, M. Ferdinand Favre, qui siégeait au centre, et qui, depuis, est mort sénateur de l'Empire.

« Eh bien ! lui dit-il, que fait-on chez vous? De quoi y parle-t-on ? »

Comme M. Favre paraissait assez embarrassé : « Eh bien, oui, reprit le président; on parle toujours de coup d'Etat, n'est-ce pas? Est-ce qu'on y croit encore? Mais vous au moins, monsieur Favre, vous n'y croyez pas. Vous savez que je suis un honnête homme! » Et l'on était à veille du 2 Décembre !

Le 26 novembre, M. Louis Bonaparte, en distribuant les récompenses aux industriels français qui avaient

Parole

rassurante du

président

de la

République.

Novembre

Discours aux

exposants

de Londres.

Les généraux

(]e Paris

dans le salon

de Magnan.

682 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1851.

figuré avec honneur à l'exposition universelle de Londres, s'exprimait en ces termes : « Comme elle pourrait être grande la République française, s'il lui était permis de vaquer à ses véritables affaires et de réformer ses institutions au lieu d'être sans cesse troublée d'un côté par les idées démagogiques et de l'autre par les hallucinations monarchiques ! »

Il avait soin d'ailleurs de faire une sorte d'avance à ses anciens amis, les royalistes, en déclarant que les hallucinations monarchiques ne présentaient pas les mêmes dangers.

« Avant de nous séparer, continuait-il, permettez-moi de vous encourager à vous livrer à de nouveaux travaux, entreprenez-les sans crainte. Ne redoutez pas l'avenir; la tranquillité sera maintenue, quoi qu'il arrive. Un gouvernement qui s'appuie sur la masse entière de la nation, qui n'a d'autre mobile que le bien public, et qu'anime cette foi ardente qui vous guide sûrement à travers un espace où il n'y a pas de route tracée, ce gouvernement, dis-je, saura remplir sa mission, car il a en lui et le droit qui vient du peuple, et la force qui vient de Dieu. »

Or, le jour même où M. Louis Bonaparte prononçait devant un auditoire bourgeois ces paroles équivoques, à double entente, comme tout ce qui sortait de sa bouche, et qui pourtant parurent rassurantes à beaucoup de monde, le général en chef de l'armée de Paris convoquait dans son salon de la place Vendôme tous les officiers généraux présents à Paris. Ils étaient vingt et un, dont l'histoire doit dire les noms. Là se trouvaient réunis les généraux Carrelet, Canrobert, Cornemuse, Hubert, Sallenave, Renault, Levasseur, de Cotte, Bourgon, Dulac, Sauboul, Forey, Rippert, Marulaz, Herbillon, de Courtigis, Korte, Tartas, d'AUonville, Reibell et Magnan.

Le général Magnan leur fit savoir qu'il pouvait arriver qu'à fort peu de temps de là leur général en chef s'associât à une entreprise de la plus haute importance, et il les engagea à obéir passivement à ses ordres.

« Si quelqu'un de vous, ajouta-t-il, hésitait à me suivre dans cette voie, qu'il le dise, nous nous séparerions, et nous ne cesserions pas de nous estimer...

« Nous devons sauver la France, elle compte sur nous. Mais, quoi qu'il arrive, ma responsabilité vous couvrira. Vous ne recevrez pas un ordre qui ne soit écrit et signé de moi. Par conséquent, en cas d'insuccès, quel que soit le gouvernement qui vous demande compte de vos actes, vous n'aurez qu'à montrer, pour vous garantir, ces ordres que vous aurez reçus. Seul responsable, c'est moi, Messieurs, qui porterai, s'il y a lieu, ma tête à l'échafaud ou ma poitrine à la plaine de Grenelle, »

Le général Reibell répondit, au nom des officiers présents, que tous étaient disposés à le suivre, et que tous entendaient engager leur responsabilité à côté de la sienne.

Ainsi, de ces vingt et un généraux, pas un ne songea à protester au nom du droit, au nom de la Constitution, contre le crime immense auquel on les conviait à prendre part. Leur seule loi était l'obéissance passive ; pour eux la conscience était une inconnue.

Les historiographes du coup d'Etat, pour excuser l'attentat monstrueux dont ils se sont faits les panégyristes, ont prétendu que l'Assemblée législative s'était mise, en quelque sorte, en état d'insurrection contre le pouvoir exécutif, et qu'elle conspirait ouvertement contre le président de la République ; c'est là une thèse insoutenable. Son but, ont-ils assuré, était, une fois la proposition des questeurs adoptée, de mettre M. Louis Bonaparte en accusation, et de le dépouiller arbitrairement de l'autorité qu'il tenait de la nation. C'est là

Novembre

, acquiescement des généraux.

Novembre

Que l'Assemblée ne conspirait pas.

684 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

encore une pure hypothèse, un procès de tendance que rien ne justifie. Quel intérêt l'Assemblée législative avait-elle à devancer l'époque où le président devait naturellement résigner ses pouvoirs, quand, aux termes de la Constitution, ces pouvoirs expiraient au bout de cinq mois? Son droit et son devoir étaient seulement de veiller à ce que, le moment venu, il ne restât pas illégalement au pouvoir, en violant la Constitution qu'il avait juré de maintenir, et dont il était le gardien suprême.

Le seul semblant de preuve qu'aient jamais apporté ces historiens à l'appui de leur incroyable prétention consiste dans deux projets de décret trouvés chez M. Baze, lors des perquisitions opérées chez ce questeur de l'Assemblée après la journée du 2 Décembre. Or, ces deux projets de décret étaient purement et simplement ceux qu'avaient préparés le général Bedeau pendant les vacances de l'i^ssemblée, pour parer aux éventualités de coup d'Etat, dont il était fort question alors. Ces deux projets, parfaitement légaux du reste, n'avaient aucune connexité avec la proposition des questeurs.

Les défiances de l'Assemblée, on Ta vu par tout ce qui précède, n'étaient que trop justifiées. Je veux bien admettre pour un moment que l'Assemblée ait outrepassé son droit, qu'elle ait été animée de mauvaises intentions à l'égard du président, qu'elle ait même prémédité de toucher inconstitutionnellement aux pouvoirs de celui-ci ; en quoi l'attentat de M. Louis Bonaparte s'en trouverait-il justifié?

Est-ce que le président n'était pas suffisamment armé pour forcer le pouvoir législatif au respect de la Constitution? De même qu'au mois de mai 1852, il aurait pu employer à réprimer toute tentative insurrectionnelle les forces dont il se servit pour commettre son crime, de même, au mois de novembre 1851, il aurait pu en user pour contraindre l'Assemblée législative à demeurer

dans les limites de ses attributions constitutionnelles, si Novembre elle avait essayé d'en sortir.

On aura beau dire, on aura beau faire, rien ne saurait atténuer, môme dans la plus légère mesure, l'horrible attentat dont le président de la République était à la veille de se rendre coupable, et qui, de l'aveu même des historiens dont je viens de parler, était préparé depuis longtemps quand il éclata tout à coup par une nuit sombre.

Tout cela non plus n'excuse pas les manœuvres réactionnaires et odieuses de cette Assemblée législative, si justement décriée, et qui, jusqu'à sa dernière heure, ne cessa d'être fidèle à sa haine contre la République. Oui, jusqu'à l'heure où elle fut balayée par les prétoriens de IVt. Louis Bonaparte, cette Assemblée demeura sourde à la voix de la justice et de l'humanité. Et, tandis que les membres de la gauche républicaine luttaient incessamment en faveur du droit outrageusement violé, les membres de la majorité, à la veille même du coup d'Etat, se montraient encore pleins de complaisance pour le pouvoir exécutif.

En veut-on la preuve? Trois condamnés politiques. Menaces de MM. Gent, Ode et Longomacino, désignés pour la dépor- jacquerie. tation à Noukahiva, par une application rétroactive de la loi, avaient été transportés de Lyon à Brest, la chame au cou, comme de vils malfaiteurs. M. Alphonse Gent était un homme de grand cœur et d'une honorabilité parfaite. Il avait été membre de l'Assemblée constituante, après avoir rendu à Avignon et à Marseille, comme commissaire do la République, les plus signalés services. Il avait conquis l'estime môme de ses adversaires, et plus d'un membre de la droite rendit hommage à l'élévation de son caractère quand, le 26 novembre, M. Crémieux monta à la tribune pour réclamer en sa faveur.

En réponse à cette réclamation si juste, le ministre

686 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Novembre de la justice, M. Daviel, évoqua de nouveau le spectre rouge, et, aux applaudissements de la majorité, il montra la jacquerie menaçant la France entière du vol, du pillage, de l'incendie et de l'assassinat. Une protesta- Un des plus jeunes représentants de l'Assemblée, BanceL ^^' Bancel, dont j'ai déjà cité le nom, vengea noblement, et avec une irrésistible éloquence, le pays de ces imputations calomnieuses. « Ah ! vraiment, c'est ainsi que vous poursuivez de calomnies les départements qui nous ont envoyés ! Je connais ces funestes pratiques. Vous voulez diffamer et flétrir pour mieux asservir ; vous n'y réussirez pas...

« Je suis certain, Messieurs, que vous ne suivrez pas dans cette voie fatale le gouvernement de M. le président de la République ; je suis certain que vous vous séparerez, sinon avec éclat, du moins avec franchise et avec sincérité, de cette politique qui a oublié les antécédents de celui qui se fait appeler le chef de l'Etat.

« Quoi donc ! C'est sous le gouvernement du prisonnier de Ham, c'est sous le gouvernement de celui qui a été condamné pour deux entreprises contre la liberté de son pays , Boulogne et Strasbourg , oui, voilà les deux tentatives de conspirateurs ténébreux, qui aspiraient à couvrir le sol de la patrie de débris et de ruines, comme vous le disiez tout à l'heure ! Ces tentatives conspiratrices et usurpatrices, elles étaient à Boulogne et à Strasbourg. On les a donc oubliées? Et l'on ose verser du haut de cette tribune, par l'organe d'un ministre de la justice, non seulement le dédain et l'injure, mais la calomnie sur des départements! Ah! je proteste! »

Et il s'éleva de toute la puissance de son énergie contre les mesures cruelles que, par de pareils moyens, on voulait forcer l'Assemblée à voter, ajoutant que le gouvernement de M. Louis Bonaparte avait oublié tous les principes d'humanité. Pour lui il ne voudrait pas plus d'une

alliance avec ceux qui pratiquaient une telle politique NovEMBnE qu'avec ceux qui autrefois avaient outragé le peuple en ^^ "

mutilant le suffrage universel.

« Croyez-vous, continuait-il, que nous nous soyons un seul instant trompés, pas plus que vous-mêmes, sur ces prétendues velléités de gouvernement populaire? Non; M. le président de la République et ses ministres sont restés fidèles à la politique qui a commencé en signant la lettre à Edgar Ney, et en s'agenouillant devant le motu proprio ; à cette politique qui consistait à présenter, en toute occasion, la majorité de l'ALSsemblée comme seule coupable des mesures qui s'appelaient réaction dans le peuple, et à se poser devant le pays comme une espèce de victime qu'on offrait en holocauste aux vengeances de la majorité. Cette politique, je la caractérise d'un seul mot : elle a consisté dans le mensonge depuis le commencement jusqu'à la fin...

« On a dit au peuple : Je suis l'héritier de la Révolution, votez pour moi. On s'est présenté aux bourgeois comme le seul ami, comme le seul défenseur de l'ordre, et on a demandé les voix de la bourgeoisie. On poursuit toujours le même but, caché autrefois, évident aujourd'hui et certain : la réélection inconstitutionnelle...

« Eh bien ! je le déclare, devant le bon sens du peuple qui juge ceux qui sont le plus haut placés sur l'échelle politique, toutes ces tentatives échoueront. Le peuple peut se laisser prendre à de prétendues velléités populaires ; et lorsqu'on lui promet ce qui le touche dans son intérêt ou sa dignité, il espère. Mais une chose à laquelle le peuple ne se laissera pas prendre et qui éclairera ses yeux d'une lumière certaine, c'est la mesure d'envoyer à Noukahiva ou à quatre mille lieues de la patrie trois malheureux condamnés par un conseil de guerre.

« Certes, Messieurs, je suis un des plus humbles défenseurs de la République, mais je l'avais comprise autre-

Novembre

La loi municipale modifiée.

088 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE- ^nxée 18r.l.

ment ! Vous ne l'avez pas voulu, vous avez été impitovables ; eh bien! le peuple et l'histoire vous jugeront. »

Ce discours marquait à la fois d'un fer rouge et les gens de l'Elysée et ceux de la droite, et définissait très nettement la politique de la gauche républicaine. Le ministère et la majorité se mirent parfaitement d'accord pour repousser les mesures d'humanité sollicitées par M. Crémieux, dont les réclamations se perdirent dans les rumeurs de la droite.

Non moins réactionnaire se montra la majorité lorsqu'à propos de la loi municipale, qui se discutait dans les derniers jours de novembre, on lui proposa de modifier la loi du 31 mai dans un sens plus libéral. Tout ce qu'on put obtenir d'elle fut l'abaissement, de trois ans à deux ans, delà durée du domicile électoral. C'était une concession dérisoire.

M. de Falloux, qui était l'âme du comité de la rue de Poitiers, où furent élaborés tous les projets liberticides, où l'on ne cessa de conspirer contre la République, a prétendu qu'il avait été personnellement désintéressé dans la loi du 31 mai, n'ayant pris part ni aux délibérations qui en avaient déterminé la présentation, ni au vote qui les avaient suivies.

M. de Falloux était, en effet, absent de l'Assemblée, pour cause de maladie, lors de la discussion de la loi du 31 mai. Mais, à cette époque, il écrivit au président de l'Assemblée pour lui dire qu'il donnait son adhésion la plus complète à cette loi tout imprégnée de son esprit et qui était l'œuvre de ses plus chers amis. Et c'est vainement qu'il a déclaré plus tard que ses amis et lui s'étaient montrés tout disposés à la modifier.

Non seulement il vota contre la proposition faite par le pouvoir exécutif d'abroger la loi du 31 mai ;mais, dans la discussion de cette loi municipale dont je viens de dire un mot, il repoussa un amendement de la commis-

sion, qui réduisait de trois ans à un an le domicile électoral. Et cet amendement, sur lequel se portèrent toutes les voix républicaines, puisqu'il aurait indirectement détruit, en partie, la loi du 31 mai, ne fut rejeté qu'à la majorité d'une voix dans la séance du 29 novembre. Ce fut comme le dernier soupir de cette Assemblée qui avait été si fatale à la France. Chacun pressentait que ses jours étaient comptés. Elle était à la veille de disparaître : c'était le sujet de toutes les conversations dans les salons et dans l'atelier.

Quelques jours auparavant, le 24 novembre, un des membres de la majorité, M. Creton, était venu dénoncer à la tribune, comme attentatoire à la majesté de l'Assemblée, un article publié dans le Constitutionnel sous ce titre: Les Deux Dictatures, « œuvre d'un vil folliculaire », dit-il, que le ministère public avait le devoir de poursuivre comme inquiétant l'opinion en répandant de fausses nouvelles?

Le vil folliculaire auquel avait fait allusion M. Creton était M. Granier de Cassagnac, écrivain d'un vrai talent mis au service de la plus déplorable des causes.

Sous le régime de Juillet, M. Granier de Cassagnac avait été publiquement aux gages du ministère Guizot. Après la révolution de Février, il était entré au Constitutionnel lors de la brouille de M. Thiers avec le docteur Véron, et là il avait mis à soutenir la politique élyséenne la fougue et la passion qu'il avait apportées jadis à défendre le gouvernement de Louis- Philippe.

A l'en croire, la proposition des questeurs aurait été le prélude d'une Terreur blanche qui eût été remise aux mains du général Changarnier. Le premier projet ayant échoué parce que les républicains ne se souciaient pas de voir le pouvoir absolu confié à un général qui n'eût pas mieux demandé que de les déporter ou de les fusiller, la

Novembre

Les Deux

Dictatures et

M. Creton.

©90 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Novembre droite se serait rabattue sur une dictature rouge^ dont le générai Cavaignac eût été investi.

L'écrivain voyait la preuve d'une alliance de la droite avec la gauche dans ce fait qu'au sein d'une commission nommée pour examiner un projet de loi sur la responsabilité du président de la République, certains membres de la majorité paraissaient s'être mis d'accord avec quelques-uns de leurs collègues de la gauche. Le discours de Bancel dut lui prouver l'erreur dans laquelle il était tombé, si erreur il y avait de sa part.

Somme toute, sauf quelques bonnes vérités adressées à la majorité, cet article était un tissu d'invraisemblances, d'inventions, et, disons le mot, de calomnies.

M. Granier de Cassagnac crut devoir envoyer des témoins à M. Creton pour l'avoir, du haut de la tribune, traité d'une façon si méprisable. M. Creton refusa toute satisfaction d'honneur au lieutenant du docteur Véron : « Je permets aux calomniateurs, dit-il, de se couvrir du dédain qu'ils inspirent, comme d'un bouclier, et de se réfugier dans leur ignominie. » L'incident n'eut pas d'autres suites.

Le rédacteur du Constitutionnel était bien placé cependant pour savoir que les gens de la droite n'étaient pas si éloignés de s'entendre avec le président de la République qu'il semblait le croire dans son article. N'est-ce pas lui qui nous a révélé les différents projets de coups d'État auxquels ils ne demandaient pas mieux que de concourir? Seulement, au lieu d'un coup d'Etat violent, fait uniquement au profit du président, ils eussent voulu un coup d'État parlementaire, spécialement dirigé contre la République et les républicains.

Le 22 novembre, dix jours avant l'explosion du coup d'État impérial, trois membres de la droite, MM. de Mortemart, de Mouchy et de Montalembert, se rendirent à l'Elysée pour communiquer au président le projet adopté

dans la réunion tenue chez M. Daru. Le président se montra fort réservé. Il se borna à demander combien de représentants accepteraient la responsabilité de ce projet.

Le 30 novembre, MM. de Montalembert, de Mortemart et de Mouchy retournaient à TÉlysée et remettaient à M. Louis Bonaparte leur proposition revêtue des signatures de cent soixante de leurs collègues, et tendant à un appel immédiat au peuple pour le cas où l'Assemblée ne consentirait pas à s'associer au coup d'Etat parlementaire qu'ils avaient élaboré.

Le lendemain, 1" décembre, avait lieu chez M. de Rancé , une réunion à lequelle assistaient MM. Dariste, Ferdinand Barrot, Bérard, Ducos, Dumas, Augustin Giraud, Leverrier, Mimerel, Vaysse Lebœuf, etc., tous membres de la majorité, et dans laquelle une proposition analogue fut délibérée et adoptée. Et il y avait un mois, du propre aveu de M. de Rancé, que des réunions, ayant le môme objet pour but, se tenaient chez lui.

Enfin, ce jour-là, 1" décembre, vers six heures du soir, un député de la droite, M. de Heeckeren, se présenta au palais de l'Elysée et demanda à entretenir le président de la République d'une affaire de la plus haute importance. Introduit immédiatement auprès de M. Louis Bonaparte, M. de Heeckeren lui déclara qu'il venait de la part de M. de Falloux et d'un grand nombre de membres du parti légitimiste lui proposer de faire ensemble un coup d'Etat. Demander à l'Assemblée législative de voter la révision à la majorité ordinaire ainsi que la rééligibilité du président de la République, et la dissoudre par la violence, dans le cas où elle ne consentirait pas à s'associer au coup d'Etat parlementaire qu'ils avaient élaboré, tel était le sens de la proposition de M. de Falloux et de ses amis, s'il faut en croire M. de Heeckeren.

« Cela mérite réflexion, » réponditM. Louis Bonaparte.

Novembre

Décembre

Une proposition de M. de Falloux et de ses amis.

692 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Décembre II retint M. de Heeckeren à dîner, et, dans la soirée, il lui dit : « Revenez me voir demain à dix heures, nous recauserons de cette affaire. » La réponse ne se fit pas attendre si longtemps.

Cette proposition de M. de Falloux et de ses amis était absolument conforme à celle qui avait été discutée trois semaines auparavant chez M. Daru, et qui avait été si chaudement soutenue par M. de Montalemberl ; le lecteur ne l'a pas oublié. Le récit que je viens de tracer, et qui est emprunté à M. de Heeckeren lui-même, est donc vraisemblable à tous égards. M. de Falloux a entrepris de le démentir par la voie de la presse, dix-sept ans après l'événement. Mais la lettre, où il s'est inscrit en faux contre ce récit, est tellement remplie de réticences, qu'elle ne mérite qu'une créance fort limitée (1). Peut-

(1) Voici, au surplus, la lettre adressée, le 16 décembre 1868, par M. de Falloux, au rédacteur en chef du Pays.

« Monsieur, le Pays juge à propos de réimprimer une fable qui avait déjà paru dans le Constitutionnel, quelques jours après le 2 décembre, et contre laquelle je me hâtai de protester.

« Je renouvelle aujourd'hui cette protestation, bien qu'elle soit superflue pour tout lecteur impartial. Me prêter le is"" décembre 1851 la provocation à un coup d'État, appuyé sur la tribune et sur un ministère pris parmi les chefs de la majorité, c'est très gratuitement supposer l'absurde. Qui peutavoir oubhoque, le V^ décembre 1851, les chefs de la majorité étaient MM. Mole, Thiers, Dufaure, Odilon Barrot, Tocqueville, et celui que tous nomment d'avance, celui qui, sur son lit de mort, vous a laissé pour suprême adieu sa lettre sur la souscription liaudin. Qui pouvait exprimer, au nom de tels hommes, les sentiments que vous m'attribuez, et qui pouvait parler, en dehors d'eux, au nom des chefs de la majorité ?

« Vous reprenez donc là, Monsieur, une thèse que l'approche des élections explique, mais que le bon sens et l'histoire ne ratifieront jamais.. »

« M. de Falloux, ajoutait le Pays, à la suite de cette lettre, parle d'une rectification dont il ne donne ni la date ni les termes. Qu'il en adresse une nouvelle à M. de Heeckeren. Nous verrons ce qui sortira de ce débat. »

J'ajoute que le même jour, 16 décembre 1868, par une assez étrange coïncidence, M. de Rancé, ancien député de l'Eure, ancien représentant

on oublier d'ailleurs que, au lendemain du coup d'Etat, décembhe il disait à M. de Persigny, qui était allé le visiter dans ^ '

sa prison : « Je l'avoue tout bas à cause de mes collègues, mais, au fond, je pense que vous avez bien fait. »

M. de Heeckeren, un futur sénateur, en allant trans- La veille du mettre au président la proposition de M. de Falloux, ne se doutait guère qu'on était si près du coup d'Etat. La majorité royaliste de l'Assemblée semblait n'y plus penser, puisque, la veille même, ses principaux membres songeaient encore à faire, avec l'aide et la complicité du président de la République, un coup d'Etat parlementaire. Le rejet de la proposition des questeurs avait dérouté l'opinion. Le président était devenu à peu près maître absolu de la situation; on ne voyait donc pas bien quel intérêt il avait, quant à présent, à changer violemment la situation des choses ; on ne songeait plus à ses besoins d'argent, et l'on s'endormait dans une sécurité trompeuse.

Le secret du coup d'Etat avait été admirablement gardé depuis quinze jours.

Cependant certains signes avant-coureurs auraient dû servir d'avertissement. Un homme de Bourse, d'une réputation douteuse, homme d'affaires et de spéculations,

à la Constituante et à l'Assemblée législative, écrivait, de son côté, au rédacteur en chef du Pays, une lettre qui infirmait singulièrement la protestation de M. de Falloux. M. de Granier de Cassagnac, dans une introduction à son Récit des événements du "2 Décembre, avait affirmé qu'une proposition analogue à celle qui avait été délibérée chez M. Daru avait été également adoptée dans la matinée du l*"" décembre dans une réunion tenue chez M. Dariste, et à laquelle assistaient MM. Ferdinand Barrot, Ducos, Dumas, Leverrier, Mimerel, Vayse, de Rancé, etc. « Ce n'était pas chez M. Dariste, mais bien chez moi, rue Tronchet, n" 39, qu'eut lieu, le 1" décembre, la réunion dont vous parlez. » Les représentants cités par M. Granier de Cassagnac, s'étaient réunis plusieurs fois par semaine chez M. de Rancé depuis plus d'un mois avant le 2 décembre. « L'esprit qui les animait, ajoute l'ancien député de la droite, et le but qu'ils poursuivaient, étaient, d'ailleurs, parfaitement conformes à ceux que vous indiquez. >>

694 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Dkcembre nommé Vieyra, venait d'être nommé chef d'état-major 1851. (jg la, garde nationale. C'était le même qui, l'on s'en sou-

vient sans doute, avait présidé au sac des imprimeries Proust et Boulé. Ce bel exploit l'avait recommandé à la confiance de M. Louis Bonaparte.

Le général Perrot, qui commandait la garde nationale, ne voulant avoir aucun rapport avec cet homme, avait aussitôt donné sa démission. Il fut remplacé par le général Lawœstine, ancien officier de cavalerie, fort insignifiant, et tout disposé à servir de comparse.

Ce petit fait passa à peu près inaperçu. On était arrivé ainsi jusqu'au soir du 1" décembre. Paris s'endormit ce soir-là, calme et confiant, ne se doutant guère que la foudre éclaterait le lendemain. On était, en effet, à la veille d'une des journées les plus fatales de notre histoire.

Portrait physique et moral du président Louis-Napoléon. — La nuit du 1'"' au 2 décembre. — Un mot de M. de Morny . — Le plan des conjurés. — Le directeur de l'imprimerie nationale. — L'impression forcée. — Scènes de l'imprimerie nationale. — Le rôle des commissaires de police. — Occupation du palais de l'Assemblée législative.

— Le colonel Espinasse et le général Leflô. — Noble conduite du commandant Meunier. — Un exploit du colonel Espinasse. — Le rôle de M. de Persigny. — Arrestation des questeurs Baze et Leflô.

— Arrestation des représentants. — Résistance du général Bedeau.

— Arrestation de MM. Thiers, Greppo, Nadaud et autres. — Une lettre de Saint-Arnaud au général Magnan. — Proclamation à l'armée. — Positions stratégiques des troupes. — M. de Morny s'installeau ministère de l'intérieur — Décrets du président. — Proclamation au peuple français. — Mensonges présidentiels. — Proclamation du préfet de police. — Effet produit par le coup d'État. — Suppression des journaux républicains. — Premières tentatives de résistance parlementaire. — Protestation républicaine. — Protestation du centre gauche. — La réunion Daru. — A l'Assemblée nationale. — L'héroïsme du président Dupin. — Nouvelles arrestations de représentants. — Réunion à la mairie du X® arrondissement. — Vote du décret Berryer. — Résistance passive de la réunion. — Sommation à la réunion d'avoir à se dissoudre. — Le général Oudinot est nommé par l'Assemblée commandant des troupes. — M. Berryer et la vile multitude. — La réunion est dispersée. — L'Assemblée prisonnière. — Le professeur Valette.

— Protestations platoniques de la haute-cour de justice et du conseil d'État. — La protestation des journalistes. — Promenade militaire du président. — Réunions diverses des députés de la gauche. — Démonstration militaire sur les boulevards. — A bas Soulouque!

— L'attitude du prince Napoléon. — Journée du 3 décembre. — La commission consultative. — Le ministère du coup d'État. — Nouvel appel à la résistance armée. — La réunion de la salle Roysin. — Représentants conduits à Vincennes. — Mort du représentant Baudin. — Inertie populaire. — Les frayeurs du préfet de police. —

HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

M. de Morny décrète la terreur. — Arrêté sauvage du ministre de la guerre. — Réunions républicaines chez MM. Marie et Landrin.

— La résistance passive. — Le préfet de police rassuré. — Les exploits du colonel de Rochefort. — Mesures suprêmes. — Apprêts de résistance à main armée. — Distribution d'argent aux troupes.

— Dernières résolutions de l'Élysée. ' — Emprunt forcé de vingtcinq millions. — Journée du 4 décembre. — Dépêches alarmantes.

— Visite de M. de Morny aux barricades. — La guerre des rues.

— Les massacres du boulevard Montmartre. — Le récit du capitaine Jesse. — Les cadavres de la cité Bergère. — Nouvelles inquiétudes du préfet de police. — Derniers efforts des républicains.

— MortdeDenisDussoubs.— Une lettre du roi Jérôme. — Triomphe du coup d'État.

Décembre

Portrait physique et moral du président Louis- Napoléon.

Il y avait réception à l'Elysée dans la soirée du 1" décembre. Le président était d'un calme parfait, plein d'aménité. Comme d'ordinaire, il souriait à l'un, causait avec l'autre. Rien ne transpirait, sur son visage blafard, des agitations intérieures qui grondaient en lui.

M. Louis Bonaparte avait alors quarante-trois ans. Il était de petite taille, comme l'empereur son oncle, et, com)ne lui, il avait les sourcils et les cheveux châtains; son nez était grand, légèrement courbé comme le bec d'un aigle; il y avait chez lui de l'oiseau de proie.

Ses yeux, petits et d'un gris terne, semblaient fuir les regards ; cependant ils n'étaient pas sans quelque douceur.

De longues moustaches ornaient ses lèvres épaisses, et lui donnaient l'air d'un sous-officier de cavalerie. Son dos voûté, sa tête enfoncée dans de larges épaules, rendaient l'ensemble de sa personne trivial et commun. Toutefois il portait bien l'habit militaire et faisait bonne figure à cheval. Son visage pâle et fatigué gardait un flegme qui se démentait rarement. Il y avait en lui une ambition concentrée, datant de l'enfance pour ainsi dire. Il avait de son nom un orgueil illimité et croyait à la puissance de ce nom comme à un talisman. Sa destinée lui a donné raison.

Son intelligence était fort ordinaire, au dire de son Décembre premier précepteur, M. Philippe Le Bas, qui m'en a souvent parlé dans ma jeunesse, et qui avait conservé pour son ancien disciple un reste de vieille affection.

Fils du conventionnel qui n'avait pas voulu partager l'opprobre du décret rendu contre Robespierre le 9 thermidor, et qui était mort volontairement avec lui, M. Philippe Le Bas avait gardé intacte la tradition républicaine, et s'il n'avait pu s'empêcher d'être sensible à la docilité et à la respectueuse sympathie de son élève, il n'avait pu voir sans chagrin les tendances fatales de son esprit.

A défaut d'une intelligence hors ligne, Louis-Napoléon avait une volonté de fer, dissimulée sous beaucoup de courtoisie. Sous un maître habile, il avait étudié les anciens ; il connaissait Tacite, avait médité Machiavel, et s'était, paraît-il passionné pour Cromwell. Mais pardessus tout, son guide, son inspirateur, c'était Napoléon, dont il convoitait l'héritage. Il avait dans sa physionomie cette sorte de volonté ardente et muette qui arrachait à Saint-Just ce mot déjà cité : « L'empire est aux flegmatiques ».

Donc le l^"" décembre, dans la soirée, il y avait réunion à l'Elysée.

Après le dîner, M. Louis Bonaparte s'était rendu dans son cabinet, où déjà se trouvait son secrétaire particulier, M. Mocquard, fort occupé à rassembler toutes les pièces relatives au coup d'État. « Personne à l'Elysée ne se doute de rien, » dit le président à son secrétaire ; puis il jeta un dernier coup d'oeil sur les pièces qui allaient être portées à l'Imprimerie nationale.

Il fit alors écrire par M. Mocquard des lettres d'avis à ceux des ministres qui n'étaient point dans le secret de la conspiration, se contentant de les prévenir que le lendemain, dans la matinée, on les instruirait de toutes les mesures qui auraient été prises. Il fut convenu que

Décembre

La nuit du

1" au 2

décembre.

ces lettres seraient portées à domicile à une heure assez avancée de la nuit. Ces dernières précautions prises, M. Bonaparte reparut dans les salons de l'Elysée, où le monde commençait à aftluer.

Vers dix heures, il était adossé à la cheminée du grand salon, promenant ses regards sur la foule des invités, comme s'il eût cherché quelqu'un. Tout à coup il fit signe à un officier supérieur de la garde nationale d'approcher, et il échangea rapidement quelques paroles avec lui.

Voici comment le docteur Véron, lequel devait être bien informé, rapporte l'entretien qui eut lieu, à voix basse, entre cet officier et le président de la République :

« Vous couchez à l'état-major de la garde nationale aux Tuileries?

— Prince, mon prédécesseur y étant encore installé avec sa femme et ses enfants, je loge chez moi.

— Mais il faut que vous couchiez ce soir à l'étatmajor ; c'est pour cette nuit.

— Raison de plus pour que je couche chez moi ; si on me voyait passer la nuit sur un fauteuil à l'état-major, cela paraîtrait extraordinaire.

— Vous avez raison. Mais soyez ici à six heures du matin; je vous enverrai mes ordres. Qu'aucun garde national ne sorte en uniforme. »

« Pouvez-vous m'assurer, ajouta-t-il, que demain on ne battra pas le rappel? »

L'interlocuteur était M. Vieyra, récemment nommé chef d'état-major de la garde nationale. Il prit cet engagement, promit qu'aucun garde national ne sortirait en uniforme, et s'éloigna.

C'était en effet pour cette nuit. M. Louis Bonaparte avait choisi, pour exécuter son noir forfait, l'anniversaire du sacre de l'empereur et de l'une des plus glorieuses

batailles de son oncle, ce qui a fait dire à l'immortel décembre auteur des Châtiments :

Et ce voleur de nuit alluma sa lanterne Au soleil d'Austerlitz.

Pendant que, à l'Elysée, le président, par un air Un mot de indifférent et distrait, donnait le change à ses invités sur ses projets du lendemain, M. de Morny assistait, au théâtre de l'Opéra-Comique, à la première représentation de la Fée aux Roses, d'Halévy.

On le voyait, durant les entr'actes, circuler de loge en loge, souriant aux femmes, disant un mot aux hommes. Qui pouvait se douter que, à quelques heures de là, il allait jouer le rôle le phis important dans l'épouvantable drame qui se préparait? Cependant il trouva moyen de dire un mot cynique et bouffon sur ce drame.

Il était allé voir, dans une loge voisine de la sienne, madame Liadières, femme d'un ancien officier d'ordonnance de Louis-Philippe, qui avait été auteur dramatique à ses heures.

« Monsieur de Morny, dit la dame, on prétendait tantôt que le président de la République était sur le point de balayer la Chambre. Que ferez-vous?

— Madame, répondit M. de Morny, s'il y a un coup de balai, je tâcherai de me mettre du côté du manche. »

A l'orchestre se trouvaient à côté l'un de l'autre les généraux Cavaignac et de Lamoricière. Peu s'en fallut que les futurs proscrits n'entendissent la fine plaisan^terie de leur proscripteur.

Vers onze heures, les salons de l'Elysée étaient déjà déserts. Le président resta seul quelques instants avec son secrétaire, M. Mocquard.

M. Mocquard était un ancien avocat, qui, sous la Restauration, avait quelque peu marqué dans le parti libéral. Après avoir été longtemps l'un des familiers

Décembre

Le plan des conjurés.

700 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1851.

de la reine Hortense, il s'était mis aux gages du fils. Dans le cabinet du président se trouvait une liasse de papiers comprenant les projets de décrets préparés par M. Cartier. Sur la chemise qui enveloppait le décret de dissolution de l'Assemblée nationale, M. Louis Bonaparte avait écrit de sa main au crayon Rubicon. Encore quelques instants, et le Rubicon allait être franchi.

Il était un peu plus de onze heures quand MM. de Morny, de Maupas et de Saint-Arnaud arrivèrent à l'Elysée.

Ce trio sinistre assista seul, avec M. Mocquard, à la dernière conférence qui eut lieu dans le cabinet du président. M. Louis Bonaparte commença par remettre à M. de Morny le décret par lequel il le nommait ministre de l'intérieur ; puis on fixa définitivement toutes les mesures à prendre, mesures, du reste, déjà convenues à l'avance. Le plan des conjurés consistait à exécuter leur coup avant que l'éveil put être donné ; il fallait donc que tout fût accompli avant le lever du jour.

Le préfet de police, M. de Maupas, était chargé de l'arrestation nocturne des principaux représentants, et notamment de celle des généraux dont on pouvait craindre l'influence sur le soldat. Le ministre de la guerre devait faire occuper nuitamment le palais de l'Assemblée nationale et distribuer les troupes sur les divers points stratégiques de la capitale. A M. de Morny revenait, comme ministre de l'intérieur, le soin de veiller à l'impression et à la publication des décrets et proclamations du président et à la saisie de toutes les feuilles républicaines.

Quand ce plan fut bien arrêté, on chargea M. de Béviile, officier d'ordonnance du président, d'aller à l'imprimerie nationale porter toutes les pièces à imprimer, Après quoi, les conjurés se retirèrent, pour se rendre à leurs postes, sur ces paroles de M. de Morny : « Il est

bien entendu, Messieurs, que chacun de nous y laisse décembre sa peau. » '^''*'

L'impression des décrets et proclamations était une Le directeur de opération importante. Le succès du coup d'État en dé- ' IJaSonaL"'' pendait pour ainsi dire. L'Imprimerie nationale était alors dirigée par M. de Saint-Georges, frère d'un auteur dramatique fort connu. M. de Saint-Georges avait eu pour prédécesseur un véritable républicain, M. Pauger qui, l'on s'en souvient peut-être, avait donné sa démission à la suite de l'expédition de Rome.

M. Pauger était un vieux combattant des luttes républicaines. Il avait été, sous Louis-Philippe, rédacteur en chef d'un journal de province, et, plus d'une fois, dans sa feuille, il avait donné asile aux élucubrations socialistes du prisonnier de Ham. De là avec M. Louis Bonaparte des relations qui avaient fini par prendre un caractère tout amical. Il avait donc salué son avènement à la présidence, croyant à la pureté de ses intentions, et s'imaginant qu'il s'empresserait de mettre en pratique les théories républicaines et démocratiques qui l'avaient séduit en lui. Il n'avait pas tardé à être cruellement déçu. Aussi, après l'avoir vu quelque temps à l'œuvre, s'était-il empressé, par une lettre indignée, de se démettre de ses fonctions; c'était le fait d'un honnête homme. M. de Saint-Georges n'était pas de cette trempelà. Il avait été fort attaché jadis à la dynastie d'Orléans ; ce qui ne l'avait pas empêché de rechercher les bonnes grâces de M. Louis-Napoléon, étant de ces gens qui se montrent de bonne composition lorsqu'il s'agit d'avoir des places et des honneurs.

Le directeur de l'Imprimerie nationale s'émut fort, après le coup d'État, d'une allégation de M. Granier de Cassagnac, tendant à faire supposer qu'on n'avait eu en lui qu'une confiance fort limitée. Il s'en plaignit très amèrement à M. de Bé ville, qui avait été témoin de

L'impression forcée.

702 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

son zèle dans cette nuit fameuse, et qui s'empressa, par une lettre en date du 24 décembre 4851, de lui envoyer des consolations et un certificat de dévouement.

« Je n'ai point lu la brochure de M. de Cassagnac, lui disait-il. Je vais l'envoyer chercher, pour m'assurer de mes yeux s'il a pu écrire ce que vous avez lu, et Aous présenter comme m'ayant inspiré de la défiance.

« Je n'ai jamais tenu un pareil langage : bien au contraire, toutes les fois que j'ai eu occasion de parler de notre nuit du 2 décembre, je n'ai cessé de mettre en relief votre dévouement pour le prince et le concours si loyal, si empressé que vous m'avez prêté dans l'accomplissement de la mission que le prince m'avait confiée... »

M. de Saint-Georges devait être content. On ne pouvait affirmer d'une façon plus précise la part glorieuse qu'il avait eue dans l'acte du 2 décembre. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce fonctionnaire avait été initié depuis quelque temps déjà à la conspiration présidentielle, et il avait promis tout son concours. Averti de se tenir prêt pour la nuit du 1" au 2 décembre, il avait retenu tous ses ouvriers, et il attendait.

Un doute s'était seulement glissé dans son esprit. La plupart des ouvriers de l'Imprimerie nationale étaient connus pour leur attachement à la République ; consentiraient-ils à imprimer les décrets et les proclamations du pouvoir exécutif, quand ils en connaîtraient le sens ? c'était douteux. Mais les hommes de l'Elysée n'étaient pas embarrassés pour si peu : on résolut de les y contraindre par la force.

Vers minuit, une compagnie de gendarmerie mobile, dirigée par le commandant Fleury, vint occuper la cour de l'imprimerie. Bientôt parut M. de Bé ville, porteur des manuscrits à livrer à l'impression. M. de Saint- Georges eut le soin de diviser ces manuscrits par frag-

ments avant de les distribuer aux ouvriers, afin que ceux-ci ne pussent en démêler le sens.

Il en transpira néanmoins quelque chose malgré cette précaution, et nombre d'ouvriers refusèrent de continuer leur travail. Ils ne le reprirent qu'en cédant à la violence. Chacun d'eux dut achever sa tâche sous la surveillance de deux agents de police. Les gendarmes mobiles avaient chargé leurs armes. L'un d'eux, en faisant jouer la batterie de son fusil, disait naïvement : « Nous aussi, mon vieux, nous allons donc causer politique. » Cette compagnie de gendarmes, commandée par un capitaine nommé Delaroche d'Oisy, avait une consigne bien simple, dit avec admiration un historien du coup d'Etat : « Fusiller tout ce qui tenterait de sortir ou de s'approcher d'une fenêtre. »

« Rien de plus clair, mais rien de plus nécessaire aussi, » ajoute l'historiographe Meyer. On usa du même procédé, si je ne me trompe, pour l'impression du Moniteur.

Tout était terminé avant quatre heures du matin. M. de Béville reprit les décrets et proclamations imprimés et les porta à la préfecture de police, par les soins de laquelle ils devaient être placardés et affichés dans toutes les rues de Paris.

A la même heure, les quarante-huit commissaires de police de la ville se trouvaient convoqués à la préfecture de police, oii tous les sergents de ville et agents de la sûreté publique avaient été consignés. La besogne était lourde ; il n'y avait pas moins de soixante-dix- huit personnes à arrêter, dont seize représentants du peuple, couverts de l'inviolabilité parlementaire.

A cinq heures tout le monde se tenait prêt. Les commissaires de police furent introduits les uns après les autres dans le cabinet du préfet, et reçurent de sa bouche les instructions et indications nécessaires.

Décembre

Scènes de

l'Imprimerie

nationale.

Le rôle des

commissaires

de police.

Décembre

Occupation du palais de

législative.

Le colonel

Espinasse et

le général

Leflô.

704 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1851.

Tous acceptèrent de s'associer à l'acte de banditisme qui allait s'accomplir, tous, et quelques-uns d'entre eux, comme un sieur Vassal, portaient la décoration de Juillet. Ces défenseurs attitrés de la loi allaient être les servîtes instruments de sa violation.

Seize représentants du peuple, ai-je dit, avaient été notés pour être arrêtés à la première heure. C'étaient les généraux Bedeau, Cavaignac, Changarnier, de Lamoricière et Leflô, le colonel Charras, le capitaine Cholat, le lieutenant Valentin, et MM. Baze, Thiers, Beaune, Miot, Greppo, Roger (du Nord), Nadaud et Lagrange. C'étaient, en grande partie, des représentants appartenant à la gauche républicaine.

Il y avait au nombre de ces seize députés deux questeurs, le général Leflô et M. Baze, qui tous deux, comme le président Dupin, habitaient le palais même de l'Assemblée. Mais avant de raconter leur arrestation, il convient de dire comment le palais fut occupé.

L'Assemblée législative avait pour commandant militaire le lieutenant-colonel Niols, qui ne recevait ses ordres que du bureau de l'Assemblée. Le ministre de la guerre savait donc qu'il n'y avait pas à compter sur son concours . Aussi chargea-t-il une de ses créatures, le colonel Espinasse, de s'emparer du palais législatif.

M. Espinasse avait été fait colonel après l'expédition de Kabylie, et envoyé à Paris, où il avait été mis à la tête du 42" de ligne, caserne à l'Ecole militaire. C'était un aventurier capable de tout pour arriver ; aussi le général de Saint-Arnaud l'avait-il recommandé comme un homme sur lequel on pouvait compter.

Averti, quelques jours auparavant, du rôle qu'il aurait à jouer dans la nuit du 1" au 2 décembre, le colonel Espinasse était allé voir le général Leflô, qu'il avait beaucoup connu en Afrique, et, profitant des bonnes relations qui avaient existé entre eux, il s'était fait mon-

ANNÉK1851. CHAPITRE DOUZIÈME. 705

trer par lui tous les coins et recoins de l'Assemblée. Il lui avait même demandé, avec beaucoup de bonhomie, s'il avait songé à se mettre en sûreté pour le cas où le président tenterait un coup contre la représentation nationale.

Le général avait répondu qu'il comptait sur lui, et il l'avait mené par un couloir souterrain jusqu'à un passage qui débouchait dans l'esplanade des Invalides. Le colonel promit de faire occuper cette issue par ses sapeurs, le cas échéant. Il le fit en effet, mais pour couper toute retraite au trop confiant général. M. de Saint- Arnaud avait là, comme on voit, un digne acolyte.

Un bataillon du 42' de ligne était de garde à l'Assemblée le 1" décembre. Il avait pour commandant un officier du nom de Meunier, qui, s'apercevant, au milieu de la nuit, de certaines allées et venues équivoques, était allé prévenir le lieutenant-colonel Niols.

Sur ces entrefaites, était survenu le colonel Espinasse avec les deux autres bataillons de son régiment, il marchait à leur tête, dans l'allée qui mène à l'hôtel de la présidence, quand il rencontra le commandant Meunier.

« Que venez- vous faire, mon colonel ! s'écria le commandant atterré et soupçonnant quelque odieux guetapens.

— Exécuter les ordres du prince, répondit Espinasse.

— Ah ! vous me déshonorez, » reprit le loyal officier, et, brisant son épée, arrachant ses épaulettes, il les jeta aux pieds du colonel Espinasse. Ce fut un des rares militaires qui refusèrent de s'associer au coup d'Etat. Dès le lendemain, il donna sa démission. L'histoire ne doit pas oublier son nom.

Espinasse se fit immédiatement conduire à l'appartement du lieutenant-colonel Niols. Celui-ci, averti un instant auparavant par le commandant Meunier qu'il se passait quelque chose de singulier, venait de se lever ; il

Décembre

Noble conduite du

commaudaiit Meunier.

Un exploit du colonel Espinasse.

Décembre

Le rôle de

M. de Persigny.

Arrestation des questeurs Baze et Leflô.

était à peine vêtu. Des agents de police, qui guidaient le colonel Espinasse, sautèrent sur son épée. « Vous faites bien de la prendre, dit-il à Espinasse, car je vous l'aurais passée au travers du corps. »

Le commandant du palais de l'Assemblée fut arrêté et garrotté.

Tout cela s'était passé avec une extrôme rapidité. En quelques instants, tous les postes et toutes les issues du palais furent occupés par les soldats du 42' de ligne.

M. de Persigny avait surveillé en personne l'exécution de ce bel exploit. Le commandant Fleury s'était chargé de prendre possession de l'Imprimerie nationale, il avait accepté, lui, la mission de s'emparer du palais de l'Assemblée législative. Le coup de main heureusement accompli, il courut en porter la nouvelle à M. Louis Bonaparte, comme si ce premier succès était d'un bon augure pour la réussite de leur forfait.

En même temps que le colonel Espinasse, les commissaires de police Primorin et Bertoglio, étaient entrés dans le palais de l'Assemblée; ils étaient chargés de l'arrestation du général Leflô et de celle de M. Baze.

Les agents pénétrèrent chez M. Baze au moment où, réveillé en sursaut, il passait une robe de chambre. Il excipa de son inviolabilité de représentant, cria à la trahison ; les sbires de M. Louis Bonaparte se souciaient bien de la légalité ! M. Baze résistait avec toute l'énergie du désespoir, tandis que sa femme, demi-nue, se précipitait à l'une des fenêtres pour appeler du secours.

Les agents la repoussèrent violemment et entraînèrent son mari au poste de la rue de Bourgogne, où il arriva à peu près nu, sa robe de chambre ayant été mise en lambeaux, et d'où, une demi-heure après, il fut conduit à la prison de Mazas.

Non moins dramatique fut l'arrestation du général Leflô. Les agents avaient d'abord pénétré dans la chambre

de son fils, enfant de huit ans, qui, ne sachant de quoi il s'agissait, les avaient menés, sans défiance, à la chambre du général. Il entreprit d'abord de résister ; mais il avait auprès de lui sa femme enceinte de cinq mois, à laquelle une scène de violence pouvait être fatale. Il se résigna, passa à la hâte son vêtement d'uniforme, et suivit les agents. L'enfant, désespéré, suppliait, en sanglotantj les soldats de ne pas faire de mal à son père, qu'il avait livré par son imprudence. Le pauvre innocent parlait à des sourds.

En traversant les cours et le jardin du palais, le général ne cessa de faire appel à la loyauté des militaires, qui étaient répandus partout. Apercevant le colonel Espinasse, il l'apostropha rudement, lui reprocha sa trahison ; pour toute réponse, le colonel fit croiser la baïonnette sur lui.

Au moment de monter dans le fiacre qui allait, lui aussi, l'entraîner vers Mazas, le général Leflô fit, une dernière fois, appel aux sentiments d'honneur d'un officier supérieur du 42" de ligne. « Allez, lui répondit l'officier, nous avons assez des avocats! » Cet homme préférait le régime du sabre à celui de la parole, la force brutale à la force morale. Quelle perspective pour le pays!

Les autres arrestations eurent lieu à peu près dans les mêmes circonstances. Le colonel Charras ne croyait plus au coup d'État. Il demeurait rue du Faubourg- Saint-Honoré. Le commissaire de police Courteille, en se précipitant dans sa chambre, s'était saisi d'un pistolet double, posé sur une table. Le colonel le rassura. « Il est déchargé, lui dit-il, je ne croyais plus au coup d'État, Il est fort heureux pour vous que vous ne soyez pas venu quelques jours plus tôt, je vous aurais brûlé la cervelle. » Et Charras, chez qui l'énergie était à la hauteur des sentiments républicains, l'eût fait comme il l'avait dit.

Décembre

Arrestatiou des représentants.

708 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Décembre Le général de Lamoricière se laissa emmener sans ré-

'*^'' sistance. Mais en passant devant le poste de la Légion d'Honneur, il mit la tète à la portière, et adressa un appel énergique au patriotisme des soldats de ce poste. Le commissaire Blanchet, qui avait procédé à son arrestation, le menaça de lui mettre un bâillon sïl ne se taisait pas.

Résistance du Le général Bedeau, vice-président de l'Assemblée, Bedeau opposa, lui, une résistance énergique au commissaire de police Hubaut jeune, chargé de l'arrêter. Il essaya de faire comprendre à ce fonctionnaire toute la portée du crime dont il se rendait complice, et lui déclara qu'il ne céderait qu'à la violence. Des agents se ruèrent alors sur lui et l'entraînèrent de vive force jusqu'à la voiture qui l'attendait à sa porte.

Le général demeurait rue de l'Université. En se débattant il criait : « A la trahison ! » invoquait son titre de vice-président de l'Assemblée. Mais il y avait peu de monde à cette heure matinale. Quelques personnes s'arrêtèrent néanmoins, ne comprenant rien à ce qui se passait. « A l'aide, citoyens, répéta le général; je suis le vice-président de l'Assemblée nationale! » Inutile invocation ! Une nuée de sergents de ville, débouchant de la rue du Bac, se ruèrent sur les groupes et les dispersèrent. Le général fut, comme ses collègues, conduit à Mazas, où vainement encore il essaya d'émouvoir la loyauté des soldats; ces pauvres soldats le regardaient étonnés, et ne comprenaient pas.

Arrestation M. Thiers fut arrêté place Saint-Georges, dans son

deMM.Thiers, hôtel. Il était profondément endormi quand le commis- Nadaud et saire de police Hubault l'aîné pénétra dans sa chambre. Il autres. g^ laissa arrêter sans résistance, se bornant à de stériles protestations et à un vain appel à la légalité. Ne savaitil pas, d'ailleurs, que le langage de l'honnêteté et de la justice ne pouvait avoir aucune prise sur les agents qui

aAaient accepté d'être les instruments serviles du forfait décembhe de M. Louis Bonaparte? Peut-être lui revint-elle à la '^^** pensée cette apologie qu'il traçait jadis du coup d'Etat du 18 fructidor : « La légalité est une illusion à la suite d'une révolution comme la nôtre. Ce n'est pas à l'abri de la puissance légale que tous les partis pouvaient se soumettre et se reposer ; il fallait une puissance plus forte pour les réprimer, les fondre et les protéger tous contre l'Europe en armes, et cette puissance, c'était la puissance militaire. » A l'aide de pareils sophismes, on peut justifier tous les coups d'État.

Au représentant Greppo, l'honnête et énergique député lyoniiais, dont on redoutait l'intluence sur les masses, et qui excipait de sa qualité de représentant, le commissaire de police Gronfier répondit qu'il venait d'être décrété d'arrestation par l'Assemblée elle-même dans une séance de nuit.

On usa d'un subterfuge analogue à l'égard du maçon Martin Nadaud, le représentant de la Creuse, que sa grande popularité rendait redoutable. Le commissaire de police Desgranges, chargé de l'arrêter, lui dit qu'il s'agissait d'une simple perquisition, et il l'engagea à l'accompagner à son bureau. Sans méfiance aucune, le représentant Nadaud suivit le commissaire qui, au lieu de le conduire à son bureau, le mena à Mazas.

Les généraux Cavaignac et Changarnier ne pouvaient être oubliés dans cette entreprise à main armée contre la représentation nationale et la Constitution du pays. Le premier fut arrêté dans son appartement de la rue du Helder par le commissaire de police Colin, auquel il n'opposa aucune résistance. Quant au général Changarnier, lorsqu'il vit entrer dans sa Chambre le commissaire de police Lerat, chargé de l'arrêter, il s'avança vers lui un pistolet à la main. Mais le commissaire de police, homme très vigoureux, se jeta sur lui, et lui arracha son

Décembre

Une lettre de

Saint-Arnaud

au général

Magnan.

710 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

arme, dont il n'avait peut-être pas l'intention de se servir. Les deux généraux furent également conduits à Mazas, où l'ancien commandant de l'armée et de la garde nationale de Paris put méditer, non sans amertume, sur les illusions trompeuses dont il avait bercé l'Assemblée nationale.

Les représentants Yalentin, Roger (du Nord), Miot, Beaune, Cholat et Lagrange furent arrêtés dans des conditions à peu près semblables et transportés dans la même prison que leurs collègues.

En même temps, on procédait à l'arrestation d'une foule de citoyens connus pour la fermeté de leurs convictions républicaines, pour leur intrépidité, et dont l'action sur le peuple pouvait être décisive. Citons, parmi eux, Michel, Artaud, Delpech, le frère du représentant Beaune, Malapert, Bonvallet, Hilbach, Lecomte, Cahaigne, Baillet, Crousse, Magen, Noguez et Lasserre.

Toutes ces arrestations s accomplirent sans la moindre difficulté, et, dès six heures du matin, le préfet de police, M. do Maupas, pouvait écrire à M. Louis Bonaparte et à M. deMorny : « Nous triomphons sur toute la ligne ». On trouva pourtant que le préfet ne s'était pas montré fort habile dans ses expéditions : il avait omis de faire saisir les papiers.

Tandis que la police agissait, l'autorité militaire ne restait pas inactive, et les troupes occupaient les points stratégiques qui leur avaient été assignés.

Le général Magnan avait demandé à n'être averti du coup d'État qu'au moment même de son exécution. En sortant de l'Elysée, vers minuit, le ministre de la guerre lui écrivit pour lui annoncer que l'heure était venue.

« Mon cher général, il n'y a plus de ménagements à garder, plus de précautions à prendre pour cacher les mesures que le gouvernement croira nécessaires au salut de la nation, au maintien de l'ordre.

« Nous devons nous préparer à un combat qui peut être long et acharné, J'espère qu'il n'en sera pas ainsi; mais notre devoir est de tout prévoir. »

Le ministre lui recommanda de tenir toutes ses réserves complètes et en bon état, d'avoir ses munitions de guerre toutes prêtes,, des caissons en assez grand nombre et assez bien attelés pour que les cartouches et gargousses pussent être transportées rapidement sur les points indiqués. On voit que, dès la première heure, il entrait bien dans les prévisions des hommes de l'Elysée de canonner Paris.

Se rappelant que, dans les journées de Février, les soldats avaient manqué de pain, et, sachant par expérience qu'ils se battent mal quand les vivres leur font défaut, Saint-Arnaud enjoignit au commandant en chef de l'armée de Paris de veiller à ce que dans la journée toutes les troupes eussent dans leurs sacs quatre jours de vivres de campagne, et à ce qu'elles pussent avoir du feu et de la paille pour le cas où elles seraient obligées de rester dehors. La sollicitude n'était pas moins grande pour les chevaux.

« Je n'ai pas besoin de vous répéter, mon général, à quel point je compte sur vous, lui disait-il, en terminant. Vous servirez de modèle à cette armée si fière de vous avoir pour chef; vous lui ferez comprendre toute la grandeur de sa mission, et votre première couronne, votre première récompense, sera d'avoir contribué à sauver la France de l'anarchie et du désordre. »

Aussitôt toute l'armée fut sur pied. On donna lecture aux compagnies formées en cercle, des décrets et proclamations du président et notamment de celle qui concernait spécialement l'armée.

« Soldats, y était-il dit, soyez fiers de votre mission, vous sauverez la patrie, car je compte sur vous, non pour violer les lois, mais pour faire respecter la première

Décembre

Proclamation à l'armée.

712 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1851.

Décembre loi du pays, la Souveraineté nationale, dont je suis le premier représentant.

« Depuis longtemps vous souffriez comme moi des obstacles qui s'opposaient au bien que je voulais vous faire et aux démonstrations de votre si/mpathie en ma faveur.

« Ces obstacles sont brisés. L'Assemblée a essayé d'attenter à l'autorité que je tiens de la nation entière ; elle a cessé d'exister.

« Je fais un loyal appel au peuple et à l'armée, et je leur dis : Ou donnez- moi les moyens d'assurer votre prospérité, ou choisissez un autre à ma place.

« En 1830 comme en 1848, on vous a traités en vaincus. Après avoir flétri votre désintéressement héroïque, on a dédaig-né de consulter vos sympathies et vos vœux; et cependant vous êtes l'élite de la nation. Aujourd'hui, en ce moment solennel, je veux que l'armée fasse entendre sa voix.

« Votez donc librement, comme citoyens ; mais, comme soldats, n'oubliez pas que l'obéissance passive aux ordres du chef du gouvernement est le devoir rigoureux de l'armée depuis le général jusqu'au soldat. C'est à moi, responsable de mes actions devant le peuple et devant la postérité, de prendre les mesures qui me semblent indispensables pour le bien public.

« Quant à vous, restez inébranlables dans les règles de la discipline et de l'honneur. Aidez, par votre attitude imposante, le pays à manifester sa volonté dans le calme et la réflexion. Soyez prêts à réprimer toute tentative contre le libre exercice de la souveraineté du peuple.

« Soldats, je ne vous parle pas des souvenirs que mon nom rappelle. Ils sont gravés dans vos cœurs. Nous sommes unis par des liens indissolubles. Votre histoire est la mienne. Il y a entre nous, dans le passé, comnm-

nauté de gloire et de malheur ; il y aura, dans l'avenir, communauté de sentiments et de résolutions pour le repos et la grandeur de la France. »

Il était difficile de travestir les faits et de mentir plus impudemment que ne le faisait M. Louis Bonaparte dans cette proclamation, qui n'était qu'une insigne flatterie à l'armée. L'Assemblée législative avait bien attenté aux droits populaires, de connivence avec le pouvoir exécutif; mais il était faux qu'elle eût attenté à ceux du président.

Il n'était pas vrai qu'en 1830 et en 1848 l'armée eût été traitée en vaincue ; seulement il fallait bien irriter les soldats contre les citoyens, et les disposer à prendre ce qu'on appelait une revanche. Enfin, dans cette proclamation, on avait bien soin d'évoquer les souvenirs de l'Empire, dont la restauration à bref délai devait être la conséquence du coup d'Etat réussi.

Dès six heures du matin, les troupes occupaient les positions suivantes : sur la rive gauche de la Seine, la brigade Ripert, de la division Renault, était installée au palais de l'Assemblée nationale; la brigade Forey, de la même division, était au quai d'Orsay; les 19° et 51® de ligne, de la brigade Dulac, commandés par les colonels Courant et de Lourmei, étaient massés dans le jardin des Tuileries; au Carrousel, bivaquait la brigade du général de Bourgon, de la division Carrelet ; dans les Champs-Elysées, depuis la place de la Concorde jusqu'au palais de la présidence, étaient échelonnées la brigade de Cotte, la brigade de cavalerie du général Reybell et la brigade Canrobert; les deux bataillons de gendarmerie mobile, qui, plus tard, devinrent le régiment de gendarmerie à pied de la garde, prirent position sur la place de la Concorde, en bataille devant le jardin des Tuileries; enfin la brigade du général Marulaz s'établit sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Tout le cœur de Paris

Décembre

Position

stratégique des

troupes.

Déckmbue

M. de Morny

s'installe au

ministère de

l'intérieur.

Décrets divers du président.

714 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

se trouvait donc occupé militairement quand les habitants commencèrent à sortir de chez eux.

Ces préliminaires du coup d'Etat une fois accomplis, M. de Morny. accompagné de M. de Flahault, son père putatif et son conseiller intime, de M. Léopold Lehon et d'un secrétaire, se rendit au ministère de l'intérieur. M. de Thorigny n'avait même pas été averti ; il ne fut donc pas médiocrement étonné de recevoir si inopinément son successeur. Mais M. de Morny étant le bras droit du coup d'Etat, il était nécessaire qu'il put se mettre immédiatement en rapport avec les préfets, lesquels, choisis comme ils l'avaient été depuis quelque temps, étaient d'avance acquis au crime de Décembre. Sa place était donc bien au ministère de l'intérieur.

Il était alors six heures du matin. Tandis que M. de Morny s'installait au ministère de l'intérieur et donnait ses premiers ordres, de rares passants lisaient les décrets et proclamations affichés pendant la nuit. Le ciel était sombre et nuageux, une pluie fine et pénétrante tombait par intervalle ; il y avait encore bien peu de monde dehors.

L'importance de la proclamation contenant un appel au peuple est trop considérable pour que l'historien puisse se contenter de l'analyser, il faut la citer en entier.

Venait d'abord un décret qui dissolvait l'Assemblée nationale et le conseil d'Etat, abrogeait la loi du 31 mai, rétablissait le sufi"rage universel, convoquait le peuple français dans ses comices à partir du 14 décembre jusqu'au 21 décembre suivant, et mettait en état de siège les départements compris dans la 1'** division militaire. Singulière façon de consulter le sufi'rage universel que de faire voter le pays sous la pression de l'état de siège.

Voici maintenant la proclamation adressée au peuple :

« Français ! la situation actuelle ne peut durer plus décembre long^temps. Chaque jour qui s'écoule aggrave les dangers du pays. L'Assemblée, qui devait être le plus ferme appui '"'"ay^p'^upie" de l'ordre, est devenue un foyer de complots. Le patrio- français. tisme de trois cents de ses membres n'a pu arrêter ses fatales tendances. Au lieu de faire des lois dans l'intérêt général, elle forge des armes pour la guerre civile ; elle attente au pouvoir que je tiens directement du peuple ; elle encourage toutes les mauvaises passions ; elle compromet le repos de la France ; je l'ai dissoute, et je rends le peuple entier juge entre elle et moi,

« La Constitution, vous le savez, avait été faite dans le but d'affaiblir d'avance le pouvoir que vous alliez me confier. Six millions de suffrages furent une éclatante protestation contre elle, et cependant je l'ai fidèlement observée. Les provocations, les outrages, les calomnies m'ont trouvé impassible. Mais, aujourd'hui que le pacte fondamental n'est plus respecté de ceux-là même qui l'invoquent sans cesse, et que les hommes qui ont déjà perdu deux monarchies veulent me lier les mains, afin de renverser la République, mon devoir est de déjouer leurs perfides projets, de maintenir la République, et (lesauver le pays en invoquant le jugement solennel du seul souverain que je reconnaisse en France, le peuple.

« Je fais donc un appel loyal à la nation tout entière, et je vous dis : Si vous voulez continuer cet état de malaise qui nous dégrade et compromet notre avenir, choisissez un autre à ma place, car je ne veux plus d'un pouvoir qui est impuissant à faire le bien, me rend responsable d'actes que je ne puis empêcher, et m'enchaîne au gouvernail quand je vois le vaisseau courir vers l'abîme.

« Si, au contraire, vous avez encore confiance en moi, donnez-moi les moyens d'accomplir la grande mission que je tiens de vous.

716 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Décembre « Cette lïiission consiste à fermer l'ère des révolutions

en satisfaisant les besoins légitimes du peuple, et en le protégeant contre les passions subversives. Elle consiste surtout à créer des institutions qui survivent aux hommes, et qui soient enfin des fondations sur lesquelles on puisse asseoir quelque chose de durable.

« Persuadé que l'instabilité du pouvoir, que la prépondérance d'une seule Assemblée, sont des causes permanentes de trouble et de désordre, je soumets à vos suffrages les bases fondamentales suivantes d'une constitution que les Assemblées développeront plus tard :

« 4° Un chef responsable nommé pour dix ans ;

(( 2" Des ministres dépendant du pouvoir exécutif seul ;

« 3° Un conseil d'Etat formé des hommes les plus distingués, préparant les lois et en soutenant la discussion devant le Corps législatif;

« 4° Un Corps législatif discutant et votant les lois , nommé par le suffrage universel, sans scrutin de liste qui fausse l'élection ;

« Une seconde Assemblée, formée de toutes les illustrations du pays, pouvoir pondérateur, gardien du pacte fondamental et des libertés publiques.

« Ce système créé par le premier consul, au commencement du siècle, a déjà donné à la France le repos et la prospérité ; il les lui garantirait encore.

« Telle est ma conviction profonde. Si vous la partagez, déclarez-le par vos suffrages. Si, au contraire, vous préférez un gouvernement sans force, monarchique ou républicain, emprunté à je ne sais quel passé ou à quel avenir chimérique, répondez négativement.

« Ainsi donc, pour la première fois depuis 1804, vous voterez en connaissance de cause, en sachant bien pour qui et pour quoi.

« Si je n'obtiens pas la majorité de vos suffrages,

alors je provoquerai la réunion d'une nouvelle Assem- décembre blée, et je lui remettrai le mandat que j'ai reçu de vous. '^^'•

« Mais, si vous croyez que la cause dont mon nom est le symbole^ c'est-à-dire, la France régénérée par la Révolution de 89 et organisée par l'empereur, est toujours la vôtre, proclamez-le en consacrant les pouvoirs que je vous demande.

« Alors la France et l'Europe seront préservées de l'anarchie, les obstacles s'aplaniront, les rivalités auront disparu, car tous respecteront, dans l'arrêt du peuple, le décret de la Providence. »

Cette proclamation au peuple était le digne pendant Mensonges de celle à l'armée. On se demanderait comment certains Pi'^^sideutiels. hommes de bonne foi ont pu se laisser prendre à cette œuvre de duplicité, de mensonge et d'hypocrisie, si l'on ne savait pas que l'Assemblée législative était tombée dans le mépris universel. Le succès du coup d'État, il faut bien le dire, a tenu surtout à l'effroyable impopularité de cette Assemblée.

Quant aux mensonges présidentiels, ne frappaient-ils pas tous les yeux? Est-ce que la plupart des mesures compressives et réactionnaires, adoptées par l'Assemblée, ne l'avaient pas été de concert avec le pouvoir exécutif ou sur son initiative? Est-ce que le renversement de la République romaine n'était pas l'œuvre personnelle du président? Est-ce que cette loi du 31 mai, dont il se faisait aujourd'hui une arme contre l'Assemblée, dans un pur intérêt personnel, n'avait pas été énergiquement soutenue par ses ministres?

Il voulait, disait-il, maintenir la République, menacée par les royalistes. Et, pour la maintenir, il commençait par briser la Constitution sur laquelle elle reposait, et il demandait au peuple d'en revenir aux institutions de l'an VIII, c'est-à-dire aux institutions les plus coii-

718 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Dkcembre traires au véritable esprit démocratique et républicain ; ^**'- et il réclamait une présidence décennale, comme si ce

n'était pas là l'Empire par anticipation, l'Empire avec son effroyable despotisme, et moins sa gloire, si fragile, et qui avait coûté si cher à la France.

Proclamation Une proclamation du préfet de police complétait celle police. ^^^ président. « C'est au nom du peuple, dans son intérêt et pour le maintien de la République, que l'événement s'est accompli, » disait le préfet. Et il terminait en ces termes :

« Habitants de Paris, ayez confiance dans celui que six millions de suffrages ont élevé à la première magistrature du pays. Lorsqu'il appelle le peuple entier à exprimer sa volonté, des factieux seuls pourraient vouloir y mettre obstacle. Toute tentative de désordre sera donc promptement et inflexiblement réprimée. » Effet produit Tout d'abord le peuple s'émut assez peu de ce coup ^'^d'ÉtT"^ de force, qu'il croyait principalement dirigé contre la majorité réactionnaire de l'Assemblée. Et comment, en effet, eût-il pu s'intéresser beaucoup à cette majorité qui, depuis deux ans, ne cessait de le tenir en suspicion, de le provoquer, qui l'avait mis en quelque sorte hors la loi ?

Il ne vit, au premier moment, dans le coup d'État, que le rétablissement du suffrage universel et le maintien de la République, sans se demander si l'homme de l'Elysée n'avait pas été le complice de toutes les manœuvres réactionnaires de l'Assemblée et de sa conspiration perpétuelle contre la République. Aussi accueillit-il par des sarcasmes la nouvelle de l'arrestation de MM. Thiers et Changarnier, contre lesquels il avait de si justes griefs. Ce ne fut qu'un peu plus tard, quand il s'aperçut que les véritables républicains, qu'on redoutait, étaient beaucoup plus maltraités que les royalistes, dont on se moquait, par le prétendu sauveur de la République, qu'il

commença à prendre à l'égard de l'usurpateur une aiti- décembre tu de hostile et menaçante. ^^'*^'

Tout autre fut le sentiment produit sur la bourgeoisie libérale. Celle-ci se sentit tout de suite profondément atteinte. Elle voyait en perspective l'Empire rétabli et toutes les libertés publiques étouffées. Mais elle n'avait pas l'habitude de descendre dans la rue, et elle se borna à saluer les troupes des cris de Vive la Constitution! vive la République! jusqu'à l'heure sanglante où quelques volées de mitraille eurent raison de son opposition.

Les feuilles qui auraient pu éclairer l'opinion publique Suppression et soulever les passions populaires avaient été suppri- ^^^ journaux

jr T 1 .• r »r • / 1 r. ' i,- 1 r.. républicains.

mées des le matm. Le Natioîial, la République, la Révolution, V Avènement du peuple, virent leurs presses mises sous les scellés, et ne purent faire paraître un seul numéro. Quelques journaux, comme le Siècle, le Messager, le Corsaire, le Charivari,V Ordre , V Opinion publique, suspendirent leur publication, n'étant pas libres de dire toute leur pensée sur les événements.

La Presse et le Journal des Débats continuèrent à paraître, mais sous la surveillance d'un bureau de censure établi au ministère de l'intérieur. Seuls, le Constitutionnel et la Patrie avaient leurs coudées franches ; ils étaient d'avance acquis au coup d'Etat.

Cependant des tentatives de résistance parlementaire se produisirent à la première nouvelle de ce qui se passait. MM. Dupont (de Bussac), Théodore Bac, Michel (de parlementaire Bourges), Chouvy et quelques autres se réunirent, vers sept heures du matin, chezM. Pierre Lefranc, rue Blanche, et y rédigèrent à la hâte une protestation suivie d'un appel aux armes. Une autre réunion eut lieu à quelques pas de là chez M. Ivan, l'un des secrétaires de l'Assemblée, également composée de républicains.

Les deux réunions ne tardèrent pas à fusionner. On agita la question de savoir s'il ne conviendrait pas de

Premières

tentatives de

résistance

HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, anxée 1851.

Protestation républicaine.

se joindre à la majorité de l'Assemblée pour faire avec elle acte de résistance légale. Cet avis fut généralement repoussé.

Une troisième réunion républicaine se tint chez un ami de Victor Hugo, M. Coppens, où bientôt arrivèrent les représentants qui déjà s'étaient trouvés réunis chez MM. Pierre Lefranc et Ivan.

Là furent proposées des résolutions viriles. Une proclamation énergique fut rédigée, qui mettait M. Louis Bonaparte hors la loi, le déclarait déchu aux termes mêmes des articles 68 et 110 de la Constitution, dénonçait le traître à la vindicte populaire, et, au nom de la République, appelait toute la nation aux armes.

« Le peuple, y était-il dit, désormais et à jamais en possession du suffrage universel, le peuple qui n'a besoin d'aucun prince pour le lui rendre, saura châtier le rebelle.

« Que le peuple fasse son devoir, les républicains marchent à sa tète.

« Vive la République! vive la Constitution. »

Mais le peuple se souvenait des journées de juin 1848, et, comme je l'ai dit, il n'avait nulle envie de se lever pour une Assemblée dont les tendances royalistes ne pouvaient lui inspirer aucune confiance.

Il fut convenu que les représentants présents se chargeraient individuellement de faire imprimer et afficher cette proclamation, et qu'ils se répandraient dans tous les quartiers pour exciter le peuple à se soulever. On décida en outre qu'on se réunirait à la majorité de l'Assemblée, si elle voulait prendre la tête de la résistance, et l'on se donna rendez-vous, pour deux heures, au restaurant Bonvalet, boulevard du Temple. Il était alors neuf heures du matin.

Une protestation avait été également signée par un certain nombre de représentants de la droite et du centre gauche, rassemblés chez M. Odilon Barrot. Par cette protestation le président était déclaré déchu de ses fonctions, la haute-cour de justice convoquée, et défense était faite à tout citoyen d'obéir aux ordres du pouvoir déchu, sous peine de complicité.

En outre, les conseils généraux étaient convoqués à l'effet de nommer dans leur sein une commission chargée d'administrer le département et de communiquer avec l'Assemblée nationale dans le lieu choisi par elle pour y tenir ses séances. MM. ChamboUe, de Tocqueville, Dufaure, Lanjuinais, de Broglie, Duvergier de Hauranne, Victor Lefranc, Sainte-Beuve, Benjamin Delessert, Bocher, de Laboulie, etc., avaient signé cette protestation, dans laquelle, ceci est à remarquer, le nom de la Bépublique n'était pas prononcé. Il n'y était question que de l'Assemblée et de ses droits. Aussi devait-elle passer inaperçue, pour ainsi dire, et sans soulever la moindre émotion.

Enfin une autre réunion, exclusivement composée de membres de la majorité, se tint rue de Lille, chez M. Daru, vice-président de l'Assemblée, à quelques pas du palais législatif. On décida de se rendre en corps à l'Assemblée nationale. On y alla en effet ; mais les soldats de M. Espinasse croisèrent la baïonnette contre les représentants du pays, dont plusieurs, entre autres. MM. Moulin et de Larcy, furent contusionnés ou légèrement blessés. Il fallut retourner à l'hôtel de M. Daru.

Cependant, à peu près vers le même temps, un certain nombre de députés, appartenant à diverses fractions de l'Assemblée, parvinrent à pénétrer dans le palais par une petite porte de la présidence, et à s'introduire dans la salle des séances. Ils étaient une quarantaine, au nombre desquels se trouvaient MM. Monet, Desmousseaux de

Décembre

La protestation du centre gauche.

La réunion Daru.

A l'Assemblée nationale.

Décembre

L'héroïsme du

président

Dupin.

HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Givré, Paulin-Durrieu, Favreau, Canet, Fayolle, et le vieux général Leydet, que rajeunissait l'exaltation d'une indignation trop légitime.

Le président de l'Assemblée, M. Dupin, avait été fort courtoisement averti, par le colonel Espinasse, de ce qui se passait. Il était resté parfaitement tranquille à la présidence, car on connaissait assez sa pusillanimité pour savoir qu'il n'y avait rien à redouter de lui . « Je n'ai pas le droit de réquisition directe depuis le rejet de la proposition des questeurs, » avait-il répondu au chef des huissiers qui, dès sept heures du matin, était venu lui faire part des événements. « Sans doute, avait-il ajouté, le coup d'Etat est illégal, mais nous devons en désirer le succès, car si Bonaparte est vaincu, nous tombons entre les mains des rouges, et alors, ma foi!... » Tel était l'héroïsme de l'homme chargé de veiller à la sécurité de la représentation nationale.

MM. Canet et Favreau, le sachant à la présidence, coururent le chercher, et, moitié de gré, moitié de force, ils parvinrent à l'entraîner dans la salle des Pas-Perdus, où M. Desmousseaux de Givré lui passa au cou, malgré lui en quelque sorte, son écharpe de président.

Déjà une compagnie de gendarmerie mobile, ayant à sa tète le commandant Saucerot, avait envahi la salle des séances, par ordre du colonel Espinasse.

Le représentant Monet apostropha énergiquement le commandant. « Nul corps armé n'a le droit de pénétrer dans cette enceinte, lui dit-il, sans une réquisition du président de l'Assemblée. » L'officier se retrancha derrière ses ordres. Toujours l'obéissance passive.

« Ces ordres sont un crime ! » répliqua le courageux représentant, et il lut à la troupe l'article 68 delà Constitution qui proclamait le président déchu de ses fonctions par le fait môme de son crime. Mais ces soldats étaient de pures machines. Sur une injonction de leur

commandant, ils prirent au collet les représentants, qui ne quittèrent la salle qu'arraches de leurs bancs par la violence.

Le général Leydet donna en cette circonstance l'exemple d'une énergie au-dessus de ses forces physiques.

Un des historiens du coup d'État assure que, dans la salle des Pas-Perdus, le président Dupin reprocha au général de méconnaître le respect dû à la discipline. Si M. Dupin s'était permis cette incartade, il se serait certainement attiré une verte réponse de la part du vieux républicain ; je n'y crois donc nullement. Il balbutia seulement quelques paroles à la troupe pour la rappeler au respect de la Constitution.

Vivement apostrophé par un de ses collègues à cause de sa pusillanimité, il répondit héroïquement : « Nous avons pour nous le droit, c'est vrai ; mais ces messieurs ont la force. Nous n'avons qu'à nous retirer. » Un tel homme n'était-il pas digne de devenir un des premiers magistrats de l'Empire ?

En sortant du palais de l'Assemblée, MM. Fayolle, Paulin-Durrieu et Treillard-Latérisse, trouvèrent quelques-uns de leurs collègues, MM. Radoult-Lafosse, Toupet des Vignes et Arbey, prisonniers au milieu d'une troupe de soldats qu'ils avaient voulu haranguer. Ils protestèrent énergiquement contre cette arrestation. Le colonel du G** de ligne, M. Gardarens de Boisse, ne trouva rien de mieux que de les faire arrêter eux-mêmes, et, tous ensemble, ils furent conduits au ministère des affaires étrangères, où d'autres prisonniers, MM. Eugène Sue et Chanay, entre autres, ne tardèrent pas à venir les rejoindre.

D'autres représentants, qui s'étaient rendus rue Bonaparte, chez M- Crémieux, furent également arrêtés et conduits à la Conciergerie entre deux haies de soldats. Sur le Pont-Neuf la foule, ayant reconnu M. Crémieux,

Décembre

Nouvelles

arrestations

représeatants.

Décembre

Réunion à mairie du X» arron dissement.

la

724 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

fit mine de vouloir délivrer les prisonniers; elle fut contenue par une démonstration menaçante de la troupe.

Informé de ces premières arrestations, M. de Morny, à qui le général de Saint- Arnaud s'était adressé pour savoir ce qu'il fallait faire des représentants arrêtés, répondit : « Gardez-les tous ; » et il recommanda au ministre de la guerre de faire surveiller le X*" arrondissement. « Les représentants vont de ce côté, et la légion est mauvaise. »

Un grand nombre de représentants s'étaient, en effet, rendus à la mairie du X' arrondissement, située alors rue de Grenolle-Saint-Germain, au bout de la rue des Saînts-Pères. Vers onze heures du matin, ils étaient à peu près deux cent vingt membres réunis sous la présidence de M. Benoist d'Azy, avec M. Yitet comme viceprésident. C'étaient presque tous des membres de la droite, au milieu desquels figuraient seulement quelques républicains.

La plupart des représentants de la gauche avaient refusé de s'y rendre, et voici pourquoi. M. Théodore Bac était allé en députation, quelques heures auparavant, chez M. Odilon Barrot, où se tenait, comme on l'a vu, une réunion, de députés du centre gauche auxquels s'étaient joints quelques royalistes purs, pour savoir ce qu'ils comptaient faire. « Ètes-vous décidés, leur avaitil dit, à mettre hors la loi le violateur de la Constitution, à requérir la force armée et à provoquer le peuple à une insurrection générale? »

M. Yitet avait répondu que la majorité ne pouvait suivre les membres de la gauche sur ce terrain. Protester en restant dans le droit, et, vu le flagrant délit, traduire le président devant la haute-cour de justice, telles étaient, dit-il, les intentions de la réunion, et tel fut, on s'en souvient, le sens de la protestation rédigée chez l'ancien ministre de M. Louis Bonaparte.

M. Théodore Bac retourna vers ses collègues de la

gauche et leur dit : « Il n'y a rien à faire avec ces gens- décembre là! » Voilà pourquoi la plupart des républicains éner- '^^'•

giques s'abstinrent d'aller à la mairie du X® arrondissement, où se rendirent, au contraire, tous les députés présents à la réunion Barrot.

Deux cent vingt à deux cent cinquante membres de la représentation nationale, réunis dans une salle de la mairie du X" arrondissement, formaient encore une assemblée assez imposante ; la face des choses eût pu changer certainement, si leur énergie avait été à la hauteur de la situation. Mais, au lieu d'agir, ils pérorèrent, et finirent par se laisser arrêter comme un pâle troupeau.

On commença par voter, sur la proposition de M. Ber- "^'«te du décret 1 , , . • Borryer.

ryer, un décret amsi conçu :

« L'Assemblée nationale, réunie extraordinairement à la mairie du X' arrondissement,

« Vu l'article 68 de la Constitution, attendu que l'Assemblée est empêchée par la violence d'exercer son mandat,

« Décrète :

« Louis-Napoléon Bonaparte est déchu de ses fonctions de président de la République ;

« Les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance.

« Le pouvoir exécutif passe de plein droit à l'Assemblée nationale.

« Les juges de la haute-cour de justice sont tenus de se réunir immédiatement, sous peine de forfaiture, pour procéder au jugement du président de la République et de ses complices.

« En conséquence, il est enjoint à tous les fonctionnaires et dépositaires de l'autorité publique d'obéir à toutes réquisitions faites au nom de l'Assemblée, sous peine de forfaiture et de trahison.

« Fait et arrêté, à l'unanimité, en séance publique, le 2 décembre 1851. »

726 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1851.

Décembre Ce décret porte la signature de deux cent vingt-deux

membres, parmi lesquels on remarque MM. Antony Thouret, Gustave de Beaumont, Emile Leroux, Pascal Duprat, Tamisier, et Eugène Sue.

Cela était très bien; mais après? Il fallait une sanction à cet acte; sinon il était ridicule et voilà tout.

Au dire de M. Pascal Duprat, comme on le verra tout à l'heure, la sanction, c'était la révolution; seulement l'Assemblée législative n'était pas de taille à la décréter.

L'énergie des représentants réunis au X* arrondissement n'alla pas au delà de cet acte. Mais la loi était-elle une arme dont on pût se servir, alors qu'elle venait d'être prise à la gorge et étranglée par celui qui avait mission de la défendre.

Quelques cris de Vive la République! avaient bien accueilli l'adoption de ce premier décret, mais ils avaient été poussés par les douze ou quinze républicains présents à cette réunion, tous les autres représentants s'étaient contentés de crier Vive la Constitution! Vive la loi! Stipuler au nom de la loi, était certainement une chose dont l'impartiale histoire doit savoir gré à la réunion du X' arrondissement.

L'Assemblée rendit ensuite deux autres décrets. Par le premier, elle mettait en réquisition la 10'' légion de la garde nationale pour défendre le lieu de ses séances ; par le second, elle ordonnait à tous les directeurs de maisons d'arrêt de mettre en liberté les représentants du peuple qui avaient été arrêtés.

En ce moment le général Lauriston, colonel de la X" légion, annonça l'arrivée de la force armée. Ce fut alors que M. Pascal Duprat proposa à ses collègues d'envoyer des émissaires dans tous les faubourgs de Paris pour soulever le peuple. C'était le seul moyen de salut. La motion demeura sans écho.

M. de Morny, en apprenant la réunion des membres de la droite à la mairie du X* arrondissement, s'était écrié : « Ils se sont terrés, je les tiens. » Il les tenait en effet.

L'Assemblée venait d'adopter le décret par lequel elle ordonnait à tous les directeurs de maison de force ou d'arrêt de délivrer, sous peine de forfaiture, les représentants arrêtés ; ce décret avait été adopté à l'unanimité. Tout à coup le général Lauriston annonce que l'Assemblée n'est pas en lieu de sûreté. (( Les autorités municipales, dit-il, prétendent que nous avons forcé les portes et qu'elles ne peuvent pas laisser la mairie occupée par nous. Je sais que des agents de police sont allés prévenir les autorités, et que d'ici à peu de temps des forces imposantes nous forceront à évacuer la salle. »

En ce moment survient un représentant effaré qui s'écrie : « Dépêchons-nous, voici la force qui arrive! » Il était alors midi et demi. M. Antony Thouret entre et signe le décret de déchéance en disant : « Ceux qui ne signent pas sont des lâches. »

Cependant, à l'annonce de l'arrivée de la force armée, un profond silence s'était établi. Les membres du bureau étaient montés sur leurs sièges pour être vus de toute l'Assemblée et des chefs de la troupe. Il semblait que quelque chose d'héroïque allait se passer. Le président, M. Benoît d'Azy, engage ses collègues à ne proférer aucun mot, aucun cri à l'arrivée de la troupe.

Comme les soldats tardaient à pénétrer dans la salle où se tenaient les représentants du peuple, M. Antony Thouret demande que le président, au nom de l'Assemblée nationale, envoie une députation qui sommera la troupe de se retirer au nom du peuple. Cette proposition est accueillie par de vives approbations, et l'un des représentants, M. Canet, s'offre à faire partie de la députation; mais le président : « Soyez calmes, Messieurs,

Décembre

Résistance

passive de la

réunion.

Sommation à la réunion d'avoir à

se dissoudre.

728 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, axnée 1831.

Décembre notre devoir est de rester en séance et d'attendre. »

« Vous ne vous défendrez que par la révolution ! » s'écrie énergiquement M. Pascal Duprat. A quoi M. Berryer riposte que l'on se défendra par le droit. Et par la loi! ajoutent quelques membres. La révolution les épouvantait plus que le coup d'Etat.

M. Pascal Duprat insiste. Il fallait, suivant lui, envoyer des délégués dans toutes les parties de Paris et principalement dans les faubourgs ; faire savoir à la population que l'Assemblée était debout, que l'Assemblée avait dans la main toute la puissance du droit, et qu'au nom du droit elle faisait appel au peuple.

Pour lui, il ne voyait pas d'autre moyen de salut. Une vive agitation et de sourdes rumeurs accueillent cette énergique proposition. « On monte! on monte! » s'écrient alors plusieurs membres; le silence se rétablit aussitôt.

« Pas un mot, Messieurs, pas un mot, reprend le président Benoit d'Azy. C'est plus qu'une invitation, permettez-moi de dire que c'est un ordre. »

On vit alors apparaître un sergent de chasseurs à pied, suivi d'une dizaine d'hommes. « C'est un sergent qu'on nous envoie, » font amèrement observer plusieurs membres. Et le président, comme si la majesté de l'Assemblée se trouvait offensée : « Un sergent est le représentant de la force publique ! »

Une voix se fait ensuite entendre : « Si nous n'avons pas la force, ayons au moins la dignité. » C'était celle de M. de Falloux. « Nous aurons l'une et l'autre, » lui répond un de ses collègues.

Non, ils ne devaient avoir ni l'une ni l'autre. On voit de combien peu d'énergie était animée la majorité de cette Assemblée. C'est qu'elle n'avait pas en elle la foi républicaine. La moindre motion virile épouvantait la plupart de ces représentants dévoués aux idées rétrogrades. On verra tout à l'heure avec quelle docilité ils

AXiNÉE 18 Jl.

vont se laisser emmener comme un véritable troupeau. Aussi leur vaine tentative de résistance ne devait-elle avoir sur le peuple aucune inlhience.

Cependant le sergent et ses hommes avaient franchi la porte de la salle. M. Vitet, accompagné de MM. Grévy, Chapot, de Charencey et de cfuelques autres représentants, alla à sa rencontre, et lui demanda ce qu'il voulait.

Le sergent répondit qu'il exécutait les ordres qu'il avait reçus. Sur la demande du vice-président Vitet, il consentit à aller chercher le commandant de son bataillon.

Celui-ci étant arrivé, M. Vitet lui signifia le décret de l'Assemblée, et le somma de se retirer avec ses troupes, « Je ne suis qu un instrument, objecta le commandant, j'obéis. »

Comme M. Grévy lui répondait qu'il devait surtout obéissance à la Constitution et à l'article 68 de cette Constitution : « L'article 68 n'est pas fait pour moi, » répliqua-t-il.

L'article 68 déclarait le président de la République déchu de ses fonctions s'il violait ses serments et attentait à la représentation nationale.

Le commandant ajouta, du reste, qu'il allait en référer à ses supérieurs; il se retira donc, et, pendant quelques instants, l'Assemblée put reprendre le cours de sa séance.

Un nouveau décret fut rendu, sur la proposition de M. Berryer, qui chargeait l'armée de Paris de veiller à la défense de l'Assemblée nationale, et enjoignait au général Magnan, sous peine de forfaiture, de mettre les troupes à la disposition de l'Assemblée. C'étaient là encore de vaines paroles, ce n'était pas un acte. Le président Benoist d'Azy proposa à l'Assemblée d'investir le général Oudinot du commandement des troupes. Cette proposition donna lieu à quelques réclamations.

Décembre

Le général Oudinot est nommé par l'Assemblée commandant des troupes.

730 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Décembre M. Taiiiisier fit observer que le général ayant commandé l'expédition de Rome, sa nomination pourrait être fort mal vue du peuple. L'Assemblée, sans s'arrêter à cette considération, ratifia la proposition de son président. Le général Oudinot s'avança alors vers son collègue M. Tamisier, qui était capitaine d'artillerie, et il le pria de vouloir bien lui servir de chef d'état-major. M. Tamisier accepta, mais en déclarant hautement que c'était pour défendre la République.

En ce moment se présentait à la porte de la salle un officier de chasseurs à pied pour inviter de nouveau l'Assemblée à se dissoudre.

Le général Oudinot, accompagné de M. Tamisier, s'avança vers cet officier. M. Tamisier lui donna lecture du décret qui nommait le général Oudinot général en chef de l'armée de Paris.

« Nous sommes ici en vertu de la Constitution, dit le général à l'officier. Vous voyez que l'Assemblée vient de me nommer commandant en chef. Je suis le général Oudinot, vous devez reconnaître mon autorité, vous me devez obéissance. Si vous résistiez à mes ordres, vous encourriez les punitions les plus rigoureuses. Immédiatement vous seriez traduit devant les tribunaux. Je vous donne l'ordre de vous retirer. »

L'officier, un sous-lieutenant du 6" chasseurs de Vincennes, se retrancha derrière les ordres qu'il avait reçus, encouragé par deux sergents qui se tenaient à ses côtés. Comme le général intimait à ces derniers l'ordre de se taire, en leur disant qu'ils n'avaient pas le droit de parler à la place de leur chef: « Si, j'en ai le droit! » répliqua brusquement l'un d'eux. Voilà où en était la discipline, si chère aux fauteurs du coup d'Etat.

L'officier, quelque peu décontenancé, finit par déclarer qu'il attendrait les instructions du chef qui lui avait donné sa consigne. « C'est la seule chose que vous

ayez à faire, » lui dit le général Oudinot, et il rentra dans la salle, où les représentants étaient en proie à la plus vive anxiété. 11 était une heure un quart.

Tandis que le général Oudinot parlementait avec un sous-lieutenant et deux sous-officiers grossiers, M. Berryer haranguait le peuple par une des fenêtres de la mairie du X^ arrondissement. Il en appelait maintenant au patriotisme de cette multitude qu'il avait flétrie, et que, le 31 mai, il avait contribué à priver de ses droits électoraux. Peut-être eût-ce été l'occasion de lui rappeler que, lui aussi, ce jour-là, il avait violé la Constitution; mais la multitude, répandue sous les fenêtres de la mairie du X" arrondissement, accueillit ses paroles par des bravos, en faisant retentir l'air des cris de Vive la République! •

Cependant le dénouement approchait. En apprenant ce qui se passait à la mairie du X" arrondissement, le ministre de la guerre s'était empressé d'écrire au général Magnan ces lignes que l'histoire doit recueillir : « Il importe de prévenir ou de dissiper cette réunion, surtout si la 10° légion se montre hostile! Dans ce cas il faut agir avec énergie et ne pas ménager la 10* légion. Envoyez-y plus de troupes, si cela est nécessaire, même de la cavalerie et du canon. Il ne faut pas laisser commencer le combat par la garde nationale. »

Deux commissaires de police paraissent à l'entrée de la salle des séances, précisément à l'instant où deux chefs de bataillon de la 10" légion, MM. Balot et Guilbot, venaient se mettre à la disposition de l'Assemblée. L'un des deux commissaires, M. Lemoine-Tacherat, somme les représentants de se retirer. Pour toute réponse le président lui fait donner lecture de l'article 68 de la Constitution et du décret de déchéance prononcé par l'Assemblée.

Le commissaire insiste, il prévient l'Assemblée que

Décembre

M. Berryer et la multitude.

La réunion est dispersée.

prisonnière.

732 HISTOIRE DE LA. SECOxNDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

l'autorité militaire, souveraine en ce moment, a des ordres qu'elle fera exécuter. Le second commissaire — il se nommait Barlet — prenant la parole à son tour, enjoint brutalement aux députés de se disperser sans plus attendre.

Au milieu des murmures soulevés par ces paroles insolemment dites, survient un officier qui donne lecture de l'ordre suivant :

« Commandant, en conséquence des ordres du ministre de la guerre., faites occuper immédiatement la mairie du X° arrondissement, et faites arrêter, s'il est nécessaire, les représentants qui n'obéiraient pas surle-champ à l'injonction de se séparer. » Cet ordre était signé Magnan.

Des exclamations indignées retentissent : « Eh bien ! qu'on nous arrête! » s'écrient quelques membres.

Un autre officier arrive, porteur d'un nouvel ordre qui prescrit à l'autorité militaire de laisser sortir les représentants qui n'opposeraient aucune résistance, et de conduire les autres à la prison de Mazas, avec tous les égards possibles.

De toutes parts on crie : « Tous à Mazas ! »

Le général Oudinot fait vainement appel au patriotisme de cet officier. Celui-ci a reçu des ordres, il doit les exécuter. Des chasseurs envahissent la salle des séances et se mettent en devoir de pousser les représentants dehors.

Le général Forey, s'étant présenté sur ces entrefaites, le général Oudinot lui donne connaissance du décret de l'Assemblée, le général répond qu'il ne doit obéir qu'au pouvoir exécutif.

Alors retentissent de nouveau les cris : « A Mazas ! » poussés par les représentants. Et bientôt deux cent vingt membres de l'Assemblée se rendaient à la caserne du quai d'Orsay entre deux rangées de soldats, en

attendant qu'on les jetât à Mazas. Il était un peu plus Décembre de trois heures. *^^''

Les membres de la réunion de la mairie du X" arrondissement avaient perdu en vaines paroles cinq heures qu'il eût été bien plus utile d'employer en actes. Un peu plus tard arrivèrent encore quelques représentants attardés, qui, réflexion faite, s'étaient décidés à venir partager la fortune de leurs collègues. Je citerai parmi eux MM. Bixio, Pierre Lefranc et Valette. C'était beaucoup plus commode que d'affronter les dangers de la place publique.

M. Valette était professeur à l'Ecole de droit. Aux Le professeur agents qui hésitaient à le recevoir, il dit : « J'ai un double titre à être arrêté : je suis représentant et professeur de droit. »

Ces paroles, qui eussent été héroïques, prononcées sur la barricade où devait mourir Baudin, perdaient singulièrement de leur valeur, alors que les prisonniers de la caserne d'Orsay savaient fort bien que, suivant une parole du lieutenant de M. Magnan, ils seraient conduits à la prison de Mazas « avec tous les égards possibles ». C'était de l'héroïsme à bon marché.

Le comte Mole, qui, sous le premier Empire, avait dû à une sorte de panégyrique du despotisme la faveur dont, tout jeune, il avait été l'objet de la part du gouvernement impérial, n'avait pu rejoindre ses amis à la mairie du X" arrondissement. Il protesta par une lettre adressée aux journaux, contre la dispersion de l'Assemblée nationale. Le Journal des Débats seul accueillit cette honorable protestation, qui n'eût, du reste, aucune suite fâcheuse pour son auteur.

Les républicains avancés de la gauche entendaient autrement l'héroïsme. On les verra tout à l'heure à l'œuvre. Et peut-être, si la majorité royaliste réunie à la mairie du X* arrondissement eût joint ses efforts

Décembre

Protestations platoniques de la haate-conr de justice et du conseil d'État.

734 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1851.

aux leurs, le dénouement du coup d'Etat aurait-il été tout autre.

M. Dufaure avait bien déclaré, au milieu des acclamations des membres de la droite, que s'il fallait succomber devant la force brutale, l'histoire leur tiendrait compte de ce que, jusqu'au dernier moment, ils avaient résisté par tous les moyens en leur pouvoir; mais c'était en vérité monter un peu trop facilement au Capitole.

Une autre protestation légale fut l'inoffensive démonstration de la haute-cour de justice.

Aux termes de la Constitution, cette haute-cour devait se réunir pour connaître des faits de forfaiture du président de la République. Elle se réunit, en effet, dans une des salles de la cour de cassation, et se borna à se constituer. Elle désigna, pour faire fonction de procureur général, M. Renouard, conseiller à la cour de cassation, et s'ajourna au lendemain midi pour la continuation de ses opérations. Etaient présents : M. Hardouin, président ; MM. Pataille, Delapalme, Moreau, Cauchy, juges; Quénaud, Grandet, suppléants, et Bernard, greffier en chef.

Vers cinq heures, trois commissaires de police, accompagnés de quelques gardes républicains, envahirent la salle où se trouvaient ces magistrats, et ils les sommèrent de se séparer sur-le-champ, sous peine d'être dispersés par la force. Les membres de la hautecour obtempérèrent à cette invitation avec la plus parfaite docilité. Cependant ils se réunirent encore le lendemain à midi, fort secrètement, au palais de justice; M. Renouard déclara qu'il acceptait les fonctions de procureur général; puis, cela fait, la haute-cour s'ajourna indéfiniment, vu la continuation des obstacles matériels qui s'opposaient à l'exécution du mandat dont elle était revêtue par la Constitution.

Que le lecteur se rassure, du reste, sur le sort de ces

ANNtE 1851.

magistrats de la haute-cour. Aucun désagrément ne s'ensuivit pour eux de leur innocente démonstration. Ils conservèrent leurs sièges à la cour de cassation, et ils ne furent pas des derniers à se prosterner devant le coup d'État victorieux.

Le conseil d'Etat, ou, du moins une petite partie de ses membres, s'associa également à ces semblants de résistance légale, par une protestation que signèrent MjVI. Bethmont, de Cormenin, Bureaux dePuzy, Vivien, Charton, Cuvier, de Renneville, Horace Say, Boulatignier, Gauthier de Rumilly-, de Jouvencel, Dunoyer, Carteret, Boucherie-Lefer, Rivet, Bouvet, et Pons (de l'Hérault). Protestation sans grande portée d'ailleurs, et dont plusieurs des signataires devaient figurer dans le futur conseil d'Etat impérial.

Ce n'était pas avec ces démonstrations enfantines qu'on pouvait remuer les pavés. Une réunion de journalistes républicains se tint rue du Croissant, dans les bureaux du Siècle^ mais sans résultat. Lorsque les journalistes de 1830 rédigèrent contre la violation de la Charte, qui avait été beaucoup moins violée que la Constitution de 1848, la fameuse protestation que l'on connaît (1), ils exposaient certainement, en toute connaissance de cause, leur fortune et peut-être leur vie ; il s'en faut de beaucoup que les journalistes de 1851 aient apporté à la résistance le même dévouement et la même énergie.

Ils se trouvaient une cinquantaine, réunis dans le cabinet du rédacteur en chef du Siècle^ occupés à la rédaction d'une protestation, quand survint M. Emile de Girardin. Il y avait autre chose à faire qu'une stérile protestation, suivant le directeur de la Presse^ c'était de marcher sur la Bourse et de la fermer. Aucun des assistants n'ayant

Décembre

La protestation des journalisteâ.

(1) Voyez notre Histoire de la Restauration.

Décembre

Promenade

militaire du

président.

736 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

paru se ranger à son avis, M. de Girardin se retira en jetant un regard dédaigneux sur ses confrères en journalisme, qui péroraient au lieu d'agir. La réunion n'enfanta qu'une protestation illusoire qui ne fut môme pas imprimée.

A cette heure la force pouvait seule répondre à la force. Et Paris semblait toujours engourdi.

Le président voulut se rendre compte par lui-même de la situation de la ville. Il sortit, une première fois, vers dix heures et demie du matin, accompagné de ses aides de camp et officiers d'ordonnance, des généraux de Saint-Arnaud, Magnan, Wast-Vimeux, Le Pays de Bourjolly, deFlahault, du roi Jérôme et d'un certain nombre de personnages plus ou moins connus. Parmi ces derniers se trouvait, en grand uniforme, le maréchal espagnol Narvaez, un de ceux qui lui avaient prêté de l'argent. Son cousin. Napoléon Bonaparte, ne figurait pas dans le cortège; il avait pris parti coatre le coup d'Etat, et devait avoir, à ce propos, des démêlés fort vifs, aux Invalides, avec le roi Jérôme, son père.

M. Louis Bonaparte était sorti de l'Elysée par la grille du jardin ; il avait traversé les Tuileries, le Carrousel et il était rentré par le faubourg Saint-Honoré. Au moment où le prince était arrivé sur la place de la Concorde, le général de Cotte s'était porté vers lui aux cris de Vive f empereur! Le vieux Jérôme trouva que c'était aller un peu trop vite en besogne. Quand on fut dans les Tuileries, à la hauteur du grand bassin, il se pencha vers son neveu et lui dit tout bas : « Louis, tu vas trop vite ; crois-moi, n'entre pas encore au château. » C'est du moins ce qu'a raconté un de ses confidents, digne de foi. M. Louis Bonaparte se rendit à ce sage avis.

Le soir, vers quatre heures, il sortit de nouveau pour passer en revue les troupes massées autour de son palais. Ces deux promenades ne semblent pas lui avoir

donné beaucoup de satisfaction. Les troupes, animées par de fortes distributions de vivres et de vin, l'avaient bien salué de leurs acclamations, mais la population l'avait accueilli par un silence glacial et dédaigneux, et plus d'un cri mal sonnant de Vive la Constitution! Vive la République ! avait retenti à son oreille. Aussi prit-il le parti de se tenir tranquille momentanément, et, jusqu'à la fin des événements, il ne quitta plus l'Elysée.

Du reste, aucune résistance matérielle ne se dessinait encore. Dans la journée, vers midi, comme on l'a vu, une réunion de représentants républicains avait eu lieu chez M. Coppens, rue Blanche. Là, Victor Hugo avait rédigé à la hâte un pressant appel au peuple, l'invitant à se lever pour châtier le président rebelle. « Que le peuple fasse son devoir, les représentants républicains marcheront à sa tète! »

Vingt et un représentants, MM. Michel (de Bourges), Schœlcher, Leydet, Mathieu (de la Drôme), Lasteyras, Brives, Breymand, Joigneaux, Chauffour, Cassai, Gilland, Jules Favre, Victor Hugo, Emmanuel Arago, Madier de Montjau, Mathé, Signard, Ronjat (de l'Isère), Viguier, Eugène Suc, de Flotte, avaient signé cet énergique appel. En se séparant, ils étaient convenus de se rejoindre vers deux heures au boulevard du Temple ; il leur avait été impossible de s'y réunir.

Cependant Michel (de Bourges) avait pu haranguer le peuple par une fenêtre du restaurant Bonv^alet; mais la maison n'avait pas tardé à être envahie par une nuée d'agents de police, et il s'était échappé à grand'peine.

Vers huit heures du soir, les députés de la gauche parvinrent à se rassembler, au nombre de soixante environ, chez un républicain éprouvé, Frédéric Cournet, qui demeurait quai de Jemmapes. On délibéra longtemps sur la ligne de conduite à adopter. Fallait-il continuer à en appeler aux armes? Des impressions recueillies par

Réunions

diverses des

députés de la

gauche.

Décembre

Démonstration militaire sur les boulevards.

738 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

les divers membres de la réunion, il résultait que les ouvriers se souciaient fort peu de se battre. Ils se rappelaient les deux mois de juin 1848 et 1849, les proscriptions dont ils avaient été victimes. Pourquoi donc prendraient-ils les armes pour une Assemblée qui les avait décimés, désarmés et dépouillés de leurs droits électoraux? « Le suffrage universel est rétabli, disaientils, nous voterons. »

Oui, mais le vote ne serait pas sérieux; chacun le pressentait d'avance. Il importait donc d'éclairer le peuple là-dessus. Et puis, fallait-il laisser égorger la République sans la disputer aux assassins, sans leur imprimer sur le front une tache de sang indélébile? Les représentants républicains ne le crurent pas. Ils résolurent de tenter un suprême effort pour soulever les masses, et, après avoir constitué un comité de résistance, ils se séparèrent en se promettant de donner le lendemain le signal de la lutte. Une grande agitation régnait dans la ville ; mais la population était relativement calme. Les masses bourgeoises témoignaient surtout d'une certaine irritation, et leur hostilité se traduisait en cris irrévérencieux pour le président.

Une grande démonstration militaire eut lieu au déclin du jour. La division de cavalerie du général Korte, composée de deux régiments de carabiniers et des 6^ et T cuirassiers, qui étaient venus de Versailles dans la matinée, remonta les boulevards en colonne serrée, balayant tout devant elle.

La division croyait avoir affaire à des insurgés. En effet, la veille au soir, le général de Saint-Arnaud, fort lié avec un des généraux de brigade de cette division, le général d'Allonville, craignant que celui-ci ne couchât à Paris, et ne voulant cependant pas trahir le secret du coup d'Etat, lui avait dit, dans les salons de l'Elysée, qu'il y aurait le lendemain une manifestation

socialiste, et il l'avait fort engagé à retourner à Versailles, ajoutant qu'il pourrait bien recevoir l'ordre de monter à cheval de bonne heure. « Il n'y avait que Saint- Arnaud pour imaginer une pareille histoire, » remarque l'écrivain militaire à qui j'emprunte ce détail assez caractéristique.

Des milliers de curieux garnissaient les bas-côtés du boulevard. Les cris réitérés de Vive la Constitution! Vive la République! saluèrent les troupes à leur passage. Aces cris se mêlaient ceux de A bas Souloiique! allusion au grotesque empereur d'Haïti, que ne comprenaient guère les soldats. Des groupes se promenaient en psalmodiant, sur l'air des lampions, le surnom de Badinguet donné à M. Louis Bonaparte.

A onze heures du soir, toutes les troupes étaient rentrées dans leurs quartiers ; le général Magnan ne voulait pas fatiguer son monde.

Ainsi se termina la journée du 2 décembre. Le coup d'Etat avait pleinement réussi, administrativement; mais il était loin, bien loin d'être accepté par la population ; et plus d'un des conjurés, malgré les forces redoutables dont disposait le président, commençait à concevoir des doutes sur le succès final. Néanmoins le dîner fut des plus gais, paraît-il, à l'Elysée. Quel trouble pouvait altérer la sérénité de gens dont la conscience était morte?

Aux Invalides, au contraire, le dîner fut des plus sombres. Le prince Napoléon était furieux contre son père, et il lui reprocha amèrement d'avoir figuré dans le cortège du traître. Au dessert un véritable orage éclata; le prince ayant déclaré que les officiers faisaient le métier d'agents de police, le colonel Dumas, premier aide de camp du gouverneur, et les autres officiers de son entourage, voulaient donner leur démission. Il fallut toute l'insistance du vieux roi pour qu'ils consentissent à demeurer auprès de lui.

Décembre

A bas Soulouque

L'attitude du

prince

Napoléon.

Décembre

Journée du 3 Décembre.

LacommissioD consultative.

740 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, axxée 1851.

La journée du 3 décembre commença tristement. Le temps était sombre et froid.

Dès le matin, les troupes reprirent leurs positions de la veille. Il y eut même un déploiement de forces un peu plus considérable. La veille au soir, en effet, le préfet de police avait annoncé au général Magnan que les sections socialistes s'étaient organisées, et que des barricades devaient s'élever dans les faubourgs du Temple, Saint-Marceau et Saint-Antoine. Rien de cela n'était vrai.

M. de Maupas, qui montra dans toutes ces circonstances une pusillanimité rare et des frayeurs d'enfant, semblait obsédé par des fantômes. N'écrivit-il pas au général de Saint- Arnaud que le 44" de ligne s'était rangé du côté du peuple ? Plût à Dieu qu'il eut dit vrai, cette fois !

Quoi qu'il en soit, l'autorité militaire redoubla de précautions. La division du général Levasseur, formée des brigades des généraux Herbillon, Marulaz et de Courtigis, s'échelonna de l'Hôtel-de-Ville à la barrière du Trône, en prenant pour centre la place de la Bastille.

Paris, en s'éveillant, le 3 décembre, apprit par le Moniteur qu'une commission dite consultative avait été instituée par le président. Cette commission, comprenant quatre-vingts noms, était composée, en grande partie, de membres de l'ancienne majorité législative. Aussi ne manqua-t-on pas de remarquer qu'il était assez singulier de former un conseil d'hommes qui avaient mutilé le suffrage universel, au moment où l'on en promettait le rétablissement.

« C'était, dit le docteur Véron, une première liste de candidats aux places et aux honneurs. Le nombre de ces dévoués et de ces courageux du lendemain grossit de jour en jour, en raison des certitudes croissantes d'une complète victoire du prince Louis-Napoléon. Quelques-uns, après avoir sollicité, la veille, l'honneur d'être

inscrits sur cette liste, écrivaient, le lendemain, au ministre pour que leurs noms en fussent rayés, puis demandaient qu'ils y fussent rétablis, suivant les nouvelles et les agitations de la journée. » M. Léon Faucher, l'ancien ministre, l'ancien complice de M. Louis Bonaparte, figurait sur cette liste, sans avoir été consulté. Il honora du moins la fin de sa carrière politique en protestant avec indignation contre l'abus fait de son nom.

On apprit aussi, par des affiches apposées dès le matin dans les rues, que le ministère définitif du coup d'État était constitué. MM. de Morny et de Saint-Arnaud restaient, l'un à l'intérieur, l'autre à la guerre; M. Achille Fould était chargé des finances; M. Ducos, do la marine; M. de Turgot, des afi'aires étrangères ; M. Magne, des travaux publics; M. Lefèvre-Duruflé avait l'agriculture et le commerce; M. Fortoul, l'instruction publique, qu'il convoitait depuis longtemps, et M. Rouher, la justice. Les ministres n'étaient plus désormais que des commis inféodés aux caprices et au bon plaisir de M. Louis Bonaparte. Aussi ces noms furent-ils accueillis avec la plus entière indifférence.

Cependant les représentants républicains se disposaient à agir. Pendant la nuit on avait affiché la proclamation suivante, écrite à la main : « La Constitution est confiée à la garde et au patriotisme de tous les Français. Louis-Napoléon est mis hors la loi ; l'état de siège est aboli; le suffrage universel est rétabli. Vive la République ! Aux armes ! » Cette proclamation était signée Victor Hugo, pour la Montagne réunie.

Quelques citoyens ardents s'étaient adjoints aux reprétants afin de pousser le peuple à l'insurrection. Je citerai parmi eux MM. Auguste Desmoulins, typographe, Gustave Naquet, qui, réfugié à Londres, était accouru, à la première nouvelle du coup d'Etat, pour le combattre, Nétré et Boquet. Ils parvinrent à faire imprimer et affi-

Décembre

Le ministère du coup d'État.

Nouvel appel

à la résistance

armée.

742 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, annék 1851.

DÉCEMBRE cher, au nom du comité central des corporations, une 1851. adresse énergique aux ouvriers,

« Citoyens et compagnons, y était-il dit, le pacte social est brisé !

« Une majorité royaliste, de concert avec Louis Napoléon, a violé la Constitution le 31 mai 1850;

« Malgré la grandeur de cet outrage, nous attendions, pour en obtenir l'éclatante réparation, Télection générale de 1852. Mais hier, celui qui fut le président de la République a effacé cette date solennelle.

« Sous prétexte de restituer au peuple un droit que nul ne peut lui ravir, il veut en réalité le placer sous une dictature militaire. Nous ne serons pas dupes de cette ruse grossière.

« Comment pourrions-nous croire à la sincérité et au désintéressement de M. Louis Bonaparte...?

« Mensonge, hypocrisie, parjure, telle est la politique de cet usurpateur.

(( Citoyens et compagnons, Louis-Napoléon s'est mis hors la loi. La majorité de l'Assemblée, cette majorité qui a porté la main sur le suffrage universel, est dissoute.

« Seule, la minorité garde une autorité légitime. Rallions-nous autour de cette minorité. »

Les rédacteurs de cette proclamation montraient jusqu'à l'évidence tout ce qu'il y avait de mensonge et d'hypocrisie dans l'acte présidentiel, et mettaient complètement à nu le parjure. Ils engageaient vivement le peuple à se rallier autour des représentants républicains, et à délivrer ceux qui avaient été arrêtés, fermement convaincus qu'à l'ombre du drapeau populaire on aurait facilement raison du nouveau César et de ses prétoriens.

Cette proclamation, lue à haute voix dans les quartiers populeux par des hommes dévoués, les paroles enflammées des principaux membres de la Montagne,

finirent par avoir raison de l'inertie populaire. Quelques barricades se dressèrent çà et là.

Un certain nombre de représentants s'étaient réunis, dès huit heures du matin, à la salle Roysin, au faubourg- Saint- Antoine. MM. Baudin, Bruckner, Charamaule, Esquiros, Schœlcher, Malardier, de Flotte, Madier de Montjau, et d'autres encore, assistaient à cette réunion, où figuraient aussi Bastide, l'ancien ministre des affaires étrangères, Frédéric Cournet, Xavier Durrieu, Maillard, Kessler et Watripon. Il avait été définitivement arrêté qu'on défendrait la Constitution par les armes. Tous étaient sortis delà pour encourager le peuple et prendre la direction de la résistance.

En remontant la grande rue du faubourg, les représentants rencontrèrent une dizaine d'omnibus chargés des membres de la majorité de l'iVssemblée nationale que l'on conduisait au fort de Vincennes sous l'escorte de quelques lanciers. Une partie des députés arrêtés la veille à la mairie du X" arrondissement avaient été transférés pendant la nuit, les uns à Vincennes, les autres à Mazas ; quelques-uns avaient déjà été relâchés.

La première pensée des représentants républicains fut de délivrer leurs collègues. Déjà le représentant Malardier et Frédéric Cournet s'étaient jetés à la tête des chevaux. Mais aussitôt des têtes effarées parurent aux portières des omnibus. Ces prisonniers volontaires supplièrent le peuple de ne pas les délivrer. « Il n'y a rien à faire avec ces gens-là! » s'écria Cournet. La foule, de dédain, laissa le convoi continuer sa route, et ces membres de la majorité purent aller gémir héroïquement sur la paille des cachots de Vincennes.

N"avais-je pas raison de dire, en racontant comment ils avaient demandé tous à être conduits à Mazas, que c'était là un moyen commode d'éviter les dangers de la place publique ?

Décembre

La réunion de la salle Roysin.

Représentants conduits à Vincennes.

Décembre

Mort du

représentaut

Baudin.

744 HISTOIRE DE L.\ SECONDE RÉPUBLIQUE, année 18Ô1.

Tandis que ces députés de la droite allaient, volontairement, on peut le dire, se mettre à l'abri dans une prison d'Etat, les représentants montagnards se disposaient à combattre et à mourir pour la défense des lois et le salut de la République.

A la voix de ces derniers, un certain nombre d'ouvriers s'émurent, mais pas beaucoup. Une centaine d'hommes, tout au plus, vinrent se ranger autour d'eux. C'en était assez pour commencer le combat. Qui sait si du sang des premières victimes ne naîtraient pas des milliers de vengeurs?

Une barricade est construite à la hâte à l'angle de la rue Sainte-Marguerite ; un omnibus et une grosse charrette, dont on détela les chevaux, deux petites voitures, quelques pavés réunis à la hâte, en firent les frais. On n'avait pas d'armes. Une douzaine de fusils, pris au poste de la rue de JVIontreuil, vers le milieu du faubourg, servent à armer les rares défenseurs de cette barricade improvisée.

Tout à coup, on annonce l'arrivée de la troupe. Trois compagnies du 49" léger, détachées de la brigade Marulaz, s'avançaient au pas de course sous les ordres du commandant Pujol. A cette vue, les représentants, ceints de leurs écharpes, s'élancent sur la barricade. Ils étaient huit, les autres s'étant dispersés dans le faubourg pour prêcher l'insurrection : c'étaient MM. Schœlcher, Dulac, de Flotte, Brillier, Maigne, Bruckner, Malardier, et le docteur Alphonse Baudin, représentant du département de l'Ain. Du haut de la barricade, ils appelaient encore aux armes quelques ouvriers qui les regardaient tranquillement faire.

« Est-ce que vous croyez, dit l'un de ceux-ci, que nous avons envie de nous faire tuer pour vous conserver vos vingt-cinq francs ?

— Restez là encore un instant, mon ami, répondit

AXXÉE 1851. CHAPITRE DOUZIÈME. 745

Baudin, et vous verrez comment on meurt pour vingt- décembre

cinq trancs.»

La troupe avait ralenti le pas en approchant de la barricade. Quand elle fut à portée delà voix, M. Schœlcher et plusieurs de ses collègues descendirent pour aller à sa rencontre. M. Schœlcher recommanda noblement à ses compagnons d'armes de ne pas tirer avant qu'ils eussent eux-mêmes essuyé le feu des soldats. « Vous nous vengerez si l'on nous tue ! » dit-il. S'avançant alors vers le capitaine Petit, il le conjura de se joindre aux défenseurs de la liberté, et de se réunir à eux pour faire respecter la loi du pays.

« Laissez-moi, répondit le capitaine, je ne puis vous entendre ; j'obéis à mes chefs, j'ai des ordres, retirezvous ou je fais tirer.

— Vous pouvez nous tuer, répliqua Schœlcher, nous ne reculerons pas. Vive la République! Vive la Constitution !

— En avant ! » cria le capitaine, et la troupe, sans s'occuper davantage des représentants, s'élance au pas de course sur la barricade.

Déjà les premiers rangs avaient dépassé les représentants du peuple quand un fourrier couche en joue M. Bruckner. Il ne tira point pourtant, et releva même son arme, sur une observation ferme et digne de Bruckner. Mais, dans le brusque mouvement qu'il fit, le coup partit inopinément.

Un des défenseurs de la barricade, croyant à une attaque de la part de la troupe, fit feu, et tua un soldat d'une balle dans la tête. La troupe riposta aussitôt par une décharge générale. Le représentant Baudin, qui était resté debout sur la barricade, à l'extrémité de droite, tomba foudroyé. Trois balles lui avaient fracassé le crâne. Un jeune ouvrier fut également renversé à ses côtés ; mais il n'était que blessé et fut sauvé

Décembre

Inertie populaire.

746 HISTOIRE DE Lk SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

par un des combattants de la barricade, le citoyen Rurin. Ainsi, dès lors, la République avait ses martyrs ; le sang de Baudin ne devait pas être inutile à sa cause.

Le général Levasseur, en apprenant cet événement, s'était empressé d'écrire au général Magnan : « Tout porte à croire que la mort du représentant Baudin produira un excellent effet, et que l'appel aux armes ne trouvera pas d'écho. »

L'attitude du faubourg Saint- Antoine était bien de nature, en efFet, à accréditer cette croyance. Les représentants restés debout essayèrent, après Iîj mort de leur ami et le passage de la troupe, de continuer leur propagande ; ce fut en vain. On les sakmit des portes et des fenêtres, on agitait sur leur passage les casquettes et les chapeaux, on criait avec eux : Vive la République ! mais c'était tout. Le peuple du grand faubourg semblait avoir abdiqué.

De guerre lasse, ils revinrent au centre de la ville, où la résistance paraissait prendre des proportions plus sérieuses. Des barricades s'élevaient, rue du Temple, rue de Rambuteau, rue Quincampoix, dans tout le quartier Saint-Martin. Mais ces barricades, hâtivement construites, étaient à peine gardées par quelques hommes résolus.

Ce ne furent certes pas les tentatives généreuses qui manquèrent pour soulever la population. Nombre de représentants, parmi lesquels je citerai Victor Hugo, s'étaient joints aux représentants que j'ai déjà nommés, et s'épuisaient en efforts pour organiser la résistance.

Le représentant de Flotte sur la rive gauche, MM. Madier de Montjau et l'ancien ministre Bastide à Belleville s'eff'orçaient de soulever le peuple.

Un appel aux armes, qu'on était parvenu à faire imprimer à un assez grand nombre d'exemplaires, avait été affiché çà et là.

« La République, attaquée par celui qui lui avait juré fidélité, doit se défendre et punir les traîtres.

« A la voix de ses représentants fidèles le faubourg Saint-Antoine s'est levé et combat.

« Les départements n'attendent qu'un signal, et il est donné.

« Debout tous ceux qui veulent vivre et mourir libres! »

Quelques hommes se levèrent bien à ces fières paroles ; mais ce fut l'exception. Le peuple, je le répète, semblait avoir abdiqué.

Les frayeurs étranges du préfet de police donnèrent à penser à l'autorité militaire que la résistance était organisée sur un pied formidable. Les bruits les plus absurdes, les nouvelles les plus invraisemblables, trouvaient en M. de Maupas un auditeur crédule. Tantôt il annonçait que les troupes faiblissaient, faute de vivres ; tantôt que Ledru-Rollin était au faubourg Saint- Antoine; que les patriotes rouennais marchaient sur Paris, et que le prince de Joinville avait débarqué à Cherbourg, Il écrivait à M. de Morny que les feux de peloton étaient nourris vers la rue Bourg-l'Abbé. Le ministre de l'intérieur envoya cette dépêche à M. de Saint-Arnaud, après avoir écrit en marge, à l'encre rouge : « Il n'y a pas eu de feux de peloton, et surtout de feux nourris. »

La vérité est que, dans la journée du 3 décembre, il n'y eut guère, à part l'affaire du matin au faubourg Saint- Antoine, qu'une escarmouche à la nuit tombante, dans la rue Beaubourg. M. de Morhy, qui fut véritablement l'homme de tête du coup d'État, ne voulait pas qu'on engageât les troupes dans des attaques partielles. C'était, selon lui, le moyen de les fatiguer et de les décourager. Il fallait laisser ceux qu'il appelait les insurgés élever des barricades sérieuses pour les écraser

Décembre

Les frayeurs

du préfet de

police.

M. de Morny

décrète la

terreur.

748 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Décembre et les détruire ensuite. « Il n'y a, écrivait-il au général '^^'' Magnan, qu'avec une abstention entière, en cernant un quartier et le prenant par la famine, ou en l'envahissant par la terreur, qu'on fera la guerre de ville. » Paroles cruelles, que nous n'allons pas tarder à voir mettre à exécution.

Le ministre de la guerre ne demeurait pas en reste avec son collègue de l'intérieur. Dans l'après-midi du 3 décembre, la proclamation suivante, signée de M. de Saint-iVrnaud, était affichée sur les murs de Paris :

Arrêté « Habitants de Paris,

sauvage du ^^ j^^^ ennemis de l'ordre et de la société ont en^aeré

ministre de la on

guerre. la lutte. Ce n'est pas contre le gouvernement, contre l'élu de la nation qu'ils combattent, mais ils veulent le pillage et la destruction.

« Que les bons citoyens s'unissent au nom de la société et des familles menacées.

« Restez calmes, habitants de Paris! pas de curieux inutiles dans les rues ; ils gênent les mouvements des braves soldats qui vous protègent de leurs baïonnettes.

« Pour moi, vous me trouverez toujours inébranlable dans la volonté de vous défendre et de maintenir l'ordre.

« Le ministre de la guerre,

« Vu la loi sur l'état de siège ;

« Arrête :

« Tout individu pris construisant ou défendant une barricade ou les armes à la main sera fusillé. »

Ainsi les nobles et courageux citoyens qui poussaient le peuple à la résistance et l'exhortaient à se lever pour la défense des lois, qui faisaient de leurs corps un dernier rempart à la Constitution violée, et qui, comme Baudin, offraient leur sang pour le salut de la Repu-

blique trahie, les Schœlcher, les Victor Hugo, les Dulac, les Bruckner, les de Flotte, et tant d'autres, dont les noms devraient être gravés sur Tairain, voulaient, au dire du soldat félon qui dirigeait le ministère de la guerre, le pillage et la destruction!

Et les complices de M. Louis Bonaparte n'étaient pas seulement des calomniateurs, c'étaient des assassins. Jamais, jusqu'alors, dans nos guerres civiles, un ordre aussi barbare n'était émané de l'autorité militaire. On avait bien vu, dans nos guerres de rues, des soldats furieux fusiller des prisonniers désarmés ; mais cela s'était fait spontanément, exceptionnellement.

Il était réservé aux hommes du 2 décembre, à ces révoltés contre la loi de leur pays, de déshonorer même le crime. L'ordre froidement délibéré du général de Saint-Arnaud fut exécuté à la lettre. Dès le soir même, à l'affaire de la rue Beaubourg, un certain nombre de ceux qui avaient concouru à la construction et à la défense des barricades furent passés par les armes.

Et ces assassinats se répétèrent en divers endroits. Jamais les lois de l'humanité n'avaient été plus outrageusement violées.

L'Histoire, cette vengeresse des opprimés, ne saurait avoir assez de sévérités et de flétrissures pour de tels actes, que la raison d'Etat ou la suprême loi du salut du peuple est impuissante à justifier.

L'arrêté sauvage du ministre de la guerre excita le dédain et l'indignation sans glacer les courages de ceux qui avaient entrepris de défendre la loi. Plusieurs réunions républicaines se tinrent dans la soirée, et il y fut décidé qu'on prendrait une part active à la résistance à main armée.

Cent quatre-vingt-deux représentants de la gauche signèrent chez M. Marie une déclaration par laquelle

Décembre

Réunions républicaines

chez MM. Marie et

Laadrin.

750 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851

Décembre M. Louis Bonaparte était déchu de ses fonctions de 1861. président de la République. Tout citoyen ou fonctionnaire public était tenu de lui refuser obéissance sous peine de complicité. L'arrêt qu'on supposait avoir été rendu la veille par la haute-cour de justice, et par lequel Louis Bonaparte aurait été prévenu du crime de haute trahison, devait être publié sur-le-champ, et il était enjoint à toutes les autorités civiles et militaires de prêter main forte à l'exécution dudit arrêt.

Malheureusement tous les fonctionnaires publics, toutes les autorités civiles et militaires étaient, d'une façon plus ou moins consciente, complices du coup d'Etat; la voix de l'intérêt personnel parlait chez eux beaucoup plus haut que celle du devoir austère.

Cette déclaration, fort honorable, ne pouvait avoir de sanction, qu'autant que le peuple entier se lèverait pour la soutenir. Or, à part quelques centaines de républicains déterminés, on ne bougea guère, tant l'Assemblée législative, par ses procédés réactionnaires, avait exaspéré les masses. Le peuple ne se souciait pas de se faire tuer pour elle ; et ce fut en vain que quelques-uns des signataires coururent héroïquement au-devant de la mort, comme Gaston Dussoubs, pour stimuler l'ardeur révolutionnaire des ouvriers.

Une autre réunion eut lieu vers cinq heures chez M. Landrin, ancien procureur de la République à Paris du temps du gouvernement provisoire et de la Commission executive, réunion à laquelle assistèrent une quarantaine de représentants de la Montagne. Parmi ceux-ci on remarquait M. Emile de Girardin et M. Napoléon Bonaparte. Ce dernier, depuis deux jours, avait refusé de se montrer à l'Elysée. Il avait quelque peu parcouru les faubourgs, et, aux Invalides, à la table de son père, il s'était, comme on l'a vu, montré l'adversaire déclaré de son cousin. — « Napoléon, disait le

soir, dans son salon, le roi Jérôme, n'est pas un sauteur comme Canino et Pierre. Il n'a pas été à l'Elysée. » Le vieux roi, qui avait suivi son neveu, ne semblait pas trop mécontent de l'attitude de son fils. Mais patience, Napoléon ne sera ni plus ni moins scrupuleux que ses cousins.

Dans cette réunion chez M. Landrin, où sa présence avait été d'ailleurs assez mal vue, il flétrit énergiquement le crime de son cousin ; mais il déclara que, dans sa pensée, une protestation écrite, venant de l'Assemblée législative, du conseil d'Ltat, de la magistrature et de la presse, était suffisante ; que cette protestation serait unanime et éclairerait la France. C'était ime pure illusion. Quant à M. de Girardin, qui, ne croyait pas non plus à la possibilité de l'emporter de haute lutte, il aurait voulu que l'on organisât une grève générale pour précipiter le président dans le vide. Ce moyen eût été excellent à coup sûr, si l'on avait pu s'entendre ; mais là était la difficulté. Toutes les grandes administrations, la magistrature, se tenaient sur la réserve, n'attendant, pour se jeter entre les bras du président, que l'heure de son triomphe.

Faire glisser le coup d'État dans le sang était le seul moyen d'en avoir raison ; seulement, pour cela, il aurait fallu que la population tout entière se levât, et se jetât dans la môlée.

On sentait, dans les classes moyennes principalement, une résistance passive au coup d'État; on y prenait les choses en riant; c'étaient des sarcasmes et des moqueries; rien de plus. Mais dans les masses rien n'indiquait cette disposition d'esprit qui avait fait les grandes journées du 10 août 1792, du 29 juillet 1830 et du 24 février 1848.

Une proclamation d'une énergie singulière sortit des délibérations qui eurent lieu chez M. Landrin ; elle n'eut

Déceubre

La résistance passive.

Décembre

Le préfet de police rassuré.

752 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1851.

pas plus d'efficacité que la déclaration rédigée dans le salon de M. 3Iarie.

D'autre part, le comité de résistance, formé des représentants les plus énergiques de la Montagne, rendit plusieurs décrets importants qu'on réussit à faire imprimer. Un de ces décrets convoquait immédiatement les électeurs à l'effet de nommer une Assemblée nationale ; un autre décernait à Baudin les honneurs du Panthéon.

On put croire, un instant, dans cette soirée du 3 décembre, que la Révolution allait se déchaîner irrésistible ; toute la ligne des boulevards était encombrée de groupes menaçants. Craignit-on, à l'Elysée, que de la menace on ne passât à l'action? ou bien, ce qui est plus probable, se décida-t-on à frapper un coup formidable pour jeter l'épouvante parmi les frondeurs? Toujours est-il que le général Magnan, informé de l'effervescence qui régnait de la rue de la Paix à la place du Châteaud'Eau, ordonna une vigoureuse démonstration.

C'était justement l'heure où le préfet de police M. de Maupas, qui s'était montré si inquiet dans la journée, paraissait le plus rassuré.

« Les rapports les plus satisfaisants m'arrivent de tous les points de Paris, écrivait-il au ministre de l'intérieur. Les mesures d'énergie prises par l'autorité ont produit un effet immense; nous en recueillons les fruits. Les ouvriers font procession pacifique pour se rendre à leurs travaux. Le commerce, la bourgeoisie, la boutique, le peuple même, maintenant, paraissent accepter avec satisfaction les événements accomplis. »

Et c'était l'heure, au contraire, où la résistance semblait devoir s'organiser d'une façon tout à fait sérieuse. « De sept heures à minuit, a écrit, quelque temps après les événements, le représentant Xavier Durrieu, tout mon espoir m'était revenu. Je croyais presque la révo-

Page 1