PREFACE
La formule sacramentelle de toutes les préfaces d'historiens consiste dans un serment d'impartialité.
Certain que Timpartialilé n'est qu'un masque ou un non-sens, je me retranche dans la sincérité. Je ne dois de respect qu'aux faits, qu'à l'histoire en elle-même, mais je repousse avec horreur cet impudent éclectisme qui consiste à caresser toutes les opinions, sous prétexte d'équité.
J'écris ce vaste récit avec mes passions, avec jnes croyances. — Les opinions et les passions contraires y trouveront mieux leur chemin que dans un livre quémandeur d'éloges et de clients. L'adversaire le plus radical du catholicisme peut lire avec un grand apaise*
11 PRiPACB.
ment le magnifique Discours sur V Histoire universelle de Bossuet, parce que ce théologien, rapportant tout au dogme catholique, ne le laisse jamais dans le doute sur son sentiment. On sait à quoi s'en tenir avec ces lucides consciences.
Je dois en outre m'expliqoer sur un autre sujet.
Les esprits timides pensent qu'il est impossible d'écrire dans les circonstances actuelles Thistoire de la seconde République française.
Je ne renie pas plus que je ne dissimule mes opinions. Je persiste à croire que le gouvernement anonyme convient plus que tout autre à l'orgueil et à l'ambition individualistes nés de la déclaration des droits. Non-seulement il satisfaisait à des principes généraux qui flottent depuis un siècle dans les esprits, mais encore il caressait nos plus secrètes passions : les ambitieux trouvaient en lui un champ ouvert à toutes les compétitions. Les orgueilleux aimeront toujours mieux s'incliner sous le joug d'une raison sociale que sous celui d'un homme, s'appelât-t-il Jules César. Les gens désintéressés et les hypocrites y rencontrent un thème fécond en développements généreux.
Il importe peu de connaître à laquelle de ces catégories j'appartiens. Il suffit de savoir que, sans renier mes sympathies, je ne vois point de difficultés à écrire, sous l'Empire, l'histoire du gouvernement qui Ta précédé.
nifÂtt. tii
Venu tard au parti Jémocratiquc, je n'ai pa« eu de grandes déceptions personnelles k estuyer. N'étant rien dans le pouvoir , il ne m'est pas resté au eoètxr 1a colère d'avoir été obligé d'en descendre.
J'ajouterai quelque eboee de plus significatif encore.
L'héroïsme n'est pas normal. On ne sépare pas l'homme de lui-même. Or la jeunesse, au sortir de quatre années de luttes et d'oubli de ses propres intérêts, a besoin de reconstituer sa vie privée. Elle a de ce côté aussi des devoirs à remplir.
Dans un ordre de faits plus élevé, la jeune génération n'a pas davantage intérêt à nuire au gouvernement actuel. 11 est surtout nécessaire que la paix de Dieu soit assez durable pour la séparer profondément du passé.
La chute de l'Empire ramènerait présentement les orléanistes ( le ciel nous garde du retour de ceux que nous avons vaincus ! ) ou les légitimistes, qui nous rendraient la charbonnerie et les ventes^ ou enfin les hommes qui, tenant en main le gouvernement de la République, le laissèrent tomber dans celles de ses adversaires. — Quelque cruel qu'il soit de le dire, la bonne volonté ne tient lieu de rien en pareille matière. On ne confie pas de telles expériences à qui les a une fois manquées. Le rôle de ces hommes doit être fini par cela seul qu'ils ont été.
lY PRÉFACE.
Il ne nous reste donc qu'à les ensevelir dans le même linceul que celui de la République et à les lancer glorieusement dans Tocéan de Thistoire.
Paris^ le 4 novembre 4853.
Il y a soixante ans qu'on se bat en France pour une prosopopée qu'on nomme la liberté.
De tous les mots à deux tranchants, de toutes les logomachies qui ont ensanglanté la terre , de tous les oracles sortis des temples païens et des Assemblées législatives des temps modernes, le plus insidieux, c'est la liberté. La Uberté, c'est le sphinx des sociétés modernes qui jette aux générations ignorantes et insoumises ses redoutables éàigmes.
Mais puisqu'elle tient la première place dans le discours et qu'il est convenu d'introduire cette ûgure dans les débats politiques contemporains, nous sommes forcés d'interroger ce sanglant fantôme, afin de savoir s'il recèle en effet l'esprit des révolutions au xix« siècle.
On a plusieurs fois essayé de catégoriser le sens
multiple attaché à ce mot et de le définir en le divisant. Un organe obscur mais sérieux (^) a formé une série composée de cinq termes :
morale politique LiBBBTÉ. . . / individuelle
9)>«trai(e ou péltphysique sociale ou positive
On en pourrait imag'mer cinq ou six autres sans faire avancer la définition d'un pas. De toutes ces espèces de liberté il y en a pourtant une à laquelle s'arrête la pensée, c'est la liberté positive, celle dont on parle le moins, que Ton comprend le moins, pour laquelle on n'a jamais fait de chansons ni levé un pavé.
La vraie liberté, puisque tel est le mot du discours, nommez-la positive, sooiale ou philosophique, est celle qui nous promet la satisfaction de nos besoins physiques et moraux, répanouis3ement intégral de notre individu, comme on disait dans le jargon de 4848^ ou, pour parler plus clairement, l'idéal, l'absurde. En «eoeptant oette définition, les peuples ainsi que lesindi*vidus jouiront dono d'un degré de liberté proportionnel au développement de leurs facultés physiques et moi*a« les. Toute eonnaissanoe, toute combinaison, tout produit nouveau, sont dono un aoeroissement donné à la somme de la liberté, c'est-à-dire une facilité de plus offerte à nos facultés de s^épanouir.
(t) L% Sahêêdu p4uph, 114f .
INTRODUGTlOIf. 7
On remarquera aisémeot que cette conséquence aasimile la liberté au progrès, et ce ne sera pas la dernière fois que nous verrons tomber ce terme ambigu dans de nuageuses analogies où disparait sa trace.
Un organe également obscur et sérieux , mais antérieur à la révolution de février 4848 (1), définissait ainsi la liberté : « L'accomplissement de la volonté, dé«terminant la manifestation des facultés, le bonheur général et le bien-être individuel , d'après la possibilité établie : l^par la constitution de la pensée de chacun envisageant les limites de cette possibilité en s'y con** formant ; 2<» et par la^marche des faits sociaux. >
La définition est ténébreuse, mais pleine de précautions, de conscience et de scrupule. Elle réserve les droits de la société et ceux de Tindividu, le possible et le relatif j elle tient compte de ce fait que la liberté de chacun n'a pas seulement pour résultat le bonheur de l'individu, mais encore celui de Tensemble des associés. Elle a ceci de remarquablement raisonnable qu'elle s'appuie sur la constitution delà pensée, qu'on pourrait nommer moins abstraitement l'émancipatiun intelleo» tuelle et morale (science et sagesse), et dont le résultat serait d'amener Thomme à ne vouloir que le légitime, l'utile à tous et à soi-même. — Nous perdions tout à l'heure la piste de la liberté dans le progrès, nous la perdons actuellement dans la perfection.
Ace compte, la liberté, dans le sens vulgaire, n'étant que l'exercice de la volonté, le devoir du législateur est d'imaginer les institutions les pluspropres à amener
(1) La Frahmité, 1846.
l'individu, par une pente naturelle, à ne vouloir que Tutile et le juste, ce qui étant trouvé constitue définitivement la pensée et réduit à zéro toute espèce de lois et de gouvernement; autre aspect de là question dont a fait son profit l'école de la liberté illimitée depuis Hébert jusqu'à M. de Girardin , depuis les Constituants de 1 789 jusqu'à M. Cobden.
De cette évidence que la liberté résulte plus de l'exercice des volontés individuelles que des réglementations ; de cette présomption que la liberté est le moyen d'arriver au bonheur, les économistes angloaméricains, les libéraux absolus prétendent qu'avec cette seule condition sociale : Fais ce que tu veux y les intérêts ne se heurteraient point, les devoirs de chacun se trouveraient accomplis, les droits de chacun respectés ; que du choc de ces volontés mises en jeu par le mobile individuel naîtraient l'harmonie, la paix , l'abondance, la vertu.
L'esclave Nevolus a promis une offrande à Jupiter s'il le rendait libre. — « Va, dit le dieu, tu es affranchi. » Nevolus quitte sa charrue et secoue ses membres. Un moment après il adresse au dieu de nouvelles plaintes : — tTu m'avais promis la liberté !» — a Ne Tas- tu pas?» — « J'ai faim. » — « Que te faut-il?» — « La richesse. » — «Retourne chez toi , tu trouveras un million de sesterces sous les cendres de ton foyer. » Le lendemain Nevolus meurt ivre entre une courtisane grecque et une amphore de Phalerne.
Ce n'est là qu'un des moindres inconvénients d'abandonner l'individu mineur ou corrompu: que sera-ce donc si vous lui livrez la société alors qu'il a besoin de
trouver dans la réglementation son tuteur ou son conseil judiciaire 7
Que diriez-vous de voir la débauche libre, le jeu libre, tous les appétits, tous les vices libres? La seule liberté industrielle n'est-elle pas subversive de l'accord des intérêts puisqu'elle crée Fantagonisme ou la concurrence 7 Dans un tel conflit, avec l'inégalité des conditions de toute nature, quel sera le sort du faible, du pauvre et de l'ignorant 7
Jusqu'à la réalisation d'un idéal impossible qui unirait si étroitement l'individu à la société que la volonté d'un seul pût être la même chose que la volonté de tous, il est permis de considérer le système de la liberté illimitée comme la préconisation du droit du plus fort et en réalité comme l'apologie détournée de l'esclavage sous une autre forme.
N'est-ce pas ici le cas de retourner le double masque de la comédie des peuples qui, pareil à celui de la comédie antique, rit d'un côté, pleure de l'autre?
Où s'arrête la liberté?
On croit avoir tout répondu en disant : elle s'arrête au seuil de la liberté d'autrui, et Ton ne s'aperçoit pas qu'en articulant ce mot on formule un non-sens. Qu'estce que la liberté qui met un frein à ses désirs? C'est un cheval sellé, bridé, monté par un excellent cavalier, et sur la croupe duquel on peut marquer sans crainte le numéro du régiment.
L'homme ne jouit en société que d'une liberté abstraite. Nous pouvons concevoir une volonté, agir pour l'exécuter, mais rarement l'accomplir. Soit que nous nous heurtions aux lois, à notre propre ignorance, aux
conditions en général, nous n'en sommes pas moins enclaves et impuissants. Nous ne sommes plus absolument aujourd'hui les esclaves d'un homme, d'un maître, mais nous restons opprimés par un ensemble d'institutions qui sont Fessence de toute société, c Les chaînes et les verges de l'esclavage moderne, a dit M, de Lamennais, c'est la faim (i). » U aurait pu en ajouter bien d'autres à celles-ci. « Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les bêtes étrangères, les médailles, les tableaux et autres drogues semblables étaient les appas avec lesquels on plongeait les peuples anciens dans l'esclavage, a dit le jeune La Boëtie (2). » Pourquoi ne pas confesser plus franchement que nous sommes les esclaves de nos propres vices ? La justification de l'auto^ rite réside dans notre imperfection. Quelque mauvaise qu'elle soit, l'autorité est une sauvegarde ; aussi n'at-on le droit de la briser qu'à la condition de pouvoir en substituer une autre. Politiquement, l'insuccès doit être considéré comme un crime.
En dehors de la loi du nombre ou de la force, il ne reste plus que la théologie. Celui qui place l'idée de justice au-dessus du droit des majorités, ou des corps constitués, formule une pensée religieuse, consolatrice, mais non pas une pensée politique.
La liberté n'est, au total, que l'antinomie de la société.
La principale, je dirai presque la seule liberté dont l'homme jouit en société , est définie dans ce membre
(1) De FEscUutage motUmt,
(2) Le contre un.
INTRODUCTION. i 4
de phrase de la constitution républicaine de 4848 : « droit d'aller et de venir. » Étrange liberté que Vol-* taire 9 un siècle auparavant « définissait avec son esprit et son bon sens ordinaire en la nommant liberté d'indifférence.
La politique n'a pas en effet la liberté pour objet. Son but est de grouper les hommes, d'assurer les clauses du contrat, de veiller à son exécution, en un mot, elle a pour but un fait plus qu'un principe. Elle a pour objet, non pas la liberté, mais la société.
AussUe vulgaire bait-^il la politique comme le cheval hait son frein et le ronge.
Le duel de la Liberté et de la Société est en quelque sorte antérieur à la formation des peuples. Il se passe dans le cœur même de l'homme. Deux instincts puissants luttent éternellement au fond del'ftme humaine : l'instipct sauvage, indompté, le moi irrationnel, c'est-à* dire la Révolte; et l'instinct de l'association, du sacrifice, du devoir, c'est-à-dire la Loi.
Quand du haut d'un monument nos regards glissent au-dessus de la ville et découvrent les campagnes, quand nous entrons dans une forêt, quand sur la plage nos yeux se perdent parmi les profonds horizons des mers, un soupir s'échappe de notre poitrine. On dirait que nous nous souvenons d'une condition antérieure dont les sensations n'ont plus en nous qu'un écho affai** bli. Nous voudrions prolonger cette vague réminiscence du premier homme perpétuée dans toute l'humanité. Notre tète se relève d'un mouvement brusque et léger; la brute se réveille. Tout à coup un son lointain, le son d'une cloche, nous fait tressaillir : — c'est la Re-
ligion. Un roulement de tambour traverse les airs: — c'est la Patrie. El si cela ne suffisait pas, la faim qui tord nos entrailles nous avertit que déjà la soupe fume sur la table, que les enfants impatients frappent les assiettes de leur cuiller, et que la ménagère inquiète est déjà deux fois venue regarder au seuil de la porte : — c'est la Famille.
Alors nous inclinons cette tête rebelle , nous nous acheminons à pas lents vers le grand bercail, puis nous hâtons la marche , et, en rentrant dans la commune , rhomme social, le citoyen a complètement repris conscience de ses devoirs !
Gomparerai-je à ce genre de satisfaction, qui naît de la conscience du devoir accompli, l'espèce de joie amère qui s'empare de l'homme dans la solitude ? Remarquonsle bien, la solitude est la volupté des malheureux, des orgueilleux vaincus, des êtres déclassés. Écoutez cette voix qui s'écrie : « nature! ô ma mère! me voici sous ta seule garde, il n'y a point ici d'homme adroit et fourbe qui puisse s'interposer entre toi et moi (1). » Que fonder sur un semblable sentiment? Celui-là est bien égaré, d'ailleurs, qui nomme la nature sa mère, quand il a devant lui l'ennemi éternel, multiple, infini, qu'il s'agit de vaincre, de dompter, qui ne concède rien, à qui il faut tout arracher au prix d'un labeur. Pauvre fou! cette marâtre t'a-t-elle jamais pris dans ses bras comme ta mère véritable? A-t-elle jamais entr'ouvert d'elle-même tes lèvres et pressé son sein de ses doigts pour en faire couler le lait? Elle nous
(1) Rousseau, Confeniont, 9fi partie, livre 12.
opprime, au contraire, de telle sorte que nous ne résistons qu'en serrant les rangs.
La lutte est entre la nature et la société, comme en^ tre la liberté et le sacrifice.
Or, remarquez bien que la liberté, cette déesse de la solitude, du malheur et de la révolte, perd instantabénicnt quelque chose du plus loin que Phomme aperçoit un autre homme. À moins qu'il ne regarde au trou de la serrure, nul ne surprendra ton véritable visage, ton véritable geste, ta véritable individualité d'homme libre. Mais qu'es-tu dans cette liberté solitaire autre chose qu'un terme sans rapport, un moi sans identité, un sujet sans objet? Par ce fait seul que deux hommes sont en présence, la liberté cesse et laisse place à la lutte ou au contrat , ce qui revient au même, puisque la lutte n'est en réalité que l'acheminement vers le pacte élémentaire du vainqueur et du vaincu. Que sera-ce donc lorsque des millions d'hommes s'amasseront sur un étroit espace et qu'il faudra, non plus partager les chasses et la cueillette par la limite d'un fleuve ou d'une forêt, mais agrandir la lutte contre la nature proportionnellement à la quantité des besoins, multiplier les clauses du contrat en raison du nombre des associés ? Que restera-t-il de cette liberté du sauvage qui s'en allait, le carquois au dos, à travers les grands bois ? Le droit d'aller et de venir sur la voie publique et de chasser quelque misérable oiseau dans les lieux non réservés avec un port d'armes de vingt-cinq francs.
De tout ce qui précède il résulte que la liberté est Tantagonisme du principe social. Elle représente une sorte de force centrifuge qui a son utilité dans Tévolu-
4 4 ifitftoMCffOff.
tioD des sociétés humaines, mais elle reste un élément de désagrégation.
Dans Yhomme elle constitue F élément individuel, sauvage, antisocial.
Le développement de la liberté individuelle est en raison inverse de la liberté collective.
Qui dit liberté dit absence de règles et de lois, de restrictions morales on affectives, de lutte, de devoirs, de sacrifices.
Qui dît société exprime l'idée de contrat, d'engagement, de principes généraux, de règlements, d*articlcs, de clauses et en général de tous les liens qui enchaînent la volonté individuelle à un intérêt commun*
Au point de vue social, la liberté représente l'ange de la révolte, Tesprit satanique. Au point de vue individuel, la société représente le despotisme, l'empire du nombre ou de la force, la fatalité, Dieu, la Providence. Ces deux termes obéissent à une loi contraire.
Il est à remarquer, nonobstant, que ce qu'on nomme le despotisme et que nous appelons Loi sociale se transforme sans cesse, progresse pour ainsi dire et permet à l'homme de se développer à l'infini sous son empire. Le seul tableau de nos transformations politiques en offre l'exemple. La féodalité n'est que l'asservissement élémentaire des masses par quelques-uns. Aussi la royauté, par (fela seul qu'elle garantissait certaines immunités publiques contre l'entreprise des seigneurs, devint-elle pour ainsi dire la représentation des tyrannies collectives, ce qui explique son existence et sa raison d'être, La République, en s' affermissant et en passant dans les mœurs, n'eût été un progrès politique que parce qu'elle
nmoooGTion. 4 5
offrait la réalisitlon de la tyrannie collective, directe, effective, sous forme anonyme, avec un système de gérances multiples, responsables et révocables k merci.
Qui force ainsi Tesclavage à changer de forme, à passer delà tête d'un seul à celle de plusieurs, de celle de plusieurs à celle de tous ? C'est Tange de la révolte, c'est la liberté. La loi du mouvement politique dans les sociétés réside dans la lutte de la liberté individuelle et de la liberté collective , ou bien encore dans la tyrannie de un, de quelques-uns, et la tyrannie de tous. Chaque homme aspire à sa légitime part d'autorité. Mais il ne peut se soustraire à coite évidence que le principe de toute société git dans la nécessité de subir la tyrannie de tous ou de ce qui est censé la représenter.
La société la plus parfaite serait celle où la tyrannie deviendrait le fait de la collectivité complète. Ce qui prouve en somme que la société la plus parfaite serait celle où il y aurait le moins de liberté dans le sens satanique attaché à ce mot.
En effet, Thomme n'étant positivement libre qnVn raison de la part de tyrannie qu'il exerce, qu'est-ce que cette part de tyrannie individuelle exercée sur la collectivité à c6té de la masse des tyrannies égales ou de la tyrannie collective exercée sur l'individu?
M. Rittingbauser a dit on non-sens le jour où il a exprimé celte opinion qu'en supprimant les délégations il élargissait le cercle de la liberté et débarrassait le commettant du despotisme du mandataire. Il élargissait au contraire le cercle de la tyrannie. Au lieu de la tyramiîe d'une Chambre, il nous offrait celle de la nation
4 6 INTBODCCTIOII .
tout entière et il était en somme dans le principe social; mais si les amis de la liberté, les démocrates inconséquents se figurent que ce joug soit moins pesant que les autres, ils se trompent. De tous les despotismes, le plus exact, le plus rigoureux est celui de tous; aussi nous parait-il le meilleur, le plus politique, le plus conforme à la loi de Fagrégation sociale.
La vérité est que ce qu'on nomme les libertés publiques sont un beau nom pour décorer la légitime tyrannie du nombre. Les libertés publiques ne sont autre chose qu'une collection de libertés individuelles offertes en holocauste au dieu despotique des sociétés humaines, à la raison sociale, au contrat.
Il ne reste donc à savoir, pour légitimer la tyrannie ou Pautorité^ que si Thomme est, oui ou non, un animal sociable, c'est-à-dire prédestiné à vivre en société. Nul ne Ta mis en doute.
Cette courte exposition démontre surabondamment un fait éclatant auquel on veut nous soustraire depuis la naissance du libéralisme, c'est que le progrès s'accomplit sous Tempire et dans les transformations du principe de l'autorité. Les tendances libertines, sata-^ niques et individuelles du siècle auront pour résultat la formation d'un pacte plus énergique, d'une extension de l'autorité. Les révolutions faites au nom de la liberté tourneront au profit des libertés publiques, c'est-à-dire du despotisme social.
Non, ce n'est pas pour un fantôme que tant d'hommes ont succombé. Celui qui vit dans la commune ne rêve pas à la liberté pour tous, il rêve à la liberté pour lui, c'est-à-dire au pouvoir sous toutes ses formes. Chacun
s'est battu pour sa proie. La société tout entière , au tocsin de 1 789, s'est ruée au dépècement des privilèges, et quand chacun eut pris sa part, tout le monde étant privilégié, il ne resta plus de privilèges. C'est ainsi que les naufragés de la Méduse sont tous des rois, sauf la victime expiatoire offerte à la nécessité sociale, à la faim, à la fatalité, ce qui les place tous sous le coup d'une loi commune, le sort.
Envisagée de cette sorte, l'histoire des soixante dernières années de guerres civiles gui viennent de s'écouler en France, nous apparaît sous un aspect réel qui blesse un moment les regards accoutumés aux feux de Bengale du libéralisme ; mais à mesure que les yeux s'habitueront à une lumière plus normale, les événements et les caractères se dépouilleront de cet empirisme qui fausse leur physionomie.
Nous distinguerons désormais deux sortes de révolutionnaires : ceux qui ont remué le monde au nom du désordre, de l'anarchie, de la liberté, du principe antisocial, et ceux qui, conservant la tradition de l'autorité voulurent en étendre les attributions ou en élargir les bases, c'est-à-dire revêtir d'un nouveau sceau Tantique pacte social.
Il nous sera permis ainsi de séparer les bons d'avec les mauvais. Remontant d'un rapide coup d'œil la suite des anciens jours, nous suivrons à travers les révolutions une ligne inflexible, qui ne permet pas au jugement de s'égarer. Nous serons guidés par le principe même de l'éternel contrat des sociétés humaines , la tradition se transformant et progressant.
Il nous sera possible ensuite de pénétrer d'un regard
48 nVTRODUGTlON.
plus intelligent dans les mystères et la confusion de cette grosse affaire de 4848.
Il existait avant 1 789 des hommes libres et des es** claves. Il n'y a plus aujourd'hui ni véritables esclaves» ni hommes véritablement libres. Nous sommes tous sous le joug salutaire des libertés publiques. La tyrannie anonyme qui a fait ses grandes conquêtes à la fin du dernier siècle a marqué de son empreinte la plu«part de nos institutions. Le progrès de Tautorité est réel, incontestable.
On conçoit que cette révolution formidable ait pu s'accomplir, au nom de la liberté quoique la liberté ne soit qu'une équivoque, un but fictif. Mais au fond des esprits régnait une pensée plus positive et des passions qui savaient fort bien ce qu'elles voulaient. Un peuple qui avaitlu Voltaire, Rousseau, Diderot, d'Âlembert, d'Holbach, Condillac, Helvétius, ne pouvait plus se contenter de rester spectateur des actes de son gouvernement. Le nombre avait enfin conscience de lui-même. L'individu portait dans son cœur l'orgueil de la puissance collective. Le citoyen se sentait peuple. Ces grands tableaux de l'homme et de la nature qu'affectionnait la philosophie du xviii« siècle, ont pour résultat d'exalter la per-
Bonnalité au point que l'homme peut admettre des égaux, mais qu'il ne souffre plus de supérieurs. Sa première pensée, dès qu'il se sentira l'égal de tous et de chacun sera donc de détruh*e les privilèges, c'est-àrdire de considérer la nation comme une compagnie de co-^is^ sociés et de réclamer, ne fût-ce que par voie de déléga* tion, sa part dans l'administration de la chose publique.
La religion ne pouvait plus être un appui au vieux système gouvernemental. Le peuple ne voyait plus dans le clergé qu'une espèce de détenteurs de privilèges, d'un parasitisme plus révoltant que celui de Taristo* cralie* La philosophie avait isolé Dieu dans le ciel, comme la politique isolait le roi à la cour. La nation glissait rapidement sur la pente du déisme et de la mo« narchie constitutionnelle : la religion et le gouvernement de Voltaire. Grâce aux économistes, aux libéraux, aux philosophes bourgeois, aux imitateurs, la France catholique et absolutiste, qui eût pu fonder une démocratie radicale, allait passer par les désastreuses épreuves d'une forme gouvernementale faite par et pour un peuple protestant et rationaliste. Elle allait subir l'ex^ périence de ce parlementarisme qui tous les dix ans met en question la vie du pays. En France, où un beau discours se traduit à coups de fusil, nous allions passer sous le régime des beaux diseurs. Le règne des avocats approchait.
Dans le partage qui allait se faire de la proie nationale, tout présageait que ta classe moyenne jouerait le rôle du lion. Elle avait tout ce qui fallait pour s'imposer à la nation. Elle avait appris à lire, à écrire, à bien dire. L'aptitude, condition première, lui appartenait. Elle
était la moins pauvre des deux dernières classes et par conséquent la plus proche de celle qu^elle aspirait à remplacer. Tandis que Tenthousiasme échauffait les âmes , le tiers état obéissait à deux passions d'un ordre infiniment moins élevé , mais beaucoup plus tenaces : l'orgueil et la cupidité, c'est-à-dire la double soif du pouvoir sous forme d'autorité et de propriété. L'individu qui, dans la débâcle ou dans l'incendie, ne songe qu'à faire son butin court moins de risques que celui qui travaille à la cause commune et a plus de chances d'arriver à son but.
Louis XV avait dit sa fameuse et cynique parole : «Après moi le déluge!» Le déluge était venu. Les flots montaient sans cesse et battaient déjà les marches du trône. Les idées de liberté et d'insurrection ne germaient pas seulement dans le peuple et dans la bourgeoisie ; elles régnaient parmi ceux qui avaient le inoins d'intérêt à les accueillir, parmi la noblesse. Il était de bon goût à la cour de défendre la cause de ces insurgents que nous nommons aujourd'hui insurgés et qui ont perdu la faveur des hautes classes. A la vérité les insurgents étaient en Amérique, et les sympathies républicaines delà jeune noblesse ne s'adressaient qu'à la république du nouveau monde. L'inconséquence fut d'applaudir chez les autres ce qu'on eût trouvé fort mauvais chez soi.
L'inconséquence était dans la nation entière. Voltaire lui-même, dont l'idée allait triompher, dont on allait promener le buste en carton doré dans les mascarades révolutionnaires. Voltaire n'avait-il pas articulé sur la tête du fils de Franklin cette inconciliable for-
mule : Dieu et la liberté. Le roi, en prenant un ministre comme Turgot, le désorganisateur le plus actif, le plus logique et le plus convaincu, en lui donnant pour successeur le protestant Necker, en abandonnant ses privilèges personnels de main-morte, n'était-il pas inconséquent avecle principe politique, religieux et individuel en vertu duquel il régnait ? Passer à Necker pour tomber ensuite en Galonné, alterner ces situations dangereuses avec une infatigable versatilité , n'était-ce pas donner l'exemple de l'anarchie dans le pouvoir luimême?
Les états généraux s'ouvrirent au milieu de ce grand trouble des intelligences. Une confusion non moins profonde régnait dans l'économie générale du pays. Le discrédit des Parlements atteignait Tadministration de la justice. Le déficit de cinquante-six millions, déclaré par Necker, jetait l'inquiétude dans les esprits. Les dispositions hostiles contre l'Angleterre réveillaient les instincts belliqueux des masses. La convocation des états avait remué les passions politiques d'un bout à l'autre du pays. Le besoin de nouvelles qui circulait dans l'air laissait assez pressentir l'approche des événements. Et comme pour mettre le comble à toutes ces causes d'agitation, la famine et les clubs soufflaient au peuple leurs funestes inspirations.
Dans ce désordre général s'avançait un corps compact qui poussait sans relâche son cri de ralliement : « Vive la liberté ! » mot d'ordre élastique, sonore, et le moins compromettant dont puisse faire choix une conscience qui a besoin d'air. Sans doute les cris à la lanterne! les hurlements à bas les aristocrates! avaient re-
tenti à Tangle des carrefours. Sans doute le mot d'éga-* ]ité avait circulé dans les rangs du peuple, mais quand cette compagnie de robins, vêtus de ce frac noir dont nous portons encore la triste livrée, traversait les places publiques pour se rendre au lieu de ses délibérations, un seul cri couvrait les autres : « Vive la liberté ! » une seule acclamation dominait le tumulte : « Vive le tiers état 1 •
La brochure de l'abbé Sieyès prenait force de pro^ phétie.
A dater du serment du Jeu de Paume, c'en est fait de la vieille monarchie française, c'en est fait de l'aristocratie, de la hiérarchie des trois ordres. Une classe va dominer toutes les autres : le tiers état. A l'instar des rois, il s'est déclaré inviolable dans la personne de ses représentants. Tout ce qui se passera dans les soixante années qui vont suivre ne sera que la consé* cration de cet avènement. Comme Warwick, la classe moyenne fera et défera les rois. Elle ira plus loin : elle fera et défera les républiques. Enrichie des dépouilles des vaincus, elle absorbera le sol, les capitaux, Tindustrie ; elle monopolisera pour ainsi dire toutes les forces vitales de la France y compris la science et le talent. Aussi lui suffira-t-il de la seule force d'inertie pour tuer ses adversaires quand le courage lui manquera pour les combattre autrement. C'est ainsi que succomberont devant cette passive résistance la première République française et l'Empire. A l'aide de trois machines politiques, sorties des flancs de la révolution : le Corps électoral, la presse et cette garde nationale née le 11 juillet 1789 d'un jour de défiance, elle brisera le
gouvernement de la Restauration , elle acclamera un chef de son choix comme eut fait une horde de Gaulois ou de Francs. Et c^est toujours au cri des Constituants de 1 789 : «Vive la liberté! » qu'elle accomplira ces actes subversifs de tout principe, de toute religion politique , mais rattachés les uns aux autres par l'implacable logique des intérêts.
L'aristocratie prouva d'ailleurs par sa désunion et par l'incohérence de ses actes qu'elle n'était plus de force à soutenir le choc des idées nouvelles. L'anarchie, comme un irrésistible ouragan t balayait tout devant elle. Les princes du sang, suivis d'une grande partie de la noblesse, fuyaient de terreur devant ces bourgeois, qui chantaient sous la Fronde et à qui l'on faisait alors payer les lanternes cassées. Ceux d'entre les nobles qui restaient, des Montmorency, des Noailles, des Grammont, des d'Aiguillon, des Mortemart, venaient déposer à la tribune ces privilèges dont la puissance allait échoir sous forme indirecte au capital et à la propriété. C'était une abdication véritable qui devait précéder de peu celle du roi lui-même, affublé du titre étonnant de restaurateur de la liberté. Ces gentilshom-» mes élevés à l'école de la philosophie et du libertinage, nourris de la lecture du sofa et du Système de la natun traduisaient dans leur conduite l'inconséquence de leur éducation. Avant de passer dans le peuple les théories des droits de l'homme, de l'égalité, du déisme avaient défrayé les conversations du boudoir. Le Contrat social traînait sur la toilette des marquises. Il était de bon air sous Louis XVI de faire le Romain à la cour.
Ce qui pour le plus grand nombre n'était qu'un ca»
price d'imagination, une mode de l'esprit, devint pour d'autres une affaire sérieuse. Les idées révolutionnaires enveloppent infailliblement quelques âmes de bonne foi, et un grand nombre d'intrigants. Derrière l'oriflamme de la révolte se presseront toujours les pâles cohortes de l'ambition , du désespoir, de la misère. Pour les uns c'est un rôle à jouer, pour d'autres une vengeance à assouvir. La mélancolie se plait au spectacle de ces catastrophes. Les âmes troublées éprouvent une joie secrète à l'aspect de ce désordre. La multitude des pauvres et des obscurs ne peut se défendre d'un méchant plaisir en voyant s'écrouler ces fortunes, ces grandeurs, qui, la veille, l'écrasaient deleur importance. Pour une certaine bande d'alSamés qui errent comme des chiens dans ce beau Paris plein de fêtes galantes, c'est une occasion de trouver gratis du pain, du vin et quelque charcuterie. La moitié de la cité trouve son compte, bon ou mauvais, dans ce qui fait la consternation de l'autre moitié.
Il est rare d'ailleurs que toutes les séditions ne rencontrent pas quelque grande intrigue dont elles favorisent la perpétration. De telle sorte que le trouble delà rue reçoit du palais voisin de secrets encouragements. Philippe d'Orléans, avant de prendre le nom d'Égahté, avait soldé plus d'une fois l'émeute. Et s'il ne récolta pas les bénéfices de la révolution de 4789, Louis-Philippe, grâce aux antécédents de son père et eu continuant la tradition , put mettre à profit l'insurrection de 1830. La destinée des insurgents est de se battre le plus souvent pour quelque grand seigneur dont ils ignorent les projets.
Parmi les gentilshommes qui jouèrent à Versailles le rôle de républicains et qui le soutinrent avec bonne foi sous la Constituante, il faut placer au premier rang M. de Lafayettc. L'ambition de ce bon marquis, durant sa longue carrière, fut d'être le premier républicain de France. II exerça jusqu'à la fin de sa vie cette royauté interlope et sinécuraire avec une grâce et une bonhomie charmantes. Possédant juste Tesprit de son rôle, il n'eut jamais la tentation d'en jouer un plus puissant. On affecta néanmoins, jusque dans ses portraits, de lui attribuer une intelligence supérieure à celle dont il jouissait. Le sculpteur David, ayant à faire son buste, êoutenatl]etvonU comme les historiens et les journalistes soutenaient le caractère. Il fut entre les mains des libéraux et des républicains un instrument de sentimentalité, ce qui vaut mieux en France qu'un instrument de dialectique. Jamais la nature ne forma d'une main plus délicate un personnage de comédie réunissant au même degré la dose d'esprit, de sympathie nuancée de fin ridicule qui font de M. de Lafayette le type le plus aimable qu'un spectateur sceptique ou indifférent puisse rencontrer dans l'histoire de ces soixante dernières années.
Cet excellent homme avait rapporté la liberté d'Amérique, tout imprégnée de ce parfum exotique qui double ici le prix des choses. Le libéralisme convenait à son cœur sensible et au trouble de ses idées. Satisfait d'un rôle honoraire, se bornant aux exquises satisfactions de la vanité, il fut un des chefs les plus désintéressés de ce parti qui visait aux écus, à la propriété et au pouvoir. Mais l'on n'en doit pas moins constater
qu'il exerça une déplorable influence sur l'esprit révolutionnaire en France. Il fut un des plus désastreux anarchistes qui favorisèrent le développement du parlementarisme et par suite le règne des bourgeois et des avocats. Jamais la démocratie n'encensa de plus dangereuse idole. Elle abusa d'ailleurs du dieu avec une impudeur sans égale. Elle traîna les roues de son carrosse, l'assermenta à la Gharbonnerie , le fourra, à quatre-vingts ans, dans une conspiration ratée et mit ses cheveux blancs en chanson patriotique. Il faudrait avoir l'âme fermée à toute sensibilité pour ne pas éprouver quelque mélancolie en contemplant la fin de la carrière de ce bon marquis républicain de la cour de Louis XYI, exploité jusqu'après sa mort par les bousingots du règne de Louis-Philippe. On pardonnerait à sa mémoire, s'il était permis à la politique de pardonner quelque chose.
Mais au plus haut rang de ces nobles anarchistes qui illustrèrent la Constituante, et qui contribuèrent à tracer le chemin dans l'avenir à la détestable faction gi* rondine , il faut mettre Mirabeau. Cet impur génie dut s'emparer avec délices de Tidée de liberté, lui qui osa toutes les licences. Il était de ces âmes troublées par mille passions orageuses dont nous parlions plus haut, et que Satan vient tenter en leur ofi'rant le spectacle de l'anarchie. La révolution, c'est le tour des cadets, des opprimés, des orgueilleux, des ambitieux, de toute la canaille qui suit la robe de Jésus, des apôtres qui prêchent en son nom, des prophètes, des exaltés. C'est aussi l'heure des grandes débauches physiques et morales, des élévations soudaines, des catas«»
trophes imprévues, des fortunes escamotées, des stupeurs, des rires immenses, des larmes plus amères que la mort, du sang sur les places publiques, de la famine, des vociférations, de Théroïsme, de Tenthousiasme, des éblouissements de toute sorte. C'est encore l'heure secrète et chère des vengeances, l'heure où le prisonnier de la veille met enfin le feu à la Bas-* tille. C'est le moment pour le platonicien de se venger du péripatéticien, pour le catholique de se venger du huguenot, pour le petit de se venger du grand, pour le pauvre de se venger du riche. C'est Tinstant pour le cadet de faire voter l'abolition du droit d' aînesse, pour le fils opprimé par son père de fixer à vingt et un ans la majorilé, pour la femme galante de pousser au divorce; autant de lois, autant de satisfactions à des miUiers de haines justes ou injustes, selon ce que vaut la loi.
De combien de choses Mirabeau n'avait*il pas à se. venger, lui que son père inflexible retint si longtemps enfermé dans une étroite chambre du donjon de Vin<cennes avec la meute affamée de ses passions? Il avait à se venger des mépris de la noblesse, de l'oppression paternelle, de sa pauvreté, de sa soif inassouvie des jouissances sensuelles, de son injuste obscurité, d'une jeunesse, d'une force, d'un génie débordants et qui, privés du sens moral, ne connaissaient aucun frein. La révolution offrait à cet homme, à ce noble ruiné, dédaigné, traînant dans des habits luxueux et de mauvais goût une personnalité compromise et compromettante, l'occasion Ae se faire de la considération dans un monde bouleversé de fond en comble; d'acquérir du pouvoir, de la popularité, de l'éclat, de l'argent, des femmes,
d'apaiser à la fois tous ses vices, de satisfaire à tous ses grands instincts, d'écraser tous ses ennemis sous le poids de sa gloire. Elle offrait en outre au monstre le moyen de se venger de sa laideur par les splendeurs de son éloquence.
Mirabeau trouva les événements à F unisson des tempêtes de son âme. Il s'y jeta avec cette impétuosité qui caractérise ses moindres actes. Mais il est daifs la nature des hommes de s'arrêter dès que le but individuel est atteint. Il oublia la liberté comme il avait oublié Sophie. Moyennant six cent mille francs par an, Mirabeau devint réactionnaire et conservateur. Cela prouve que les consciences étaient chères alors. Chez cet homme, outre la conscience, on payait le talent et le talent valait beaucoup. Il succomba dans le plein de sa gloire et de son avilissement. On peut le considéjrer, avec Mounier et Lally-Tollendal, comme l'un des fondateurs de cette monarchie représentative dont le malheureux essai eut lieu de 1830 à 1848; système gouvernemental très-compatible avec le génie anglais et protestant, mais contre lequel luttent en France dixhuit siècles de catholicisme et de pouvoir absolu.
En mourant, Mirabeau avait frayé la route à la faction libérale qui , passant par les Barnave , les Lameth, Duport et le reste des trente voix, ne devait finir qu'à Camille Desmoulins et a Danton, les derniers hbéraux de la période ascendante de la révolution.
La cour crut perdre son sauveur en perdant Mirabeau. Elle ne perdait rien qu'un orateur stipendié, tout au plus propre à panser les blessures de l'orgueil offensé et qu'un discrédit profond, suivi de l'échafaud,
attendait quelques mois plus tard. Sur la pente où le gouvernement était placé il fallait qu'il roulât jusqu'au fond de l'abîme. La Liberté faisait son office debalayeuse, ayant pour compagne la Mort en suaire rouge et le cou* peret à la main. C'est une nécessité des révolutions qu'elles préludent ainsi à toute reconstitution sociale. Mais entre le rôle de celui qui détruit et le rôle de celui qui constitue il y a une immensité. Les destructeurs sont utiles comme l'orage qui purifie le temps, comme le feu qui dévore ou la peste qui décime. Mais il ne faut pas oublier que le principe même de leur nature est subversif de toute organisation sociale.
Ce n'est qu'au bout d'un certain temps qu'on voit reparaître le principe de vie au sein même de ces éléments de dissolution. La société comme la nature re** naît d'elle-même. Le principe de T autorité point sous le détritus des institutions renversées. Ce germe éternel surgit revêtu d'une forme nouvelle et recouvre bientôt de sa puissante végétation les ruines du milieu desquelles elle est sortie.
Nous ne pensons pas cependant que s'il fallait assigner une date à la renaissance du principe de l'autorité, il fût possible de la fixer au 22 septembre 4792. Cette date officielle de la proclamation de la république en France indique tout au plus la forme de l'autorité collective. Encore le mot de république comporte-t-il autant de nuances que celui de monarchie. Il s'agit de fonder l'établissement du pouvoir anonyme, mais de quel côté se fait-il sentir? A quel groupe, à quel homme appartient la gérance? Est-ce à la Convention? Une Chambre ne saurait constituer un gouvernement. Est-
ce à la commune? une commune ne peut s'étendre au delà de Tadministration d'une ville. L'enfance de la République n'oflre donc que le hideux tableau d'un parlementarisme oppresseur ou opprimé, sans direction supérieure, tantôt dominé par la commune» tantôt par les jacobins. Non-seulement l'organisation du nouveau principe reste dans les limbes, mais encore est-il im* possible de savoir q\xh\ sera l'instrument de ce grand travail.
Billaud-Varennes propose et obtient vainement qu'on date désormais de Tan i de la République et non plus de l'an IV de la Liberté (1). La France n'en reste pas moins sous l'empire de cette déesse au bonnet rouge. La guerre gronde aux frontières; à Tintérieur, les clubs hurlent, le sang des septembrisadesfume encore, la Convention s'apprête à se dévorer elle-même, la presse calomnie, les placards incendient les murailles» la commune, seule ombre du pouvoir, s'efforce en vain de dominer l'anarchie, la France n'est plus qu'un peuple de convulsionnaires attaqués du delirium tremens.
Tel est le spectacle que nous offre le règne de la liberté.
(1) Séaiicc du 22 septembre.
Enfin un homme, Robespierre, osa dire à ce peuple en démence cette parole véritablement politique ;
< La liberté est ajournée jusqu'après la guerre. »
Il avait contribué plus que tout autre au jugement et à la condamnation de Louis XVL Quelque répulsion que soulèvent de nos jours ces mesures suprêmes, quelque pitié qu'ait inspiré le supplice d'un homme inoffensif immolé sur la Méduse révolutionnaire aux nécessités de rÉtat, on n'en doit pas moins considérer cette condamnation comme un acte imposant par son audace même.
En réponse au manifeste de Brunswick, aux menaces de r Angleterre, aux conspirations de l'intérieur, la révolution jetait la tête d'un roi.
Ce parti désespéré allait tourner au profit de la République. La mort du roi coupait le pont à la retraite : il fallait vaincre ou mourir. En tendant la situation, en la rendant impossible, le génie gouvernemental de Robespierre pressentait les mesures de salut public, c'est-à-dire la renaissance de Tautorité, le commencement de l'unité dans le pouvoir.
Ses calculs ne furent point trompés. A la mort du roi, l'Angleterre répondit par le renvoi de M. de Chau-
velin. Le grand préparateur Pitt jugea le moment venu. La France ne fit pas longtemps attendre la réplique au cartel du renvoi de son ambassadeur; elle déclare la guerre à TAngleten^e et à la Hollande (1). L'Europe monarchique s'émeut. Quatorze armées se lèvent pour lui tenir tète. La Vendée s'insurge. Dumouriez trahit. Le midi de la France se révolte à l'appel des girondins proscrits et soupçonnés de complicité avec Dumouriez. Les commissaires de la Convention leur laissent trois jours pour déposer les armes. D'autres ordonnent aux armées de vaincre et essuient comme Saint-Just le feu des champs de bataille.
Sans doute la Constitution de 1 793 (%) donnait au gouvernement delà République une forme un peu moins vague qu'au 22 septembre. Mais elle ne pouvait, en laissant subsister la Convention, éviter le conflit qui ne manque jamais d'éclater en France entre le pouvoir exécutif et le pouvoir parlementaire, tant que l'un des deux n'a pas pris la haute main sur l'autre. Elle ne pouvait pas faire d'ailleurs que l'autorité résidât danâ tel pouvoir plutôt que dans tel autre, à une époque où les individuaUtés, Uvrées depuis quatre ans à ellesmêmes, s'étaient emparées de l'esprit du peuple. Selon les lois de la logique, l'autorité devait échoir au Conseil exécutif, ce fut le Comité de salut public et la corn* mune qui l'absorbèrent.
Pour sortir de cette inextricable situation, il fallait plus que des moyens légaux, il fallait quelque concep-
(1) Décret du !«<• février,
(2) Décrétée le 24 juin.
tion anormale, monstreuse faile, à la taille des événements. Robespierre imagina la Terreur et l'organisa. Cette forme extrême et épouvantable du principe de Tautorité sortit tout armée du cerveau de cet homme qu'on ne réhabilitera jamais, pas plus que Machiavel, parce que l'horreur de l'absolu est éternelle et aussi parce que la pitié humaine est incompatible avec la raison, avec la loi, avec la nécessité.
Le régime de la Terreur s'ouvrit par la proscription du 31 mai et l'arrestation des vingt-deux représentants dont la commune, disposant de la force armée, put exiger la radiation.
Le comité de salut public (1) et les tribunaux révolutionnaires devinrent, avec la commune, les puissants moyens à Taide desquels Robespierre put écraser le pouvoir parlementaire, bâillonner la presse et imposer aux clubs hostiles. Le silence se fit alors. La liberté vaincue cessa d'entraver la marche des affaires. L'autorité reprit de la force et de l'ensemble. 11 fut enfin permis à la France de tenir tète aux plus monstreuses complications qui aient jamais simultanément accablé une nation. Nos armées se couvrirent de gloire et l'insurrection fut refoulée avec une énergie admirable.
Le plus rapide coup d'œil jeté sur cet exposé laisse bien vite apercevoir le défaut d'une telle situation. Le pouvoir manque d'unité. Sans doute le tribunal extraordinaire n'est qu'un instrument, mais entre le comité de salut public et la commune peuvent éclater les mêmes
(1) Décrété le 11 mars.
ï4 INTRODUCTION.
conflits qu'entre la commune et la Convention. Une simplification nouvelle est indispensable.
Le jeune Saint-Just trouva une formule qui expri* mait parfaitement la pensée ou plutôt la nécessité du moment. Il fit décréter le gouvernement révolutionnairâ jusqu'à la paix(1). Tout prit désormais ce nom qui ne vaudrait plus rien aujourd'hui, mais qui alors était accrédité. L'unité dans la pensée se formait avant de passer dans les faits. Cela équivalait à une sorte d'état de siège. La constitution étant suspendue, le conseil exécutif est réduit à l'obéissance, la commune est domptée, tous les comités sont soumis à Tunique direction du comité de salut public.
Mais un pareil résultat ne fut pas réalisé en un jour, ni d'un seul effort. L'unité, dans le pouvoir, ne s'obtient que par le libre exercice de l'autorité. Robespierre était condamné à l'emploi des moyens extrêmes. Il brisa les factions les unes par les autres, se contentant pour ainsi dire de les juger et de leur donner tour de rang vers la tombe. Les Girondins furent exécutés le 34 octobre 1793; les Hébertistes périrent le 24 mars 1794, et le 5 avril suivant, les Dantonistes succombaient.
De cette époque date réellement la renaissance du principe de l'autorité, sauvegarde éternelle des sociétés humaines. Délivré des modérés et des ultra, à l'abri de tout conflit de pouvoir, le comité de salut public, forme circonstancielle du gouvernement, acquit la force et Tunité nécessaires pour soutenir la situation et pour
(1) 10 octobre 1793.
INTRODCCTIOIf. 35
sauver la France des périls d'une anarchie envahissante. C'en était fait du paya sans la froide et inébranlable volonté de Thomme qui eut le courage d'abdiquer toute sensibilité de vertu relative pour s'élever jusqu'à la vertu politique ou vertu absolue* L^s insensés, les utopistes, les conspirateurs, etriinmense quantité des boah mes vendus qui se partageaient les faveurs de la popu*^ larité eussent bien vite livré la France à la fureur d'une coalition à qui Napoléon donna plus tard, en continuant les victoires de la République, le temps de se calmer.
Sans doute il serait absurde de considérer le comité de saiut public et les simples instruments de son ad* ministration draconienne comme la forme définitive d'une démocratie, mais il nous sert du moins à consta*ter ce principe, que la démocratie, comme tout autre système, ne saurait trouver sa voie que par l'autorité et non point au moyen de la liberté. L'histoire de la première République prouve une fois de plus que l'autorité n'est autre chose que l'élément social lui-même, et qu'on se voit toujours obligé d'y revenir, lorsqu'après le renversement des vieilles institutions, il s'agit de réorganiser la société sur de nouvelles bases.
C'est pourquoi Thermidor restera, non*seulement un crime politique, pour avoir brisé le seul pouvoir qui fonctionnât régulièrement dans cette grande tempête, mais encore un crime social, pour avoir attenté au principe même de l'autorité. Le parlementarisme, en France, est jugé par ce seul fait. Il sera toujours ici un foyer d^intrigues et de conspirations. Les esprits sé«rieux et pratiques ont pu voir, par soixante ans de révolutions, à quel point ce pays passionné a besoin de
silence. Gène sera pas la dernière fois d'ailleurs que, dans cet aperçu, nous surprendrons le pouvoir parlementaire en flagrant délit de trahison et de conspiration.
Il est à remarquer que l'épuration des mœurs suivit aussitôt la renaissance du principe de l'autorité. Ce fait prouvait que le régime de la Terreur lui-même valait mieux que celui d'une anarchique liberté.
L'homme qui avait si bien indiqué le mal et cherché le remède de la politique du temps était un petit bourgeois de province, simple commis voyageur de la démocratie, comme les autres représentants du peuple. Il avait obtenu des succès de barreau dans la paisible ville d'Arras, en prononçant quelques discours du genre de ceux des élèves de rhétorique et des académiciens de déparlement. Il était propre, dogmatique, plein de respect pour lui-même. Sa personne fit si peu de sensation d'abord qu'on ne le connaissait pas même de nom. On sait que, lors de ses premières motions, les mieux informés de l'Assemblée nationale dirent : « C'est M. Robert Pierre. » Et d'autres ajoutaient ; — « Qu'est-ce que cela, Robert Pierre? »
Ils en ont su depuis quelque chose.
Tout le monde a vu le portrait de Robespierre. La figure est presque gentille, mais très-sérieuse et trèsarrêtée. Il y a beaucoup d'inflexibilité dans la ligne du front, dans le regard, dans le dessin des lèvres. L'énergie intérieure de cette âme tendue se reflète dans le gonflement des narines. L'homme de la Terreur a écrit, pour une dame de sa province natale, des vers froids et galants. Ceux de Saint-Just, à dix-huit ans,
étaient railleurs et erotiques. Le mâle est plus accentué dans Saint-Just.
Le rêve de Robespierre, comme celui de tous les véritables et supérieurs ambitieux, fut de finir ses jours dans une chaumière, — après avoir sauvé la patrie. Dans les plus formidables époques de cette révolution titanesque, il mêlait à ses discours une sentimentalité qui ne se démentit jamais. Les mots de belles âmes, de cœurs sensibles et de vertu, revenaient fréquemment dans les plis de ses phrases ampoulées.
Il fit même de la vertu ce que, soixante ans plus tard, on fit de Vordre (1), une sorte de mot de passe.
Ce coloris idyllique l'enveloppe jusqu'à sa dernière heure : Robespierre est mort, comme Werther, en culottes jaunes et en frac bleu.
La haine que cet homme inspira toujours au vulgaire s'est attachée à tous les hommes d'Etat qui ont eu à vaincre l'anarchie et à rassembler, au nom d'un gouvernement quel qu'il fût, les faisceaux dispersés de l'autorité. Il la partage avec Louis XI, avec Richelieu, avec Cromwel. Les intelligences vérilablement politiques s'arrêtent et méditent devant ces caractères chez qui le sentiment social, l'amour de l'humanité l'emportent sur la sensibilité domestique.
Il eut encore cela de supérieur sur la plupart des hommes d'une époque mal guérie des mauvaises mœurs du xvni® siècle, qu'il sut imposer à sa vie privée les rigueurs de ses doctrines. Les calomniateurs ont pu taxer d'hypocrisie sa grande austérité, le fait reste
(1) Après les journées de juin 1848.
38 IlITlODOGTIOlf.
inattaquable et dément cette interprétation purement arbitraire.
On trouva dans la poche de l'homme qui gouvernait la France un écu de trois livres.
Il avait eu l'adresse de se loger chez un menuisier ; ««^ un trait de génie. Cela compensait le trop grand soin qu'il prenait de sa personne dans un temps où l'anarchie à la mode se traduisait jusque dans le désordre de la toilette. Il n'eut au surplus que la propreté de la vertu. Jamais on n'eût surpris dans sa mise, pas plus que dans son air ou dans son geste, rien qui sentit le faste du gentilhomme. Il y a en lui de l'académicien et du procureur peut-être, rien de plus. Mi peuple, ni grand seigneuri Robespierre, comme Cromwel, offre la plus haute expression de la bourgeoisie de son pays, et s'en détache par sa supériorité même.
On lui a beaucoup reproché son admiration pour sa personne. La malignité n'a pas manqué de rapporter qu'il ornait son cabinet de ses propres portraits. Ce qui n'est qu'un ridicule chez M. Guizot, le ministre des humiliations et de la paix à tout prix, ne me parait pas tel chez Robespierre. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un grand acteur aime à se contempler lui-même, ne fûtce que pour savoir s'il a complètement atteint la physionomie de son rôle 7 Ce bourgeois sentimental, qui, tous les jours, signe cinquante condamnations à mort, et porte la plus grande part du fardeau des affaires publiques en ces temps de guerres et de révolutions, a dû quelquefois s'grrèter devant sa propre image, et considérer le monstre.
D'autres l'ont fait passer pour un lâche, A l'instar
des procureurs de la seconde République française» qui reprochaient aux chefs de la démocratie de pousser le peuple aux barricades et de n'y point aller, certains historiens accusent Robespierre de pusillanimité, parce que, la yeilie de Thermidor, il aurait dit aux Jacobins : « Marchez, » et non pas c marchons. » Comme si la première condition^ dans les époques révolutionnaires, n'était pas de survivre à tout prix, et de risquer le moins, pour avoir le plus. L'homme qui s'expose n'a pas une foi absolue dans la nécessité de son avènement. Robespierre dit, le 8 octobre, aux Jacobins ; «Marchez! » si malgré tous nos efforts il faut succomber, eh bien! » mes amis, vous me verrez boire la ciguë avec calme. > Âvait-il un autre langage à tenir à des hommes comme Henriot, Dumas, Gofinhal, Payan, etc.? Devait-il s'exposer aux vulgaires périls du combat, lui, sur la tête duquel planaient à la fois tous les dangers ? CerteSi si par boire la cigué\ Robespierre, dans le langage métaphorique du temps, entendait souffrir ta mort^ où trou* ver un sage qui l'ait supportée avec plus d'impassibilité ? Au surplus, un prince monte à cheval, un truand court aux pavés, mais que voulez-vous que fasse un avocat? Pourquoi lui demander des quaUtés belliqueuses qu'il ne saurait avoir? Ces détonations d'armes à feu, ce grand tumulte des batailles ne peuvent que troubler ses facultés et il ne se sent pas de courage pour un genre de lutte si peu en harmonie avec son tempé«* rament et ses habitudes. Mais, suivez cet homme à la tribune, au milieu de périls plus graves peut-être que ceux du hasard d'un combat; et vous le verrez àé^ ployer une audace, une tactique, un courage dont vous
serez émerveillé. Robespierre a eu son champ de bataille, le 9 thermidor, à la Convention, lorsqu'il s'écriait d'une voix épuisée, mais terrible encore : « Pour » la dernière fois, président des assassins, je te demande » la parole ! » Il tomba, non sans quelque grandeur, ce nous semble, devant cette foule stupide de libéraux, de parlementaristes et de traîtres ameutés qui hurlaient : « A bas le tyran ! »
Quant au courage physique, l'homme qui, la mâchoire fracassée par un coup de pistolet, étendu sur une table comme un cadavre à Tamphithéâtre, en butte aux insultes et à la curiosité de ce public qui insulte toujours aux vaincus, essuyait son sang avec un morceau de papier, sans pousser une plainte, de trois heures du matin à quatre heures du soir, c'est-à-dire pendant onze heures que dura ce supplice, celui-là, dis-je, n'a pas besoin du certificat de quelque blême plumitif.
On peut pardonner aux Montagnards leurs imitations romaines. Eux seuls, dans cette révolution si féconde en morts à effet, moururent, non pas en gladiateurs, mais en Romains. Us marchèrent à Téchafaud dans un magnifique silence. La plèbe en liesse applaudit au supplice des seuls hommes qui eussent réellement fait quelque chose pour elle.
Robespierre rencontra pour compagnon d'infortune et de grandeur, un ijeune homme beau comme Antinous, brave comme Achille. Dans l'âge des amours, le jeune Saint-Just eut pour passion le gouvernement des hommes. Ce bel enfant, plein d'orgueil, d'ambition et de foi, était doué au plus haut degré de l'implacabi-
lité politique. Il avait Tinstinct de rautorité. Aussi, dans ce grand débordement de mensonges révolutionnaires qui arrivait au fond de sa province comme les flots d'un océan sorti de son Ut, dans cette cohue d'anarchistes, de libéraux, d'êtres cruels et insensés, chercha-t-il l'homme qui seul eut conservé le sentiment de la nécessité gouvernementale. Il n'alla point au fantaisiste Desmoulins, au sensuel et mélodramatique Danton, à l'impossible Marat; il alla droit au seul homme d'Etat de la Terreur, Robespierre.
Après les déclarations de Pilnitz, les proclamations de Coblentz, les bravades insolentes du duc de Brunswick, les instigations de Burke faisant appel aux plus mauvais sentiments , à la peur, à la cupidité, et sonnant le tocsin de la guerre aux idées, après les combinaisons du grand Pitt et la coalition des hautes puissances européennes, il ne s'agissait plus de reculer.
Les Girondins, les Hébertistes et les Dantonistes, qu'on peut confondre sous la dénomination générale de libéraux, ne comprirent pas ce décret de la destinée. Ils ne jouèrent dans la révolution qu'un rôle d'aventures.
On nommait jadis en Angleterre libertins les hommes inconsistants et versatiles qui profitaient des troubles politiques pour s'élever. Les Girondins, les Hébertistes et les Dantonistes furent les libertins de la première République française.
La sensibilité les prit lorsqu'ils furent arrivés au pouvoir, à la célébrité, à la fortune. Quand ces gens crurent qu'ils avaient atteint l'apogée de leurs secondaires ambitions, lorsqu'ils eurent épousé de jeunes
42 INTAODUGTION.
et jolies femmes (ô Danton ! ô Camille !) et engendré quelques enfants, des rêves mondains et champêtres traversèrent ces imaginations encore ruisselantes de sang. L'amour, la famille et la villégiature l'emportèrent sur les rigueurs de la poliiique. Les libertins attendris voulurent faire une fin et prêchèrent la pitié, la miséricorde et le baiser de paix. Faibles séides du bonheur, ils n'avaient pas compris que la condition des sociétés humaines implique un permanent sacrifice, incompati-* ble avec l'utopie de la béatitude. Ils croyaient pouvoir dire, à l'instar de Dieu créant le monde : «Fondons la République et reposons*nous. Inaugurons le jour du bonheur et de la liberté. » ^— logomachies identi*ques et éternelles !
Aussi, faut-il voir comme ils moururent faiblement ou prétentieusement, ces libertins révolutionnaires. Danton prend l'échafaud pour une tribune de club, et fait un mot en hvrantsa tète au bourreau (1), Camille pleure à ruisseaux. Les premiers, les Girondins, étaient partis en troupe, chantant la Marseillaise comme des conscrits qui cherchent à s'encourager à quitter le vil'-* lage, A quoi bon ces vaines protestations?
En politique on accepte le fait. C'est ce que firent les Montagnards muets et impassibles marchant à la mort. La raison dédaigne de protester contre la fatalité.
On dit que le jeune Saint-Just, passant dans la charrette providentielle sur la place de la Révolution, et apercevant la statue de la Liberté, fit un amer sourire.
(t) M. Miehelet dit que Danton mourut Royalement, pourquoi ce répubU* CAÎQ meurt-il fioyalemtni ? qu'est-ce que mourir Boyalement'i
INTAOPUGTION* 43
Quelque sot lui mit ces mots aux lèvres : t C'est pourtant nous qui l'avons élevée. » S'il a souri, ce bel en-» fant à l'âme d'acier, c'est de pitié en voyant un peuple élever des statues au monstre qui le dévore.
L'encre des folliculaires ne parviendra pas à ternir cette tête apollonienne (1). Le jeune Saint-Justa puissamment aidé Robespierre à dominer la Convention, à prendre la direction de la commune et du comité de salut public. Tel est son titre dans la postérité.
Robespierre et Saint-Just sont les deux frères Gracques de la première République française.
L'infâme rapport du député Courtois (2), au nom de la commission chargée de l'examen des papiers trouvés chez Robespierre, jette une vive lumière sur les sentiments qu'inspirait cet homme, que les thermidoriens s'efforcèrent de représenter comme l'objet d'une haine universelle. Vainement, pour justifier leur crime devant leurs contemporains et la postérité, traitent-ils de scélérat la victime contre laquelle ne s'élève aucune autre charge que cette vague accusation de tyrannie, dont la jalousie démocratique masque ses fureurs. En feuilletant ces lettres, où vit encore l'esprit du temps, où palpite, pour ainsi dire, la pensée de la France, on est frappé du concert de sympathies qui, de tous les points de la nation, éclate en faveur de Robespierre, qui l'encourage à son œuvre, qui lui prodigue les marques de la plus absolue confiance et le couvre d'éloges. On sent que le chef du comité de salut public est devenu
(i) Voir les médisances de M. Sainte-Beuve.
(2) Séance du 16 nivôfe, an m.
i4 INTRODUCTION.
l'espoir de cette société française si profondément ébranlée; qu'en ces ten)ps d'anarchie, d'imitations anglaises, d'essais parlementaires, lui seul a conservé le principe de l'autorité, lui seul est capable de l'asseoir sur des bases nouvelles. Il faut reconnaître dans ces manifestations individuelles le merveilleux instinct de sa propre conservation , qui survit dans la société à toutes les épreuves qu'il plait aux anarchistes de lui faire subir.
Un écrivain romanesque et libéral, qui écrit l'histoire au point de vue girondin (1), a dit un mot significatif : Robespierre fut un gouvernement. Et il lui attribue de son chef la secrète sympathie des prêtres et des rois. Après avoir barbouillé cette grande figure des couleurs les plus sombres, il ajoute que les traditions révolutionnaires et gouvernementales lui sont restées favorables, parce qu'en lui fut le gouvernement de la République. Précieux aveu, lorsqu'on songe que deux fois la République a péri en France, faute de gouvernement !
Non ce n'est pas le gouvernement qui tua la première république française, ce furent les parlementaristes et les Iraîtres de Thermidor qui nous offrirent le spectacle de la République consommant son propre meurtre dans le meurtre de son gouvernement! Les répubicains anarchistes et libéraux, dont la race a pullulé et couvre la France, continueront vainement la calomnie traditionnelle. Robespierre restera un homme considérable, non par ses talents, non par ses vertus, — choses d'une
(I) M. Michelet.
importance secondaire ici, — mais par son sentiment de Tautorité, par son puissant instinct politique.
Robespierre mort, la République'retombe dans Tanarchie.
La mauvaise constitution des pouvoirs, le développement insolite de quelques-uns d'entre eux, bien plus que les haines et les compétitions , forment le principe de ces conflits dans lesquels les hommes tombent pressés comme les épis sous la faux. Quelque irrégulière que soit la domination individuelle, on n'en doit pas moins considérer comme un bonheur l'intervention de celui qui parvient à ranger en quelque sorte sous la loi , à enchaîner ces éléments de lutte et de dissolution.
Après le martyre de Robespierre^ la Convention , la commune , le comité de salut public, les Jacobins se retrouvaient en présence comme des ennemis prêts à se dévorer. Les Thermidoriens , composés de racolements hétérogènes, manquaient de Tunité et de la moralité nécessaires pour gouverner. Ils rappelèrent les vingt deux girondins proscrits. Le tiers état tendait à reprendre la direction politique du pays, et par tiers état nous entendons les Ubéraux, les constituants de 1789 et non le peuple. Ainsi rétréci, le sens de ce mot donne force de prophétie à la brochure de Sieyès.
46 INTRODOCTIOU.
t Que doit-il êire? — Tout, » avait-il dit. Nous le verrons arriver à tout, en effet, à Taide de ce mot liberté qui fut son premier cri. C'est lui qui successivement profitera de toutes nos discordes civiles et des plus grands désastres de la patrie^ jusqu'à ce qu'enfin le retour de la République et de l'Empire vienne jeter un nuage sur son étoile si longtemps rayonnante.
La victoire des conspirateurs leur coûtait cher. La faible Convention en était réduite à mendier la protection de la jeunesse dorée de Freron. D'un autre côté, les patriotes poussaient l'aberration jusqu'à prendre pour chefs des hommes comme Collot-d'Herbois, Billaut-Varennes et Carrier , triumvirat de brigands que leurs crimes et leurs vices rendaient plus dignes du bagne que du pouvoir.
On s'aperçut alors du vide immense que la mort de Robespierre laissait dans le gouvernement du pays. Le peuple, qui n'avait rien fait pour le sauver, la canaille qui avait applaudi à son supplice » versèrent alors des larmes inutiles.
Ce fut le tour des Girondins de se venger des Montagnards. Mais la Convention, en assouvissant ses vengeances, s'affaiblissait de jour en jour^ et lorsqu'il fallut résister aux attaques de cette jeunesse dorée et des sections royalistes, qui, peu de temps auparavant, l'avaient aidée à décimer la Montagne, elle tourna les yeux vers ces bancs jadis peuplés d'hommes au triple airain. Hélas! le seul souvenir des terribles tribuns qui les avaient occupés se dressait encore dans l'imagination des survivants comme des spectres irrités. Ces bancs étaient devenus des tombes.
La GonTentioû ne se sauva qu'avec du canon , mauvais moyen pour les assemblées délibérantes, parce qu'il fixe les regards de la multitude sur le vainqueur et que la popularité s'attache plus aisément à un individu qu'à un groupe.
C'est au plus fort de Tanarchie, quand les sections du 43 vendémiaire opposent ouvertement leur volonté à celle de la Convention , qu'apparaît pour la seconde fois, à travers la fumée sulfureuse de la poudre, ce mince et sévère profil qui restera dans la mémoire des hommes jusqu'à la consommation des siècles. D'une pensée sortie du crâne épais d'une manière de général de cirque, vulgaire et empanaché, se dégage une des plus vastes destinées de l'humanité. Derrière Barras, qui sent sou insuffisance , et sous ses ordres , apparaît ce jeune général de brigade en disponibilité , le plus grand tueur d'hommes qui ait jamais couvert d'osse* ments les plaines de la vieille Europe !
Ce principe de l'autorité, cette unité dans le pouvoir que Robespierre essaya de rétablir par le système de la terreur, Napoléon les fera renaître par l'éclal sympathique de la victoire. Mais, oubliant dans l'excessif développement de sa puissante individualité, le sens des révolutions qui viennent de s'accomplir , il absorbera le principe en lui-même. Avec ce besoin d'être le représentant unique et par conséquent universel d'un peu« pie, avec ce rêve d'une solitude suprême, qui enflamme les grandes ambitions, il arrivera jusqu'à cette concentration excessive de l'action gouvernementale, où un homme peut et ose dire à vingt-cinq millions de ses semblables la monstrueuse parole de Louis XIV.
Le sens de la guerre civile et de la destruction de la royauté en France n'était pas douteux. Nous l'avons expliqué d'une façon qui ne laisse aucune perplexité dans l'esprit. Ce qu'on voulait en somme c'était une répartition nouvelle et plus étendue du principe de l'autorité. Elle résidait jusqu'alors dans la royauté, dans la noblesse et dans le clergé. La bourgeoisie de 1 789, autrement dit le tiers état, réclamait sa part, et le peuple, encouragé par l'exemple, voulut à son tour la sienne. Le prétexte de tous, la machine révolutionnaire, se nommait liberté. Mais de ces prétentions, sans cesse grandissantes, naissait une lutte chaque jour plus acharnée. Il ne suffisait plus à la bourgeoisie d'avoir vaincu la noblesse et le clergé , d'avoir jeté la tète d'un roi dans la balance de ses intérêts, il fallait maintenant défendre une conquête inachevée contre le peuple aux longues dents, qui menaçait d'avaler tout. Les luttes des Girondins et des Montagnards n'ont pas d'autres causes. Les conflits de pouvoir ont fait le reste.
Peut-être faut-il donc justifier la Providence lorsqu'elle envoie des hommes dont le vaste égoïsme tend à s'assimiler une nation tout entière et qui étouffent dans le violent syncrétisme de Tautorité individuelle les querelles diss partis.
A un point de vue plus spéculatif encore, le grand fait historique de l'Empire comme celui de la Terreur, comme celui des derniers jours de la Restauration, n'est autre chose qu'une réaction exagérée mais naturelle de la loi sociale ou principe d'autorité contre l'anarchie. 11 semble que la société, épouvantée du danger qu'elle a couru, cherche à se retremper aux antiques
sources dont elle est sortie, et que, pour mieux renouer le fil interrompu de la tradition, elle veuille remonter le cours des siècles. C'est pourquoi l'anarchie mènera toujours et infailliblement à la dictature.
Il est d'usage de beaucoup déclamer contre les hommes qui , dans les républiques , s'élèvent au-dessus de leurs concitoyens et finissent par rétablir à leur profit le pouvoir royal. Mais outre qu'ils y sont amenés par les événements, n^est-il pas juste d'avouer qu'ils obéissent, en agissant ainsi, à Tun des plus puissants instincts de la nature humaine : le désir de marcher à la tète du troupeau, de gouverner ses semblables. Je suis seule-* ment surpris qu'on s'en étonne, car il n'en saurait être autrement. Ce n'est jamais par vertu qu'on ne saisit pas le pouvoir. Les déclamateurs feraient mieux de forger des institutions qui missent l'homme à l'abri de luimême, de prévenir l'acte par l'éducation, et de faire en sorte que le principe de l'autorité collective passât dans les âmes avant de l'écrire sur les tables de la loi.
C'est insensiblement et presque de bonne foi que les chasseurs de couronnes mettent la main sur leur proie. Faut-il ajouter que le plus souvent ils ne manquent pas de gens empressés de la leur servir.
César, assis à la tribune sur une chaire d'or, assistait aux Lupercales le jour de la fête du dieu Pan. Antoine fendit la foule , s'approcha de lui et lui offrit un diadème. Sans doute César n'osa point ceindre son front de cet insigne royal , mais il n'eût tenu qu'à lui de le faire.
Qui eût, au 18 brumaire, empêché Bonaparte de
prendre le titre d'empereur et roi quand Siéyes lui*
môme s'écriait : c Ifessiours, nous avons un maître ! » La gloire qui vient de loin apparaît plus grande, plus imposante. Elle répandait un prestige singulier sur la personne de Bonaparte. Ces guerres orientales lui donnaient quelque vague ressemblance avec les héros de l'antiquité • L'imagination, amie des rapprochements et des rêveries rétrospectives, pouvait voir en lui queU que jeune Bacchus revenant de l'Inde. Tout sert aux êtres privilégiés qui deviennent centre d'attraction. Quand le vainqueur des Pyramides, maigre et hâlé, avec ses longs cheveux , son regard profond et horizontal, traversait les places publiques, la foule enthousiaste devait prendre la poussière du Champ de Mars répandue sur les vêtements du jeune général pour la poudre des déserts égyptiens.
L'esprit public venait à Bonaparte comme il était venu à Robespierre, malgré la sombre horreur de sa formidable conception. On était las de Tinconsistance du pouvoir. Les débauches du Directoire devenaient de l'anarchie sous une autre forme. Fatigué de luttes on ne se lassait pas de conspirer. Le Directoire sentait son impuissance. Barras, le chef des pourris^ tremblait de perdre une sinécure pour ses vices et ne savait à quelle eombinaison se raccrocher. Sièyes était plus propre à rêver des constitutions sous de beaux ombrages, dans Içs allées solitaires d'un parc, qu'à donner une décisive impulsion aux affaires publiques. Le parlementarisme avait tant abusé du pays depuis 1 789 que l'opinion se déclarait contre des intrigants et des bavards, plus propres à augmenter les complications qu'aies dénouer. L'ombre de Robespierre dut donc se réjouir quand les
grenadiers de Murât jetèrent par les fenêtres de l'Oran*gerie de Saint-^Cloud ces débris de la Convention, oe reste des représentants de l'anarchie » réfugiés dans le conseil des Cinq-Cents. A la vérité, c'en était fait en apparence de la révolution, mais elle avait semé dans les esprits des germes que nous verrons faire irruption, à diverses époques plus rapprochées de nous, avec une incompressible persistance.
En attendant, la société sauvée salua le vainqueur.^ Toutes les fois que la société sera en danger, le fait remportera sur la légalité. On s'indignerait moins d'ailleurs contre Tillégalité ai Ton daignait remarquer que <îe moyen n'est la propriété exclusive d'aucun homme et d'aucun parti. C'est une arme politique dont chacun peut se servir à ses risques et périls, qui devient glorieuse ou criminelle selon les conditions dans lesquelles il en est fait usage, mais avant tout, il faut bien l'avouer, selon qu'elle nous donne le succès ou Tinsuccès.
Ici, le regard s'éblouit à suivre le vol rapide, étourdissant de cet aigle. La multitude française républicaine, quoi qu'elle fasse et quoi qu'on en dise, saluait sans arrière-^peusée l'homme qui absorbait visiblement la République et marchait à grands pas vers le trône. Mais cet homme portait au front l'étoile qui signale aux nations l'élu de la fortune. Est-ce par une lâche sympathie pour le triomphe que les peuples se prosternent devant ces astres ascendants? ou n'est-ce pas plutôt quelque secret instinct d'orgueil qui les pousse à saluer le soleil levant? L'homme de la foule ne voit-il pas, dans cette individualité, quelque gigantesque personnification de lui-même, qui le ravit d'admiration et de
joie? Ne sent-il pas qu'une partie supérieure de ses destinées est attachée à cette destinée d'homme 7 Comment ne suivrait-il pas d'un œil attentif les gestes du grand acteur qui va jouer un moment seul le drame de rhumanité 7 Comment n'encouragerait-il pas de son amour l'histrion suprême chargé par la Providence d'exprimer sa pensée, à lui obscur et vulgaire 7 Ne serait-ce point par ces élus du destin que se dégage en caractères lumineux, en actions éclatantes, ce que chacun, parmi les plus humbles, les plus pauvres, les plus ignorants, sent confusément remuer en soi et qui le fait s'écrier : Ah ! si je savais dire ! ah ! si j'étais maître !
L'esprit ne saurait trouver d'apaisement dans cette pensée que ces conquérants : César , Charlemagne , Napoléon, ne furent que de misérables tyrans, des monstres ennemis de l'humanité, des phénomènes anti-sociaux. Types éternels de la légende et de l'image, leur mission vis-à-vis de l'humanité éclate jusques dans ces naïves expressions du sentiment des masses. Leur individualité devient un moyen de communication entre les âmes. Ils forment un point de ralUement pour la pensée collective. Ce n'est pas non plus sans raison que la Providence permet ces grandes expansions de la guerre. En éparpillant un seul peuple sur une vaste surface de nations , ces conquérants ébauchent, inconsciencieusement peut-être, l'idée de la synthèse gouvernementale. Us convient les peuples à des agapes de la fédération universelle ; ils révèlent en quelque sorte la magnifique promesse de T unité du genre humain.
Non , non, ce rocher au milieu de l'Océan , cette
mort isolée du plus grand des conquérants dans la yaste solitude des mers n'est pas due aux vengeances de l'Angleterre ! Cette gigantesque conception poétique de la destinée a été permise par la Providence, pour mieux fixer l'attention et la mémoire des hommes, a J'ignore pourquoi les infortunes éclatantes émeuvent si profondément, a dit un historien démocrate. Pour moi, je l'avoue, ce sont les malheurs vulgaires qui touchent le plus mon cœur (1). » Mensonge de l'esprit de système, vaine flatterie à l'homme des foules! Qui de nous n'a partagé le désespoir de Napoléon à sa dernière heure de Waterloo et ne s'est en esprit élancé avec lui dans le feu ennemi pour y trouver la mort 7 La douleur domestique n'intéresse que le petit nombre des parents et des amis. Sans doute nous plaignons une mère qui perd son fils unique, mais nous plaignons en elle une femme, une mère ; rien ne nous enchaîne par des liens supérieurs à cette humble individuaUté. L'idée collective, l'idée de la patrie, s'attache toujours au contraire à la destinée des grands hommes. Leurs douleurs sont solidaires; leurs infortunes représentatives.
Évoquez le souvenir de Waterloo. Contemplez avec les yeux de l'âme cette plaine immense d'où semble s'élever une vapeur sanglante. La nuit, comme un gigantesque oiseau de proie, couvre de ses ailes les dernières lueurs du crépuscule. Le jour des ides de mars est venu ! Napoléon a vu se briser à la fois sa fortune et ses légions; dirai-je contre un homme? non, contre un rocher. Comme un rocher, Wellington eut le génie et le
(1) M. Louis Blanc, Histoire de dix ans, tom. i, pag. 43.
54 INTAODUCTIOlf.
courage de Timmobilité. «Tenez boD, my hoysh El voilà que le rocher s'est ébranlé et roule sur tes bataillons rompus, ô César ! c'est le jour de la trahison. Traîtres les hommes ! traître le destin ! Ah ! lorsque le héros vaincu regarda autour de lui, et qu'à tritvers ces rougeâtres vapeurs de la poudre, du sang et du jour expirant, il vit que tout fuyait, tout, excepté trois cent mille braves couchés dans la plaine et recevant au visage la pluie du ciel, oh! alors la face qu'il tourna vers l'ennemi dut exprimer une douleur si épouvantable, que le cœur, après tant d'années écoulées, se glace rien qu'en y songeant !
Mon, ne me dites pas que c'est là la douleur d'un homme. Je vousjure que la douleur d'une nation est passée tout entière dans les traits de ce visage. C'est pourquoi je sens mes entrailles déchirées de compassion , c'est pourquoi mon sang se glace devant le désespoir de la patrie !
N'est-il pas vrai que ce tiers état , ces procureurs qui s'enrichirent des dépouilles des émigrés , qui au bénéfice des libertés publiques, justement conquises, ajoutèrent celui des capitaux et des propriétés, formes abstraites des privilèges de la noblesse et du clergé déposés sur la tribune de la Constituante le 4 août 1 789, que ces fournisseurs engraissés , que ces agioteurs et ces escompteurs, que ces boutiquiers flairant l'or étranger, que tout ce vil monde enfin qui se mit à trahir partout, au Corps législatif, dans les salons et dans les rues , qui dansa aux Tuileries la danse des Cosaques; n'est-il pas vrai , dis-je encore , n'est-il pas vrai que ces libéraux méritaient un châtiment national
plus sévère que celui de février 1848 et qu'il y a je ne sais quoi de providentiel, au point de vue du fait, dani les boulets de canon du 3 décembre marquant au front les maisons des parjures amis de la Constitution, amii de toutes les Constitutions et traîtres aussi à toutes les Constitutions 7
Nous avons vu le principe d'autorité, renversé parles constituants, chercher à se recomposer, par la terreur avec Robespierre , par les armes avec Napoléon. C'est au moyen de la religion que la Restauration va essayer de continuer une lutte impossible dans laquelle se sont déjà brisés deux gouvernements et où elle se brisera bientôt elle-même,
Rien de plus logique d'ailleurs que cet enchaine^ ment 4 le bourreau, le soldat et le prêtre sont les trois ministres éternels de l'autorité. Ils représentent l'idée de justice, de patrie, de culte. A mesure que les révolutions se succédaient , la lutte, purement politique jusqu'alors , entamée depuis vingt-cinq ans pour une répartition nouvelle de l'action gouvernementale , s'éT largissait. Quelquefois, le vieux principe triomphait , mais il ne tardait guère à succomber. L'air qu'on respire en France depuis 1789 lui est fatal.
56 IHTtODDGTIOlf.
Un peuple ne se gouverne lui-même que dans la mesure de ses aptitudes ; mais, par contre, Tautorité ne 86 condense et ne se monarchise que dans la proportion de Timpéritie des gouvernés.
La généralisation, de l'autorité aurait dû se produire à la suite du renversement des trônes. Mais les imitateurs du système anglais étaient parvenus à faire croire au peuple qu'il ne se battait que pour la presse et la tribune. De sorte que les révolutions tournaient bien vite en bavardage écrit et parlé. Cette tactique servait les projets de la bourgeoisie, qui a fait du parlementarisme l'instrument de sa fortune.
Inépuisable ironie de la destinée ! aux vertigineuses déclamations de ces robins, de ces folliculaires, le peuple s'enflammait. Il prenait parti pour ces choses qu'il ne comprenait guère et où il s'agissait bien peu de ses intérêts. Une belle phrase éclatait à la tribune comme une pièce de feu d'artifice. Les bourgeois mécontents, les ministres sans portefeuille poussaient le vieux cri du tiers état, ce cri devant lequel les gouvernements tombent comme des châteaux de cartes: — Vive la liberté ! Le peuple répétait le mot de confiance, courait aux fusils, dépavait Paris et visitait les appartements du roi. Le lendemain les industriels consternés gémissaient de la baisse des valeurs, et l'auteur du fameux discours cachait sa honte dans quelque coin»
Si le rire était possible à Taspect de tant d'hécatombes humaines, de tant de ruisseaux de sang versé pour quelques scribes ambitieux, on eût ri en e£fet à voir les (auteurs de séditions courir le lendemain au secours du nouveau pouvoir^ et implorer à mains jointes ce des-
potisme contre lequel tant de brillantes déclamations avaient retenti jadis.
malicieuse Providence ! voilà comment tu attachais le remède au mal, ou plutôt le mal au mal lui-mêmct afin que la vérité sortit plus lumineuse de cette antinomie. Voilà comment, sans nous lasser de tant d'expériences, nous avons, pendant soixante ans, marché du parlementarisme à Tanarchie et de l'anarchie au despotisme. Voilà comment, dans ce conflit satanique et fatal ou les flots humains se battent et se brisent avec une folle violence, nulle politique n'a pu gouverner droit. Pauvre peuple ! la Providence t'a bien vengé de ceux qui voulaient t' exclure de cet héritage de la vieille autorité qui échut à la nation en 1792. Les habits noirs du Jeu de Paume se sont exclusivement partagé les dépouilles de la noblesse et de la royauté ; mais ce n'est qu'à travers la terreur et la banqueroute qu'ils ont fait leur chemin en ce monde.
Le gouvernement de la Restauration naquit avec son cancer, il s'était appuyé sur la trahison des membres du Corps législatif, il avait pactisé avec les intérêts matériels, avec les boutiques et les avocats, il leur devait bien une Charte et un Parlement. Cette concession faite, et c'était juste ce qu'il fallait pour se perdre, le gouvernement de la Restauration ne pouvait oubUer son origine.
Tout en acceptant préalablement les concessions de Louis XVI, il devait tendre à les rayer du pacte social.
Odieux et flétri par les circoùstances de sa rentrée, suranné, disons le mot, ridicule comme une mode du dernier siècle, absurde dans ses secrètes prétentions,
58 IMTRODqCTION*
le gouvernement de Louis XVIII et celui de Charles X furent pour la France un étonnement et une honte.
L^ appui que ce dernier chercha dans TÉglise devint une cause de perte de plus attachée à sa fortune. Des trois (grands instruments de l'autorité la religion est en effet le plus terrible. Cest en elle que réside l'arche sainte de toute autorité absolue et indiscutable.
Que notre attention s'arrête un moment sur cette pensée. Elle éclaire d'un trait de lumière la route que nous allons parcourir dans quelques instants. Et lorsqu'arrivés aux crises qui ont terminé l'existence de la seconde République française, à cet intervalle de recueillement qui sépare le 2 décembre de la proclamation de l'Empire, nous nous demanderons, avant de rejeter le drap mortuaire sur Celle qui vécut deux fois, compte de l'état des âmes; ne serons*nous pas frappés de cet esprit religieux qui s'éveille comme une vapeur des quatre points cardinaux de l'Europe ? Oui, constatonsle, les intelligences se tournent vers la religion. Mais, avec une ferme sincérité, constatons aussi ce grand fait : ce ne sont pas les âmes qui vont à Dieu, c'est la politique qui va au culte.
Après les excès du libéralisme et de l'anarchie, après ce long désordre de soixante années, tout homme politique, à quelqu'opinion qu'il appartienne, sent qu'il est temps de retremper profondément le principe de l'autorité. Là est le secret de ce mouvement des consciences.
Robespierre avait usé le bourreau, Napoléon avait épuisé la victoire, il ne restait à la Restauration que le troisième et le plus implacable instrument de l'auto-
rite : le prêtre. Elle en usa immodérément et maladroi«tement. Elle parvint à rendre la robe noire plus odieuse que l'habit du gendarme. Elle changea en aigre rigidité la vieille tolérance du clergé français et trouva moyen de désafiPectionner les fidèles eux-mêmes.
Le moment était mal choisi.
Depuis 1 789 la presse avait pris un énorme développement. La discussion, qui est une des conséquences du gouvernement représentatif, agit sur Topinion. Or» qui discutait aux tribunes? qui discutait dans la presse 7 la bourgeoisie, les successeurs libéraux de la Constituante, les petits-fils de Voltaire !
Ce qu'il y a de véritablement absurde dans le rôle delà Restauration, c'est qu'elle se débat contre Torganisation même des pouvoirs qu'elle a institués. Elle s'est affublée de la peau du parlementarisme, et voilà que la peau se rétrécit tout à coup ; de sorte que sa légitimité étouffe dans le costume qu'elle a bien voulu accepter.
Tandis que les prétentions absolutistes de la Restauration s'augmentaient de ministère en ministère, -— et l'on en changeait autant que de sessions, -— de grands orateurs se formaient à la chambre. La seconde Restauration est la plus belle époque du libéralisme. Les gens du tiers jouaient avec leur gouvernement de transaction comme des chats avec une souris. C'était le temps des Manuel, des Royer-Collard, des Benjamin Constant, des général Foy, des Garnier-Pagès, de tous 'ces grands diseurs qui savaient parler pendant quatre heures sans s'arrêter.
Le triomphe des royalistes à la naissance du duc de
Bordeaux, les imprudentes manœuvres de la congrégation, les affaires d'Espagne et tant d'autres causes qu'il est superflu de rappeler, irritaient ces dangereux causeurs. L'inconséquence du pouvoir ou plutôt son impossible condition offrait un thème sans cesse renaissant qui se reproduisait à tous les projets de loi.
La Restauration cherchait à vivre dans un milieu contraire à son principe. Chacun de ses actes ressemblait à un défi donné à l'opinion.
On ne saurait se le dissimuler d'ailleurs, il n'y a pas eu de gouvernement possible en France de 1 789 à 1 848. — Peut-être faut-il en excepter l'Empire, qui eût vécu avec la paix.
Un duel à mort se passe entre la France et le parlementarisme. J'ignore si jamais nos mœurs pourront s'accoutumer à ce régime. On peut, en attendant, le comparer à une mauvaise cavale qui a désarçonné et tué tous les gouvernements qui l'ont montée.
Il est dans la nature des assemblées délibérantes de se fortifier aux dépens des autres pouvoirs. Malgré son ardent royalisme, la Chambre des députés prouvait à chaque instant combien elle séparait sa puissance de celle du trône. Le vive le roi quand mime était une façon de s'affranchir de l'autorité du roi en s'abritant sous un principe. Elle seconda néanmoins le pouvoir dans ses projets de réaction. La loi électorale, la censure, les lois d'exception, celles qui autorisaient les arrestations préventives prouvèrent assez qu'en dehors de ce qui touchait à ses prérogatives la Chambre ne marchandait pas avec la couronne.
Il y a des gouvernements qui rachètent leurs fautes
INnODUGTlON. 61
par quelques actions d'éclat. Ce n'est pas que l'occasion de les accomplir ait manqué au gouvernement de la Restauration ; mais il paraissait fuir avec empressement tout moyen de reconquérir un peu de cette popularité dont il avait tant besoin. Les affaires d'Espagne et de Grèce offraient à la France un grand rôle à jouer. Elle en prit un diamétralement opposé à son propre principe gouvernemental. Était-ce une inconséquence? Non. C'était pis que cela. LouisXVIII avait du accorder une Charte à ces bourgeois libéraux, à ces parvenus du tiers qui lui avaient livré Paris ; mais au fond du cœur il appartenait à la monarchie de droit divin, il appartenait à la hideuse Sainte- Alliance qui, du fond d'un cabinet, à buis clos, prétendait régler le sort des peuples européens. Le mot de M. de Metternich traitant les Grecs de carbonari donne la mesure de l'esprit qui animait cette conspiration de rois.
Le cœur se soulève de dégoût lorsqu'on est forcé d'arrêter ses regards sur ce gouvernement de la Restauration , gouvernement des vengeances , des trahisons, des bassesses de toute sorte. Les maîtres du pays étaient ces mêmes émigrés qui lâchement désertèrent la France et portèrentlesarmes contre elle, ces aboyeurs de Gobleutz, débris gâtés d'une aristocratie perdue de dettes et de vices, et qui allait trouver dans le milliard la restitution d'une fortune problématique. Il n'est pas étonnant que cette épave de la nation, rejetée par les armées étrangères, ait laissé dans l'histoire comme une exhalaison mauvaise qui subsiste jusque dans les générations actuelles 1
Il y a des souvenirs pareils à la tache de sang de
63 INTBODUCTION.
lady Maebetb : l'Ooéan tout entier ne les laverait pas.
Pendant quarante années bientôt la pluie aura bai-* gné les pierres grises de Paris; vingt fois la truelle du maçon aura gratté le plâtre , cela n'empêche pas qu'en suivant cette triste muraille du Luxembourg, nos yeux ne cherchent encore la place où Mey servit de ciÛe à des soldats qu'il avait peuti*étre conduits à la victoire.
Louis XVIII quitta enfin la vie. Il put entrer dans le monde des esprits entre Tâme de Ney et celle de Fa* vras, et suivi de cette foule de spectres irrités : Lalle-mant, Berton, Sauge , Garon , Bories , Labédoyère, Chartran, Bonnaire , Mieton, Moulon^-Duvernet, les frères Faucher, Brune, Bomel et tant d'autres suppliciés, assassinés en masse, à Lyon, à Mimes, à Golmar, dans le Dauphiné, partout !
Quand cette âme gangrenée s'échappa de ce corps en pourriture, le clergé, comme une volée de corbeaux s'abattit sur le cadavre et se le disputa. Dans les restes de ce monarque voltairien , l'Église faisait en quelque sorte sa proie du royaume de France. En effet, le seul obstacle à son triomphe venait de disparaître. Le comte d'Artois, le libertin converti, l'homme des Congrégations montait sur le trône. La noblesse tressaillit de joie en voyant la couronne de France passer sur la lète de l'ennemi déclaré des gouvernements constitutionnels. Le gentilhomme qui avait loué le Jeu de Paume pour empêcher le tiers état de s'y réunir (^), représentait d'autant mieux les principes et les sentiments de l'émigration qu'il avait dû moins songer jadis à la possi-
(I) 21 juin 1789.
bilité de régner. Ce prototype de Témigré prometlait le dernier assouvistemetit des vengeances, l'annulation de la Charte, le retour au régime des privilèges.
Mais on était déjà bien loin de cette époque où Taristocratie donnait Timpulsion aux mœurs et aux idées. La bourgeoisie avait profité de ses victoires et couvert l'Europe de ce réseau industriel qui a si profondément modifié la politk|Qe. Le système du cens» appliqué à l'éiigibilité et à Télectorat, est un fait industriel. Il donnait à la bourgeoisie une supériorité marquée, la supériorité du nombre, sur l'aristocratie. Et d'ailleurs, cette aristocratie ne s'était-elle pas en quelque sorte ralliée au régime industriel? N'avait-elle pas adopté ses mœurs en se jetant dans les plus scandaleuses opérations financières ? L'ombre d'Ouvrard est facile à évoquer.
En réalité la royauté gothique n'avait plus de véritables défenseurs. Le vieux Charles X était presque le seul homme de France qui crût encore à la monarchie de droit divin et qui persistât avec une loyauté stupide, obstinée, dans la tradition d'un principe éteint.
En face du trône sohlaire, se tenait le missionnaire impudent, plantant cette croix noire qui domina un moment sur le sol français, comme si la France eût été changée en cimetière. La Providence se servait-elle de la main d'un jésuite pour dresser ce funeste symbole comme un avertissement ? Voulait-il dire que la France, épuisée par les glorieuses batailles de la République et de l'Empire, par les fureurs de la guerre civile, avait besoin du repos des morts? Ou n^était-ce au contraire qu'un sngne néfaste présageant un avenir plus sombre?
Il se faisait bien tard, pour recommencer la lutte de
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Louis XYI contre la moyenne classe. Le tiers était déjà presque tout. Un dernier coup de main, il allait être tout. Les gouvernements à la recherche de l'absolu éclatent brusquement comme une chaudière trop chargée de vapeur. Les prétentions du vieux principe de l'autorité par voie de privilège renaissaient plus exagérées après chaque nouvelle défaite. Aussi voyons-nous Charles X s'élever jusqu'au rêve chimérique d'une sorte de monarchie théocratique» dont la compagnie de Jésus formait la milice spirituelle. Or les théocraties sont l'expression dernière et suprême de l'autorité réduite aux volontés d'un homme qui se prétend l'organe direct de Dieu. Voilà où conduisent les entraînements de la colère et de la peur.
Impuissance et absurdité ! ce que veut le siècle, c'est l'autorité publique et non l'autorité privée.
On croit assister à quelque mélodrame absurde, oîi le comique grossier et les situations impossibles se mêlent aux choses réelles de la vie, lorsqu'on suit des yeux la conception de Charles X. Et lorsqu'on pense qu'il jouait une pareille scène à des bourgeois du xix® siècle, à des libéraux chauvins et procéduriers, à des Dupin, à des Barthe, à des Merilhou, qui n'auraient pas laissé effacer un accent grave de la Charte sans faire ressortir le délit avec une prodigieuse habileté, on se demande jusqu'où peut aller l'aberration des princes !
En deux règnes, la seconde Restauration, de Decazes en Villèle, avait glissé en Polignac. Le trône se retrouvait comme sous Louis XV entre un évêque de comédie et un marquis, entre un monseigneur d'Hermopolis et un gentilhomme léger et absolu, une parodie des phi-
losopbes en inancheties qui écrivaient des systèmes du fond d'un boudoir. Pour compléter ce tableau du genre rococo, il ne manquait qu'une vieille maîtresse auprès de ce ridicule descendant de Louis XIY, absorbé dans le plus singulier égoïsme et croyant, par cet absurde et monstrueux imbroglio, accomplir le salut de son âme.
On sait comment le César des ordonnances trouva ses ides de mars en juillet. Une tuerie de trois jours termina la farce royale. Comme dans les pièces de Shakspeare, Tintrigue se dénoua dans le sang.
Assez d'autres ont raconté ce souvenir qui se mêle singulièrement aux jeux de notre enfance. Poursuivons ridée, quelque aride qu'il soit d'examiner sèchement la trame sur laquelle d'autres ont brodé les féeries de l'histoire.
Tandis qu'une poignée de députés, d'avocats, d'industriels, d'individualités de tout genre, réunis chez le banquier Lafltte, parlent, parlent comme toujours, et voudraient s'enfoncer sous terre si quatre gendarmes apparaissaient , quelques bandes de truands s'arment en criant : a Vive la Charte ! » sans trop savoir ce que c'est que la Charte. Ils attaquent de beaux
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soldais bien nourris, bien armés et bien disciplinés. Certes, quand un peuple aussi poli et aussi soigneux que le peuple de Paris en arrive à jeter ses meubles par la fenêtre sur la tète des sergents, on peut affirmer qu'à moins de mettre le feu aux quatre coins de la ville, on ne la prendra pas.
La puissance de Paris révolutionnaire apparaît dans le simple fait d'un gamin déguenillé plantant la tète d'un Suisse sur la flèche d'une grille de monument public.
Hideux spectacle sans doute, mais combien est plus hideux encore le spectacle moral ! Ces étudiants, ces ouvriers et toute cette brave canaille qui crie si bien Vive la Charte ! se sont fait fusiller, pendant trois jours au profit de deux cent vingt mille boutiquiers qui, à leur petit commerce, vont pouvoir ajouter le trafic de leur conscience, le tout sous la gérance d'un bon père de famille qui ne demande qu'à prospérer lui et les siens.
Le gérant est un honnête seigneur qui, du fond de son manoir, sous de beaux ombrages, loin des vains bruits du monde, attend tranquillement la fin de la bataille pour faire son entrée dans sa bonne ville de Paris.
De son côté, l'autre personnage pour qui de beaux soldats se font tuer par des gamins et se laissent à moitié enterrer sous les pavés, est aussi à la campagne, dans son manoir, et attend latin de l'affaire en jouant une partie de whist avec M. de Duras, M. de Luxembourg et madame la duchesse de Berry.
L'attitude des deux intéressés n'est-elle pas remplie d'enseignements?
Ah ! si dans la douleur peinte 8ur la face de Bonaparte à Waterloo» j'ai pu voirie deuil de la mëre-patric et m'apitoyer avec elle, Tindignation ne me permetelle pas d'arracher les insignes de ces deux rois et de faire un instant descendre ma plume d'historien à ce misérable jeu do les traiter en particuliers?
A l'un, tout à l'heure un baron viendra dire : « Sire» il est temps de partir . » A l'autre, deux petits journalistes dépéchés par un banquier, quelques industriels et quelques avocats, viendront articuler : « Monseigneur, on vous attend. »
Et il a fallu quarante et des années, cent batailles, insurrection sur insurrection, quatre gouvernements renversés pour arriver à cette réalisation du rêve des habits noirs du Jeu de Paume, à cette grande curée des places, des honneurs et des richesses, depuis si longtemps convoitée, à cette monarchie constitutionnelle qui aura été le siècle de Louis XIY du tiers état, son mardi-gras, ses lupercales ! En vérité ce n'était pas la peine !
Le siècle charriait une autre idée dans les Uots de sang qu'il a versés. Ce n'était pas pour résigner l'autorité gouvernementale ou électorale, c'est-à-dire le plus sûr moyen de fortune, entre les mains de deux cent mille propriétaires et boutiquiers, qu'on avait brisé, sous le nom de privilèges, à la tribune nationale, cette même autorité détenue par deux cent mille prêtres ou marquis. Mais paix à la cendre des morts ! Lo suffrage universel a donné depuis la signification de ces batailles de géant.
Si l'historien, comme un autre Minos, avait à juger
les âmes, le fait qui, dans cette grande intrigue des guerres civiles^ jetterait dans sa balance un poids plus décisif, n'est qu'une simple lettre adressée parle monarque fugitif à celui qui bientôt va lui succéder. Le dépossédé croit si peu à l'usurpation de son parent qu'il lui recommande avec confiance ce petit Henri, germe échappé au poignard de Louvel et conservé dans les flancs d'une femme, — comme si la Providence ne se lassait pas, en multipliant les prétendants, de préparer des querelles entre les peuples. C'est plus qu'une recommandation, c'est un ordre qu'il donne, ordre précis à l'égard de l'enfant qu'il désigne pour le trône, et d'une négligence pleine de grandeur et de dignité en ce qui concerne ses intérêts propres (1).
Parmi les sentiments que remue T histoire, la sympathie pour le malheur doit occuper le premier rang. En même temps qu'elle amollit ce dur récit des affaires publiques, elle nous ramène à l'humanité dans la politique. On peut donc rappeler cette lettre parce qu'elle jette je ne sais quel mélancolique reflet sur la personne de ce roi fugitif dont le plus grand tort fut de naître mille ans trop tard. La bonne foi avec laquelle il dicte à son cousin l'ordre de succession au trône l'élève audessus du ridicule d'un pareil ordre dans un pareil moment. L'indignation retombe toute entière, et d'autant plus lourde, sur ce cousin que la fortune des insurrections vient d'élever sur le pavois, comme le gage des intérêts de la bourgeoisie. Il est le dernier de ces cadets qui depuis plus d'un siècle convoitent le trône de
(1) Lettre de Chaçjes X au duc d'Orléans, datée de Rambouillet, 2 aui\t
France. C'est à peine s'il peut contenir son impatience, tout en se retranchant, comme Tibère sollicité à la tyrannie par le Sénat» dans des paroles obscures. L'heure n'est pas encore venue. En attendant, il abuse de vaines promesses ce vieillard qui ne croit même pas qu'on puisse toucher au principe sacré de l'hérédité royale; il trompe le peuple en descendant jusqu'à lui prodiguer sa main.
Le crime de l'homme est là tout entier; le reste n'est que le crime de la monarchie représentative.
Le nouveau roi agira, en somme, dans le sens de l'absorption individuelle ainsi que l'avait fait son prédécesseur. Seulement, comme un vieux rat prudent qui sait qu'on veille au logis, il grignotera la Charte. L'autre avait d'un seul coup mis sur la proie sa griffe royale. Ce n'est pas au surplus l'histoire des actes qui fait Tobjet de ce discours. Leur interprétation suffit. Pour suivre et expliquer la génération des idées qui ont amené l'explosion de février 1848, nous devons rester sur la hauteur où nous sommes placé. Nos regards dominent plus aisément ainsi le vaste tableau des révolutions contemporaines.
Condensons en quelques mots, s'il se peut, la série historique qui s'ouvre en 1789 : il s'agit de savoir qui l'emportera du schisme ou de la doctrine première, de l'autorité par voie de privilège, ou de l'autorité par voie de libertés publiques. Tel a été le terrain de la lutte; lutte éternelle d'ailleurs, puisqu'elle a pour objet le principe éternel de toute société humaine: l'autorité. A mesure que les peuples ont compris que ce mot voulait dire non-seulement domination supérieure, mais encore développement de son moi; non-seulement re-
70 nrrftODOctton.
ligion, morale, lois, mais encore appropriation d'une part légitime dans la chose publique, voix consultative et élective dans l'administration de TÉlat , développement infini de ses facultés , ils ont réclamé d'une voix plus impérieuse contre l'injustice de leurs gouvernants.
Les moins pauvres et les plus éclairés de ces réclamants furent les bourgeois du moyen âge, espèce d'hommes libres des temps romains, qui, en raison de leurcondition meilleure, purent lutter contre la noblesse 6n a'alliant à la royauté, contre la royauté avec le secours des parlements, et arriver enfin à cette grande protestation de 4789 qui acheva leur émancipation. Le reste des événements jusqu'en 4 830 n'est que l'effort mourant du vieux système luttant contre la répartition nouvelle de l'autorité. Sur ce fond un peu monotone la dostinée improvisa, en vue des révélations ultérieures, t'béroïque épisode de l'Empire. Mais la lutte se continue avec la servilité de la plus rigoureuse logique jusqu'à l'épuisement complet de l'argumentation, jusqu'au roiprêtre^ jusqu'à la royauté de droit divin.
En ce qui concerne la bourgeoisie,c'est<*à«dire les hommes libres des communes, les gens des Parlements et les Constituants de la fin du dernier siècle, on peut considérer la lutte comme achevée. Dans l'ordre spéculatif, 4830 se renoue donc étroitement à 1789, date de la ihonarchie constitutionnelle. L'avènement normal des hommes du Jeu de Paume est accompli. M. Dupin est aussi grand queLouis-Philippe et le peuple crie aussi volontiers : « Vive Odi|on«^Barrot ! » que : « Vive le roi I » Ils ont le pouvoir, la science, la richesse) le talent et la vertu. Ils ont tout, ils sont tout. Le vieux Sieyès existait en-
core. Du fond de son parc de Marly, où il erre à pas lents, la tête inclinée, comme le fantôme d'un siècle écoulé, il peut, à travers les lueurs de sa raison expï^ rante, sourire à sa prédiction réalisée et se croire à ja^ mais débarrassé de cette ombre de Robespierre contre laquelle il ordonnait à ses valets de défendre sa porta.
Ils sont tout, ils ont tout; mais ils voudront tout garder; telle est rélernelle tendance des castes comme celle des individus. Ils envieront à leur roi le peu d'autorité qu'ils lui laissent et celui-ci leur enviera la leur. Ce roi, entre leurs mains, sera plutôt une manière de raison sociale, qu'un monarque véritable; et lui ne verra dans la prétendue pondération des pouvoirs qu'un moyen de diviser pour régner. Nous touchons à une sorte d'oligarchie bourgeoise qui nous donne, sous la forme abstraite des droits politiques atta* chés au cens, un vague souvenir de la féodahté. Le xvm® siècle se développait dans le xix«, mais il déviait dans la réalisation. La bourgeoisie arrivée aux affaires trouva que tout était bien. Elle éleva des forteresses et des retranchements pour proléger sa conquête» Au parlementarisme féroce et anarchique de la Convention et de la Restauration, avait succédé un parlementarisme vénal qui, en peu d'années, enveloppa les trois quarts du corps électoral.
Comme au temps des brigues du forum, on achetait les suffrages, et l'élu tâchait ensuite de rentrer dans ses déboursés en vendant, avec plus value, son vote au pouvoir. Dans ce genre de prostitution, comme dans celle des femmes, ce qu'il y a de singuher c'est que l'objet vendu n'existe pas. Où est la consciente de l'é»-
lecteur vénal ? Où est la vertu de la courtisane 7 Aussi tous ces censitaires croyaient-ils avoir fait un marché d^autant meilleur qu'ils n'avaient rien donné, rien qu^un chiffon de papier avec un nom vulgaire jeté dans une urne. Et en effet, cela est bien peu de chose pour gouverner un peuple!
Le roi crut pouvoir s^en contenter. Les manipulateurs ne lui manquèrent pas. La monarchie de juillet a usé une soixantaine de ministres en dix-huit ans. 11 y a dans cette compagnie des noms que personne ne sait, excepté le sténographe du Moniteur. D'autres ont acquis une célébrité sans grandeur, et, malgré le talent et l'habileté dont ils ont fait preuve, leur nom périra misérablement, parce qu'ils ne l'ont attaché à rien de grand. Sauf quelques traits de caractère dont la postérité ne se préoccupe guère, quelle différence fera-t-on un jour entre M. Decazes et M. Guizot, entre M. Thiers et M. de Yillèle 7 Ces nuances échappent déjà aux générations qui s'élèvent. Indignes de fixer l'atteniion de la jeunesse, elles se couvriront rapidement de cette poussière profonde qui ensevelit les hommes et les choses d'ordre secondaire.
Il n'entre pas dans le cadre de cet aperçu d'accorder aux individualités d'un règne plus remarquable parles idées que par les faits une place qili ne leur est pas due ici. Mous la leur avons amplement consacrée ailleurs (1). L'heure est venue de conclure. Une force irrésistible , celle de la logique et de Penchainement
(1) Les hommet ei les mœurs, en France, sous le règne de LouiS'Phi» lippe, 1 vol. io-S.
historique, nous précipite vers la catastrophe que nous avons entrepris de raconter.
Où commençait la bourgeoisie ? où finissait-elle 7 Les deux cent vingt-deux mille censitaires à deux cents francs ne s'étaient jamais posé cette question. Quant au pouvoir, il sentait bien qu'en élargissant le cercle électoral il lui devenait plus difficile de lui appliquer son système de vénalité. Là était évidemment le défaut de la cuirasse de ce gouvernement impossible qui se maintenait à travers les insurrections, les assassinats, les injures de la presse et de la tribune, par une sorte de miracle providentiel.
L'opposition formait un corps formidable de petits contribuables et de capacités réformistes, de républicains girondins ou jacobins, de socialistes-communistes, phalanstériens, saint-simoniens et subdivisions, delégi-; timistes de toutes nuances, d'un populaire voulant, lui aussi, se faire place au soleil à l'instar de la bourgeoisie ; armée sans discipline, puissance sans unité, avec laquelle on renverse les trônes, mais qui ne saurait fonder une République.
Le présent recelait déjà les secrets de l'avenir. Quel que fût le gouvernement qui sortit d'une pareille opposition, c'était un gouvernement perdu. Le parlementarisme avait produit son dernier fruit : l'anarchie dans les idées, la pire de toutes, la condition la plus fatale dans laquelle un peuple puisse tomber , car elle le rend impropre à rien instituer de sérieux en même temps qu'elle en fait une multitude ingouvernable.
Tel fut le résultat de l'avènement des libéraux fils des Constituants de 1789. La machine de guerre qui
avait servi pour briser l'autorité et s'en distribuer les morceaux tournait contre eux. Ils s'étaient enrichis par Tindividualisme, par l'industrie ; ils avaient réhabilité le moi, la matière, au détriment de la religion, du sacrifice et du mépris des richesses; ils avaient placé le droit en face du devoir. Comment le peuple n'eùt«-il pas compris qu'on lui laissait tous les devoirs en s'appropriant tous les droits ; qu'on s'enrichissait et qu'il restait pauvre ; qu'on le gouvernait et qu'il regardait faire ; que dans cette répartition de Tautorité, ou autrement dit des droits politiques, il y avait deux cent vingt mille citoyens actifs et trente-six millions de passifs?
Les prétentions éclatèrent enfin et sur tous les points; car, ne nous y trompons pas, le jour où la révolte de juillet eut soudé 1830 à 1789, où le programme des Constituants fut réalisé, il fallait que l'histoire marchât en avant, que la révolution reprit son cours» Kien n'était moins propre que le régime parlementaire à enchai* ner ce levain sans cesse en fermentation qui précipite le mouvement des sociétés.
La révolution recommençait grosse d'exigences nouvelles^ ou plutôt de toutes les exigences. Il lui fallait l'esprit et la matière, le pouvoir et la richesse. 11 lui fallait la science^ la sagesse, la vertu et la volupté. Elle voulait tout, par tous les moyens possibles ou impossi-* blés et préalablement contradictoires. Elle trouvait des philosophes, des théoriciens, des poètes pleins d'éloquence , de ténèbres et d'étrangeté pour toutes ces prétentions. Et tous ces demi-dieux se regardaient déjà, en prévision du pouvoir, avec des yeux sanglants. L'a-
i^arcbie niiontait, montait toujours, légitime et folio en
même temps! ce n'était pliig, comme à l'époque des croisades ou des guerres de la République et de TEmpire, un sentiment militaire poussant les peuples et les armées vers une même conquête; c'était unmoiirra«' tionnel voulant avaler l'univers; des fanatiques de l'idéal lancés à la recherche de l'absolu ! Il ne manquait plus qu'un dernier coup de pied dans les barrières de la monarchie constitutionnelle pour mettre en conflagration cette multitude d'éléments hétérogènes.
La destinée de la seconde République française était de devenir le champ de bataille des idées du }lix« siècle* Là git le secret de son insuffisance, de son manque d'unité» de sa perte.
Au moment d'entamer ce récit grotesque et sanglant» qui demanderait à la fois la plume d'un Tacite et celle d'un Suétone, en feuilletant les pages de ces pamphlets, de ces journaux» de ces mille vestiges ou se trahis^ sent en traits si accentuée la bassesse» l'infamie, la sottise et le ridicule humains, je me sens pris d'une indicibleamertume. Ah! sans doute aucun de ces accompagnements ordinaires ne manquait à la première République française, mais elle avait ce qui sauve l'histoire des peuples, ce qui n'est que trop absent, hélas! de cette lille cadette de la philosophie» de la seconde République française : Théroisme !
N'oublions pas, surtout, la grande ligne qui traversera ce récit comme la maîtresse poutre destinée à soutenir rédifice. L'éternel enjeu de cette révolution, comme de toutes les autres, c'est l'autorité. De quelque nom que les partis s'affublent, quel que soit le mot d'ordre ou le cri de ralliement, à travers toutes ces intrigues et ces
inepties, ce que chacun veut, c'est une part de tous les biens sociaux. Modeste ou exagéré, tel est le vœu général. L'ignorance, Tempirisme et Tintrigue feront le reste.
Et, comme pour augmenter l'embarras du narrateur de ces annales complexes, il a fallu que ces compétitions universelles et démesurées tombassent au milieu du plus profond gâchis parlementaire, chez un peuple qui, en soixante ans, a compté par deux les monarchies constitutionnelles, les Républiques et les Empires.
Ne comprend-on pas, à de tels exemples, qu'en présence de sa patrie en délire, sentant la nécessité d'un suprême appela l'autorité, Machiavel écrivit le Prince de cette même plume qui avait tracé le Traité de la Ré^ publique? C'est qu'aux yeux des grands politiques, la patrie est au-dessus des partis, la société au-dessus des formes gouvernementales; et que, sans autorité, il n'y a ni gouvernement, ni patrie, ni société!
DE LA