CHAPITRE PREMIER
Funestes présages. — Démoralisation des hautes classes. — AfTaires Prasiiti, Léotade, Teste, Cubières, Gudin, Berghes, etc. — Suicide de M. Bresson. — Émeute de Buzançais. — Embarras extérieurs. — Impopularité de M. Guizot.
— Sa politique en Europe. — Attitude et tactique de l'opposition. — Abstention des républicains. — Banquet du Cbâteau-Rouge. — M. Odiloo Barrot, son portrait.— Clôture de la session. — Banquet de Lille. — M. Odilon et M. Lcdru-Rollin. — Banquet de Dijon ; mot de M. de Lamartine. — Banquet de Châlons. — Ouverture de la session. — Discours du trône. — Discussion de l'Adresse. — Éloge de la Convention à la Chambre des pairs ; M. d'AIton-Sliée- — M. dé Montalembert. — Chambre des députés. — Affaire Petit, — Scène de haute comédie politique. — La majorité. — M. Guizot et Louis-Philippe. — Affaires d'Italie. — Question suisse.
— Question polonaise. — Affaires de la Plata. — Algérie. — Dixième par(igra[)he. — Amendement Darblay. — Amendement Desmousseaux de Givré.
— Amendement Sallandrouze. — Vote d'ensemble. — Suspension du cours de M. Micbelet. — Pétition de trois mille étudiants. — Le préfet de police et la commission du banquet du Xli« arrondissement. — Imminence du conflit.
Les vieux historiens racontent que le phare de Gaprée s'écroula dans la nuit qui précéda ia mort de Tibère, et que plusieurs autres funestes présages annoncèrent ce grand événement dans l'Empire.
La Providence n'épargna pas non plus les signes de sa colère vers la fin du gouvernement de Louis-Philippe. Les dernières années de ce règne furent marquées par des crimes monstrueux et d'in£âmes scandales, dont Thorreur grandira dans la postérité. Il semblait que jusqu'alors la société se fût couverte d'un masque, et qu'une main vengeresse le lui arrachait aux yeux des multitudes* L'Honneur et la Vertu se retiraient du parti de la richesse. Des hommes de la lie du peuple, rencontrant dans le faubourg Saint-Antoine les carrosses de la cour, purent, sans révolter la pudeur publique, leur lancer de la boue en criant : a Aux voleurs! »
Le pauvre honnête, le larron de bas étage lui-même, virent juger les grands de ce monde. Le résultat philosophique fut double. Le pauvre citoyen se dit : Je yaiix mieux que ceux qui me gouvernent. Le voleur pensa qu'il avait des collègues jusque dans les plus hautes régions de la société, que, par conséquent, il avait suivi la bonne voie, que tout le monde volait» et que, finalement, ici-bas, rien n'est qu'heur et malheur.
L'Église, la magistrature, la noblesse, la cour, l'administration, l'armée fournirent un formidable contingent aux délégations du crime.
Dans un de ces charmants hôtels des Champs-Elysées qui ressemblent à des petites maisons d'autrefois, sous ces discrets et riants ombrages enviés du passant, un chevalier d'honneur de madame la duchesse d'Orléans, M. le duc de Praslin , pair de France, assassinait sa femme, mère de neuf enfants. Et jamais, non jamais le sombre
géuie du drame anglais n'imagina rien de pareil à ce qui se passa durant celte nuit épouvantable !
A Toulouse, dans un de ces asiles où les frères de la Doctrine chrétienne se préparent à donner au peuple Texemple de toutes les vertus, le frère Léotade violait dans un grenier une allé de quinze ans, la tuait et la lançait par-dessus les murs du couvent, comme les débris d'un repas qu'on jette aux immondices.
Un ancien ministre, président de la cour de cassation, grand ofiBcier de la Légion d'honneur, M. Teste, trafiquait, pour des sommes énormes, des concessions de l'État.
M. Cubières, lieutenant général, pair de France, ancien ministre lui-même, favorisait ces trafics à la suite desquels le banquier Pellapra prit la fuite.
Un quatrième complice, du nom de Parmentier, fut condamné.
M. Gudin, aide de camp du roi, fut surpris trichant au jeu.
M. le prince de Berghes, fabriqua de faux jetons.
M. le prince d'Eckmùlh, pair de France, disparut.
M. le comte Bresson, ambassadeur à Naples, se coupa la gorge avec un rasoir.
Des sinistres éclatèrent sur terre et sur mer. Des paysans affamés pillèrent plusieurs maisons de Buzau^ çais.
Ajouterai-je à cette litanie du crime et du malheur cette scandaleuse affaire Petit qui occupa les Chambres aux derniers jours de ce règne? — L'heure n'est point encore venue, mais à mesure que nous avancerons dans le récit de ces intrigues et de ces catastrophes
80 SECONDE BKPUBLIQUE PBANÇAISR.
nous verrons tomber ie fard de la joue des acteurs et tomber aussi leur costume.
L'araignée ne file pas sa toile avec plus d'art que la Providence n'en mit à lisser les mille réseaux dont elle enveloppait graduellement cette monarchie si sûre de ses calculs et de sa force. Comme pour mieux assurer la révolution en France, elle fomentait au loin des troubles qui compliquaient la politique du cabinet d'embarras extérieurs. On en était venu à se disculper devant l'Angleterre des imputations soulevées par les mariages espagnols, à chercher contre elle un appui dans l'alliance de M. de Metternich, à s'attirer l'éloge du roi anticonstitutionnel Frédéric-Guillaume , à essayer un rapprochement avec la Russie, à poursuivre, en un mot, je ne sais quel rêve impossible d'une alliance continentale dont lord Palmerston se jouait par des hostilités diplomatiques et par des armements très-significatifs.
Le rêve de M. Guizot avait cela de particulièrement déplorable qu'il comblait la mesure d'impopularité du cabinet. Il couvrait le président du conseil d'une forte teinte de mauvaise foi et d'un léger vernis de ridicule. L'opposition dut en effet se demander comment M. Guizot pouvait se retrancher dans les traités de 1 81 5 après les avoir jadis reconnus violés à Cracovie, et par quelle fantaisie, dans la question suisse, ce huguenot devenait si bon ligueur?
Les événements compliquèrent cette situation déjà mauvaise et montrèrent bientôt à M. Guizot ce que coule à un ministre français l'amitié de M. de Metternich. Pie IX, le pape libéral, avait, selon l'usage des
LES BANQCJETS. 81
libéraux, soulevé des tempêtes qu'il ne pouvait plus conjurer. L'Italie, affamée de constitutions et saisie du besoin très-naturel de se gouverner elie-mème, se levait depuis Naples jusqu'à la Lombardie au cri de Vive la liberté ! et ce mot retentissait dans la politique française avec une sonorité menaçante.
Sûr de sa majorité de fonctionnaires et enivré de sa victoire électorale remportée à prix d'argent, le cabinet poursuivait aveuglément sa politique dédaigneuse et provocante à l'intérieur, autant que servile au dehors. Les signes funestes qui se multiplièrent dans cette session de 1846 frappaient tout le monde excepté lui. Il s'était fait un calme singulier autour du pouvoir. L'euton pris en flagrant délit de trahison, le cabinet pouvait répondre par 225 voix achetées sans réserve, et par conséquent fidèles jusque dans la honte. Ces situations tendues, où les radicaux n'ont qu'à se taire et à attendre, sont très-favorables aux modérés, aux progressistes , aux honnêtes gens, aux politiques de sentiment et d'esprit. Ils ont bien vite forgé pour la circonstance quelque petit traquenard de légalité où vient inévitablement se prendre la politique du pouvoir quand même. Les parlements sont Técole de ce genre de manœuvre.
De vieux tacticiens, libéraux rompus dès la Restauration à l'opposition légale , comme M. Dupin, des gauche-dynastiques, comme M. Barrot, des républicains-orléanistes, comme MM. Garnot, Garnier-Pagès, des conservateurs progressistes , comme MM. Desmousseaux de Givré, de Girardin, des gens d'esprit sans portefeuille, comme MM. Thiers et de Rémusat, recom-
82 SECONDE RàpUBLIQUB FRANÇAISE.
mencèrent la lutte sans entrer en frais d'imaginatioii. La réforme électorale et parlementaire , qui avait échoué par le système des pétitions, fut remise à l'ordre du jour de Topposition et rajeunie sous forme de ban<* quets. C'est une erreur en politique de croire à Tinefficacité des vieux moyens d'escrime ; ils sont toujoiirs excellents lorsqu'on en fait usage avec sagacité, La réforme électorale offrait cet avantage qu'elle fournissait aux multitudes un bon thème à déclamations. Sa Qature extra-parlementaire permettait à l'opposition de passionner le dehors sans quitter la tribune. Le mot de Réforme qui porte avec lui le génie protestant et anglais, a toujours sonné agréablement aux oreilles libérales. En France, il éveille de vieux souvenirs de Fronde qui flattent les instincts de la petite bourgeoisie. La (uassç de$ gens naïfs se complaît aisément dans l'utopie des révolutions légales. La réforme électorale offrait tout of la» et par-dessus tout cela l'immense avantage d'i^ttaquer dans le vif ce régime basé sur le cens. C'était entauoer le monument par la base.
Louis-Philippe le sentit et résista.On lui a souvent reproché de n'avoir pas accepté la réforme. Rien sans doute ne s'oppose à ce qu'un régime s' établis^ et fonc^ tienne avec le suffrage universel; mais où est le gouvernement assez pur pour pouvoir» au boutde dixans^ouvrir de lui-même les écluses de l'opinion et modéreir 1^ flot révolutionnaire qui en est la conséquence? Ce n'était certes pas le gouvernement de Louis-Philippe. Aussi, dans sou intérêt privé, le vieux roi eut-^il parfaitement raison d'opposer à toute idée de réforme une résistance forcenée. Et pourtant, voyez rimplaeabilUé du 4^$^
IM BANQUETt. 88
qui renverso les trônes, cette logique le précipitait vers sa perle. La politique contraire avait perdu Louis XYI.
A peine le comité central des élections eut-il ima*giné la bizarre conception des banquets, que la France entière se mit à banqueter avec une discipline de mau*vais augure pour le pouvoir. La fiction légale obtint un prodigieux succès. Il se mêlait à Pidée de banquet je ne sais quel parfum d'antiquité et de girondinisme, très-suffisant pour échauffer l'imagination des rhéteurs. Le côté matériel de Taffaire flattait Torgane dominant et symbolique du règne, le ventre. Tout contribuait donc au succès de la révolution. Il était dans la destinée de ce régime qui, selon Texpression d'un poète, avait gouverné les hommes par les dîners, de succomber par les dîners.
Les républicains ne virent pas d'abord tout le parti qu'ils pouvaient tirer de cette ingénieuse idée. La fraction jacobine s'abstint de figurer au banquet de douze cents couverts qui eut Heu le 9 juillet 1 847, au Château-Rouge. Les prudents de la gauche-^dynas*tique, comme MM. Thiers et de Rémusat, jugèrent d'autre part que la protestation devenait sérieuse et que le moment de battre en retraite était venu. Ils mirent pour condition à leur présence qu'on porterait on toast au roi. C'était habilement se placer dans l'impossibiUté d'assister au banquet. Le toast au roi eût écarté un grand nombre de démocrates et dépopularisé Vagitation. Les auteurs de la conception n'étaient pas fâchés d'ailleurs de jouer la charade du mot de Mirabeau : < Le silence d#s peuples est la leçon des rois.»
M« de Lasl$yrie 1^ père présidait cette réunion ap-^
puyée de quatre-vingts députés libéraux vieillis dans la pratique des manifestations pacifiques. Le Natiwval^ ami des classes bourgeoises et inclinant par tempérament vers la gauche^dynastique, représentait l'opinion la plus avancée dans cette assemblée de gardes nationaux, d'avocats, de journalistes et de députés, chez qui des espérances personnelles se mêlaient aux idées de progrès et de réforme.
Le mobile individuel, il ne faut jamais l'oublier, est ce qu'on trouve de plus vivace au fond de toute agitation comme de toute réaction politique. Ce principe égoïste, mais souverainement humain, caractérise surtout les manifestations pacifiques qui ne veulent rien livrer au hasard. Le combat entraînant un plus grand développement de passions et de plus grands périls, donne lieu à des actes plus désintéressés. Je ne dis rien des masses qui obéissent à ces excitations supérieures moitié par générosité, par instinct de justice froissé, moitié par un sentiment de vengeance contre l'ennemi, c'est-à-dire contre les maîtres et les puissants de ce monde. A ces causes il faut ajouter un certain amour du désordre, des grands spectacles qui en résultent, et de vagues rêves de diminution de travail, d'augmentation de salaire; ce qui, avec le pain et le vin à bon marché, constitue l'idéal du bonheur chez les classes pauvres.
Une figure d'insurgé débonnaire dominait cette assemblée et la caractérisait mieux qu'elle ne se le fût imaginé. A cette réunion d'honnêtes gens enivrés de quelque fumée d'ambition et du bruit de leur parole, à cette copie un peu ridicule des protestations du tiers
état faite par des neveux dégénérés des Mounier, des Bailly et des Lally-Tolendal, il fallait un chef qui fût luimême la déteinte d'un Pétion. M. Odilon Barrot réunissait dans sa personne les nuances délicates de ce rôle difficile et faux. L'air farouche dont il se plaisait un peu trop peut-être à rembrunir sa ronde et sereine physionomie, était contre-balancée par une véritable bonté d'âme. Sa majesté n'excluait pas une parfaite simplicité de mœurs. Nul n'a jamais mis en doute la probité de cet agitateur qui ne recevait point comme Mirabeau, Danton, OXonnel, de subvention secrète ni patente du pouvoir ou des partis. Et l'on peut affirmer que jamais révolutionnaire n'eut au fond du cœur une plus profonde horreur du désordre et des guerres civiles.
Les éléments se combinaient pour que M. Odilon Barrot devint le personnage héroï-comique de la révolution de février, le chef grotesque de quelques fins personnages qui le dirigaient à leur gré, l'apôtre d'une foule de petits bourgeois croyants à la sonorité de ses poumons; gens qui n'en demandent pas davantage en politique et à qui cela doit effectivement suffire (1). MM. Thiers, de Rémusat, de Hauranne, de Maleville et quelques autres espéraient se servir du bonhomme pour lui faire tirer les portefeuilles du feu. L'avenir leur ménageait une étrange surprise.
Les discours prononcés au banquet du Château- Rouge, désillusionnèrent les républicains dont l'impatience eut sans doute tout gâté, mais la fatalité en avait décidé autrement et cette modération même contribua
(1) M. Odilon Barrot fat ainsi qne MM. Ijafitte et Lafayette l'un des inventenrsdela célèbre divise : Lt^monarckie entourée d^inttitutions républieainee.
86 SECONDE RiFUBUQCB VBAHÇAISE.
(l'âutant plus au succès des réformistes* Elle tranquillisa le pouvoir et gagna le cœur de la bourgeoisie. Les raille* ries du Journal des Débats ne trouvèrent point d'écho dans le public. Cette feuille ne fit que s'attirer Tantipa» tbie des masses et se préparer à elle-*même par son arrogance, au moins inopportune, une bonté plus profonde.
La session vint clore, peu de temps après (1), la pre*^ mière série de ces prolégomènes parlementaires d'une révolution. Cette suspension d'armes, qui ordinaire^ ment procure aux pays représentatifs un peu du silence dont ils ont tant besoin , devenait dans ces conjonc* tures une nouvelle cause de trouble. Au lieu d'amener le repos des imaginations, la clôture de la session en** gendra une fièvre générale, la fièvre des banquets. Les ambitions de province commencèrent à concevoir le parti qu'on pouvait tirer du mouvement, tandis que les douze cents convives du Château«Rouge enflammaient l'esprit des politiques d'estaminet et des amis de la légalité. Les députés de l'opposition, retournés dans leurs départements respectifs, devinrent les promoteurs de ces agapes réformistes. L'occasion de continuer de parler, malgré la clôtura de la session, était trop belle pour la manquer.
Mficon donna le branle. C'était U seconde fois que cette ville saisissait l'occasion d'entendre M. de Lamartine dont la personnalité grandissait de jour en jour (S). Il réussissait par la seule influence de sa physionomie et de son talent à colorer de je ne sais quelle nuance romanesque ce mouvement jusqu'alors si parfaitement
(1) Le 9 août 1847.
(2) n Tenait de publier VJffitioire des Oirondinê,
LES BANQUm. 87
prosaïque* Colmar, Reims^ Boissons» La Charité, Chartres, Bethune, Saintes, etc., suivirent cette impulsion. Il est à remarquer que dans cette dernière Ville, M. Du-» faure, à Tinstar de MM. Thiers et de Rémusatà Paris, refusa d'assister aU banquet. L'esprit et le sens com-« mun abandonnaient décidément la cause de la gauche dynastique.
Parmi tous ces banquets, dont le pouvoir ne s'inquié*tait pas encore, il en faut distinguer trois qui donnèrent une impulsion nouvelle à cette agitation, devenue foi^ midable. Le premier eut lieu à Lille. Lorsque M.Odilon Barrot^ habitué à une facile domination, voulut en régler les toasts de façon à donner une marque indirecte de sa sympathie pour la dynastie, en même temps qu'il continuait soti rôle d'orateur indigné, une voix osa le contredire. Il fut terrifié en se trouvant en face de lui-même, ou plutôt en face d'un Sosie, avocat et député, mais d'un Sosie jeune, beau, vigoureux, ré^pubiicaiUj doué d'excellents poumons et d'une véritable éloquence : M. Ledru^RoUin. La réputation de cet orateur, comme celle de M. de Lamartine, avait considérablement grandi dans la dernière session. Sa présence au banquet de Lille annonçait l'invasion du jacobinisme dans le camp réformiste. M. Odilon Barrot vaincu fut obligé de battre en retraite et de laisser son compétiteur maître du terrain. Dans un dis*cours énergique, semé d'images hautes en couleur, H. Ledru-Rollin dessina une politique nouvelle. « On me découvre avec indignation des plaies honteuses, s'éoria-t-il; où est le fer puissant qui va les cicatriser ? » Pour quiconque est familiarisé avec la prosodie
88 SBCORDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
parlementaire cela équivalait à un appel aux armes.
A dater de ce jour, jusqu'au banquet de Rouen où H. Odilon Barrot trouva une dernière et fugitive consolation, Fagitation réformiste fut conduite par la démocratie. Le banquet de Dijon mit le comble à l'enthousiasme. Au milieu de treize cents convives qui attendaient leur parole avec Tordinaire avidité des Gaulois pour les discours, MM. Ledru-RoUin, Louis Blanc et Flocon ( trois membres du futur gouvernement provisoire), dessinèrent plus nettement encore leurs opinions et leurs espérances. « Nous sommes des ultraradicaux,» articula M. Ledru-RoUiu. M. Louis Blanc, dans un style fleuri qu'il affectionne, ajouta : « Quand les fruits sont pourris, ils n'attendent que le passage du vent pour se détacher de Tarbre. » Les multitudes sont académiques. Il ne fallait pas beaucoup de semblables phrases pour provoquer le délire d'un auditoire attablé.
M. de Lamartine se plait à ce genre de formule qu'on nomme vulgairement des mois et les tourne souvent d'une façon très-heureuse. Il en fit un pour caractériser le banquet de Dijon. «C'est le tocsin de l'opinion,» dit-il.
Au 18 décembre, dans un autre banquet organisée Châlons, des toasts plus significatifs encore remuèrent les esprits disposés aux émotions politiques. L'idée républicaine se dégagea cette fois du mouvement réformiste. Lç grain commençait à se former à l'horizon. Le pouvoir ne vit rien venir. La politique des intérêts elle-même n'est pas infaillible. Un mouvement de générosité chez les corrompus peut la perdre. Confiant
dans un système uniquement basé sur les mauvaises passions, le gouvernement allait assister au réveil des grands sentiments sociaux sans y croire. N^y a*t-il pas un éclatant enseignement moral dans le spectacle de ce vieux roi entouré de ministres d'une expérience consommée, se dirigeant vers Tabime en médisant de la nature humaine?
Cependant, à mesure que Thiver pluvieux et sombre avançait, le mécontentement du pays augmentait. La session s'ouvrit, le 27 décembre 1847, au milieu d'une inquiétude et d'une curiosité qui devaient donner une valeur à chaque mot, dans les discussions qui allaient s'ouvrir. L'adresse contenait en effet le programme politique du gouvernement. Elle fut écoulée par les Chambres réunies avec cette avide attention que les circonstances ajoutaient à une pareille solennité. Le roi y parlait de la crise commerciale, de la reprise des affaires, de ses espérances d'équilibre dans le budget des dépenses et dans celui des recettes, de divers projets de lois relatifs à la réduction du prix du sel, à l'allégement de la taxe des lettres, aux biens communaux^ au régime des hypothèques, aux monts-de-piété, aux Caisses d'épargne, etc. Il s'exprima ensuite en termes généraux sur la paix européenne, sur la médiation des grandes puissances en Suisse, sur le rétablissement de nos relations commerciales aux rives de la Plata, et consacra un paragraphe au duc d'Âumale nommé gouverneur de l'Algérie en remplacement du maréchal Bugeaud. Comme dans les lettres de femme, la pensée du pouvoir se trouvait à la fin: «Messieurs, plusj'a- » vance dans la vie, plus je consacre avec dévouement
00 SECONDE EtfQBLIQim fRAlfÇAISE.
» au leryioe de la France, au aoin de ses intérêts, de » aa dignité, de aon bonheur, tout ce que Dieu m'a i donné et me conserve encore d'activité et de force.
* Au milieu de Tagitatiou que fomentent les passioUË
> ennemies ou aveugles, une conviction m'anime et me
> soutient t c'est que nous possédons dans la monar- » chie constitutionnelle, dans l'union des pouvoirs de 9 l'Etat, les moyens les plus assurés de surmonter s tous ces obstacles et de satisfaire à tous les intérêts
• moraux et matériels de notre chère patrie. Mainte^
• nous fermement, selon la Charte, l'ordre social et » toutes ses conditions. Garantissons fidèlement, selon » la Charte, les libertés pubhques et tous leurs déve^ » loppements. Nous remettrons intact aux générations
• qui viendront après nous le dépôt qui nous est con-
* fié, et elles nous béniront d'avoir fondé et défendu
* l'édifice à l'abri duquel elles vivront heureuses et » libres. »
En style de discours de la couronne ce paragraphe, si modéré dans la forme, contenait une déclaration de guerre à outrance à l'opposition. Telle était la récompense de la fidélité dynastique de M. Barrot et de ses amis.
L'expression de pastionê ennemies ou aveuglée piqua au vif les réformistes* La Bourse, ce fidèle thermomètre des sentiments de la classe moyenne, répondit aux menaces du trône par une baisse de la rente.
La lutte allait s'engager dans les Chambres sur un terrain qui, embrassant toutes les questions pendantes, prétait aux grandes batailles parlementaires : la discussion de l'Adresse au roi. On sait que l'usage est
de répondre à chaque paragraphe do discours dii trône par un paragraphe correspondant. L*art du rédacteur gtt dans un servile alrrangement de phrases, qui con-^ sisle à reproduire les expressions du discours dans un sens aiBrmalif. C'est ainsi qu'une Chambre où le gouyernement dispose d'une majorité docile, exprime sa satisfaction au monarque. L'expression de passianê en-nemies ou aveugles devait donc se trouver dans le projet d'Adresse. Il est aisé d'imaginer ce qu'elle allait soulever de colères.
La préséance appartenait à la Chambre des pairs. La discussion s'y ouvrit aussitôt que la Chambre des députés lui eut fait part de la formation de ses bureaux. Mais la pairie, composée d'une noblesse ralliée, discréditée et d'industriels enrichis, était devenue lUnstrument passif des volontés du pouvoir. Ce parti pris écartait l'attention publique de ses délibérations. On était pressé d^assister à celles de la Chambre des députés qui, toute factice et toute corrompue qu'elle fdt par le principe du cens et par les manœuvre du cabinet, était encore le seul pouvoir qui représentât, ou du moins parût représenter, l'opinion du pays. Et pourtant, la Chambre des pairs, sortant un moment du silence des tombeaux, revenait à la vie avant de disparaître de la scène du monde ! Un homme jeune encore, H. d'Alton- Shée, avait osé devant ces débris infidèles de toutes les révolutions faire l'éloge de la Convention (1). Les passions, charbons qu'un souffle ranime jusque sous les cendres, se rallumèrent au cœur de ces vieillards. La
(I) Mwitew unîvenêl. Chambre des pairs, séance da 14 janTÎer.
92 SBGONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
haine est éternelle. Au milieu de la tempête, un homme noir surgit à la tribune et fit entendre un cri funèbre, un cri d'un autre temps, qui rendit à ces patriarches en délire un quart d'heure de folle agitation. M. de Montalembert, comme un hibou que la pioche du démolisseur trouble dans ses ruines, avait exprimé toutes les fureurs et toutes les épouvantes de ces âmes timides. En pleine lumière du xix'' siècle, il avait évoqué le fantôme d'une société expirée ; sûr de trouver dans son auditoire suranné des sympathies pour toutes les passions et tous les préjugés gothiques. Il oubliait qu'à lui et à ses pareils le xix"" siècle avait le droit de dire : gens du moyen âge, où sont vos grandes épées, vos puissantes armures et votre foi robuste? Vos pères ne guerroyaient pas seulement avec une langue d'avocat. Prenez garde qu'un jour la révolution, sans cesse harcelée, ne se retourne contre vous et ne vous fasse repentir de tant d'insolences et d'outrages.
La Chambre des députés était si pressée de commen- •cer la lutte qu'elle n'attendit pas la discussion du premier paragraphe de l'Adresse pour ouvrir le feu. Une protestation contre la nomination de M. Richond des Brus, député conservateur que quarante-neuf électeurs de l'arrondissement du Puy accusaient de corruption électorale, fournit à la gauche le prétexte d'entrer fourche en main dans ce vaste fumier et d'en étaler aux yeux du pays les immondices et les pourritures.
La majorité saisit cette première occasion de faire sentir à l'Assemblée ce que c'est que la puissance du nombre. Elle ratifia l'élection vicieuse.
H. Odilon Barrot, sans perdre un instant, donna le
signal d'une nouvelle lutte, en reprenant en sous-œuvre Vaf faire Peiil^ antérieurement ébauchée à la Chambre des pairs. L'opposition, pour livrer ce nouveau combat, faisait choix d'un excellent terrain. Le chancelier Maupeou avait fait jadis une révolution profonde en abolissant la vénalité des offices, M. Guizot, assisté d'un Gil Blas politique, se livrait, non pas à son profit personnel, mais au profit du système, à une manipulation d'emplois, que nos mœurs n'autorisent pas plus que nos lois. Le ministre le plus détesté qu'il y ait eu en France depuis M. de Polignac comparaissait enfin aux assises de l'opinion. Jusqu'alors il s'était enveloppé de son austère probité comme d'une impénétrable armure. L'opposition lui faisait cruellement sentir qu'il ne suffit pas de la probité domestique pour administrer un peuple.
Voici ce qui s'était passé à la Chambre haute.
Publiquement accusé d'avoir favorisé les honteuses transactions qui se passaient journellement dans le cabinet de son chef du secrétariat particulier, M. Génie, il avait été traité par le marquis de Boissy de « courtier de corruption (1). » Et comme le ministre incriminé se retranchait dans de vagues excuses, alléguant d'anciens usages, de vieux abus qui n'auraient plus lieu désormais, une scène de haute comédie, telle qu'il s'en passe dans ces graves assemblées, avait eu heu à propos de cet incident. Trois nobles pairs, anciens minis* très, M. Mole, M. Passy et M. d'Argout, montèrent l'un après l'autre à la tribune et déclarèrent que rien de
(1) Moniteur universel ^ Chainbnides pairs, séance da 11 janvier 1849.
94 SBCOIIDB RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
semblable ne s'était passé sous leuradministratioii. De sorte que les cabinets passés accablaient du poids de leur probité la corruption du présent ministère. H.Bar* tbe lui-même, ce conspirateur renégat, éprouva le besoin, au nom de la Cour des comptes, de protester de son mépris pour le genre de transactions qu'on reprochait au président du Conseil.
Un maladroit ami compléta la scène par un de ces mots écrasants de candeur qui valent un coup de massue. « L'humanité n'est pas parfaite , » articula H. de Castellanne,
A la Chambre des députés, la comédie se renouvela. H. Thiers vint, comme un petit saint, déclarer à la tribune que lorsqu'il était ministrejamaUriendesembla'' ble^ etc. M. Dupin formula son blâme en injures tecb<niques de vieille jurisprudence; M. Dufaure les imita. Blême et insolent encore, M. Guizot se roidissait sur son banc de douleur. Il y avait des moments où la majorité, honteuse d'elle-même, paraissait prête à se cacher sous terre, pour échapper à Timplacable autorité de ce maître qui la vouait à Thumiliation. Les attaques de Topposition prirent un caractère d'autant plus accabbntauxyeux du pays que des hommes modérés comme BIM. Duvergier de Hanranne, de Maleville et Dufaure y mêlèrent leur voix. Le sinistre garde des sceaux Hé* bert envenima de sa parole acerbe ces débats pleins d'acrimonie, où le pays put voir en quel mépris réciproque se tenaient les diverses fractions de la Chambre.
Dans Tétat de fermentation où étsâent les esprits, tout devenait incident. On s'était si longtemps ennuyé en France, qu'on éprouvait un besoin d'émotion, un
us BANQUETS. 95
sentiment de curiosité très-significatifs qu'on retrouve au prélude de toutes les révolutions* Dans de semblable9 dispositions le moindre bruit a un retentissement considérable. Aveo une intelligente perfidie, la pressa et la tribune exploitaient cet état des âmes et accusaient le pouvoir de tout ce qui se faisait de mal en France. Si la vigne avait gelé» la faute en eût été au gouverne^ ment.
La conscience révoltée de la Chambre essaya de ma<* nifester son mécontentement dans deu^ ordres du jour motivés. M. de Peyramont, l'homme des rigueurs pénitentiaires, vint au secours du ministère. M. Guizot rassembla du regard ses honteuses recrues et jeta pour la seconde fois à la face de ses accusateurs les deux cent vingt-cinq voix de sa majorité vendue.
Le ministre et son roi en étaient arrivés à l'absolu mépris des hommes. A force d'avoir manipulé des consciences, d'avoir brassé ce qu'on nommait la matière éleelorate^ ils ne croyaient plus [qu'aux intérêts. Sans doute le siècle appartient à l'individualisme et à la matière. Il en tire sa gloire scientifique et industrielle, coQtre-poids de son infamie. Mais ce que le ministre et le roi oubliaient, c'est qu'à côté de la conscience individuelle, facile à tarifer, il reste la conscience publique que l'on n'achète point.
Tels furent les préambules de la discussion de l'Adresse.
Les gouvernements comme les individus font accep-» ter leurs vices tant que leur fortune n'est pas ébranlée. La fortune d'un gouvernement consiste dans l'équilibre parfait des recettes et des dépenses, et dans le plus pe*
96 SECONDE BÉPUBLIQUE FBANÇAISE.
tit budget possible. Quand M. Thiers, dont Tesprit se meut avec tant d'aisance dans le brouillard des questions financières, eut exposé la situation du budget, les centres parurent perdre quelques-unes de leurs illusions. On avoua que le pouvoir avait commis quelques fautes. L'affaire Petit, comme un mets mal digéré, revint aux lèvres de TAssemblée. On parla mœurs. Les corrompus daignèrent écoqter de beaux discours sur ce sujet d'amplification développé par MH. de Tocqueville, Billault, Dufaure, etc. Mais les condamnés du centre redevinrent sérieux au moment du vote et reprirent la chaîne sans murmurer. M. Guizot en fut quitte, pour essuyer encore une fois sa joue souillée, mais non de sang.
Le cabinet poursuivit sa route sur le terrain de TAdresse, courant à d'autres infortunes.
En achevant l'exposition 4es affaires d'Italie, M. d' Alton-Shée avait osé devant la Chambre des pairs s'écrier, avec cette généreuse inconvenance dont il avait déjà donné des preuves : « Ce n'est pas en tendant le ]> cou comme des victimes, c'est les armes à la main, » faisant feu sur leurs oppresseurs, que doivent mou- » rir désormais les martyrs de la liberté (1) ! » Si Ton s'exprimait ainsi au Luxembourg, qu'allait-on dire au Palais-Bourbon? Ajoutez que les affaires d'Italie amenaient à la tribune M. de Lamartine : l'orateur le plus poétique et le plus sentimental delà Chambre pour la question la plus poétique et la plus sentimentale de la politique extérieure ! Les proclamations de Radetzki,
(1) Moniteur universel. Chambre des paire, séance du 10 janvier.
le bombardement de Palerme, Rome, Gêties, Milan , Payie, les luttes armées, les vexations policières, les menées jésuitiques, les intrigues des cardinaux, Thésitation du pape, quels matériaux entre les mains d'un pa* reil artiste! M. de Lamartine parla magnifiquement. Un silence de dix-huit mois ajoutait encore un attrait de plus au plaisir de l'entendre. «Plus haut! » criaiton à ce grand seigneur, comme on eût fait à l'bistrion du boulevard. Sa phrase imagée, tantôt pleine d'indignation, tantôt mouillée de je ne sais quelle mélancolie tendre qu'il trouve le secret de mêler aux implacables débats de la pohtique; l'essor de sa pensée qui semaine tient presque toujours dans le bleu comme Taigle, et aussi comme l'alouelte matinale de Roméo, tout, jusqu'à sa grande taille, jusqu'à sa noble figure, contribuait à séduire les imaginations. Les centres se croyaient au spectacle. La gauche s'abandonnait sans réserve au charme du moment. On oubliait pour ainsi dire le présent si complexe, l'avenir si chargé d'orages. Les longues pages du Moniteur sont criblées de cette expressive parenthèse : {sensation).
Il y eut vingt-cinq minutes de suspension. On verra combien sont dangereux aux révolutions de tels phraseurs !
Mais il eût été trop doux de conduire la discussion des affaires publiques à grandes guides de poésie et de sentiment M. Guizot la raoïena bien vite sur le tapis vert de la diplomatie. « Nous considérons les traités de » 1815, comme la base de l'ordre européen, réphqua- » t-il (1). » Et il entrenjêla cet agréable texte de l'éloge
(1) Moniteur universel. Chambre des députés, séaoce da 29 janvier. T. I. 7
du gouvernement autrichien, en y glissant implicitement celui de M. de Melternich. Était-ce maladresse 7 Elle eût été trop grossière. Était-ce parti pris d'insolence? M. Guizot aurait du savoir qu'en politique Tinsolence ne sert à rien. Elle tient les esprits en défiance. Le premier ministre, comprenant la faiblesse réelle de sa situation, espérait-il payer d'audace? On peut s'en tenir à cette hypothèse qui ne manque pas de vraisemblance. Toujours est-il que le gouvernement français, dans le désir de se faire accepter par l'Europe, s'élait laissé entraîner à une politique subversive de Tesprit national. Là était le secret de son impuissance.
Après M. de Lamartine, ce fut le tour de M. Thiers qui poursuivait le portefeuille avec une âpreté croissante. — Il y a en France un genre d'esprit particulier à la nation et qu'on désigne vulgairement sous le nom de Chauvinisme. îiu\ 9 mieux que M. Thiers, ne possède le don de réveiller ce sentiment et de le rajeunir par le prestige d'une éloquence hmpide^ d'une argumentation touffue, par l'apparence de la pratique et de la réahté. Les questions de politique extérieure prêtent surtout au développement de ce thème ridiculisé, mais toujours vivace. A cette faculté peu distinguée, précieuse d'ailleurs, dont jouit M. Thiers, il en faut ajouter une autre : il a été jacobin. Sans doute M. Thiers n'est plus un démocrate, chacun sait qu'il a avalé en 4 830 sa dernière velléité démagogique avec le verre d'eau sucrée dont madame la duchesse d'Orléans daigna le régaler, lorsqu'il vint offrir la couronne de France à son mari. Mais il lui est resté les formules de la foi envolée. Son imagination se plait à secouer Tétendard de la liberté
des peuples. Son esprit monte à cheval au premier signal et parcourt à bride abattue les plaines de l'Europe devenue un vaste champ de bataille. Il s'est tiré plus de coups de canon dans sa tète qu'on n'a fabriqué de poudre depuis un siëcle. Le guerrier chimérique en est quitte, après la séance, pour regagner paisiblement la place Saint-Georges en regardant les images aux vitres des boutiques ; car M. Thiers ministre encloue sesea* nons et garde ses harangues.
Les événements venaient, malheureusement pour le pouvoir, prêter à l'éloquence de M. Thiers des arguments tout brûlants d'actualité. L'Italie affamée de constitutions se révoltait à Palerme, à Naples, à Florence; s'agitait à Rome et à Turin. La Jeune-Italie secondait ce mouvement dont elle espérait voir sortir la République et la Révolution armées. Rêves anticipés ! l'Italie en était à peine à Voltaire et à la monarchie représentative. Préoccupée avant tout, et logiquement d'ailleurs, du sentiment de nationalité, elle se fût trouvée très-heureuse d'un gouvernement semblable à celui que la France se disposait à briser.
Une lutte pleine d'intérêt s'était engagée entre le premier ministre et celui qui cherchait à prendre sa place. Chose étrange, et qui montre bien la misère des politiques du temps, chacun savait le degré de personnalité qui entrait dans le conflit; et, ce qui pour des esprits élevés eût détruit presque tout l'intérêt de la discussion, en devenait à peu de chose près le seul attrait. La lutte de deux hommes d'Etat dégénérait en combat de coqs. M. Guizot donna le coup décisif à son brillant ennemi en prouvant à la Chambre qu'il ne différait de
M. Tbiersque daus la forme du discours, que M. Thiers avait fait la veille et ferait demain ce qu'il reprochait aujourd'hui à M. Guizot, et qu'entre M. Thiers et M. Guizot rembarras du choix serait grand. La gauche voulut réparer cet échec. Elle lança M. Barrot à la tribune. Cet orateur enfla ses poumons, mais il n'en sortit que du vent. D'ailleurs la majorité était à son poste.
M. Thiers comprit qu'après ce désastre il avait besoin de se relever dans l'estime de ses alliés. La question suisse lui offrit un nouveau moyen d'augmenter sa popularité renaissante» Il se posa en révolutionnaire et promit au besoin son appui aux révolutionnaires exaltés. Ce moyen réussit. M. Guizot atténua néanmoins l'effet de cette tactique en lisant une lettre adressée en 1836 par M. Thiers à M. de Montebello. Dans cette lettre, M^Thiers se prononçait vertement contrôles radicaux. Le ministre du 1 ««• mars essaya dans une courte réplique de concilier le passé avec le présent. Tâche difficile !
Une question beaucoup plus grave que celle des palinodies de M. Thiers et de M. Guizot s'agitait à propos du paragraphe sur la Suisse. Les termes ambigus de l'Adresse pouvaient au besoin impliquer l'idée d'intervention. M. Guizot sommé par M.Larochejaquelein de s'exphquer à cet égard, se retrancha avec opiniâtreté dans cette réponse ambiguë : «Lisez l'Adresse. » Ruse, insolence, timidité et étroitesse de vues, tels sont les termes qui caractérisent la polilique du ministère du 29 octobre. En soutenant les prétentions des petits cantons, en préparant une médiation européenne dont on eût voulu et dont on n'osait pas exclure l'Angle-, terre, en faisant de la Suisse une autre ItaUe, quels
bénéfices si considérables la France pouvait-elle donc en tirer? Le but principal n'était-il pas manqué dès l'instant où l'on n'avait pas Taudace d'écarter l'Angleterre de ces négociations? Un résultat pareil valait-il la peine de s'engager dans une politique de taupe, de froisser tout ce qu'il y avait d'honnête dans l'opinion publique en France? Etrange façon d'ailleurs de combat Ire une puissance aussi redoutable que l'Angleterre ! Eût-on osé tenter, eût-on réalisé le projet d'écarter l'Angleterre d'une médiation des grandes puissances, qu'était-ce autre chose qu'une rouerie diplomatique ? en quoi cela affaiblissait-il sa puissance réelle? En eût-elle compté un vaisseau de moins?
Quand la majorité eut accompli la formalité du vote, on passa à la question polonaise. Le temps n'est plus où un orateur se faisait une facile popularité en revendiquant les droits de nationalité garantis à la Pologne par les traités de 1845. Les illustrations de la tribune s'abstinrent de toucher à ce sujet du vieux répertoire parlementaire, laissant à M. Yavin l'ingrate tâche de tirer parti d'un thème usé. Cet orateur, assisté de son amiLarabit, rappela vainement les massacres des 6otirreaux Gallicie; les vexations policières exercées à l'occasion du banquet offert à M. le prince Czartoriski; il ne parvint pas à émouvoir le président du conseil. A l'instar des chanteurs qui allèguent une indisposition, M. Guizot, fatigué des luttes précédentes, et réservant ses forces pour de plus illustres adversaires, prétexta des motifs graves.
Les mêmes motifs furent allégués dans la discussion du paragraphe suivant, relatif à la Plata. M. Lacrosse
fit observer que rAdresse se bornait à parler des relations commerciales, et qu'il n'était question ni de la sécurité des Français, ni de Tindépendance de la République de rUraguay placées sous la sauvegarde de la France. M. Drouyn de Lhuys prouva que la question n'avait pas avancé depuis sept ans. La discussion ne parvint pas à s'établir et mourut en Grandin, en d'Haubersaert et en Chambolle.
MM. Bugeaud et Lamoricière prirent la parole dans la séance suivante à propos de l'Algérie. Le cabinet avait à se disculper de ne point ratifier rengagement d'honneur du duc d'Aumale, gouverneur général de l'Algérie, vis-à-vis d'Abd-el-Kader. M. Lherbette, qui transporte volontiers à la tribune ses habitudes de salle d'armes, trouva moyen à propos de l'Algérie d'amener dans la discussion un parallèle entre Casimir Périer et M. Guizot, fort désobligeant pour ce dernier. Il chercha ainsi à établir que le président du Conseil s'écartait des errements du gouvernement représentatif, et devenait un instrument dans la main du roi. Une large part de vérité existait au fond de cette accusation trop brutalement conduite par M. Lherbette, pour que l'opposition en pût tirer grand profit. Elle fournit à M. Guizot l'occasion d'une sortie oratoire et d'un demitriomphe. Il va sans dire que l'interpellation relative à la promesse signée par M. Lamoricière , et contresignée par M. le duc d'Aumale, resta sans satisfaction. M. Guizot répondit que la parole d'un général n'engageait pas le cabinet; qu'il y aurait danger à envoyer Abd-el-Kader à Alexandrie et qu'on aviserait.
La Chambre des pairs et la presse avaient déjà re-
tenti de cette affaire, qui vint expirer avec les autres à la Chambre des députés. Elle tomba dans cette machine à voter qu'on nommait la majorité, et qui étranglait impassiblement les questions qu'on lui livrait. Les au-* très avaient perdu tout sentiment, toute pudeur; ils ne pouvaient, ils ne voulaient plus penser. On leur faisait un signe et ils votaient. Ce n'était plus une tactique, c'était l'obéissance aveugle à un pacte. Une classe considéra-ble par sa puissance dans l'Etat, par sa fortune et ses lumières, marchait à sa perte sur la foi de M. Guizot!
Le dernier paragraphe, celui qui forme pour ainsi dire la clef de voûte de la situation, qui contient le principe des orages et des tempêtes, le germe de la révolution elle-même, ce paragraphe dans lequel la monarchie de juillet exprimait en termes si sévères ses sentiments sur l'agitation, et disait à l'idée démocratique : Tu n'iras pas plus loin, — cette pomme des discordes civiles allait enfin être lancée dans le pays tout entier, du haut de la tribune nationale.
Il importe à cette heure de suivre, plus attentivement que jamais, les principaux masques de cette grande action dramatique, que le dixième paragraphe va ame* ner sur la scène.
D'un côté, se tiennent MM. Guizot, Ducliâtel,'Hébert, assistés de leurs obscurs comparses Jayr, Dumônt, Cunin-Gridaine, etc., et du chœur compact des centres.
De tous les autres surgissent divers groupes plus ou moins menaçants : M. Odilon Barrot, le Broussel des banquets et ses deux souffleurs, MM. Duvergier de Hauranne et de Maleville ; Ledru-RoUin et les rares républicains; MM.Thiers et deRémusat» prudents clias*
104 SECONDE RÈPUBLlglE FRANÇAISE.
seurs de portefeuille ; M. Emile de Girardin et le fantastique bataillon des progressites ; MM. de Larochejacquelein, de Genoude et les légitimistes libéraux ; les rancuniers de la droite, à leur tête M. Berryer; des individualités parmi lesquelles se délaehe au premier plan un orateur poète, Lamartine rêvant la dictature d'Orpbée.
Les banquets ont continué, les passions aveugles et ennemies^ signalées dans le dernier paragraphe, ont monté comme une marée équinoxiale. La police a pris la plume, signal ordinaire de tout conflit de place publique; de sorte que cette question* qui ne s'appelle plus aujourd'hui réforme électorale, qui n'a plus de nom et qui les a tous, vint à la tribune, brûlante des agitations du dehors.
La discussion s'ouvrit, le 7 février, au milieu d'irae certaine émotion. La première attaque fut dirigée par l'un des inventeurs de la conception des banquets, M. Duvergier de Hauranne. Ce doctrinaire fourvoyé avait déployé dans toute cette campagne une opiniâtreté singulière, Topiniâtreté des transfuges. Â l'éclat de son yeux qui brillaient derrière ses lunettes, à l'accusation (!e sa parole, au trait cruel de sa phrase, on devinait que, dut s'écrouler la monarchie constitutionnelle, M. Duvergier de Hauranne était déterminé à chasser du pouvoir son ancien coreligionnaire M. Guizot. Son discours fut une sorte d'appel au jugement du peuple contre celui de la majorité. Il fit l'apothéose du droit de réunion et l'accompagna de considérations illusoires sur le progrès des mœurs politiques en France. Il cita TAngleterre pour exemple de la possibilité de grandes
manifestations populaires ; thème favori des parlementaristes.
Un conservateur enrhumé, M. Quesnault, conseiller à la Cour de cassation, se plaignit des terroristes et des utopistes et s'appuya, contre les réunions politiques, de l'opinion du doux et fleuri Canning. M. Marie, avocat maigre et fin, Tun des futurs dictateurs, qui suivait attentivement la marche de l'agitation, répliqua par l'éloge, non de la Convention, mais de la révolution de juillet^ et protesta contre la terreur et les communistes.
Alors une des plus impassibles créatures du centre, M. Rouland, avocat général à la Cour de cassation, commença par se poser en victime des fureurs de la gauche. Puis, élevant la voix, il passa de l'attendrissement aux injures : « aristocrates et ambitieux, » articula- t-il. L'aveu maladroit de la colère suivit proinptenient celle première sortie, vt Le pouvoir! s'écria- » t-il, mais vous en avez la fièvre, et quand vous le » tiendrez, vous serez comme les autres, corrup- » teurs et corrompus. » Ingénuilé trop généralement
vraie !
La réplique fut donnée à M. Rouland par un autre avocat, M. Crémieux, homme à tête comique et cynique, parleur prodigieux, futur membre, lui aussi, du {gouvernement provisoire, et que nous verrons nager fort habilement entre les eaux de la Régence et celles de la République, quand arrivera la crise finale de ce prologue d'une révolulion. M. Crémieux débuta lestement : a Parmi les députés aveugles qui ont figuré » dans les banquets, je suis un des plus aveugles. » Il
opposa ensuite le banquet de Lizieux aux banquets réformistes et fit hommage à M. Guizot de Tinvention de ce genre de manifestation politique.
M. d'Haussonville, gendre de M. de Broglie, député dandy, acheva la première des six séances, qui furent consacrées à la discussion du dixième paragraphe, par des incriminations maladroites, sur un toast fort peu compromettant de M. Marie à Orléans,
Dans la séance du 8, M. de Maleville,rennemi politique de M. Duchâtel, se donna le facile plaisir de répliquer aux lamentations déjà oubliées du conseiller Quesnault. Il discuta ensuite la loi de 1790, dont s'armait le pouvoir pour mettre fin aux banquets (1).
La seule chose remarquable du discours de M. Maieville, consista dans cette citation de Bolingbroke écrivant au docteur Swift : « C'est par des calamités nalio- » nales qu'une corruption nationale doit se guérir, » Quelle menace à des corrompus ! M. Duchâtel, apportant à la tribune sa grosse santé et cet égoïsme malveillant, qui ne se donne plus la peine de théoriser, répliqua par Ténumération perfide d'une foule d'interdictions de réunions politiques faites à l'époque où M. de Maleville était secrétaire général au ministère de l'intérieur.
La chicane soulevée par la discussion de la loi de 1790, devait nécessairement attirer les avocats, comme le miel attire les mouches. M. Odilon Barrot
(1) La loi de 1790, que nous verrons souvent reparaître et dont un an plus tard M. Carlier fera nsage pour fermer les réunions électorales, n'a nullement eu en vue la réglementation des assemblées politiques. Elle ne coucerne que les marchés, foires, lieux de plaisir, etc. C'est pour ainsi dire un instrument de ménage <lont les préfets de police ont plusieurs fois fait une arme politique.
LES BANQURTS. I 07
avait d'ailleurs besoin de se signaler dans cette lutte dernière. Il fit appel au passé, parla de la Charte, du banquet aux Vendanges de Bourgogne^ (doux souvenirs de ses premières armes politiques sous la Restauration), et trouva humilianl (sic) d'être obligé de recommencer, en 1848, la même lutte contre les mêmes obstacles. Il acheva celte honnête plaidoirie en se plaignant des imputations odieuses de Tavocat Routand. Ainsi finit la deuxième séance de cette lutte parlementaire. A mesure que le terrain du combat se resserre, les passions deviennent plus violentes.
La présence de M. Hébert à la tribune donna, dans la séance du 9, le signal des tempêtes. Le garde des sceaux venait répondre à une protestation de M. Roissel au nom du douzième arrondissement à qui le préf(;t de police interdisait le droit de banquet. La parole acide de M. Hébert, son impassibilité provocante, son regard aigu n'étaient pas de nature à calmer l'irritation de la gauche. Il se livra à d'amères récriminations contre les banquets, cita des fragments de toasts séditieux où était exprimée, en termes plus ou moins ampoulés, cette banalité : « Le peuple donne et reprend les couronnes. » Il revint ensuite sur cette loi de 1 790, qu'on devait jusqu'au bout se renvoyer comme une balle, nia qu'on pût s'appuyer sur la constitution de 4790, et soutint cette doctrine singulière qu'en dehors de la Charte de ^i 830, il n'existe aucun droit légitime et légal. Il annonça en termes aussi clairs que provocants l'intention, de la part du pouvoir, de ne reculer devant aucun moyen de répression.
Ungrand tumulte accueillit cette imprudentemenace.
MM. Odilon Barrot et Ledru-Rollin voulurent parler; mais la parole appartenait à M. Feuillade-Chauvin, député de Libourne, qui revendiqua le droit d'en user. Ce modeste orateur vint donner à la majorilé le signal de l'inquiétude. M. Feuillade-Chauvin était en ce moment la personnification du centre honteux, refusant de suivre le cabinet sur le terrain de Timpudence. Il fit à la tribune la définition du conservateur indépendant qui se place au-dessus des questions de cabinet.
L'occasion était bonne pour la gauche de frapper un coup plus hardi. M. Ledru-Rollin s'empara de la doctrine malencontreuse du garde des sceaux. Il prouva que la Charte de ^830 n'était que le détritus de celle de 1814; il opposa les droits primordiaux, imprescriptibles, de la nature humaine au droit écrit; thème excellent aux époquos où la société s'apprêle à se mettre en question et à diercher une solution, les armes à la main, dans le droit du plus fort. Il menaça du refus de l'impôt, oubliant sans doute qu'il reprenait en sous-œuvre l'utopie invraisemblable de M. de Genoude. Mais il y a des instants où tout est bon à lancer sur ses adversaires. La chaleur du discours éleva son imagination. Il trouva des mouvements oratoires d'une grande force, et suscita un tel enthousiasme, qu'à la réplique du garde des sceaux, M. Oflilon Barrot, enflammé, gesticula de son banc et prononça, comme au bon temps de 1830, les noms de Polignac et de Peyronnet !
Telle est la vieille puissance d'exécration de ces deux non)s, qu'aussilol les injures volèrent de toutes
paris ; la Chambre oublia sa dignité, les centres perdirent leur modération. Au milieu de tous les grands meneurs d'intrigues, des ambitieux, des satisfaits de cette consulte de sceptiques, deux passions vraies, sincères , croyantes se firent jour : la haine et le mépris.
Le tour des gens mixtes, des conciliateurs éternels dont le rêve est de niarier l'eau et le feu, arriva naturellement dans la séance suivante. M. Darblay proposa un amendement qui ne satisfit personne. M. Odilon^ Barrot avait la tête montée; il repoussa l'amendement, parce qu'il y était dit : « Si les agitations réformistes » ont produit en quelques endroits des démonstra- » lions hostiles à nos institutions, etc.. » Ce qui impliquait un blâme de la majorité. M. Blanqui, l'économisle, alla jusqu'aux supplications, il sentait venir la révolution ; mais ce n'est pas avec des prières qu'on résout un problème. MM. Dumon, Barrot, Guizot et Thiers parurent ensuite à la tiibune. Le débat prit une grande animation. La Chambre mérita un moment ce nom de du6, que les princesses lui donnaient dans leur correspondance familière. « Comment ! s'écria M. Thiers> c'est du haut du trône que vous faites » tomber cette expression : ennemis ou aveugles... » C'est une imprudence extravagante ! » Au surplus la majorité, pas plus que la gauche, ne voulait de l'amendement Darblay. Elle poursuivait avec une opiniâtreté fatale le blâme intégral qui mettait cent quatrevingt-cinq députés dans la condition de se considérer
et d'élre considérés par le pays comme ennemis ou aveugles.
VaiDement, dans la séance du 41 , M. Desmousseaux de Givré, essaye de produire un amendement ainsi conçu : « Comptez sur la raison publique, éclairée par » nos libres discussions, et par la manifestation de » toutes les Opinions légitimes. » Après le refus de l'amendement Darblay, il n'y avait aucune chance que la majorité rayât purement et simplement les deux épitbctes injurieuses.
M. de Morny prétendit prouver à la minorité qu'elle avait tort de se croire insultée, que le mieux était de se résigner et d'immoler ses ressentiments par esprit de patriotisme. M. de Lamartine ramena bien vite la discussion dans les nuages d'où elle était descenduo ; de ridicules repas de bourgeois dynastiques devinrent dans son discours des assemblées comparables à celles du peuple romain. Le banquet du douzième arrondissement put être un instant considéré comme le summum jus des nations. Il évoqua à la tribune l'ombre de Manuel ; il cita une note ingénieuse tirée de l'histoire d'Angleterre, où le danger des vengeances poUtiques apparaissait d'une façon saisissante ; il eut un mot heureux sur le jeu de Paume. Rarement énergique, il trouva ce jour-là une image véritablement vigoureuse : « Vous menacez, s'é- » cria-t-il, la représentation elle-même de venir » mettre la main de la police sur la bouche du pays. » M. Vitet, rapporteur, essaya de défendre sa rédaction attaquée derechef par M. de Rémusat, et soutenue par M. Duchâtel, qui n'eût pas voulu laisser le dernier mot à un successeur possible, probable même alors. Oublié, repris enfin par M. Dufaure, Tamendement Desmousseaux de Givré succomba sous quarante-
trois voix de majorité. La première phrase du dixième paragraphe fut votée par 241 députés seulement. On trouva 223 boules blanches et 1 8 boules noires. Le soufflet était donné.
La tentative de réforme parlementaire, faite le lendemain par un fabricant de tapis, conservateur progressiste, M. Sallandrouze, eût été une bien petite compensation après un pareil vote. M. Guizot, l'homme des flexibihtés diplomatiques, resta inflexible devant la minorité vaincue et flétrie, froissant toutes les nuances de l'opinion, toutes les classes de la société, à l'exception d'une poignée de conservateurs obtenus par des moyens coupables. La réforme électorale retombait dans le néant, le cabinet était sauvé. 222 voix contre 489 rejetèrent l'amendement Sallandrouze, et allèrent répandre des ferments de colère dans la puissante classe des marchands. Sur le vote d'ensemble, il y eut une seconde abstention de la minorité ; le chef-d'œuvre de M. Vitet passa à 241 voix contre 3.
Le cabinet du 29 mars et la monarchie de juillet venaient d'obtenir un de ces triomphes qui coûtent cher.
Violer une question n'est pas la résoudre ; la bâillonner à la tribune dans de telles circonstances, avec un pareil système électoral, c'était la jeter aux délibérations de la place publique. Or, durant cette longue discussion, la température de l'opinion avait monté au dehors : les fautes vis-à-vis du parlement n'étaient pas les seules que le pouvoir eût commises. A la suspension déjà ancienne des cours des |)rofesseurs Adam Mickievicz et Edgard Quinet, on joignit celle de M. Michelet.
Or, aux yeux de la jeunesse des écoles, Mickieviez voulait dire Pologne» Quinet Italie et Michelet révolution. Cette dernière destitution avait fourni aux disciples le prétexte d'une f'^Viïton, et au professeur, celui d'un a(/f>M en prose imprimée ; un adieu de ce genre se répand en vingt-quatre heures, une pétition collective se porte à la Chambre. Celle-ci fut portée par trois mille jeunes gens qui allèrent ensuite rendre visite aux principaux journaux de Topposition. Les rédacteurs en chef saisirent cette occasion de les haranguer. C'est ainsi que, par un enchaînement naturel, l'agitation gagnait chaque jour en intensité, quelqu'ordre que prétendissent mettre d'ailleurs, dans leurs manifestations, les naïfs instruments des révoltes.
Tandis que le cabinet ameutait les centres contre le droit de réunion, il agissait hors des Chambres, et prenait vis-à-vis de la population une attitude qui devait précipiter la catastrophe. Voici à quelle occasion. Après avoir fait le tour de la France, l'idée des banquets revenait à son point de départ; mais elle y revenait, comme la boule de neige qui a roulé des sommets alpestres sur des pentes successives, elle y revenait formidable comme une avalanche. La conception bourgeoise de la gauche dynastique accourait sur Paris plus monstrueuse que la bête de l'Apocalypse. Cette toute petite chose, sortie du cerveau de messieurs Barrot, Maleville et Duvergier de Hauranne, menaçait d'ébranler une monarchie de dix-huit cents ans. La Providence se sert quelquefois de moyens fragiles ou ridicules pour bouleverser les sociétés les plus solidement établies.
11 s'agissait d'organiser un banquet dans le 12* arrondissement de Paris, arrondissement pauvre oii l'émeute recrute des bataillons déguenillés d'hommes, pour qui la vie ne vaut certainement pas six pieds de terre dans la fosse commune et le repos éternel. Le préfet de police, M. Délessert, jugea d'un coup d'œil le danger d'une pareille manifestation dans un pareil lieu. On devait se réunir rue Pascal, en plein quurtier Saint- Marcel, entre l'Oursine, les Marmouzets et Mouffelard, véritable cour des miracles, peuplée de chiffonniers fantastiques qui errent sur un pavé boueux en été comme en hiver.
Ce banquet devait avoir lieu dans les jours sombres et courts de janvier, le 49. Le préfet de police s'y opposa par une sommation péremptoire.
La commission du banquet avait pour président le député Roissel, pour vice-président le lieutenant-colonel de la 1 2« légion, Poupinel. Le pouvoir entrait donc en lulte contre une double personnification de la représentation et de la garde nationale, les deux corps bourgeois à Tombre desquels se font toutes les révolutions, en France, depuis soixante ans.
Il fut répondu au préfet de police par une déclaration qui concluait ainsi : a La commission décide à l'una- » nimité qu'elle regarde la sommation de M. le préfet » de police "omme un acte de pur arbitraire et de nul » effet. » Pour lout esprit clairvoyant, il est évident qu'à dater de ce jour la révolution commençait. Un pouvoir s'élevait à côlé du pouvoir monarchique. Il opposait déclaration contre déclaration, volonté contre volonté. Qiielqu'hcsitalion qu'd mît d'ailleurs dans sa
seconde déclaralion qui eut lieu le 24 du même mois, il avait mis le feu sous le ventre de Topinion publique, et trop d'ambitions altérées attendaient le rare et ^rand jourde la pêche en eau trouble, pour qu'il fût possible de reculer.
En moyenne, un Français du xix» siècle voit deux révolutions de vingt-cinq à quarante-cinq ans. Il se jette dans la première par enthousiasme et n'en tire personnellement aucun avantage. Mais le plus souvent il est bien résolu de ne pas laisser échapper la seconde. La passion des fonctions publiques est considérable en France. C'est une proie sans cesse présente aux yeux de la plupart des hommes qui, ayant dépassé trente ans, n'ont plus d'illusions et point de carrière, ou qui exercent des professions dites libérales, c'est-à-dire sans émoluments fixes. La semaine révolutionnaire finie, pour devenir seulement commis dans un ministère, il faut être bachelier, surnuméraire, etc. Encore n'arrivet-on jamais par l'avancement aux postes élevés envahis par la politique. L'affaire Petit venait de prouver ce qu'il faut d'intrigues en temps ordinaire pour faire seulement un conseiller référendaire.
La puissance de l'opinion et les motifs secrets que les agitateurs ensevelissent au plus profond de leur cœur, conspiraientdoncenfaveurdela révolution. Dix-huitans semblait longs àceux qui attendaient depuis juillet 1 830. D^un autre côté, la vieillesse du roi ranimait les espérances des partis et troublait les gens intéressés à la tranquillité publique. La mort de madame Adélaïde, sœur du roi ("1), avait pu rester sans effet sur l'âme opiniâtre
(1*) Décédée le 31 déccmbic IbiT à liuis heures du luaiiii.
d'un vieillard de soixante-seize ans, mais elle avait frappé les imaginations comme le momento mori de la monarchie.
Telles sont les circooEtances au milieu desquelles tomba le vote fatal sur Tensemble de l'Adresse. Quoi qu'en aient dit depuis ces politiques et ces philosophes du lendemain qui se plaisent à refaire la destinée avec un «si l'on m'avait écoulé, » il n'y avait déjà plus de sagesse humaine qui pût conjurer un conflit aussi nettement dessiné. En reculant, le pouvoir eût lait une sottise et une lâcheté. En avançant, il marchait à sa perte. Il y a des heures où le Dieu irrité des révolutions enferme une nation dans une nécessité comme dans un champs clos, et dit aux peuples et aux rois : « Dévorez-vous! »