‹ Histoire de la seconde République française (volume 2)Chapitre 2 sur 18 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Sommaire : I. — La royauté de Juillet, en 1847, semble assurée d'un long avenir • impuissance des partis républicain, légitimiste, bonapartiste ; dans le Parlement, majorité ministérielle compacte et fidèle. — A l'extérieur, aucune crainte de guerre. — Sagesse du Roi, popularité des princes, prospérité générale.

II, — Le Gouvernement, si fort en apparence, renferme cependant, dans son sein, divers germes de dissolution. — Il ne repose pas sur un principe défini. — Les fondateurs de la royauté de 1830 se sont attachés à l'amoindrir plutôt qu'à la pourvoir des attributs nécessaires. — Symptômes d'anarchie intellectuelle et morale; cours publics tumultueux; romans-feuilletons; publications historiques dangereuses; goût des spéculations; faits de corruption; grands procès et grands crimes. — La nation, lasse de son propre bien-être, est avide de nouveautés.

III. — La question de la réforme électorale et pailementaira fournit aux mécontents le prétexte cherché. — Propositions de M, Duvergier de Hauranne et de M. de Rémusat pendant la session de 1847 : leur rejet par la Chambre. — Les députés de la gauche dynastique et ceux de l'extrême gauche s'unissent pour propager dans le pays l'agitation réformiste : réunions chez M. Rarrot ; on décide d'organiser des banquets à Paris et dans les départements. — Alliance apparente des députés radicaux et des dynastiques, uiais divergence réelle de leurs desseins. — Ranquet du Gh<âteau-Rouge ^9 juillet 184T) ; banquets dans les départements; l'opinion publique, d'abord indifférente, s'émeut peu a peu; intervention de ^I. Ledru-Rollin; premièrei inquiétudes des député»

IIISTOinF DF, LA SKCONDE RePUBLK^UE FRANÇAISE.

dvnastiqucs : ils ne peuvent ni ne veulent reculer. — Ouverture de la session parlementaire de 1SV8 : le rliscours du Trùnc flétrit les passions ennemies ou aveuqles. — Malyré la prospérité générale, l'année 18V8 débute assez tristement : vacues inquiétudes parmi les familiers du château; mort de Madame Adélaïde : tristes pressentiments; quelques signes de désaffection : discours de M. de Montalpinhert et de M. de Tocqueville. — Discussion à la Chambre des députés du parn<;raphe de l'adresse relatif aux banquets réformistes : amendements Darhiav, Desmousseaux de Givré, Sallandrouze : interventicn de M. de Mornv; déclaration de M. Guizot; rejet des amendements. — Réunioa des députés de l'opposition : on décide de protester par un nouveau banquet contre le vote de la Chambre; ce banquet fixé au 22 février; négociations entre le ministère et l'opposition; compromis proposé et accepté. — Programme de la manifestation rédigé par M. Armand Marrast; le gouvernement interdit le bnrxiuet et prescrit des mesures de défense; séance parlementaire du 21 février; inquiétude de M. Barrot : ses déclarations ambiguës; après de vifs débats, les chefs de l'opposition contremandenl eux-mêmes le banquet; la nouvelle de cette résolution parvient aux Tuileries daas la soirée du 21; l'ordre uublic parait assuré pour le lendemain.

Ver? le milieu de l'année 1817, aucun trône ne paraissait plus solide ([ue celui du roi Louis-Philippe. Élevé par une révolution, ce prince semblait avoir triomphé du vice de son orij^ine- Depuis 1839, la place publique n'avait point été troublée. Les sociétés secrètes, si puissantes dans les premières années du règne, s étaient depuis longtemps dissoutes ou étaient entre les mains de la police. Les revendications radicales ne trouvaient guère d'écho dans le pays, et le journal la Réforme, qui leur servait d'organe, languissait, faute de lecteurs. Parmi les chefs rt'])iiblicains, les plus hardis ajournaient jusqu'après la mort du Roi la réalisation de leurs espérances; les autres se demandaient si, au milieu des troubles et des incertitudes d'une régence, ils ne trouveraient point un aliment pour leur ambition, et, en vue de ce rôle éventuel, ils se ménageaient. Gomme il arrive, d'ailleurs, aux factions expirantes, à mesure cpie le nombre des soldats diminuait, la division s'accentuait entre les chefs, en sorte (jue la ilépublltjue ne parut jamais plus éloignée (pi'A la veille de son avènement. — Le parti légitimiste

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n'était pas plus redoutable. Sauf clans les campagnes de l'Ouest et dans quelques provinces du Midi, il se heurtait aux préjugés les plus enracinés. Souvent aussi la fidélité se lassait, et les convenances ou la mode, bien plus qu'une ardente conviction, retenaient les fils sous le drapeau que les pères avaient servi. Un parti qui s'éloigne systématiquement des affaires ne tarde pas, au surplus, à perdre en activité et en intelligence ; car on travaille peu quand on n'y est poussé par le mouvement quotidien et les nécessités de la vie publique. — Quant au parti bonapartiste, on pouvait croire qu'il n'existait plus, tant étaient rares les traces visibles de son action. La royauté de Juillet s'était flattée d'absorber, en les groupant autour d'elle, les anciens serviteurs du régime impérial. Comblés de soins et rassasiés d'hommages, ces vétérans de l'administration civile et ces illustres survivants de la grande armée étaient comme la décoration et l'ornement du trône. Suivant les plus éclairés, l'Empire devait subsister comme une glorieuse légende, mais il ne devait jamais revivre comme symbole politique ; cette appréciation paraissait vraie alors, bien que l'événement ne l'ait pas justifiée !

La Chambre des députés, dans sa composition, reflétait assez fidèlement cet état des esprits. L'extrême gauche, peu nombreuse, était elle-même divisée en deux groupes : les uns voulant la République, mais la voulant avec timidité, et plus disposés à la saluer comme une espérance de l'avenir qu'à la souhaiter dans le présent; les autres, plus ardents, plus impatients de voir la réalisation de leur rêve, plu^ enclins à faire appel aux souvenirs révolutionnaires. Les premiers comptaient dans leurs rangs M. Dupont de l'Eure, M. Arago, M. Marie, M. Garnier-Pagès, et avaient pour organe le National ; les seconds se personnifiaient dans M, Ledru-RoUin. Le parti légitimiste n'avait, lui aussi, dans la Chambre, que peu de représentants ; il devait tout son prestige à l'orateur incomparable qui prétait à l'ancienne royauté le secours de sa fière et saisissante parole : je veux parler de M. Berryer. Les nuances diverses de l'opinion libérale étaient représentées, soit par la gauche dynastique, qui reconnaissait pour chef M. Odilon

ÏJarrot, soit par le centre gauche, dont M. Thiers était la personnalité la plus notable, soit par le tiers j)arti, où brillaient M. Dufaure, M. Billault, M. de Tocquevillc. — Telle était l'opposition avec ses fractions multiples. Du milieu de tous ces groupes se détachait la masse compacte des députés ministériels, masse beaucoup plus nombreuse à elle seule que la coalition de tous les autres partis. C'est cette majorité qui, depuis sept années, était invariablement attachée à son illustre chef, M. Guizot;qui s'associait avec un dévouement aveugle à toutes ses entreprises; qui subissait, avec une docilité jnsque-là sans exemple, l'ascendant de son autorité et de son éloquence. Deux fois déjà, elle s'était rajeunie dans les élections de 1842 et dans celles de 1846; par son union étroite et indissoluble avec le ministère et avec la couronne, elle semblait assurer à l'un et à l'autre une sorte de perpétuité.

Ainsi, soit qu'on envisage la nation elle-même, soit qu'on considère le Parlement, on trouve partout les partis impuissants et le pavs pacifié.

A l'extérieur, le spectacle n'est guère moins rassurant. lin 1831 et en 1832, les dispositions malveillantes des puissances continentales et les excitations belliqueuses du parti révolutionnaire avaient failli amener une guerre générale. En 1840, on avait pu croire, pendant quelques jours, que la question d'Orient serait résolue les armes à la main. Une conduite sage et prudente avait effacé jusqu aux dernières traces de ces agitations. Ministre des affaires étrangères depuis le 29 octobre 1840, M. Guizot avait sauvegardé constamment la paix sans consentir néanmoins à aucun sacrifice incompatible avec la dignité du pays. Dans la question du droit de visite, du Maroc, de l'occupation de Taïti, il avait montré sa ferme volonté de maintenir l'alliance anglaise, mais avait pris soin de ne pas s'y asservir. La conclusion des mai iages espagnols, sans avoir l'iraportance politique qu'affectaient d'y attacher les courtisans, était pour notre diplomatie un réel succès. Si, à la suite de ce dernier événement, l'Angleterre avait manife-té quelque déplaisir, si les relations avec le cabinet britannique étaient surtout devenues dilliciles depuis que la direction du Forei'jn

Office avait passé des mains de lord Aberdeen aux mains de lord Palmerston, ces dispositions révélaient une mauvaise humeur passagère plutôt qu'elles ne laissaient pressentir une rupture. M. Guizot trouvait, d'ailleurs, une ample compensation à ces ennuis dans la bonne volonté, de jour en jour plus manifeste, des puissances du Nord. L'empereur Nicolas lui-même, si hostile jusque-là, venait de donner à la France des marques non équivoques de confiance et d'amitié ; et le gouvernement royal avait recueilli ces témoignages avec une satisfaction d'autant plus vive qu'il avait su les attendre avec plus de dignité. De quelque côté qu'on se tournât, une longue paix semblait assurée.

Si, pour compléter ce tableau, on ajoute que le roi Louis- Philippe puisait dans dix-sept ans de règne le prestige que donne toujours la longue possession d'une couronne; que le pays avait une juste confiance dans sa sagesse et son amour du bien public; qu'autour du souverain se groupait une famille nombreuse, vaillante et unie; que la bourgeoisie tout entière saluait dans la royauté de Juillet sa propre incarnation; que le sort des plus grandes affaires, dans l'ordre industriel et financier, était attaché à la stabilité du pouvoir; que depuis 1830,1a prospérité matérielle n'avait cessé de s'accroître; que l'armée, enfin, était disciplinée, courageuse et fidèle; si, dis-je, on énumère toutes ces faveurs de la divine Providence, on comprend que les moins optimistes aient envisagé l'avenir avec sécurité; on comprend que les courtisans aient pu, sans une exagération trop choquante, décerner au monarque le titre de Napoléon de la paix; on comprend surtout que les politiques, éclairant le présent par le passé, se soient plu à rapprocher la révolution française de 1830 de la révolution anglaise de 1688, et à prédire à la patriotique dynastie d'Orléans les heureuses destinées de la maison de Hanovre.

HISTOIRE DE LA SECONDE REPULLU^LL FltANÇAlSE.

En trois jours, cet établissement si solide s'est écroulé. L'esprit demeure tout d'abord confondu en présence d'une chute si inattendue, si rapide, si complète. Comment toutes les forces du puissant empire ont-elles été tout à coup paralysées? On jugerait mal cette catastrophe si l'on n'allait au fond des choses et si l'on n'étudiait les germes de faiblesse et de corruption que ce grand corps, en apparence si robuste, recelait en lui.

Tout gouvernement doit puiser sa force à l'une ou à l'autre de ces deux sources, ou des fidélités personnelles qui se transmettent de génération en génération, ou le respect d'une constitution inviolée. Or, ces deux sortes de prestiges manquaient également à la rovauté de Juillet. Louis-Philippe avait emprunté le titre de son pouvoir aux circonstances mêmes qui l'avaient élevé. G était un yirince de sang royal qui s'était rencontré sur les marches du trône brisé, et que la nécessité avait fait roi{\). Il ne devait donc point trouver autour de lui ces attachements inaltérables, reste de l'antique foi féodale, qui avaient prêté tant de puissance à la monarchie héréditaire et qui avaient si grandement honoré sa fin; il ne pouvait invoquer davantage Tautorité d un contrat solennel entre lui et la nation. Son élévation au trône avait semblé au plus grand nombre le meilleur des expédients; mais il n'avait d'autre force que celle des intérêts dont il était le gardien. S il rencontrait dans le iniys une très générale adhésion, presque nulle j)art celle adhésion n'allait jusqu au tlévouement; s'ii avait peu de chances d'être attaijué, il avait encore moins de chances d'être défendu. Louis-Philippe, avec sa sagesse et son ferme bon sens, avait le sentiment profond de cette situation.

(1)M. Gui/ot.

LES BANQUETS RÉFORMISTES. t

Il savait qu'au jour du danger, il ne pourrait ni appeler à son aide de vieilles fidélités, ni se couvrir de la majesté d'une loi incontestée ; de là une première cause de sa faiblesse et une première explication de la rapidité de sa chute.

Cette autorité, déjà si imparfaite par son origine, avait, de plus, été affaiblie en diverses manières. Après 1830, la monarchie nouvelle, fondée par les libéraux d'alors, n'avait été accentée que comme une transaction entre le régime ancien dont on repoussait les tendances, et la République dont on répudiait les sanglants souvenirs. Aussi après avoir fait la rovauté, s'attacha-t-on, autant qu'on le put, à la diminuer et, pour ainsi dire, à la dégrader. Dans les premiers temps qui suivirent la révolution de Juillet, Louis-Philippe, troublé chaque jour par des manifestations demi-sympathiques et demi-menaçantes, fut presque prisonnier dans le Palais-Royal. On se souvient des débats injurieux auxquels donna lieu la discussion de lii liste civile. On se rappelle l'épouvantable tumulte que souleva un jour, dans la Chambre des députés, M. de Montalivet, en parlant deèsitjets du Roi. On sait tous les sacrifices que le prince fut obligé de faire à l'esprit public, tantôt effaçant les fleurs de lis de ses armoiries, tantôt subissant l'émeute, tantôt cédant, en apparence au moins, aux passions anarchiques et antireligieuses que plus que personne il réprouvait. L hérédité de la pairie subsistait comme une dernière garantie de stabilité; mais, dès 1831, le préjugé populaire voulut qu'elle disparût, et ni la grave autorité de Royer-Collard, ni la ferme et courageuse éloquence de M. Thiers ne purent la sauver. Plus tard, il est vrai, quand le pouvoir, devenu plus fort, s'affranchit des alliances révolutionnaires, des hommes d'État illustres, M. deBroglie, M. Mole, M.Guizot, se préoccupèrent de cet étrange état politique. Ils se dirent que, si la royauté doit être toujours contrôlée dans ses actes, elle doit être toujours aussi respectée dans son principe, qu'elle n'a d'utilité qu'autant qu'elle a de prestige, et qu'en la rabaissant à plaisir, on avait peut-être fait preuve de plus de défiance jaiouse que de réelle prévoyance. Ils s'efforcèrent de rendre au pouvoir son éclat extérieur, et de remettre en honneur

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quelques-unes de- anciennes formes traditionnelles. Peut-étrf nicine sonjjèrent-ils à restaurer quelque grand corps qui pût à la fois modérer et appuyer la monarchie. M. Guizot, durant son long ministère de huit années, de 1840 à 18 48, travailla surtout avec conviction à ce patriotique dessein. La noblesse étant hostile ou impuissante, il essaya àaristocratiser la bourgeoisie. Vains efforts! La bourgeoisie, quelle que fût d'ailleurs .«;a sagesse, manquait de deux qualités essentielles pour remplir ce rôle; elle n'avait ni la netteté de vues qui fait la force de raristocratie britannique, ni l'esprit de dévouement qui restera comme l'honneur de la noblesse de France. Dieu, d'ailleurs, permet rarement aux hommes de reconstruire ce qu'ils ont détruit. La royauté demeura donc isolée, comme un arbre plus grand que vigoureux, s élevant au milieu de la plaine dénudée, et exposé à toutes les tempêtes.

Ce qui n'était pas moins grave, cest que celte société, aux apparences si robustes, renfermait de nombreux germes d'anarchie intellectuelle et morale. L'enseignement public ayant été, pour quelques-uns, l'origine de hautes fortunes politiques, beaucoup de professeurs, jaloux d une renommée bruyante, songeaient à transformer leurs cours en clubs et à faire appel aux passions populaires. Au Collège de France, en particulier, AL Michelet et M. Quinet avaient cédé à cet entraînement regrettable et mis leur incontestable talent au service des doctrines les plus funestes. Maigre de très honorables retours dans la voie du bon sens et de la saine morale, le théâtre était demeuré l'apologie bien plus que la critique des vices de la société. Le poète favori de l'époque était Alfred de Musset, le chantre du scej)ticisme léger et des iaciles amours. Depuis quekjues années, des journalistes habiles, plus soucieux des profits que de la dignité de leur profession, avaient imaginé de créer le loman-feuillelon. On se figure malaisément aujourd'hui le succès inouï de cette création. Soit faiblesse maladive ou désœuvrement, soit attrait de la nouveauté, on se prit à suivre avec une curiosité passionnée le roman dont le journal aj)portait chaque matin un tragmont l'ar malheur, il lut bientôt constaté que plus I'ivumc était imiiuMMle, plus le

nombre des abonnés croissait. Il se produisit alors entre le public et les auteurs une sorte d'émulation perverse : le public de plus en plus blasé devenait de jour en jour plus exigeant en matière descandales; les auteurs s'encourageaient chaque jour davantage à des audaces qui garantissaient le succès et dispensaient même du talent. Un écrivain dont les débuts avaient permis d'espérer une vie littéraire plus honnête, M. Eugène Sue, exploita surtout cette veine nouvelle. Vers la fin du régime de Juillet, il publia successivement deux œuvres détestables, les Mystères de Paris et le Juif errant : les Mystères de Paris, sorte d'exhibition malsaine de toutes les horreurs sociales; le Juif errant, où, sous une forme souvent adroite et séduisante, la religion était attaquée, le socialisme insinué, le droit au plaisir proclamé. Ces œuvres, détaillées sous la forme de feuilleton, allaient visiter chaque matin des milliers de familles. Par une étrange contradiction, c'étaient des feuilles dévouées aux idées d'ordre, le Journal des Débats et le Constitutionnel, qui publiaient ces productions néfastes : il advint donc que le même journal défendait la société par ses articles politiques et l'attaquait par son feuilleton; mais la fiction ingénieuse l'emportait sur la froide discussion, et le romancier avait aisément raison du polémiste. Ce n'est pas tout. Vers le même temps, des écrivains illustres essayaient d'asservir l'histoire à leurs théories, M. Michelet, descendant des hautes régions du moyen âge où il s'était complu jusque-là, publiait en 1847 le premier volume de son histoire de la Révolution française, où se reflétaient toutes ses nouvelles rancunes et ses nouvelles passions. M. Louis Blanc écrivait, lui aussi, sous l'inspiration des mêmes préjugés, le récit de cette mémorable et sanglante période Enfin, presque à la même époque, M. de Lamartine faisait paraître son Histoire des girondins, œuvre appelée à une vogue immense, mais œuvre plus funeste que toute autre : car il y a quelque chose de plus dangereux que de glorifier le mal, c'est de rendre le mal séduisant à l'égal du bien. Ainsi trois apologies de la Révolution française, écrites avec des intentions très diverses, mais destinées à produire le mémo effet, étaient offertes coup sur coup au public. 11 sem-

blait qu'en évoquant le souvenir de ces temps mêlés de gloires et de crimes, on voulût provoquer à de nouvelles agitations un peuple depuis trop longtemps paisible.

Ce n'était pas seulement dans l'enseignement public, au théâtre ou dans les livres que se révélait ce désordre des intelligences et des âmes. On le retrouvait dans la société ellemême. La construction des chemins de fer, le développement de certaines industries spéciales, 1 accroissement de lu fortune publique avaient amené la création d'un grand nombre de sociétés civiles ou commerciales dont les actions étaient l'objet de spéculations inouïes jusque-là. L'opinion commençait à st familiariser avec 1 idée de la richesse acquise par un coup de Bourse, et cette tendance, alors nouvelle, était funeste au vieil esprit d'ordre et de scrupuleux honneur. De grands procès [)ermettaient aux observateurs les moins attentifs de mesurer l'abaissement de la probité publique et privée. Des fraudes assez considérables étaient découvertes dans les administrations de la guerre et de la marine. Au mois de juillet 1847, M. Teste, ancien ministre des travaux publics et membre de la Cour de cassation, comparaissait devant la Cour des pairs et était condamné pour concussion ; un lieutenant général, ancien ministre de la guerre, était condamné comme son complice. Il était établi, par des révélations non é(juivoques, que certaines fonctions avaient été l'objet d'un véritable trafic. De grands crimes, grands par eux-mêmes et plus grands encore par le rang des coupables, des morts mystérieuses, des suicides illustres, venaient coup sur coup lVaj)[)L>r l'opinion publicjue et inspiraient une vague inquiétude à ceux-là mêmes ([ue le spectacle de la prospérité générale aurait le plus rassurés.

11 y a en outre un mal commun à toutes les nations dont l'existence a été troublée par de grandes vicissitudes; ce mal, c'est l'impatience du repos. On remanpie que les hommes qui ont connu pendant de longues années les agitations et les j)érils s'habituent mal à une vie paisible, même lorsqu'ils l'ont le plus ardemment souhaitée, et, à peine rentrés au port, aspirent à en sortir. Il en est ilc même des peuples. Les révolutions laissent en eux, coinnic un fatal héritage, une certaine

ardeur fiévreuse, un certain besoin d'aventures, un certain dëdani pour les règles traditionnelles, et même lorsqu'ils ont le plus désiré la paix, ils ne tardent pas à la trouver fade et monotone. Là royauté de Juillet, en 1847, avait à compter avec cette funeste tendance. «« La France s'ennuie » , avait dit Lamartine. On commençait à trouver que la rue était trop tranquille, que le ministère durait trop longtemps, que depuis trop longtemps aussi le canon n'avait pas retenti aux frontières : ni le bruit lointain des guerres d'Afrique, ni les débats parlementaires n'étaient une suffisante distraction. Les jours qui se succédaient ressemblaient trop les uns aux autres. Le cours des lois était trop assuré. Toutes choses étaient trop prévues et régulières. Ces dispositions engendraient, non pas l'hostilité, mais une certaine malveillance, dangereuse quoique contenue. Onaccusaitlepouvoird'êtreindifférentauxréformes, et l'on eût attaqué ces mêmes réformes si elles s'étaient produites. On avait reproché au ministère son alliance trop intime avec la Grande-Bretagne, et, depuis que les mariages espagnols avaient relâché les liens de cette alliance, on lui reprochait d'avoir sacrifié l'amitié de l'Angleterre aux bonnes grâces des cours du Nord. Ces récriminations émanaient moins des partis ennemis qui avaient presque renoncé à la lutte, que des amis imprudents et en quête de nouveautés. La royauté, au faîte même de sa fortune, traversait une sorte de période critique où tout incident pouvait prendre des proportions inattendues. Contre u:i tel état de choses, les gouvernements absolus cherchent un dérivatif dans quelque entreprise hasardeuse ou dans quelque guerre lointaine, et des maux réels amènent l'oubli des maux imaginaires. Le sage roi Louis-Philippe était trop soucieux du bien de ses peuples pour concevoir même l'idée d'une de ces diversions impies. D'ailleurs, il ignorait le mal : les ministres ayant une majorité importante dans le Parlement, il croyiiit que cela suffisait : malgré sa perspicacité habituelle, il n'apercevait pas ces signes d'impatience, ces désirs d'innovation, cette lassitude d'une existence régulière, svmptômcs graves en tout pays et particulièrement en France. Telle était la royauté de Juillet. Quel que fût l'appareil exté-

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rieur de sa force, elle était peu apte à résister à une puissante attaque, surtout si cette attaque, affectant les formes d'une a^jitation pacifique et légale, attirait, par sa modération même, tous les imprévoyants, tous les ambitieux et tous les esprits avides de chan^jenients.

La question de la réforme électorale et parlementaire devint l'origine et le prétexte de la lutte.

On sait que la loi du 19 avril 1831 avait fixé à 200 francs le cens électoral; on sait aussi que, sous le régime de Juillet, l'exercice des fonctions publiques salariées n'était pas incompatible, au moins d'une façon générale, avec le mandat législatif. Cet état de choses, d'abord peu contesté, devint à la longue pour l'opposition le texte d'un double grief : d'une part elle se plaignait de ce que, le corps électoral étant trop restreint, la Chambre des députés n'était pas la vraie représentation du pays; d'autre part elle prétendait que les fonctionnaires, liés au ministère par la crainte d'une destitution ou l'espoir d'un avancement, n'offraient point de suffisantes garanties d'indépendance. C'est ainsi qu'elle réclama, sous le nom de reforme électorale, l'abaissement du cens et, sous le nom de réforme parlementaire, l'exclusion des fonctionnaires salariés et surtout des officiers de la Couronne.

A vrai dire, cette question ne prit une place sérieuse dans les préoccupations publiques qu'àparlirde 1847. L'opposition dynastique, dirigée par M. Odilon Barrot et comptant rallier à elle, d'un coté, la gauche radicale, de l'autre, le centre gauche et le tiers parti, prit alors l'initiative des hostilités. Dès le mois de mars, M. Duvergier de llauranne déposa un projet de réforme électorale réduisant le cens à 100 francs, ailjoi-Miant aux listes de vote ce que, dans le langage du temps, on appelait les capacités et portant le nombre des députés de quatre cent

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cinquante-neuf à cinq cent trente-huit. Un peu plus tard M. de Rémusat déposait sa proposition sur les incompatibiliiés parlementaires.

Le choix même des auteurs de ce?, motions re'vélait d'habiles ménagements. Héritier d'un nom illustre, autrefois champion courageux de la résistance, M. Duvergier de Hauranne avait donné tant de gages à la cause de Tordre qu'il ne pouvait porter ombrage même aux plus timides. Quanta M. de Rémusat, il devait à la distinction de ses manières, au charme de son esprit et à la sincérité de son libéralisme de nombreuses sympathies; naguère ministre du Roi, il avait conservé la bienveillance du monarque non moins que les bonnes grâces de la Cour : il était pour ces motifs plus propre que personne à conquérir des adhésions sur les lisières des partis.

La discussion de cette double proposition amena tour à tour à la tribune les chefs les plus éminents de l'opposition parlementaire, et en particulier M. Odilon Barrot. Certaines vivacités de langage révélèrent l'irritation des esprits. M. Odilon Barrot s'exprimait en ces termes : « Là où les élections seraient « non l'expression des convictions de chacun, mais le résultat a d'un marché où les intérêts seuls auraient été pris en compte, * il n'y aurait plus de parlement proprement dit, il y aurait « seulement une réunion de spéculateurs politiques. Du nord tt au midi, de l'est à l'ouest de la France, le thème de tous les tt agents électoraux est celui-ci : Il faut nommer un député « agréable au pouvoir afin qu'il en obtienne pour vous plus de «faveurs... Comme on ne cherche dans son député qu'un a délégué auprès du pouvoir pour en tirer le plus d'avantap^es te possible, on le prend de préférence parmi les propres agents « de ce pouvoir, et c'est pour cela que vous voyez le nombre « de fonctionnaires aller toujours croissant. Vous arriverez « bientôt à ce résultat que le budget sera voté par ceux qui le tt dépensent »

Avec cette confiance que donne la longue possession de l'autorité, avec cette ironie hautaine que les membres du cabinet Guizot empruntaient volontiers à leur chef, M. Duchàtel, ministre de l'intérieur, repoussa toute innovation. Deux cent

mille électeurs lui paraissaient suffisants pour représenter et défendre les intérêts du pays. Accuser la législation existante de favoriser la corruption, c'était du même coup outrager la majorité. Si quelques imperfections subsistent, le progrès des mœurs publiques les fera disparaître. La nation heureuse et prospère est indifférente à la réforme. L'agitation qu'on essaye de créer est factice et n'a point de racine dans les masses : elle va de la Chambre au pays, elle ne vient pas du pays à la Chambre. Votre projet, disait en substance M. Duchàtel aux membres de l'opposition, n'est que la spéculation de quelques ambitieux qui veulent des portefeuilles.

Le langage du ministre était juste autant qu'acerbe. La réforme électorale ou parlementaire n'était entre les mains de M. Barrot et de ses amis rien autre chose qu'une arme pour renverser le cabinet. La Chambre des députés ne s'y méprit pas. Le 26 mai 1847, la réforme électorale fut repoussée par deux cent cinquante-deux voix contre cent cinquante-quatre ; le 21 avril, la réforme parlementaire fut rejetée par deux cent dix-neuf voix contre cent soixante-dix. Mais il se trouva que cette décision, loin de terminer le débat, le transporta sur un plus vaste terrain. «Vous êtes les plus forts, disait déjà en 1846 à M. Vitet l'un des membres de l'opposition; c'est évident, ici plus rien à faire, plus rien à dire pour nous, nos paroles seraient perdues; nous allons ouvrir les fenêtres (1). »

On ne tarda pas en effet à les ouvrir toutes grandes. Bien avant la fin de la session, c'est-à-dire dès le mois de mai 1847, les députés réformistes se réunirent successivement chez M. Barrot et chez M. Duvergier de Hauranne. Dans ces réunions, on voyait mêlés et confondus les représentants de toutes les nuances de l'opposition, INIM. de Beaumont, de Malleville, Carnot, Garnier-Pagès, Berger, Abbatucci, Havin. D'un commun accord, on décida de soumettre à la revision du pays le vote fUi Parlement. Pour atteindre ce but, ce n'était pas trop de concentrer tous les efforts. L'ambition étouffaul toute |)rudence, les membres de la gauche dynastique formèrent a\ ec

(1) J/. Duchàtel, par ^!. Vitkt, Revue lies Deux Momies, 1" avril lS70,j>.5"3.

les membres de la gauche radicale les liens d'une étroite alliance : ils adoptèrent le même mot d'ordre, la réforme électorale et varlementaire : ils convinrent de faire taire provisoirement leurs divergences et de poursuivre ensemble la même pensée : vaste coalition destinée, selon M. Barrot, à précipiter une crise ministérielle et, selon ses nouveaux amis, à atteindre, s'il se pouvait, la royauté elle-même !

Mais comment provoquer en faveur de la réforme un vif mouvement de l'opinion? Ici l'embarras était grand : car on ne se dissimulait pas que les masses étaient assez insensibles, soit à l'extension du droit de suffrage, soit aux incompatibilités parlementaires. Il fallait, avant tout, faire naître en elles ce prétendu mécontentement qu'on se réservait d exploiter. Quelques députés rappelèrent alors fort à propos que les membres du cabinet, se conformant à un usage établi depuis longtemps en Angleterre, n'avaient pas dédaigné, dans des circonstances solennelles, de réunir dans des banquets leurs électeurs les plus influents et de les entretenir des affaires publiques. Ainsi avaient fait M. Guizot à Lisieux, M. Lacave-Laplagne à Mirande, M. Duchâtel à Mirambeau; et leurs discours avaient eu un légitime retentissement. Pourquoi l'opposition ne suivrait-elle pas cet exemple et ne créerait-elle pas dans le pays, par une série de banquets, une agitation profitable à ses vues? Ce langage fut entendu : à la suite de divers conciliabules, il fut convenu que, dans l'intervalle des deux sessions législatives, des banquets seraient organisés à l'aide de comités, soit à Paris, soit dans les départements. Ces réunions se tiendraient dans des lieux privés, afin d'échapper à la loi contre toute réunion publique non autorisée : on y inviterait les électeurs les plus influents : les toasts seraient arrêtés d'avance : le toast au Roi ne serait ni exclu ni imposé : chacune de ces manifestations se terminerait par l'expression d'un vœu énergique en faveur de la réforme. Ce plan d'action une fois combiné, on entama aussitôt cette campagne que, dans le langage du temps, on a appelée la Campagne des banquets.

Parmi les députés dynastiques, nul ne parut craindre que ces manifestations ne fussent détournées de leur but. Plus clair-

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vovants, les députés radicaux s'étonnaient et se réjouissaient de cette imprévoyance. Sortant un jour d'un de ces conciliabules, qui se tenaient alors c'nez M. Odilon Barrot, M. Garnier- Parà'S disait à ses amis : a II ne nous appartient pas d'éclairer nos nouveaux alliés, mais ils ne savent pas eu ils vont; ce que nous venons de décider, c'est une révolution (1). >'

Paris devait donner le signal aux départements. Dès le mois de juin, un ancien comité électoral, transformé en comité d'af'itation réformiste, s'occupa d or^janiser un banquet dans la capitale. Au début, l'œuvre rencontra dassez graves difficultés. Le public paraissait indifférent. D'un autre coté, certains personnages politiques, tout en souhaitant un changement de svstème, répugnaient à ces manifestations. Le parti légitimiste restait à l'écart. Les memJjres du tiers parti, MM. Dufaure, Billault, Tocqueville, avaient résolu de s'abstenir, soit que le mouvement dépassât leurs prévisions, soit que, se flattant d'arriver prochainement au pouvoir, ils voulussent se réserver. Anciens ministres du Roi, M. Thiers et M. de Rémusat invoquaient, pour se soustraire à toute invitation, les souvenirs de leur passé ; peut-être aussi leur ferme bon sens leur démontrait-il le péril de ces réunions : ils n'ignoraient pas, d'ailleurs, que leur parole si fine, si spirituelle, si nourrie de faits, serait quelque peu dépaysée dans ces assemblées tumultueuses, où la sonore éloquence de M. Odilon Barrot pourrait, au contraire, se déployer à l'aise. Enfin, dans l'extrême gauche elle-même, les radicaux exclusifs, dirigés par Ledru-Rollin, refusaient de s'enrôler dans une coalition que la logique rigoureuse des principes démocratiques réprouvait : la suite des événements put seule changer leurs desseins.

Malgré ces défections et ces mécomptes, l'alliance persista, et les nouveaux coalisés mirent au service du mouvement réformiste toute leur activité. Le 9 juillet, un banquet solennel réunit, dans un jardin public, au Chàieau-Rnuge, mille à douze cents personnes. M. de Lastevric père présidait : et la foule contemplait, non sans une curiosité iiympatl)i(]ue, ce vieillard,

(l) GARMEn-PiCÈS, Histoire (le la révolution de 18VS, i. i", p. 100,

LES BANQUETS REFORMISTES. 17

ancien compagnon de Lafayette et l'un des derniers survivants de la génération de 1789. Le chef de l'opposition dynastique, M. Odilon Barrot, attirait tous les regards et souriait avec une vanité confiante à sa courte popularité. Autour de lui se groupaient, à la table d'honneur, ses principaux lieutenants : M. de Malleville, étincelant de verve et d'entrain; M. de Beaumont, l'ami et le compagnon de Tocqueville ; M. Duvergier de Hauranne, conservateur devenu libéral et mettant au service de ses nouvelles convictions une ardeur pleine d'àpreté : non loin d'eux, étaient assis M. Marie et M. Garnier-Pagès, destinés l'un et l'autre à une élévation aussi prochaine qu'inattendue. A la fin du repas, les toasts obligés commencèrent. Ces sortes de harangues, toujours un peu vagues et vaines, le furent particulièrement ici. Comme les coalisés étaient animés de vues fort différentes, on était condamné, sous peine de rompre l'alliance, à ne rien préciser. Il fallait parler de la réforme, mais sans en déterminer le caractère et l'étendue. Il fallait attaquer, sans circonscrire les limites de l'attaque. Il était nécessaire de prononcer des phrases à double entente qui pussent être applaudies à la fois par les partisans de la Royauté et par ceux de la République. Les plus habiles eussent succombé à cette besogne ingrate, et, parmi les hommes d'esprit qui assistaient à cette réunion, beaucoup ont éprouvé sans doute une surprise désagréable en relisant plus tard leurs discours. M. Odilon Barrot déploya cette éloquence ample et grave qui lui était familière. M. Duvergier de Hauranne trouva quelques mots heureux pour dépeindre la société politique : « J'ai vu, « dit-il, une foule d'électeurs regarder le droit de suffrage « comme une propriété privée et examiner, non pas quelle est « l'opinion de leur député, mais quels services il peut leur « rendre. J'ai vu se former, s'établir entre le ministère et le « député d'une part, entre le député et l'électeur d'autre part, « une société en participation dont le budget fait les frais. » Malgré ces traits incisifs, on sentait que l'agitation n'était qu'à la surface, et qu'entre les agitateurs eux-mêmes l'accord était précaire. On exalta la « glorieuse révolution de Juillet « ; on flétrit la » corruption du pouvoir » ; on tonna contre le « gou- I. 2

IR HISTOir.K Di: LA SECONDE RÉPUDLIQLE FRANÇAISE

verncment personnel « ; on porta successivement des toasts aux (! or[;anisateurs du banquet », à la « ville de Paris " , à r <• amélioration du sort des classes laborieuses », à la Il presse » , aux « députés de l'opposition » ; on (jajjna de la sorte une heure avancée, et, lorsqu'on se fut assuré qu'aucun lieu commun n'avait été oublié, on se sépara.

L'impulsion était donnée : Colmar, Reims, Strasbourg, Soissons, Saint-Quentin, suivirent l'exemple de Paris. Bientôt un fi^rand nombre d'autres villes voulurent avoir aussi leur banquet. Ces fêtes offrirent de nombreux échantillons de cette éloquence vaine, molle et flottante, assez ordinaire aux libéraux d'alors. L'enthousiasme fit partout défaut. Les organisateurs devaient s'ingénier en mille manières pour trouver un local, rassembler des souscripteurs, attirer un public, simuler un vœu populaire. Pour secouer l'indifférence générale, il fallait la présence d'Odilon Barrot; on se rendait alors au banquet comme à un divertissement oratoire. En certains endroits, de hauts fonctionnaires, en s'associant publiquement aux démonstrations, parvenaient à rassurer les timides et décidaient quelques adhésions. C est ainsi que le premier président de la Cour d'appel, M. Rossée, présida le banquet de Colmar. — Par malheur, il est rare qu'une agitation, même factice, demeure tout à fait stérile. A force d entendre parler de corruption, on finit par se persuader que la corruption régnait partout; à force d'entendre parler de réforme, on s'imagina de bonne foi que la réforme était urgente. La bourgeoisie, d abord si froide, séchauffa peu à peu. La solidité du pouvoir faisait taire les scrupules. Le gouvernement, pensait-on, était assez fort pour qu'on cédât à la tentation inoffensive de lui causer quelque embarras. On se livra, sans souci comme sans crainte, au facile plaisir d'une opposition sans danger. Il advint donc que le mouvement, tout à fait superficiel au début de la campagne, commença à prendre, quatre mois plus tard, une certaine consistance.

C est ce uu)meut que le j)arti de la révolution choisit pour entrer eu scéiuv On a vu (jue Lediii-r>ollin et ses amis étaient tlouieurés tout d'abord à l'écart, mcnie ils avaient raillé, sans

LES BANQUETS REFORMISTES. 19

pitié, cette alliance de la faction républicaine avec le groupe de l'opposition dynastique. Comme le mouvement s'accentuait, ils se flattèrent de le confisquer à leur profit, et, dans cette pensée, ils s'y associèrent. Le 7 novembre, Ledru-Rollin se rendit au brnquet de Lille. Un peu embarrassés d'un auxiliaire si dangereux, les chefs du parti dynastique stipulèrent qu'un toast au jRoî consiitutionnel serait porté; ils voulaient assurer par là le caractère pacifique et légal de la réunion ; cette exigence ayant été repoussée, les dynastiques se retirèrent, et Ledru-Rollin, demeuré seul, put s'établir sur le terrain imprudemment préparé pour lui. Les radicaux n'hésitèrent plus à se servir d'un moyen d'action si puissant. A leur tour et sans perdre de temps, ils organisent leurs banquets. Ils se réunissent successivement à Dijon, Chalon-sur-Saône. Ici, il ne s'agit plus de réformes, mais de révolution; il ne s'agit plus de ramener la royauté de Juillet à l'esprit de son origine, mais de la renverser. A Dijon, Ledru-Rollin se glorifie du titre (ï uhra-radical; à Chalon-sur-Saône, il porte un toast « à la Convention » . On devine la surprise et la colère des députés dvnastiques. Mais, lorsqu'un ministère dure depuis huit ans, le plaisir de le battre en brèche rend insensible à tous les périls, il en est, d'ailleurs, de la politique comme de toutes les affaires humaines : on ne se dégage pas à volonté des alliances qu'on a une fois nouées. La campagne continue donc. Lés banquets succèdent aux banquets. L'opinion publique, d'abord impassible, prend de plus en plus au sérieux les accusations quotidiennement répétées. IMalgré les premières rigueurs de l'hiver, le mouvement ne se ralentitpas. Bien au contraire, plus la convocation des Chambres approche, plusl'activité redouble. Les plus petites villes, Avesnes, Gondom, Neufbourg, Rochechouart, ont leur banquet; et comme s'il importait qu'aucune heure ne fût perdue pour l'agitation, le drapeau de la réforme est arboré à Rouen, à Toulouse, à Cambrai, à l'heure même où la session législative s'ouvre à Paris.

Quelle était, en présence de ces manifestations, l'attitude du ministère? Il montrait une sécurité parfaite et, selon toute apparence, sincère. Chef parlementaire plus encore qu'homme

20 'iiisToinr: de la seconde république française.

d'État, M. Guizot manquait de cette perspicacité qui voit de loin le péril et s'apprête à le conjurer avant qu'il ait rjrandi. Comme il avait la majorité dans les Chambres, il n'imaginait guère que quelque danger pût surgir ailleurs. Ses collègues partageaient sa confiance. Le 15 août 1847, au milieu même des manifestations réformistes, M. Duciiàtel, ministre de l'intérieur, écrivait à M. Dupin : « Il n'y a rien de nouveau, c'est le moment où tout dort(l). » Lorsque l'opposition radicale, avec Lcdru-Rollin, entra en scène, le cabinet s'en réjouit plutôt qu'il ne s'en effraya, espérant que l'esprit de réforme serait tué par ses propres excès. Le discours du trône fut l'expression de cette assurance hautaine; il se terminait par ces paroles significatives: « Plus j'avance dans la vie, plus je consacre « avec dévouement, au service de la France, aux soins de ses « intérêts, de sa dignité, de son bonheur, tout ce que Dieu m'a « donné et me conserve encore d'activité et de force. Au milieu « de l'agitation que fomentent les passions ennemies ou aveugles, « une conviction m'anime et me soutient, c'est que nous possé- « dons dans la monarchie constitutionnelle, dans l'union des « grands pouvoirs de l'État, les moyens les plus assurés de « surmonter tous les obstacles et de satisfaire tous les intérêts « moraux et matériels de notre chère patrie. Maintenons fer- « mement, selon la Charte, l'ordre social et toutes ses condi- «tions; garantissons fidèlement, selon la Charte, les libertés « publiques et tous leurs développements. Nous remettrons « intact aux générations qui viendront après nous le dépôt qui « nous est confie, et elles nous béniront d'avoir fondé et dé- « fendu l'édifice à l'abri duquel elles vivront heureuses et « libres. «

Il était impossible de mieux tracer la ligne de démarcation entre les criminels et les dupes, entre les partis ennemis qui travaillaient au renvcr>cnicnt du pouvoir et les partis inconsidérés qui, à leur insu, j)réparaicnt une catastrophe. Hostiles ou aveugles, tels étaient, disait le discours du trône, les députés réformistes; et l'avenir a ratifié ce jugement. Toutefois, cette

^1) Mémoires d'OdUon Banol, t. I", p. 440.

LES DAiNC^UETS RÉFORMISTES. 21

cruelle précision de lang^age avait elle-même son danger. Les blessures d'amour-propre sont les plus incurables. Signalés à la face du pays, comme les dupes de leurs compromettants alliés, les opposants dynastiques ressentirent vivement l'injure. Comme il arrive presque toujours, les officieux renchérirent sur les paroles royales : le Journal des Débats encourageait le ministère à la provocation : «Marchez sur le fantôme, disait-il, il s'évanouira: fuyez, il grandira jusqu'au ciel. » Chaque jour, entre le gouvernement et l'opposition, l'abîme s'élargissait.

C'est au bruit de ces discussions irritantes que l'année 1847 s'achevait. Bien que le calme matériel fût profond, il régnait dans les esprits une sorte de vague anxiété. L'inquiétude avait pénétré jusque dans la famille royale et parmi les hôtes habituels du château. En contact fréquent avec l'opinion, les princes commençaient à incliner aux concessions; avec cette prescience maternelle qui surpasse toutes les habiletés, la duchesse d'Orléans sentait le péril : l'esprit de la Reine ellemême était ébranlé. Les amis les plus dévoués du trône, le maréchal Gérard, le maréchal Sébastiani, M. de Montalivet, portaient au monarque les avertissements de leur fidélité clairvovante et attristée. Comme si la famille royale dût être préparée par un grand deuil aux épreuves qui l'attendaient, Madame Adélaïde, sœur de Louis-Philippe, mourait presque subitement aux Tuileries, le 31 décembre. Cette mort vint ajouter aux préoccupations publiques une impression pénible : on savait que cette princesse, douée d'un sens politique très exercé, avait été souvent l'inspiratrice des résolutions de son frère; et, en voyant le monarque suivre jusqu'à Dreux le cercueil de celle qui avait été la conseillère de ses bons comme de ses mauvais jours, beaucoup se demandaient si la fortune qui aime la jeunesse ne s'éloignait point du vieux roi. Hors du calais, quelques députés, nouveaux venus dans la vie parlementaire et, par suite, étrangers à l'esprit de parti, n'hésitaient pas à manifester leurs appréhensions, parmi eux, se distinguait un homme, jeune encore et presque inconnu, cachant, sous ïes apparences de la frivolité mondaine, un esprit très pénétrant et très défié, c'était M de Morny. Non seulement il commu-

22 lII.STOir.F, DE LA SECONDE P.ÉPUBLIQIE FRANÇAISE.

ni(|uait ses craintes à M. Guizot (I), mais, dans un article très remarqué de la Rex'ne des Deux Mondes, il exprimait le regret que le ministère n'eût pas, en accordant quelques réformes, devancé et désarmé ses adversaires. Après les banquets, les concessions étaient plus difficiles : « Toutefois, ajoutait avec beaucoup de finesse le jeune publiciste, il ne faut pas introduire Tamour-propre dans la politique (2) » . Au milieu de ces inquiétudes mal définies et peu justifiables, mais pourtant générales, les meilleures nouvelles passaient presque inaperçues. En vain apprenait-on la soumission d'Abd-el-Kader; ce glorieux événement, si propre à relever la popularité de la dynastie, n'obtenait rien autre cliose qu'une approbation dédaigneuse : quelques-uns même, par un rapprochement]superslitieux, rappelaient que la prise d'Alger avait précédé de peu de jours la chute de Charles X. Les débats parlementaires, ouverts dès le commencement du mois de janvier, avaient substitué aux agitations des banquets les agitations de la tribune officielle. Le public prêtait une oreille de plus en plus complaisante aux discours de l'Opposition. L'Opposition n'était pas seule à prédire et à dénoncer les complications de l'avenir. Des hommes éminents, très dégagés de l'esprit de parti, poussaient, dans le Parlement, de véritables cris d'alarme. Le 14 janvier, à la Chambre des pairs, à propos des affaires helvétiques, M. de Montalembert signalait, avec une admirable éloquence, les entreprises prochaines du radicalisme européen. Quelques jours plus tard, le 22 janvier, à la Chambre des députés, ^L de Tocqueville prononçait ces graves paroles : « Pour la première « fois, depuis seize ans, le sentiment de linstabililé, ce senti liment précurseur des révolutions, existe à un degré très !< redoutable dans le pavs... Le désordre n'est pas dans les « faits, il est dans les esprits... ]Sous nous endormons sur un a volcan... 11 v a dans l'air \\\\ a eut de révolution... et la tt tempête est à 1 horizon. » Avertissement bien digne d'être médité : car 1 homme qui s'exprimait de la sorte était un de

(1) Guizot, Mémoires, t. VIII, j». 507.

(2) Queli/nrs rc'h'xidiif sur lu politique ac(U':lle, par M. DE Monsï [Heuue des Deux Mondes, l''j,ui\ior iS'iS.)

ceux qui avaient le mieux pénétré les grandeurs et les faiblesses de la société moderne!

Pourtant la Chambre des députés, discutant l'adresse, était arrivée au dixième paragraphe du projet de la commission, paragraphe relatif aux agitations réformistes. La rédaction proposée n'était qu'une paraphase du discours royal et reproduisait ce double reproche d'aveuglement et d'hostilité infligé aux deux fractions de l'opposition, a Sire, disaient les commis- « saires, vous affermissez chaque jour l'édifice que nous avons « fondé avec vous. Comptez sur notre appui pour vous aider à « le défendre. Les agitations que soulèvent des passions enne- « mies ondes entraînements aveugles tomberont devant la raison « publique éclairée par nos libres discussions. Dans une "monarchie constitutionnelle, l'union des grands pouvoirs « de l'État surmonte tous les obstacles et permet de satisfaire « à tous les intérêts moraux et matériels du pays. Par cette « union nous maintiendrons l'ordre social et toute ses con- « ditions, et nous garantirons les libertés publiques et tous « leurs développements. »

C'est sur la rédaction de ce paragraphe que s'engagea la bataille. La discussion s'ouvrit le 7 février par un discours de M. Duvergier de Hauranne, discours très étudié, spirituel, violent sous une forme courtoise et où se retrouvaient toutes les récriminations d'un ancien allié blessé dans ses calculs ou ses croyances. « Il a plu au ministère dintroduire dans le discours « de la Couronne une accusation directe contre plus de cent " députés. Il plait à la commission... de reproduire presque « mot pour mot cette accusation... Mais la majorité doit nous a permettre de lui dire que dans l'espèce de jugement qu'on Il lui demande, nous ne reconnaissons pas sa compétence... « Au-dessus de la Chambre il y a le pays... ^ous ne venons « pas ici plaider devant la majorité contre le ministère, nous « venons plaider devant le pays contre le ministère et contre « la majorité... » C'est ainsi que l'orateur, en prévision d'un échec, demandait d'avance à l'opinion publique de reviser la sentence du Parlement. Au nom du parti radical auquel, dit-il, il s'honore d'appartenir, M. Marie s'associa à cette vive

attaque. Le lendemain, M. Duchàtel, ministre de lintérieur, dans un langage très ferme, revendiqua pour le Gouvernement le droit d'interdire les banquets : « Le Gouvernement, dit-il. en accomplissant son devoir, ne cédera devant aucune manifestation, quelle qu'elle soit. » A ces paroles, les clameurs de la gauche éclatent. Le ministre poursuit et, au milieu des murmures de l'opposition, maintient la condamnation prononcée par le discours de la Couronne : « Les promoteurs des banquets sont des aveugles qui ne voient pas le péril, ou des ennemis qui l'appellent de leurs vœux. » M. Odilon Barrot succède au ministre. Sa parole, d'ordinaire un peu molle dans son harmonieuse ampleur, est cette fois pleine de pressentiments et de menaces. Après avoir essayé d'établir la légalité des banquets, après avoir flétri le droit que s'arrogent les majorités de condamner les minorités, il reproche au Cabinet de mettre dans la bouche du Roi des paroles de provocation injustes et imprudentes. « Charles X, ajoute-t-il, ne tenait pas a un autre langage à la veille de sa chute, il parlait, lui aussi, « d'ennemis à vaincre et d'obstacles à surmonter... 11 n'y a que tt deux partis à prendre, ou donner satisfaction légitime à « l'opinion publique, ou bien résister, s'irriter et s'enfoncer de « plus en plus dans la voie où l'on s'est compromis. Je le dis « avec douleur, c'est ce dernier parti que le Gouvernement Il semble avoir pris... Eh bien, dans cette voie, on peut, on « doit rencontrer des coups d'État et la violence : nous n'en " serons pas respouï^ables. » Un discours hautain et provocateur du garde des sceaux, INI. Hébert, accroît encore l'agitation. En l'entendant promulguer, du ton casbant qui lui était ordinaire, les volontés ministérielles, la gauche se soulève . « Jamais, s'écrie-t-elle, M. de Peyronnet Ci, M. de Pohgnac n'ont parlé ainsi... n C'est au milieu de la ])lus grande confusion que, la discussion générale étant terminée, on passe a l'examen des amendements.

Ils étaient tous inspirés par la même pensée. Témoins attri.stés de ces luttes, quehjues députés, mmistérieU jusque-là, s'étaient ingéniés a trouver les termes d'une transaciion acceptable pour tous les modérés. Le premier essai de conciliation

fut tenté par M. Daiblay. M. Darblay condamnait les banquets qui avaient un caractère factieux et absolvait au contraire ceux qui étaient demeurés strictement constitutionnels. Il se trouva que cette amnistie partielle ne convint à personne. M. Odilon Barrot, au nom de la gauche dynastique, la repoussa, Kt M. Duchâtel, en quelques mots d'une ironie courtoise, en fit justice au nom du ministère. L'amendement ne réunit que deux voix.

A la séance suivante, un second amendement raviva la discussion. Il était proposé par M. Desmousseaux de Givré et se bornait à supprimer ce double reproche d'aveuglement et d'hostilité qui avait passé du discours de la Couronne dans la rédaction du projet d'adresse. « Je ne croîs pas faire, dit M. Des- « mousseaux de Givré, acte d'opposition. L'amendement que je « propose conclut à la suppression de deux expressions du « projet d'adresse, il laisse d'ailleurs subsister l'adresse tout a entière et l'adhésion complète qu'elle donne à la politique du « cabinet... Ce que vous supprimez uniquement, c'est le juge- (I ment, c'est la condamnation, c'est l'exécution de la minorité « par la majorité... » La proposition de M. Desmousseaux de Givré eut la bonne fortune d'être défendue tout à la fois par M. de Rémusat et par M. Dufaure. Le premier avec son esprit si fin et si pénétrant, le second avec son honnêteté si ferme et SI sensée, supplièrent la Chambre de ne pas se vouer à la politique irréconciliable. L'amendement réunit un nombre imposant de suffrages, non cependant la majorité ; il fut rejeté par deux cent vingt-huit voix contre cent quatre-vingt-cinq.

Malgré ce double échec, les partisans de la conciliation ne perdirent point courage. On savait que, le lendemain, 12 février, un dernier amendement devait être proposé par M. Sallandrouze. On se disait que cet amendement, qui ne formulait rien autre chose qu'un vœu respectueux et presque timide en faveur de la réforme parlementaire, ne pouvait inspirer aucune défiance, même aux conservateurs les plus résolus. On fondait en outre les plus sérieuses espérances sur la situation personnelle de l'auteur de la proposition. Nouveau venu dans l'assemblée et, par suite, étranger aux haines comme aux rancunes,

26 TIISTOHIE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE Fr.ANÇ.USE.

possesseur crune immense fortune, chef dune grande industrie qui le mettait en rapport constant avec les masses, très aimé des ouvriers, très avant dans les faveurs de la Cour, M Sallandrouze paraissait propre autant que personne à railleries voix douteuses à la politique de transaction. Aussi la séance du 12 février s'ouvrit-elle au milieu de l'attente générale. Comme M. Desmousscaux de Givré l'avait fait la veille, M. Sallandronze raj)pellc qu'il appartient ii la majorité. « Le ministère, dll-il, a remporté hier une victoire, mais il faudrait peu de victoires pareilles pour dissoudre le parti conservateur, » M. Claj)pier vient à son tonr appuyer la proposition. A l'exemple des précédents orateurs, il désavoue toute pensée d'hostilité : « Nous voulons, dit-il, non affaiblir le ministère, mais lui donner une nouvelle force. Vivre, ce n'est pas seulement respirer, c'est agir; vivre, c'est travailler. Or, quel est le travail d'un gouvernement représentatif? C'est ilétudier sans cesse les vœux des populations et d'y faire droit lorsque ces vœux sont sérieux. »

Comme M. Clappier descendait de la tribune, quelques applaudissements partis des bancs du centre se mêlent à l'approbation de la gauche. Après une longue suspension, M. de Morny lui succède : on l'écoute avec curiosité, car bien qu'il fût nouveau dans la vie politique, déjà l'on vantait son habileté, son sang-froid, son savoir-faire; on savait que, parmi les amis du cabinet, il était un des plus clairvoyants ; on n'ignorait pas d'ailleurs que, depuis quelque temps déjà, il employait à faire prévaloir une solution pacifujuc toutes les ressources de son esprit si souple et si insinuant. Par ses attaques contre la planche M. de Morny conquiert dès le début de son discours les svmpathies des centres, puis, se retournant vers les centres, il déclare qu'il croit « la réforme parlementaire utile à la dignité de la Chambre et à la dignité du pouvoir... » La majorité l'interrompt à son tour : « Parlez-vous pour ou contre l'amendement ? » lui crie-t-on. L'orateur poursuit sans se déconcerter. On dirait qu'il prend plaisir à tenir la balance indécise entre les partis. Soit inexpérience de la jiarolc, soit difûcultc de rendre des nuances trop délicates à saisir, il no

LES BANQUETS REFORMISTES. 27

parvient pas toujours à se faire comprendre, et il revient plusieurs fois sur la même pensée. La Chambre complaisante attend curieusement ses conclusions : il les formule enfin : « La majorité, dit-il, désire la réforme parlementaire, mais elle ne veut pas la voter, de crainte de renverser le ministère. Que le ministère prenne un engagement pour l'avenir en faveur de la réforme, et l'apaisement se produira aussitôt, car le cabinet sera consolidé, et, d'un autre côté, il aura été donné à l'esprit d'innovation une satisfaction légitime. »

Le ministère était invité à dénouer lui-même la situation: accueillerait-il cette transaction suprême "? Au milieu d'un silence anxieux, M. Guizot gravit les marches de la tribune. Déjà, deux jours auparavant, l'illustre président du Conseil, répondant à M. Odilon Barrot, avait laissé deviner l'énergie immuable de ses résolutions. Mais s'il s'était refusé à toute concession vis-à-vis de ses adversaires, repousserait-il également les avances de ses propres amis ? L'illusion ne fut pas longue. « Messieurs, si je ne me trompe, ce qui importe sur-

« tout, c'est qu'il n'y ait ni perte de temps, ni obscurilc

« dans les situations et dans les paroles.

" Je viens donc, sans que ce débat se prolonge davantage,

« dire à la Chambre ce que le ministère croit devoir et pouvoir

« dire et faire dans la question dont il s'agit.

0 Après ce qui s'est passé naguère dans le pavs, toute inno-

« vation du genre de celle qu'on vous indique et qui aboutirait

« nécessairement à la dissolution de la Chambre, serait à notre

i- avis une faiblesse et une imprudence.

« ...Le ministère croirait également manquer à ses devoirs,

« s'il prenait aujourd'hui un engagement. En pareille matière

a promettre, c est plus que faire, car en promettant on détruit

« ce qui est et on ne le remplace pas.

tt Un gouvernement sensé peut et doit quelquefois faire des

« réformes, il ne les proclame pas d'avance. Ouand il en croit

« le moment venu, il agit; jusque-là il se tait.

« Le ministère reconnaît que ces questions doivent être

« examinées à fond et vidées au cours de cette législature. « Au milieu de ces discussions, ajoute le président du Gon-

«seil, nous tâcherons de maintenir l'unité du parti conservaa teur : si nous ne pouvons y parvenir, nous laisserons à d'au- « très le soin de présider à sa désor^janisation. »

Après une réplique de M. Thiers, M. Guizot renouvelle la même déclaration. Puis, au milieu de l'agitation de l'assemblée, il descend de cette tribune si souvent témoin de ses triomphes et où il ne devait plus remonter qu'une seule fois, le 23 février, pour annoncer sa propre retraite.

La dernière espérance de conciliation s'était évanouie. On demande le scrutin de division et l'appel nominal. L'amendementde M. Sallandrouze est repoussépar 222 voix contre 189. L'opposition dynastique est consternée. Parmi les membres de la majorité, les uns se réjouissent, les autres, plus clairvoyants, ne se dissimulent pas les embarras qui suivront la victoire. Les véritables victorieux, ce sont les radicaux, les radicaux qui ne craignaient rien tant qu'une solution pacifique et qui entrevoient vaguement, à travers les complications de l'avenir, des chances de fortune inespérées.

Le lendemain de ce vote mémorable, les députés de l'opposition, au nombre de plus de cent, se réunirent dans une salle de restaurant du boulevard de la Madeleine. Que faire ? Quelles protestations formuler ? Comment prendre devant le pays la revanche de récliec essuyé devant le Parlement? La perplexité était gramde. M^L Marie, ChamboUe, Drouyn de Lhuys, se ralliant à une idée déjà émise par M. Marrast dans le National et par M. de Girardin dans la Presse, conseillèrent une démission en masse. On se flattait que, l'opposition se retirant tout entière, la dissolution s'imposerait au Roi • les élections, selon toute vraisemblance, seraientplusfavorablesquecellesde Itiili, on arriverait de la sorte, parles voies légales, à un chan|^;ement de cabinet et à l'accomplisï-ement de la réforme. La majorité des assistants jugea cette résolution inacceptable . rien ne démontrait que la retraite de l'opposition dût entraîner la dissolution : si (juel(jucs-uns des démissionnaires n'étaient pas réélus, leur échec serait interprété comme un désaveu de l'agitation rcformisle. La jjroposition de démission fut écartée d'autant plus r;ui!enK'nt oue les députés de tous les partis se

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ressemblent, et qu'on est rarement écouté d'eux quand on les engage à déposer leur mandat. Cependant l'opposition tenait à honneur de réparer sa défaite. C'est alors qu'on revint à une motion qui avait déjà été formulée plusieurs fois, c'est-à-dire à l'idée d'un nouveau banquet, plus solennel et plus nombreux que tous ceux qui avaient précédé, banquet qui se tiendrait à Paris même et qui serait tout à la fois une protestation contre la majorité de la Chambre et une consécration du droit de réunion. Ce projet fut adopté. Le ministère, disait-on, a déclaré qu'il avait le droit d'interdire les banquets réformistes, et que s'il n'avait pas jusqu'ici usé de cette faculté, c'était de sa part pure tolérance : relevons le défi et voyons s'il lui plaira de pousser jusqu'aux dernières conséquences la théorie qu'il a proclamée.

On travailla aussitôt à réaliser ce dessein. Dès le jour suivant, à l'heure même où le Roi, entouré du duc de Nemours et du duc de Montpensier, recevait aux Tuileries, avec le cérémonial accoutumé, la grande députation chargée de lui présenter l'adresse, on se concertait chez M. Odilon Barrot en vue de la manifestation projetée. Si courte que fût leur prévoyance, les députés dynastiques ne pouvaient se dissimuler le péril de l'œuvre à laquelle ils s'associaient. Aussi s'efforcèrent-ils, par une série de mesures préventives, de dimmuer les chances de conflit. C'est cet esprit de prudente modération (prudence au surplus bien tardive) qui présida aux préparatifs de la réunion. Afin d'éviter que la foule oisive, en se portant sur le théâtre de la manifestation, n'en dénaturât le caractère, on décida que le banquet aurait lieu, non pas un dimanche, mais un jour de travail. Les listes d'invitation et les toasts seraient arrêtés d'avance. On résolut enfin de fuir les quartiers du centre où la moindre émotion, se communiquant au dehors, pourrait amener un tumulte populaire; à la suite de longues recherches, on trouva, à l'extrémité des Champs- Elysées, à la limite du faubourg de Chaillot, une propriété particulière, assez vaste pour contenir une nombreuse assemblée. Après bien des incertitudes, la démonstration fut fixée au mardi 22 févi'ier.

30 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPrjDLIQLE FRANÇAISE.

Pendant ce temps, entre ropposition et le cabinet, les intermédiaires officieux ne manquaient pas. Soit patriotique clairvoyance, soit désir déjouer un rôle, beaucoup de personnages multipliaient leurs allées et venues, ne ménageant les conseils ni aux ministres, ni aux députes dynastiques : « Vous songez «à interdire le banquet, disaient-ils aux premiers; mais si n vos adversaires persistent dans leur dessein , il faudra « employer la force : or une victoire, même assurée, ne serait « point sans regrets, si elle devait amener l'effusion du sang. » Puis ils s'adressaient aux partisans de la réforme : « Vous «voulez organiser une manifestation puissante, mais ne « craignez-vous pas que cette manifestation ne devienne le « prétexte d'une émeute plus fatale encore à la liberté qu'au a pouvoir? )) Ce langage ne fut pas tout à fait stérile. MM. de Morny et Vitet, au nom du cabinet, MM. Duvergier de Hauranne, Berger et de Malleville, au nom de l'opposition, entrèrent en pourparlers, et, d'un commun accord, arrêtèrent une sorte de programme qui parut tout à fait rassurant. Il fut convenu qu'au jour et à l'heure indiqués, M. Odilon Barrot et ses amis se rendraient au banquet. A la porte de la salle, un commissaire de police les avertirait qu'en se réunissant ils violaient un arrêté préfectoral rendu en exécution de la loi. Les députes devaient passer outre. Aussitôt qu'ils se seraient assis, le commissaire dresserait procès-verbal et enjoindrait à l'assemblée de se dissoudre. M. Odilon Barrot, tout en déclarant qu'il ne cédait qu'à la force, engagerait alors ses amis à se retirer sans désordre. L'autorité judiciaire, saisie de la contravention, se prononcerait sur la légitimité du droit de réunion, nié par le gouvernement, affirmé par l'opposition.

La transaction fut acceptée avec satisfaction par le cabinet et avec empressement par le parti dynastique ; les plus modérés du parti républicain s'y soumirent eux-mêmes avec loyauté. Elle prouvait, chez les organisateurs de la réunion, une dose singulière de naïveté. Penser que les masses populaires, attirées aux abords de la salle du banquet, s'écouleraient paisiblement sur la sommation tl un a<;enl et sur les conseils de leurs chefs, comme les ciloveiis anglais s'arrêtent, dans les

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rues de Londres, sur un si^ne de leurs constables, c'était présumer beaucoup de nos mœurs politiques, c'était compter sur un acte de sagesse dont nos annales n'offrent point d'exemples. M. Odilon Barrot et ses amis stipulaient, d'ailleurs, au nom d'an parti dont la direction leur échappait de plus en plus.

L'illusion ne dura guère : déjà, depuis quelques jours, les plus exaltés gourmandaient la mollesse des chefs. Ils s'accommodaient mal d'une démonstration incomplète, d'une inoffensive mise en scène : une solution judiciaire leur importait peu. Leurs sentiments trouvèrent un interprète. A la manifestation, il fallait un programme. Par un déplorable concours de circonstances, la rédaction de ce programme, abandonnée à M. Armand Marrast, rédacteur en chef du National, échappa à tout contrôle : soit à dessein, soit à son insu, M. Marrast laissa percer dans cette proclamation les prétentions des plus imprudents de ses amis. Voici ce manifeste qui fut le point de départ de la révolution :

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