MANIFESTATION RÉFORMISTE
« La commission générale, chargée d'organiser le banquet « du douzième arrondissement , croit devoir rappeler que la « manifestation fixée à demain mardi a pour objet l'exercice «légal et pacifique d'un droit constitutionnel, le droit de « réunion politique, sans lequel le gouvernement représentatif « ne serait qu une dérision.
tt Le ministère ayant déclaré et soutenu à la tribune que la « pratique de ce droit était soumise au bon plaisir delà police, « les députés de l'opposition, des pairs de France, d'anciens « députés, des meuibres du conseil général, des magistrats, « des officiers, sous-officiers et soldats de la garde nationale h des membres du comité central, des électeurs de l'opposi i- tion . des rédacteurs des journaux de Paris, ont accepté '- l'invitation (|ui leur était faite de prendre part à la raanifesiv tatiori gJiu de prolester, en vertu de la loi, contre une pré- « tention illégale et arbitraire.
' Comme il est naturel de orévoir que celte protestation
« ruiblKme peut attirer un concours considérable de citoyens : « comme on doit présumer aussi que les ^^ardes nationaux de « Paris voudront défendre la liberté en se joijjnant à la niani- « festation, proté(;er l'ordre et empêcber toute collision par «leur présence; que, dans Iji prévision d'une réunion nom- « breuse de gardes nationaux et de citoyens, il nous semble « convenable de prendre des dispositions qui éloignent toute « cause de trouble et de tumulte,
« La commission a pensé que la manifestation devait avoir « lieu dans un quartier de la capitale où la largeur des rues et « des places permit à la population de s'agglomérer sans qu'il tt en résultât d'encombrement.
« A cet effet, les députés, les pairs de France et les autres a personnes invitées au banquet s'assembleront mardi pro- «cha'in, à onze heures, au lieu ordinaire des réunions de « l'opposition parlementaire, place de la Madeleine, 2.
« Les souscripteurs du banquet qui font partie de la garde «c nationale sont priés de se réunir devant l'église de la Madeo leine et de former deux haies parallèles, entre lesquelles se tt placeront les invités.
« Le cortège aura entête les officiers supérieurs delà garde « nationale qui se présenteront pour se joindre à la manifes- « tation.
« Immédiatement après les invités et les convives, se plate cera un rang d'ofticiers de la garde nationale; derrière «ceux-ci, les gardes nationaux, formés en colonne, suivant le «(numéro des légions; entre la troisième et la quatrième u colonne, les jeunes gens des écoles, sous la conduite de « commissaires désignés par eux; puis les autres gardes natio- « naux de Paris et de la banlieue, dans l'ordre désigné plus tt haut.
« Le cortège partira à onze heures et demie et se dirigera « par la place de la Concorde et les Champs-Elysées vers le tt lieu du banquet.
« La commission, convaincue que cette manifestation sera « d'autant plus efficace qu'elle sera plus calme, d'autant jWus 't imposante qu'elle évitera môme tout prétexte de conflit,
«invite les citoyens à ne pousser aucun cri, à ne porter ni u drapeau ni signe extérieur; elle invite les gardes nationaux « qui prendront part à la manifestation à se présenter sans « armes; il s'agit ici d'une protestation légale et pacifique, qui « doit être surtout puissante par le nombre et l'attitude ferme « et tranquille des citoyens.
« La commission espère que, dans cette occasion, tout « homme présent se considérera comme un fonctionnaire chargé « de faire respecter l'ordre ; elle se confie à la présence des « gardes nationaux; elle se confie aux sentiments de la popu- « lation parisienne qui veut la paix publique avec la liberté, a et qui sait que, pour assurer le maintien de ses droits, elle tt n'a besoin que d'une démonstration paisible, comme il con- « vient à une nation intelligente, éclairée, qui a la conscience « de l'autorité irrésistible de sa force morale, et qui est assurée « de faire prévaloir ses vœux légitimes par l'expression légale « et calme de son opinion. »
Certes, dans cette proclamation, les appels à la sagesse ne manquaient pas. On les répétait même à satiété, comme si l'on eût craint qu'ils ne fussent pas entendus. Il n'est pas moins vrai qu'un tel programme changeait complètement la démonstration. Il ne s'agissait plus de grouper dans un local loué d'avance les notabilités du parti réformiste, mais de convoquer la multitude sur la place publique : il ne s'agissait plus d'une de ces réunions privées qui, même nombreuses, écliappent rarement à l'autorité de leurs organisateurs, mais d'un de ces rassemblements tumultueux où la voix des chefs se perd. Le banquet, qui demeurait le but de la manifestation, était comme oublié dans la manifestation elle-même. L opposition assignait un rendez-vous à la foule, organisait un cortège officiel, y appelait la garde nationale et la disTi'ibuait par numéros de légion. Un préfet de police en exercice n'eut parlé m mieux ni autrement.
Aucun gouvernement n'eût toléré un pareil langage. Le 21 février, à dix heures du matin, les membres du cabinet se réunirent au ministère de l'intérieur. A l'unanimité et ^ans I. 3
(lél)at, ils décidèrent de prévenir la manifestation. Devant l'attitude nouvelle de l'opposition, la convention négociée par M. Vitet et M. de Morny disparut. Un arrêté du préfet de police interdit le banquet; à l'arrêté était jointe une proclamation aux habitants de Paris invitant tous les bons citoyens au respect de la paix publique. Le général Jacqueminot, commandant supérieur des gardes nationales de la Seine, rajipela dans un ordre du jour aux légions qu'elles ne pouvaient être convo(|uées que par leurs chefs immédiats. L'ordonnance sur les attroupements fut affichée dans la capitale. Les ministres enfin concertèrent les dispositions militaires qui assureraient la trancjuillité du lendemain.
Tandis que le pouvoir prenait ces énergiques mesures, les députés de l'opposition dynastique, plus abattus qu'ils n'auraient voulu le laisser paraître, déploraient en secret l'imprudence de leurs alliés. L'attituie de M. Odilon Barrot à la Chambre des députés révéla bien cet embarras. Lorsque, vers la fin de la séance, il interpella le ministère sur la décision prise le malin, tout le monde comprit qu'il obéissait moins à son impulsion personnelle qu'à la discipline de son parti. M. Duchâtel ayant affirmé, aux applaudissements unanimes des centres, le droit et le devoir du cabinet, il essaya de lui répliquer : mais les hésitations de sa parole, d'onlinairc si abondante, trahirent ses perplexités. « Je n'avoue, tlil-il, ni ne désavoue le manifeste. « Puis il se reprit : « J'avoue l'intention de cet acte, j'en désavoue l'expression. " A plusieurs reprises, il répéta que si la manifestation eût été tolérée, l'ordre public eût été sauvegardé, puis il termina en quelques mots confus, sans convaincre personne et surtout sans se con- \aincre lui-même. C'est sous cette impression que la séance lui levée.
Cependant la journée s'avançait : il était cinq heures, el il lallait qu'avant le soir l'opposition donnât à tous ses adhérents un mol d'ordi'c pour le lendemain. Les déj)ulr réformistes se réunireni d abord dans l'un des bureaux de la Chambre, puis chez M. Odilon Barrot. Là s'ouvrit une délibération longue, obscure, inquiète, comme il arrive entre gens plus accoutumés
aux longs discours qu'aux lourdes responsabilités. Renoncer à la manifestation, c'était abdiquer; y persister, c'était ouvrir les portes à l'émeute. M. Thiers, qui, tout en appuyant la cause de la réforme, n'avait pas pris part aux banquets, soutint énergiquement le parti de l'abstention. La question, dit-il, ne se pose plus dans une salle de banquet, elle se pose sur la place publique, et le ministère retrouvera dans la répression du désordre l'autorité qu'il a perdue. M. Bethmont appuya l'avis de M. Thiers; ce qui l'effrayait surtout, c'était la responsabilité du sang versé, et ses craintes, exprimées avec une émotion communicative, touchèrent vivement les cœurs. En vain Lamartine, avec une imprudence qu'il s'est plus tard reprochée, proposa-t-il de maintenir le programme annoncé et de laisser à la Providence la conduite des événements ; en vain M. d'Aragon et quelques autres s'associèrent-ils à ce langage. L'ajournement de la manifestation fut voté par 80 voix contre 17 (1).
Vers neuf heures, les membres de la commission du banquet apprirent chez M. Odilon Barrot la résolution des députés. Ils s'y conformèrent, quoique à regret. Seulement, pour colorer ce recul, il fut décidé qu'une demande de mise en accusation du ministère serait déposée le lendemain, 22 février, sur le bureau de la Chambre. Dans le courant de la soirée, le mot d'ordre de l'opposition fut transmis aux journaux. Dans les bureaux du Siècle et du National, l'irritation fut vive ; elle éclata, plus bruyante encore, dans les bureaux de la Réforme, organe du radicalisme le plus avancé. Néanmoins, en dépit de bien des clameurs, le parti de l'abstention triompha partout.
Pendant ce temps, le ministère attendait, prêt à soutenir le combat. A une heure avancée, il sut la résolution des députés de la gauche; il apprit en outre que, même dans les bureaux de la Réforme, on renonçait à l'action. M. Boissel, président de la commission du banquet, vint enfin lui-même au ministère de l'intérieur, et fit connaître à M. Duchàtel l'ajournement de la manifestation. La paix publique semblant assurée,
(1) Gabsiep.-PagÈS, Histoire de la révolution de 1848, t. 1", p. 228-231. — . Barrot, HJéinoiies, t. I", p 511.
les préparatifs de lutte furent contremandés. Vingt-deux mandats d'arrêt avaientété préparés contre les principaux meneurs du parti républicain; l'exécution en fut provisoirement suspendue; les troupes, qui devaient occuper la ville, reçurent Tordre de ne pas quitter leurs quartiers. Ces mesures, commui)itjuées au Roi. furent entièrement approuvées par lui (1).
(l) Gdizot, Mémoires, t. VIII, p. 574,
LTYRE DEUXIÈME
Sommaire : I. — Le 22 février. — Au lever du jour, aucun sifjne d'effervescence populaire. — Vers dix heures, premiers rassemblements sur la place de la Madeleine et sur la place de la Concorde; les groupes se portent vers le Palais- Bourbon encore désert; ils sont dispersés, mais se reforment bientôt ; premières escarmouches; le peuple s'essaye à la sédition. — Séance parlementaire; le palais législatif est entouré de troupes; M. Barrot dépose l'acte d'accusation du ministère. — Pendant l'après-midi la sédition grandit; essais de barricades : l'autorité militaire fait occuper les points stratégiques; devant ce déploiement de forces, l'émeute se dissimule, mais ne désarme pas, elle se replie dans les quartiers du ceatre. — État des esprits le 22 février au soir; dans les régions officielles, quelques inquiétudes, mais entière confiance du Roi ; dans le parti démocratique, aucun espoir de triomphe prochain.
II. — Le ^Z février. — Le 23 février, au malin, l'insurrection, plus menaçante que la veille, se retranche dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin . cependant, les forces militaires, réunies à Paris, semblent assurer le triomphe de l'ordre. — L'attitude de la garde nationale encourage l'émeute : elle réclame la réforme; manifestations des 2% 3% 4«, 7% lOMégions; déplorable effet de ces manifestations. — Inquiétudes du Roi : son entrevue avec M. Duchâtel et M. Guizot; il provoque leur démission et fait appeler M. Mole. — Séance parlementaire : M. Guizot annonce sa retraite : joie indécente de l'opposition; vive irritation de la majorité, anxiétés des députés les plus éclairés. — La nouvelle de la chute de M. Guizot est accueillie avec dédain dans les ([uartiers populaires et est impuissante à faire cesser complètement les hostilités : au contraire, dans les quartiers riches, l'apaisement se produit : illuuiinations : manifestations joyeuses. — La catastrophe du boulevard des Capucines détruit les chances de pacification panique au sein de la foule et dans les rangs de la troupe; promenade des cadavres; irritation populaire. — La nouvelle de la catastrophe est portée au château r ^L Mole renonce à former un ministère. — Le Roi confie au maréchal Bugeaud le conunandement des troupes; il fait appeler M. Thiers. Son entrevue avec lui, il le charge de former un cabinet.
in. — Le 'ik février — Progrès extraordinaire de l'insurrection pendant la nuit du 23 au 24; dispositions militaires forniiuables prises par le maréchal Bugeaud. — Erreur du Roi, qui veut à la fois négocier et combattre. — Démarches de M. Thiers pour former un ministore a huit heurts du matin, il arrive aux
38 HISTOIIIK DE LA SECONDE RÉPLBLIQUE FIIANÇAISE.
Tuileries avec M. Barrot, accueil du Tloi; le commandement de la garde nationale confié au gi-m'-ral Lamoricière. Essais de paclHcation tentés par M. OcJilon Barrot et par Lamoricière; leur échec; on coiiunence à prononcer le mot d'abdication. — En même temps que les essais de conciliation échouent, l'action militaire est paralysée. Retraite de la colonne du général Bedeau: incidents laincntahles de cette retraite. — Les insurgés se rapprochent dfs Tuileries. Le Roi passe la revue des troupes au Carrousel. Cris séditieux d'une portion de la garde nationale. — M. Crémieux au château; arrivée de M. de Girardin; il demande avec instance l'abdication; stupeur et effarement parmi les amis de la royauté; résistance héroïque d'une compagnie du 14' de ligne sur la place du Palais-Boyal ; aucun effort n'est tenté pour la dégager et pou*briser le cercle de l'insurrection; arrivée du maréchal Gérard; le Roi rédige l'acte d'abdication. — L'émeute se rapproche; la fuite est décidée; le Roi et la Heine quittent le palais et traversent le jardin des Tuileries; attente pleine d'anxiété sur la place de la Concorde; départ pour Saint-Cloud. IV. — La Régence. — La duchesse d'Orléans, régente; elle est restée aux Tuileries, ainsi que le duc de Neinours. M. Dupin survient : sur son conseil, elle se rend à la Chambre des députés. — Pendant ce temps, réunion aux bureaux du National; délégués du parti démocrati<|ue envoyés au Palais-Bourbon; leur entrevue avec M. de Lamartine. — T'.épublique et Régence devant la Chambre des députés. — La séance de la Chambre s'ouvre à une heure : arrivée de la duchesse d'Orléans; discours de M>L Dupin, Marie, Crémieux; intervention de M. Barrot; après paroles de M. de La Rochcjaquelein. — Une première bande populaire envahit la salle; discours de Ledru-Kollin ; Lamartine monte à la tribune; attente et émotion générales; il conclut à la formation d'un gouvernement provisoire ; nouvelle invasion de la Chambre; scènes de désordre; le président lève la séance; la duchesse d'Orléans et le duc de Nemours quittent l'Assemblée. — Quelques députés de l'opposition restés seuls dans la salle imaginent de créer un gouvernement provisoire. — Listes préparées d'avance et arrlamées par les émeuliers; les membres du nouveau gouveruemeat partent pour i'iiôlel de ville.
La nuit du 51 au 22 ff^vrier fut calme; aucun tumulte dans les rues; aucun rassemblement sur les places publiques; aucun cri séditieux; aucun des signes avant-coureurs des soulèvements populaires. Le matin, les ateliers et les boutiques s'ouvrirent comme à l'ordinaire; la ville conserva sa physionomie accoutumée; le ciel, gris, sombre, pluvieux, semblait peu favorable à une manifestation.
Cependant, depuis plus d'une semaine, les journaux par laient du banquet. Le peuple de Paris, si avide de spectacles,
s'en promettait un. Il avait lu le programme d'Armand Marrast. Il lui tnrdait de voir cette sorte de revue ofHcifclle des forces de l'opposition, cesjjardes nationaux rangés en colonnes, ces étudiants conduits par leurs couimissniies, ces députés, ces publicistes mêlés et confondus dans le cortège. Il savait que l'autorité avait interdit le banquet; mais la plupart ignoraient la décision prise la veille, très avant dans la soirée, par les députés réformistes ; quelques-uns, d'ailleurs, s'ils l'avaient connue, l'auraient désavouée comme empreinte de faiblesse. Que feraient les gardes nationaux, les représentants, le gouvernement? Qui donnerait le signal des concessions, et quel serait le dénouement du duel engagé? Ainsi parlaient non seulement les fauteurs habituels de sédition, mais bon nombre de gens d'ordre, d'autant plus curieux des incidents de la lutte que de pareilles émotions leur avaient été depuis plus longtemps refusées.
Aussi, dès neuf heures du matin, quelques groupes, d'aspect peu inquiétant, mais destinés à grossir en chemin, se formèrent dans le centre de la ville et se dirigèrent, soit vers la place de la Madeleine qui devait être le point de départ de la manifestation, soit vers la place delà Concorde où devait passer le cortège du banquet. Vers la même heure, un rassemblement d'étudiants et d'ouvriers partait de la place du Panthéon, et suivant la rue Dauphine, le pont Neuf, la rue Saint-Honoré, la rue Duphot, arrivait, lui aussi, sur la place de la Madeleine, où il débouchait en chantant la Marseillaise et le Chant du Départ. Les deux colonnes ne tardent pas à se confondre et se développent tout à leur aise dans ces vastes quartiers. On s'interroge ; les journaux du matin font connaître l'ajournement de la manifestation; on voit passer les gardes municipaux qui vont présider a l'enlèvement des préparatifs du banquet La foule cependant ne se disperse pas, foule plus curieuse qu'hostile, plus frondeuse que ledoutable, et se contentant de pousser les cris : \ive la reforme! A ùa.> Guizoï! C'est sur ces entrefaites que quelques meneurs se dirigent vers le Palais- Bourbon. La multitude suit, sans s'inquiéter où on la conduit. Le gouvernement avait contremandé toutes les mesures mili-
àO lIlSTOIIiK I)i: I.A SKCONDK T. 1. P L B LI Q U K FltANÇAlSE.
taircs, et aucune allaque n'était prévue. Quelques {jardes municijinux, réunis à la liàte, essayent de défendre l'entrée du pont de la Concorde; ils sont débordés. Le cortège débouche sur le quai, en face même de la Chambre des députés. Les plus hardis escaladent les fjrilles, montent les marches du péristyle, pénètrent dans l'inlorieur de l'édifice; aucun désordre, au surplus, aucune déva>talion , à peine quelques si{}nes de colère. Les huissiers, les (jcns de service, stupéfaits de celte invasion inattendue, accourentau-devant de cette foule qui, de son côté, n'est guère moins surprise de son facile triomphe; car les envahisseurs, une fois entrés, ne savent que faire dans ce palais où rien ne les appelle, et dont, à cette heure, les hôtes habituels sont encore absents. L'intervention de la force publique met bientôt fin à cette scène plus puérile qu'intpiiétante. L'alarme a été donnée. Les drogons débouchent de la caserne du quai d'Orsav, dispersent les manifestants et les rejettent au delà du pont. Peu après, de forts détachements d'infanterie, appuyés par l'artillerie, prennent position sur la place du Palais-Bourbon et dans la rue de Bourgogne.
Ramenées sur la place de la Concorde, les bandes se divisent : les uns se dirigent vers la rue de la Ferme, où habite M. Barrot; les autres se portent vers la Madeleine et se groupent aux abords du café Durand, rendez-vous habituel des députés de l'opposition; quelques-uns, plus excités, marchent sur le ministère des alfaires étrangères et en brisent les vitres. Enfin la plus grande partie de la colonne demeure sur la place elle-même. Là, la foule ne se disperse devant les charges de cavalerie que pour se reformer aussitôt : les gamins attaquent à coups de pierres les gardes municipaux dont les chevaux glissent sur rasjihalte : les curieux, assis dans les vasques des fontaines, sourient à ces escarmouches d'abord inoflensives : de tous ces groupes partent des chants et des cris séditieux, des lazzi, des quolibets; la multitude, moitié moqueuse, moitié irritée, semble jouer à la sédition, jeu par lequel toutes les révolutions débutent.
L'heure habituelle de la séance parlementaire approchait.
Rassures par la nouvelle de l'ajournement du banquet, la plupart des députés ignoraient l'état de la capitale. Aussi leur surprise était extrême au spectacle de cette agitation populaire et à la vue des forces imposantes qui gardaient le palais législatif. Ils traversaient un à un les rangs de la foule qui les accueillait par des acclamations ou des murmures, suivant qu'elle reconnaissait en eux des adversaires ou des amis du cabinet; puis, franchissant le pont et passant à travers la baie des troupes qui protégeaient la Cbambre, ils pénétraient dans l'enceinte législative. Fidèle à ses engagements, M. Odilon Barrot, dès le début de la séance, dépose une demande de mise en accusation du ministère. Cette demande, outre qu'elle était intempestive, perdait son autorité par l'exagération même des griefs; aussi n'avait-elle été signée que de cinquantedeux réprésentants. M. Guizot s'approche du bureau du président, et, parcourant des yeux cette pièce, sourit de cette naïve et solennelle manifestation. L'Assemblée reprend son ordre du jour, c'est-à-dire le projet de loi sur la prorogation du privilège de la Banque de Bordeaux. — Tandis que les spécialistes de la Chambre discutaient, la plupart des députés se répandaient au dehors; les uns, groupés dans les couloirs, s'interrogeaient sur les événements; les autres se promenaient sur les degrés du péristyle qui fait face au quai; de là, ils voyaient les rangs épais des troupes, les fantassins immobiles et l'arme au pied, les dragons, enveloppés dans leurs manteaux gris ; par un étrange contraste, la musique de la cavalerie jetait dans les airs ses plus joyeuses fanfares : au delà du pont on apercevait les masses houleuses que les gardes municipaux s'efforçaient de disperser. — Après deux heures de discussion dans une salle à peu près vide, la séance fut levée. Mais, à ce moment même, M. Barrot, jaloux de bien marquer son initiative, rappelle au président la proposition qu'il a déposée. Le président annonce qu'elle sera soumise, le jeudi suivant, à l'examen des bureaux.
Tandis que le chef de la gauche dynastique donnait à son parti cette puérile satisfaction, l'agitation s'étendait. L'expérience des révolutions démontre que toute sédition grandit vite
i-2 HISTOIRE HE LA SECO^DE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
si elle n'est aussitôt étouffée. A la vérité, sur la |)lace de la Concorde, le tumulte diminuait peu à peu ; mais de nombreuses bandes, répandues dans les Champs-Elysées, luttaient contre les gardes municipaux ou la troupe, et, abritées derrière les amas de chaises ou les arbres de la promenade, leur résistaient victorieusement; puis, s'enhardissant de plus en plus, elles attaquaient un poste à l'entrée de la rue Matignon. Au cri : A bas les gardes municipaux ! se mêlait déjà le cri : Vive la ligne! et ce dernier cri devait être le lendemain répété comme un mot d'ordre. En même temps, d'autres bandes plus redoutables descellaient les grilles du ministère de la marine et s'en servaient comme de leviers pour soulever les pavés. Vers trois heures, à l'angle de la rue Saint-Florentin et de la rue de Rivoli, apparaît la première barricade; d'autres surgissent rue Duphot et rue Saint-Honoré.
Le général Tiburce Sébastiani, qui commandait la première division militaire, et le général Jacqueminot, qui commandait les gardes nationales de la Seine, étaient réunis à l'état-major et placés l'un et l'autre sous le commandement supérieur du duc de Nemours. Les rapports qui leur parvenaient accusant les progrès de l'émeute, ils se décident à donner des ordres pour l'occupation militaire de toute la capitale. Devant un si grand déploiement de force, les émeutiers (car on peut désormais les appeler de ce nom), les émeutiers se dissimulent et se cachent. Avec une rare sûreté d'instinct, ils comprennent qu'ils ne sauraient triompher dans ces quartiers élégants et riches, dont les larges avenues cl les places spacieuses facilitent la répression. Lentement, mais par un mouvement continu, ils se replient vers les quartiers du centre. Ver? six heures du soir, c'est-à-dire à l'heure où, dan^ cette saison, le jour commence à tomber, on les retrouve se divisant en petits groupes, s'engageant dans les rues tortueuses dont les révolutions passées ont consacré les noms, ébauchant çà et là quelques barricades aussitôt détruites que faites, se familiarisant peu à peu avec l'insurrection, pillantçàet là les boutiques d'armuriers etse préparant ainsi, à tout hasard, pour le combat du lendemain. Dans la soirée, quelques bandes se portent sur
les Batignolles; les chaises des Champs-Elysées sont réunies en un vaste monceau et brûlées; vers neuf heures, rue de Cléry, rue du Petit-Carreau, rue Montorgueil, les voitures sont renversées et les pavés soulevés ; rue Beauregard, deux conduites de gaz sont coupées; rue Bourg-l'Abbé et rue Mauconseil, retentissent des coups de feu. Nulle part cependant ne s'engage de combat sérieux. Vers minuit, les troupes regagnent leurs casernes, laissant seulement des détachements sur quelques points.
Ainsi se termina la journée du 22 février. Il n'est pas sans intérêt de rechercher quel était, à la fin de ce jour, l'état des esprits, soit au palais des Tuileries, soit dans l'opposition.
Au château, les prévisions alarmistes n'avaient point manqué. M. de Rambuteau, préfet de la Seine, avait naguère multiplié les avertissements. On savait qu'en vue de troubles possibles, un certain nombre d'étrangers avaient demandé leur passeport (1). Les aides de camp du Roi et les familiers de la Cour n'avaient pas dissimulé les vœux réformistes de la garde nationale. M. de Chabaud-Latour, ancien officier d'ordonnance du duc d'Orléans, avait appelé avec insistance la sollicitude de M. Guizot sur les périls de la situation. Le matin même du 22 février, M. Jayr, ministre des travaux publics, avait manifesté au Roi ses craintes (2). Parmi les courtisans, quelques-uns, témoins clairvoyants de cette émeute faible encore, mais grandissante, murmuraient tout bas, bien bas encore que la révolution de Juillet n'avait pas commencé autrement. La Reine enfin était effrayée. Mais le Roi, pleinement rassuré, semblait jaloux de communiquer aux autres sa confiance. La veille, pendant la soirée, on l'avait vu causer de toutes choses avec une entière liberté d'esprit. Le 22, au matin, à la nouvelle de l'ajournement du banquet, il avait chaudement félicité ses ministres, comme si le cabinet dût sortir de cette épreuve plus fort et plus uni que jamais. Il avait congédié le maréchal Soult qui venait lui offrir ses services. Pendant la journée, soncalœe ne s'était pas un seul instant démenti. Il rappelait volontiers
(1) Lord NoRMASBY, Une année de révolution h Paris, t. I, p. 103.
(2) GuizoT, Mémoires, t. VIII, p 575 et 576.
4i IlISTOIIiK I)K LA Si:COMJl': U KP U l!L I Q L K FRANÇAISE.
<iue les Parisiens ne faisaient pas de révolution en hiver. I^e soir, il montrait la même foi dans le succès final de sa j)olitique(l). Cette assurance se communiqua peu à peu. On finit par se dire que la dysnastie de Juillet avait, en 1832 et en 1834, surmonté victorieusement de bien plus terribles épreuves. Soit retour de confiance, soit flatterie, on parla comme le monarque. Etles esprits se ralïermirent toutà fait lorsqu'on apprit successivement dans la soirée que toutes les malles-poste étaient parties sans encombre, que l'émeute ne prenait nulle part de consistance, que toutes les mesures étaient concertées pour la vaincre le lendemain si elle ne s'apaisait d'elle-même. A minuit, les derniers rapports de la préfecture de police vinrent confirmer ces espérances.
Si, malgré quelques appréhensions très vives, on ne crovait guère, dans les conseils du Roi, à une révolution prochaine, on y croyait moins encore dans les divers groupes de l'opposition. Parmi les députés du parti dynastique, quelques-uns étaient inquiets, mais la plupart, dans leur vaine présomption, s'imaginaientque le flot populaire s'arrêterait après les avoir portés au pouvoir; ils entrevoyaient dans leur pensée la chute de ce long ministère qui, trompant durant huit années leurs impatiences, avait résisté au recensement, au droit de visite, à Vindemnité Pritcliard, aux mariarjes espagnols; et cette perspective les charmait au point d'endormir en eux toute clairvoyance. — Quant à l'opposition radicale, bien que déjà elle fût en éveil, elle était loin de soupçonner le triomphe qui était proche. Si la surexcitation était grande, la confiance dans le succès était presque nulle. Ni dans les bureaux du National, ni dans les bureaux de la Reforme, on n'osait pousser à l'action. M. Ledru-Rollin et M. Flocon considéraient l'émeute comme peu sérieuse. Bien plus, les hommes les plus engagés dans les sociétés secrètes, Baune, Albert, Grandmenil, Caussidière, s'accordaient à penser que la résistance ne se développerait point. Réunis vers neuf heures du soir, en une sorte de conciliabule, sous les galeries du Palais-Royal, c'est en vain q[u'ils
(i) Gdizot, Mémoires, t. VIII, p. 576 et 377.
cherchent à dresser un plan d'action; ils conviennent seulement que si, le lendemain, le soulèvement se propage, ils se rassembleront au boulevard Saint-Martin; résolution bien inefficace et aussitôt, d'ailleurs, rapportée à la police qui tenait depuis longtemps, par ses émissaires, tous les fils des sociétés secrètes.
Comme on le voit, à la fin de cette première journée d'émeute, la confiance dominait, somme toute, dans les régions du pouvoir, et les révolutionnaires les plus résolus étaient euxmêmes plus inquiets que joyeux. Mais il en est de la stabilité des monarchies comme de l'équilibre de notre pauvre nature humaine, et les mêmes malaises qui n'annoncent le plus souvent qu'une indisposition passagère sont quelquefois aussi le prélude des maladies dont on ne relève pas.
Le 23 février, dès l'aube du jour, rémeufe reparaît; elle s'établit et se fortifie dans ces quartiers du centre limités au nord par les boulevards, au sud par les quais, à l'est et à l'ouest par la rue du Temple et la rue Montmartre. Des groupes peu nombreux, mais actifs, insaisissables, circulent de rue en rue, pénétrant de gré ou de force dans les maisons pour y enlever les armes, déchaussant les pavés, élevant des barricades, poussant, partout où se montre la troupe, le cri de : Vive la ligne! offrant des vivres aux soldats que ces avances embarrassent et que cette guerre nouvelle déconcerte. Dès le matin, les postes disséminés sont désarmés, la caserne du faubourg Saint-Martin est attaquée ; on sebatrueBourg-l'Abbé, rue Aubry-le-Boucher, place du Cliâtelet; nul doute n'est plus possible : on se trouve en présence, non pas d'une Fronde qui s'apaisera d'elle-même, mais d'une insurrection qui s'accroît en se prolongeant.
Malgré cet appareil inquiétant de la guerre civile, les forces dont le pouvoir disposait étaient plus que suffisantes pour
écraser l'émeute. Quarante-trois bataillons d Infanterie, vin/jt escadrons de cavalerie, vingt-sept batteries d'artillerie, telle était, au 23 février, la garnison de Paris, des forts et de la banlieue. Ces troupes, en y ajoutant deux bataillons de garde municipale à pied, cinq escadrons de garde municipale achevai et une compagnie de gendarmerie, formaient un effectif de près de trente et un mille hommes (1). A la vérité, quelquesuns de ces régiments, casernes soit à Saint-Germain, soit à Versailles ou à Gourbevoie, n étaient point encore sur le théâtre de l'émeute; mais mandés la veille au soir, ils arrivaient en toute hâte. Dès le matin, on voyait de longues files de cavaliers et de fantassins pénétrer dans Paris par la barrière de Passy et s'échelonner le long des quais de la Seine, se dirigeant versées quartiers insurgés.
L'issue de la crise n'était donc point douteuse, lorsque l'émeute trouva tout à coup dans la garde nationale un auxiliaire sur lequel elle n'aurait osé compter.
Le 22 lévrier, dans l'après-midi, une convocation partielle avait eu lieu. Peu de citoyens avaient répondu à cet appel, et, parmi ceux qui l'avaient entendu, des dispositions diverses s'étaient manifestées. Tandis que les gardes nationaux delà première légion avaient poussé, en passant devant le ministère des affaires étrangères, le cri : Vive la ligne! Vive la garde municipale ! ceux de la douzième s'étaient mêlés au peuple et avaient tenu le plus séditieux langage. Le ministère voulut tenter une nouvelle épreuve. Le 23, de bonne heure, on battit le rappel dans tous les quartiers de la capitale. L'affluence dans les mairies fut assez grande. Mais il fut bientôt impossible de se faire la moindre illusion sur les sentiments qui régnaient.
ridèle image de cet esprit parisien qui hait les meilleurs gouvernements à l'égal des pires lorsqii ils ont duré quelque temps, la garde nationale, après avoir élevé le Uoi au trône et l'avoir fidèlement servi, s'était f;Uiguée de ce régime si régulier et si doux. A force d'entendre parler de l'ahaissemcnl de la France, elle avait cru de bonne foi que le pays était humilié ,
(1) Ces chiffres sont empruntés à un <'tat fourni par le général Trézel, ministre de la guerre, à M. Guizot (GuizOT, Mcinoircs, t. VIII, p. 575.)
à force d'entendre parler de la nécessité de la réforme, elle s'était laissé persuader que dans la réforme était le salut. Aussi, lorsqu'elle se réunit dans les mairies, elle jugea qu'il y avait quelque chose de beaucoup plus pressé que de vaincre l'émeute, c'était de donner une leçon à la Couronne. La leçon lui parut d autant plus à propos que, le pouvoir étant très fort et les passions anarchiques très amorties, Tordre public sortirait indemne de l'épreuve. Toute pénétrée de ces pensées, elle résolut, sans plus différer, de se constituer médiatrice entre la troupe et les insurgés; il serait toujours temps, pensait-on, de combattre plus tard la sédition s'il en était besoin. Presque simultanément et sans accord préalable, les gardes nationaux, rassemblés sur les divers points de la capitale, conçurent le même dessein, Ils n'eurent ce jour-là rien à s'envier les uns aux autres, en fait de sagesse et de bon sens. Pouvait-on d'ailleurs leur demander plus de prévoyance qu'à ces politiques de profession qui comme Odilon Barrot avaient laissé grandir l'orage sans se douter même qu'il se formât?
Vers dix heures du matin, les légions quittèrent donc leurs mairies respectives, disposées à la médiation, non au combat. A peine sur la voie publique, elles commencèrent leur œuvre. La deuxième légion parcourt les rues en criant : Vive ta Réforme! et fait retentir ce cri jusque dans la rue de Rivoli et sous les fenêtres du pavillon de Marsan. — La troisième légion fait mieux : sur la place des Victoires, tantôt elle s'interpose entre les gardes municipaux et les insurgés, tantôt elle croise la baïonnette contre les cavaliers qui chargent la foule ; puis l'un des bataillons imagine de parcourir l'arrondissement tout entier aux cris : Vive la Réforme ! Conduits par des chefs qui leur obéissent avec une docilité parfaite, les gardes nationaux s'engagent dans la rue des Fossés-Montmartre, puis se dirigent vers la porte Saint-Denis, poussant toujours la même clameur, croyant faire acte de prévoyance en énervant la répression, souriant à l'émeute qui les applaudit et se souriant ensuite à eux-mêmes, tant ils se trouvent bons patriotes et apparemment profonds politiques ! — Quant aux gardes nationaux de la quatrième légion, ils jugent extrêmement opportun
48 insToinr df la seconde bépoblique française.
de prendre, avant toutes choses, les conseils de M. Crémieux : a Marchez, répond M. Crémieux aux dëléfjués, mais en proteso tant que vous ne le faites que pour rétablir l'ordre, et nulle- « ment pour soutenir la politique du cai^inet, contre laquelle « vous vous élevez de toute votre énergie (1). « L'avis paraissant sage, les gardes nationaux supplient M. Crémieux de rédiger une protestation pour demander la mise en accusation d'un ministère corrupteur et corrompu : celui-ci s'y prête de bonne grâce : les gardes nationaux, à l'envi les uns des autres, signent la pétition, puis ils décident de la porter à la Chambre, ne se doutant guère que les sectionnaires de 1 793 n'agissaient point autrement. Près du pont du Carrousel, ils sont arrêtés par quelques compagnies fidèles. Mais M. Crémieux, qui, pendant ce temps, était arrivé au Palais-Bourbon, leur vient de nouveau en aide; il va au-devant d eux, prend de leurs ninins la pétition, promet de la déposer sur le bureau du président, les félicite, comme il convient, de leur courageuse initiative. Après quoi, les soldats-citoyens retournent à leur mairie, assez fiers du grand devoir qu ils ont accompli. — La septième légion envoie une députatlon à l'Hôtel de ville. — La dixième légion, quoique recrutée dans le quartier Saint-Germain et, dans son immense majorité, attachée aux idées d'ordre, n échappe point elle-même à l'esprit d'indiscipline : lun de ses bataillons, massé dans la rue Taranne, acclame la réforme et fomente contre son colonel une véritable sédition.
On devine l'effet de cette déplorable conduite. La troupe savait désormais qu'entre l'émeute et elle, elle trouverait la garde nationale; les émeutiers, de leur côté, savaient que les gardes nationaux leur serviraient de rempart. De là, chez les uns, une indécision découragée, et, chez les autres, une ardeur croissante. A partir de midi, l'insurrection grandit encore et se fortifie. Les barricades, jusque-là abandonnées presque aussitôt que construites, commencent à être défendues l'une d'elles, à I angle de la rue Beaubourg et de la rue Bambutoau, résiste à plusieurs attaques de la troujic, et, sur le boulevard
(1) LcUrc (le madame Crémieux, 2^5 février. (.U. Cicinicux en 1848. Lettres et (lisrours, p. 179.)
des Filles-du-Galvaire, on est obligé, pour en détruire une autre, d'employer le canon.
Les chefs de légion, les officiers demeurés fidèles portèrent la nouvelle au château. Le Roi en fut atterré. Jusque-là sa confiance avait été grande, si grande qu'elle s'était communiquée même aux moins optimistes. Lorsqu'il apprit que la bourgeoisie, dont la garde nationale était la plus juste expression, désertait sa cause, le courage lui manqua soudain. La bourgeoisie l'avait élevé au trône ; avec elle, il avait vaincu, en 1832 et en 1834, les plus redoutables insurrections; avec et par elle, il avait gouverné ; à elle il avait tout sacrifié. Esprit très ferme et très libre, il avait feint, pour lui plaire, de partager ses préjugés : prince de grande race, il n'avait pas liésitd parfois à se rapetisser à son niveau. Tant d'ingratitude le frappa comme si, dans cet abandon, il eût vu un arrêt de la destinée. Lui, si fort, si puissant, portant si allègrement le poids des années, il sembla s'incliner tout à coup sous le fardeau que les événements imposaient à sa vieillesse. Pour la première fois, il prêta l'oreille aux conseils de concession; ces conseils ne lui étaient pas épargnés : la Reine elle-même en était l'organe, la Reine, éclairée par sa piété conjugale et sa tendresse maternelle sur les périls que renfermait l'heure présente et sur les dangers plus grands encore que recelait peut-être la journée du lendemain.
C'est sur ces entrefaites que le ministre de l'intérieur, M. Duchàtel, entra chez le Roi. Le prince lui demanda avec anxiété où l'on en était : puis il ajouta que de tous côtés on le poussait à un changement de ministère; il semblait de la sorte solliciter une démission qu'il lui répugnait d'exiger. Gomme M. Duchàtel contestait l'efficacité de la politique de concessions, le Roi ajouta : « Je crois comme vous qu'il faut tenir bon, mais causez avec la Reine; je désire que vous lui parliez. » La Reine entra, accompagnée du duc de Montpensier; elle était très agitée ; elle déchira aussitôt tous les voiles : « Si M. Guizot, dit-elle, consulte son dévouement au Roi, il ne restera pas un instant de plus au pouvoir. » Un peu troublé tout d'abord de ce langage, M. Duchàtel reprit bientôt tout son
ÔO IIISTOinE DE LA SECONDE REPUBLIQUE FP.ANÇAISE.
san{j-froid, et, s'inclinant respectueusement, il sortit. Se rendant à la Chambre, il fit appeler M. Guizot qjii venait d'y arriver, et lui répéta ce qui! venait d'entendre. Tous deux revint eut en toute hâte aux Tuileries; il était deux heures et demie lorsqu'ils pénétrèrent dans le cabinet du prince. Le |{()i, la Reine, le duc de Montpensier, le duc de Nemours y étaient réunis. Le Roi était triste et préoccupé; mais, à travers les ména^jements de sa |jarole, on devinait une résolution arrclée. M. Guizot remit entre les mains du monarque sa démission el celle de ses coliè(;ues ; elle fut acceptée aussitôt. La démission une Ibis obtenue, le Roi n hésita pas à prodiguer les marques d estime et de regrets aux ministres qui avaient été, pendant huit années, les conseillers de sa politique. Comblés de témoignages affectueux, un peu étourdis cependant de leur soudaine disgrâce, ^L Guizot et M. Duchâtel retournèrent au Pulais-Bourbon. Le Roi, plus humilié qu'il n'aurait voulu le laisser paraître, fit appeler M. Mole (l).
Quel serait l'effet de cette évolution, soit parmi les députés, soit sur le théâtre même de l'insurrection ?
La séance de la Chambre s'était ouverte à l'heure ordinaire, mais dans une salle presque vide, les représentants étant groupés dans les bureaux ou dispersés dans les couloirs. Vers deux heures et demie, M. Vavin avait annoncé son intention d'interpeller le gouvernement. A cette nouvelle, les bancs, tout à Iheure déserts, s'étaient peu à peu garnis. Mais ni le président du conseil, ni le ministre de l'intérieur n'étaient présents : " Ils ont été appelés au dehors, dit le garde des sceaux, M. Hébert, par les soins que la situation explique et requiert. » C'est seulement à trois heures et demie que M. Guizot entra dans la salle. Aussitôt M. Vavin formula ses interpellations sur l'état de la ville et sur la convocation tardive de la gaide nationale. A l'orateur imj)rudcnt qui parlait de la sorte, la réponse était en vérité trop facile : il suffisait de lui montrer la garde nationale, dejuiis le matin remplissant l'air de ses cris séditieux, tentant de se substituer aux pouv oirspublics, essayant
(l' Gdizot, Mémoire!!, t. VIII, p. 579-585.
de porter ses pétitions jusqu'à la Chambre. La faute du pouvoir, c'était moins d'avoir convoqué la garde nationale tardivement, que de l'avoir convoquée sans connaître ses dispositions. — Mais M. Guizot avait une autre mission à remplir, et sa pensée planait au-dessus de ces intempestives accusations. Grave comme toujours, cachant ses émotions sous une inditlérence affectée, il prit la parole au milieu d'un grand silence : « Messieurs, je crois qu'il ne serait ni conforme à l'intérêt « public, ni à propos pour la Chambre d'entrer en ce moment ti dans aucun débat sur les interpellations. Le Roi vient de faire i( appeler M. le comte Mole pour le charger... [Bravos prou longés à gauche.) — L'interruption qui vient de s'élever, « ajoute le président du conseil, ne me fera rien ajouter ni rien K retrancher à mes paroles. Le Roi vient de faire appeler « M. le comte Mole pour le charger de former un nouveau « cabinet. Tant que le ministère actuel sera chargé des affaires, « il maintiendra ou rétablira l'ordre et fera respecter les lois « suivant sa conscience, comme il l'a fait jusqu'à présent. »
Le ministre descend de la tribune, et, après un court débat sur l'ordre du jour, la séance est levée. La gauche triomphante manifeste si bruyamment sa joie que M. Barrot est obligé de la rappeler à la pudeur. Les députés du centre sont consternés, mais plus irrités encore qu'abattus : ils se forment en groupes tumultueux et se répandent en plaintes : si le gouvernement parlementaire, disent-ils, n'est pas une fiction, comment expliquer la chute d'un ministère qui a conservé la majorité dans les Chambres ? On les entend prononcer les mots de « déshonneur » et de «•< lâcheté » ; ils parlent d'une démarche collective auprès du Roi; en grand nombre, ils se pressent autour du banc où les ministres déchus sont encore assis et les entourent de marques de sympathie qui, prodiguées à cette heure, ne sont pas sans prix. Pendant ce temps, quelques députés, qui devaient, soit à leur expérience, soit à lenr amour du bien public, une vue plus nette des choses, se communi quaient à demi-voix leurs appréhensions. M. Calmon annonçait à M. Muret de Bord la République prochaine, et il était assurément l'un des premiers à la prédire : « Je désirais vivement la
52 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE Fr.ANÇAISE.
cliiite (lu cabinet, disait de son côté M. Jules de Lastevrie à M. Uuclu'itel, mais j'aurais mieux aimé vous voir rester dix ans de plus que sortir par cette porte. » Enfin, M. de Rémusat, inquiet, s'approchait duministre des finances, M. Dumon, àqui le liaient d'anciennes relations : « Qui peut prévoir, lui disait-il tristement, les conséquences d'un mouvement dans la rue(l)?r) C est, en effet, sur la place publique, non dans le Parlement, qu'allait se poursuivre la Révolution. C'est là aussi qu'il faut rechercher l'impression produite par la chute du cabinet. Dès trois heures de l'après-midi, des gardes nationaux à cheval furent envoyés dans toutes les directions pour proclamer le chanjj'ement du ministère et l'appel fait par le Roi à M. Mole. Soit zèle pour la Couronne, soit malveillance pour les ministres tombés, les gens de cour s'employèrent aussi avec beaucoup d'activité à annoncer l'événement. Dans le centre de la ville, l'effet ne répondit guère aux espérances des amis de la paix. La nouvelle, portée, soit par des gardes nationaux isolés, soit par des personnages inconnus du peuple, est accueillie avec méfiance, souvent avec incrédulité. Le temps s'écoule, et Ton s'étonne qu'aucun avis officiel, qu'aucune proclamation ne fasse connaître la nature et l'étendue des concessions. « Qu'im- « porte au surplus la substitution de M. Mole à M. Guizot? « Quel gage M. MoIé, aristocrate par naissance, homme de « cour par tradition, peut-il donner au vœu populaire? Si le « pouvoir veut entrer dans une voie nouvelle, pourquoi ne pas « donner aux troupes l'ordre de se replier? Pourquoi cette « absence de proclamation ? Pourquoi ce silence qui cache «sans doute des arrière-pensées? » Ainsi parlent quelques meneurs qui, surexcités par le combat, ne veulent point perdre |)our un SI mince résultat le fruit de leurs efforts. Ce langage, propagé de barricade en barricade, n'est que trop entendu. Il 1 eût été bien davantage, si l'on avait su qu'à cette heure même, au palais des Tuileries, le Roi, en conférence avec M. Mole, consentait à peine à quelques sacrifices sur les personnes et réservait à un examen ultérieur toutes les réformes
(1^ GcizOT. ^frmoilCS, t. VIII, p. 588
politiques. On se bat aux Arts et métiers, sur la place du Châtelet, autour de la préfecture de police. La lutte, entamée dès le matin rue Bourg-l'Abbé, se continue avec des péripéties sanglantes et se termine par un odieux assassinat. Dans ce vaste quadrilatère formé par la Seine, la rue Saint-Denis, les boulevards, la rue du Temple, l'insurrection demeure, non pas maîtresse, mais menaçante. L'annonce d'un changement ministériel a à peine amolli les volontés et refroidi les courages. C'est au bruit de la fusillade qui crépite, des groupes insurgés qui s'appellent, des pavés qui se soulèvent, que se termine dans ces quartiers populaires cette lamentable journée.
Toutefois, si, dans les quartiers classiques de l'insurrection, la chute du cabinet Guizot avait été accueillie avec indifférence, il en était autrement dans les quartiers aisés, où dominait l'influence de la classe moyenne. Les commerçants, les banquiers, les gens d'affaires, contents d'avoir amené le Roi à merci, ne demandaient plus que le retour à la paix. La garde nationale se donnait fièrement tous les honneurs de la journée et, se trouvant satisfaite, ne doutait pas que tout le monde ne le fût. Sous l'empire de ces dispositions, les groupes, le matin hostiles, s'étaient calmés. Une foule assez paisible circulait sur les boulevards. Les illuminations commençaient même à se montrer aux fenêtres. Rue de la Ferme, la maison de M. Odilon Barrot était devenue le quartier général où se réunissaient les chercheurs de nouvelles et où affluaient les rassemblements. Tantôt des gens du peuple, armés de flambeaux, demandaient à le voir ; tantôt des délégués des écoles ou de la garde nationale venaient conférer avec lui. Enivré de ces témoignages, le chef de la gauche retenait d'une main le peuple de peur d'une révolution, et de l'autre le poussait afin que, M. Mole étant impossible, ses amis et lui devinssent à brève échéance les arbitres entre la Couronne et le pays. Les nombreuses bandes qui parcouraient encore les rues étaient plus joyeuses que menaçantes , quelques-uns même, en signe de réconciliation, mêlaient aux cris de : Vive la réforme! le cri de : Vive le Roi! Que la Royauté ne sortît très affaiblie de la crise, la chose n'était que trop certaine. Mais les moins optimistes avaient lieu
5i HISTOinF DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
d'espérer <}iie, la bourfjeoisie étant satisfaite, rémeute, réduite à ses propres forces, privée de l'appui de la garde nationale, cernée dans les rues où elle s'était retranchée, serait vaincue comme en 1832 et en 1834, qu'ainsi, quel que fût l'avenir, le présent du moins serait sauf. Cette prévision se fût sans doute réalisée si un événement inattendu n'eût tout à coup rallumé les fureurs de la guerre civile sur les lieux mêmes où elles semblaient apaisées.
Vers huit heures du soir, au moment où, dans les quartiers riches, la sécurité renaissait, un rassemblement considérable se formait dans le faubourg Saint-Antoine. Cette masse se déroule bientôt en cortège et s'engage sur la longue ligne des boulevards; ni l'infanterie qui est au boulevard du Temple, ni l'artillerie qui est au Château-d'Eau, ni la cavalerie qui est rangée près de l'Ambigu n'essayent de l'arrêter. Peut-être les chefs militaires jugent-ils l'attroupement peu redoutable ; peutêtre aussi, se conformant aux intentions présumées du pouvoir, veulent-ils, avant tout, éviter les conflits. Ne rencontrant point d'obstacles, la colonne continue sa marche et, grossie de plusieurs groupes qui viennent s'y joindre, arrive à la hauteur de la rue Lepeletier. Là, comme si elle obéissait à un mot d'ordre, elle incline vers la droite et se dirige vers les bureaux du National. M. Marrast paraît au balcon et harangue les manifestants : « Il faut, dit-il, la réforme électorale, la réforme « parlementaire, le licenciement de la garde municipale, la tt mise en accusation du ministère : tel doit être le prix du sang « versé. » Après une courte halte, on se remet en route. Quelques garde- nationaux ouvrent le cortège; puis viennent des ouvriers, les uns portant des drapeaux, les autres brandissant des sabres ou des fusils ; quelques hommes, paraissant appartenir à la bourgeoisie et cachant leurs armes sous leurs vêtements, marciient au milieu d eux. Une foule immen>e suit : du sein de cette foule partent des cris, des lazzi; de temps en temps, elle entonne des chants : des enfants de douze ou quinze ans, répandus sur les flancs de la colonne, secouent des torciies, agitent des lanternes tricolores, entrent dans les maisons pour les faire illuminer; lés passants, massés sur les trot-
toîrs, s*amusent à cette scène, dont ils ne soupçonnent pas la fin tragique.
Cependant les manifestants étaient arrivés sur le boulevard des Capucines, non loin de l'endroit où s'élevait alors le ministère des affaires étrangères. Demeure de M. Guizot, cet édifice était désigné depuis la veille à l'animosité populaire. Aussi un bataillon du 14* de ligne y avait été envoyé vers sept heures du soir, avec ordre de protéger le ministère et d'empêcher toute circulation sur ce point du boulevard. Afin d'exécuter sa consigne, le lieutenant-colonel Courant, qui commandait ce bataillon, disposa ses troupes en carré; l'un des côtés du carré faisait face au boulevard, dans la direction de la Bastille, et interceptait complètement, soit la chaussée, soit les trottoirs. Quelques sentinelles, placées en vedettes, faisaient écouler les promeneurs par la rue Neuve-Saint-Augustin ou par la rue Basse-du-Rempart, Ces dispositions, irréprochables au point de vue militaire, avaient pourtant un danger. Si une longue colonne, venant du côté de la Bastille et occupant la chaussée, se trouvait tout à coup en face de cette force imposante qui lui barrait le chemin, il était à craindre que, les derniers rangs de la foule poussant les premiers, la tête du cortège ne pût s'arrêter; la troupe serait alors forcée, ou d'ouvrir ses lignes, ou d'opposer à une multitude en partie désarmée le rempart de ses baïonnettes ; dans le premier cas, la consigne était violée; dans le second, le sang coulait. Pour prévenir cette éventualité, un bataillon de la deuxième légion, sou< les ordres du colonel Talabot, prit position en avant des troupes. Ou pouvait présumer que la garde nationale, placée comme un corps amortissant entre l'armée et la multitude saurait, par son influence, dissiper les rassemblements, et ipie. de la sorte et sans collision, l'ordre serait sauvegardé. Par malheur, un attroupement se forma vers neuf heures sur la place Vendôme, en face même de la Chancellerie, et le colonel Talabot dut se porter sur ce point avec ses hommes. La troupe, par une déplorable ratalité, se trouva donc seule sur le boulevard au moment où s'avançait le long et tumultueux cortège que nous avons décrit.
66 iiisroini: m; la skcondk rkpup.lioijk française.
Il était neul heures et demie du soir. L'aspect du boulevard était à la fois joyeux et inquiétant : ici des promen*iurs paisibles et même en habits de Fête, aux fenêtres le feu des illuminations; là, en face l'une de l'autre, ces deux forces puissautes qui semblent prêtes à s'enlre-choquer : d'un côté, cette foule sombre et compacte; de l'autre, ce bataillon ranf^c l'arme au pied, immobile comme la discijjline, lidèle comme le devoir. La colonne s'approche de plus en plus : quelques passants essayent de se jeter entre elle et la troupe, et conjurent le commandant de livrer le passage: celui-ci ojipose sa consigne; déjà les premiers rangs sont à portée de la voix ; bientôt ils se trouvent face à face avec les soldats; ils font halte; la (jueue marchant toujours pousse la tête; les manifestants veulent passer; le colonel Courant tient bon, allègue ses ordres, veut faire écouler la foule par la rue Basse-du-Rempart. Du sein du cortège s'élèvent des cris nombreux : Vive la ligne! La trouj)e ne se laisse pas ébranler. L'un des meneurs, plus audacieux que les autres, pousse sa torche jusque sous le visage du colonel, et renouvelle plusieurs fois la même menace. Alors l'un des sous-o(ficiers, voyant son chef attaqué, fait feu. Par un mouvement instinctif, ses camarades l'imitent. A cette décharge générale succède une épouvantable confusion. Les uns se jettent à terre pour éviter les balles; les autres sautent pardessus la balustrade qui sépare le boulevard de la rue Bassedu-Rempart; d'autres se précipitent dans les maisons voisines. Chose étrange! la terreur gagne aussi les soldats : ils s'enfuient juscjue vers la Madeleine ou cherchent un refuge dans le ministère des affaires étrangères. Sur la chaussée du boulevard, devenu tout à coup désert, gisaient trente-cinq morts et quarante-sept blessés (1)!
Cet événement vint à point pour raviver les haines, tellement à point qu'on a cru longtemps qu'il avait été préparé d'avance par les meneurs de la sédition (2). Lorsque, la pre-
(1) Nous empruntons ce cliiffre i M. Gomier-Paj^ès, Histoire de la révolution de 18V8, t. I, p. Wm.
;2) On a pi'(.''t«iidu <|ni' lo feu de» solilits ;ivail riô provO(iuô p.ir uu coup de pijlolel lire IrailrcuM'imiit par un incinlirc tics socit'lés sccrèlo», Charles I.a-
mière terreur étant passée, la foule revint sur le théâtre de la catastrophe; lorsque, sur la chaussée du boulevard encore illuminé, elle aperçut les cadavres encore chauds ou agités des. derniers spasmes de l'agonie, les blessés à demi évanouis, les débris de toutes sortes qui jonchaient le sol, un immense cri de douleur, d'indignation et de pitié souleva toutes les poitrines. On se cherchait, on s'appelait, on approchait les torches des visages pour reconnaître les morts et les blessés ; par-dessus toutes les rumeurs, un bruit dominait. On croyait à une odieuse trahison, à un guet-apens infâme. Le colonel Couraiît, qui avait rassemblé à grand'peine ses soldats, saisis d'une terreur panique et non moins émus que le peuple, envoie en toute hâte au milieu des groupes un de ses officiers pour expliquer l'horrible malentendu. Mais la colère est à son comble : le courageux messager n'est point écouté ; il est entraîné, saisi, frappé, et ne doit la vie qu'à l'intervention de quelques gardes nationaux. Un chariot qui conduisait des émigrants à la gare de l'Ouest est arrêté à l'angle de la rue Neuve- Saint-Augustin et du boulevard : seize cadavres y sont entassés, autour du char se groupent des gens armés de torches et poussant des cris de vengeance. Le dramatique cortège s'ébranle dans la direction de la rue Lepeletier; là, il fait halte devant les bureaux du National, où Garnier-Pagès le harangue; reprenant ensuite sa marche, il parcourt le boulevard, les rues de Cléry, Montmartre, Jean-Jacques Rousseau, Coquillère, et stationne quelques instants en face des bureaux de la iJe/o^me, enfin, après avoir, pendant celte longue course, semé sur ses pas la colère, la haine, le désordre, la vengeance, il s'arrête à la mairie du quatrième arrondissement, où l'on dépose les cadavres. Les manifestants se dispersent alors et vont porter chacun dans leur quartier les passions dont ils sont animés.
grange, depuis représentant du peuple. Lagrange, disait-on, voulait par là raviver la sédition près de s'apaiser. On peut considérer couune inexacte cette version longte-'iips accréditée. — îsous empruntons notre récit à M. Maxime du Camp (Souvenirs de 1848, p. G'i- et suivantes), (jui paraît avoir reçu les confidences du •ous-officier mèuie dont le fatal euipresseuicnt à tirer a amené la décharge de la troupe Ce sous-officier était un Corse du nom de Giacomoni, tjui, voyant insulter son lieutenant-colonel, n'a |)u résister au désir d« le venger.
68 inSTOIRF. DK LA SliCONDi; RÉPI HLIQUE FRANÇAISE.
C'est vers dix heures du soir qu'on apjjiit aux Tuileries la catastrophe du boulevard des Capucines. Sous le coup de cet événement, M. Mole déclina aussitôt la mission que le Roi lui a\ait confiée. Nul ne s'étonna de cette détermination. Respecté plutôt que populaire, digne et de grandes manières plutôt que fécond en ressources, plus rompu aux habiletés parlementaires que propre aux fortes résolutions, lié, d ailleurs, presque autant que M. Guizot, au parti de la résistance et ne se distinguant de celui-ci que par une attitude plus conciliante, M. Mole était apte à gouverner avec honneur un État paisible, non à dominer une grande crise. Pendant l'après-midi de cette journée qui finissait, l'insuffisance de ce noble personnage ne s'était que trop révélée. Ce qui était surtout indispensab'e, c'était de ne pas se laisser gagner de vitesse par la révoluti/)n. Pour cela, il eût été nécessaire de faire immédiatement quelques concessions, de les porter à la connaissance du public par une proclamation bien nette, et d'attendre..., sauf à recourir plus tard aux armes si l'insurrection persistait. M. Mole, pas plus que le Roi, n'avait pénétré cette nécessité. Comme il eût fait en un temps calme, il avait cherclié un i\ un des auxiliaires pour sa politique. C'est au milieu de ces négociations qu'apprenant l'événement du boulevard, il avait confessé son impuissance et renoncé à son mandat.
Le Roi, privé de l'appui de M. Mole, était contraint de cheicher ailleurs des conseillers. Quelle combinaison triompherait de ce mouvement révolutionnaire qui venait de puiser dans une circonstance fortuite un redoublement d intensité"? En prévision d'une suprême bataille, le prince prit tout d'abord une éner^jique décision. Suivant l'avis qui lui avait été donné par M. Guizot et M. Ducliàlcl, il confia le commandement supérieur de l'armée et de la garde nationale au maréchal Rugeaud. Le maréchal Rugeaud, mal vu de la population parisienne à raison de sa rigueur à réprimer les anciennes émeutes, possédait, plus (ju'aucun militaire de son temps, l'art de manier les troupes et de leur inspirer confiance. L'ordonnance fut contresignée par les ministres démissionnaires. Le maréchal arriva vers deux heures du matin à létal-major des Tui-
leries et y fut aussitôt installé. — En se ménageant, pour une lutte décisive, le concours de cet illustre homme de guerre, le monarque n'entendait pourtant pas renoncer à une solution pacifique. Par une combinaison qui lui semblait sage, mais qui devait être, hélas ! cruellement déjouée, il voulut avoir tout à la fois sous la main un ministre assez populaire pour apaiser la sédition et un chef militaire assez résolu pour l'écraser. En même temps que le maréchal Bugeaud se rendait aux Tuileries, une voiture de la Cour, se dirigeant vers la place Saint- Georges, allait chercher M. Thiers.
Témoin attentif des incidents des deux derniers jours, M. Thiers s'attendait à un prochain retour de faveur ; fidèle à l'appel du prince, il se rendit aussitôt au château. En revoyant après une si longue séparation l'ancien chef du cabinet du 1*' mars, le Roi éprouvait un double sentiment d'humiliation et de confiance. Il en coûtait à son amour-propre de recourir h ce personnage qui, depuis huit années, discréditait sa politique. En même temps, il se souvenait que, dans les premières et difficiles années de la monarchie, la jeune ardeur de l'homme d'État avait bien des fois raffermi les courages; il se rappelait son esprit fécond en ressources, il n'avait pas oublié sa vaillante activité pendant l'insurrection de 1834, et il se disait que celui qui avait été, en 1830, l'un des parrains de la royauté nouvelle, serait sans doute le plus propre à raffermir cette même royauté ébranlée. M. Thiers put lire ce double sentiment dans le regard du monarque. L'heure n'était propice ni aux reproches, ni aux justifications ; le temps pressait : en prêtant l'oreille, on entendait le bruit du tocsin qui sonnait aux églises, et tous les rapports signalaient l'audace croissante des insurgés. Il fallait à tout prix éteindre l'incendie qui menaçait de tout embraser. M. Thiers accepta le mandat que le Roi lui confiait. « Quels collègues me demandez-vous? » lui dit le monarque. M. Thiers nomma successivement M. Barrot, dont la popularité était une garantie contre l'émeute , M. Duvergier de Hauranne, que ses âpres revendications en faveur de la réforme avaient rendu odieux à la cour, mais cher à l'opposition ; M . de Rémusat, qui, par ses opinions conciliantes, était propre, autant que per-
tiO FllSTOIl'.E DK LA Si:COM)E liKPUBLIQUE FRANÇAISE.
sonne, à servir de trait d'union entre les partis. L'entrée de tels personnages aux affaires innpiiquait la réforme électorale et la réforme j)arlemenlaire ; les autres points furent réservés. Il (ut convenu que, le lendemain, dès le matin, une note répandue à profusion ferait connaître au public l'appel fait à M. Thiers et à M. Barrot. Il ne pouvait, certes, échapper à un esprit aus^i perspicace que celui de M. Thiers ([ue lu nomination du maréchal Bu'jeaud atténuerait sin^julièremcntreffet de ces concessions. Il ne protesta pourtant qu'avec réserve, soit que la nomination du maréclial ayant été signée lui parût irrévocable, soit que, j)cu confiant dans la pacificatioii, il voulut laisser au monarque toutes ses chances pour un dernier combat. Le Roi congédia ensuite son ministre, en lui assignant pour huit heures du matin un nouveau rendez-vous. M. Thiers quitta les Tuileries, afinde profiter desdernièresheuresdela nuitpourvoir ses collaborateurs et s'assurer deleur adhésion. Quantauprince, comme il était accablé de fatigue, il se coucha, à demi rassuré sur l'issue de la crise, et ne se doutant guère que le repos qu'il allait goûter dût être le dernier avant son départ pour l'exil.
On savait que la catastrophe; du boulevard des Capucines avait ravivé rémeute. Mais Taclivité des insurgés, durant la nuit du 23 au 24 février, dépassa toutes les prévisions. Dès l'aube du jour, les barricades couvraient la ville : les rapports dressés après l'événement en ont évalué le nombre à plus de quinze cents. Ces barricades n'étaient pas, comme les jours précédents, de grossiers ouvrages sans consistance : ellesavaient été construites avec soin et étaient la plupart à l'abri d'une attaque. De nombreux combattants se disposaient à les défendre. Les débris des sociétés secrètes s'étaient subitement reconstitués, et leurs sections armées étaient debout. Les émculicrs de 1832 et de 1834 étaient venus reprendre leur
poste, comme au temps des anciennes luttes. A ces recrues accoutumées de la sédition s'étaient joints les ouvriers des faubourgs indignés du prétendu guet-apens de la veille. Sauf de rares exceptions, les gardes nationaux des quartiers populaires pactisaient avec le désordre ou en étaient les spectateurs impassibles. Le pillage des boutiques d'armuriers, les perquisitions à domicile, Foccupation de la caserne Saint-Martin abandonnée par la garde municipale, avait fourni une assez grande quantité de fusils, de sabres, de munitions. Des arbres coupés dans les avenues, des débris de toutes sortes répandus sur le sol interceptaient le passage de la cavalerie. Ainsi hérissées de barricades et coupées de retranchements, les rues du centre de la ville étaient presque impraticables aux troupes. Plusieurs casernes, plusieurs mairies étaient menacées. Ce n'était point seulementaucœur de la cité que l'agitation se manifestait. Sur la rive gauche, l'insurrection grondait. Bien plus, les quartiers les plus riches et les plus paisibles, ceux mêmes qui avoisinent le château, cédaient à l'impulsion générale. Les dispositions morales des éraeutiers n'étaient pas moins redoutables que leur force matérielle. En vain pub]ie-t-on,dès le matin, l'appel fait par le Roi à M. Thiers et à M. Barrot : la nomination du maréchal Bugeaud, annoncée par le Moniieur, paralyse I effet de ces concessions. Bien que ni le journal le National, ni le journal la Réforme ne prononcent le nom de République, bien qu'ils ne fassent pas même allusion à un changement de règne, déjà les exigences s'accentuent, et l'on commence à murmurer dans quelques groupes le mot à' abdication.
Si les insurgés avaient employé de la sorte les heures de la nuit, les défenseurs du pouvoir n'étaient pas non plus demeurés inactifs. Dès que sa nomination avait été signée, le maréchal Bugeaud s'était rendu à l'état-major, accompagné du duc de Nemours, de M. Guizot et de M. Duchàtel.Les troupes, à cette heure encore, étaient disciplinées et Htîèles; seulement la multiplicité des ordres et des contre-ordres, les longues haltes dans la boue, la poursuite continuelle d'un ennemi qui se dérobait toujours, les avances de la foule, l'attitude de la garde nationale, tout cela avait troublé les esprits et énervé quelque peu
62 HISTOIRE DE LA SECONDE REPl CLIQUE FRANÇAISE.
les courages. Le maréchal réunit rapidement autour de lui les officiers et sous-officiers, et, par quelques parolei énergiques, s'efforça de ranimer la confiance. Son langage ne fut point sans effet ; à mesure qu'il parlait, les physionomies, d'abord très sombres, s'éclaircissaient. Même à ce moment, les forces royales eussent été suffisantes, et au delà, pour assurer la répression. Ainsi qu'on l'a dit, la garnison de Paris, des forts et de la banlieue s'élevait au chiffre de trente et un mille hommes; or, une notable partie de ces troupes était réunie au Carrousel ou à portée de l'état-major : des renforts avaient d'ailleurs été réclamés. Les ressources en munitions de guerre ne manquaient point : à la vérité, quehjues détachements avaient déjà consommé la meilleure partie de leur approvisionnement; mais il restait, soit à l'École militaire, soit au fort de Charenton et à Vincennes, douze cent cinquante mille cartouches. Tant à l'École militaire qu'au rond-point de la barrière du Trône, seize pièces de canon demeuraient en réserve. Le maréchal Bugeaud était apte autant que personne à utiliser ces ressources. Congédiant un peu rudement les donneurs de conseils qui affluaient autour de lui, il dressa aussitôt son plan d'opération.
Afin de détruire les barricades et de pénétrer dans le coeur même de la ville, il forma quatre colonnes. La première, sous les ordres du général Sébastiani, devait se diriger vers l'Hôtel de ville en passant par le Palais-Royal et la Banque et en coupant les rues Montmartre, Poissonnière, Saint-Denis, Saint- Martin. La deuxième, confiée au général Bedeau, devait se porter vers la Bastille en passant par la rue Richelieu, la Bourse et les boulevards. La troisième, dont le maréchal se réservait la direction, était appelée à manœuvrer à droite et à gauche derrière les deux premières afin d'empocher les barricades de se reformer. La quatrième enfin devait se mettre en marche vers le Panthéon et rejoindre le général Renaud qui occupait cette maîtresse position de la rive gauche. Indépendamment de ces corps d'opération, de fortes réserves étaient organisées sur la place du Carrousel, sous les ordres du général Rulhières. Comme on le voit, dans cette distribution des forces, la garde nationale
était laissée de côté, soit que les troupes régulières fussent jugées suffisantes, soit que les manifestations de la veille eussent détruit toute illusion. Les chefs de colonnes devaient abattre sur leur passage tous les obstacles, rétablir la circulation, annoncer partout la formation du ministère Thiers et Barrot, et, si cette nouvelle ne réussissait pas à désarmer l'émeute, recourir pour la vaincre aux moyens les plusénerp^iques. A ces instructions générales, le maréchal avait ajouté les recommandations les plus précises sur la manière d'aborder les barricades, de disperser les rassemblements, de pénétrer dans les maisons. A cinq heures et demie, les colonnes d attaque quittèrent le Carrousel. Des gendarmes déguisés devaient les mettre en communication avec l'état-major. Entre sept heures et sept heures et demie, le maréchal apprenait que ses ordres avaient été partout exécutés, et que, de toutes les colonnes, celle du général Bedeau rencontrait seule jusque-là de sérieux obstacles.
Le 24 février au matin, la situation semble donc se dessiner nettement : d'un côté, une insurrection grandissant d'heure en heure et menaçant de gagner toute la ville; de l'autre, une force imposante préparée pour la répression. Si l'annonce du ministère Thiers-Barrotne produit pas un apaisement désormais peu vraisemblable, la lutte décisive va s'engager. — Mais ici se révélèrent, dans toute leur étendue, les conséquences de la fatale résolution du prince qui s'était flatté tout ensemble de combattre et de négocier. En temps de révolution, quiconque veut se garder toutes les chances risque souvent de les laisser toutes échapper. Le Roi en fit la cruelle expérience : il s'était efforcé de réunir dans une même combinaison un général illustre dont le nom signifiait répression à outrance et des ministres libéraux qui semblaient créés à point pour le désarmement : il s'était flatté d'utiliser tour à tour l'épée de l'un et la popularité des autres : il avait voulu séduire et intimider tout à la fois la multitude. La Providence rendit vaine cette habileté. Comme on va le voir, le nom du maréchal paralysera les efforts des ministres conciliateurs, et, d'un autre côté, l'esprit de conciliation, gagnant jusqu'à l'état-major, finira par
64 IIISTOIRK DE LA SECONDF, nEPURMQIE FHANCAI'ïR.
paralyser à son toiir l'action militaire entre les mains du maréchal et de ses lieutenants.
Cette nuit du 23 au 24 février, consacrée par l'insurrection à fortifier la résistance et par Bugcaud h préparer la répression, avait été employée par M, Thiersàcherclier des collaborateurs. Après s'être assuré de l'adhésion de M. de Rémusat et de M. Duvergier de Hauranne, il se rendit chez M. Odilon Barrot, dont le tempérament politique difféiait fort du sien, mais dontla popularité paraissait, à cette heure, précieuse. M. Odilon Barrot répondit qu'il était prêt à se rendre chez le Roi. On chercha d'autres auxiliaires. MM. Billault et Dufaure refusèrent leur concours. Le général Lamoricière, jeune encore et déjà illustre par ses campagnes d'Afrique, promit généreusement le sien. Entre sept et huit heures, les nouveaux ministres se dirigent vers le château, recueillant sur leur route les avis les plus alarmants, donnant aux gardes nationaux qu'ils rencontrent des avis de sagesse malheureusement peu écoutés, et cheminant à travers les barricades qui ne s'abaissent sur leur passage que pour se relever aussitôt.
Ils sont introduits dans le cabinet du Roi. Après quelques paroles de bienvenue, le prince les interroge sur l'état de la capitale et apprend de leur bouche les progrès de l'insurrection. Comme M. Odilon Barrot redoutait beaucoup que le nom impopulaire du maréchal Bugeaud ne fut un obstacle au rétablissement de la paix, on imagine, pour tempérer cette impression, d'adjoindre au maréchal le général Lamoricière, et de confier à celui-ci le commandement en chef des gardes nationales. Le Roi adhère à cette proposition. Quant au général, se rappelant sans doute ses belles troupes d'Afrique, il demande avec une ironicjuc tristesse où est cette garde nationale (ju'il doit commander. La discussion s'engage ensuite sur l'étendue des concessions. On réclame la dissolution de la Chambre; le Roi se refuse à ce sacrifice. Cependant le temps pressait, et le plus urgent était d apaiser le flot qui montait. Les nouveaux ministres décident de déléguer quelques-uns d'entre eux vers les insurgés pour y tenter la conciliation. M. Thiers veut partir; on le retient, et avec rait-on, car son
nom est déjà insuffisant. M. Barrot et le général Lamoricière se dévouent à cette tentative, courageuse assurément, mais plus chimérique encore que courageuse. M. Odilon Barrot, accompagné de M. Horace Vernet, de M. Abbatucci et de quelques amis, sort par le guichet de la rue de Rivoli et s'enp^ap^e dans la rue de l'Échelle, tandis que le général Lamoricière, revêtu d'un uniforme d'emprunt, se dirige à cheval vers la rue Saint-Honoré.
A quelques centaines de pas des Tuileries, M. Barrot est déjà arrêté par les barricades. Il est accueilli par les cris : Vive Barrot! Vive ta Reforme! mêlés aux cris : A bas Bugeaud! A bas Thiers! Il harangue les groupes : sur le boulevard des Capucines, sur le boulevard des Italiens, dans les quartiers riches où domine l'influence bourgeoise, sa parole, sans exciter l'enthousiasme, est favorablement écoutée. A mesure qu'il remonte le boulevard vers la Bastille, la foule est plus sombre, plus impassible; au milieu du silence, on entend quelques cris : A bas Louis-Philippe! On ne parlait pas encore de la République, mais déjà l'on s'accoutumait à l'idée de l'abdication. Le cortège arrive de la sorte au boulevard Bonne- Nouvelle, où se dresse une formidable barricade : là, la froideur dégénère en hostilité. Abattu, déconcerté, M. Barrot retourne sur ses pas. Escorté d'une foule toujours grossissante, il redescend jusqu'à l'angle de la rue de la Paix la ligne des boulevards : à cet endroit M. Emmanuel Arago s'approche de lui : « L'abdication du Roi avant midi, lui dit-il à demi- voix; sinon une révolution. » L'infortuné ministre, définitivement éclairé sur cette popularité dont il était si vam, regagne à grand'peine sa demeure de la rue de la Ferme. A l'entrée de cette rue, une main avait tracé sur un écriteau ces mots : Rue du Père du peuple. Singulière ironie du sort et triste témoignage d'une faveur éphémère !
Le général Lamoricière n'était pas plus heureux que son collègue. Dans la rue Saint-Honoré, sur la place Vendôme, il trouve des dispositions assez paisibles. Mais lorsqu'il s'engage sur les boulevards, une foule énorme l'entoure, et des clameurs séditieuses retentissent. 11 rencontre M. Barrot et échange I. 5
66 IlISTOinE DE LA SECONDE RÉIM;HMQUE FRANÇAISE.
avec lui quelques paroles décourufjées. Il veut poursuivre sa route; mais la multitude se met tout à coup à l'acclamer, comme si elle voulait le détourner de ses devoirs en lui prodi(Tuant la popularité. Les cris : Aux Tuileries! Aux Tuileries! éclatent de toutes parts. Le général comprend que la foule veut le mettre à sa tète. Il pique des deux, et, se dérobante ce compromettant triomphe, il retourne au plus vite au château.
La pacification avait échoué. Du moins cette suprême bataille que le maréchal Bugeaud avait préparée avec tant de soin avait-elle été engagée ou allait-elle se livrer? Il n'en était rien. Par un concours inouï de circonstances, il se trouva que, la conciliation ayant été impossible, la guerre ne le fut pas moins.
On sait comment le maréchal Bugeaud avait, dès le matin, lancé plusieurs colonnes dans des directions diverses, avec l'ordre de repousser lémeute par la force si l'annonce du niinistè''e Thiers-Barrot ne parvenait pas à ramener le calme. De toul'îs ces colonnes, la plus importante était celle qui, en suivant la ligne des boulevards, devait se diriger vers la Bastille. Elle avait été confiée à un général jeune encore, comme le général Lamoricière, mais ayant acquis, comme lui, dans les guerres d'Afrique, une notoriété précoce : c'était le général Bedeau. Le général avait à sa disposition quatre bataillon? d infanterie, un détachement de chasseurs à pied, un escadron de dragons et deux pièces d'artillerie. Parti du Carrousel à cinq heures et demie, il avait, chemin faisant, détruit quelques petites barricades rue Neuve des Petits-Champs et rue Feydcau ; puis, après une escarmouche assez vive à l'extrémité de la rue Montmartre, il avait débouché sur le boulevard. Il croyait à une lutte prochaine et y était préparé. Mais bientôt des bourgeois et des officiers de la garde nationale en grand nombre l'entourèrent, affirmant que le peuple ignorait le changement de ministère, et que si les hostilités étaient suspendues jusqu'à ce que cette nouvelle eût été publiée derrière les barricades et dans le faubourg Saint- Antoine, l'olfusion du sang serait évitée. Le général arrêta ses troupes à la hauteur du théâtre du Gymnase et fit demander à l'état-innjor qu'on lui envoyât des proclamations. Ces proclamations furent expédiées et
aussitôt répandues. Là comme partout, l'association du nom du maréchal Bugeaud à ceux de MM. Thiers et Barrot excita les méfiances. C'est alors qu'un habitant du quartier, M. Fauvelle-Delebarre, offrit de se rendre au Carrousel. « Quand j'affirmerai, dit-il, que les proclamations sont authentiques et que le cabinet est changé, on me croira. » Agissant en citoyen désireux de la paix plutôt qu'en général concourant à un plan d'opération, le général Bedeau consentit à ce nouveau sursis, et M. Fauvelle-Delebarre partit pour l'état-major.
Lorsqu'il y arriva vers huit heures du matin, le maréchal avait perdu quelque chose de son assurance. Les mauvaises nouvelles se succédaient : les insurgés étaient maîtres de plu- Bieurs casernes : plusieurs points stratégiques étaient cernés : les barricades se rapprochaient. Bourgeois, officiers de la garde nationale, fonctionnaires de tout ordre, affluaient au quartier général, inclinant tous vers les concessions : les princes euxmêmes perdaient courage. Pourtant, si, dans ces conjonctures critiques, un homme semblait égal aux responsabilités suprêmes, c'était, à coup sûr, le maréchal Bugeaud. Comment cette énergie, réputée indomptable, faillit-elle tout à coup? On se l'expliquerait mal si Ton ne savait que la guerre civile trouble parfois les plus fermes. Le maréchal obéit-il, comme il l'a prétendu plus tard, à des ordres exprès du Roi? Céda-t-il simplement, comme il est plus vraisemblable, aux conseils réitérés qui lui parvenaient de tous côtés? Ce qui est certain, c'est qu'abandonnant ses plans de répression, il envoya au général Bedeau l'ordre de susprendre les hostilités et de se replier sur le Carrousel. Porteur de cet ordre, M. Fauvelle- Delebarre quittait, avant neuf heures, le quartier général. Presque à ce moment M. Odilon Barrot et le général Lamori cière sortaient des Tuileries pour essayer, sur le boulevard, la tentative de conciliation dont nous avons raconté l'insuccès. Ainsi, le pouvoir renonçait à la lutte et échouait dans la pacification.
Dès qu'il eut reçu de M. Fauvelle-Delebarre les nouvelles instructions du maréchal, le général Bedeau, ralliant à lui quelques détachements isolés, quitta sa position offensive et
68 HISTOIRF. DE LA SECONDE REPU Bf.IQ IJE FRANÇAISE.
commença sa retraite. Les retraites à travers une ville insiirfjée sont rarement autre chose qu'une déroute : celle-là fut l'une des plus lamentables dont fasse mention l'histoire de nos luttes civiles.
Instruits par les événements de la veille et voulant éviter à tout prix une collision comme celle du boulevard des Capucines, le général se 6t précéder d'une compagnie de garde nationale, chargée d'annoncer les intentions paciBques du pouvoir : on espérait de la sorte prévenir toute provocation, soit de la part de la troupe, soit de la part de la multitude. C'est à l'abri de cette avant-garde que la colonne opère son mouvement rétrograde. Mais à peine a-t-elle atteint le boulevard Montmartre qu'elle se trouve en présence d'une foule immense, houleuse, irritée : il faut affirmer à chaque pas le changement de ministère ; et, comme il arrive dans les temps de trouble, les concessions, loin d'apaiser les masses, les rendent plus arrogantes. Déjà quelques signes d'indiscipline apparaissent : des colloques, des poignées de main sont échangés entre les soldats et les ouvriers : la multitude, pressant les flancs des bataillons, en rompt, en certains endroits, les rangs. Les insurgés avaient reformé les barricades sur les derrières de la troupe : à chacune d'elles, il faut parlementer et obtenir des émeutiers qu'ils déplacent les pavés. Ces obstacles ralentissent la marche et augmentent le désordre. Sur le boulevard des Italiens, on rencontre M. Odilon Barrot, aussi impuissant dans la pacification que les troupes dans la guerre. A mesure qu'on avance, le découragement et l'indiscipline s'accentuent. Au passage d'une barricade à hauteur de la rue de Choiseul, l'artillerie confie ses pièces à la garde nationale; bientôt les caissons sont ouverts et les cartouches enlevées. Le triste cortège continue sa marche : des groupes turbulents encombrent les allées et la chaussée : toutes les boutiques sont fermées : devant le café Tortoni, quelques gens de bourse discutent avec animation et escomptent les éventualités du jour. Les soldats, de plus en plus abattus, et confondus avec la foule, laissent les gamins fouiller dans leurs sacs et dans leurs gibernes pour y prendre des cartouches : les officiers ne voient pas ou feignent
de ne pas voir et dévorent en silence l'humiliation. Cette rude épreuve semblait pourtant toucher à son terme, car on s'était engagé dans la rue Royale, et le général Bedeau se flattait de masser ses troupes à l'entrée de la rue de Rivoli. Gomme si aucune tristesse ne dût être épargnée, un dernier incident vint marquer la retraite. Au moment où les gardes nationaux et les masses de peuple qui précèdent les troupes débouchent de la rue Royale, les gardes municipaux du poste Peyronnet se croyant attaqués font feu. Quelques instants plus tard, par suite d'un malentendu non moins déplorable, le poste du Pont-Tournant fait feu à son tour. C'est seulement après toutes ces péripéties que le général Bedeau parvient, à dix heures et demie, à rallier sur la place de la Concorde ses bataillons nombreux encore, mais démoralisés.
A partir de ce moment, tout se précipite. Resté à l'étatmajor, le maréchal Bugeaud y reçoit les plus désolantes nouvelles. Aux extrémités de Paris, les barrières sont incendiées : les armes, les munitions sont de plus en plus aux mains des factieux : la place de la Bastille est évacuée par les troupes : l'Hôtel de ville va être envahi s'il ne l'est déjà : sur les points éloignés, les soldats pactisent avec l'émeute. Les rapports se succèdent ; mais déjà, en vérité, on n'a plus besoin de rapports, car l'insurrection se rapproche; on en entend le tumulte, on en perçoit distinctement la fusillade; on construit des barricades rue Richelieu et à la fontaine Molière ; on pille des magasins d'armes aux portes mêmes des Tuileries. En vain les ministres in extremis de la monarchie essayent-ils de publier une proclamation annonçant que l'ordre est donné de suspendre le feu, que la Chambre va être dissoute, que le général Lamoricière est commandant de la garde nationale : déjà un changement ministériel ne suffit plus : il faut que le Roi abdique. Ainsi parle-t-on aux bureaux du ISaiional; ainsi s'exprimet-on chez M. Odilon Barrot dont la maison est, en ces heures de trouble, le rendez-vous d'une partie de l'opposition. Dans les bureaux de la Réforme, on compose un placard qui résume sous une forme plus violente encore cette idée de l'abdication : « Louis-Philippe nous fait mitrailler comme Charles X, qu'il
70 IIISTOIUK 1)K LA SECONDE RÉPUDI.IQUE FlîANÇAlSE.
aille rejoindre Charles X. » Ces foudrovantes nouvelles vont porter la consternation au sein de la famille royale. La terreur arrive à son comble quand, à dix heures et demie, on apprend que les Tuileries peuvent être |)rises entre deux feu\; car, d'un côté, les insurgés se rapprochent du Palais-Royal; de l'autre, le général Bedeau ne ramène, assure-t-on, sur la place de la Concorde que des troupes débandées et prêtes à ouvrir à l'émeute la route du château.
En cette grande détresse, un conseil tumultueux s'ouvre aux Tuileries. La famille royale est-elle en sûreté ? Le palais est-il à l'abri d'un coup de main? M. Thiers conseille la retraite sur Saint-Gloud. Tandis qu'on délibère, on apprend que les troupes du général Bedeau, ralliées sur la place de la Concorde, peuvent, quoique bien démoralisées, offrir encore quelques éléments de résistance, et qu'aucun péril n'est à craindre de ce côté. Ces nouvelles paraissant plus rassurantes, on ajourne les résolutions désespérées, et, afin de tenter un dernier retour de fortune, on décide que le Roi passera la revue des troupes.
Le vieux roi, ayant revêtu l'uniforme de lieutenant général de la garde nationale, descendit donc sur cette même place du Carrousel où Louis XVI, le matin du 10 août, avait, lui aussi, passé en revue ses bataillons fidèles. Autour de lui se pressaient le général Trézel, assidu auprès de son maître, quoique n'étant plus ministre; le maréchal Bugeaud, encore commandant en chef, mais déjà non écouté ; le général Lamoricière, j)rèt à tous les rôles, pourvu qu'ils fussent au niveau de son brillant courage; M. Thiers, réservé, par la destinée, à assister aux funérailles de cette royauté dont il avait l'un des premiers salué la naissance. La Reine et les princesses, restées au château, suivaie'iit de l'œil le cortège, et, au milieu de l'universelle confusion, embrassaient la chance de salut qui semblait s'oflrir encore.
Les troupes stationnées au Carrousel, quoique fort diminuées par la création des colonnes formées le matin, présentaient encore un effectif de plusieurs milliers d'hommes. Elles n'avai(»nt ])ns subi, comn\e les délaclu'moiits dispersés dnns la ville, la dissolvante influence du contact populaire. A la vérité,
elles étaient fati(]uées de leur longue inaction, et, ne se sentant point commandées, inclinaient au découragement. Mais, bien qu'alfaibli, le sentiment du devoir militaire subsistait. La présence du Roi, son attitude, ses paroles pouvaient relever les âmes. Malheureusement le sage roi Louis-Philippe reunissait en lui toutes les qualités, hormis celles qu'eût exigées un pareil moment. Les chels d'une dynastie antique puisent, à l'heurfe. des suprêmes périls, dans le sentiment de leur droit héréditaire la force morale qui assure leur triomphe ou honore leur chute. Louis-Philippe n'avait point en sa cause cette foi robuste qui, en se communiquant autour de lui, eût électrisé lésâmes. Cette revue, destinée à raffermir les fidélités ébranlées, fut incomplète et inefficace. Le Roi passa d'abord dans les rangs de la garde nationale, dont quelques bataillons étaient mêlés sur la place aux troupes d'infanterie. Les détachements de la première et de la deuxième légion l'accueillirent par les cris de : Vive le Roi! mêlés aux cris de : Vive la Reforme! Puis, poursuivant sa route, il arriva devant le front de la quatrième légion, qui, plus hostile, poussa des cris séditieux. Comme si ces démonstrations eussent été l'indice du sentiment général, le prince alors s'arrêta soudain, et, sans songer à éprouver le dévouement des régiments de ligne, reprit, à la grande surprise de tous, le chemin du château.
De telles tentatives, lorsqu'elles ne réussissent pas, achèvent de tout perdre. Le découragement s'accrut parmi les soldats, et l'audace parmi les insurgés. Déjà un rassemblement essayait de déboucher sur la place du Carrousel, et c'était à grand'peine que le maréchal Bugeaud, par son attitude intrépide, le décidait à rebrousser chemin. Pendant ce temps, le Roi, rentré au palais, augmentait par son propre abattement la consternation de son entourage. La confusion régnait partout; les portes s'ouvraient à tout venant; toute étiquette était oubliée : les porteurs d'avis affluaient de toutes parts, annonçant des nouvelles qui, au moment où on les donnait, avaient déjà cessé d'être vraies : car chaque minute changeait la situation et la changeait en l'empirant!
C'est dans cette extrémité que le mot d'abdication qui,
depuis quelques heures, remplissait la ville, fut prononcé aux Tuileries.
Déjà M. Thiers, instruit de l'état des esprits, avait laissé entrevoir au duc de Nemours la nécessité douloureuse. Le général Lamoricière est plus net dans son lanjyufje; il venait de la place du Palais-Royal et y avait vu l'émeute (grandissante; près du Théâtre-Français, il avait entendu Etienne Arago annonçant la République prochaine; il n'hésite pas à prononcer la parole fatale... « Mon abdication, dit le Roi, ils ne l'auront qu'avec ma vie. » Sur ces entrefaites, survient un visiteur assez inattendu, M. Grémieux. Comme tout le monde, au milieu de cette crise suprême, se croyait autorisé à ouvrir un avis, M. Grémieux conseilla de conférer la présidence du conseil à M. Barrot et d'attribuer au maréchal Gérard le commandement des troupes. Le Roi accueille la combinaison et mande son secrétaire pour rédiger l'ordonnance. Sacrifice puéril qui ne peut rien sauver! La pensée de l'abdication revient toujours; cette pensée est traduite avec une force toute-puissante par un homme qui entre soudain, l'œil en feu, prêt à communiquer à tous les passions qui l'agitent et les terreurs qui l'obsèdent : c'est M. de Girardin.
« Une seule chose peut sauver la monarchie, dit-il, c'est l'abdication. » Il tient à la main un papier où il a condensé, sous la forme lapidaire qu'il affectionne, le programme des concessions qui peuvent encore désarmer l'émeute :
Abdication du Roi.
Régence de la duchesse d'Orléans,
Dissolution de la Chambre.
Amnistie générale.
Avec sa verve ardente, M. de Girardin insiste sur la nécessité de cette résolution suprême. Une abdication immédiate peut seule préserver de la ruine la royauté de Juillet. Du regard, le Roi interroge les siens; puis, lentement, comme affaissé sur lui-même, il prononce ces mots : « J'abdique. » M. de Girardin sort aussitôt pour porter partout la nouvelle.
Lorsque ce personnage eut quitté le palais, il y eut un moment de silence atterré. Puis, le sang-froid revenant dans le?
esprits, on fut stupéfait d'avoir accepté sans révolte, sans murmure même, une si fatale extrémité. Convennit-il, en consacrant l'abdication par un acte, de la rendre définitive? La Reine, en qui revit le sangf de Marie-Thérèse, s'oppose avec énergie à l'irréparable sacrifice. A côté d'elle, un homme de cœur, M. Piscatory, la soutient : on hésite à confirmer le mot fatal qui vient d'être prononcé. N'y avait-il pas une dernière chance de salut? N'y avait-il pas, dans tous les cas, un dernier effort à tenter ?
Il y en avait un, en effet. A l'instant même où parlait M. de Girardin, on entendait le bruit de la fusillade : elle venait du Palais-Royal, c'est-à-dire du seul point où, en cette journée d'universel effarement, les règlements militaires eussent conservé tout leur empire : c'était à une simple compagnie d'infanterie qu'était réservé l'honneur de cette suprême défense.
En face du Palais-Royal, se dressait un corps de garde aujourd'hui détruit, sorte de construction aux solides assises ayant accès sur la place par un perron élevé de quelques marches et ne prenant jour que par des ouvertures étroites, fenêtres et meurtrières à la fois. On l'appelait le corps de garde du Château-d' Eau . Commandant l'entrée des petites rues qui, à cette époque, unissaient le Palais-Royal au Carrousel, il était comme un poste avancé destiné à la défense des Tuileries. Là s'était retranché un détachement du 14.* de ligne qui avait relevé quelques heures auparavant une compagnie de la garde municipale. Ce détachement avait reçu, comme les autres, l'ordre de suspendre le feu. Mais, en temps de révolution, chaque concession de l'autorité accroît l'audace des factieux. La multitude qui s'amasse sur la place du palais exige bientôt que la troupe non seulement évacue le poste, mais encore rende ses armes. Ces braves soldats refusent avec indignation. Cependant une compagnie de gardes nationaux se présente pour les remplacer et prendre possession du corps de garde. Des pourparlers s'engagent entre eux et les soldats qui, fidèles à l'honneur, ne veulent pas se laisser désarmer. Tandis qu'on discute de la sorte, des coups de fusil retentissent dans le Palais-Royal. Se croyant menacés, les soldats du 14" fout feu.
74 HISTOIltr. DE LA SECONDE REPUUI.IQUE FRANÇAISE.
Les éraeutiers ripostent; ils ont pour eux le nombre; les troupes ont l'avantage de leur position défensive. Mais la foule augmente toujours, eu sorte que, si quelque secours n'arrive, les défenseurs du poste doivent inévitablement succomber. La lutte continue cependant entre les insurgés dont la puissance s'accroît de moment en moment et ces soldats fidèles qui, renfermés dans cette sorte de forteresse, sans espoir, mais sans peur, abandonnés de tous, mesurant leurs résolutions, non sur les faiblesses de l'heure présente, mais sur les inflexibles devoirs de l'honneur militaire, jettent au moins un reflet héroïque sur ces tristes journées. C'est cette fusillade qu'on entendait au palais des Tuileries au moment même où y entrait M. de Girardin,
N écouterait-on pas l'appel de ces soldats en détresse? Il y avait encore au Carrousel plusieurs bataillons, bataillons bien découragés à coup sûr, mais, sous la conduite d'un chef déterminé, capables d'un généreux effort. Ces troupes, portées vers la place du Palais-Royal, n'auraient pas seulement sauvé les défenseurs du Ghâteau-d'Eau, elles eussent aussi dégagé les abords du Carrousel. Peut-être même ce coup d'audace commandé par le devoir eùt-il brisé le cercle de l'insurrection et eût-il été le point de départ d'un retour de fortune; car les multitudes soulevées sont fortes moins par elles-mêmes que par la timidité ou l'effarement de leurs adversaires.
Cet énergique effort ne fut pas tenté, et, au milieu du désarroi général, c'est tout au plus si l'on y songea. En vain la Reine, M. Piscatory, quelques autres continuaient-ils à faire entendre un langage viril : leurs exiiortations se perdnicnt dans le découragement universel. Après le départ de M. de Girardin, quelques hésitations s'étaient produites, comme si l'on eût eu le pressentiment que l'abdication ne sauverait rien : néaimioins, dans l'entourage royal, l'avis presque unanime était que le sacrifice devait se consommer.
Tandis qu'un reste d'incertitude prolongeait cette agonie, le maréchal Gérard, appelé aux Tuileries, entra dans le cabinet du Roi. On le savait vaillant, poj)uIairc, dévoué à la couronne. Aussi sa vue raiiima-t-elie quelcpie peu les courages. On ra-
conte que la Reine, dès qu'elle l'aperçut, s'avança vers lui : Il Monsieur le maréchal, lui dit-elle, sauvez ce qui est encore saiivable. » Courte illusion! C'est à la pacification, non à la lutte, que va être employé ce vétéran des grandes guerres. Il reçoit la mission d'aller sur la place du Palais-Tloval pour y annoncer l'al^dication. Il descend dans la cour du Carrousel; on le hisse sur un cheval : on lui jette un uniforme sur les épaules; on lui met, dit-on, en signe de paix, un rameau vert dans la main, et c'est ainsi accoutré, ridicule si la vieillesse et la gloire pouvaient l'être, qu'il s'achemine vers le Palais-Royal. Là, il essaye d'arrêter la lutte : mais, comme les émeutiers ne croient pas à la nouvelle qu'il annonce, le maréchal fait demander que l'acte même de l'abdication lui soit envoyé. Ainsi mis en demeure de résigner irrévocablement son autorité, le Roi s'assied pour écrire sa renonciation au trône. A ce moment, le maréchal Bugeaud entre et essaye encore de combattre la fatale résolution : il n'est pas entendu. Lentement, au milieu de la consternation des uns, de l'impatience des autres, de l'émotion de tous, le monarque trace ces mots :
« J'abdique cette couronne que la volonté nationale m'avait « appelé à porter en faveur de mon petit-fils, le comte de « Paris.
« Puisse-t-il réussir dans la grande tâche qui lui échoit ati- <■■■ jourd'hui!
«Ce 24 février 1848.
a Louis-Philippe. »
Cet acte, porté au maréchal Gérard, ne lui parvint pas. Intercepté par les factieux, est-il tombé, comme on l'a prétendu, aux mains du républicam Lagrange? Ou celui-ci n'en a-t-il eu qu'une copie, en sorte que l'original aurait été perdu? Il importe peu à l'histoire. Ainsi qu'il arrive, dans les heures de crise, à presque tous les pacificateurs, le maréchal Gérard ne put être écouté : tous ceux qui, comme le général Lamoricière et quelques autres, tentèrent après lui le même effort, se virent enveloppés dans la même impuissance.
Tout prince qui abdique sous la pression populaire est voué à la captivité ou à l'exil. Le roi Louis-Philippe n'échappa point au sort commun. La résistance du poste du Château-d'Fau ne pouvait se prolonger bien longtemps, caria multitude affluait de plus en plus autour du Palais-Royal : d'un autre côté, les troupes s'étaient repliées dans la cour du chiUcau : déjà lavant-garde des insurgés débordait sur la place du Carrousel. M. Crémieux pénètre de jiouveau dans le palais et y annonce l'invasion prochaine : « Sire, dit-il au prince, il n'y a pas un instant à perdre, il faut partir sur-le-champ, le peuple est là, en armes et vainqueur. » A ce cri, la fraveur éclate. Le sanglant souvenir du 10 août obsède toutes les âmes, même les moins timides. Nul n'objecte que la cour du Carrousel est encore pleine de troupes, et, sans qu'aucune opposition ne surgisse, la fuite est décidée.
Le Roi dépouille ses décorations, ôte l'uniforme qu'il avait revêtu pour la revue, endosse un costume plus conforme à sa nouvelle fortune : puis il prend congé de ses courtisans de la dernière heure, et, donnant le bras à la Reine, descend les marches du pavillon de l'Horloge. Le duc de Montpensier, la duchesse de Nemours, le duc de Saxe-Cobourg, la princesse Clémentine l'accompagnaient. Les personnes de la suite portaient les enfants. Quelques amis et quelques serviteurs fermaient la marche. A ce cortège s'était joint M. Crémieux, député de l'extrême gauche, M. Crémieux qui, par un singulier retour de la destinée, devait, avant le soir, faire partie du gouvernement nouveau.
A la sortie du palais, quelques gardes nationaux présentèrent les armes, dernier salut à la rovauté tombée. Puis on s'engagea dans la grande avenue. Le jardin était désert, et l'on se serait cru en pleine paix, si le bruit lointain de la fusillade n'était arrivé par intervalles jusqu'aux oreilles des proscrits. Le Roi marchait le premier, soutenu par les viriles exhortations de la Reine qui l'entourait, plus que jamais, à cette heure, de sa tendresse passionnée. Les princesses contenaient à peine leurs larmes : les enfants se plaignaient de leurs jeux interrompus et contemplaient avec une curiosité inconscicnle ce palais, ce
jardin, tout ce qu'ils ne devaient plus revoir : quant aux amis fidèles qui faisaient cortège h la royauté expirante, leur surprise et leur abattement étaient trop grands pour qu'ils pussent avoir d'autre ambition que d'assurer la retraite de leur maître. A la vérité, tandis qu'on traversait le jardin, une voix s'éleva pour proposer qu'on se rendît à la Chambre; mais M. Crémieux de s'écrier aussitôt : « Qui donc ici veut recommencer le 10 août? » et, à cette évocation, tous les fronts avaient pâli. Pourtant on était arrivé à la grille du Pont-Tournant. Là auraient dû se trouver les carrosses de la Cour; mais, comme ils traversaient le Carrousel, le piqueur avait été tué d'une balle, et ils étaient tombés entre les mains des insurgés. Heureusement, le duc de Nemours, dans sa prévoyante sollicitude, avait avisé trois voitures dites broughams qui stationnaient dans la cour des Tuileries, et les avait dirigées vers la place de la Concorde pour qu'elles pussent recueillir la famille royale. Au moment où le Roi débouchait par la grande avenue du jardin, elles n'étaient pas encore arrivées. Pendant quelques instants les fugitifs attendirent sur la place : attente anxieuse et non sans péril! On voyait encore sur le sol près du Pont-Tournant les traces de sang répandu quelques heures auparavant, et une foule aux intentions douteusescommençait à affluer autour des proscrits. Enfin les voitures parurent et s'arrêtèrent près de l'obélisque : c'étaient trois voitures à un cheval, bien insuffisantes, mais apportant avec elles le salut. Le Roi, la Reine, le duc de Montpensier, la duchesse de Nemours, les enfants, quelques gens de service s'entassèrent à la hâte dans ces misérables équipages. Puis le cortège, escorté par quelques gardes nationaux à cheval et par deux escadrons de cuirassiers, s'engagea à toute vitesse sur le quai de Passy, se dirigeant vers Saint-Cloud.
78 IIISTOinr: de la seconde RÉPCRLlQUh FniNÇAlSE.
ÏV
Louis-Philippe avait abdiqué. En abdiquant il avait réservé les droits du comte de Paris. Il reste A dire ce qu'il advint de cette tentative pour affermir sur le front du petit-fils la couronne tombée de la tète de l'aïeul.
On sait qu'après la mort trajjique du duc d'Orléans, un acte législatif avait attribué le droit de régence, non pas à la veuve du prince, mais au plus âgé de ses frères. Le Roi ayant abdiqué, c'était donc le duc de Nemours qui devait recueillir le pouvoir. Le roi Louis-Philippe était trop respectueux de la légalité pour changer, de son autorité propre, une décision du Parlement. Mais l'attitude de tous les assistants au moment de l'abdication, le langage de tous les membres de la famille royale, les disj)ositions unanimes des hommes d'Llat qui furent les témoins ou les conseillers de cette crise suprême, ne pouvaient laisser aucun doute. Soit qu'on craignît rimj)opularité du duc de Nemours, impopularité réelle, quoique imméritée; soit qu'on comptât sur les sympathies qui ne manqueraient pas d'accueillir une mère en deuil présentant son jeune fils à la nation, il fut implicitement convenu que la duchesse d'Orléans aurait les prérogatives et le fardeau de la régence. Le duc de Nemours li>i-mème s'était associe, avec une abnégation généreuse, à cette combinaison de la politique : «La régence est bien pour Hélène? n s'ctait-il contenté de dire avec une noble simplicité : et ime adhésion silencieuse lui avait répondu. Le prince, ne devant pas être h l'honneur, voulut du moins être au péril, et, avec une fidélité religieuse et chevaleresque, il se constitua le gardien de sa bello-sœnr et de ses neveux.
Pendant que le reste de la famille royale fuyait, tous deu.x étaient demeurés au cliâleau. Le duc de Nemours attentif à assurer le salut des siens, tantôt suivait de l'œil le cortège qui
s'éloijjnait à travers les arbres dépouillés des Tuileries, tantôt se portait vers la cour du Carrousel où les balles commençaient à siffler. Quant h la duchesse, on raconte que, laissée presque seule au milieu de cet eftondrement, elle se réfugia, avec ses deux fils, au pied du portrait du duc d'Orléans, comme si elle eût espéré que cet époux si cher, se ranimant tout à coup, lui inspirerait les résolutions propres à sauver sa race. Elle demeura ainsi quelque temps, à demi agenouillée devant cette image aimée, et se recueillant dans la contemplation de sa propre infortune. C'est à ce moment que JM. Dupin parvint jusqu'à elle et l'engagea à se rendre aussitôt à la Gliamnre des députés. La malheureuse princesse, qui, à cette heure, ne demandait qu'à être conseillée, accueillit l'avis avec docilité. Comme pour couper court à toute incertitude, le duc de Nemours lui fit dire presque en même temps de quitter en toute hâte les Tuileries et de se diriger vers le Pont-Tournant; car le château allait être envahi La duchesse partit donc, accompagnée de M. Dupin et suivie de quelques amis qui s'étaient groupés autour d'elle : elle rejoignit sous le pavillon de l'Horloge le duc de Nemours qui avait rassemblé plusieurs détachements; et l'on s'engageadans cette même alléequ'avait parcourue une demi-heure auparavant le Roi fugitif. Lorsqu'on fut arrivé à l'extrémité du jardin, on tint une sorte de conseil. MM. Havin et Biesta, qui étaient envoyés par Odilon Barrot, proposèrent de se rendre à l'Hôtel de ville. « Savezvous monter à cheval? demanda à la duchesse M. Biesta. — Oui » , répondit-elle, et, montrant les cavaliers de l'escorte, elle ajouta : « Qu'on démonte un de ces dragons, je monterai son cheval. " M. Dupin se récria vivement, insistant pour qu'on se rendit à la Chambre, et son avis l'emporta. On traversa la place de la Concorde : une foule considérable y stationnait, et des troupes nombreuses l'occupaient encore. Quelques acclamations s'élevèrent, soit que les soldats se rappelassent le duc d Orléans, soit que la vue d'une si grande infortune inclinât les cœurs à la pitié. La duchesse, reprenant courage, se dirige vers le palais législatif Quant au duc de Nemours, attentif, silencieux, conservant cette impassibilité
fiO lIISTOinF, DE r,A SECONDE P. ÉP i: Rl-I Q U E FRANÇAISE.
un peu hautaine qui était à la fois sa force et sa faiblesse, il n'ose compter sur le succès final : voulant se préparer à tout événement, il ordonne au {général Bedeau de former une avant-f^arde versSaint-Cloud par l'avenue de Xeuilly et le bois de Boulogne. Ces précautions prises, il rejoint sa belle-sœur, et tous deux franchissent en même temps le seuil du Palais- Bourbon.
Tandis que la duchesse d'Orléans allait demander à la Chambre la consécration de ses droits, les partisans de la République se disposaient, eux aussi, à pénétrer dans l'enceinte législative et à y proclamer leurs prétentions. Ces prétentions, à vrai dire, étaient bien nouvelles. Le 22 février, la Réforme considérait l'échec de l'émeute comme certain. Le 23, dans la soirée, après deux jours de lutte, l'élévation au pouvoir de M. Odilon Barrot résumait encore les vœux des plus exigeants. Le 24, au matin, l'abdication du Roi, bien que hardiment réclamée, n'entraînait pas, dans l'esprit du plus /•rand nombre, l'abolition de la royauté. C'est seulement vers onze heures que, l'inertie du pouvoir encourageant les masses, le mot de République avait été hasardé. Ce mot, une fois prononcé, avait volé de bouche en bouche. Vers midi, une foule nombreuse stationnait aux abords des bureaux du National. Réunis dans une des salles de la rédaction, quelques publicistes imaginent de former une liste de gouvernement provisoire. Cette liste, déjà ébauchée à tout hasard quelques jours auparavant chez M. Goudchaux, se compose de MM. Dupont de l'Eure, François Arago, Marie, Garnier- Pages, Ledru- Rollin, Odilon Barrot, Marrast. MM. Emmanuel Arago, Chaix, Peauger, Duméril, Sarrans s'offrent à la porter à la Chambre. Ils partent et arrivent au Palais-Bourbon presque en même temps que la duchesse d'Orléans, ils avaient plus de présomption que d'autorité, et leur meilleure chance de succès, c'était leur audace. Mais cette audace elle-même est favorisée par la fortune : car, à peine entrés dans le palais, ils apprennent que leur cause vient de recruter un auxiliaire précieux, je veux parler de Lamartine.
Lamartine, pendant les deax premiers jours de l'émeute,
n'avait paru ni dans les conseils de l'opposition, ni dans ceux du pouvoir. Cette abstention, dans une certaine mesure, se justifiait, car il occupait une place à part et en dehors des partis. Comme la plupart des lettrés de ce temps, il n'avait pas résisté aux séductions de la politique; et il semblait, au surplus, que les ressources de sa splendide nature pussent lui réserver tous les triomphes. Une fois entré dans la vie parlementaire, on l'avait vu passer des régions ministérielles dans celles de l'opposition, incapable, d'ailleurs, de s'astreindre à aucune discipline, flottant entre tous les groupes, s'élevant parfois au-dessus d'eux tous par sa merveilleuse éloquence, trop fier et trop mobile pour briguer les honneurs, mécontent cependant d'en être écarté. Attaqué souvent par la Réforme, dédaigné par le National, isolé du pouvoir, traité par tous comme un de ces poètes que Platon chassait de sa République, il supportait impatiemment cette indifférence, comme si Dieu ne lui eût pas donné la meilleure part. Il ignorait que cette indépendance vis-à-vis de tous les partis serait un jour le secret de sa puissance.
Telles étaient ses dispositions lorsque le 24 février au matin, il apprit que l'insurrection grandissait d'heure en heure, et deviendrait bientôt triomphante. Soit pressentiment de destinées nouvelles, soit désir de partager les périls éventuels de ses collègues, il prit vers onze heures le chemin du Palais- Bourbon.
A son entrée dans le palais, quelques républicains, entre autres M. Marrast et M. Bastide, l'avaient entouré. Avec une rare justesse de coup d'œil, ils avaient deviné que ce personnage, laissé de côté par la cour comme par l'opposition, se donnerait facilement à quiconque l'éblouirait par la perspective d'un grand rôle. Ils l'avaient entraîné dans un des bureaux de la Chambre, et là, lui montrant d'un côté la Régence, de l'autre la République, ils lui avaient remis le soin de décider entre l'une et l'autre. « Tous nos vœux, avaient-ils dit, nous «portent vers la République: mais si vous pensez qu'accepter «la Régence soit nécessaire, nous nous rallierons à elle, tt ajournant ainsi nos espérances. » Lamartine avait réfléchi 1. 6
quelques instants; puis, comme si la lumière se fût faite en lui : « Je ne veux pas conspirer, avait-il répondu, je ne veux «renverser aucun pouvoir; mais, dès qu il est établi qu'une «révolution doit s'accomplir, j'aime mieux la République « avec ses dangers, mais avec ses forces, que la Régence avec « ses périls non moins grands et avec ses divisions en plus. » Charmés de cette grande conquête et un peu surpris qu'elle eût été si facile, les délégués du parti républicain avaient comblé Lamartine de soins et d'éloges : il avait été convenu que, s'il était nécessaire, il parlerait contre la Régence, et, sans rien préciser de plus, on s était séparé.
C'est ainsi que la République et la Régence allaient se trouver face à face dans l'enceinte du Palais législatif; l'une comptant sur l'elfarcment des amis de la royauté, sur l'éloquence entraînante de Lamartine, surtout sur un tumulte populaire; l'autre confiante dans les sympathies qu'inspire à tous les cœurs généreux le spectacle de la faiblesse ^et du malheur.
Depuis longtemps, la plupart des députés étaient réunis au Palais-Bourbon, attendant anxieusement les nouvelles; ils avaient vu passer M. Barrot se rendant au ministère de l'intérieur; ils avaient entendu dans le lointain le bruit de la fusillade qui se rapprochait de plus en plus des Tuileries : ils avaient appris, par les familiers du château, l'abdication du Roi. Un peu plus tard, M. Thiers était survenu : à tous ceux qui se pressaient autour de lui pour l'interroger, il s'était borné à répondre par ces mots sinistres : « La marée monte ! la marée monte ! ^ et il avait disparu. A une heure, le président de la Chambre s'était décidé à ouvrir la séance qui n'était annoncée que pour trois heures. Le banc des ministres était vide, les députés éperdus et consternés. Gomme il arrive dans les périls extrêmes, on avait demandé que l'Assemblée se déclarât en permanence.
La séance durait depuis une demi-heure, lorsqu'un officier, montant au bureau du président, lui annonce l'arrivée de la duchesse d'Orléans. Au même instant, la duchesse en habit de deuil, tenant dune main le comlo de Paris, de l'autre le duc
de Chartres, entre dans l'enceinte législative. Le duc de Nemours raccompagne : quelques officiers et gardes nationaux lui servent d'escorte. A cette vue, l'Assemblée s'émeut, et, tandis que la princesse et ses enfants prennent place dans l'hémicycle, des acclamations nombreuses retentissent : Vive la duchesse d' Orléans I Vive le comte de Paris! Vive le Roi ! Vive la régente! Malheureusement, des gens étrangers à la Chambre se pressent déjà dans les couloirs, et leur présence dit assez que la voix des factieux saura, s'il est nécessaire, étouffer la voix du Parlement.
M. Dupin prend la parole : « Messieurs, dit-il, vous con- « naissez la situation de la capitale et les manifestations qui u ont eu lieu. Elles ont eu pour résultat l'abdication de « S. M. Louis-Philippe, qui a déclaré en même temps qu'il « déposait le pouvoir et qu'il le laissait à la libre transmission « sur la tète du comte de Paris avec la régence de la duchesse « d'Orléans, » [Vives acclamations, cris nombreux : Vive le Roi ! Vive le comte de Paris! Vive la régente!)
« Messieurs, reprend l'orateur, vos acclamations, si pré- « cieuses pour le nouveau roi et pour madame la régente, ne .( sont pas les seules qui l'aient saluée : elle a traversé les Tui- « leries et la place de la Concorde, escortée par le peuple, par «la garde nationale {Bravo! bravo!) ^ exprimant le vœu qui « est au fond de son cœur, celui de n'administrer qu'avec le « sentiment profond de l'intérêt public, de la grandeur et de - la prospérité de la France. » [Nouveaux bravos.)
M. Dupin veut qu'il soit pour ainsi dire pris acte des applaudissements de la Chambre :
<i En attendant que l'acte d'abdication nous soit transmis, « je demande que la Chambre fasse inscrire au procès-verbal ' les acclamations qui ont accompagné et salué dans cette « enceinte le comte de Paris comme roi de France, et la « duchesse d'Orléans comme régente sous la garantie du vœu " national. »
La cause de la régence semblait presque gagnée. Cependant des bancs de la gauche et de rcxtrcme droite, ainsi que de la part des spectateurs qui sont entrés dans les couloirs, quelques
réclamations s'élèvent. M. de Lamartine saisit ce moment pour faire une motion peu digne de son habituelle générosité : « Je « demande, dit-il, que la séance soit suspendue, par le double « motif du respect que nous inspirent, d'un côté, la représen- « tation nationale, et de l'autre, la présence de l'auguste prin- « cesse qui est ici devant nous. » A quel sentiment obéissait M. de Lamartine? Voulait-il que la délibération fût plus libre? Ne cherchait-il pas plutôt à éloigner un spectacle propre h exciter la pitié? Le président, par une singulière inadvertance, semble s associer à cette motion captieuse. Mais le général Oudinot, qui venait du ministère de l'intérieur, où il s'était efforcé de réunir la dixième légion, le général Oudinot discerne le piège et prend aussitôt la parole : « La princesse, dit-il, a a traversé les Tuileries et la place de la Concorde, seule, à u pied, avec ses enfants, aux acclamations publiques. Si elle « désire se retirer, que les portes lui soient ouvertes, que nos «respects Tentourent... Si elle demande à rester dans cette « enceinte, qu'elle reste, et elle aura raison, car elle sera pro- « tégée par notre dévouement. « Pendant ce temps, la duchesse d'Orléans avait gravi les degrés de la salle comme pour se retirer; mais arrivée aux derniers bancs du centre gauche, elle s'arrête et y prend place. L'Assemblée lui prodigue ses acclamations, acclamations qu'on pourrait croire décisives si, d'instant en instant, le nombre des gardes nationaux et des individus étrangers à la Chambre ne s'accroissait.
M. Marie monte à la tribune : le premier, il propose l'institution d'un gouvernement provisoire; son principal argument, c'est que, le Parlementayantconfié autrefois au duc de Nemours le titre éventuel de régent, cette volonté ne peut être aujourd'hui méconnue. Singulier scrupule de légalité en une heure où toutes les lois politiques viennent d'être brisées ! La Chambre reste muette; mais, symptôme significatif, les tribunes applaudissent. M. Crémieux, qui, une heure auparavant, accompagnait le Roi dans sa fuite dévelo|)pc le même thème, y mêlant d'ailleurs quelques paroles de sympathie pour de si touchants malheurs.
Cependant, tandis que M. Marie occupait la tribune,
M. Odilon Barrot était entré clans l'enceinte, et tous les regards aussitôt s'étaient tournés vers lui. Le chef de la gauche dynastique avait vu, depuis quelques heures, s'évanouir cruellement ses rêves de popularité et de pouvoir. A la suite de la tentative de conciliation dont nous avons raconté l'insuccès, il était rentré chez hii, puis s'était dirigé vers le ministère de l'intérieur. Là, sans nouvelles, sans communications avec le château, entouré d'une foule d'importuns, ministre in extremis de la monarchie, il s'était consumé dans une attente pleine d'anxiété. Néanmoins, avec cet optimisme qui peint bien sa confiante nature, il n'avait pas négligé d'envoyer aux départements une dépêche annonçant que l'ordre allait être rétabli. Vers midi et demi, dévoré d'inquiétude, il avait quitté le ministère par une porte dérobée, moins en ministre qu'en fugitif, et s'était rendu aux Tuileries. Comme il approchait, un colonel do cavalerie lui annonce 1 abdication et la retraite du Roi; il s efforce, mais en vain, de voir la duchesse d'Orléans : il retourne au ministère de l'intérieur : là, il apprend que la princesse est à l'Assemblée ; au moment où il y arrive lui-même, il est circonvenu par quelques républicains, M. E. Arago, ^L Bastide, M. Clément Thomas, qui essayent de le gagner : il se dérobe aussitôt à leurs instances : autant son esprit était imprévoyant, autant son cœur était incapable de trahison. C'est avec un loyal courage qu'entré à la Chambre et appuyé par tous les députés fidèles, il monte à la tribune pour y défendre les droits de la veuve et de l'enfant.
« Jamais, dit-il, nous n'avons eu plus besoin de sang-froid « et de prudence. {C'est vrai!) Puissions-nous être tous unis « dans un même sentiment, celui de sauver notre pays d'une « guerre civile! {Très bien!) Les nations ne meurent pas, mais « elles peuvent s'affaiblir dans des dissensions intestines, et «jamais la France n'a eu plus besoin de toute sa grandeur et « de toute sa force.
« Notre devoir est tout tracé. Il a heureusement cette sini- « plicité qui saisit toute une nation. Il s'adresse à ce qu'il y a « de plus généreux et de plus intime : à son courage et à son u honneur.
« La couronne de Juillet repose sur la léte d'un enfant et « d'une femme. »
A ces éloquentes et viriles paroles, les centres répondirent par des acclamations. La duchesse d'Orléans se lève, ainsi que le comte de Paris, et salue l'Assemblée : puis elle se lève de nouveau comme pour parler. Quelques mots échappés de ses lèvres auraient peut-être achevé d'entraîner la Chambre : « Laissez parler madame la duchesse! » crient quelques voix bien inspirées. « Continuez » , répond-on sur d'autres bancs. M. Barrot poursuit : mais sa pensée, en se développant, perd sa précision. L'impression s'affaiblit; on sent que le moment favorable est passé ; et, lorsque le ministre descend de la tribune, le trouble et l'abattement commencent à ga[;ncr les amis de la lé^jence.
Leurs adversaires profitent de cette hésitation. Soit rancune, soit espoir d'un retour de faveur, quelques léjyitimistes dissimulaient mal leur joie. M. de La Rochejaquelcin, qui, pendant le discours de M. Barrot, avait à plusieurs reprises témoigné son impatience, se fait l'interprète de leurs colères mal assoupies.
« Messieurs, il appartient peut-être bien à ceux qui, dans le « passé, ont toujours servi les rois, de parler maintenant du « peuple... Aujourd'hui vous n'êtes plus rien ici, vous n'êtes « plus rien!... La Chambre des députés n'existe plus comme « Chambre. Je dis qu'il faut convoquer la nation, et alors... »
Au moment où M. de La Rochejaquelein prononçait ces âpres paroles, une foule d'étudiants, d'ouvriers, de gardes nationaux, fit irruption dans la salle des séances. La plupart sont armés; quelques-uns portent des drapeaux. A cette invasion soudaine, une agitation extraordinaire se produit dans l'Assemblée : les députés qui siègent sur les bancs des centres refluent vers les banquettes supérieures. Du sein de la multitude partent des cris : La déchéance ! la déchéance!
Le parti républicain comptait sur un tumulte populaire pour peser sur les décision? de la Chambre, et, au besoin, s'y substituer. Une première bande venait de pénétrer dans l'enceinte législative, et cette première bande devait être suivie
d'autres plus redoutables. Voici d'où venaient ces bandes et comment elles avaient pu arriver jusqu'au Palais-Bourbon :
Après l'abdication du Roi, les troupes s'étaient repliées dans la cour du Carrousel; puis, comme on allait de concession en concession, elles avaient évacué les Tuileries. La garde nationale avait pris possession des postes, mais, suivant sa coutume en ces jours néfastes, elle n'en avait pris possession que pour les livrer aux factieux. Tout d'abord, le château n'avait été envahi que par quelques groupes isolés, gens curieux plutôt qu'hostiles, et tellement ébahis d'entrer sans résistance, que la surprise les paralysait. Bientôt d'autres rassemblements étaient survenus, plus nombreux et plus redoutables. C'étaient les insurgés qui venaient de lutter, sur la place du Palais-Royal, contre le poste du Château-d'Eau. Désespérant de réduire les braves soldats du 14* de ligne, la multitude, devenue féroce, avait mis le feu au corps de garde, et ainsi avait pris fin cette défense héroïque. Surexcités par le combat, les émeutiers victorieux s'étaient précipités vers le château, poussés non par la curiosité, mais par l'appât de la dévastation. Cependant, au milieu même du pillage, quelques-uns avaient rappelé que la royauté, bannie des Tuileries, pouvait se relever à la Chambre. Alors s'étaient formées les colonnes qui s'étaient dirigées vers le Palais-Bourbon. Comment avaient-elles pu franchir le pont et parvenir jusque-là? Ce n'était pas à coup sûr que les forces disponibles fissent défaut : la place de la Concorde et les Champs-Elysées étaient encore remplis de soldats ; là stationnaient les troupes que le général Bedeau avait ramenées le matin du boulevard. Mais aucun ordre n'avait été donné, aucune entente ne s'était établie entre les chefs : cette journée fut bien celle de l'universel effarement!
C'est ainsi qu'à l'instant même où, par une singulière coïncidence, M. de La Rochejaquelein faisait appel à la nation, la nation armée faisait irruption dans l'enceinte législative. De minute en minute, la confusion s'accroît. Déjà la tribune semble appartenir à tout le monde. Un orateur étranger à la Chambre, M. Chevalier, demande que la duchesse d'Orléans et le comte de Paris se rendent sur les boulevards, au milieu du
88 MISTOIRK n K LA SECONDK P. Kl' C IU,I (^) U K FRANÇAISE.
peuple et de la garde nationale. Cette étrange motion est interrompue parles cris de la foule : Vive la Réjmblicjne! Un ancien officier du temps de l'Empire, commandant de l'Hôtel de ville en 1830, M. Dumoulin, pose sur le marbre de la tribune la hampe d'un drapeau tricolore : « Le peuple, dit-il, a reconquis sa liberté, le trône vient d'être brisé aux Tuileries et jeté pnr la fenêtre. » Beaucoup de députés quittent la salle. On entend dans la foule les cris : Plus de Bourbons! A bas les traîtres! Un gouvernetnent provisoire immédiatement !
Cependant, au milieu de l'agitation générale, M. Ledru- Rollin essaye de se faire entendre. Son nom, connu des insurgés, produit un apaisement momentané. Il parle longuement, si longuement qu'on a cru qu'il avait voulu donner à d'autres bandes le temps d'arriver. Il conclut enfin en demandant un gouvernement provisoire, nonmié non par la Chambre, mais par le peuple.
Lamartine parait à son tour à la tribune. Les factieux 1 applaudissent comme pour l'entraîner sans retour. Pourtant, à sa vue, les députés fidèles qui ne connaissent point ses récentes promesses ne dissimulentpoint leur espoir. La puissance entraînante de son éloquence, la suprême élégance de sa personne, le courant sympathique qu'il sait si bien établir entre ses auditeurs et lui, le prestige de son génie, prestige d'autant plus grand qu'aucune lutte de parti ne l'a encore affaibli, tout lui assure, en cette heure solennelle, un empire souverain. On se rappelle son discours de 1842 en faveur de la régence maternelle : on ne doute pas que son âme poétique et généreuse n'ait été touchée du spectacle de cette mère suppliante et de ces jeunes enfants : on se persuade aisément qu'il lui plaira de relever cette cause déjà vaincue et d'acquérir ainsi une sorte de gloire chevaleresque au niveau de son âme magnanime. Le début de l'orateur nedémentit point cette attente des amis de la royauté.
" Messieurs, je partage aussi profondément que qui que ce « soit parmi vous le double sentiment quia agité tout à l'heure «' cette enceinte en voyant un des spectacles les plus touchants « que puissent présenter les annales humaines, celui d'une
« princesse auguste se défendant avec son fils innocent, et i( venant se jeter du milieu d'un palais désert au milieu de la « représentation du peuple. »
Cette phrase, dont l'éloquence mélodieuse semblait appeler l'apaisement, parut à plusieurs le prolojjiie d'un sublime appel à la pitié. L'illusion fut courte. Après avoir hésité un instant, comme si la noblesse de son cœur eût lutté contre ses engagements, Lamartine continue en ces termes :
« Si je partage cette émotion qu'inspire ce spectacle atten- « drissant des plus grandes catastrophes humaines, je n'ai pas " partagé moins vivement le respect pour le peuple glorieux " qui combat depuis trois jours pour redresser un gouverne- 4 ment perfide et pour rétablir sur une base désormais iné- < branlable l'empire de l'ordre et l'empire de la liberté. [Apu plaudissements.) Il importe au peuple, à toutes les classes de » la population, à tous ceux qui ont versé quelques gouttes de 'i leur sang dans cette lutte, de cimenter un gouvernement '(libre, populaire, inébranlable enfin {applaudissements)... un " gouvernement qui suspende ce malentendu terrible qui existe « depuis quelques années entre les différentes classes de ci- « toyens, et qui, en nous empêchant de nous reconnaître pour u un seul peuple , nous empêche de nous aimer et de nous « embrasser. [Très bien! très bien!)
« Je demande donc que l'on constitue à l'instant, du droit « de la paix publique, du droit du sang qui coule, du droit du « peuple qui peut être affamé du glorieux travail qu'il accomu plit depuis trois jours, je demande que l'on constitue un « gouvernement provisoire. » [Bravo! C'est cela ! c'est cela !)
Déjà, comme si ce signal eût été attendu, plusieurs des assistants présentent une liste à M. de Lamartine.
M. de Lamartine reprend : « Le gouvernement provisoire « aura pour mission premièrement d'établir la paix publique, u secondement de préparer à l'instant les mesures nécessaires « pour convoquer le pays tout entier, oui, tout ce qui porte « dans son titre d'homme les droits de citoyen. »
Les applaudissements éclatent dans les tribunes et se prolongent dans les couloirs. Les factieux triomphent; les amis de la
Réjjence sentent que tout est perdu. Comme pour rendre ce triomphe plus irrévocable, voici qu une nouvelle bande arrive du dehors.
« Les pouvoirs qui se sont succédé depuis cinquante ans... » continue Lamartine.
Or, au moment même où il commence cette phrase, des coups violents retentissent à la porte d'une des tribunes publiques. Les portes ayant cédé sous les coups de crosse de fusil, des hommes en blouse, mêlés de gardes nationaux, entrent en criant : A bas ta Chambre! Plus de députés ! \ ce flot succèdent d'autres flots. Ce sont des émeutiers qui viennent des Tuileries et qui, poussés comme par un mot d'ordre, se sont dirigés vers la Chambre pour y hâter le dénouement. Le tumulte devient de plus en plus intense. Un des envahisseurs pousse le canon de son fusil dans la direction du bureau. Les cris : « Ne tirez pas! ne tirez pas ! c'est Lamartine qui parle» , retentissent avec force. Sur les instances de ses camarades, l'homme relève enfin son arme. Le président réclame vainement le silence. Enfin, ne pouvant dominer le bruit, impuissant à arrêter cette scèna honteuse, il déclare la séance levée. Les députés qui étaient restés jusque-là dans la salle s'échappent par toutes les issues. La duchesse d'Orléans, ses enfants, le duc de Nemours sont entraînés hors de l'enceinte.
Dès ce moment, les insurgés sont maîtres de la salle. Gardes nationaux, ouvriers armés de sabres ou de fusils, factieux de tout rang et de toute profession se mêlent et se confondent, debout dans les tribunes ou assis sur les bancs des représentants. Ce qui suivit fut moitié bouffonnerie, moitié drame. Cette poignée d'envahisseurs imagine de se transformer en pouvoir constituant. Ce gouvernement provisoire que MM. Marie, Crémieux, Lamartine ont demandé, c'est ce groupe de peuple qui va le nommer, comme si, en entrant dans le palais de l'Assemblée, il avait acquis un mandat. Nommons un gouvernement provisoire ! s' écne-t-on de toutes parts. Les députés républicains qui, presque seuls parmi les représentants, étaient restés dans la salle, se prêtent de bonne grâce à la comédie qui se joue à leur bénéfice. Ils font en toute hâte monter au fauteuil Dupont
de l'Eure, un faible vieillard dont la réputation d'intégrité couvrira cette étrange proclamation. Des listes sont écrites : le travail préparatoire avait déjà été fait, on s'en souvient, dans les bureaux du National. Ces listes sont passées à Lamartine, qui, sachant que le peuple a besoin d'être conduit, déchire les unes, élague les autres. Surtout il supprime avec une rare prestesse le nom de Louis Blanc qu'il devait, au surplus, retrouver ailleurs. Après deux proclamations successives, les noms de Lamartine, Arago, Ledru-Rollin, Dupont de l'Eure, Marie sont acceptés. Ils ne le sont pas toutefois sans tumulte. Les uns réclament la destitution de tous les députés absents ; les autres demandent que les membres nommés crient : Vive la République! A l'Hôtel de ville, Lamartine en tête ! s'écrie l'acteur Bocage. Docile à la voix de l'acteur Bocage, Lamartine, entraînant à sa suite Dupont de l'Eure et escorté de quelques gardes nationaux, se dirige vers l'Hôtel de ville. Ledru-Rollin reste dans la salle. Pris d'un scrupule tardif, il remonte à la tribune. Sous prétexte qu'un gouvernement, même provisoire, ne peut se nommer à U légère, il lit une seconde fois la liste du nouveau gouvernement et y ajoute sans façon les noms de MM. Garnier- Pagès et Grémieux. Ces noms sont acclamés comme les autres. Cela fait, il sort et rejoint ses collègues. Ainsi furent portés au pouvoir ces mêmes hommes qui, une heure auparavant, contestaient, par scrupule de légalité, la régence de la duchesse d'Orléans. Après le départ des nouveaux gouvernants, la tribune retentit encore de quelques motions insensées; le portrait de Louis-Philippe, qui était placé sur le bureau du président, est percé de balles : toutefois, contre cet acte de vandalisme, des protestations énergiques se font entendre. Peu à peu le torrent s'écoule, et à cinq heures le Palais-Bourbon était redevenu désert.
LIYRE TROISIÈME
tE GOUVERNEMENT PROVISOIRE
Sommaire : I. — Du Palais-Bourbon à l'Hôtel de ville : acclamations et murmures; les membres du Gouvernement, fendant avec peine la foule, parviennent à s'introduire dans le Palais; leurs premières délibérations; constitution du ministère, nomination aux grandes charges publiques; rédaction d'une proclamation. Tumulte populaire à la salle Saint-Jean, apaisé par Lamartine. Arrivée de Louis Blanc, Marrast, Flocon, élus, ainsi qu'Albert, membres du Gouvernement provisoire, dans un conciliabule tenu aux bureaux de la Réforme; discussion orageuse; intervention de M. Garnier-Pagès : conciliation. Les nouveaux membres du Gouvernement; Dupont de l'Eure, Arago, Marie, Crémieux, Garnier-Pagès, Marrast, représentent la Bépublique bourgeoise; Ledru-Rollin et Flocon, la Bépublique jacobine; Louis Blanc et Albert, la République sociale : Lamartine sert de trait d'union entre eux tous.
IL — Impuissance du parti monarchique; le Roi à Dreux; il cherche à gagner l'Angleterre; fuite de la duchesse d'Orléans. Découragement et désorganisation de l'armée. — Le Gouvernement provisoire est menacé par ses propres complices : nuit du 24 au 25 février : aspect de Paris le 25 février; barricades; groupes tumultueux; dévastations aux environs de la capitale; attitude ambiguë du préfet de police. — Le Gouvernement hésite entre la résistance et les concessions : création de la garde mobile : proclamation à l'armée; le droit au travail reconnu. — Dans l'après-midi les rassemblements populaires se portent vers l'Hôtel de ville : le drapeau rouge apparaît : courageuse éloquence de M. de Lanjartine; les manifestants se retirent; les amis de l'ordre reprennent courage; décret abolissant la peine de mort en matière politique. — A de sages mesures succèdent des mesures funestes; création des Ateliers nationaux (26 février); influence grandissante de M. Louis Blanc; organisation de la Commission des travailleurs (28 février).
îJI. — Le Gouvernement provisoire, malgré ses fautes, ne rencontre à ses débuts aucune opposition. — Adhésion de» chefs militaires et des fonctionnaires civils; noble attitude du duc d'Aumale et du prince de Joinville. — Le parti religieux; ses déclarations. — Le parti légitimiste. — Les amis de la royauté de Juillet. — Dans les masses, bonne volonté générale. — A l'extérieur, paix presque assurée; circulaire et manifeste de M. de Lamartine. — Etrange aspect de la capitale; clubs, journaux, affiches, députations envoyées à l'Hôtel de ville; manifestations de toute sorte. — Généreuses illusions des premiers jours.
Oi HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUnLIQUi; FRANÇAISE.
IV. — Cette trêve des parti dure peu. — Les Républicains de la veille craijnpnt les élections plutôt qu'ils ne les souhaitent; ils sonfjent à les ajourner, ou nu moins à les inlluencer : ils trouvent dans M. Ledru-liollin un organe de leurs vœux. — Circulaire de M. Ledru-Rollin aux commissaires (12 mars; ; étranp,ct6 de cette circulaire : son effet sur l'opinion. — Forces du parti radical. Préfecture de police: rôle de Caussidière; le Gouvernement, ne pouvant le destituer, se résigne à le subir; Commission des travailleurs : premières déceptions de M. Louis Blanc; ne pouvant réaliser son programme, il tourne vers la politique l'activité des ouvriers; clubs; Barbes, Blanqui, Vilain, Raspail, Caljet; le JJulletin de la Hépublic/ue : ses attaches officielles; article en faveur de l'ajournement des élections. — La majorité du Gouvernement provisoire ne cède pns à ce courant; influence de Lamartine : ses déclarations. — Deux partis en présence; indices d'une prochaine manifestation.
V. — Arrêté du ministre de l'intérieur licenciant les compagnies d'élite de la garde nationale; mécontentement de ces compagnies; elles organisent une démonstration; cris hostiles à Ledru-Rollin (16 mars). — Cette démonstration devient le prétexte d'une manifestation contraire; nuit du 16 au 17 mars: agitation dans les clubs, à la préfecture de police, parmi les délégués du Luxembourg; inquiétudes de Lamartine et de ses collègues. — Le 17 mars, immense rassemblement sur la place de la Concorde; on se dirige vers l'Ilôtcl de ville : arrivée sur la place : moment d'anxiété; délégués introduits. — Lecture d'une pétition demandant l'éioignement des troupes et l'ajournement des élections; influence modératrice de Cabet; irritation des partisans de Blanijui ; allocutions de Louis Blauc, de Ledru-RoIIin, de Lamartine. — Les membres du Gouvernement se montrent au peuple; discours de Louis Blanc; la manifestation se disperse. — Satisfaction affectée de Lamartine et de ses amis; ces témoignages de satisfaction ne trompent personne ; inquiétudes des hommes d'ordre.
VL — État général du pays ; causes d'embarras de toute sorte. — Finances. — Pendant les dernières années du régime de Juillet, l'avenir avait été engagé dans la prévision d'une longue paix; contre-coup terrible de la révolution de Février; M. Goudchaux est nommé ministre des finances; son découragement; Garnier-Pagès lui succède. — Encaisse du Trésor : toutes les sources de revenus •ont taries, charges énormes; le crédit privé n'est pas moins atteint que celui de l'État; baisse des valeurs de Bourse; fermeture des usines; détresse du commerce; panique parmi les propriétaires et les rentiers. — Le Gouvernement essaye d'abord de voiler le péril; naïveté ou impudence de ses affirmations. — Les donneurs de conseils affluent. — Mesures prises par le Gouvernement; création de Comptoirs d'escompte et des Marjasins (jénéraux ; décrets relatifs aux dépôts des caisses d'épargne et aux bons du Trésor; cours forcé de» billets de la Banque de France. — Impôt des 45 centimes.
VII. — l'tat qénéral du pays (suite). — A la détresse financière se joignent les iniiuii'tudes causées par l'état de la capitale. — Manifestations quotidiennes; plantations des arbres de la liberté; menaces contre les propriétaires; irritation des ouvrier»; démonstrations contre les bureaux de certains journaux ^^29 mars' ; affiches excitant aux trouble»; sédition aux Invalides.
VIII. — lîtat fjénéral du pays (suite). — Le» départements ne sont pa» moins Hgités que la capitale. — Attaque» contre les personne» et le» propriété». -^ Insuffis-ince de» commissaires nommés par Ledru-BoIIin ; véritable anarchie administrative. — Limoges : Société populaire ; ses prétentions; on craint que le» élections ne soient le signal de troubles saD<;lants. — Rouen : irritation de»
ouvriers; mécontentement des patrons; les ateliers nationaux fournissent un personnel pour les manifestations; les armes manquent; les ouvriers s'adressent au ministre de l'intérieur pour avoir des fusils ; lettre de Ledru-Rollin. — Lyon : émotion produite dans cette ville par la révolution de Février : dévastations, incendies, destructions de machines. — Arrivée de M. Emmanuel Arapo; il se
flatte de calmer le peuple par ses concessions; étranges décrets. Anarchie :
pillage de convois d'armes; enlèvements de munitions dans les forts; tentatives d'embauchage dans la garnison; le sous-officier Gigoux; la foule «e porte au pénitencier militaire; le fort Lamothe; domination des Voraces.
IX. — État (jénéral du pays (suite). — Menées des réfugiés étrangers. — Députations envoyées à l'Hôtel de ville; Belges; Flongrois; Irlandais; Italiens; Polonais; langage pacifique de Lamartine. — Sur ces entrefaites, révolution à Milan; à Venise; insurrections à Vienne, à Berlin, à Munich. — Ces événements inattendus exaltent encore les espérances des réfu.iiés. Des bandes
de Savoisiens pénètrent dans Ghambéry; un corps de démocrates allemands franchit le Rhin; misérable échec de ces tentatives. — Les réfugiés belles songent à envahir leur pays et à en changer la Constitution; leurs conciliabules; complicité de Caussidière et de Ledru-RoIlin. Départ de l'expédition en deux colonnes; désarmement de la première colonne à Quiévrain ; la seconde colonne cantonnée à Seclin; étrange attitude de Delescluze; invasion du territoire belge; combat de Bisquons-Tout.
X. — La désorganisation générale favorise les desseins du parti démagopique; la manifestation du 17 mars ayant échoué, on songe à en préparer une nouvellele parti du désordre; clubs; commission du Luxembourg; Caussidière et Sobrier.
— Le Gouvernement provisoire se dispose à la résistance; mesures prises par Lamartine, Armand Marrast, Marie; incertitude sur les dispositions de Ledru- Rollin. — Prétexte de la manifestation; le peuple est convoqué pour le 16 avril au Champ de Mars, afin de se rendre, de là, à l'Hôtel de ville. — Conseil de Gouvernement; Louis Blanc annonce la manifestation; Bulletin de la République. — Nuit du 15 au 16 avril; résolutions concertées par Lamartine et ses collègues; derniers préparatifs des manifestants; Ledru-Rollin se rallie au parti de l'ordre et se rend chez Lamartine. — Réunion au Champ de Mars ; aspect des rassemblements. — Ordre de battre le rappel donné par Lamartine et par Ledru-Rollin. — Le général Changarnier à l'Hôtel de ville: ses dispositions militaires. — Moment d'attente anxieuse. — Arrivée de la garde nationale qui cerne et coupe la manifestation. — Colère de Louis Blanc et de ses amis; irritation entre les communistes. — Après la manifestation du 16 avril, singulière attitude de Lamartine et de ses collègues; gages donnés à la démagogie.
— Fête de la Fraternité (20 avril). — On touche à l'époque des élections.
Pendant que leî? derniers cris des ëmeutiers se perdaient sous les voûtes du Palais-Bourbon, Lamartine, fort de son investiture et la jugeant sans doute suffisante, se dirigeait vers
l'Hôtel de ville. En cela, il obéissait à ses propres inspirations non moins qu'aux conseils de ses amis. Ne pas prendre aussitôt possession de ce poste, c'était s'exposer à y être devancé par quelque faction rivale. C'est, d'ailleurs, une tradition constante dans nos insurrections parisiennes que tous les pouvoirs, issus d'un tumulte populaire, doivent s'or^^aniser à iHôtel de ville ou, du moins, s'y faire promptement consacrer. Historien de notre révolution, Lamartine ignorait moins que personne cette coutume. Dupont de l'Eure l'avait accompajjnë. Ledru- Rollin et Crémieux ne tardent pas à le rejoindre. Autour d'eux se groupent quelques gardes nationaux, quelques élèves des écoles, quelques chefs de bandes. Le rassemblement accru par des hommes du peuple, des femmes, des enfants, forme une masse de cinq à six cents personnes, mais la plupart sans armes et incapables de résistance. Cependant, sur l'autre rive du fleuve, on apercevait de nombreuses troupes d'infanterie et de cavalerie, distribuées sur la place de la Concorde ou dans les Champs-Elysées : force encore imposante et qui eût paru singulièrement redoutable si la retraite du Roi, l'échec de la régence, l'incertitude des événements, l'absence d'ordre précis, la fatigue énervante de trois jours de lutte n'avaient été autant de garanties contre tout retour offensif.
Le cortège se mit en marche en suivant la route des quais. Lamartine s'avance seul, à pied, en tête du rassemblement, grave, mais confiant, et composant son attitude pour le rôle que la destinée lui prépare ; ses collègues le suivent. Dupont de l'Eure, que son grand âge rend impropre aux fatigues, monte dans un cabriolet de place. A mesure qu'on avance vers l'intérieur de la ville, la masse de curieux s'accroît. Des ouvriers et des enfants, se détachant de la colonne, se répandent dans les groupes et y annoncent le nouveau gouvernement. Quelques acclamations retentissent. On franchit la Seine sur le pont Neuf et l'on s'engage sur le quai de la Mégisserie. Là, la foule, jusqu'ici indifférente ou favorable, pousse quelques cris hostiles; de plus en plus houleuse, elle bat de ses flots pressés les flancs du chétif cortège. Partout apparaissent les traces de la guerre civile ; çà et là, sur le sol, des tronçons d'armes brisées
LE GOUVERNEJIENT PROVISOIRE. 97
OU de longues traînées de sang • des brancards transportant aux tiôpitaux les victimes de la journée ; des barricades s'élevant de distance en distance. Dupont de l'Eure met pied à terre. Les membres du gouvernement franchissent avec peine les pavés amoncelés. A la vue de cette multitude pleine des ardeurs de la lutte, ils commencent à douter de leur tentative. Leur découragement s'accroît lorsque, arrivés à l'extrémité du quai, ils débouchent sur la place de l'Hôtel de ville.
Citadelle établie au cœur même de la cité, l'Hôtel de ville avait été, dès le matin, cerné par les insurgés. A midi, la révolution y était maîtresse. Dèscemoment, les émeutiers n'avaient cessé d'y affluer, soit pour y chercher des nouvelles, soit pour s'y préparer à de nouveaux combats. Vers une heure, Garnier- Pagés y était arrivé, envoyé par M. Odilon Barrot. A la vue de cette insurrection triomphante, il avait oublié qu'il était le délégué d'un ministre du Roi : il s'était laissé acclamer comme maire de Paris ; il avait harangué le peuple, et à ses paroles avait répondu le cri : « Vive la République ! » Les groupes non seulement couvraient la place et débordaient dans les rues adjacentes, mais encore pénétraient sous les portiques et envahissaient les salles de l'édifice. Par intervalles, des coups de feu retentissaient dans le lointain ; le tocsin sonnait encore dans les tours de la cathédrale. Les mains étaient noires de poudre, les vêtements déchirés, les visages enflammés par la lutte. Des clameurs confuses s'élevaient, au milieu desquelles on distinguait des cris de vengeance. Déjà dans l'une des salles de l'Hôtel de ville, un sieur Fanjat avait osé demander la condamnation à mort de Louis-Philippe, et cette motion, bien que rejetée par l'indignation générale, révélait assez l'exaltation de certains esprits (1). Tel était le spectacle qui s'offrit aux membres du gouvernement lorsque, entourés de leur petite escorte, ils essayèrent de pénétrer sur la place.
Quelles que fussent leurs appréhensions, il était trop tard pour reculer. Ils s'efforcent donc de percer cette foule compacte et d'arriver jusqu'au palais. « Place au gouvernement
(1) GARMEn-PAGÈs, Histoire de la révolution de 1848, t. II, p. 173.
98 mSTOlRK PK LA SECONDE REPUBLIQUE FRANÇAISE.
provisoire 1 » s'écrient quelques hommes de bonne volonté. Ce cri est rarement entendu. Les émeutiers craignent que ce gouvernement, formé à la Chambre, ne leur ravisse, comme en 1830, le fruit de leur victoire. Pourtant, le nom de Dupont de l'Eure, vétéran de la démocratie, commande le respect, celui de Lamartine éveille la curiosité. Quelques groupes s'entr'ouvrent pour leur livrer passage. Ils s'avancent avec peine au milieu des murmures des uns, des acclamations des autres. Déjà, ils étaient sur le point d'atteindre la grande porte du palais, lorsqu'une nouvelle poussée les rejette dans la direction du quai. C'est seulement après de longs efforts qu'ils parviennent à pénétrer dans l'édiHce par une porte latérale rapprochée du fleuve. Mais l'Hôtel de ville lui-même est rempli par la multitude. Les membres du gouvernement errent longtemps de salle en salle, de couloir en couloir. Enfin, un employé du palais, M. Flottard, parvient à les conduire dans un cabinet écarté que l'invasion populairearespecté. Là, se réunissent MM. Dupont de l'Eure, Lamartine, Ledru-Rollin, Crémieux. M. Garnier-Pagès vient lesrejoindre. M. Marie, qui, en quittant le Palais-Bourbon, est passé par le ministère de l'intérieur, ne tarde pas à les retrouver. M. Arago, que ses amis avaient cherché à l'Observatoire, arrive à son tour. C est dans cette pièce exiguë, obscure, que les membres du gouvernement, tour à tour menacés ou acclamés, ne sachant s'ils sont les prisonniers ou les élus du peuple, se dérobant à l'insurrection même qui les a élevés, se disposent à prendre les premières mesures qui vont affirmer leur autorité.
Ils se distribuèrent d'abord les ministères. Dupont de l'Eure dut à son grand âge la présidence du Conseil. Lamartine, que son nom et l'éclat de son génie devaient rendre agréable à l'Europe, eut les Affaires étrangères. M. Ledru-Rollin prit V Intérieur; M. Crémieux, la Justice; M. Arago, la Marine; M. Marie, les Travaux publics. Les Finances furent confiées à un banquier appartenant à l'opinion démocratique, M. Goudchaux; V Agriculture, à un avocat intègre et justement honoré, M. Bethmont. M. Carnot, nom illustré dans la première révolution, reçut le portefeuille de V Instruction publique. La dêsi-
gnation d'un ministre de la guerre souleva seule quelque embarras; la plupart des officiers généraux étaient attachés par la reconnaissance à la dynastie d'Orléans : incertains d'ailleurs sur les intentions du pouvoir nouveau, il était à craindre qu'ils ne fissent attendre leur adhésion. On songea d'abord à Lamoricière, puis au général Bedeau. Plus tard, sur le refus de l'un et de l'autre, le choix du gouvernement se porta sur un vieillard, un des rares survivants des armées républicaines, valeureux soldat, sans doute, mais inconnu de l'armée nouvelle, le général Subervie. M. Garnier-Pagès fut confirmé dans les fonctions de maire de Paris. Le commandement de la garde nationale fut confié à un ancien officier, député de la gauche, M. de Courtais. Quant à la préfecture de police et à la direction des postes, on n'eut pas l'embarras d'y pourvoir. Caussidière, accompagné de Sobrier, s'était emparé de l'une; M. Etienne Arago s'était installé dans l'autre; ne voulant point les reconnaître et ne pouvant les chasser, le gouvernement se tut. Des décrets successifs prononcèrent la dissolution de la Chambre des députés et interdirent à la Chambre des pairs de se réunir. Enfin, une proclamation, remaniée plusieurs fois, annonça la République à la France :
« Le Gouvernement provisoire, disait cette proclamation, veut
« la République, sauf ratification par le peuple qui sera immé-
« diatement consulté. »
Pendant que les nouveaux dictateurs délibéraient de la sorte, la nuit était venue, mais elle était venue sans ramener le calme dans les esprits. Bien des fois, M. de Lamartine et ses collègues avaient dû interrompre leur travail, soit pour se barricader dans l'asile où ils s'étaient réfugiés, soit pour aller au-devant de la multitude et l'apaiser par leur voix. Fatiguée de stationner sur la place ou d'errer dans les couloirs de l'Hôtel de ville, la foule s'était concentrée vers le soir dans l'une des grandes salles de l'édifice, la salle Saint-Jean. Dans cette salle transformée en club, les orateurs populaires se succédaient, soufflant à tous les défiances et s'appliquant à réveiller les colères dès qu'elles semblaient s'apaiser : « Quel
« est, disaient-ils, ce gouvernement sorti de la Chambre des
u corrompus? Que veut-il? Quel est son programme? Quelles tt réformes réalisera-t-il? Ne songe-t-il pas à préparer quelque « restauration monarchique? Le peuple n'aurait-il pas, comme » en 1830, versé inutilement son sang? " Un tel langage ne répondait que trop bien à l'état des âmes, et déjà Ton pouvait craindre que la sédition, contenue depuis quelques heures, n'éclatât avec une irrésistible violence. Lamartine n'hésita pas. Il se rend dans le foyer même du tumulte. Il paraît dans la salle Saint-Jean : ses amis le hissent sur une estrade d'où il domine la multitude : « De quel droit vous érigez-vous en « gouvernement? » lui crie-t-on de toutes parts. — « De quel « droit? répond Lamartine, du droit du sang qui coule, de u. riucendie qui dévore vos édifices, de la nation sans chef, du « peuple sans guides, sans ordre et demain peut-être sans « pain : du droit des plus dévoués et des plus courageux! « Citoyens, puisqu'il faut vous le dire, du droit de ceux qui V- livrent les premiers leur âme au soupçon, leur tête à la ven- « geance des peuples ou des rois pour sauver leur nation!... « Notre titre, nous le prenons dans nos consciences et dans « vos dangers (1). » A ces paroles, les murmures se calment, et, par un de ces miracles de l'éloquence que Lamartine devait renouveler plusieurs fois en ces jours troublés, ils se changent en applaudissements : victoire brillante et bien passagère cependant, car elle assurait à peine la sécurité de la nuit!
Comme si les épreuves de celte étrange journée n'eussent pa- été suffisantes, une compétition éclatant, à cette heure de la soirée, au sein mémo du gouvernement, menaçait d'en briser l'unité.
Vers deux heures de l'après-midi, presque au moment où se faisait au Palais-Bourbon l'élection que nous avons» racontée, quelques-uns des chefs du parti radical s étaient réunis ctux bureaux de la Réforme. Parmi eux se trouvaient Cahaigne, Caussidière, Flocon, Baune, Tliore, Sobrier : Louis Blanc ies inspirait; autour d'eux se groupaient les gens de service et les employés du journal. Soit qu'on se défiât des intrigues du
(1) I-AMABTINE. Uisloire de la rrvoliition de Février, t. I, p. 281.
LE GOUVERNEMENT PROVISOIIIE. 101
Palais-Bourbon, soit qu'on voulût réagir contre les prétentions exclusives du National, on résolut de nommer un gouvernement provisoire. Trente personnes au moins étaient rassemblées; c'était apparemment plus qu'il n'en fallait pour une telle besogne, et, avec le sans-façon des temps révolutionnaires, on n'avait pas hésité à se transformer en pouvoir constituant. Des listes avaient été proposées. MM. Dupont de l'Eure, Arago, Ledru-Rollin, Lamartine, Marie, Garnier-Pagès, acclamés presque au même instant à la Chambre, avaient été acceptés par le conciliabule. M. Armand Marrast, rédacteur en chef du National; M. Flocon, rédacteur en chef de la Réforme ; M. Louis Blanc, cher aux gens de désordre par ses tendances socialistes, avaient été élus à leur tour et représentaient l'élément nouveau. La liste allait être close, lorsqu'un des assistants avait imaginé, pour la rendre plus populaire, d'y introduire un ouvrier. Cette proposition, séduisante par son originalité, rallia tous les suffrages. Unouvrier,le sieur Martin, dit Albert, avait été désigné par quelques voix, et, séance tenante, on l'avait acclamé sous le nom d'Albert, ouvrier, membre du gouvernement. Le nouveau pouvoir avait aussitôt affirmé son autorité en déléguant Caussidière et Sobrier à la préfecture de police et Etienne Arago à la direction des postes ; on sait avec quel empressement ces nouveaux fonctionnaires avaient pris possession de leur emploi. Puis Louis Blanc, suivi d'Armand ]\Lirrast et de Flocon, s'était rendu à l'Hôtel de ville. Il y était arrivé à la chute du jour, avait harangué la foule, Pavait séduite par son éloquence entraînante non moins que par l'étalage de son zèle démocratique, et avait reçu d'elle la confirmation de ses prétendus pouvoirs. Fort de cette investiture, il se présentait, vers huit heures et demie du soir, dans la salle du conseil, et réclamait, pour lui et pour ses collègues, Marrast, Flocon et Albert, le droit de prendre part aux délibérations.
A l'arrivée inattendue de ces collaborateurs supplémentaires, les élus du Palais-Bourbon ne purent cacher ni leur surprise ni leur mécontentement. Si nouvelle que fût leur autorité, il leur déplaisait de la partager: porter de sept à onze
le nombre des membres du gouvernement, c'était d'ailleurs en affaiblir l'unité. Plus irascible que ses collègues, M. Arago se montra surtout irrité. Il avait encouragé Louis Blanc dès ses débuts dans la vie publique et lui avait témoigné une bienveillance paternelle; aussi les sommations impérieuses de cette jeunesse téméraire lui semblaient-elles une irrévérence pour ses cheveux blancs. La discussion s'échauffa. Louis Blanc, revêtu de l'uniforme de la garde nationale, hissé sur une chaise dont il se faisait une tribune, gesticulant avec une extrême véhémence, portant sur son visage les traces des émotions de la lutte, revendiquait, avec une énergie extraordinaire, ce qu'il appelait son droit : « Vous avez été acclamés « par le peuple au Palais-Bourbon, disait-il à ses prétendus «collègues; nous avons été acclamés par le peuple aux bu- « reaux de la /?e/br/ïje .• les uns et les autres nous sommes venus « chercher à l'Hôtel de ville l'investiture de notre autorité « Nos droits sont donc égaux, v
Ce gouvernement, déjà si faible, menaçait de se briser en deux. M. Garnier-Pagès s'interposa : « Ces messieurs, dit-il d'un ton de familiarité amicale en montrant M. Louis Blanc et ses collègues, seront les secrétaires du gouvernement. » Louis Blanc repoussa d'abord la transaction; mais M. Marrast et M. Flocon, dont les convoitises étaient moins âpres, l'acceptèrent, et, vaincu par leur exemple, il fut lui-même obligé de céder (1). Cette qualification disparut au bout de quelques jours ; et, à vrai dire, il n'y avait aucune raison pour qu'elle lût maintenue; l'élection par les émeutiers de la Réforme n'était pas plus irrégulière que l'élection par les émeutiers du Palais-Bourbon, et, à ne considérer que le titre originaire, les deux légitimités se valaient. Quoi qu'il en soit, l'orage s'apaisa au sein du conseil, et, au moment où la journée s'achevait, l'accord (accord, à la vérité, bien précaire) semblait scellé entre tous les élus.
Ainsi fut constitué le gouvernement avec ses sept membres titulaires et ses quatre secrétaires qui, répudiant bientôt toute
(1) GànHiER-PAGKS. Histoire de la révolution Je 184S, t. Il, p. 287 — Louii Blanc, Histoire de la révolution de 1848, t. I, p. "5 et 70.
Infériorité importune, se confondirent avec leurs collègues. Avant de raconter les événements qui vont suivre, il convient de faire connaître les nouveaux dictateurs que la Révolution venait d'imposer à la France.
Ami de Lafayette et de Manuel, mêlant dans son esprit le libéralisme généreux de 1789 et le libéralisme étroit du temps de la Restauration, Dupont de l'Eure était de ceux qui avaient accueilli la royauté de 1830 comme la meilleure des Républiques, et qui, plus tard, voyant cette royauté dévier de son origine, avaient tourné contre elle tous les ressentiments de leurs espérances déçues. On vantait l'austérité de ses mœurs, l'intégrité de son caractère, la constance de ses convictions : on le vantait d'autant plus que, la médiocrité de son esprit n'offusquant personne, chacun, dans le parti démocratique, rendait sans jalousie hommage à sa vertu A la vérité, c'était un de ces hommes honnêtes, mais faibles, qui, en temps de révolution, laissent faire le mal par complaisance, et qui consentent ensuite, par l'effet même de cette complaisance, à couvrir de l'autorité de leur nom le mal accompli. Dupont de l'Eure était plus sensible à la faveur publique qu'à l'exercice du pouvoir; pour lui, comme pour Lafayette, son patron et son ami, le goût de la popularité était la passion dominante de sa vie. — Arago devait à la science sa renommée, mais n'avait pas résisté aux tentations de la politique. La République l'avait séduit, soit qu'il crût avoir à se plaindre de la monarchie, soit que, homme d'imagination autant que de science, il se plût à caresser, dans ses heures de délassement, le rêve d'un État nouveau. De caractère impérieux et dominateur, il était, du reste, moins propre que personne à se plier aux exigences démocratiques. Son goût inné pour l'ordre, son dédain des phrases toutes faites, sa répugnance aux concessions devaient lui faire bientôt prendre en haine le gouvernement dont il était membre. Nul n'en dénonça plus tard avec une sincérité plus impitoyable les fautes, les faiblesses, les divisions. — Autour de Dupont de l'Eure et d'Arago se groupaient, dans une communauté presque complète de vues et de sentiments, plusieurs de leurs collègues. — C'était M. Marie, avocat justement honoré
104 HISTOIRi: UE LA SKCOiNDE U K i* C B LI Q l' i; Fr.ANnAlSF.
pour la droiture de son caractère et l'élévation de sa pensée; esprit d'ailleurs peu maniable et plus propre aux débats judiciaires qu'aux luttes de la politique. — C'était M. Crémieux, aussi souple que M. Marie l'était peu, orateur orifjinal et plein de verve, mais personnaj^fo trop ondovant et troj) mobile pour acquérir l'autorité d'un homme d'État. — C'était M. Garnier- Pagès, héritier d'un frère illustre et cher à la démocratie, incapable, au surplus, et présomptueux, s'iilfribuant, bien à tort, en matière économique et financière, une compétence exceptionnelle, rachetant heureusement ces graves défauts par une grande bonté de cœur et un réel dévouement à la chose publique. — C'était M. Marrast, journaliste à la plume incisive et facile, élégant de manières, ami du plaisir, affectant volontiers le scepticisme, raillant plus volontiers encore le ton dogmatique des doctrinaires de la révolution, s'attirant trop souvent par ses sarcasmes des inimitiés cruelles, esprit résolu sous des apparences légères et destiné à rendre à la cause de l'ordre des services qui ne furent pas toujours appréciés.
Dupont de l'Eure, Arago, Marie, Crémieux, Garnier-Pagès, Marrast, devaient poursuivre la fondation d'une sorte de République bourgeoise La régence, avec le retour au programme de 1830 et la promesse d'abondantes faveurs pour eux-mêmes, les eût certainement ralliés La République survenant contre toute attente, ils l'acceptaient avec une joie mêlée de quelque appréhension, désireux d'en modérer l'allure, jaloux de la maintenir ou de la ramener au niveau de leurs ambitions, nullement insensibles surtout à In pci syective de se créer, dans l'organisation nouvelle, une situation influente, commode et durable.
Ledru-Rollin personnifiait dans le pouvoir nouveau, non la Ucpublique bourgeoise, mais la République jacobine. Chef des radicaux les plus exclusifs, Ledru-Rollin, presque seul parmi les hommes politiques, avait, sous la royauté de Juillet, nettement affirmé sa foi républicaine. 11 affectait de glorifier les souvenirs de la Convention , comme s'il eût voulu marquer d'avance que la deuxième République serait l'imitatrice de sa devancière. Ainsi qu'on l'a rapporté, il avait raillé au début les
banquets, puis s'y était associé et s'était signalé par l'audace tribunitienne de son langage, rappelant dans un style un peu vide et déclamatoire, mais d'un grand effet sur les masses ignorantes, les traditions et les légendes de 1793. A vrai dire, il avait emprunté aux hommes de la Révolution leur masque bien plus qu'il ne leur avait dérobé leur véritable esprit. Sa nature le préservait des excès et le rendait incapable des farouches vertus de cette mémorable époque. Par faiblesse autant que par humanité, il aurait répugné au crime. D'un autre côté, sa mollesse, sa légèreté, sa facilité de mœurs contrastaient avec le sombre fanatisme et l'impassible résolution des terribles Conventionnels. Ses collègues venaient de lui confier le ministère de l'intérieur; nul n'y était moins propre; la sûreté de jugement, la suite dans les idées, l'aptitude à découvrir et à employer les hommes lui faisaient également défaut. On le verra dans î'exercice de cette grande charge tour à tour violent dans les paroles et faible dans les actes, indécis et provocateur, flottant peroétueilement au gré des influences diverses qui l'attireront en sens contraire. — Quelle que fût son insuffisance, Ledru-RoUin était, dans le Conseil, le représentant le plus autorisé de la tradition révolutionnaire. Il devait entraîner à sa suite M. Flocon, rédacteur de la Réforme, personnage Inconnu jusque-là, et dont l'élévation au pouvoir était une des étrangetés de ces étranges journées.
A la différence de Ledru-Rollin, Louis Blanc voulait, non pas recommencer xa ^jremiere Révolution, mais en faire une nouvelle. La proclamation de la République était, à ses yeux, le svmbole et le gage des réformes sociales. Nul n'était plus uffirmatif, plus tranchant, plus téméraire. Son air juvénile et sa petite taille contrastaient avec l'autorité de son langage et l'âpreté de ses convoitises. De bonne heure, il avait monté à l'assaut de la renommée. Son Histoire de dix ans l'avait révélé au public. Mais, abandonnant tout à coup l'histoire et les belleslettres, il s'était consacré à l'élude des questions économiques, soit que réeflement il fût touché de la misère des masses, soit que l'affectation d'une telle solHcitude lui parût le meilleur moyen de parvenir. Lorsque l'insurrection de Février avait
éclaté, Louis Blanc, comme tout le monde, avait cru à sa défaite : dès qu'elle fut triomphante, il songea à l'exploiter. Une force de volonté extraordinaire dans un corps si chétif, des doctrines nouvelles revêtues de formes spécieuses, une éloquence sonore, imagée, harmonieuse, des promesses semées à pleines mains, une foi inébranlable en ses propres lumières, une ambition sans limites, tout cela était propre à lui assurer au sein du Conseil et sur la place publique un ascendant peu en rapport avec sa jeunesse et la nouveauté de ses services. Très habilement, il s'était ménagé un auxiliaire en la personne de l'ouvrier Albert, qu'il avait porté sur la liste du journal la Bé l'orme. Albert, étroitement rattaché à sa cause, devait, en face du peuple, lui servir de garant. Allant au-devant des ouvriers, il devait se faire précéder par l'ouvrier Albert, absolument comme un parlementaire se fait précéder d'un drapeau qui annonce ses intentions.
Entre ces trois groupes si différents, Lamartine servait de trait d'union. Nous avons déjà fait connaître cet illustre personnage. Très supérieur à tous ses collègues par la naissance, le génie, la notoriété du nom, il pouvait se flatter de les dominer en les contenant. Il n'épargnera à cette oeuvre aucune séduction, faisant des efforts infinis pour fondre dans un mcme programme la République bourgeoise de Marie, la République jacobine de Ledru-Rollin, la République sociale de Louis Blanc, multipliant les appels à la conciliation, essayant même sur les plus rebelles l'ascendant de son prestige, prodiguant à tous les partis les sourires, sans se demander si tous les partis ne se retourneront pas un jour contre lui, obtenant ainsi à force de persuasion et de bonne grâce quelques heures d'une précaire union. Aux yeux de la France et de l'Europe, Lamartine fut, dès le premier jour, la personnification du nouveau pouvoir, assez glorieux pour communiquer à ses collègues un peu de sa grandeur, assez généreux pour se faire pardonner cette supériorité.
Tels apparaissent, au moment même de leur élévation, les gouvernants du 24 Février. Il faut maintenant les voir à l'œuvre. Il faut voir comment ils vont justifier cette faveur de
la fortune qui les a tout à coup transformés en chefs d'État, à la grande surprise du public et à leur propre étonnement.
Tous les pouvoirs sortis de l'émeute se ressemblent en un point. L'insurrection, qu'ils jugent héroïque tant qu'elle les porte aux affaires, leur paraît criminelle dès qu'elle survit à leur élévation. Les membres du gouvernement provisoire n'échappèrent point à l'illusion commune. Issus du désordre, ils multiplièrent aussitôt les appels h l'ordre. Mais Dieu permet rarement que la vague s'apaise à la voix de ceux qui l'ont soulevée. A voir l'aspect de Paris, à l'aube du 25 février, on pouvait craindre que les nouveaux dictateurs fussent ensevelis dans la tempête d'où ils avaient surgi.
Ce n'était pas qu'ils eussent à redouter quelque retour du pouvoir déchu. De ce côté, aucun péril ne les menaçait.
Le Roi fugitif ne s'était arrêté que quelques instants à Saint- Cloud etàTrianon, et était arrivé à Dreux le 24 dans la soirée. Il se flattait encore que son petit-fils pourrait recueillir sa couronne et que lui-même, éloigné du trône, mais non proscrit, trouverait au château d'Eu un refuge pour sa vieillesse. Les courriers venus de la capitale avaient détruit cet espoir. Accablé sous le poids de cette dernière disgrâce , l'infortuné monarque n'avait plus songé qu'à assurer son salut. Le 25 février, à l'heure même où Paris s'éveillait, il fuyait sur la route de Normandie. On devait apprendre, quelques jours plus tard, qu'il était parvenu, après bien des péripéties, à aborder en Angleterre.
La duchesse d'Orléans n'avait pas été plus heureuse. Entraînée hors de la Chambre au moment où les factieux avaient envahi le palais, elle avait cherché un asile à l'Hôtel des Invalides, asile à peine sûr, car le maréchal Molitor qui y commandait n'était rien moins que confiant dans les dispositions
108 HISTOIKE DE LA SECONDE It K P U liLI Q UE FllANÇAISE.
de ses vieux soldats. M. Odilon Bnrrot, après avoir tenté un dernier et inutile effort pour réunir la garde nationale, était venu la retrouver : il ne lui avait pas caché que la résistance était impossible, et l'avait engagée à s'éloigner de Paris, ajoutant toutefois que les divisions des nouveaux gouvernants pourraient ramener quelques chances propices à sa fortune(l). Docile à cet avis, la malheureuse princesse abandonnait le soir même l'Hôtel des Invalide? et se réfujjiait chez M. de Montesquiou au château de Bligny. Elle allait bientôt quitter cet abri lui-même et se retirer en Allemagne, en Allemagne où elle devait trouver, du moins, au sein de sa famille et au milieu des souvenirs de son pays natal, l'adoucissement de son veuvage et de sa grandeur perdue.
Si l'on ajoute que le duc de Nemours, toujours loyal et intrépide, était, lui aussi, réduit à demander son salut à l'exil, que rarmce démoralisée était peu propre à de nouveaux combats, que les casernes et les armes étaient en grande partie entre les mains des insurgés, que les forts étaient tombés ou allaient tomber en la possession du peuple, on comprendra que l'ancienne dynastie n'ait du inspirer aux membres du gouvernement provisoire aucune appréhension sérieuse.
Mais, s'ils avaient vaincu la monarchie, ils avaient à lutter contre leurs propres amis, et c'était assez pour justifier leurs alarmes.
Paris, en effet, offrait l'aspect des grands jours révolutionnaires. Les émcutiers, dès le 124 février, s'étaient portés au château des Tuileries et au Palais-Koyal, et les avaient dévastes. La nuit, en tombant sur la ville, n'y avait point ramené le calme. Les malles-poste avaient été arrêtées sur la place de la Bastille. Les insurgés bivouaquaient sur les places comme dans un camp, rangés autour de grands feu.x et attentifs au moindre bruit, comme s'ils eussent craint qu'on leur ravît la victoire Des sentinelles gardaient l'entrée de toutes les rues : des coups de feu retentissaient par intervalles : de temps en temps quelques hommes, portant au chapeau une cocarde rouge, se
(1) Odilon Babhot, Mémoires, t. I, p. 555.
glissaient dans les groupes corame pour y propager un mot d'ordre, — Le 25 février, à la pointe du jour, les barricades s'étaient relevées presque aussi fortes que la veille. Sur plusieurs points, les barrières étaient détruites , la circulation interrompue, les boutiques fermées. L'approvisionnement de la capitale était compromis. Des hommes du peuple et des enfants parcouraient les voies publiques, armés de fusils et affublés de l'équipement des troupes. Si, parmi les insurgés, beaucoup répugnaient au pillage, d'autres, enivrés par la lutte, ne rêvaient que dévastation. Le Louvre était menacé, et pour préserver les Tuileries d'une ruine totale, il faudra les transformer, par un ingénieux artifice, en un hospice des Invalides civils. — Ce n'est pas tout. Du dehors surviennent toutes sortes de messages inquiétants ou sinistres : le château roval de Neuilly est détruit; le pavillon du Raincy est saccagé; le château de Suresnes, propriété de M. Salomon de Rothschild, devient la proie des flammes. xVux environs de Paris, des bandes nombreuses s'attaquent aux chemins de fer. Composées d'hommes criminels qui se plaisent au desordre et d'hommes aveuglés dont l'invention nouvelle dérange les habitudes ou compromet la profession, elles se portent vers les gares et font irruption sur les voies. Sur la ligne du Nord, des rails sont arrachés . les stations de Saint-Denis, de Pontoise, de l'IsIe-Adam sont détruites : le pont de Nanterre est incendié. Encore quelques heures, et le pont de Bezons, le pont du Manoir, le pont de Chatou, les gares de Meulan et de Rueil auront le même sort. — Pour comble de malheur, l'anarchie trouve dans certains agents de lautorité des complaisants et dos complices. Caussidière, personnage actif, rusé, dissimulant son ambition sous des dehors vulgaires et sous une feinte bonhomie, s'est installé, comme on l'a vu, à la préfecture de police. D'anciens détenus politiques, d'anciens membres des sociétés secrètes, des combattants des barricades, quelques gardes nationaux de la 1 1" légion se sont réunis autour de lui et lui ont improvisé une garde qui devait être bientôt désignée sous le nom de corps des Moniagnards. Sans relations avec l'Hôtel de ville, il semble en être le surveillant
plutôt que l'auxiliaire; il sourit à l'insurrection, et dans une proclamation qu'il adresse, le 25 février au matin, à la population parisienne, on lit cette phrase étrange : « Il est expressément recommandé au peuple de ne point quitter ses armes, ses positions et son attitude révolutionnaire. Il a été trop sou vent trompé par la trahison : il importe de ne pas laisser la possibilité d'aussi terribles et d'aussi criminels attentats. » De nombreux combattants en armes stationnent, à la vérité, à l'Hôtel de ville : les uns, groupés dans la cour des Bureaux^ gardent avec un soin jaloux les canons enlevés aux troupes; les autres sont massés dans la cour de Louis XIV et occupent les abords de la salle Saint-Jean, où sont déposés les cadavres des victimes de l'insurrection : mais ils ressemblent à des gardiens plus qu'à des défenseurs : à voir leur attitude, à entendre leur langage, on devine qu'ils attendent des événements une impulsion, indécis jusque-là entre l'adhésion ou l'hostilité.
Renfermés dans l'intérieur de l'édifice, les membres du gouvernement provisoire suivaient avec une anxiété croissante le mouvement des esprits. Une circonstance particulière aggravait leur embarras. Les révolutions se proposent d'ordinaire un but précis, et, lorsqu'elles triomphent, c'est vers ce but, sage ou déraisonnable, légitime ou criminel, que les chefs de l'insurrcf lion tournent l'activité publique. En 1848, ce mobile faisait défaut. Deux jours auparavant, personne ne prévoyait un changement de régime, et presque personne ne le souhaitait. Par suite, les nouveaux dictateurs ne savaient quel aliment donner à ce peuple tout à la fois enivré et déconcerté de sa victoire; l'indécision qui était le résultat de leur ine.\j)érience s'accroissait encore de l'indécision qui était la conséquence des événements.
C'est ainsi que, dans cette matinée du 25 février, pressés par les nouvelles qui leur arri\out de tous côtés, ils procèdent au hasard, flottant entre la résistance et les concessions. Dans l'espoir d'arracher la jeunesse parisienne aux dangereuses excitations de la place publique, ils décident la création de vingt-quatre bataillons de garde mobile : les bureaux d'enro-
lement sont immédiatement ouverts : un des généraux les plus renommés de l'armée d'Afrique, le général Duvivier, est chargé d'organiser cette troupe, destinée, contre toute attente, à rendre d'éclatants services. Une proclamation adressée à l'armée l'invite à reconnaître le pouvoir nouveau et lui garantit son existence et ses prérogatives. Des ordres sont expédiés pour arrêter les désertions qui, à la nouvelle du triomphe de l'émeute, avaient commencé à se produire dans certains régiments. Des instructions sont données pour assurer le service des subsistances. Les exhortations se multiplient, conviant le peuple à l'apaisement. — Par malheur, à ces sages mesures succède aussitôt la plus déplorable des faiblesses. Un ouvrier nommé Marche parvient à pénétrer jusqu'au sein du gouvernement et lui présente une pétition demandant le droit au travail : « Le peuple veut le droit au travail, dit Marche d'un ton impérieux, il le veut immédiatement, dans une heure... » Et en même temps, il montre la multitude qui stationne sur la place de l'Hôtel de ville et dont il est, dit-il, le délégué. Le gouvernement résiste : il sent dans quelle voie fatale on le pousse; mais il ne résiste d'abord que pour céder bientôt, et, après quelque hésitation, il rend le décret suivant : « Le gouvernement provisoire de la République française s'engage à garantir l'existence de l'ouvrier par le travail ; il s'engage à garantir du travail à tous les citoyens... » Fatal décret qui contient le germe de toutes les crises qui suivront !
Cependant une manifestation plus inquiétante que toutes les autres se préparait.
Les bandes insurrectionnelles que la victoire de la veille .l'avaient point calmées, et qui depuis le matin semaient l'agitation à travers la capitale, s'étaient concentrées peu à peu vers l'Hôtel de ville, it mesure que la journée s'avançait, elles affluaient plus nombreuses et plus compactes. Vers trois heures de l'apres-midi, elles couvraient entièrement la place. Parmi les manifestants, beaucoup po;taientune cocarde rouge, et, au milieu des clameurs et des chants ; un cri dominait tous les autres . Le drapeau roug^! Le drapeua rouge ! Déjà la foule grossissante débordait sur îes quais et dans les rues adjacentes,
tandis que les plus ardents tentaient de pénétrer dans la maison commune.
De la salle où ils étaient renfermés, les membres du gouver> nement provisoire pouvaient entendre le vœu de la multitude. Le drapeau rouge ! c'est le symbole du sang, c'est le gage de proscriptions prochaines, c'est l'eflroi se répandant de Paris dans les provinces et y suscitant une réaction fatale à la République elle-même. La délibération s'engage autour de la table du Conseil, délibération tumultueuse, haletante, interrompue à chaque instant par les bruits du dehors. Le gouvernement n'est pas au complet : Dupont de l'Eure et Arago dont l'âge trahit les forces ont regagné leur demeure : Ledru-Rollin est au ministère de l'intérieur. Lamartine, Marie, Garnier-Pagès, Louis Blanc doivent prendre seuls les résolutions que commande l'heure présente. Louis Blanc engage ses collègues à adopter le signe de ralliement que le peuple leur offre : « A une politique nouvelle il faut, dit-il, un symbole nouveau. » Et par des arguments empruntés à l'bistoire, il essaye d'ôter au drapeau rouge sa signification sinistre. Marie, Garnier-Pagès, Lamartine repoussent énergiquement ce qu'ils considèrent comme la plus compromettante, la plus dangereuse des coucessions.
L'invasion populaire mit fin au débat. La foule qui bat de ses flots pressés les portes de 1 Hôtel de ville ne tarde pas à en forcer l'entrée. La vue des cadavres qui remplissent encore l'édifice, l'émotion qui survit à la lutte, l'ivresse de la victoire, les excitations de meneurs fanatiques ou criminels, les bruits de trahison semés à dessein, les souvenirs révolutionnaires habilement évoqués, l'aspect même de ce drapeau sinistre qui semble appeler à la vengeance, tout contril)ue à surexciter les âmes. Parmi les factieux, quehjues-uns, se disant les délégués de leurs compagnons, parviennent jusque dans les appartements intérieurs du palais.
Heureusement il était à l'Hôtel de ville un homme dont cette scène, loin d'abattre le courage, relève la fermeté. En proclamant avec une si téméraire audace un pouvoir nouveau, M. de Lamartine avait du moins voulu que ce pouvoir demeurât
pur de tout excès. Son attitude, à la salle Saint-Jean, dans la soirée de la veille, avait déjà témoigné de sa résolution. A la vérité, sur la question du droit au travail^ il venait de céder à la pression des émeutiers, mais il était jaloux d'effacer cette passagère défaillance. Le visage impassible, il s'avance vers les prétendus délégués et, en dépit de leurs sommations, se refuse à une concession à la fois déshonorante et impolitique. Il est rare qu'un homme seul, opposant à des adversaires irrités la puissance d'une énergie inflexible, ne les domine pas quelques i istants; et cette influence est surtout assurée si à l'ascendant du courage se joint celui de l'éloquence. Aux accents de M. de Lamartine, les voix s'adoucissent, les armes se détournent, les menaces fléchissent. Plusieurs fois, il renouvelle la même tentative. Entouré de quelques défenseurs qui lui frayent un passage, il descend et remonte tour à tour les degrés de l'escalier, va de groupe en groupe, de salle en salle, et, par le prestige souverain de sa parole, subjugue les esprits, amortit les colères. Cependant le péril n'était qu'à demi conjuré. Si dans l'intérieur du palais se montraient quelques signes d'apaisement, sur la place, la multitude houleuse, mugissante, alimentée continuellement par de nouvelles colonnes, continuait à pousser les mêmes cris et élevait dans les airs les mêmes emblèmes. Quoique épuisé de fatigue, Lamartine se prépara à un nouvel effort. Il montra ce jour-là qu'il était aussi habile à calmer les masses que téméraire à les soulever. Il ne lui déplaisait pas, au surplus, de figurer comme acteur dans quelqu'une de ces scènes révolutionnaires que sa plume d'historien avait tant de fois décrites; son âme d'artiste s'enivrait de son éloquence, comme la foule s'enivrait de ses clameurs. Il parvient jusqu'à une des fenêtres de l'édifice, se hisse sur une chaise que soutiennent ses amis, et là, seul en face de l'immense auditoire, il tente une suprême invocation à la concorde et à la paix. Il exalte d'abord la victoire de la veille, victoire si complète et si inespérée : puis après avoir, par ce souvenir, incliné les âmes vers les résolutions magnanimes : " Voilà ce qu'a vu le soleil tt d'hier, citoyens, continua-t-il, . . . et que verrait le soleil d'au- « jourd'hui? Il verrait un autre peuple, d'autant plus furieux I S
lu HIST»IftE DE LA SECONDE REPUBLIQUE FRANÇAISE.
« qu'il a moins d'ennemis à combattre, se défier des mêmes « hommes qu'il a élevés hier au-dessus de lui. . . , substituer une « révolution de venfjeancc et de supplices à une révolution (i d'unanimité et de Iraternité, et commander à son gouverneu ment d arborer, en signe de concorde, l'étendard du combat 0 à mort entre les citoyens d'une même patrie. Le drapeau •. rouge! on a pu l'élever quelquefois quand le sang coulait: u mais on doit l'abattre aussitôt après le combat, en signe de H réconciliation et de paix. J'aimerais mieux le drapeau noir « qu'on fait flotter quelquefois sur une ville assiégée. . . Voulez- « vous que le drapeau de votre République soit plus menaçant « et plus sinistre que celui d'une ville bombardée?... »
A ces paroles, quelques acclamations retentissent, premier signe du triomphe de la modération sur la colère. « Citoyens, Il reprend Lamartine, vous pouvez faire violence au gouver- « nement, vous pouvez lui commander de changer le drapeau « de la nation et le nom de la France... Quant à moi, jamais «( ma main ne signera ce décret! Je repousserai jusqu'à la mort « ce drapeau de sang, et vous devriez le répudier plus que «moi ! car le drapeau rouge n'a jamais fait que le tour du « Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple en 1791 et « 1793, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le «nom, la gloire et la liberté de la patrie. » Cette éloquence superbe, cette sublime apostrophe provoquent un revirement dans la foule. Les applaudissements succèdent aux murmures. L'émotion gagnant de proche en proche, les acclamations se répètent jusqu'aux extrémités de la place. Les drapeaux rouges arborés aux fenêtres disparaissent peu à peu : la minorité factieuse se disperse, noyée dans le courant d'enthousiasme que l'orateur a soulevé. Il se trouve que la manifestation, qui s'annonçait comme si terrible, n'a été que bruyante, et avant la nuit la place de Grève redevient presque déserte.
Cette victoire ne fut point sans fruit. Elle déconcerta, au moins provisoirement, la cause du désordre qui, le matin, semblait triomphante. Dés le soir, les barricades commencèrent à s'abaisser. Le service des malles-poste reprit sa régularité . Des délégués furent préposés pour la protection des chemins de fer
et des résidences royales. Des volontaires, empruntés pour la plupart aux écoles, s'installèrent à l'Hôtel de ville pour y défendre le gouv^ernement contre toute nouvelle attaque. En vain une proclamation, placardée sans signature et sans nom d'imprimeur, revendique-t-elle le drapeau rouge et annonce-t-elle (i que le peuple victorieux n'amènera pas son pavillon » , cet appel laisse le public indifférent. En vain dans un club ouvert à la salle du Prado, émet-on l'idée d'un coup de main contre le gouvernement : Blanqui lui-même, dans la prévision d'un échec, repousse ce dessein. Le lendemain, à la vérité, quelques bandes reprennent la route de l'Hôtel de ville pour y renouveler leur sommation de la veille, et Louis Blanc se fait encore l'organe de leurs vœux : mais sur les instances du ministre des finances, M. Goudchaux, la majorité persiste dans son refus, et l'agitation s'apaise d'elle-même. Une résolution habile et magnanime tout ensemble achève de marquer le caractère du nouveau pouvoir. En repoussant le drapeau rouge, il avait déjà rompu nettement avec les hommes de violence. Pour mieux répudier le sinistre héritage de la Terreur, Lamartine propose de décréter l'abolition de la peine de mort en matière politique. Cette pensée, déjà exprimée la veille, mais renvoyée à un examen ultérieur, est, cette fois, unanimement approuvée. Louis Blanc, qui redoute que la presse n'exploite contre la seconde république les sanglants souvenirs de la première, reprend aussitôt pour son propre compte la proposition de son collègue. Le décret est immédiatement libellé : Louis Blanc en écrit les considérants, et Lamartine en rédige le dispositif, mesure opportune plus encore que généreuse, et plus propre qu'aucune autre à ramener l'opinion en la rassurant !
Des hommes d'État expérimentés et habiles eussent poursuivi leur succès. Les membres du gouvernement, comme effrayés de leur propre énergie, semblèrent n'avoir d'autre souci que de se faire pardonner par quelque complaisance leur passagère fermeté. Un décret surtout révéla leur faiblesse. Sous le contre-coup des émotions des derniers jours, un grand nombre d'ouvriers désertaient les usines ou les chantiers, et beaucoup de patrons eux-mémesfermaientleurs établissements.
116 IIISTOIP.E DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE FHANÇAISE.
Pour assurer l'existence de cette foule désœuvrée, la même politique imprévoyante qui a décrété le 25 février le Droit au travail, crée, le 26, les Ateliers nationaux . On ne se demande pas s'il y a des travaux à exécuter, si Ton pourra régulariser l'embrijjadement, si le nombre des ouvriers ne s'accroîtra pas dans des proportions effrayantes, s'il se rencontrera une main assez ferme pour les contenir, si cette armée du prolétariat ne deviendra jias l'instrument d'une guerre sociale. On n'a d'autre souci que celui de l'heure présente, et l'on s'empresse de promul^jer le décret suivant : «< Le gouvernement provisoire décrète l'établissement immédiat à' Ateliers nationaux. » Les termes du décret aggravent, s'il est possible, le décret lui-même. On ne spéciBe pas, comme à d'autres époques, que les ateliers puljjics ne sont établis qu'à titre transitoire. Soit aveuglement, soit cr;iinte, on néglige cette précaution si sage. Il s'agit d'une institution nationale, et rien n'indique que cette institution ne doive être permanente!
Dans ce Conseil de gouvernement ramené après un effort d'énergie à l'irrésolution et à la faiblesse, l'influence de M. Louis Blanc grandissait. Appuyé sur l'ouvrier Albert, il affectait de se poser, à l'Hôtel de ville, comme le représentant spécial des intérêts des travailleurs. Ses sophismes éloquents et audacieux éblouissaient la foule ignorante et embarrassaient souvent ses collègues, presque aussi ignorants des questions sociales que la foule elle-même. Déjà il avait, en effaçant son titre de secrétaire, fait disparaître une inégalité pénible à son amour-propre. Ce premier succès à peine remporté, il se plaignit de ce qu'il n'était en possession d'aucun portefeuille, et, essayant d'associer à ses doléances Marrast et Flocon qui étaient dans le même cas, il fit entrevoir au premier la perspective d'un Ministère des Beaux-Arts, au second la perspective d'un Ministère de la Bienfaisance, tandis qu'il se réserverait pour luimême, comme il le disait modestement, le Ministi're du Progrès. Marrast et Flocon ayant décliné ces ouvertures, il résolut de porter seul ses réclamations devant le Conseil. Dans la séance du 28 février, il revendicpia pour lui, sans ambages et sans détours, le Ministère du Progrès : en même temps, par une
coïncidence assez opportune pour faire croire à un concert prémédité, une colonne de plusieurs milliers d'hommes débouchait en bon ordre sur la place de Grève, portant des bannières où étaient inscrits ces mots : Ministère du Travail! Organisation du travail! Une députation , se détachant du rassemblement, demandait à être entendue par le gouvernement provisoire.
Lamartine, effrayé des ambitions de Louis Blanc, froissé de cette manifestation survenant, comme à point nommé, pour peser sur les décisions du pouvoir, Lamartine s'élève avec une extrême vivacité contre les prétentions de son collègue et rencontre dans le Conseil une approbation presque unanime. « Qu'est-ce que l'organisation du travail? Quelle est l'utilité « de ce ministère dont on réclame la création? Tous les ser- « vices publics ne tendent-ils pas au progrès? On ne com- « prend pas plus un ministère du progrès qu'on ne comprena drait un ministère de la routine. Les questions relatives au « travail ne ressortissent-elles pas tout naturellement au minis- « tère des travaux publics? A quoi bon ajouter un nouveau « rouage au mécanisme déjà si compliqué de notre adminis- « tration? » A ce langage Louis Blanc s'irrite, mais c'est en vain qu'il répète que la révolution demeurera stérile si elle n'inaugure de larges réformes e-n matière économique et sociale, les membres du gouvernement demeurent inébranlables. C'est alors que, blessé d'un échec qui lui apparaît comme une humiliation personnelle, il donne sa démission.
Pendant ce temps, les bandes, massées sur la place, et les délégués, groupés dans les couloirs de l'Hôtel de ville, attendaient une décision. La retraite de Louis Blanc, survenant à un pareil moment, n'était pas sans danger, et ce personnage, éliminé du Conseil, pouvait être transformé sur l'heure en un chef de sédition. Pour conjurer un si grave péril, on imagina, à titre de compromis, la création d'une commission spéciale, chargée de l'étude des questions ouvrières, commission dont Louis Blanc serait le président. Louis Blanc repousse d'abord cette transaction : « Que ferai-je, dit-il, sans budget et sans movcn d'action? Que fera cette oraaeuse école où ie icrai
appcléà faire un cours sur lu faim, devant kh peupleafj''imé{\)'f » On insiste pourtant. Celte commission siégera au palais du Luxembourg, dans la salle de l'ancienne Chambre des pairs; elle aura pour vice-président Albert; elle se comj)osera en partie d'ouvriers; la plus grande publicité sera donnée à ses travau.x. Arago, plus que tous les autres, presse son jeune collègue de revenir sur sa décision. Louis Blanc se ravise enfin, et, se contentant d'une tribune à défaut d'un portefeuille, accepte ce nouveau rôle, rôle propice à son éloquence. Les délégués du peuple défilent devant le gouvernement et, tandis que Lamartine leur parle, fixent les yeux sur Louis Blanc pour modeler leur attitude sur la sienne. Comme celui-ci reste impassible, ils se retirent en silence, ne sachant s'ils doivent se réjouir ou s'irriter (2). Pendant qu'ils sortent du palais, Louis Blanc rédige le décret suivant :
«Considérant que la révolution, faite par le peuple, doit « être faite pour lui ; qu'il est temps de mettre un terme aux « longues et iniques souffrances des travailleurs ; que la question «( du travail est d'une importance suprême ; qu'il n'en est pas tt de plus haute, de plus digne des préoccupations d'un gouu vernement républicain ; qu'il appartient surtout à la France « d'étudier ardemment et de résoudre un problème posé « aujourd'hui chez toutes les nations industrielles de l'Europe; u qu'il faut aviser sans le moindre retard à garantir au peuple « les fruits légitimes du travail,
« Le gouvernement provisoire de la République arrête : « Une commission permanente, qui s'appellera Commission tt de (jouvernement pour les travailleurs, va être nommée avec « mission expresse et spéciale de s'occuper de leur sort.
« Pour montrer quelle importance le gouvernement provi- « soire de la République attache à la solution de ce grand pro- « blême, il nomme président de la Commission de gouver- " nement pour les travailleurs un de ses membres, M. Louis tt Blanc, et pour vice-président, un aiilie do ses membres, « M. Albert, ouvrier.
(1) Louis Hi am:, Histinie de ta révolution de 18V8, t. I, p. 134
(2) Jbid., t. 1, p. 135.
«Des ouvriers seront appelés à faire partie de la Commis- « sioii.
tt Le siège de la Commission sera au palais du Luxembourg. » Tels sont les assauts que le Gouvernement provisoire subi! dans les premiers jours de son existence : tels sont les principaux décrets que, librement ou sous la pression du dehors, il discute et promulgue. Les nouveaux dictateurs de l'Hôtel de ville se révèlent, dès les premiers moments, avec les traits qui les marqueront plus tard, braves de leur personne, mais indécis, désunis, faibles contre le mal, prompts surtout à affirmer, avec la légèreté de l'inexpérience, des principes funestes. Leur résistance au drapeau rouge, le 25 février, honore leur courage et a sauvé peut-être leur autorité menacée dans son berceau. Mais l'bonneur de cette résistance ne doit pas faire oublier les concessions qui ont précédé ou qui ont suivi. Ce pouvoir, né depuis quatre jours, a déjà proclamé le Droit au travail, décrété les Ateliers nationaux, créé la Commission du Luxembourcj : autant de germes d'anarchie et de sédition qui porteront bientôt leurs fruits I
Cependant, les conséquences de ces fautes n'apparurent point tout d'abord, et le Gouvernement provisoire rencontra à ses débuts, soit au sein des grands corps de l'Etat, soit dans les partis et dans le pays lui-même, une bonne volonté presque universelle.
L'armée donna l'exemple de la soumission. Dès le 24 février, le général Lamoricière et le générai Bedeau s'étaient rendus à l'Hôtel de ville. Les jours suivants, le Moniteur enregistra les adhésions des maréchaux de France et des généraux; parmi elles, on remarquasurtout celle du maréchal Bugeaud, qui, dans une lettre, d'ailleurs fort digne, déclara mettre son éoée au service du pouvoir nouveau. Le Conseil
120 IIlSTOir.K IJE LA SlXONUh RÉPUBLIQUE FRANÇAISE,
d'État, Ja Cour de cassation, la Cour des comptes, la Cour d'ap])el, ne marchandèrent point non plus leur concours. On vit ces {jravcs personn;)(}es, comblés pour la plupart des bontés du roi Louis-Philippe, se presser autour du Gouvernement provisoire; et leur promptitude à servir lut si grande, que quelques-uns, se rappelant les nobles retraites de 1830, s'a misèrent de cet empressement. La République, en abolissant le serment politique, avait eu soin, au surplus, doter tout prétexte aux fidélités trop obstinées. Les fonctionnaires dans les départements montrèrent le même zèle à se rallier, et les plus hostiles se contentèrent de garder le silence. L'Algérie, il est vrai, fut pendant quelques jours un sujet d'alarmes. Là était le duc d'Aumale, gouverneur général de la colonie, prince jeune, brave, aimé des troupes : là était aussi le prince de Joinville, aussi populaire dans la marine que son frère dans l'armée. On ne songeait pas sans anxiété aux résolutions que pourrait leur inspirer leur ambition, leur fierté blessée ou leur audace. Mais cette inquiétude elle-même dura peu. « Soumis, comme ils le disaient eux-mêmes, à la volonté générale » , les deux princes, après avoir adressé à leurs compagnons d'armes les plus nobles adieux, quittèrent Alger le 3 mars, et, prenant volontairement la route de l'exil, rejoignirent leur père au château de Claremont.
Tandis que les chefs de l'armée, les membres des grands corps de l'État, les fonctionnaires de tout ordre faisaient parvenir leur adhésion à lllôlel de ville, les partis eux-mêmes désarmaient en face du Gouvernement provisoire.
Le parti religieux, malgré la bienveillance des dernières années, se rappelait, non sans amertume, à quelles avanies les ministres du culte catholique avaient été exposés après la révolution de 1830. Il reprochait, en outre, au régime tombé de n'avoir pas décrété la liberté d'enseignement. Aussi, dès la première heure, sa soumission fut complète et sans réserve. Dès le 24 février, rarchevècjue de Paris, Mgr Afire, ordonnait aux curés de son diocèse de célébrer un service pour les victimes de l'insurrection; quelques jours plus tard, le 3 mars, il publiait une instruction pastorale où on lisait ces lignes :
« Jésus-Christ, en déclarant que son royaume n'est pas de ce monde, a déclaré par là même qu'il ne commandait ni ne proscrivait aucune forme de gouvernement... L'Église, héritière de cet esprit, a vécu sous l'empire romain, sous les monarchies et sous les républiques italiennes du moyen âge; elle vit encore sous la Confédération suisse et sous les gouvernements démocratiques de l'Amérique du Nord ou du Midi. Il est inouï que jamais le clergé de ces contrées ait manifesté la moindre opposition à cette dernière forme de pouvoir... Il redit partout, après saint Paul, aux rois absolus tomme aux présidents de république : « Vous êtes les ministres de Dieu pour le bien des hommes. » Trois jours après, le respectable pontife, se rendant à l'Hôtel de ville, assurait le .|,ouvernement du concours de son clergé; et M. Dupont de l'Eure, organe de ses collègues, lui répondait par ces sages et belles paroles : « La liberté et la religion sont deux sœurs également intéressées à bien vivre ensemble. » L'archevêque de Lyon, Mgr de Bonald, publiait des déclarations non moins nettes ; a Vous formiez souvent, disait-il à ses coopérateurs, vous formiez souvent le vœu de jouir de cette liberté qui rend nos frères des États-Unis si heureux. Cette liberté, vous l'aurez... » Et, attribuant par avance au pouvoir nouveau les sentiments qu'il lui souhaitait, le prélat ajoutait : « Le drapeau de la République sera toujours pour la religion un drapeau protecteur. » Interprète du pape Pie IX, le nonce se félicitait u du respect que le peuple de Paris, au milieu de si grands événements, avait témoigné à la religion d . Du haut de la chaire de Notre-Dame, le Père Lacordaire faisait allusion aux ouvriers qui avaient respectueusement transporté à Saint-Roch le Christ de la chapelle des Tuileries. « Dieu parle par la voix des événements, disait à son tour le journal l'Univers. La révolution de 1848 est une notification de la Providence... Il n'y aura pas de meilleurs et de plus sincères républicains que les catholiques français. » Sensibles à ces hommages, les membres du Gouvernement provisoire ne manquaient aucune occasion d'affirmer leur res[)ect pour les idées religieuses. L'opinion publique ^'associait à ces témoL-.
gnages : des gardes nationaux se présentaient à l'archevêché pour faire bénir leurs drapeaux ; les blessés de Février recueilli» aux Tuileries demandaient que l'office divin fût célébré dans la salle du Trône; l'archevêque, visitant les hôpitaux, recevait de toutes parts les marques de vénération les plus touchantes(l) Emues autant que charmées de ce retour, les âmes religieuses s'abandonnaient avec délices à cette popularité inespérée et reprenaient le rêve si souvent déçu d'une alliance féconde entre le christianisme et la démocratie.
Quant aux amis de Henri V, la révolution de Février avait réveillé soudain leurs espérances presque assoupies. Au milieu des complications qui ne manqueraient pas de surgir, la fortune, pensaient-ils, ménagerait sans doute au petit-fils de Charles X quelque chance de restauration. Or, le gouvernement de l'Hôtel de ville, essentiellement provisoire, était le plus propre à tenir la place en attendant l'heure désirée. Soutenir ce gouvernement, et, du moins dans le présent, ne pas lui créer d'embarras, tel fut, en conséquence, le mot d ordre que M. Berryer, M. de LaRochejaquelein, M. de Falloux communiquèrent autour d'eux. En dehors de ces vues dynastiques, le parti légitimiste obéissait à une inspiration plus haute. Quand les fondements de la société étaient menacés, il lui aurait répugné d'attaquer la seule autorité qui restât debout. C'est dans ces dispositions d'esprit que, comme le parti religieux, il accepta le régime nouveau.
Les amis de la royauté de Juillet étaient eux-mêmes moins découragés qu'on ne l'aurait cru. Les plus compromis seuls gardaient le silence ou cherchaient à se dissimuler. Mais tous ceux qui, soit dans le centre gauche ou le tiers parti, soit dans l'opposition dynastique, avaient donné quelque gage à l'opinion libérale, se hâtaient de déclarer qu'ils ne déserteraient point la vie publique, qu'ils ne se réfugieraient point dans l'abstention; qu'ils n'imiteraient point les émigrés de 1792, ou les carlistes de 1830; que tout en observant une honorable réserve, ils soutiendraient loyalement le pouvoir tant qu'il
(1) Voir Moniteur de mars 1848, passim.
LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 12â
défendrait l'ordre et les lois. Soit patriotisme, soit ambition, ils ne se lassaient pas de répéter cette profession de foi. Quelques-uns même, portant plus allègrement encore le deuil de la monarchie déchue, laissaient clairement entendre que la République, pour peu qu'elle fût raisonnable, les compterait au nombre de ses serviteurs dès que les bienséances le permettraient.
Les masses enfin, les masses, qui n'appartiennent à aucun parti et qui ne demandent que le travail et la paix, étaient disposées à accepter ces biens, de quelque main qu'ils vinssent. Elles avaient subi, en quelques jours, deux impressions successives. Tout d'abord, la proclamation de la République les avait remplies de crainte ; puis l'attitude du gouvernement, ses efforts pour combattre l'anarchie, ses promesses réitérées de respecter les personnes et les propriétés, l'abolition de la peine de mort en matière politique, solennel désaveu des crimes de la Terreur, par-dessus tout, l'influence dominante de M. de Lamartine, tout cela les avait rassurées. Il leur arriva alors ce qui arrive souvent : ayant redouté un gouvernement détestable, elles furent ravies de ce que le gouvernement était, non pas bon, mais supportable. On se rappelle ce paysan de Virgile qui se croyait obligé d appeler Auguste un dieu, parce qu'Auguste ne lui avait pas volé son champ près de Mantoue. Les masses, en France, obéirent à un sentiment pareil, et elles furent d'autant moins exigeantes qu'elles avaient été dès l'abord plus effrayées. De là, une sorte de bonne volonté générale qui facilitait la tâche du pouvoir. Et cette bonne volonté était alors si unanime que les anciens républicains, les répuhli' cains de la veille, en ressentaient parfois quelque humeur, comme '/ils eussent redouté que la République, en devenant le gouvernement de tout le monde, n'échappât à leur exclusive direction.
Le gouvernement de l'Hôtel de ville, accepté par le pays, semblait devoir être également reconnu par l'Europe. Sans doute, à l'étranger comme à l'intérieur, l'établissement de la République avait d'abord alarmé : on redoutait soit la contagion du désordre, soit une guerre révolutionnaire. Mais le nom
de M. de Lamartine, gage de modération aux yeux des provinces, parut aussi, au delà de nos IVoiitières, une garantie de sagesse et de paix. Homme d'ancienne race et de haute illustration, il avait reçu, comme nous l'avons dit, la direction des affaires extérieures. Nul personnage n'était plus propre à calmer les déliances. Dès le 2 mars, s'adressant au corps diplomatique, il lui notifiait l'avènement du régime nouveau en des termes qui méritent d'être rapportés :
« Monsieur,
« J'ai l'honneur de vous informer que le gouvernement pro- « visoire de la République française m'a confié le portefeuille « des affaires étrangères.
« La forme républicaine du nouveau gouvernement n'a changé « ni la place de la France en Europe, ni ses dispositions loyales « et sincères à maintenir ses rapports de bonne harmonie avec « les puissances qui voudraient, comme elle, l'indépendance « des nations et la paix du monde.
« Ce sera un bonheur pour moi, Monsieur, de concourir par « tous les moyens en mon pouvoir à cet accord des peuples « dans leur dignité réciproque et à rappeler à l'Europe que le « principe de paix et le principe de liberté sont nés le même « jour en France...
B Lamartine. »
A la vérité, deux jours plus tard, M. de Lamartine, non content de cette lettre si simple et si digne, y ajoutait sous le titre de : Circulaire aux agents de la République française, un solennel et orgueilleux manifeste, plus semblable à un discours académique qu'à un document de chancellerie. Ce manifeste, qui tenait la balance égale entre la politique de paix et la politique guerrière, affirmait, entre autre choses, avec une souveraine imprudence, que les traités de 1815, respectés en fait, n'existaient plus en droit. Heureusement, un tel langage fut interprété à l'étranger plutôt comme une satisfaction donnée à l'amourpropre national que comme une provocation belliqueuse. M. de
LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 12î
Lamartine, dans ses entretiens avec les ambassadeurs présents à Paris, ne néglig^ea rien pour accréditer cette opinion (1), en sorte que cet incident n'eut pas les suites qu'on aurait pu redouter. Dès le 28 février, lord John Russell avait déclaré à la Chambre des communes que le cabinet britannique ne se mêlerait en rien des affaires intérieures de la France. Quant aux trois grandes puissances continentales, leur attitude était réservée plutôt que menaçante. Quelles que fussent, d'ailleurs, leurs dispositions, les soulèvements qui allaient éclater à Berlin et à Vienne devaient paralyser les forces de la Prusse et de l'Autriche ; et la Russie, seule libre dans son action, ne pouvait rien sans le concours de ses alliés.
La seconde république, à ses débuts, avait donc cette heureuse fortune de voir, à l'intérieur, tous les partis ralliés autour d'elle et, à l'extérieur, la paix presque assurée.
A la faveur de ces circonstances propices, Paris offrit pendant quelques jours un spectacle étrange, bien propre à éveiller la surprise et la curiosité. Ce même peuple, vieilli dans la monarchie, entreprit de se persuader qu'il était républicain et finit par y réussir. Il y eut un moment (moment, à la vérité, bien fugitif!) où les hommes de tous les partis parlèrent le même langage et affectèrent tous de faire à l'intérêt général le sacrifice de leurs préférences ; époque singulière, je le répète, époque d'illusions naïves, de confiant enthousiasme, de générosité sincère ou calculée ! Des clubs s'ouvraient dans tous les quartiers de la capitale : hangars, manèges, magasins à louer, salles de bal ou de concert, tous les locaux disponibles se transformaient chaque soir en réunion politique ; on formait un bureau, on déterminait un ordre du jour; du haut d'une tribune élevée à la hâte, des orateurs improvisés parlaient de tout à propos de tout; et ces assemblées qui devaient bientôt créer un si grand danger pour Tordre social excitaient alors plus de curiosité que d'effroi. — Les murailles se couvraient d'affiches de toutes couleurs : dans ces affiches d'un style étrange et souvent d'une orthographe aussi étrange que le style, de prétendus
(1) Lord Norma:«by, Une année de révolution à l'aris, t. I, p. 192-194.
12fi HISTOIRE DE LA SECONDE REPUBLIQUE FRANÇAISE.
réformateurs exposaient, en prose ou en rers, leurs plans d'améliorations politiques ou sociales. Tous promettent des merveilles qui ne coûteront presque rien ; tous se flattent de substituer au numéraire qui commence à se cacher un pnpiermonnaie qui enrichira tout le monde ; tous ont des moyens nouveaux pour transformer les rapports du patron et du travailleur. Nul ne doute que le peuple français, en faisant la révolution de Février, ne se soit placé au premier rang dans la civilisation. — Aux motions les plus iniques ou les plus ineptes se mêlent parfois les plus touchants appels à la fraternité. On emprunte fréquemment à l'Évangile ses maximes : on annonce « le royaume du Christ » ; on rappelle le mot de l'Apôtre: « Aimez-vous les uns les outres » : on appelle Jésus le « Prolétaire de JSazareth » ; volontiers on verrait en lui le précurseur de la République. Parfois le clergé, charmé autant que surpris, sourit avec complaisance à ce langage inaccoutumé. — En même temps que les affiches, les feuilles périodiques, dégagées de toute entrave, se multipliaient à profusion, et chaque matin et chaque soir, des nuées de colporteurs sillonnaient la ville, variant à l'infini leurs cris et leur costume pour attirer l'attention. — Le gouvernement lui-même résidait moins dans les salles de l'Hôtel de ville que sur la place publique. Du matin au soir les députations se succédaient, et on les voyait sans cesse déboucher sur la place de Grève, se serrant autour de leurs bannières etchantantla Marseillaise. Démocrates belges ou polonais, chartistes anglais, décorés de Juillet, blessés de Février, détenus politiques, ouvriers des différents corps de métiers, membres de la société des gens de lettres, élèves des lycées, étudiants des écoles, délégués des loges maçonnique^, tous à l'envi offraient au pouvoir nouveau leurs félicitations ou sollicitaient son appui. Lamartine, comme un acteur préféré du public, apparaissait à l'une des fenêtres du palais et naranguait les principales députations ; ses collègues se chargeaient d'expédier les autres. On s'adressait au gouvernement pour les objets léS plus divers, comme si sa puissance et son autorite eussent été sans bornes. Les réfugiés polonais demandaient la reconstitution de leur patrie ; les décorés de Juillet s'indignaient
que l'image de Louis-Philippe fût gravée sur leurs médailles ; les ouvrières de la lingerie réclamaient la suppression du travail dans les prisons ; les délégués du commerce des liquides sollicitaient la suppression de l'exercice à domicile ; les marchandes de la halle dénonçaient leurs inspecteurs et en demandaient le remplacement ; les tailleurs de pierre s'élevaient contre le travail à la tâche ; les étudiants de l'École de médecine voulaient élire eux-mêmes leur doyen ; les élèves de l'école d'Alfort revendiquaient le droit de porter l'épée ; les élèves des lycées aspiraient à apprendre l'histoire de la Révolution française et à être exercés au maniement des armes (1). Les journées se passaient à écouter ces demandes, parfois justes et généreuses, mais le plus souvent puériles ou iniques, inopportunes ou irréalisables. Avec cette facilité à promettre qui est le propre des pouvoirs naissants, les nouveaux dictateurs s'appliquaient à ne décourager aucune espérance ; et peut-être étaient-ils plus sincères qu'on ne croit, car on se grise soi-même de ses propres paroles — Tout devenait prétexte à manifestation. Le 27 février, le gouvernement proclamait la République sur la place de la Bastille. Le 2 mars, de longues colonnes populaires se dirigeaient vers Saint-Mandé pour y rendre hommage au tombeau d'Arm<xï;d Garrel. Le 4 mars, les obsèques des victimes de l'insurrection étaient l'occasion d'une nouvelle cérémonie. — A toute heure des groupes se formaient à l'angle des carrefours; des cortèges sillonnaient les boulevards en chantant des chants naguère réputés séditieux; des orateurs péroraient en plein vent ; des publicistes excentriques distribuaient aux passants leurs propres brochures ; enfin des feux d'artifice, des retraites aux flambeaux, des illuminations improvisées prolongeaient bien avant dans la nuit les agitations de la journée; et le spectacle de cette foule bruyante semblait au plus grand nombre plus pittoresque qu'inquiétant.
Ainsi vécut, pendant quinze jours, ce peuple à la fois ravi et embarrassé de sa victoire, flottant entre les résolutions violentes et magnanimes, prêtant l'oreille à toutes les promesses
(1) Voir Moniteur de 1848, mare et avril, passim.
qui bercent sa crédulité, s'enivrant des phrases sonores qu'on lui prodigue, chercliant dans des manifestations presque enfantines l'occupation de son oisiveté. Les conséquences dos faiite? commises ne se montrent pas encore dans toute leur étendue. Déjà le travail chôme, mais on ne sent point encore l'aiguillon de la misère. Déjà le numéraire devient rare, mais on ne mesure point encore l'intensité de la crise. Déjà K -; passions fermentent, mais la guerre civile n'est point encore in:minente. Avant l'heure où les rivalités, les haines, les souffrances vont se révéler dans toute leurâpreté, il semhle que la Providence veuille laisser quelques jours à l'insouciance et à l'oubli; jours où le peuple, comme unenlant en vacances, se réjouit et s'étourdit, sans crainte du lendemain; où les plus mauvais desseins eux-mêmes prennent le masque de la générosité; où les partis se confondent avant de s'entre-déchirer. Les plus éclairés eux-mêmes s'abandonnent, comme la foule, à cette passagère quiétude, soit que, malgré leur clairvoyance, ils partagent lillusion commune, soit que, ne la partageant pas, ils ne veulent pas troubler un rêve qui ne finira que trop tôt.
Une circulaire de M. Ledru-Rollin vint rompre cette trêve des partis.
Dans la distribution des grands emplois publics, Ledru- Rollin avait reçu, comme on l'a dit, le ministère de l'intérieur. Il avait choisi comme secrétaire général un avocat déjà célèbre, M. Jules Favre : M. Elias Reguault, journaliste de la Sarthe, était devenu le chef de son cabinet : M. Carteret avait été appelé à la direction de la sûreté générale. C'est avec 1 aide de ces collaborateurs qu'il s'était mis à Toeuvre. Son premier soin avait été de remplacer les préfets et les sous-préfets de la monarchie par des commissaires et sous-coramissaires imbus de l'esprit nouveau. Ce devoir une fois rempli, toutes ses
préoccupations s'étaient tournées vers les élections prochaines En effet, un décret du 5 mars venait de conférer à tous les Français âgés de vingt et un ans et non frappés d'indignité le droit électoral : les élections pour l'Assemblée constituante étaient fixées au 9 avril.
On aurait pu croire, à première vue, que la conquête du suffrage universel dût combler de joie le parti radical, et qu'il dût tressaillir d'aise à la pensée de l'imposante manifestation qui se préparait. Il n'en était rien. Tandis que les républicains de l'école parlementaire et libérale se félicitaient de voir le pays rendu à lui-même, les républicains de l'école autoritaire ou jacobine redoutaient, loin de la désirer, l'heure solennelle des élections. Ils craignaient que la nation, mal affranchie des influences royalistes ou religieuses, ne concourût au triomphe de leurs ennemis. L'empressement général à accueillir le nouveau régime leur paraissait plus habile que sincère et ne les rassurait en rien. Une république qui ne se serait pas adaptée à leur formule leur semblait, au surplus, non moins haïssable que la monarchie. En revanche, une prolongation de dictature leur souriait fort; pour colorer leurs vœux de l'apparence du bien public, ils laissaient entendre que les masses ne pourraient exercer le suffrage universel si elles n'étaient préalablement éclairées; de là, disaient-ils, la nécessité de retarder les élections ou du moins de peser sur les électeurs. Ainsi parlait-on dans le parti radical; et ces propos, d'abord échangés à voix basse, furent bientôt répétés tout haut.
Il importait que ces vues trouvassent dans le gouvernement un confident et un complice. On avait songé à Ledru-Rollin. Ministre de l'intérieur, Ledru-Rollin était en mesure plus que personne, soit de demander au sein du conseil l'ajournement des élections, soit d'influencer les élections elles-mêmes s'il devenait impossible de les éluder. Nul n'ignorait que, par goût pour la tradition révolutionnaire, il affectait de dédaigner les scrupules libéraux de ses collègues. De plus, la faiblesse de son caractère, contrastant avec l'intempérance de son langage le livrait sans défense aux donneurs d'avis et aux officieux de I 9
ISO HISTOIRR DE LA SECfTNDE REPUBLIQUE FRANÇAISE.
toute sorte. Les républicains radicaux s'efforcèrent donc de le circonvenir, de le pousser hors des voies modérées, de le provoquer à quelque éclat : ils n'y réussirent que trop bien.
Deux fois depuis son avènement au pouvoir, Ledru- Rollin était entré en relation avec ses subordonnés. Le 8 mars, il s'était adressé aux commissaires, et ses instructions, rédifrées par la plume élégante de Jules Favre, avaient revêtu une forme correcte et modérée : un passage qui recommandait « de n'appeler aux fonctions publiques que des républicains de la veille et non du lendemain » trahissait seul les tendances exclusives du maître qui avait retouché le document. Le lendemain 9 mars, le ministre s'était adressé aux maires, et son langage n'avait guère été moins sensé. Trois jours plus tard, cédant sans doute aux influences qui ne cessaient de l'assiéger, il changea complètement d'attitude. Une troisième circulaire parut, qui, publiée dans le Moniteur du 12 mars et adressée aux commissaires, était comme le manifeste de la République jacobine.
«... Quels sont vos pouvoirs? disait le ministre aux com- « missaires. Ils sont illimités. Agents d'une autorité révolution- « naire, vous êtes révolutionnaires aussi. La victoire du peuple « vous a imposé le mandat de faire proclamer, de consolider a son œuvre. Pour l'accomplissement de cette tache, vous êtes « mvestis de sa souveraineté : vous ne relevez que de voire o conscience : vous devez faire ce que les circonstances exigent «pour le salut public... Les sentiments républicains doivent « être vivement surexcités, et pour cela il faut confier toutes « les fonctions politiques à des hommes sûrs et sympathi- « ques... »
En conséquence, le ministre recommande à ses agents de changer partout les autorités administratives, même « dans les localités où l'on réclame leur maintien » , de pourvoir au remplacement des maires et adjoints, de dissoudre, en cas de nécessité, les conseils municipaux hostiles. « Dans vos rapa ports avec les chefs militaires, continue le ministre, vous o exercez les pouvoirs de l'autorité executive ; la force armée « est donc sous vos ordres. Vous la requérez, vous la mettez
« en mouvement; vous pouvez même, dans les cas graves, « suspendre un chef de corps en m'en référant immédiate- «ment... Quant à la magistrature inamovible, vous la sur- « veillerez, et, si quelqu'un de ses membres se montrait publi- « quement hostile, vous pourriez user du droit de suspension (i que vous conicre votre autorité souveraine. »
C'est surtout vers les élections prochaines que se reportait la pensée de Ledru-Rollin, et une citation intégrale des instructions ministérielles est ici nécessaire.
« Les élections, dit-il, sont votre grande œuvre : elles « doivent être le salut du pays. C'est de la composition de « l'Assemblée que dépendent nos destinées. Il faut qu'elle soit « animée de l'esprit révolutionnaire , sinon nous marchons à la « guerre civile et à l'anarchie. A ce sujet, mettez-vous en garde <i contre les intrigues des hommes à double visage, qui, après « avoir servi la royauté, se disent les serviteurs du peuple. « Ceux-là vous trompent, et vous devez leur refuser votre « appui. Sachez bien que, pour briguer l'honneur de siéger à « l'Assemblée nationale, il faut être pur des traditions du passé. « Que votre mot d'ordre soit partout : Des hommes nouveaux « et, autant que possible, sortant du peuple.
« Les travailleurs, qui sont la force vive de la nation, « doivent choisir parmi eux ceux que recommandent leur « intelligence, leur moralité, leur dévouement. Réunis à l'élite « des penseurs, ils apporteront à la discussion de toutes les « grandes questions qui vont s'agiter l'autorité de leur expé- « rience pratique. Ils continueront la Révolution et la contien- « dront dans les limites du possible et de la raison ; sans « eux elle s'égarerait en de vaines utopies ou serait étouifée « sous l'effort d'une faction rétrograde.
« Éclairez les électeurs et répétez-leur sans cesse que le i règne des hommes de la monarchie est fini.
« Vous comprenez combien ici votre tâche est grande. « L'éducation du pays n est pas faite C'est à vous de le gui- « der. Provoquez sur tous les pomts de votre département la « réunion de comités électoraux, examinez sévèrement les « titres des candidats. Arrêtez-vous à ceux-là seulement qui
o paraissent présenter le plus de garanties à roplnion répu- « blicaine, le plus de chances de succès. Pas de transactions, a pas de complaisances. Que le jour de l'élection soit le triompha. « de la Révolution. »
Tout était étrange dans ce document. Il succédait à deux circulaires modérées comme si l'esprit de violence, un instant contenu, n'eût pu se dissimuler plus longtemps. Il affectait le ton de la provocation et paraissait calculé à dessein pour ranimer les colères apaisées. Il conférait aux commissaires des pouvoirs absolus pour rechercher, proscrire et frapper leurs ennemis. Il annonçait une sorte de dictature civile, non moins redoutable et plus savamment tyrannique que les dictatures militaires. Jamais, d'ailleurs, le droit d'intervention du gouvernement en matière électorale n'avait été proclamé avec une plus audacieuse insolence. Enfin (chose plus étrange que tout le reste !) cette circulaire, qui formulait tout un programme politique, n'avait point été délibérée en conseil : comme une simple instruction administrative, elle avait été expédiée directement aux commissaires ; et les collègues de Ledru- Rollin ne connurent cette pièce fameuse qu'à l'heure même où le public la lisait et la commentait.
L'effet produit fut immense. Les masses qui déjà se ralliaient s'éloignèrent de nouveau. Les intérêts qui auraient eu tant besoin de sécurité s'alarmèrent. Ces alarmes, se propageant à la Bourse où régnaient, à la vérité, bien d'autres causes d'inquiétude, contribuèrent à précipiter les cours déjà si bas. Le 5 pour 100, qui ouvrait le 13 mars à 77 francs, descendait en deux jours à 65 francs, et le 3 pour 100 subissait un mouvement de recul analogue, quoique un peu moins accentué. On répétait publiquement que « le gouvernement provisoire sentait le besoin de faire de l'intimidation pour acquérir de la force (1) 1). De la circulaire de Ledru-Rollin on rapprochait une circulaire du mmistre de 1 instruction publique, M. Carnot, circulaire qui affirmait « que la France réclamait des hommes nouveaux, qu il fallait changer non pas seulement les insti-
(1) Rapport» de police. (Enquête parlementaire <!ur l'aUental du 15 mai t( Vinsurreclion de juin, t. II. p. 216.)
tutions, mais les hommes; qu'on ne pouvait changer d'ouvrage sans changer en même temps d'outiJ » . On se disait que le courant de la politique jacobine était apparemment bien fort, puisqu'un esprit modéré, comme M. Carnot, s'y abandonnait lui-même. Les gens sensés regrettaient d'autant plus cet étalage de violence que la résistance ne se rencontrant nulle part, la générosité eût été facile. Seuls, quelques esprits clairvoyants, ennemis implacables de la République, se réjouissaient. Ils savaient à merveille que Ledru-Rollin serait aussi mou dans l'action qu'audacieux dans le langage; tout en signalant, avec de grands élans d'indignation, les allures proconsulaires du ministre, ils se félicitaient d'avoir un adversaire qui, après s'être discrédité par la violence de ses paroles, ne se discréditerait pas moins par l'incertitude de ses résolutions.
Quelle que fût l'inconsistance personnelle de Ledru-Rollin, l'inquiétude publique n'était pas hors de propos : cette politique de compression violente, à l'heure même où elle s'affirmait au ministère de l'intérieur, était ouvertement favorisée, soit par la Préfecture de police, soit par la Commission du Luxembourg, et était bruyamment acclamée dans les clubs.
Nous avons vu Caussidière s'installant à la Préfecture de police, adressant une proclamation aux Parisiens pour les engager à conserver leurs barricades, et recrutant, parmi les anciens détenus politiques et les combattants des guerres civiles, quatre compagnies de Garde du peuple qu'on désigna bientôt sous le nom générique de Montagnards. Il s'était retranché dans son poste comme dans une citadelle, gardant une attitude indécise entre la révolte et la soumission. M. Bethmont, ministre du commerce, qui, au lendemain même de la révolution, s'était rendu à la Préfecture de police pour y arrêter les mesures relatives à l'approvisionnement de la capitale, n'avait pu contempler sans un véritable ahurissement le spectacle qui s'était offert à lui. Ces gardes improvisés, revêtus de cravates et de ceintures rouges, et encore parés des armes abandonnées par la troupe ; ces conspirateurs d'hier se transformant en agents de police ou fouillant les
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dossiers d'une main fébrile afin d'y trouver leurs traces ou celles de leurs amis; ces employés de la veille venant timidement reprendre leur place dans leur bureau et tour à tour traités en otajjes ou rassurés, suivant le caprice du moment; ce magistrat, bizarre de physionomie autant que de caractère, dominant en maître dans les lieux mêmes où il avait tant de fois comparu en suspect; le bruit des chants, Toclat des disputes, le cliquetis des sabres retentissant dans les corridors naguère silencieux; cette prise de possession par les gens de désordre de cette administration qui, en temps ordinaire, répond de l'ordre; tout cet ensemble, à la fois pittoresque et inquiétant, paraissait tellement étrange qu'il était, à lui seul, une des curiosités de cette curieuse époque. De retour à l'Hôtel de ville, M Bethmont s'était empressé de raconter à ses collègues ce qu'il avait vu : à ce singulier récit, nul n'avait su s'il convenait de rire ou de s'effrayer. Désireux de se débarrasser d'un agent si extraordinaire et si incommode, le gouvernement provisoire avait délégué M. Recurt pour remplacer Gaussidière : M. Recurt avait été repoussé par les Montagnards. Garnier-Pagès, qui croyait volontiers à son prestige personnel, s'était flatté d'amener à composition le redoutable préfet; dans ce but, il s'était rendu à son tour à la Préfecture de police. Mais en vain avait-il fait à Gaussidière les offres les plus avantageuses : celui-ci s'était obstiné à ne pas se laisser destituer; et Garnier-Pagès, tout surpris que son éloquence eût été vaine, avait, comme M. Recurt, rapporté à l'Hôtel de ville ses craintes et son désappointement. Un instant, les appréhensions avaient été si vives que , le 26 février, quelques-uns des membres du gouvernement provisoire s'étaient donné rendez-vous pour la nuit suivante chez M. Marie. On devait, dans cette réunion, aviser aux moyens de combattre la politique radicale et surtout de se débarrasser de Gaussidière; Lamartine, Arago, Garnier-Pagès ayant, pour des raisons diverses, manqué au rendez-vous, le conciliabule, ainsi qu'il arrive souvent en pareille conjoncture, se sépara sans avoir rien décidé. Pendant ce temps, le préfet de police, persistant dans son attitude, s'abstenait de se rendre à l'Hôtel
de ville ou, s'il s'y rendait, n'y venait qu'en armes et moins en fonctionnaire suboi'donné qu'en rival. Il se séparait de son collègue Sobrier qui s'installait rue de Rivoli, dans un des bâtiments de la liste civile, et y rassemblait des fusils et des munitions comme pour de prochains combats. Une destitution, difficile au début, devenait, au bout de quelques jours, tout à fait impossible. On se résigna, à l'Hôtel de ville, à accepter de bonne grâce cet auxiliaire qui ne voulait pas se laisser éconduire et qu'on était impuissant à chasser. Le 29 février, le Moniteur enregistrait la nomination de Caussidière comme préfet de police provisoire. — A l'époque où nous sommes parvenus, cette importante fonction était donc aux mains d'un personnage notoirement acquis à la politique révolutionnaire. Comme Ledru-RolUn, Caussidière ne doutait pas que le gouvernement n'eût le devoir de peser sur le choix des électeurs; mais à cette action peut-être inefficace, il préférait de beaucoup l'ajournement des élections elles-mêmes. II souriait d'avance à toute manifestation populaire qui inclinerait en ce sens les résolutions de l'Hôtel de ville : cette manifestation, il était prêt à la soutenir..., autant du moins que sa nature cauteleuse, réservée, par-dessus tout égoïste, lui permettait de se compromettre et de se donner.
La Commission des travailleurs, établie au Luxembourg, n'offrait pas à la politique radicale un point d'appui moins sûr. Louis Blanc a raconté lui-même (1) quelle émotion il avait éprouvée en pénétrant en maître dans ce palais des Médicis, où il était entre autrefois en solliciteur, pour y rechercher le patronage de M. Decazes Sans doute, il ne se flattait point de îcaiii.er de toutes ine:;es son plan d'organisation du travail qui tendait à abolir la concuneuco et à attribuer à l'ouvrier un salaire proportionne noa à ses capacités, mais à ses besoins Néanmoins, à travers les hésitations et les tristesses mêmes de son langage, on devine co.ubieu i apparente grandeur de son. rôle l'avait ébloui. L événement avait rabattu bien vite cette présomption des p»emie:s jours. Le 1" mars, cent cinquante
(X) Histoire de la république de 1843, t. I, p. 139 et 142.
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à deux cents ouvriers, se disant délégués par leurs camarades, s'étaient réunis dans l'ancienne Chambre des pairs : ils ne s'étaient réunis, hélas ! que pour étaler leurs bruyantes divisions. « Toutes les professions, dit-on, ne sont pas repré « sentées : les titres des délégués, ajoute-t-on, ne sont par a valables. » En même temps, l'assistance tout entière, insensible aux théories qu'on veut lui soumettre, demande à grands cris une seule chose, la diminution des heures de travail et labolition du marchandage. Dès le 4 mars, les premiers signes de découragement se révèlent chez Louis Blanc : « Quelle que « soit votre impatience, dit-ii dans une proclamation aux « ouvriers, la commission vous conjure de ne pas faire aller « vos exigences plus vite que ses recherches... Trop d'impa- « tience de votre part, trop de précipitation de la nôtre n'abou- « tirait qu'à tout compromettre (1). » Les premiers choix ayant été taxés d'irréguliers, les élections des délégués ont lieu : chaque profession nomme trois représentants, l'un qui est destiné à prendre part aux travaux de la commission, les deux autres qui feront partie des assemblées générales auxquelles la commission soumettra ses rapports. Ainsi se forme, pour employer le langage du temps, le Parlement du travail. Ce Parlement du //avai/ constitué de la sorte est convoqué le 10 mars : mais des invectives contre l'ancienne société remplissent les assemblées générales. Quant à la commission elle-même, son rôle se borne à provoquer la création d'un bureau de renseignements pour les travailleurs, à solliciter l'établissement de cités ouvrières, à concilier les différends des cochers avec les entrepreneups de transports. — Cependant, à ces malheureux dont on avait surexcité les espérances et à qui l'on n'offrait que de si maigres satisfactions, il fallait donner un autre aliment. Louis Blanc tourna leur activité vers la politique. Avec l'éloquence persuasive qui lui était propre, il leur insinua ses propres idées; bientôt, à l'exemple de leur patron, ils allèrent répétant partout que le peuple, surtout dans les campagnes, serait incapable de choisir ses représentants, qu'il fallait diriger les
(1) Moniteur du 5 mars, p. 5ik.
élections ou mieux encore les ajourner : en même temps, ils or(janisaient leurs cadres en vue d'une manifestation qui prêterait une force irrésistible à ces vœux.
Les clubs, d'abord objet de curiosité plutôt que d'effroi, n'avaient pas tardé, eux aussi, à devenir le rendez-vous de toutes les passions.
Blanqui, rendu à la liberté par la révolution de Février, avait, sous le nom de Société républicaine cenù-ale, ouvert un club dans la salle du Conservatoire de musique. Habitué aux conspirations, s'y jouant comme en son élément, tellement accoutumé aux manœuvres souterraines qu'il avait besoin d'ombre comme d'autres ont besom de lumière, aimant la solitude, fuyant les lieux publics, affectant l'austérité et presque l'indigence, s'entourant de quelques fidèles tels que Lacambre et Flotte, impénétrable, d'ailleurs, à tous, Blanqui était plus redouté que sympathique à la démagogie. Le mystère qui l'environnait servait son prestige. Peu éloquent, mais d'esprit dominateur, ne travaillant que pour lui-même autant par défiance d'autrui que par ambition, possédant à un suprême degré l'art de se ménager, il devait acquérir bien vite un renom d'audace et d'astuce qui n'était pas tout à fait usurpé. On lui attribuait des desseins terribles, et il se plaisait à entretenir cette opinion, comme si cette puissance malfaisante qu'on lui prêtait eût flatté son orgueil. Nul ne l'aimait : mais tous appréhendaient d'être ses instruments : tous craignaient son influence qu'on croyait plus grande qu'elle n'était et qu on augmentait en la redoutant. Blanqui, dans son club, prêchait la défiance contre le gouvernement provisoire et laissait volontiers entendre que, le cas échéant, il conviendrait de l'épurer. Le 7 mars, il s'était rendu en pétitionnaire à l'Hôtel de ville et y avait sollicité l'ajournement des élections.
Tandis que Blanqui réunissait ses adeptes au Conservatoire, Barbés fondait au Palais-National le Club de la Révolution. Condamné à mort à la suite de l'attentat du 12 mai 1839 et gracié par le roi Louis-Philippe, Barbes, comme Blanqui, appartenait au parti des conspirateurs. A part cette ressemblance, tout séparait ces deux hommes. Autant Blanqui était concentré,
autant Barbes se livrait à tout venant : Blanqui, dans l'opinion révolutionnaire, personnifiait l'habileté tortueuse. Barbes la générosité : Blan({ui avait des sectaires, Barbés des partisans. Tandis que Blanqui était redouté du gouvernement, Barbes avait un pied à l'Hôtel de ville. En sortant de prison, sa première visite avait été pour Lamartine, qui, en 1839, avait sollicité sa grâce par l'intermédiaire de M. de Montalivet: son langage avait révélé alors un esprit ardent, non factieux. Il venait parfois au ministère de l'intérieur. Il semblait avide de nouveautés plutôt qu animé de mauvais desseins. Seulement, comme les hommes au jugement peu sûr et aux entraînements faciles, il se grisait de ses propres paroles et quelquefois aussi des paroles des autres. Vers le milieu du mois de mars, ses sages résolutions des premiers jours fléchissaient déjà, et, tout en se défendant encore de toute pensée séditieuse, il soutenait dans son club une politique qui, avec moins d'àpreté et de violence, ne différait guère de celle de Blanqui.
A côté de ces deux clubs, il convient de mentionner la 5oc/e/e des droits de L'hovime, dont Villain était le chef. Cette société, organisée militairement et divisée en sections armées, inspirait d'autant plus de crainte qu'elle semblait mieux faite pour l'action. Elle siégeait alors au Conservatoire des arts et métiers. A quelque temps de là, elle devait, avec la complicité du préfet de police, transférer son état-major et ses bureaux au cœur même de Paris, c'est-à-dire au Palais-National.
Les chefs des écoles socialistes avaient profité, de leur côté, de la liberté commune. Raspail fondait le club des Amis du peuple. Cabet, l'apôtre du communisme, groupait autour de lui ses partisans, d'abord dans la grande salle de .a Redoute, puis à la salle Montesquieu. Quoique, dans ces deux derniers clubs, ongardâtquelqueréserve,Iesmotions révolutionnaires étaient accueillies le plus souvent avec faveur. Le club Cabet votait, le 10 mars, une adresse pour réclamer l'ajournement des élections.
A la Préfecture de police, au Luxembourg dans les clubs, un courant puissant poussait, comme on le voit, à la dictature révolutionnaire. Ledru-RoUin s'abandonnait de plus en plus à
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ce courant. Non content de la circulaire du 12 mars, il jugea bientôt à propos de donner un nouveau gage à l'opinion déma gogique. Sur l'avis du directeur des postes, un journal, destiné à être colporté dans les campagnes par les facteurs ruraux, fui créé, sous le nom de Bulletin de la République, au ministère de l'intérieur : or, à la date du 15 mars, le second numéro de cette feuille, publiée et propagée avec l'estampille officielle, demandait que les élections fussent reculées : « Dans les villes, disait « le Bulletin de la République, la classe des travailleurs, façonnée tt au joug par de longues années de compression et de misère, « ne prendrait aucune part au scrutin, ou bien elle y serait « conduite par ses maîtres comme un bétail aveugle. Dans les « campagnes, toutes les influences sont aux mains des aristo- « crates. Une tyrannie savante a étouffé toute spontanéité... « Les malheureux paysans deviendraient à leur insu le mar- « chepied des ennemis qui les oppriment et les exploitent... « Le peuple ne sait pas; il faut qu'il sache. Ce n'est pas l'œu- « vre d'un jour ni d'un mois. Lorsque la contre-révolution a * seule la parole depuis cinquante ans, est-ce donc trop « d'accorder une année peut-être à la liberté?... »
Heureusement la majorité du gouvernement provisoire persistait avec une sage fermeté à repousser ces invitations à la dictature. Dans cette pensée d'honorable résistance, elle rencontrait l'adhésion de tous ceux que la République rouge, comme on disait alors, froissait dans leurs croyances ou alarmait dans leurs intérêts. L'ancienne opposition dynastique, l'ancienne garde nationale, quelques clubs conservateurs récemment crées, le commerce, la haute banque se ralliaient autour d'elle. Le nom de Lamartine surtout éveillait le* sympathies : car on voyait en lui la personnification la plus éclatante de la politique libérale opposée à la politique jacobine. Lui-même était jaloux de justifier cette confiance. Il trouva bientôt l'occasion d'exprimer ses sentiments. Le 15 mars, le Club républicain pour la liberté des élections, club conservateur récemment créé, avait envoyé une députation à l'Hôtel de ville pour protester contre la circulaire du ministre de l'intérieur. Lamartine n'hésita pas à désavouer son collègue : « Le gouvernement,
« dit-il aux délégués du club, n'a chargé personne de parler « en son nom à la nation et surtout de parler un langage supé- « rieur aux lois... Soyez certains qu'avant peu de jours, le " gouvernement provisoire prendra lui-même la parole, et que « ce qui a pu, dans les termes et non certes dans les intentions « de ce document, blesser, inquiéter la conscience du pays, « sera expliqué par la voix même du gouvernement tout .<entier(l). » Le lendemain, le conseil s'étant réuni, Lamartine donna lecture d'un projet de proclamation qui était une nouvelle affirmation de la politique libérale : « Le gouvernement « provisoire, disait cette proclamation, n'imitera point les « gouvernements usurpateurs de la souveraineté du peuple... « A quoi bon succéder à ces pouvoirs si c'est pour leur ressem- « bler? Le gouvernement provisoire veut que la conscience «publique règne... Donnez sûreté, liberté, respect à tous. « Assurez aux autres l'indépendance des suffrages que vous « voulez pour vous. Ne regardez pas quels noms ceux que vous «croyez vos ennemis écrivent sur leurs bulletins... Respect « aux consciences des électeurs. Voilà le devoir du Gouver- « nement. » La proclamation fut adoptée et, le soir même, affichée dans Paris.
Trois semaines après la révolution de Février, l'harmonie apparente des premiers jours s'était donc évanouie. Deux partis se trouvaient en présence : d'un côté, Ledru-Rollin et Louis Blanc, appuyés par les Montagnards de la Préfecture de police, les ouvriers du Luxembourg, les meneurs des clubs, essayant de manier ces forces et de les assouplir à leur main, les poussant et les retenant tour à tour, s'y confiant sans pourtant s'y abandonner tout à fait et quelquefois s'effrayant de leurs propres auxiliaires ; de l'autre, la majorité du gouvernement se groupant autour de Lamartine et défendant, avec le concours de tous les gens d'ordre, la souveraineté nationale. Pour quiconque avait l'expérience des temps de crise, il était clair que le premier de ces deux partis chercherait, par une démonstration puissante, à intimider et à absorber l'autre. On touchait à une
(1) Moniteur, p. 618.
manifestation ou, pour parler le langage révolutionnaire, à une journée.
Un incident inattendu précipita la crise.
Par un arrêté du 13 mars, Ledru-Rollin avait prononcé la dissolution des compagnies de grenadiers et de voltigeurs de la garde nationale, et avait ordonné que les hommes qui les composaient seraient versés dans les compagnies ordinaires. Cette mesure avait produit une assez vive irritation. Ces compagnies d'élite, très belles, très bien équipées, recrutées le plus souvent dans la classe aisée, étaient animées d'un véritable esprit de corps; et elles comprenaient mal que, sous couleur d'égalité, on les dépouillât de leurs inoffensifs privilèges. Le 14 et le 15 mars, les députations de la première légion et des légions de la banlieue s'étaient rendues à l'Hôtel de ville pour y protester contre la décision ministérielle; d'autres députations s'étaient dirigées vers le ministère de l'intérieur, et, dans une entrevue avec le chef de cabinet, M. Elias Regnault, avaient exprimé, en termes très vifs, leur mécontentement. Peu à peu, les esprits s'échauffant, on jugea ces réclamations insuffisantes, et l'on imagina d'organiser une manifestation pour le lendemain. Le 16 mars, dans la matinée, quelques milliers de gardes nationaux, revêtus de leur uniforme, et sans autres armes que leur sabre, partirent donc de leurs points ordinaires de rassemblement et se portèrent vers l'Hôtel de ville. Aux grenadiers et aux voltigeurs s'étaient joints beaucoup de simples fusiliers : car la démonstration, en se généralisant, avait quelque peu changé de caractère : il ne s'agissait j)lus seulement de revendiquer contre Ledru-Rollin le mainficn d'un ancien privilège, mais de protester contre la politique du ministère lui-même et tous les éléments conservateurs <|ue la garde nationale renfermait s'étaient réunis dans cette com-
142 HISTOIRE DE LA SECONDT nRPUBLIQUE FRANÇAISE.
munc pensée. A la hauteur du pont au Change, la colonne fut arrêtée par des groupes hostiles, du sein desquels partîiient des cris : « A bas les bonnets à poil! » — « A bas Lednt-Rolli'n! ■» répondirent les gardes nationaux. Cependant, parmi les manifestants, beaucoup doutaient déjà de la sagesse de leur dessein, et, dans la crainte de compromettre la paix publique, désertaient le cortège et regagnaient sans bruit leur logis. Les plus ardents seuls persistèrent dans leur entreprise, et, fendant les flots de la multitude, arrivèrent à grand'peine jusque sur la place de Grève. Leurs délégués pénétraient dans l'Hôtel de ville au moment même où Lamartine communiquait à ses collègues le projet de proclamation dont nous avons parlé plus haut.
Les membres du gouvernement provisoire n'avaient pas vu sans impatience se former cette manifestation. Ils la considéraient, non sans raison, comme intempestive et accueilliient fort mal les députations. « Le gouvernement, dit M. Marrast, « aurait souhaité que des hommes comme vous ne sortissent « pas des voies régulières pour lui soumettre leurs réclama- « lions... » — « Demain, ajoutait M. Arago, nous aurons une « démonstration de la classe ouvrière pour répondre à celle de « la garde nationale. » Tout confus de ce langage et comprenant un peu tard que les hommes d'ordre ne gagnent rien à emprunter aux gens de désordre leurs procédés, les gardes nationaux se retirèrent en protestant de leurs intentions. C'est au milieu des huées populaires qu'ils sortirent du palais, et ces murmures les poursuivirent jusque dans leurs quartiers. La voix publique donna aussitôt à cette manifestation un nom qui lui est resté; elle 1 appela la Manifestation des bonnets à poil.
Cet incident ne mériterait guère d'être rappelé, s'il n'avait fourni au parti radical le prétexte qu'il recherchait.
Les derniers pelotons de gardes nationaux avaient à peine quitté la place de l'Hôtel de ville, que déjà les meneur? j>arcouraient les groupes et y éveillaient le désir des représailles. (1 La réaction relève la tête, disaient-ils en empruntant la for- « mule alors consacrée : aujourd nui, on attaque Ledru-Rollin « et Louis Blanc; demain, on attaquera la République elle-
a même; aj-fès-demain, on tentera quelque effort en faveur de K la régence. Il importe de prévenir, par une démonstration « solennelle, de si coupables desseins : il faut venger, du même « coup, contre d'injustes attaques, ceux des membres du gou- « vernement qui ont rendu le plus de services à la démoli cratie. » A la chute du jour, les journaux, colportés à travers la ville, répètent ce langage en l'accentuant encore. C'est au milieu de l'agitation la plus vive que les clubs ouvrent leur séance du soir. Sombre et impénétrable comme toujours, Blanqui se prépare à l'action. Plus communicatif et aussi plus modéré dans ses vues, Barbes n'est guère moins résolu. Sobrier, l'ancien collègue de Caussidière, répand partout l'ardeur un peu fébrile qui l'anime. Cabet lit à ses adeptes un projet de proclamation : « Que le peuple en masse, dit-il, se rende à tt l'Hôtel de ville pour y demander : 1° l'éloignement des « troupes; 2° l'ajournement des élections pour la garde natio- « nale jusqu'au 5 avril; 3° l'ajournement des élections pour «l'Assemblée constituante jusqu'au 31 mai... Point de cris, « ajoute-t-il, point de menaces, point d'excès d'aucun genre.. « Montrons à la France et à l'Europe que le prolétariat parisien « est plus sage que la bourgeoisie... Que notre silence soit la « leçon de nos prétendus maîtres. » De son côté, Caussidière, recevant dans la soirée des délégations des sociétés démocratiques, leur donne ce conseil : « Soyez demain avant midi cent « mille sur la place de la Concorde, et venez en ordre protester « de votre attachement aux institutions républicaines. Cette « grande démarche fera rentrer dans le néant les ennemis de « l'égalité (1). » Le préfet de police ne se contente pas de ce singulier avis : il envoie ses agents dans la ville et dans la banlieue pour y propagerles mêmes instructions. Les délégués du Luxembourg préviennent les corporations. La nuit se passe à échanger des mots d'ordre, à confectionner des bannières, à régler la marche du cortège. Le 17 mars, dès la pointe du jour, une adresse, signée de Sobrier, de Cahaigne et de quelques autres, invite le peuple de Paris à se réunir à dix heures sur la
(1) Caussidière, Mémoires, t. I, p. 174
I4i HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
place de la Concorde. Enfin, à neuf heures du matin, une commission, dite Commission des Trente, arrête les termes d'une pétition qui sera présentée au gouvernement et qui renou velle le vœu formulé la veille par Cabet. La manifestation est désormais assurée : elle s'annonce comme tellement imposante qu'elle effraye ceux mêmes qui l'ont le plus désirée. Caussidière recommande à quelques-uns de ses Montagnards de tenir la tête du cortège et de protéger, en cas de besoin, le gouvernement provisoire. Quant à Louis Blanc, il convoque en toute hâte au Luxembourg quelques-uns des délégués les plus sûrs et les conjure d'user de leur influence dans le sens de la modération (l).
Le gouvernement de l'Hôtel de ville suivait d'heure en heure la marche du complot qui ne se déguisait plus. A cette manifestation qui pouvait devenir si redoutable, iî n avait h opposer aucune force sérieuse. La nouvelle garde nationale n'était point organisée ; l'ancienne était impuissante et s'était, d'ailleurs, discréditée la veille. L'armée avait été éloignée de Paris, et les quelques corps isolés qui gardaient encore les barrières n'eussent fait qu'exciter les colères. Seules, quelques troupes irrégulières, recrutées sous le nom de Volontaires de Février, défendaient l'entrée de la maison commune . encore étaient-elles de dispositions fort douteuses, car leur chef, le colonel Rey, était un ami de Barbes. A tout hasard, M. de Lamartine envoie quelques émissaires dans les groupes qui commencent à se former. M. Marie s'assure de l'abstention des ouvriers des ateliers nationaux qui, par une très sage mesure de prudence, sont dirigés, dès le matin, vers les chantiers les plus éloignés. Ces précautions prises, on attend l'événement.
Dès neuf heures, une immense multitude se porte de tous les quartiers de la capitale vers la place de la Concorde, point de départ du cortège. Les clubistes se rangent autour de leur président et des membres de leur bureau; les corporations se rallient autour de leurs bannières : les citoyens qui n'appartiennent ni aux clubs ni aux corporations se divisent euxmêmes en groupes. On ne peut douter que cette armée popu-
(I) CiCSSiDiÈnE, Mémoires, l. I, p. 176. — J^oui,- IIl*>c, Révolution de 18-18, t. I, p. 309.
laire n'obéisse à une direction, tant Tordre est grand et la discipline bien observée! A la vérité, les mani (estants nourrissent au fond de l'âme des sentiments très divers. Les uns, mécontents des scènes de la veille, veulent simplement protester contre les prétentions d'une garde nationale privilégiée et se figurent de très bonne foi que l'agitation n'a pas d'autre but; les autres, plus audacieux, se flattent de peser de l'autorité de leur nombre sur les décisions de l'Hôtel de ville et d'affermir le crédit de Ledru-Rollin et de Louis Blanc; quelques-uns enfin, plus hardis encore, caressent l'espoir d'épurer le gouvernement lui-même. Mais c'est l'art des meneurs d'avoir su fondre ces éléments divers et de les avoir disciplinés pour une commune manifestation. Vers onze heures, le cortège se met en marche, se dirigeant par les quais vers la place de Grève. La commission dite Commission des Tj^ente et les clubs les plus exaltés prennent la tête de la colonne; les corporations ouvrières s'avancent derrière les clubs ; la multitude suit. Les manifestants affectent le calme. Tout emblème sinistre est proscrit : quelques bonnets rouges, élevés çà et là au-dessus des groupes, sont accueillis par des huées et disparaissent.
A midi, les membres du gouvernement, sauf M. Arago, retenu au dehors, étaient tous réunis à l'Hôtel de ville. Otages du peuple bien plus que dépositaires du pouvoir, ils attendaient la manifestation annoncée. Ils avaient ordonné de fermer les grilles : faible défense contre une si formidable invasion! De moment en moment, ils s'approchaient des fenêtres et interrogeaient l'horizon . «Voilà notre 20 juin, disait tristement Lamartine; à quand notre 10 août? " Enfin, vers une heure de l'après-midi, la tête de la colonne, débouchant le long des quais, se montre à l'angle de la place de Grève ; telle était l'étendue du cortège, qu'à ce moment-là même les derniers rangs avaient à peine quitté la place de la Concorde.
il y eut alors un instant d'attente qui ne fut pas sans anxiété. D'un côté, 1 Hôtel de ville apparaissait avec ses grilles fermées, ses fenêtres closes; de l'autre côté, la foule envahissait de plus en plus la place. On ne savait quelle serait la preraière impulsion de cette multitude dont le courant irrésistible pour*- I. 10
14fi HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
rait tout emporter. Cependant Cabet, qui semblait exercer, ce jour-là, une influence modératrice, parvint à pénétrer dans l'Hôtel de ville, et promit à Lamartine que la dignité du gouvernement serait respectée. Sur cette assurance, les grilles s'entr'ouvrirent. Une centaine de personnes, chefs de clubs, ou prétendus délégués, se précipitèrent dans le palais; parmi eux se trouvent Sobrier, Blanqui, Lacambre, Flotte. Quelques instants plus tard, ils étaient reçus par le gouvernement provisoire.
Un des délégués, du nom de Gérard, lit la pétition adoptée le matin. Cette pétition, comme on Ta dit, réclamait l'éloignement des troupes, l'ajournenient des élections de la garde nationale, l'ajournement des élections de l'Assemblée constituante. Quoique réservée dans ses termes, elle n'était pas moins inquiétante : car une pétition ressemble toujours à une menace, lorsque cent mille hommes s'unissent pour la présenter. Autour de Blanqui, d'ailleurs, s'agitent quelques individus à la figure sinistre, au geste impérieux, à l'attitude provocatrice. Au langage respectueux de la pétition, ils s'efForcent de substituer d'injurieuses sommations : a II « faut, disent-ils, que le gouvernement délibère tout de suite, o il faut qu'une réponse soit reportée au peuple. ?> Attentif aux moindres incidents de cette entrevue, Louis Blanc ne s'abuse point sur la gravité de ces symptômes : il sent que le mouvement, s'il s'accentue, échappera à sa direction. Il veut intimider ses collègues, non les livrer à l'émeute. Par un singulier retour, il devient l'adversaire ou du moins le modérateur de la démonstration qu'il a contribué à provoquer : « Citoyens, dit-il, le gouvernement de la République est fondé a sur l'opinion, il ne l'oubliera jamais. Notre force, nous le « savons, est dans la force du peuple... Vous nous avez exprimé « des vœux qui feront l'objet de nos délibérations. Vous- « mêmes, vous ne voudriez pas que le gouvernement qui est « appelé à vous représenter cédât à une menace... Soyez sûrs « que le plus ferme désir du gouvernement provisoire est de « marcher avec le peuple, de vivre pour lui et, s'il le fallait. « de mourir pour lui. «
Pendant que Louis Blanc parlait de la sorte, deux courants se dessinaient très nettement dans l'assistance. D un côté, Gabet et Sobrier, pensant qu'il suffisait que les manifestants eussent montré leur force, écoutaient avec faveur les conseils de modération et, par leurs gestes ou leur contenance, invitaient leurs amis à les imiter. D'un autre côté, les séides de Blanqui, serrés autour de leur chef, témoignaient par leurs signes d impatience qu'ils n'étaient pas dupes de ces phrases sonores, et que les résolutions les plus violentes seraient aussi les plus conformes à leurs voeux. « Le peuple attend autre (1 chose que des paroles, murmuraient-ils, il veut une réponse « définitive. Prenez le temps que vous voudrez pour délibérer, « mais cette réponse décisive, nous l'exigeons. »
Ledru-Rollin, appelé comme Louis Blanc à contenir le parti qu'il a excité, prend la parole à son tour. Il a consulté, dit-il, les commissaires : s'il résulte de leurs rapports que les élections ne peuvent, à l'heure actuelle, assurer le triomphe du principe républicain, l'ajournement sera prononcé ; maisaucune résolution ne peut être prise si les vœux de la France entière ne sont connus. « Ce que vous voulez, ce que nous voulons « tous, ajoute Ledru-Rollin en terminant, c'est l'établissement « définitif de la République que nous avons proclamée sur les « barricades... » Des applaudissements, des cris : Vive Ledru- Rollin! accueillent ce langage où l'esprit de résistance se déguise sous les formules révolutionnaires. Gabet et Sobrier, déjà appuyés par le plus grand nombre des délégués, essayent de nouveau d'entraîner l'adhésion unanime des assistants. Mais les amis de Blanqui s'agitent encore. « Les délégués, dit « Sobrier, ont une confiance entière dans le Gouvernement. « — Pas dans tous », s'écrient aussitôt quelques voix. En même temps, tous les regards se tournent vers Lamartine, et plusieurs bouches prononcent son nom.
Lamartine, jusque-là, s'était tu. Inspirateur du parti de la résistance, il était, à cette heure, plus suspect que tout autre à la démagogie : il ne lui déplaisait pas, au surplus, de laisser à Ledru-Rollin et à Louis Blanc le soin de dissoudre euxmêmes la manifestation. Toutefois, mis en demeure de s'ex-
pHquer, il aurait eu honte de se dérober, et, s'avançant aussitôt vers ceux qui l'interpellent : « Messieurs, dit-il j'ai été « désigné par mon nom, je relève mon nom et je prends, moi « aussi, la parole... Il n'y a de gouvernement possible qu'à la u condition que vous ayez la confiance et la raison de con- « férer une autorité morale à ce gouvernement. L'autorité « morale, qu'est-ce autre chose que l'indépendance complète « de toute pression extérieure?... Nous n'avons ni gardes, ni « armes, ni appui matériel : nous n'avons d'autre force que « notre autorité morale : cette suprême barrière de notre « indépendance, nous la défendrons jusqu'à la mort. » A ces paroles, l'assistance s'émeut. Lamartine, profitant de ces dispositions, aborde l'examen de la triple demande formulée par les manifestants. Il fait observer que les élections de la garde nationale ont déjà été reculées de huit jours. Il ajoute que les troupes ont quitté la capitale, et qu'il n'est resté que deux mille hommes à peine pour la garde des barrières et la protection des voies ferrées. Quant à Tajournement des élections de la Constituante, il se refuse à engager son opinion ou celle de ses collègues. Il repousse avec beaucoup de chaleur l'idée d'une dictature prolongée. Nous devons tenir compte, dit-il, non seulement de la volonté du peuple de Paris, mais de la volonté des départements : « Je ne vous promets qu'une « chose, ajoute-t-il avec fermeté, c'est de peser vos vœux dans « nos consciences. » Ce net et courageux langage provoque une approbation très vive, et le parti de la modération gagne encore de nouveaux adhérents. « Soyez sûr, dit l'un des délégués, (t que le peuple n'est là que pour appuyer le gouvernement « provisoire. — J'en suis convaincu, reprend Lamartine, mais « la nation pourrait s'y tromper. Prenez garde à des réunions « de ce genre, quelque belles qu'elles soient : les dix-huit bru- « maire du peuple pourraient appeler les dix-huit brumaire du << despotisme, et ni vous ni moi nous n'en voulons. >> Cabet et Sobrier, à la faveur de l'émotion devenue générale, essayent de déterminer parmi leurs compagnons un mouvement de retraite. Au même instant, la multitude, qui est massée sur la place et qui s'impatiente de cette longue entrevue, appelle
à grands cris le gouvernement provisoire. Pour obéir à ce vœu, M. de Lamartine et tous ses collègues, mêlés aux délégués, descendent les escaliers et s'acheminent vers les portes extérieures du palais. Les partisans de Blanqui ne renoncent pourtant point à leurs desseins. L'un d'eux s'approchant de Louis Blanc, lui glisse dans l'oreille ces paroles menaçantes • «Tu es donc un traître aussi, toi? » Deux hommes armés essayent de se jeter sur M. Marrast et M. Garnier-Pagès : et les craintes sont si vives que les membres des clubs modérés improvisent en toute hâte une sorte de garde, pour prévenir ou réprimer de nouvelles violences (1).
C'est ainsi que les membres du gouvernement provisoire, à la fois acclamés et menacés, parviennent jusqu'à la place. A leur aspect, les cris : Vive Ledru-Rollin ! Vive Louis Blanc! retentissent de toutes parts, mais rien n'annonce que les projets séditieux de Blanqui doivent trouver faveur; tout fait présager, au contraire, que désormais le péril pourra être facilement conjuré. Louis Blanc prend la parole. Il emploie toutes les ressources de son éloquence pour persuader à la foule que le parti le plus sage est de se retirer et d'attendre en paix la décision qui sera prise. La multitude, qui stationne depuis deux heures sur la place, se laisse facilement convaincre. Le défilé s'accomplit sans désordre. Puis le cortège se divise en deux colonnes. L'une se rend en pèlerinage vers la place de la Bastille, l'autre se dirige vers le ministère de l'intérieur. Dans la soirée, les groupes regagnent leurs quartiers respectifs, et la journée s'achève plus paisiblement qu'on n'eût osé l'espérer.
Le péril une fois passé, on vit un assez singulier spectacle. M. de Lamartine et ses collègues feignirent de prendre pour autant d'hommages les affronts qu'ils avaient reçus; et, ayant été menacés par le peuple, ils jugèrent bon de remercier ce même peuple de ce que les menaces n'avaient pas été suivies d'effet : « Citoyens, dit une proclamation du 18 mars, le gou- « vernement vous remercie de la manifestation si imposante
(1) Louis Bl*!«c, «évolution de 1848, t. I, p. 313. - Garnier-Pacbs, Révolurtion de 1848, t. III, p. 383.
« dont VOUS avez donné hier le magnifique spectacle... Hier, « vous avez apporté à notre autorité transitoire la force morale « et la majesté du souverain. J'euple de Paris, vous avez été « aussi ^rand dans cette manifestation si régulière et si bien « ordonnée que vous avez été héroïque sur vos barricades (I). » Enchérissant encore sur ces éloges, le général de Courtais, commandant en chef de la garde nationale, ne connut point de bornes à son enthousiasme : « Hier, encore une fois, citoyens, « vous vous êtes levés tous pour fêter le triomphe de la Répu- « blique. Cette manifestation spontanée vous honore et honore « la France... Le gouvernement provisoire s'appuie sur votre « force ; vous lui avez prouvé qu'il avait raison de compter sur «vous... Au milieu de vos chants patriotiques, vous deman- « diez des armes : à quelles mains plus dignes de les porter « pourrait-on les confier?... Je partage vos joies et vos espé- »< rances, et si je puis ambitionner un titre, c'est celui de ye/ie- « rai du peuple (2). » Gomme si ces témoignages n'eussent pas été suffisants, Dupont de l'Eure et Arago se rendirent le 19 mars au Luxembourg et y félicitèrent les délégués des corporations de leur imposante attitude (3). Enfin, les élections de la garde nationale furent reportées au 5 avril, et, quelques jours plus tard, les élections de l'Assemblée constituante furent ajournées au 23 du même mois.
Ces témoignages de satisfaction officielle étaient aussi vains que peu sincères. En assistant au défilé des masses populaires, Lamartine et ses collègues avaient compris combien leur autorité était fragile : échappés aujourd'hui au danger, ils pouvaient et devaient y tomber demain. Quant au pays, revenu désormais de l'élourdissement des premiers jours, il n'était pas moins effrayé que le pouvoir lui-même. Il avait contemplé avec stupeur cette audacieuse revue des forces insurrectionnelles. Le calme affecté des manifestants ne le rassurait j)as. il se disait, non sans raison, que ce peuple, calme aujourd hui, s'irriterait jusqu à la lureur, dès que ses voeux seraient méconnus
(1) Moniteur, p. 637.
(2) ibid p. (>;i9.
(3) Ibid., |,, 645.
OU ses espérances trompées. On avait applaudi Lamartine protestant contre la circulaire de Ledru-Rollin; mais on comprenait mal que ce même Lamartine, si résolu naguère contre l'émeute, n'eût que des paroles de complaisance pour les émeutiers, et cette fermeté intermittente inquiétait. L'ère de» illusions était passée. Déjà un même cri s'échappait de toutes le» poitrines : «Comment atteindrons-nous l'époque des élections?»
La situation, en effet, ne cessait de s'aggraver, et, de quelque côté que l'on se tournât, on ne rencontrait que des sujets d'alarme.
L'état des finances était, pour le nouveau gouvernement, une première source de graves embarras ; ces embarras, qu'on avait d'abord essayé de dissimuler au public, n'avaient pu être longtemps cachés.
Dans les dernières années de la royauté de Juillet, les réparations des places fortes et des ports militaires, la construction des voies ferrées, l'entretien de plus en plus coûteux de l'armée algérienne avaient accru, dans une large mesure, les dépenses publiques. Le fléau des inondations et l'insuffisance de la récolte avaient créé en 1846 de nouvelles ctiarges pour le Trésor. Ces dépenses, à coup sûr, étaient justifiées. A la suite des complications qui avaient marqué l'année 1840, il était devenu nécessaire de mettre les frontières en état de défense. Après dix années de guerre et d'essais de colonisation, la sagesse commandait d'activer, même au prix des plus grands sacrifices, la pacification de l'Algérie. Enfin, l'invention nouvelle des chemins de fer, invention déjà vulgarisée dans plusieurs pays étrangers et si favorable au progrès du commerce et des échanges, ne pouvait demeurer plus longtemps indifférente au gouvernement français. Il n'était pas moins vrai que ces grands travaux n'avaient pu s'accomplir sans introduire quelque troui)le dans l'administration de nos finances. Depuis 18 45, le budget
était en déficit, et ce déficit était couvert au moyen de réscrvea de l'amortisseinent. Un emprunt de 450 millions avait été voté en 1841. En 1847, un nouvel emprunt de 350 millions avait été autorisé parle pouvoir législatif, et, sur ces 350 millions, 250 avaient été souscrits au mois de novembre par la maison Rothschild. Le dette flottante, au début de l'année 1848, s'élevait à un chiffre que jamais elle n'avait atteint jusque-là. De plus, à l'exemple des pouvoirs publics, l'industrie et la haute banque s'étaient enya^jées, peut-être outre mesure, dans la prévision d'une longue paix. Les chemins de fer ayant ouvert de nouveaux horizons à l'esprit d'entreprise, la spéculation s'était jetée avec avidité sur les titres de toute sorte qu'on avait créés. Les portefeuilles s'étaient encombrés d'actions dont on escomptait l'avenir. — Cet état de choses, longuement débattu au mois de janvier 1848, dans la discussion de l'adresse, n'offrait aux yeux du ministère aucun péril pressant, mais les adversaires du cabinet ne s'étaient point lassés de signaler ce qu'ils appelaient les témérités ou même les folies de la paix (1). A vrai dire, l'une et l'autre manière de voir pouvaient être également soutenues. Si, pendant de longues années, la Providence éloignait toutes les calamités, si rien ne venait troubler la tranquillité générale, nos finances retrouveraient tout naturellement leur équilibre un peu troublé. Mais qu'une crise survînt à l'improviste, alors l'intensité de cette crise se mesurerait à la grandeur des entreprises subitement interrompues et des intérêts tout à coup compromis. En d'autres termes, l'État ressemblait à un père de famille qui, dans la force de l'âge et de la santé, emprunte ou hypothèque pour de vastes entreprises dont il espère voir le terme et recueillir les fruits. Cette hardiesse est, en soi, raisonnable et est souvent bénie de Dieu. Mais si ce père de famille, au milieu de ses engagements pris en vue d'un long avenir, est frappé tout à coup par la mort, on peut craindre que les négociations, dont seul il tenait le fil, n'échouent, et que ses héritiers, n'ayant pas en eux une
(1) Voir exposé des projets de loi relatifs aux recettes et aux dépenses pour l'année 18^*0. (Moniteur de 18V8, p. 16-19.) — Oiscussiou du 2' par;igraplie du projet d'adresse. ^Moniteur de iSVS, p. 177-200.)
égale confiance et n'inspirant point cette confiance aux autres, ne soient acculés bientôt à une liquidation difficile et même désastreuse.
C'est au milieu de cette situation, sinon embarrassée, au moins compliquée, qu'éclata comme un coup de foudre la révolution de Février.
L'elfet produit fut terrible. En vain M. Goudchaux, nommé ministre des finances, fit-il connaître par une proclamation spéciale que rien n'était changé à l'ancienne organisation financière, et que les impôts devaient être perçus comme par le passé (1) : les recettes des caisses publiques parurent subitement arrêtées. En vain, pour ramener la confiance, annonçat-il que le semestre de rente à échoir le 22 mars serait payé par anticipation (2) : cette ostentation de richesse rappela ces prodigalités assez ordinaires à la veille de la faillite. Comme si la détresse du Trésor n'eût pas été assez grande, le gouvernement provisoire réduisit encore les ressources du budget par l'abolition de l'impôt du timbre sur les journaux, impôt dont il avait d'abord annoncé le maintien (3). Mécontent de cette concession, impuissant à dominer de tels embarras, empressé de pourvoir à ses propres affaires, M. Goudchaux, dès le 5 mars, déposa son portefeuille. Plus courageux ou moins clairvoyant, M. Garnier-Pagès accepta ce redoutable héritage : mais, malgré sa présomption habituelle, il se sentit bientôt défaillir.
C'est que la situation, je le répète, était terrible. L'encaisse du Trésor, soit en numéraire, soit en valeurs, était au 24 février de 192 miUions (4). Cette ressource était presque la seule sur
^1) Moniteur du 1^'' mars, p. 519.
(2) Ibid. du 4 mnrs, p. 537.
(3) Ibid. des 3 et 4 mars, p. 530 et 537.
(4) Cet encaisse se décomposait ainsi :
Au Trésor 8,516,127 04
En dépôt à la Banque 127,011,724 98
Effets de commerce 8,099.863 28
Traites de douane 14,234,366 60
de coupes de bois 23,135,363 09
( Valeurs diverses 11 ,491,537 75
192,488,982 74 (Rapport de M. Duco» sur les comptes du Gouvernement provisoire. — Moniteur du 26 avril 1849.)
Numéraire Portefeuille
154 HISTOIRE DE LA StCO.NDL HKPUBLIQOE FRANÇAISE.
laquelle on [Mit compter. L'impôt indirect était contesté, les barrières de roctroi détruites, le recouvrement de l'impôt direct ralenti : les conipajjnies de chemins de fer débitrices envers l'État étaient plus disposées à solliciter son appui qu à remplir à l'échéance leurs engajjements envers lui . A la vérité, sur l'emprunt de 350 millions voté par les Chambre-, 250 millions avaient été souscrits, comme nous l'avons dit, par la maison Rothschild, et la plus grande partie de cette somme était encore due : mais il était évident que les souscripteurs ne pourraient ou ne voudraient opérer les versements successifs auxquels ils s'étaient engagés. En résumé, les sources de revenus où la royauté de Juillet aurait puisé à pleines mains étaient taries presque toutes pour le gouvernement nouveau. C'était donc avec le faible encaisse du Trésor que l'État devait faire face à toutes les charges : payer le semestre de la rente, pourvoir à tous les services, poursuivre les travaux publics qu'on ne pouvait suspendre, organiser les ateliers nationaux qui devaient bientôt peser d'un poids si lourd sur les finances, rembourser enfin toutes les créances exigibles; et cette dernière obligation était à elle seule considérable, si l'on songe que la dette flottante était, au 24 février, de 9G0 millions (I). Ce qui rendait la crise plus aiguë, c'est que le crédit privé n'était pas moins rudement atteint que le crédit public. D'ordinaire, les révolutions sont annoncées longtemps d'avance par des signes précurseurs, en sorte que, le train des affaires s'étant ralenti peu à peu, le dernier coup est moins vivement ressenti. Au 24 février, le pays avait été d'autant plus frappé qu'il l'avait été à l'improviste et en pleine activité. Lorsque la Bourse, après douze jours de fermeture, se rouvrit le 7 mars,
(1) Tîapport sur les comptes du Gouvernement provisoire. (Moniteur du 26 avril 1849.) — Dans ce chiffre de 960 millions sont compris les fonds des caisses d'épargne, qui, jusqu'à concurrence de 289, 384-, 096 francs, étaient reprcscntés dans le portefeuille des Dépôts et consignations par de» inscription» de rente ou des actions des canaux. Nous les avons fait rentrer dans la dette flottante parce qu'il» étaient iinuiédiatcment exigibles, et que le Trésor n'avait pour y faire face que des ressources iinmoliilisées qu'on ne pouvait réaliser sur-le-champ. 1! est néanmoins de toute justice de faire observer que ces 289 millions ne doivent êi/e comptés tians le calcul du découvert général que dans la mesure de la perle produite par la réalisation ultérieure des tilrcs de rente ou des actions.
on assista à un véritable elTondrement. La rente 5 pour 100, qui était cotée le 23 février à 116 francs, tomba à 89 francs; le 3 pour 100 passa de 73 francs à 56 francs; les actions de la Banque de France, qui valaient 3,200 francs, fléchirent jusqu'à 2,400 francs. Les banquiers affolés jetaient sur le marché leurs portefeuilles gonflés de valeurs, et, loin que la confiance se ranimât les jours suivants, les cours se dérobèrent au contraire de plus en plus. Les industriels, non moins effrayés que les banquiers, fermaient trop souvent leurs usines; et les ouvriers sans travail, premières victimes de la crise, aggravaient par leur agitation menaçante cette crise elle-même. Le commerce n'était pas moins à plaindre. Dès le 26 février, il fallut qu'un décret prorogeât de dix jours l'échéance des effets de commerce, et cette mesure, restreinte d'abord au département de la Seine, fut ensuite étendue à la France entière (1). La perturbation était si grande que cette concession ne satisfit pas les exigences du négoce. Le 8 mars, une députation nombreuse sollicita la prorogation à trois mois de toutes les échéances; et ce fut à grand'peine que le gouvernement écarta cette proposition (2). Quelques jours plus tard, un décret du 19 mars autorisa les tribunaux de commerce à accorder aux commerçants, sous certaines conditions, un sursis de trois mois, contre les poursuites de leurs créanciers (3). Le trouble dégénérant en panique, les riches suspendaient leurs achats. Les objets de luxe étaient offerts à des prix avilis. Les nouveautés accumulées pour la saison prochaine étaient mises en vente avec d'incroyables rabais. A l'imitation des banquiers, des industriels, des négociants ou des bourgeois, les ouvriers aisés, les campagnards poussaient, eux aussi, leur cri d'alarme; les uns réclamaient le remboursement des bons du Trésor échus; les autres se pressaient aux bureaux des caisses d'épargne pour en retirer leurs dépôts. En vain la presse essayait-elle de prêcher la confiance : sa voix, se perdant au sem du découragement général, trouvait rarement un écho.
(1) Moniteur des 27 février et 5 mars, p. 507 et 543.
(2) Garnier-P*cès, Révolution de 1848, t. IV, p. 7.
(3) Moniteur du 20 mars, p. 643.
Soit présomption, soit désir de rassurer le public, le {jouvernement essaya d'abord de nier ou du moins de voiler le péril. Son langage, dans les premiers jours qui suivent la révolution, offre, à cet égard, un curieux mélange de naïveté et d'impudence. « On ne verra plus, dit le 1*' mars aux délé- « gués des agents de change M. Garnier-Pagès, encore maire « de Paris, on ne verra plus, comme au temps de la monar- « chic, des budgets de 15 à 1,800 millions (1). « « La Répu- '< bli(jue, dit, à la date du 4 mars, une proclamation de l'Hôtel « de ville, la République n'aura pas besoin, pour faire de (i grandes choses, de l'argent cjue la monarchie demandait « pour en faire de misérables (2). » « Le crédit va se réta- (iblir... Des versements importants sont faits aux caisses « d'épargne » , dit le Moniteur du 8 mars (3). Vaines protestations qui compromettent la dignité du pouvoir sans rien ajouter à la confiance ! Le gouvernement se dément, d'ailleurs lui-même en demandant aux contribuables de verser d'avance les impôts de l'année (4). Il n'y a plus un jour à perdre, il faut, à tout prix, chercher un remède à la crise que chaque moment accroît.
Gomme il arrive toujours en pareille occurrence, les donneurs d'avis affluaient de toutes parts. Des affiches placardées sur les murailles demandaient le rappel du milliard distribué aux émigrés. Si l'on ajoute foi aux révélations faites plus tard par M. Ledru-Rollin et M. Louis Blanc, un des propriétaires du journal la Patrie, M. Delamarre, conseillait au nouveau pouvoir de réunir les principaux capitalistes et de leur faire souscrire degré ou de force un engagement de 30 millions (5)
(1) Moniteur, p. 522.
(2) Ibid., p. 537.
(3) Ibid., p. 566.
(4) Ibid. du 9 mars, p. 572
(5) Voir séance de l'Assemblée nationale du 21 avril 1849, et M. L BLà-'in, Histoire de la révolution de 1848, t. I, p. 260. — Ajoutons que M. Delamarre, dans une lettre du 22 avril 1849 adressée au journal la f'atrte, d proteste en termes formels contre cette affirmation Lu seule proposition qu'il uit faite au ministre de l'intérieur était relative, dit-il, à la création d'un comptoir d'escompte au capital de 40 millions . ce capital devait être fourni pour un quart par le» souscriptions volontaires, non forcées, des principaux banquiers de U capilalo.
Si l'on en croit M. Goudchaux, un banquier considérable, M. Fould, proposait la suspension d'un ou deux semestres des arrérages de la rente (1). D'autres voyaient le salut dans une émission de papier-monnaie ou dans l'organisation d'une banque d'État. Quelques-uns enfin, moins scrupuleux encore, considéraient qu'une banqueroute générale serait le moyen de liquidation le plus simple comme aussi le plus sûr, et n'hésitaient pas à préconiser cet expédient.
C'est une justice à rendre au gouvernement provisoire qu'il repoussa sans discussion ces conseils déshonnétes autant qu'inefficaces. Ses premiers efforts eurent pour but de ranimer le crédit languissant ou éteint. Dans l'espoir de rendre un peu de vie au commerce, on imagina, pour faciliter la négociation des effets, la création de Comptoirs d'escompte. En outre, on décréta l'établissement de Magasins généraux où les négociants et les industriels seraient admis à déposer les matières premières ou les objets fabriqués. Une reconnaissance, indiquant la valeur vénale des dépôts, devait leur être remise en échange : et ces récépissés, transmissibles par voie d'endossement, transféraient la propriété des objets déposés. Cette innovation, empruntée à l'Angleterre, permettait aux commerçants et aux manufacturiers d'offrir aux banquiers dont ils sollicitaient le crédit un gage réel et matériel : elle mobilisait pour ainsi dire et rendait convertibles en argent les produits de 1 industrie : ressource précieuse à une époque où, la défiance ayant suspendu tous les achats, les maisons les plus solides, encombrées de marchandises, se mouraient faute de capitaux.
Cependant ces mesures, très propres à diminuer les embarras du commerce, ne remédiaient point à la disette du Trésor, et, à cet égard, la difficulté subsistait tout entière. En temps ordinaire, l'État, lorsqu'il a besoin d'argent, a recours
(1) Voir séance du 21 avril 1849. — M. Fould a, dans celte même séance du 21 avril, opposé aux déclarations de M. Goudchaux un démenti très net : il a déclaré que jamais il n'avait proposé la suspension du payement des rentes, niaii» qu'il s'était borné à blâmer, comme intempestif et inutile, le payement, dès le 8 mars, du semestre de rente à l'échéance du 22 mars. M. Goudchaux, de son côté, a persisté avec une extrême énergie dans ses affirmations.
158 TnSTf)IRE DE LA SECONDF: RÉPUBLIQUE FP.ANCAISE.
à l'emprunt. Mais la situation du marché ne permettait pas cet expédient. Même avec 1 appât de rinterêt le j)lus élevé, il est douteux qu'un appel au public eût été entendu. A plus forte raison doit-on ranger au nombre des naïvetés fmancières le décret du 9 mars, par lequel le ministre des finances fut autorisé à émettre immédiatement au pair les 100 milHons restant à recouvrer sur l'emprunt de 350 millions voté le 8 août 1847. Offrir de la rente 5 pour 100 au pair, alors que le 5 pour 100, -coté le 7 mars à 89 francs, était descendu le 9 à 74 francs, c'était évidemment trop présumer du patriotisme ou de la simplicité des capitalistes; et ce projet fantaisiste eut le sort qui lui était réservé d'avance. Impuissante remplir les caisses publiques, M. Garnier-Pagès effrayé voulut du moins ne pas les vider trop vite. C'est cette préoccupation seule qui peut excuser les mesures prises, soit à l'éjjard des déposants des caisses d'épargne, soit à l'égard des porteurs de bons du Trésor, tt De toutes les propriétés, la plus sacrée, c'est l'épargne du «pauvre... Les caisses d'épargne sont placées sous la sauvett garde de la loyauté nationale. » Ainsi s'exprimaient le 7 mars, dans les considérants d'un de leurs décrets, les membres du gouvernement provisoire (1). Deux jours plus tard, le ministre distingue « les petits dépôts qui appartiennent en général à « des citoyens besogneux et les gros dépôts qui sont la pro- « priété des familles plus ou moins aisées... Les premiers, en « retirant leurs dépôts, obéissent au conseil de la nécessité ; les « seconds font preuve d'une malveillance coupable et d'une « défiance injurieuse envers la République. » Il importe « de " récompenser ceux qui montrent une confiance éclairée et de « concilier l'intérêt du Trésor avec celui de la justice (2) » . Voici la combinaison qui, dans l'esprit de M. Garnier-Pagès, est appelée à récompenser « la confiance éclairée des uns et à punir la malveillance des autres i> . Il décide que les dépôts qui n excèdent pas 100 francs seront seuls remboursés intégrale-' ment en espèces. Quant aux autres, ils seront remboursés
(1^ Moniteur, p. 5G3.
^2 Ilapport de M. Garnier-Pa{;èt au Gouvernement provisoire. {Moniteur, p. 580
jusqu'à concurrence de 100 francs en espèces et, pour le surplus, moitié en bons du Trésor, moitié en rente 5 pour 100 au pair. Les bons du Trésor devaient être à l'échéance de quatre ou de six mois, suivant que les dépôts étaient inférieurs ou supérieurs à 1,000 francs (1).
Au moment où il frappait de la sorte les dépôts de caisse d'épargne que, deux jours auparavant, il avait placés solennellement sous ]a sauvegarde de la loyauté nationale, le ministre ^vait soin d'ajouter : « Le service des bons du Trésor est assuré (2). » 11 n'était assuré, semble-t-il, qu'à la condition que les porteurs ne demanderaient pas leur remboursement : car, sept jours plus tard, le 16 mars, sous prétexte qu'une « inquiétude mal fondée a momentanément prévalu et que tous les bons échus ont dû être remboursés en espèces (3) » , le gouvernement décide que désormais les détenteurs qui se refusent à un renouvellement seront remboursés, non en numéraire, mais en rente 5 pour 100 au pair, La rente 5 pour 100 au pair, alors que la cote officielle de la Bourse oscille entre 70 et 75 francs, telle est l'étrange monnaie avec laquelle le ministre entend désintéresser les créanciers de l'État! C'est d'ailleurs d'un cœur léger qu'il appose sa signature au bas de ces décrets : « La mesure, dit-il, ne blesse qu'un petit nombre «d'intérêts respectables,,. Nous demandons des sacrifices à « tous, serait-il juste que les plus riches échappassent à la loi « commune (4)? » Et puis, ajoute avec un sans-façon tout démocratique M. Garnier-Pagès, « ces bons sont en majeure a. partie la propriété des capitalistes, dont les intérêts ne « sont pas directement liés à ceux de l'industrie et du com- « merce (5) » ,
Tandis que, pour ménager les dernières ressources du Trésor, les dictateurs de l'Hôtel de ville éludaient et transformaient à leur gré les engagements de l'État, la Banque de
(1) Décret du 9 mars. {Moniteur, p. 580,)
(2) Rapport de M. r,arnier-Pa{;ès. [Moniteur, p. 580.)
(?) Rapport de M. Garnier-Pagès du 16 mars. (Moniteur, p. 625,)
(4) Même rapport. (Moniteur, p. 626.)
(5) Moniteur, p. 626,
France était menacée à son tour. Cette {jrande institution avait d'abord vaillamment résisté à la crise. Du 2G février au 1 5 mars, elle avait escompté la somme de 1 10 millions à Paris et de 43 millions dans les départements ; elle avait remboursé à l'État 7 7 millions : 11 millions avaient été mis par elle à la disposition du Trésor dans divers comptoirs pour subvenir aux besoins urgents des services publics dans les départements. Malgré la diminution de son encaisse qui était descendue de 140 à 70 millions, elle se flattait de faire face au péril. Mais les demandes d'échange de papier contre espèces s'étaient élevées tout à coup à un chiffre effrayant. Le 15 mars, dès le matin, les porteurs de billets se présentent en foule à la Banque : des guichets supplémentaires sont ouvert? pour accélérer le service : plus de 10 millions sont payés en numéraire : l'encaisse est réduit à 59 millions, dont la plus grande partie est due au Trésor; et la panique est telle qu'on prévoit pour le lendemain une affluence plus grande encore. Le gouverneur, M. d'Argout, se rend au ministère des finances : « Dans quelques iours, dit-il, la Banque sera complètement « dépouillée d'espèces. Il faut que l'État sauve la Banque pour tt que la Banque puisse, à son tour, aider l'État de ses prêts. » Un décret est aussitôt rédigé qui institue le cours forcé : seulement, pour rassurer le public et prévenir une trop grande dépréciation des billets, le même décret décide que le chiffre des émissions ne pourra en aucun cas dépasser 350 millions, et que la situation de la Banque sera publiée tous les huit jours par le Moniteur (1).
En établissant les comptoirs d'escompte et les magasins généraux, le ministre des finances avait eu en vue le relèvement du commerce; en changeant, par une mesure plus pratique que loyale, le mode ou l'époque du remboursement des bons rovaux ou des dépôts de caisse d'épargne, il avait retardé répuisemcnf des ressources du Trésor; en décrétant le cours forcé, il venait d'assurer l'existence de la Banque de France.
^1) Rapport de M. d'Arjiout, gouverneur de la Banque de France. (Moniteur, p. 617.) — Décret du 15 mars. {Moniteur, p. 017.) — GAnMKR-PACès, Révolu^ tion de 1848, t. IV, p. 27 et 28.
Mais ces expédients, plus propres à éloigner qu'à conjurer la crise finale, devaient, dans l'esprit du gouvernement, se compléter par la création de ressources nouvelles. Où puiser ces ressources? On ne trouvait point de capitalistes assez naïfs pour souscrire au pair les titres de l'emprunt de cent millions. Les offrandes volontaires, malgré la publicité que leur donnait le Moniteur, se réduisaient à un chiffre dérisoire. Un impôt proportionnel ou progressif sur le revenu ne promettait que des résultats éloignés. On se souvint alors qu'à diverses époques, l'État n'avait pas hésité à demander à la propriété immobilière des sacrifices exceptionnels. Gomme pour préparer les esprits à cette mesure, des pétitions en ce sens circulaient déjà dans les mairies de Paris. Le principe d'une augmentation de l'impôt direct une fois admis, restait seulement à déterminer la quotité de cette contribution extraordinaire. M. Ledru-Rollin proposai franc 50 centimes, ajoutant que cette charge supplémentaire ne serait imposée qu'aux riches \^1); d'autres membres du gouvernement proposèrent un franc. M. Garnier-Pagès fit adopter le chiffre de 45 centimes (2). On décréta donc, le 17 mars, qu'il «serait perçu H temporairement, pour l'année 1848, -45 centimes du total « des quatre contributions directes, et que ces centimes tem- « poraires seraient immédiatement exigibles » . Gomme les rôles de 1848 étaient prêts, on était sûr d'obtenir tout de suite, par ce moyen, les ressources dont on avait un si pressant besoin.
Telles furent les principales mesures financières arrêtées par le gouvernement provisoire. La honte d'une banqueroute fut épargnée au pays; mais la Bourse continua à baisser, les alarmes du commerce persistèrent, les faillites allèrent se multipliant. G'est que les mesures financières, même les plus énergiques, doivent, pour produire leur effet, être aidées par une politique d'ordre. L'ordre était, malheureusement, de moins en moins assuré.
(1) Voir Moniteur de 1SV9, p. 1480.
'2) GàriNiER-PAGÈS, Hévoiution de 1SV8, t. IV, p. 51
Les démonstrations populaires des premiers jours, accueillies avec plus de curiosité que d'efFroi, n'avaient pas tardé à revêtir un caractère inquiétant. A partir du 17 mars, l'agitation devint permanente.
Chaque soir, des bandes, non plus inoffensives, mais souvent menaçantes, parcouraient les rues. Les manifestants s'introduisaient dans les maisons, et, de gré ou de force, les faisaient illuminer. Le bruit des chants, l'éclat des pétards, les détonations des armes à feu retentissaient bien avant dans la nuit. Pour perpétuer le souvenir de la révolution récente, on avait imaginé de planter sur les places publiques des arbres de la liberté. Chaque quartier, chaque corporation voulut avoir le sien. On allait chercher des peupliers dans les pépinières ou dans les jardins publics : la foule se pressait autour de l'emplacement désigné; le clergé était appelé pour bénir le symbole nouveau; puis de longues déclamations sur la liberté, l'égalité, la fraternité, terminaient ces fêtes où se complaisait une population à la fois oisive et enfiévrée. Ces cérémonies, assez innocentes par elles-mêmes, avaient des conséquences qui l'étaient moins; car les ouvriers, au lieu de se disperser sans désordre, envahissaient souvent les habitations voisines, et, sous prétexte de couvrir les frais de la manifestation, extorquaient de l'argent aux citoyens paisibles. Au Marais, au faubourg Saint-Antoine, au faubourg Saint-Marceau, au faubourg Saint-Martin, des rassemblements se formaient autour de la demeure des propriétaires et, par des cris des iiienuces, des vocifc râlions (le toute sorte cherchaient à arrachera leur frayeur ou à leur faiblesse la remise des loyers échus. S'ils se refusaient à cette concession, un drapeau noir hissé à leur fenêtre, des bottes de paille amoncelées contre leur jiorte en signe d'incendie, des mannequins pendus en signe de ven-
geance les signalaient au ressentiment public. Les ouvriers, à la fois incapables de l'oisiveté et du travail, s'irritaient contre les patrons qui fermaient leurs ateliers et se mettaient en grève contre ceux qui les laissaient ouverts. Certains corps d'états, notamment les mécaniciens attachés aux chemins de fer, se liguaient pour expulser les étrangers. Les clubs, et souvent aussi la presse, excitaient les passions. Les délégués du Luxembourg soufflaient les fausses théories. Les ateliers nationaux, quoique hostiles au Luxembourg, fournissaient le personnel des manifestations. La Préfecture de police tour à tour recommandait le calme ou encourageait le désordre. Le gouvernement provisoire, renfermé à l'Hôtel de ville et réduit à l'impuissance, était obligé parfois de sourire à l'émeute, même lorsqu'il en gémissait le plus. A certains moments, l'agitation devenait plus violente. Le 29 mars, dans la soirée, une foule irritée se porta vers la rue Montmartre pour y briser les presses de M. de Girardin. Presque en même temps, les bureaux du Constitutionnel étaient menacés. Le 2 avril, des placards invitèrent le peuple à se réunir au Champ de Mars et à se rendre de là à l'Hôtel de ville pour y demander l'établissement d'une contribution sur les riches. J/armée ellemême n'échappa point aux tendances anarchiques. Tandis que, dans les provinces, des séditions éclataient dans quelques régiments, les Invalides, malgré leur âge, cédèrent à l'entraînement général : sous prétexte de réclamer la distribution immédiate et intégrale d'un legs qui ne leur était réparti que par portions, ils s'insurgèrent contre leur gouverneur : Paris vit le triste spectacle de ces vieux soldats se mêlant, sur le Champ de Mars, aux ouvriers des chantiers nationaux, et traînant, au milieu de toutes les insultes, jusqu'à l'état-major de la garde nationale, leur général, le général Petit, blanciii comme eux dans les travaux de la guerre.
Le désordre n'était guère moindre dans les départements que dans la capitale. Là aussi, la bonne volonté et l'union des honnêtes gens n'avaient retardé que de quelques jours l'explosion des passions mauvaises. Au lendemain même de la révolution, une des usines les plus importantes de Reims avait été incendiée (1). Dans la même ville, le 20 mars, l'établissement du Bon-Pasteur, lieu de refuge pour les filles repenties, était mis au pillage par les gardes nationaux mêmes qui étaient chargés de le protéger (2). A Rethel, à Romilly-sur-Seine et sur plusieurs autres points, les ouvriers s'étaient portés vers les fabriques pour y briser les machines (3). A Saint-Étienne, le 13 avril, un immense rassemblement, composé surtout de femmes, annonçait l'intention de forcer les portes des couvents et d'y briser les métiers destinés au dévidage de la soie • l'exé cution suivant de près la menace, les couvents de la Reine, du Réfutée, de la Providence et de la Sainte-Famille furent envahis ; les dévastateurs ne s'attaquèrent pas seulement aux mstrimients de travail, mais détruisirent tout ce qui tomba sous leurs mains ; de l'établissement delà Sainte-Famille il ne resta plus que les murs, et certaines communautés qui ne renfermaient aucun atelier furent el'es-niéines attaquées (4). — Ailleurs, les voles ferrées étaient menacées C'est ainsi qu'à Valenciennes, le 26 février, des groupes nombreux s'étaient dirigés vers la gare sous le prétexte d'empêcher la fuite du roi Louis-Philippe
(1) Cour d'assises de la Marne, affaire de l'incendie de l'usine Crontclle. {Gaz>ite des Tribunaux, 8 juin 18V8.)
(2) Cour d'assises de la Marne, affaire dite du I5on-Pasteur. [Guiette des Tnbtutaitx, 4 juin 1848.)
(3) oonr d'assises de la Marne el de l'Aube. {Gazette de<! Trihunaux, 10 ol i 5 juin i8V8.)
('♦) Cour d'assises de la Loire. — Dévastation des coinnuinauléa religieuses >i Saint-Etienn-.* (^Gazette dcx Tribunaux, 5 juillet 1848.)
et, obéissant à quelques^ meneurs, avaient incendié le poni de l'Escaut, arraché les raiJs, brûlé ou pillé les maisons de garde (1). A quelque temps de là, le 9 avril, à Troyes, des ouvriers soulevés, désneux de prévenir l'arrivée des gardes nationales, ne trouvèrent rien de mieux que de couper la voie sur une étendue de plus de trente mètres : cet acte d'égarement criminel amena le déraillement d'un train ; le mécanicien fut tué et le chauffeur blessé. — Dans quelques villages, en particulier dans le Var et dans la Nièvre, les paysans se faisaient justice eux-mêmes et se remettaient violemment en possession des terrains ou des bois dont la possession était contestée à leur commune (2). Dans l'Hérault, des journaliers sans ouvrage avaient imaginé de se transporter en bandes, malgré la défense des propriétaires, sur les terres du voisinage, et le soir, sous prétexte qu'ils avaient travaillé, ils se faisaient payer, de gré ou de force, le prix de leur journée (3). — Dans l'Ariège, les forêts de l'État étaient littéralement dévastées (4). — Les vieilles répugnances populaires contre les droits réunis se réveillaient plus fortes {|ue jamais. A Castres et à Saint-Dizier, les bureaux des contributions indirectes furent envahis et les registres brûlés (5). Des meneurs s'appliquaient h exploiter le mécontentement, déjà si grand, des travailleurs : dans le bassin houiller de la Loire, notamment, un comité central fut formé qui organisait des réunions, essayait d'embrigader les mineurs et affichait la prétention, non seulement de surveiller les compagnies concessionnaires, mais de substituer aux agents nommés par elles des ouvriers élus (6). — Des clubs enfin s'étaient établis, à l'imitation de ceux de Paris, dans presque toutes les villes de quelque
(1) Cour d'assises du Nord. (Gazette des Tribunaux, 29 juillet 1848.)
(2) Cour d'assises du Var. {^Gazette des Tribunaux, 10 mai 1848) et cour d'assises de la Nièvre. [Gazette des Tribunaux, 24 juin 18V8.)
(3) Tribunal correctionael de Montpellier (^Gazette des Tribunaux, 16 septembre 18 '«-S.)
(4) Second rapport de M. Ducos sur le règlcujent des comptes de 1848. [Moniteur, 26 juin 1851.)
(5) Cour d'assises du Tarn (Gazette des Tribunaux, 14 juin) et cour d'assises de la Haute-Marne. (Gazette des Tribunaux, 19 mai 1848.)
(6) Tribunal correctionnel de Saint-Etienne : coalition. (Gazette des Triliw naux, 3 août 1848.)
importance. Quelques-uns d'entre eux avaient crû rapidement en puissance. C'est ainsi que, le 9 avril, à Toulouse, le chef du club la Voix du peuple, un nommé Astima, dit le Corse, osait se présenter, à la tête de ses adhérents, à la préfecture, et, après en avoir forcé l'entrée, dictait au commissaire les sommations de la déniajjogie. La garde nationale et les gens d'ordre, jusque-là si dédaignés, parvinrent seuls à comprimer la manifestation. Comme on le voit, les clubs à Paris ne faisaient ni mieux ni autrement (1).
C'est le devoir impérieux des gouvernements de rétablir la paix publique partout où elle est compromise. Par malheur, les agents du pouvoir étaient plus habitués à troubler l'ordre qu'à le maintenir. La République n'apparaissant même aux esprits les plus ardents que comme un rêve lointain, personne ne s'était préparé d'avance à la servir. Les anciens républicains, les républicains de la veille, comme on disait alors, étaient presque tous, ou des gens tarés en révolte contre la société, ou des conspirateurs vieillis dans les sociétés secrètes, ou des esprits chimériques inhabiles à l'action. Transformer de pareils hommes en hommes du gouvernement était, à coup sûr, une tâche ardue, etLedru-Rollin, avec ses alternatives de violence et de mollesse, était le personnage le moins propre à diriger un tel personnel et à l'assouplir à sa main. La plupart des commissaires allèrent tout d'abord où les appelaient toutes les habitudes de leur vie. Les clubs leur semblèrent la plus désirable des institutions. Lesjournauxdémagogiquesn'eurentpasdeplus chauds amis. Lesmanifestations populaires leurparurentlesplus innocentes du monde. Ils se désarmaient ainsi d'avance contre le désordre qu'ils devaient le lendemain réprimer. Lorsque, plus tard, ils voulurent ressaisir l'autorité, ils ne ressaisirent que l'arbitraire : voulant être fermes, ils ne furent que violents. L'incertitude et la contradiction des ordres accroissaient encore la confusion. Tel personnage était, pour ainsi dire, ballotté d'emploi en emploi : aujourd'hui magistrat de Cour d'appel, demain commissaire dans un département, deux jours plus
(1) Cour d'nssises de la Haute-Garonne : éineule du 9 avril. i^GazeUe des Tribunaux, numéros du 28 mai et suivants.)
tard transféré dans un département voisin. De plus, les commissaires, à leur arrivée, avaient souvent trouvé des comités locaux installés depuis le 24 février, soit à la mairie, soit à la prélecture, et la transition d'une autorité à l'autre ne s'était pas toujours opérée sans froissement. Ce qui mettait le comble au désarroi général, c'est que parfois plusieurs administrateurs étaient désignés pour le même département. Amiens eut pendant quelques jours cinq commissaires ; Caen et Auxerre, quatre ; Bourges, trois ; un seul eût peut-être été bon ; deux ou trois se paralysaient mutuellement. Dans certains départements comme l'Ain et le Doubs, les commissaires, ne pouvant s'entendre, s'installaient dans des villes différentes et s'excommuniaient à l'envi des uns et des autres (1). Ce n'est pas tout. Au-dessus des commissaires, on avait créé des commissaires généraux. A côté des commissaires généraux, on avait organisé, sous le nom d'inspecteurs généraux de la République, toute une catégorie nouvelle de fonctionnaires supplémentaires. Enfin, un club central, formé à Paris sous le nom de Club des clubs, avait imaginé d'envoyer des délégués dans les provinces pour y entretenir, en vue des élections prochaines, la ferveur républicaine, et le gouvernement avait eu l'incroyable faiblesse d'autoriser et de solder ces missions (2). Ces délégués, revêtus d'un caractère semi-officiel, s'étaient abattus sur les départements et, au nom de leur apostolat démocratique, n'étaient pas éloignés, eux aussi, de s'attribuer des pouvoirs sans limites. Tous ces agents d'ordre divers se querellaient, se jalousaient, se disputaient les lambeaux de leur misérable autorité. Les commissaires généraux suspendaientles commissaires ; les commissaires menaçaient d'arrestation les délégués du Club des clubs ; les délégués du Club des clubs, à leur tour, signalaient à Paris la mollesse des commissaires : finalement, tous se dénonçaient les uns les autres à Ledru-Rollin, qui avait pris le parti de n'écouter personne, de ne répondre à personne et de laisser tout
(1) Rapport de M. Ducos sur les comptes du Gouvernement provisoire, passim, {Moniteur du 26 avril 1849.)
(2) Premier et second rapport de M. Ducos sur les comptes du Gouverneuient provisoire, /?aiiim. (^Moniteur du 26 avril 1849 et du 26 juin 1851.)
168 HISTOIRE DE LA SECONDE ItEPUBLIQUE FRANÇAISE.
fiiire. A la vérité, certaines villes, indifjnées de ces tyrannies multiples, furent moins patientes que le ministre. Elles se dirent que le meilleur moyen de rétablir la tranquillité, c'était de se débarrasser de ceux qui étaient charjjés de la maintenir: de là pour certains commissaires des mésaventures dont le souvenir n'est pas encore perdu: Bordeaux chasse M. Latrade ; Amiens, M. Leclanché ; Valence, M. Napoléon Ghancel ; Montauban, M. Sauriac.
L'agitation, inquiétante partout, trop souvent accrue plutôt que combattue par les fonctionnaires eux-mêmes, avait pris des proportions particulièrement graves dans trois grandes villes : à Limoges, à Rouen, à Lyon.
Limoges, avec sa nombreuse population ouvrière, avec sa maison centrale, peuplée de neuf cents détenus, renfermait de redoutables éléments de désordre. La crise alimentaire de 1847 y avait été très vivement ressentie. L'influence socialiste y était puissante. La situation, en un mot, était telle qu'en apprenant la proclamation du nouveau régime, plusieurs chefs du parti républicain furent eux-mêmes effrayés : « Nous aurions tt souhaité, disaient-ils, que la révolution fût retardée de quel- « ques années (1). »
L'événement montra que ces craintes n'étaient point vaines. Tandis que le comité insurrectionnel, formé à la première heure, faisait place au commissaire du gouvernement, M. Maurat-Ballange, un club s'élevait qui, sous le nom de Société populaire, ne visait à rien moins qu'à exercer une autorite absolue. 11 multipliait les affiliations, au point de compter bientôt jusqu'à quatre mille adhérents ; sous ses auspices étaient fré quemment organisées de tumultueuses promenades à travers la ville, et les bandes s'arrêtaient devant les maisons riches ou suspectes pour y proférer des insultes et des menaces. La mise en liberté des condamnés de Buzançais détenus à la maison centrale était impérieusement réclamée. M. Maurat-Ballange, homme d'opinions modérées, ne tarda pas à résigner ses fonctions, et son successeur, M. Ghamiot, quoique dévoué
(1, Cour d'assises de la Vienne, procès des tronbles de Limogea; inlerro(;atoire de l>ussoul)s ain«. [Gazette des Tribumiux, 19 mars IS^fO.)
au parti radical, se sentit lui-même bientôt débordé par cette association devenue toute-puissante.
Deux questions redoutables se posaient : celle du travail et celle des armements. D'un côté, les ouvriers, privés de leur salaire par suite de la crise industrielle, sollicitaient l'intervention du commissaire qui, n'ayant pas de fonds à sa disposition, ne pouvait leur venir en aide. D'un autre coté, les citoyens nouvellement inscrits sur les contrôles de la garde nationale se plai(jnaient de n'avoir pas encore de fusils, ils trouvaient fort mauvais que les anciens gardes nationaux fussent restés en possession des leurs : il fallait procéder, selon eux, à un désarmement général, et les armes mises en commun devaient être distribuées par la voie du sort. Lescbefsde Xdi Société populaire, que la tolérance du commissaire avait mis en possession de la vaste salle du Manège, discutaient chaque soir devant un tumultueux auditoire ces deux questions brûlantes, prenant plaisir à exciter les prolétaires contre les patrons, les nouveaux gardes nationaux contre les anciens. Dans les premiers jours d'avril, l'arrivée d'un sieur Genty, délégué du Club des clubs, accrut encore l'agitation. Genty se fit affilier aussitôt à la Société populaire. A son instigation, le désarmement de l'ancienne garde nationale et le tirage au sort des fusils furent demandés avec plus d'instance que jamais. L'audace de son langage était si grande que M. Chamiot demanda successivement au commissaire général. M. Trélat, et au ministre de l'intérieur, M. Ledru- RoUm, l'arrestation de cet émissaire. Ni l'un ni l'autre ne répondirent. Pendant ce temps, les esprits s'exaltaient de plus en pluSj et l'on ne pouvait douter que les élections ne fussent le signal de troubles, surtout si le résultat du vote ne répondait pas aux espérance? des hommes de désordre (1).
La situation a Kouen n était pas moins critique.
Rouen renfermait une bourgeoisie riche, instruite, influente, libérale e. cependant amie de l'ordre, qui s'était associée avec ardeur aux vœux réformisies, mai» qui, éclairée par les événe-
(1) Cour d'assises de la Vienne procès des troubles de Limoges; dépositions Bac Chamiot Coralli, Tixier, Rrunel. (Gazelle des Tribunaux, numéros du IG mars 1849 et suivants.)
ments, était bien décidée à réparer le mal qu'elle avait fait ou laissé faire. C'est dans son sein que se recrutait l'ancienne garde nationale, bien équipée, bien armée et suitout résolue. En face de cette bourgeoisie s'élevait une population ouvrière, nombreuse, déjà travaillée par le socialisme, masse crédule et facile à égarer. Au lieu d'offrir des gages au parti modéré, Ledru-Rollin avait nommé commissaire M. Deschamps, avocat distingué, mais inféodé à la faction radicale ; et toutes les instances pour le faire revenir sur cette décision étaient demeurées impuissantes. Les conséquences de ce choix inopportun n'avaient pas tardé à se révéler.
Les industriels, mécontents non moins qu'effrayés, peu disposés aux sacrifices vis-à-vis d'un pouvoir qui semblait les abandonner, avaient en grand nombre fermé leurs usines : la plupart des ouvriers les avaient, au surplus, déjà désertées. Des ateliers communaux avaient été créés : mais ces ateliers, organisés sous le prétexte de remédier au chômage, étaient en réalité autant de foyers d'insurrection. Seize mille ouvriers s'y étaient fait inscrire. La solde était tellement insuffisante qu'elle ressemblait à une aumône plutôt qu'à un salaire. Il est vrai que ce salaire était encore trop considérable si l'on songe au travail produit. On faisait l'appel à neuf heures du matin, et l'on vérifiait les feuilles de présence; puis les prétendus travailleurs étaient libres de partir, et les cinq sixièmes profitaient de cette faculté. Ces longues heures d'oisiveté étaient employées en promenades turbulentes qui amenaient la fermeture des boutiques et ruinaient le petit commerce. Non contents de parcourir la ville, ces bandes se répandaient dans la banlieue. Un jour, elles se portaient vers Bicêtre et délivraient un individu du nom de Blanchard, accusé d'incendie : un autre jour, on les voyait se grouper autour d'un sieur Riencourt, qui leur faisait l'éloge de Robespierre. Un sieur Durand, adjoint au maire, s'était arrogé une sorte de dictature sur ces masses désœuvrées et excitait toutes les convoitises des ouvriers : « Mes amis, leur disait-il, vous êtes souverains. » Les ateliers fournissaient l'auditoire habituel des clubs : de même que, dans un régiment, on commande deux ou trois compagnies pour une cérémonie
OU une manœuvre, de même on commandait d'avance deux ou trois cents hommes, soit pour fournir à quelque résolution l'appoint d'une majorité, soit pour envahir et disperser une réunion qui déplaisait. En vain M, Deschamps, débordé de toutes parts, hasardait-il quelques sages conseils : on l'acclamait dès qu'il paraissait : mais, dès qu'il recommandait le calme, on ne l'écoutait plus. De Rouen l'agitation s'étendait aux villes voisines : àMonville et àMalaunay, des bandes d'ouvriers se portèrent sur les filatures et se livrèrent à des voies de fait sur les patrons; à Lillebonne, une véritable émeute éclata(l).
Cependant les agitateurs pouvaient craindre que la bourgeoisie, solidement encadrée dans la garde nationale, n'eût raison de ces mouvements démagogiques. On le pouvait craindre d'autant plus que la masse des prolétaires, nouvellement inscrite sur les contrôles de cette milice, était encore, comme à Limoges, sans équipement et sans armes. Vers la fin de mars les ouvriers se rendirent auprès du commissaire, M . Deschamps, afin de lui demander des fusils : pour mieux s'assurer que leurs vœux seraient entendus, ils envoyèrent en même temps, pour le même objet, une députation au ministre de l'intérieur. Ils n'avaient pas compté en vain sur la sollicitude de Ledru- Rollin. Le ministre mit à satisfaire cette réclamation un empressement qui contrastait avec son habituelle indifférence. « Je vous prie, écrivait-il dès le 5 avril au ministre de la « guerre, de vouloir bien, ainsi que vous l'avez promis, mettre « à la disposition de la ville de Rouen quatre mille fusils, des- « tinés à la garde nationale. Je tiens beaucoup à ce que ces « braves ouvriers qui m'en ont fait la demande puissent être « mis au plus tôt en possession de ces armes, qui sont, à leurs « yeux, comme ils le disent eux-mêmes, le symbole de la lift berté(2). » En résumé, à la veille des élections, une collision à Rouen était imminente; pour engager la lutte, les armes
(1) Cour d'aasUes du Calvados, procès des insurgés de Rouen; déposition» Quenet, Duhamel, Viguerard, Laine. {Gazette des Tribunaux, numéros du 15 novembre 1848 et suivants.)
(2) EtKjuète parlementaire, t. I, p. 211.
n2 HISTOIRE DE LA SECO^DE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
seules manquaient; encore pouvait-on espérer qu'elles ne manqueraient pas longtemps; car l'autorité s'employait de sor. mieux à les Taire arriver.
Lyon, où le souvenir des insurrections de 1832 et 1834 était demeuré vivant, et où l'antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat était si profond, Lyon inspirait des inquiétudes plus grandes encore. « Que se passe-t-il à Lyon? Tout n'y est-il pas à feu et à sang? » Ainsi s'étaient exprimés, le lendemain même delà révolution, les membres du gouvernement provisoire (I). Cette crainte était l'ondée. Le 25 février, dans l'après-midi, avant même que la proclamation de la République lût officiellement connue, une bande de cinq ou six cents hommes était descendue de la Croix-Rousse et, se grossissant d'autres bandes venues de la Guillotière, s'était dirigée vers l'Hôtel de ville. L'attitude énergique de la troupe avait seule empêché l'envahissement de la maison commune. Après la retraite du préfet et du maire, une commission préfectorale et une commission municipale avaient été formées. L'un des conseillers nmnicipaux, M. Laforcst, avait, sous le titre de maire provisoire, pris la direction des affaires. L'esprit de son administi'ation s'était presque aussitôt révélé dans l'arrêté suivant : « Le peuple, concurremment avec les troupes de la garnison, occupera immédiatement tous les postes et tous les forts de l'agglomération lyonnaise. Le commandement de chaque poste et de cliaque fort sera dévolu au peuple. » Cet étrange hommage au peuple n'avait pas rendu le peuple plus docile. Il entendait échapper à ses nouveaux maîtres aussi bien qu'aux anciens. — Les associations précédemment dissoutes s'étaient renouées de toutes parts. L'une d'elles, en particulier, celle des Voraces, composée d'ouvriers en soie et de condamnés politiques, s'était réorganisée à la Croix-Rousse. Elle devait bientôt y former un corps indépendant, ayant sa police, ses cadres, ses agents d'exécution, et y tenir en échec toutes les autorités. — En même temjjs, des bandes nomlneuses se portent chez les passementiers j)our y briser les machines.
(1) Gaiimkii-1'aci:s, Hévolulion de 18 V8, t. 111, p. 277.
Toutes les usines mues par la vapeur sont menacées. Les chantiers de construction des bateaux à vapeur les Hirondelles sont dévastes. Les couvents de la Trappe et de la Sainte-Famille, où étaient organisés des ateliers de travail, sont mis au pillage. Le 28 février, une scène plus grave s'ajoute à ces scènes de désordre. Vers midi, deux cents individus, armés, les uns de fusils, les autres de bâtons, arrivent au pénitencier d'Ouilins : «Que voulez-vous? leur demande l'abbé Besson, directeur « provisoire de l'établissement. Vous voyez que cette maison « est destinée à donner aux enfants des pauvres Téducation « et une profession. — Nous voulons briser les métiers de ■<■ soierie, dit un des chefs de l'attroupement... Et les autres .< aussi ! » ajoute la foule. La porte cède aux efforts des assaillants. Métiers de soierie ou de dévidage de laines, bancs de charpentiers, établis de menuisiers, outils de toute sorte deviennent la proie des flammes. Vers quatre heures, au moment où la rage des premiers envahisseurs semblait s'apaiser, une nouvelle bande survint, mieux armée et plus irritée encore que la première : les dortoirs, respectés jusque-là, furent envahis; les portes, les placards, les boiseries furent arrachés. Dans les caves, les tonneaux furent défoncés, en sorte que l'ivresse du vin s'ajouta à celie du pillage. Enfin, au milieu de la nuit, les malfaiteurs mirent sur plusieurs points le reu à l'édifice, et l'établissement tout entier fut dévoré par 1 incendie. Quelques soldats de la ligne et, plus tard, quelques gendarmes, telles furent les seules forces que l'autorité opposa aux dévastateurs. Près de vingt-quatre heures se passèrent avant qu'un fort détachement de cavalerie, arrivant sur les lieux, rétablît la tranquillité publique (1)
C'est sous ces tristes auspices que M. Emmanuel Arago, nommé commissaire du département du Rhône, fit son entrée à Lyon. Son premier soin fut d'imiter le gouvernement de Paris. A Lyon comme a Pans, la République est solennellement proclamée; à Lyon comme à Pans, des bureaux sont ouverts pour les enrôlements de la garde civique mobile; à
(1) Cour d'assises du Khbne l^Gazeite des Tribunaux, numéros du 4 juin 1848 et suivants.^
Lyon comme à Paris, on nomme une commission d'organisation du travail et l'on crée des ateliers nationaux. La déma gogie lyonnaise trouvant ces satisfactions un peu vaines. M. Arago s'empressa de lui offrir des gages plus positifs. Une enceinte fortifiée avait été élevée autrefois pour séparer Lyon du plateau de la Croix-Rousse, et l'état de cette dernière commune livrée, depuis le 25 février, à la domination des Voraces, justifiait bien cette précaution. Quoi qu'il en soit, dès le 5 mars, un arrêté décide la destruction de ces murailles détesées qui séparent les deux villes sœurs. Le même arrêté ajoute que les travaux de démolition commenceront le lendemain, et que, pendant l'exécution de cette grande mesure, l'ordre public sera confié à la sagesse du peuple. A quelque temps de là, comme le peuple, malgré sa sagesse, manifestait quelque irritation contre les congrégations religieuses, M. Arago n'ima gine rien de mieux pour les protéger que d'ordonner leur expulsion. Les Jésuites se dispersent, et les Capucins reçoivent du maire de la Guillotière l'ordre de quitter dans le plus bref délai le territoire communal. M. Arago, très énergique vis-à-vis des Capucins et des Jésuites, ne montre pas moins de fermeté vis-à-vis des capitalistes. L'or et l'argent devenaient rares, et les bandes populaires visitaient souvent les voitures à la sortie de la ville afin de s'assurer qu'elles ne renfermaient pas d'espèces monnayées. Le commissaire décide alors d'interdire, non les perquisitions, mais l'exportation du numéraire. Aux termes d'un arrêté préfectoral, toute somme en numéraire supérieure à 500 francs ne pourra désormais sortir de la ville sans un laissez-passer. Le 19 mars, l'étrange administrateur va plus loin encore et établit, par un simple arrêté, un impôt extraordinaire égal au chiffre des quatre contributions directes (I) L'arrêté ajoute qu' « à dater du 20 mars, un impôt supplémentaire sera fixé pour les capitalistes des communes subur-
(1) Le Gouvorncincnt ne voulut ni ratiticr ni désavouer la décision du commissaire. 11 décida, par un décret du 20 mars, que l'iiiipôt d'un franc se confondrait jusqu'à concurrence de 45 centimes avec l'impôt {;eairal établi par le dtcret du 16 mars, et, pour le surplus, serait perçu comme impôt départemental, [^foni1eu^ de 1848, p. 701.)
bames » . Cependant, comme ces contributions, même décrétées en cette forme sommaire, ne pouvaient remédier tout de suite à la disette des caisses publiques ou aux besoins des ouvriers, le commissaire s'empare d'une somme de 500,000 francs qui lui était envoyée de Paris pour le Comptoir d'escompte, et l'applique sans façon aux ateliers nationaux. On s'est fort élevé contre cette dernière mesure, et, en vérité, bien à tort : lorsqu'un commissaire décrète des impôts de sa propre autorité, c'est bien le moins qu'il puisse se permettre un virement de fonds.
On ne désarme point par des concessions les multitudes soulevées ; l'ordre ne renaissait point à Lyon. A la vérité, le drapeau rouge, arboré à la première heure, avait fait presque partout place aux couleurs nationales. Mais si l'emblème de l'anarchie avait disparu, l'anarchie elle-même subsistait. Les citoyens des faubourgs pratiquaient des visites domiciliaires dans les maisons riches ou suspectes. Des voitures étaient arrêtées et fouillées sous prétexte d'y trouver des armes. Un convoi de mille fusils, dirigé vers la frontière italienne, était assailli et pillé en face de la mairie de Vaise. Trente caisses d'armes, expédiées de Marseille sur Saint- Etienne, eurent, un peu plus tard, le même sort. Lorsque, vers le miUeu de mars, la garde nationale obtint de la population des faubourgs la remise du fort des Bernardines, on constata la disparition de neuf pièces de canon, de neuf cents kilogrammes de poudre et de vingt-six mille cartouches à balles. A quelque temps de là, le 22 mars, un détachement d'artillerie ayant voulu procéder à l'enlèvement des poudres qui restaient encore dans le fort, des groupes si menaçants se formèrent que, malgré l'intervention de l'autorité municipale, les artilleurs furent contraints de se retirer (1). Deux jours plus tard, M. Arago, s'étant rendu à la Croix-Rousse pour y obtenir la restitution des bouches à feu et des munitions enlevées fut entouré, menacé et même^ dit-on, couche en jout. il ne fut relâché que sur la promesse qu il serait sursis à la remise des canons et des
(1) Lettres du général de Bourjolly au commissaire du gouvernement. (Général Le Pays de Bodrjolly, Quarante iours de commandement à Lyon, p. 34 et 39.)
176 HISTOir.R DE LA SECONDE R EP C I5.M Q U E FliANÇAlSE.
poudres. Il est vrai, une députation venue de la Croix-Rousse se présenta peu après à la préfecture pour y réparer l'affront fait au commissaire. Mais cette réparation elle-même n'ajoutait rien à la force de l'autorité et n'ôtait rien non plus à l'audace de la révolution (1).
Il ne suffisait pas aux meneurs des clubs et des faubourgs d'accumuler à la Croix-Rousse des canons, des fusils, des munitions; il fallait encore affaiblir la discipline dans l'armée au point de rendre l'autorité militaire aussi impuissante que l'autorité civile. Le général Le Pays de BourjoUy, appelé récemment au commandement de la division, ne pouvait, à cet égard, se faire la moindre illusion. Déjà, dans les casernes, quelques militaires manifestaient les dispositions les plus fâcheuses. Plusieurs d'entre eux péroraient dans les clnbs et se mêlaient aux manifestations populaires. Trois sous-officiers avaient même envoyé au journal démocratique le Censeur une lettre où ils protestaient avec véhémence contre les règlements et contre leurs chefs. Le 28 mars, un incident plus grave s'ajouta à tous les autres.
Il y avait alors au 4.' d'artillerie un maréchal des logis fourrier nommé Gigoux. C'était un homme doué de quelque instruction, mais que son esprit d'indiscipline avait privé de tout avancement et qui, par suite, était mécontent et aigri. Gigoux avait participé plus bruyamment que tous ses camarades à l'agitation générale. Quelques observations lui ayant été faites, il avait répondu en insultant gravement l'adjuilant de sa batterie. On n'osa le traduire devant le conseil de guerre, cette juridiction étant pour ainsi dire suspendue; on se contenta de lui infliger trente jours de prison : comme la prison du corps n'était pas sûre à cause de 1 effervescence de la ville, on décida qu'il subirait sa peine à la citadelle de Grenoble : le soir môme, accompagné de deux gendarmes, il quitta Lvon. Le départ de Gigoux, annoncé par quelques désœuvrés qui étaient groupés autour de la caserne, fournit au parti du désordre l'occasion qu'il chercliait. Les chefs de» clubs, les
(1) Lettre du jiém rai Le Pays de Hourjolly au ministre de la {»ucrrc, 25 inar».
ouvriers de la Croix-Rousse et de la Guillotière, propagent aussitôt la nouvelle et se re'pandent en plaintes indignées. Le lendemain, 29 mars, un rassemblement se dirige vers le quartier d'artillerie, précédé d'un drapeau rouge où on lit ces mots : Le fourrier on le colonel. L'esprit de mutinerie était poussé si loin qu'un maréchal des logis du régiment était l'un des conducteurs de la colonne (l). A la même heure, les Voraces, auxquels se mêlent quelques soldats égarés, se portent vers Ihôtel de la division et l'envahissent. Ils demandent la mise en liberté du sous-officier Gigoux; ils veulent qu'un otage leur soit remis et demeure entre leurs mains jusqu'au retour du prisonnier; ils réclament enfin le renvoi des officiers suspects. Le général repousse d'abord toutes ces sommations ; il se refuse, soit à livrer aucun otage, soit à renvoyer aucun officier; ce n'est qu'après une longue résistance qu'il se décide, sur la prière du maire et par mesure de conciliation, à lever la punition du maréchal des logis. La foule se retire alors, mais elle ne quitte le quartier général que pour se rendre au pénitencier militaire, où elle délivre quarante-huit détenus (2). Cependant Gigoux, ramené en triomphe à Lyon, est fêté comme un martyr de la démocratie. Consterné d un état de choses si préjudiciable à la discipline, le général ne voit qu'un moyen de se débarrasser du maréchal des logis, c'est d'éloigner le régiment lui-même. Le régiment part en effet ; mais Gigoux reste : car M. Emmanuel Arago s'empresse de demander au ministre un congé de vingt jours pour « ce sousofficier dont la présence à Lyon doit produire, dit-il, le meilleur effet » . Ajoutons que M. Arago devait bientôt donner aux artisans d'émeute une nouvelle preuve de sa sollicitude. Le 1 1 avril, un rassemblement populaire ayant demandé à pénétrer dans le fort Lamothe sous prétexte de fraterniser avec la troupe, le général s'y refusa. Les Voraces recoururent alors à l'intervention du commissaire et, sans plus tarder, rapportèrent de la préfecture une lettre ainsi conçue ; « Gé-
(1) Le 4' réf/imciit d'artillerie à Lyon en 1S48, relaiion inédite par M. F. M., capitaine au 4' régiment d'artillerie.
(2) Lettre du général Le l'ays de lîouijolly au ministre de la {juorre, -30 mari.
nS HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
néral, de grâce, terminez cette affaire du fort Lamothe : vingtcinq hommes de garde nationale de la Guillotière, mis de garde à ce fort, ne peuvent troubler la tranquillité publique. Je vous invite très formellement à employer ce moyen, dont j'accepte la responsabilité. » Cette fois, le général tint bon, et le lort fut préservé (l).
Des clubs tout-puissants, des associations comme celle des Voraces se substituant aux pouvoirs réguliers, l'armée atteinte dans sa discipline, la possession des forts disputée à l'autorité militaire, des troubles journaliers menaçant à toute heure de dégénérer en une sanglante insurrection, au milieu de tout cela, un commissaire souriant à l'agitation et n'obtenant, d'ailleurs, rien par ses faiblesses, tel est le spectacle qu'offre, aux mois de mars et d'avril 1848, la ville de Lyon. Placé entre M. Emmanuel Arago, commissaire, et M. François Arago, ministre de la guerre (2), tour à tour contrecarré par le fils et désavoué parle père, le général Le Pays de Bourjolly demanda instamment son rappel et quitta Lyon, le 13 avril, après quarante jours de commandement. Incapable et présomptueux, assez honnête cependant pour répugner aux suprêmes désordres, M. Emmanuel Arago se dégoûta lui-même de son faible et violent proconsulat; il remit bientôt aux mains de M. Martia Bernard une autorité qu'il n'avait su rendre ni utile ni respectable.
Au désarroi dans les finances, à l'agitation dans les rues de la capitale, au désordre dans les départements, se joignaient les embarras causés par les prétentions des réfugiés étrangers
Ce fut dans ce siècle une des tendances du libéralisme fran-
(1) Le général Le Pays OB BouRJOLly, Quarante Jours de commandement à Lyon, p. 56.
(2) M. Arago avait remplacé, le 19 luars, le général Subcrvie.
çais de revendiquer une sorte de patronage s.ur toutes les nationalités asservies : tendance généreuse, mais chimérique : car on surexcitait par là d'irréalisables espérances. Le gouvernement de Juillet, sans doute pour se faire pardonner sa prudente et sage politique, avait parfois, dans son langage, encouragé plutôt que combattu ces illusions. Les Polonais, les Irlandais, les Italiens, les démocrates belges, les démagogues allemands, tous les opprimés, en un mot, et tous les mécontents, toutes les victimes ou prétendues victimes de la Sainte- Alliance et des traités de 1815, s'étaient donc habitués à se considérer comme les clients de la Révolution française. Quand la République fut proclamée, ils se persuadèrent de bonne foi qu'ils touchaient à la réalisation de leurs désirs; aussi leur désappointement fut-il grand lorsque la circulaire de Lamartine vint leur apprendre que le nouveau gouvernement ne s'écarterait guère des traditions diplomatiques suivies jusque-là.
Une dernière chance leur restait pourtant. Si le ministre des affaires étrangères et ses amis étaient jaloux de maintenir la paix, on savait à merveille que, dans l'entourage de Ledru- Rollin, l'idée de la propagande révolutionnaire, même par les armes, était accueillie avec faveur. Gomme pour appuyer cette politique d'action, les députations étrangères s'étaient succédé à l'Hôtel de ville. Dès les premiers jours de mars, le gouvernement recevait tour à tour les délégués des chartistes anglais, des démocrates de Londres, des démocrates belges, des Hongrois. Malgré l'ardeur de leurs désirs, leur langage fut modéré. Aigris par leurs longues souffrances, les Irlandais prirent une attitude plus hardie; le 16 mars, ils arborèrent, en se rendant à THôtel de ville, le drapeau de leur pays; et l'exposition de cet emblème, signe d'indépendance nationale, parut assez significative pour éveiller les susceptibilités de l'ambassadeur de la Grande-Bretagne r le 3 avril, ils renouvelèrent leur démarche; leur demande de concours fut, cette fois, si peu déguisée, que M. de Lamartine, pour bien marquer ses intentions pacifiques, leur répondit par ces mémorables paroles : « Quand on n'a pas son sang dans les
«affaires d'un peuple, il n'est pas permis d'y avoir son inter- « vention ni sa main. » Les Italiens, plus habiles, parce qu'ils sentaient que les événements conspiraient pour eux, apportaient plus de réserve dans l'expression de leurs sentiments. Mais les plus animés de tous étaient les Polonais. Répandus dans les clubs et sur les places publiques, se plaisant à ces agitations quotidiennes où ils retrouvaient l'imajie des mœurs anarchiques de leur patrie, crédules comme sont les malheureux, surexcités jusqu'à l'exaspération par une longue attente, tour à tour admirés pour leur héroïsme ou redoutés pour leur turbulence, ils remplissaient la ville de leurs plaintes, de leurs revendications, de leurs colères. Un soir, vers la fin de mars, ils s'introduisirent au ministère des alTaires étrangères et, dans un langage presque menaçant, sommèrent le ministre de ne pas laisser protester les engagements de la France envers la Pologne. Telle était leur agitation, que l'éloquence à la fois persuasive et ferme de M. de Lamartine put seule les ramener au calme et rassurer en même temps la diplomatie inquiète. Ce qui entretenait les espérances et aiguisait les désirs des réfugiés, c'étaient les événements dont l'Europe était le théâtre. La révolution de Février avait produit une secousse universelle, comme si le sol depuis longtemps miné se fut effondré tout à coup. Milan secouait la domination autrichienne, et le maréchal Radetzky était obligé de se replier sur Mantoue. Presque en même temps, Venise organisait un gouvernement provisoire. Parme, Modène, Plaisance se soulevaient à leur tour contre leurs princes. A Vienne, les vœux de réforme se traduisaient par des adresses menaçantes, et M. de Metternich, traversant en fugitif cette Allemagne qu'il avait si longtemps gouvernée, allait demander un asile à Londres. A Berlin, des barricades s'élevaient. Les États secondaires de l'Allemagne subissaient eux-mêmes le contre-coup de l'agitation générale. A Munich, Louis I", prince aux aspirations élevées etami des arts, mais dominé par rinfluence d'une courtisane, était contraint d'abdiquer la couronne. Presque partout, des constitutions étaient promulguées ou promises. Enfin, si la Pologne russe était encore paisible, dans le grand-
duché de Posen et à Gracovie des soulèvements éclataient.
On devine combien ces étonnantes nouvelles, apprises coup surcouj), exaltaient les espérances. Les malheureux expatriés qui soupiraient après leur pays, et les démagogues cosmopolites qui ne souhaitaient que l'anarchie universelle, se confondaient dans un langage commun, comme s'ils eussent poursuivi le même but. « 11 faut partir, disaient-ils à l'envi les uns « des autres; la République française, qui n'ose prendre l'ini- « tiative, sera obligée de nous soutenir dès que nous aurons « engagé la lutte. » Dans cette pensée, ils multipliaient leurs adresses à l'Hôtel de ville; ils n'hésitaient pas à solliciter des secours de route, des vivres, des armes, des munitions; et ils trouvaient, à cet égard, chez certains fonctionnaires inféodés au parti démagogique, des complicités presque avouées. Cette armée se grossissait encore d'une foule d'ouvriers étrangers, assez indifférents à ces agitations, mais qui, expulsés de leurs ateliers par l'esprit de rivalité des travailleurs français ou privés de leur salaire par suite de la crise industrielle, ne cherchaient que les moyens de regagner leur pays natal.
Au milieu de tant d'autres soucis, une des principales préoccupations du gouvernement provisoire était donc de prévenir tout rassemblement qui, partant de Paris et se dirigeant vers les frontières, aurait pu violer la neutralité des pays voisins. M. de Lamartine, ministre des relations extérieures, s'employait avec un zèle digne d'éloges à cette œuvre de paix générale. Mais, quelles que lussent sa fermeté et sa vigilance, il ne put déjouer toutes les tentatives d'incursions révolutionnaires. Vers la fin de mars, des bandes de Savoisiens, venues de Lyon, pénétrèrent dans Ghambéry, d'où elles furent bientôt expulsées. Au mois d'avril, quelques corps de démocrates allemands franchirent le Rhin et furent dispersés par les troupes badoises et wurtembergeoises. Enfin, un véritable coup de main fut tenté sur la Belgique. Gette dernière entreprise mérite qu'on s'y arrête, non sans doute à raison de son importance, mais parce qu'aucun épisode ne peint mieux le désarroi et la confusion de cette étrange époque.
Dès le lendemain de la révolution de Février, les démocrates
182 HISTOIRE DE LA SKCOiNUE REPUBLIQUE FRANÇAISE.
belges en résidence à Paris avaient pris Thabitude de se réunir. Les uns se rassemblaient rue Saint-Germain l'Auxerrois chez un de leurs compatriotes, un ancien officier de cavalerie, du nom de Fosse ; les autres se donnaient rendez-vous chez un marchand de vin de Ménilmontant, ori{;inaire du Hainaut, le sieur Blervacq. A vrai dire, l'accord était loin de régner entre les deux groupes. Blervacq, qui voulait établir à Bruxelles la République, accusait Fosse de conspirer pour une restauration orangiste; Fosse, à son tour, signalait les tendances ultraradicales de Blervacq. Mais, de part et d'autre, on visait au renversement de l'ordre établi, et cette communauté dans le buta atteindre suffisait à empêcher toute scission. On organisa donc une société, dite des Patriotes belges; cette société fut le noyau d'une légion insurrectionnelle ; et cette légion ellemême, enrôlant dans son sein un certain nombre d'ouvriers sans travail, devint en peu de temps assez nombreuse pour autoriser quelques espérances (1).
Sur ces entrefaites, les chefs de l'émigration, Blervacq et Fosse, apprirent l'arrivée à Paris d'un émissaire qui leur était envoyé de leur propre pays; c'était un avocat de Gand, nommé Spiltoorn. Soit au club de la rue Ménilmontant, soit au café Belge, Spiltoorn ne négligea aucune occasion pour réchauffer le zèle de ses amis. Il mit au service de ses compatriotes non seulement son éloquence, mais ses relations qui étaient précieuses. Lié d'amitié avec le gouverneur des Tuileries, Imbert, qui avait habité la Belgique, il parvint par lui jusqu'au préfet de police, Caussidière. Caussidière manifesta tout de suite les dispositions les plus favorables ; rien ne lui sembla plus légitime que cette invasion à main armée d'un État neutre et faible Il ne voulut point s'engager tout à fait. Il poussa néanmoins la sollicitude jusqu'à délivrer deux ou trois fois à Imbert des bons de vivres pour la légion; et ces bons, remis par Imhert à Blervacq, furent touchés à la mairie du huitième arrondissement (2). Ravis de cette assistance, et prompts à
(1) Cour d'assises d'Anvers, audience du 9 août 1848 et audiences suivantes . interrtnjatoiie des accuses. — Enquête parlementaire, t. II, p. 14 et suivantes.
(2) Eni^uètc parlementaire, t. II, p. 16.
LE GOUVERNEMENT PPOVISOIRE. 183
s'en exagérer la portée, les réfugiés jugèrent inutile de dissimuler plus longtemps. Ils se présentaient, le 16 mars, devant riiôtel du prince de Ligne, ambassadeur du roi Léopold, et lui demandaient, d'un ton menaçant, les fonds nécessaires pour regagner leur pays. Ils parcouraient plusieurs des quartiers de la capitale en criant: Vive la République belge! 'è[À\iooTn repartit pour la Belgique afin d'y préparer les voies à ses amis. Bientôt le bruit d'une invasion prochaine s'accrédita tellement que le général commandant à Tournai demanda au général Négrier, commandant à Lille, quelle serait, en pareille occurrence, l'attitude de l'autorité militaire française (1).
Cependant, pour que leur projet fût réalisable, il fallait aux réfugiés non seulement des vivres, mais des moyens de transport, de l'argent, des munitions, des armes. L'incurie ou la connivence du gouvernement provisoire devait leur assurer tout cela. Plusieurs élèves de l'École polytechnique, qui participaient, en ce temps-là, au vagabondage universel, furent initiés au secret de l'expédition et invités à en faire partie. Ils virent M. Ledru-Rollin. Celui-ci, à l'exemple du préfet de police, loua fort l'entreprise, il ajouta que le gouvernement ne pouvait s'y associer ouvertement, mais ne manquerait pas de l'approuver si elle réussissait. Puis, voulant joindre à ces encouragements une assistance plus positive, le ministre remit à ces jeunes gens une somme de quinze cents francs et une lettre pour le commissaire du département du Nord, M. Delescluze (2). Caussidière, de son côté, doublement heureux de débarrasser la capitale d'une population turbulente et de créer des embarras au gendre de Louis-Philippe, accorda aux étrangers des réquisitions sur le chemin de fer du Nord, afin de leur assurer la gratuité de leur parcours. A la vérité, les armes et les munitions étaient insuffisantes; mais, a voir le train des choses, les Belges pouvaient espérer qu'elles leur arriveraient comme le reste, à point nommé. Ils se décidèrent à quitter Paris Ils se divisèrent en deux bandes : la première, sous les ordres de Fosse, se mit en route le 24 mars dans l'après-midi,
(1) Enquête parlementaire^ t. I, p. 274-275. {2)/6iV/., t. II, p. 17, 18,19
I«4 IIISTOIIIK DE LA SKCOM^E R KP IJ II Ll Q U E FRANÇAISE.
se tlirifjearit vers Valenciennes et Quiévrain : la seconde, qui devait pénétrer en Belfjifjiie j)ar Lille et Mouscron, partit le lendemain en deux convois, dirigés, l'un par lilervacq, 1 autre par un ouvrier typographe, du nom de Charles Graux.
La troupe commandée par Fosse ne fut pas heureuse. Les préparatifs de l'expédition étaient trop peu dissimulés pour que le gouvernement belge les ignorât : il était informé notamment de la prochaine arrivée à Quiévrain de Fosse et de ses compagnons. Pour s'emparer sans coup férir de la bande tout entière, un ingénieur mécanicien belge, M. Gobert, proposa un plan qui rencontra d'abord peu d'assentiment, mais qui fut couronné d'un plein succès. La gare de Valenciennes était, à cette époque, un véiitable cul-de-sac, en ce sens que les trains qui arrivaient de Paris étaient obligés de rétrograder pendant quelques centaines de mètres avant de s'engager sur la voie de Bruxelles. M. Gobert, qui connaissait cette disposition des lieux, la mit très habilement à profit. Il entra vers minuit avec deux locomotives dans la station de Valenciennes. Le convoi parisien arriva à quatre heures du matin. Au moment où l'on détachait les machines de l'avant, M. Gobert attacha les siennes par derrière et les poussa aussitôt vers la Belgique. Quelques-uns des émigrants, entre autres Fosse, s'aperçurent du stratagème et sautèrent à bas du convoi en criant à la trahison : mais le plus grand nombre ne put s'échapper. Le train, remorqué ])ar les locomotives belges, arriva à cinq heures à Quiévrain et fut aussitôt cerné par la gendarmerie et par la troupe. On fouilla les wagons, où l'on trouva des drapeaux, des proclamations, quelques fusds. Les Français furent renvoyés en France : les Belges dirigés sur leur domicile : quelques meneurs seulement furent arrêtés. Ainsi avorta la première partie de l'expédition (1).
La bande dirigée par Blervacq et par Graux sembla, au début du moins, plus favorisée. Quelques élèves de 1 École polytechnique l'accompagnaient. En plusieurs endroits, les municipalités offrirent des vivres. Le marchand de vin Blor-
(i) Cour d'assises d' Anvers, dé|uisiti()n Goljcri, iiigénieui luécanioieD, audience du 14 iioi'il 18VS
vacq, avec un sans-façon tout républicain, avait pris, pour la circonstance, le titre de colonel. Chemin faisant, il envova en Belgique un émissaire pour annoncer à ses amis de Tintérieur son arrivée prochaine. A Douai enfin, les émigrants trouvèrent en la personne de M. Delescluze, commissaire général du département du Nord, qui était venu au-devant d'eux, un protecteur plus actif qu'ils n'auraient osé l'espérer. Ce n'était pas que Delescluze eût confiance dans le résultat de l'entreprise, mais il aurait cru trahir la démocratie s'il n'avait secondé un coup de main révolutionnaire. Il fit conduire la colonne belge à Seclin près de Lille, la logea chez les habitants, lui assura des rations de vivres, lui fit allouer une solde de 35 centimes par homme et par jour; enfin aux 1,500 francs déjà remis par M. Ledru-Rollin, il ajouta un nouveau subside de 1,500 francs (1).
Le 27 mars au matin, la colonne belge, grossie des débris de la bande Fosse et forte de quatorze cents hommes, était donc campée à deux lieues de Lille et à quelques lieues de la frontière. A la vérité, le général Négrier qui commandait la division n'avait pas appris sans inquiétude l'arrivée de pareils hôtes. Sans perdre de temps^ il avait envoyé à Seclin des troupes pour y maintenir l'ordre ; il avait adressé deux rapports successifs au ministre de la guerre; il avait expédié enfin à M. de Lamartine un agent spécial pour l'aviser de ce qui se passait. Mais les réfugiés ne s'effrayaient pas outre mesure de cette attitude de l'autorité militaire . Réconfortés par les encouragements du commissaire, ils comptaient sur un prochain dénouement. En attendant, ils recueillaient avec avidité toutes les nouvelles qui venaient de leur pays. Ces nouvelles étaient en général favorables La veille, une certaine agitation s'était manifestée â Bruxelles des coalitions d'ouvriers se préparaient, disait-on, a Tournai et dans le bassin houiller de Mous : on annonçait de prochains troubles à Gand (2). Les chefs de la légion résolurent de se mettre en route. Un seul obstacle les arrêtait, cétait le manque de munitions et d'armes: Deles-
(1) Enquête parlementaire, t. Il, p. 9, 14, 15, 19.
(2) Cou. d'assisci d'Anvers, acte d'accusation.
cluze, toujours secourable, se chargea de leur en fournir.
Un ordre de M. Arago, ministre de la guerre, en date du 26 mars, venait d'enjoindre au directeur de Tartilierie à Lille de mettre âla disposition du commissaire général quinze cents fusils et quarante-cinq mille cartouches pour la garde nationale. Delescluze pensa que la légion belge pourrait bien mieux que la garde nationale utiliser ces ressources. Le 28 mars dès le matin, il transmit donc au général Négrier la dépêche ministérielle, ajoutant que l'élève de l'École polytechnique Déron se présenterait dans l'après-midi à l'arsenal pour prendre livraison des armes et des munitions. Or, Déron était précisément l'un des jeunes gens qui avaient accompagné les émigrants. Si le général avait pu conserver quelque incertitude sur la nature et le but de l'entreprise qui se préparait, cette lettre était de nature à dissiper tous les doutes. Il reçut d'ailleurs, à six heures du soir, une dépêche télégraphique du ministre de la guerre qui affirmait la volonté du gouvernement de faire respecter la neutralité du territoire belge (1). Dès la réception de cette dépêche, le général donna des instructions pour que la colonne belge fût arrêtée aux portes de Lille si elle essayait de traverser la ville. Il envoya son aide de camp à Seclin pour prescrire aux élèves de 1 École polytechnique de regagner immédiatement Paris. Mais quant à la livraison des armes, il n'osa enfreindre un ordre qui était formel et qui n'avait point été révoqué. Déron, s étant rendu à la citadelle, fit donc charger sur cinq chariots les fusils et les munitions. A huit heures du soir, les voitures quittèrent l'arsenal et, sortant par la porte de Gand, prirent la route de Belgique. Quelques jeunes gens accompagnaient le convoi et le firent arrêter vers onze heures non loin de la frontière, un peu en avant du village de Bondues (2).
Pendant que ces choses se passaient à Lille, la légion attendait l'ordre du départ : vers dix heures elle se mit en marche.
(1) On a affirmé que des instructions conçues d.ins le même sens avaient été adressées par le ministre de l'intérieur au commissaire général, mais qu'une erreur télégraphique avait empêché la dépêche d'arriver en temps utile
(2] LiKjitéte parleitiertaire, t. I, p 27î>-275; t. II, p 1-26, pasfim
Elle se composait de vingt et une compagnies, dix-sept belges et quatre françaises : quelques montagnards étaient, assuret-on, mêlés à la colonne. Blervacq, accompagné de trois élèves de l'Ecole polytechnique, paraissait diriger l'expédition. De peur que les émigrants ne s'égarassent, Delescluze leur avait donné un guide : c'était un nommé Lahousse-Delmotte, contrebandier de profession, condamné par contumace à Douai. Le commissaire, qui n'oubliait rien, avait poussé la prévoyance jusqu'à assurer à cet homme un sauf-conduit à cet effet (1). La petite troupe, laissant Lille sur la gauche, arriva vers deux heures du matin à l'endroit où stationnaient les voitures et fut censée les piller. Chacun se trouva ainsi muni de fusils et de cartouches, et prêt à entrer en campagne. Mais cette bonne aubaine fut, hélas! la dernière faveur de la fortune. Lorsque les émigrants, fatigués de leur longue route, atteignirent au point du jour le territoire belge, près d'un hameau dit hameau de Risquons tout, ils se ti cuvèrent en présence de forces nombreuses, toutes prêtes à l'action. Beaucoup d'entre eux, saisis de crainte, s'enfuirent à toutes jambes ou se réfugièrent dans les cabarets du voisinage : d'autres se répandirent en reproches contre leurs chefs qui leur avaient promis à leur entrée en Belgique un accueil enthousiaste et non des coups de fusil. Quelques-uns plus courageux engagèrent le feu avec résolution. La lutte ne fut pas longue. A neuf heures du matin, tout était terminé, et les débris de la bande insurgée étaient rejetés sur le territoire français, laissant sur le lieu du combat plusieurs cadavres et de nombreux blessés.
A la suite de cette échauffourée, on crut sage d'ouvrir à Lille une instruction judiciaire contre Blervacq, l'un des chefs de l'entreprise, et on l'accusa en style de procédure « d'avoir a par des actions hostiles, non approuvées par le gouvernement K français, exposé ce gouvernement à la guerre » . Blervacq, pour se justifier, n'eut qu'à nommer ses complices. Ses complices, c'était Caussidière qui avait fourni des vivres à la légion naissante et lui avait assuré le transport gratuit sur les voies
(1) Cour d'asHses d'Anvers, acte d'accusation.
188 HISTOIRE Dli LA SECONDE Rh^PUULlQUE FRANÇAISE.
ferrées : c'était Ledru-Rolliii qui avait remis un subside aux élèves de l'École polytechnique cliar.jjés d'accompajjner les émigrants : c'était enfin et surtout Delescluze qui avait encourajjé, logé, nourri, payé, armé, guidé l'expédition. Au surplus, ces poursuites elles-mêmes n'aboutirent pas. Delescluze, par un dernier acte de violence, brisa l'écrou de Blervacq, et, en vérité, on n'ose s'en plaindre; car si la justice française devait être réduite à n'atteindre que cet agent obscur, il valait beaucoup mieux qu'elle n'atteignît personne.
Cet incident, si grave au point de vue du droit international, n'eut pas les consc-quences qu'on aurait pu redouter. M. de Lamartine, ministre des relations extérieures, affirma qu'il était resté étranger aux tentatives des réfugiés : l'Europe n'hésila pas à le croire et se refusa à établir le compte des responsabilités. La Iklgique, gouvernée par un des princes les plus éclairés de son temps, se remit bien vite de cette passagère émotion. L'expédition fut appelée, en mémoire du lieu où elle avorta, l'expédition de liisriitons tout : ce nom, ridicule comme l'entreprise elle-même, est celui qui lui restera.
Des finances ruinées, des agitations quotidiennes dans la capitale, les départements agités à leur tour et gouvernés par des commissaires plus propres à accroître l'anarchie qu'à la combattre, les réfugiés étrangers ajoutant à tous ces embarras leur turbulence et leurs prétentions, tel était le spectacle que présentait la France à la fin de mars et au commencement d'avril 1848. Est-il étonnant que le parti démagogique ait mis à profit ces conjonctures propices? La manifestation du 17 mars était à peine terminée qu'aussitôt on en prépara une seconde.
Nous savons déjà sur quels éléments les perturbateurs pouvaient s'appuyer.
C'était d'abord sur les clubs plus violents, plus puissants que jamais. Pour a :>urer l'unité dans les desseins, ils s'étaient centralisés en un club dit Club des clubs, fondé surtout en vue des élections. Quelques-unes de ces associations, comme la société des Droits de l'homme, avaient, ainsi qu'on l'a vu, adopté des règlements et une organisation militaires. Blannui surtout excitait à l'action. Un incident récent avait accru l'ardeur naturelle de son âme. Un écrivain, M. Taschereau, venait de publier, sous le titre de Revue rétrospective, la première livraison d'un recueil destiné à collectionner des documents historiques et des autographes. Cette livraison contenait la publication de papiers enlevés, pendant le combat de février, du cabinet du secrétaire de M. Guizot. Parmi ces papiers se trouvait une pièce intitulée : Déclaration faite par *'^'* devant le ministre de l'intérieur, et qui fournissait les détails les plus curieux sur l'état des sociétés secrètes à l'époque du complot de 1839. Ce document, reproduit par la Gazette des Tribunaux, fut aussitôt attribué à Blanqui. Blanqui attaqué s'était éloigné de son club et n'y avait reparu qu'au bout de quelques jours pour y présenter sa défense. Mais sa défense elle-même avait semblé plus spécieuse que convaincante. Suspect au plus grand nombre, nettement accusé de délation par quelques-uns, il voulait à tout prix une journée qui effacerait dans un triomphe la tache dont il n'avait pu se laver.
Louis Blanc, lui aussi, souhaitait une manifestation nouvelle. Entré au Luxembourg avec les plus vastes espérances, il s'agitait de plus en plus dans le vide, impuissant à réaliser aucune de ses promesses. Il essayait de soulever son auditoire par des discours sonores, tantôt déclamant contre l'organisa» tion sociale, tantôt annonçant avec solennité les révolutions qui ébranlaient coup sur coup le sol de la vieille Europe : mais les ouvriers commençaient à s'accoutumer à cette (;Ioqucuce qui les avait si fort séduits. Le rôle de la Commission du Luxembourg se bornait à concilier quelques difficultés entre patrons et ouvriers, à apaiser quelques grèves, à surveiller l'exécntion du décret qui diminuait les heures de travail et abolissait le marchandage, à préparer un projet pour
190 HISTOIRE DE LA SECOiNDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
la réglementation du travail dans les prisons, les couvents et les orphelinats : résultats bien maigres, surtout si on les compare au programme qu'on avait étalé. Entre temps, on recevait les adresses des comités étrangers; on plantait un arbre de la liberté dans la cour du palais des Médicis, et Louis Blanc, à la fois acteur et pontife en celte cérémonie, se faisait appeler le premier ouvrier de France : par malheur, ces spectacles trop prodigués ne rencontraient plus qu'un public blasé. Sous le patronage du Luxembourg s'étaient formées des associations d'ouvriers tailleurs, d'ouvriers selliers, d'ouvriers fileurs; mais ces associations, quoique assurées de locaux et de commandes, semblaient déjà, malgré ces conditions exceptionnelles, vouées à un prochain échec. Convaincu d'impuissance dans le domaine économique, Louis Blanc voulait prendre sa revanche sur le terrain de la politique. La manifestation du 17 mars ayant échoué, il importait de la reprendre au plus tôt et de la mener, cette fois, à bonne fin.
L'attitude de Caussidière n'était pas plus rasssurante. Très irrité contre le maire de Paris, M. Marrast, qui essayait d'établir une police parallèlement à la sienne, attentif à se dérober à toute supériorité hiérarchique, il entretenait des intelligences de plus en plus suivies avec les chefs du parti radical. Il voyait assidûment Grandménil. Sur sa recommandation, Villain, chef de la société des Droits de r homme, était autorisé à s'établir au Palais national. Il avait enfin un allié dans son ami Sobrier, allié à la vérité fantasque et étrange, mais d'autant plus commode qu'on pouvait le désavouer à volonté. Sobrier, installé, comme on l'a vu, rue de Rivoli, dans une des dépendances de l'ancienne liste civile, y avait rassemblé un assez grand nombre de montatjnards : là s'étaient organisés les bureaux de la commission du Club des clubs . là se rédigeait la Commune de Paris, qui, grâce à la complicité d'Etienne Arago, était envoyée avec franchise de j)orl dans les départements (1). Tout ce qui ne pouvait se faire décemment à la Prélecture de police, on le faisait dans celte succursale de 1»
(1) Enquête pari emetitaire, t. I, p. 186. 195, 3l6.
rue de Rivoli. Caussidière avait pour système d'entretenir ragitation afin de se rendre nécessaire : dès qu'il se sentait en péril, il laissait entendre que sa chute serait le signal de troubles, et il le répétait avec tant de conviction qu'on finissait par le croire. Sa bonhomie affectée, son empressement à rassurer les intérêts alarmés, l'étalage de son zèle à sauvegarder les personnes et les propriétés, lui avaient assuré quelques défenseurs parmi les hommes d'ordre : il se servait très habilement de cet appui quand ses trahisons devenaient trop flagrantes. Comme les chefs de clubs, comme les ouvriers du Luxembourg, il jugeait la manifestation du 17 mars insuffisante, il était prêta soutenir une nouvelle démonstration. Une seule chose l'arrêtait, c'était la crainte d'assurer le triomphe de Blanqui, de Blanqui dont il était haï et que, de son côté, il détestait.
Sans armée, sans police sûre, aux prises avec les clubs, divisé en son propre sein, le gouvernement provisoire ne se décourageait cependant pas. M. de Lamartine, M. Marrast, M. Marie s'ingéniaient à chercher des alliés pour repousser le prochain assaut.
Lamartine envoyait un agent secret au général Négrier et en obtenait une promesse de secours en cas de péril. Il s'occupait de l'organisation de trois cents bataillons départementaux de garde nationale. Enfin, se fiant à son prestige personnel, il nouait des relations avec les chefs de la démagogie. Il voyait tour à tour Raspail, Cabet, Barbes, Sobrier. Blanqui lui-même était, un matin d'avril, introduit au ministère des affaires étrangères (1). A vrai dire, ces mesures révélaient un esprit plus chimérique que sagace. Le général Négrier était bien loin. L'organisation des bataillons départementaux serait bien longue. Quant aux entrevues avec les chefs de clubs, elles furent souvent plus nuisibles qu'utiles. Si quelques-uns emportaient de ces entretiens une impression durable, d'autres mettaient à profit la crédulité ou la vanité du poète pour s'assurer sa protection. Ainsi faisait Sobrier, que Lamartine
(1) Lamartire, Révolution de 1848, t. II, p. 216, 229.
192 HISTOIRR DE LA SECONDK nr.PL'BLIQUE FRANÇAISE.
abusé couvrit lonp,temp8 de son patronage, et à qui, assuret-on, il fit remettre des armes (l).
Heureusement M. Marrast était aussi pratique que M. de Lamartine l'était peu. Gomme il se méfiait à bon droit des agents de Gaussidière, il essayait de créer une police spéciale qui relèverait exclusivement de la Mairie de Paris. Gomme Tarmée n'était pas encore rentrée dans la capitale et que les corps armés de la Préfecture n'étaient rien moins que sûrs, il s'occupait de renforcer autant qu'il le pouvait la garde de l'Hôtel de ville. Il activait l'organisation delà garde mobile : vers le commencement d'avril, deux bataillons étaient prêts à marcher. Que ferait cette jeune troupe? on l'ignorait encore : on savait seulement que son chef, le général Duvivier, était très irrité contre le ministre de l'intérieur et la commission du Luxembourg, à qui il imputait le retard apporté a l'équipement de ses hommes. M. Marrast était propre autant que personne à exploiter ce mécontentement. Enfin le maire de Paris se rendait souvent dans les mairies d'arrondissement sous prétexte de procéder à la reconnaissance des officiers de la garde nationale nouvellement élus : il trouvait ainsi l'occasion de s'entretenir avec eux et leur faisait entrevoir le jour prochain où ils auraient à défendre, avec la République elle-même, l'ordre et la société.
De son côté, M. Marie, ministre des travaux publics, visitait les ateliers nationaux. On aurait pu craindre que ces ateliers, qui avaient déjà enrôlé près de soixante mille travailleurs, n'apportassent un appoint décisif à la cause du désordre. Mais on comptait sur un certain antagonisme entre eux et la commission du Luxembourg. Développer cet antagonisme fut un des principaux soucis des hommes de l Hôtel de ville. Dans ce but, M. Marie inspectait les chantiers, passait en revue les ouvriers au parc Monceaux, les haranguait, les flattait, les autorisait à fonder des clubs, autant de moyens, pensait-il, de les attacher au gouvernement ou, du moins, de les neutraliser.
(1) Euqiii'lc pnylrmcnlabc sur iattcntal du {'^ mni et l'inuncclion de Juin, 1. 1, p. 06, IV3, lU.
De même qu'à la veille du 17 mars, deux partis se trouvaient donc en présence. Ici, Louis Blanc, Gaussidière, Blanqui, les chefs de clubs : là, la majorité du gouvernement provisoire. Cependant, tandis que chacun prenait position en vue d'un inévitable conflit, un homme restait indécis : c'était r>edru- Rollin. Sa popularité était assez grande pour que chaque parti désirât se l'attacher. Son irrésolution naturelle le livrait sans défense aux donneurs d'avis. Louis Blanc, Albert, Gaussidière le pressaient de se joindre à eux. MM. Jules Favre, Garteret, Portails, Landrin l'exhortaient au contraire à respecter l'intégrité du gouvernement; et ils trouvaient un auxiliaire assez inattendu dans Flocon, personnage d'opinions extrêmes, mais de conscience droite. Ghaque soir, après les travaux de la journée, dans les conciliabules tenus au ministère, la question était agitée. Tantôt Ledru-Rollin souriait à l'ajournement des élections et se livrait au rêve d'une dictature; tantôt il se rattachait à la majorité de ses collègues, moins encore par loyauté que par crainte de Blanqui. Il écoutait les suggestions démagogiques, les repoussait, puis les écoutait encore. Les instances croissaient dans la proportion même de ses hésitations, instances d'autant plus grandes qu'on sentait qu'à raison de sa renommée, de sa grande place dans l'État, du ministère dont il disposait, il assurerait, selon toute vraisemblance, la victoire au parti qu'il aurait définitivement embrassé.
Pourtant il fallait se hâter : car bientôt les élections auraient lieu, l'armée rentrerait dans Paris, la garde nationale serait réorganisée. Aussi, sans attendre l'adhésion de Ledru-Rollin, les conjurés agissaient.
Le général Gourtais avait conçu l'idée d'introduire dans son état-major quato.ze officiers appartenant à la classe ouvrière et élus par leurs camarades. Gette décision fournit le prétexte de la manifestation projetée. Les délégués du Luxembourg résolurent de convoquer le peuple au Ghamp de Mars pour le dimanche IG avril à l'effet de procoder à Télection. L'élection faite, les corporations se dirigeraient vers l'Hôtel de ville pour y apporter une offrande patriotique et y exprimer leurs vœux. Tel était le programme officiel de la démonstration. Les chefs
du parti démagogique se réservaient de la détourner de ôon but apparent et de lui imprimer une force assez irrésistible pour qu'elle pût intimider, peut-être épurer, et, suivant quelques-uns, renverser le gouvernement lui-même.
Soit dernier scrupule, soit désir de dissimuler leur complicité, Louis Blanc et Albert, le 14 avril, annoncèrent au conseil la manifestation. «Le IG, disaient-ils, les ouvriers en masse « se rendraient à l'Hôtel de ville pour y présenter leur offrande « et y déposer une pétition demandant que les questions a sociales fussent étudiées. » Bien qu'on fût déjà fort en éveil, cette communication émut. La conspiration était donc bien puissante pour oser ainsi s'étaler au grand jour. Louis Blanc, pendant qu'il parlait, put lire cette impression sur les visages irrités ou inquiets de ceux qui l'entouraient. Le lendemain 15, dans un nouveau conseil tenu au ministère des finances, Louis Blanc renouvela ses avertissements, ajoutant toutefois que la démonstration serait pacifique. Ledru-RoUin, de son côté, signala les menées de Blanqui. Voulait-il provoquer son arrestation et se débarrasser par là d'un auxiliaire compromettant ou d'un rival dangereux? En tout cas, cette satisfaction lui fut refusée. La séance, suspendue au milieu du jour, fut reprise le soir. Lamartine demanda 150,UJ0 francs de fonds secrets; Flocon insista pour que l'intégrité du gouvernement fût maintenue : puis on se sépara, mais dans des vues bien différentes, les uns songeant à défendre la société, les autres non éloignés de conspirer contre le pouvoir même dont ils faisaient partie.
En sortant du conseil, M. de Lamartine et ses collègues purent voir, affiché sur les murailles, le Bulletin de la République, journal rédigé dans les bureaux du ministère de 1 intérieur. Ce bulletin débutait par un véritable appel aux factions : « Nous n'avons pu passer du règne de la corruption au « régime de droit dans un jour, dans une lieure. . dix-huit ans « de mensonges opposent au règne de la vérité de» obstacles « uu un souille ne renverse pas. les élections, st elles ne font » pas triompher la vérité sociale, si elles sont C expression des a intérêts dune caste, arrachée à la confiante loyauté du
« peuple, les élections qui doivent être le saint de la République, .( seront sa perte. Il n'y aurait alors qu'une voie de salut pour le « peuple quia fait les barricades, ce serait de manifester une seconde a fois sa volonté, et d'ajourner les décisions d'une fausse représenta tation nationale... » On a su plus tard que ce bulletin fameux avait échappé, par la plus inopportune des inadvertances, au contrôle du ministre et de son entourage (1). Mais on ignorait alors cette circonstance, et ce violent pamphlet, placardé dans les rues et revêtu de l'estampille ministérielle, semblait à tous un signe non équivoque des sentiments de Ledru-Rollin.
Convaincus désormais que la manifestation était inévitable, M. Marrast, M. Marie, M. de Lamartine, résolurent de mettre à profit la nuit qui leur restait. M. Marrast envoya des ordres dans les mairies pour qu'on y organisât des gardes volontaires. M. de Lamartine expédia des émissaires dans les faubourgs. M. Marie s'entendit avec le directeur des ateliers nationaux, M. Emile Thomas, afin que les ouvriers fussent détournés de la manifestation : dans le cas où il serait impossible de les en éloigner, les élèves de l'École centrale que M. Thomas s'était adjoints devaient se répandre au Champ de Mars afin d'y incliner les esprits à la paix. En outre, le bruit fut habilement répandu qu'une tentative communiste se préparait. L'Hôtel de ville enfin fut mis en état de défense : une portion de la garde mobile y fut installée : la garde spéciale du palais fut renforcée. En dépit de toutes ces mesures, l'inquiétude était grande. Le général Duvivier, quoiqu'il eût bon espoir, n'osait répondre de ses hommes. La garde nationale était encore clans sa période de réorganisation : elle était d'ailleurs entre les mains du ministre de l'intérieur. Jusque parmi les défenseurs de rilôtel de ville, les séditieux avaient des complices. Les agents secrets répandus dans les clubs, prenant à la lettre les discours qu'ils y entendaient, envoyaient les rapports les
(1) La direction du bulletin avait été confiée au chef du cabinet du ministre de l'intérieur, M. Elias Regnault. Celui-ci, ayant été aj)|)elé auprès de sa mère, gravement malade, néglijjca de contrôler le premier arlicle du numéro du 13 avril, qui était l'œuvre de madame Geor{]e Saiid, et le porta sans le lire à l'imprimerie. De là celte publication regrettable qui émut si vivement les esprits. (Elias Regnaclt, Histoire du Gouvernement provisoire, p. 285.)
plus alarmants. L'anxiété était telle que M. de Lamartine, prompt comme tous les hommes d'imagination à l'abattement aussi bien qu'à l'espérance, écrivait ses dispositions suprêmes comme si le jour qui allait se lever dût être le dernier de sa vie.
Pendant ce temps, les hommes de désordre n'étaient pas inactifs. Dans les réunions tenues chez Sobrier, on avait arrêté la liste d'un comité de salut public. Le journal la Commune de Paris dressait le programme de la manifestation. Les fusils et les munitions s'entassaient à la préfecture de police et dans la maison de la rue de Rivoli. Sous les auspices de la Commission du Luxembourg, des bannières étaient préparées avec cette inscription : Abolition de V exploitation de l'homme par t homme. Le Club des clubs se déclarait en permanence. Une seule chose ébranlait les conjurés, c'était la peur de travailler pour Blanqui. Plusieurs, craignant les derniers excès, souhaitaient que, l'entreprise une fois accomplie, Blanqui fût aussitôt arrêté. Chose étrange! la crainte d'élever Blanqui balançait presque le désir de faire une révolution. Ce sentiment était si fort que le club Barbes résistait à l'impulsion générale, et, avant de s'abandonner au mouvement, désignait des délégués pour en pénétrer le caractère.
Tandis que, dans les deux camps, s'accomplissaient les derniers préparatifs, que faisait Ledru-Rollin? Comme on l'a vu, il était demeuré étranger à la rédaction de ce Bulletin de la République qui venait de répandre une si vive émotion. Resté seul au ministère de l'intérieur, il repassait dans son esprit les conseils contradictoires des derniers jours. Les instances de Jules Favre et de M. Landrin l'avaient profondément impressionné. Les exhortations de Flocon l'avaient touché plus encore. Pouvait-il combattre ses collè;;ues? S'il les combattait, serait-il victorieux? S il était victorieux, la victoire ne lui échapperaitelle pas bientôt? M. Jules Favre et M. Carteret étant venus le voir à une heure avancée de la soirée, il leur affirma sur l'honneur qu'il n'était pour rien dans le mouvement, et qu'il craignait d'en être la victime (I). Certaines réticences révélaient
(1) Enquête parlementaire, X. I, p. 280, dép Jules Favrfl.
c^-pendant une dernière hésitation. Mais vers le milieu de la n lit, Flotte s'étant présenté au ministère pour traiter avec lui au nom de Blanqui, son esprit si longtemps mdécis parut tout à coup plus ferme. Il refusa d'entendre le négociateur. Blanqui, c'était à ses yeux l'image de la république sanglante : et cette image, il la repoussait ! Sobrier, étant venu à son tour, n'eut pas plus de succès. « Eh bien ! dit-il au ministre, si vous ne voulez pas marcher avec nous, vous serez jeté par la fenêtre avec les autres (1). » Honteux de telles alliances, irrité de telles provocations, Ledru-Rollin prit enfin son parti. Le 16 avril, entre dix et onze heures du matin, il se rendit chez M. de Lamartine et se mit à sa disposition.
Il était temps. Depuis le matin, les groupes affluaient au Champ de Mars, point de départ de la manifestation. Une fois arrivés, ik se rassemblaient autour de leurs drapeaux plantés en terre • des orateurs péroraient en plein vent : des quêteurs recueillaient les offrandes. Blanqui allait et venait, distribuant ses brochures, encourageant et disciplinant ses amis. Pour exciter les esprits, on répandait des bruits sinistres : Louis Blanc, Ledru-Rollin avaient été, disait-on, assassinés! A la vérité, les ouvriers des ateliers nationaux, subissant l'influence des élèves de l'Ecole centrale, inclinaient aux résolutions modérées : beaucoup même songeaient à se retirer. Mais si tout annonçait que la démonstration serait moins nombreuse qu'au 17 mars, tout annnonçait aussi qu'elle serait plus compacte, plus résolue, plus menaçante, et qu'elle ne viserait à rien moins qu'à emporter, sous sa pression irrésistible, une portion du gouvernement. C'est vers deux heures que, selon les projets des meneurs, le cortège devait atteindre l'Hôtel de ville.
En voyant arriver son collègue , Lamartine n'hésita pas . « Une seule mesure, lui dit-il, est urgente, c'est de battre le rappel et de noyer l'insurrection dans les flots de la garde nationale. Si la voix du rappel est entendue, nous sommes sauvés. » Il n'y avait pas un instant à perdre. Le ministre de l'intérieur se rendit sur l'esplanade des Invalides, où le général Courtais et
(1) Enquête parlementaire, t. I, p. 322, dép. Marrast.
M. Marrast procédaient à la reconnaissance des olficiers nouvellement élus, et donna l'ordre an {fénéral de faire battre le rappel. Quant à Lamartine, il alla en toute hâte à l'état-major de la {jarde mobile et fit mettre à la disposition du gouvernement tous les bataillons déjà organisés. Puis, comme les cartouches manquaient, il courut pour en chercher à l'état-major de la garde nationale. Là, il rencontra parmi les officiers, dont plusieurs étaient affiliés à la Société démocratique centrale, des dispositions suspectes. On affectait de ne pas croire au mouvement : on se plaisait à ré[)éter que la convocation de la garde nationale n'était ni opportune, ni nécessaire. Lamartine insista pour que le rappel fût aussitôt battu. Il se dirigea ensuite vers l'Hôtel de ville, où devait se décider le sort de la journée.
Il y trouva un auxiliaire fort inattendu. C'était l'un des généraux les plus distingués de l'armée d'Afrique et l'un des hommes dont le nom se rencontrera désormais le plus souvent sous notre plume ; je veux parler du général Changarnier. Le général Changarnier, nommé depuis peu ambassadeur à Berlin et étant en passage à Paris, s'était présenté vers onze heures et demie chez M. de Lamartine pour y prendre ses instructions relativement aux affaires du Holstein. Ne le trouvant pas, il s'était adressé à son secrétaire. « Il s'agit bien du Holstein, avait rétt pondu celui-ci : à cette heure peut-être le gouvernement est a renversé (l). » Madame de Lamartine était survenue et avait supplié le général de rejoindre son mari et de l'aider de son expérience. Changarnier était parti aussitôt pour l'Hôtel de ville, et il franchissait le seuil de la Maison commune à l'instant où M. de Lamartine allait lui-même y entrer.
Tous ceux qui ont vu alors le général Changarnier ont rendu justice à son énergie, à sa promptitude de coup d'œil, à son sang-froid. Saisissant le commandement militaire, il parcourt tout l'édifice, il distribue les postes, il pénètre les dispositions des hommes Puis, sous son inspiration et presque sous sa dictée, M. Marrast écrit les ordres pour le général Duvivier. Il lui prescrit de tenir prêts ses bataillons, et, lorsque les manifes-
(1) Eiiifuéte parlementaire, t. I, p. 260, dép. Changarnier.
tants seront engagés sur les quais, de les lancer par les rues perpendiculaires au fleuve afin de couper le cortège en plusieurs tronçons. Pendant ce temps. MM. Bûchez et Adam, se défiant encore de Ledru-Rollin, envoyaient des ordres dans chaque arrondissement pour que le rappel fût battu. Cette précaution n'était pas superflue : car au moment même où Tordre de battre le rappel arrivait au cinquième arrondissement, Tordre contraire arrivait de Tétat-major. Quant à M. Arago, ministre d* la guerre, il s'installait à la huitième mairie afin de pouvoir, en cas d'envahissement de l'Hôtel de ville, tenter un dernier effort pour le dégager. Lamartine enfin encourageait par ses paroles les défenseurs du palais. Impressionné par les rapports de ses agents, il était cependant inquiet; il interrogeait anxieusement le général Changarnier : « Pouvons-nous tenir trois « heures? — Je réponds de sept heures, répliquait le géné- « rai (1). »
Les inquiétudes de Lamartine n'étaient pas tout à fait sans fondement : le temps s'écoulait ; il était plus de deux heures, et, bien qu'on entendît dans le lointain le son du tambour, on ne voyait nulle part apparaître la garde nationale. TjC cortège était depuis longtemps parti du Champ de Mars. Très amoindri par de nombreuses défections, il s'était recruté en route d'un certain nombre d'ouvriers rassemblés à l'Hippodrome et de quelques clubs qui avaient pris la tête du rassemblement. Qui arriverait d'abord? Seraient-ce les colonnes populaires qui déjà s'approchaient? Serait-ce la force publique? L'attente était longue : à l'Hôtel de ville, on commençait à accuser le ministre de l'intérieur, Tétat-major de la garde nationale, la garde nationale elle-même.
Mais voici que tout à coup la dixième légion débouche du pont d'Arcole et prend position sur la place. Le général Duvivier lance ses gardes mobiles par les rues perpendiculaires aux quais, et ces jeunes bataillons coupent sur plusieurs points le cortège. En même temps, les légions affluent de toutes parts sur la place de Grève. Barbes lui-même survient à cheval à la
(1) Làmiriike, Histoire de la révolution de 1848, t II, p. 298.
tête de la douzième légion. Les manifestants ne peuvent reculer; caria garde mobile est derrière eux : ils ne peuvent avancer; caria garde nationale remplit la place. Leurs tronçons coupés s'agitent entre les légions qui les pressent de tous côtés. En quelques minutes, parle plus incroyable des changements à vue, les choses ont pris une face nouvelle. La cause de Tordre triomphe sans combat.
Louis Blanc et Albert avaient appris avec stupeur les réso- Uilions de Ledru-Rollin : en entendant battre le rappel, leur inquiétude s'était accrue : ils arrivent sur ces entrefaites à l'Hôtel de ville et se répandent en plaintes amères : on les écoute à peine, tant les dispositions se sont transformées ! Toul au plus obtiennent-ils que la garde nationale, ouvrant ses lignes, livre passage aux délégués des corporations et les laisse pénétrer jusqu'à l'Hôtel de ville. Les délégués défilent, plutôt en prisonniers qu'en interprètes des volontés populaires, entre les rangs épais des légions. Ils lisent leur pétition : «Le peuple Il veut, disent-ils, la République démocratique; le peuple veut tt l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme; le « peuple veut l'organisation du travail par l'association. » M. Edmond Adam répond en des termes d'une brièveté sévère à ces impérieuses sommations. Et, du dehors, la garde nationale fait aux clubistes une réponse plus nette encore : A bas les comnniîiistes ! Tel est le cri qui se répercute sur la place, qui se propage de la place dans tous les quartiers de Paris et qui, proféré par cinquante mille voix, retentit bien avant dans la soirée. A ce cri se mêlent quelques cris plus significatifs encore : Vive la rentrée des troupes dans Paris ! L'histoire des troubles civils n'offre guère de revirements aussi subits.
La victoire, je le répète, était complète, tellement complète que les chefs de la démagogie résolurent de nier le mouvement ou de le désavouer. Ainsi firent Gaussidière, Louis Blanc, les délégués du Luxembourg et, à part Blanqui, presque tous les clubistes. Mais c'était le propre du gouvernement de l'Hôtel de ville de s'effrayer de ses triomphes autant que de ses défaites. A peine échappé à la peur des prolétaires, il tomba dans la peur des bourgeois ; on eût dit que son succès l'embarras-
sait. En lisant les journaux des jours suivants, on croirait que la France vient d'échapper à quelque complot, non révolutionnaire, mais royaliste. Le lendemain même du 16 avril, voici en quels termes une proclamation du gouvernement provisoire s'exprimait sur cette journée qui avait excité de si chaudes alarmes : « Citoyens, la journée d'hier n'a fait qu'ajouter une H consécration nouvelle à ce qu'avait si puissamment inauguré « la journée du 17 mars.
« De même que le 17 mars, le 16 avril a montré combien « sont inébranlables les fondements de la République.
tt Plus de royauté, avions-nous dit dans les premiers jours, « et pas de régence ! Ces mots libérateurs, ces mots qui ren- « daient la guerre civile impossible, Paris les a répétés hier « dans ce cri unanime : Vive la République ! Vive le gouver- « nement provisoire !
« Voilà comment vous avez confondu les espérances des « ennemis de la République, assuré la sécurité de Paris libre et « dissipé les alarmes répandues dans les départements... (1). »
Ces concessions de langage ne suffisant pas, il parut convenable que la bourgeoisie payât les frais de la victoire qu'elle avait remportée. Déjà un décret du 15 avril venait d'abolir l'impôt du sel à partir du 1" janvier 1849. Un décret du 18 avril abolit les droits d'octroi sur la viande de boucherie et annonça une modification des droits d'octroi sur les vins. « Ces droits, « disait le décret, seront remplacés : 1° par une taxe spéciale « et progressive sur les propriétaires et locataires occupant un « loyer de plus de huit cents francs ; 2° par un impôt somp- « tuaire sur sur les chiens, les voitures de luxe et les domesti- « ques mâles (2). » Pour compléter ces mesures, un impôt d'un pour cent fut établi sur les créances hypothécaires. «Jusqu'ici, « dit le ministre des finances, les capitalistes ont échappé à la né- « cessité des sacrifices, la justice veut que cette inégalité cesse. » Le ministre prend soin d'observer, d'ailleurs, que ces décrets ne sont que le prélude de réformes plus radicales. « Avant la Ré- « volution, dit-il, limpùt était pi-oportionnel, donc il était injuste :
(1) Moniteur, p. 835.
(2) Ibid., p. 859.
*i pour être équitable, C impôt doit être progressif [l). » — Ce n'est pas tout. Le lendemain du jour ou le général Duvivier, à la tête de la garde mobile, et le général Gliangarnier, à 1 Hôtel de ville, avaient sauvé l'ordre menacé, on jugea tout à fait opportun de frapj)er l'armée en mettant prématurément à la retraite soixante-cinq généraux. Au moment où l'action de la justice était plus que jamais nécessaire pour saisir et frapper les coupables, on crut tout à fait sage de déclarer « le principe « de l'inamovibilité de la magistrature incompatible avec le « gouvernement républicain » , et de conférer au garde des sceaux u. le droit de suspendre ou de révoquer les magisa trats (2) » . En revanche, on ne trouvait pas d'expressions assez fortes pour exalter les clubs dont on avait eu si peur. " La « République, dit une proclamation de l'Hôtel de ville, la Répu- « blique vit de liberté et de discussion... les clubs sont pour la « République un besoin, pour les citoyens un droit... le gouver- « nenient protège les clubs (3). " A la vérité, on songea à excepter Blanqui de l'universelle indulgence : un mandat d'amener fut même décerné contre lui et porté à la Préfecture de police par M. Carteret, directeur de la sûreté générale; mais Tordre lui-même fut contremandé, et Blanqni, un instant recherché, put bientôt jouir en paix de l'impunité commune.
Après de tels services, les dictateurs de l'Hôtel de ville estimèrent que l'heure était venue pour eux de monter au Capitole et de remercier les dieux. Une grande fête fut annoncée pour le 20 avril : on l'appela dans le langage emphatique du temps la fête de la fraternité. Ce jour-là, les membres du gouvernement provisoire, groupés au pied de l'arc de l'Etoile, assistèrent à l'immense défilé des légions de la garde nationale et des députations de l'armée, et chaque corps reçut de leurs mairis son drapeau. Fête étrange où, sur l'estrade d'honneur, les magistrats coudoyaient les détenus politiques, les généraux les blessés de Février, les délégués du clergé les représentants des clubs! Avec le laisser aller des milices civiques, les gardes
(1) Moniteur, p. 853.
(2) Ibid., p. 865.
(3) lùiJ.
nationaux avaient emmené avec eux toute leur famille, en sorte qu'on assistait à une revue, non de la force armée, mais de la population parisienne tout entière. La nuit était depuis longtemps descendue sur la ville, et le défilé n'était pas encore terminé. Dieu, qui protège les divertissements des peuples comme il protège les jeux des enfants, Dieu permit que cette manifestation, à la fois gigantesque et puérile, s'achevât sans tumulte. Le gouvernement, charmé de la cérémonie, fit connaître le lendemain par la voie du Moniteur que ^W histoire du monde n'avait offert chez aucun peuple un aussi grand spectacle (1) » , De vrai, cette fête n'eut qu'un avantage, mais elle en eut un. A cette occasion, cinq régiments rentrèrent dans Paris, et, une fois rentrés, ils y restèrent.
Il y a des pouvoirs qui s'accoutument à l'autorité en l'exerçant, il y en a d'autres dont l'inexpérience est incurable. C'est à cette dernière catégorie qu'appartient le gouvernement provisoire. Tel il était au mois de février, tel il paraît au mois d'avril : assez courageux pour lutter un jour contre le courant, il se laisse le lendemain glisser à la dérive. Cependant il ne parvint pas à rendre tout à fait stérile l'énergique répression du 16 avril. Cette victoire du parti de Tordre eut un double résultat : le premier fut d'apprendre aux honnêtes gens à compter sur eux-mêmes ; le second fut d'assurer les élections.
(1) Moniteur, p. 871.