LIVRE PREMIER
Sommaire il. — La royauté de Juillet, en 1847, semble assurée d'un long avenir : impuissance des partis républicain, légitimiste, bonapartiste ; dans le Parlement, majorité ministérielle compacte et fidèle. — A l'extérieur, aucune crainte de guerre. — Sagesse du Roi, popularité des princes, prospérité générale.
II. — Le Gouvernement, si fort en apparence; renferme cependant, dans son sein, divers germes de dissolution. — Il ne repose pas sur un principe défini. — Les fondateurs de la royauté de 1830 se sont attachés à l'amoindrir plutôt qu'à la pourvoir des attributs nécessaires. — Symptômes d'anarchie intellectuelle et morale; cours publics tumultueux; romans-feuilletons; publications historiques dangereuses; goût des spéculations; faits de corruption; grands procès et grands crimes. — La nation, lasse de son propre bien-être, est avide de nouveautés.
III. — La question de la réforme électorale et parlementaire fournit aux mécontents le prétexte cherché. — Propositions de M. Duvergier de Hauranne et de M. de Rémusat pendant la session de 1847 : leur rejet par la Chambre. — Les députés de la gauche dynastique et ceux de l'extrême gauche s'unissent pour propager dans le pays l'agitation réformiste : réunions chez M. Rarrot : on décide d'organiser des banquets à Paris et dans les départements. — Alliance apparente des députés radicaux et des dynastiques, mais divergence réelle de leurs desseins. — Ranquet du Château-Rouge ^9 juillet 1847); banquets dans les départements; l'opinion publique, d'abord indifférente, s'émeut peu à peu; intervention de M. Ledru-Rollin; premières inquiétudes des deputéa
dynastiques : ils ne peuvent ni ne veulent reculer. — Ouverture de la session parlementaire de 1848 : le discours du Trône flétrit les passions ennemies ou aveugles. — Malgré la prospérité générale, l'année 1848 débute assez tristement : vagues inquiétudes parmi les familiers du château; mort de Madame Adélaïde : tristes pressentiments; quelques signes de désaffection : discours de M. de Montalembert et de M. de Tocqueville. — Discussion à la Chambre des députés du paragraphe de l'adresse relatif aux banquets réformistes : amendements Darblav, Desmousseaux de Givré, Sallandrouze : intervention de M. de Mornv; déclaration de M. Guizot; rejet des amendements. — Réunion des députés de l'opposition : on décide de protester par un nouveau banquet contre le vote de la Chambre; ce banquet fixé au 22 février; négociations entre le ministère et l'opposition; compromis proposé et accepté. — Programme de mifestation rédigé par M. Armand Marrast; le gouvernement interdit le banque! et prescrit des mesures de défense ; séance parlementaire du 21 février; inquiétude de M. Barrot : ses déclarations ambiguës; après de vifs débats, les de l'opposition contremandent eux-mêmes le banquet; la nouvelle de résolution parvient aux Tuileries dans la soirée du 21; l'ordre public parait assuré pour le lendemain.
Yor« le milieu de Tonnée 1 S 17, aucun tronc De paraissait plus solide que celui du roi Louis-Philippe. Élevé par une révolution, ce prince semblait avoir triomphé du vice de son origine. •. la place publique n'avait point été troublée. Les -i puissantes dans les premières années du ut depuis longtemps dissoutes ou étaient entre les
01 de la police. Les I v\ endieat ion» radicales ne trouvaient
.1 écho dam Ifl pays, et le journal la Ré/orme, qui leur
languissait, faute de lecteurs. Parmi les chefs
plus hardis ajournaient jusqu'après la mort
du Boi la réalisation de leurs espérances; les autres se deman«
«I h. ni ri, .m milieu des troubles et des incertitudes d'une
nt point un aliment pour leur ambi-
role éventuel, ils sa ménageaient. Gomma tus factions aspirantes, fa mesure que le
lniiiiiii.nl. la ilr. 'accentuait entre
que la République ne puni jamais pluséloi- . la veille de son avènement. Le parti légitimiste
LES BANQUETS REFORMISTES. 3
n'était pas plus redoutable. Sauf dans les campagnes de l'Ouest et dans quelques provinces du Midi, il se heurtait aux préjugés les plus enracinés. Souvent aussi la fidélité se lassait, et les convenances ou la mode, bien plus qu'une ardente conviction, retenaient les fils sous le drapeau que les pères avaient servi. Un parti qui s'éloigne systématiquement des affaires ne tarde pas, au surplus, à perdre en activité et en intelligence ; car on travaille peu quand on n'y est poussé par le mouvement quotidien et les nécessités de la vie publique. — Quant au parti bonapartiste, on pouvait croire qu'il n'existait plus, tant étaient rares les traces visibles de son action. La royauté de Juillet s'était flattée d'absorber, en les groupant autour d'elle, les anciens serviteurs du régime impérial. Comblés de soins et rassasiés d'hommages, ces vétérans de l'administration civile et ces illustres survivants de la grande armée étaient comme la décoration et l'ornement du trône. Suivant les plus éclairés, l'Empire devait subsister comme une glorieuse légende, mais il ne devait jamais revivre comme symbole politique ; cette appréciation paraissait vraie alors, bien que l'événement ne l'ait pas justifiée !
La Chambre des députés, dans sa composition, reflétait assez fidèlement cet état des esprits. L'extrême gauche, peu nombreuse, était elle-même divisée en deux groupes : les uns voulant la République, mais la voulant avec timidité, et plus disposés à la saluer comme une espérance de l'avenir qu'à la souhaiter dans le présent; les autres, plus ardents, plus impatients de voir la réalisation de leur rêve, plu^ enclins à faire appel aux souvenirs révolutionnaires. Les premiers comptaient dans leurs rangs M. Dupont de l'Eure, M. Arago, M. Marie, M. Garnier-Pagès, et avaient pour organe le National ; les seconds se personnifiaient dans M. Ledru-Rollin. Le parti légitimiste n'avait, lui aussi, dans la Chambre, que peu de représentants ; il devait tout son prestige à l'orateur incomparable qui prêtait à l'ancienne royauté le secours de sa fière et saisissante parole : je veux parler de M. Berryer. Les nuances diverses de l'opinion libérale étaient représentées, soit par la gauche dynastique, qui reconnaissait pour chef M. Odilon
Barrot, soit par le centre gauche, dont M. Thiers était la personnalité la plus notable, soit par le tiers parti, où brillaient M. Dufaure, M. Billault, M. de Tocqueville. — Telle était l'opposition avec ses fractions multiples. Du milieu de tous ces groupes se détachait la masse compacte des députés ministériels, masse beaucoup plus nombreuse à elle seule que la coalition de tous les autres partis. C'est cette majorité qui, depuis sept années, était invariablement attachée à son illustre chef, M. Guizot;qui s'associait avec un dévouemeut aveugle à toutes ses entreprises; qui subissait, avec une docilité jnsque-là sans exemple, l'ascendant de son autorité et de son éloquence. Deux fois déjà, elle s'était rajeunie dans les élections de 1842 et dans celles de 18 46 ; par son union étroite et indissoluble avec le ministère et avec la couronne, elle semblait assurer à l'un et à l'autre une sorte de perpétuité.
Ainsi, soit qu'on envisage la nation elle-même, soit qu'on considère le Parlement, on trouve partout les partis impuissants et le pays pacifié.
A l'extérieur, le spectacle n'est guère moins rassurant. En 1831 et en 1832, les dispositions malveillantes des puissances ( ontiiiciitaK m et les excitations belliqueuses du parti révolutionnaire avaient failli amener une guerre générale. En 1840, on avait pu croire, pendant quelques jours, que la question (1 "< >rient serait résolue les armes à la main. Une conduite sage et prudente trait effacé jusqu'aux dernières traces de ces agios. Ministre des affaires étrangères depuis le 29 octobre 1840, M. Guizot avait sauvegardé constamment la paix sans consentir manmoins à aucun sacrifice incompatible avec la ité <lu pays. Dam la question du droit de visite, du Maroc, de I <»< « iijiatiou dcTa'iti, il avait montré sa ferme volonté de itenir I alliance anglaise, mais avait pris soin de oe pas s'y assenn Ln conclusion de- mariages espagnols, sans avoir l'inviimt |m)Ii(k|iip qu'affectaient d y attacher les courtisant}
pour nuiii- diplomatie un réel uccès. Si, a la suite de ce rln nier événement, l'Angleterre a\ait manifesté quelque déplaisir, si les relations avec le eabinel britannique étaient sur-
i difficiles depuii que la direction «lu Foreign
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Office avait passé des mains de lord Aberdeen aux mains de lord Palmerston, ces dispositions révélaient une mauvaise humeur passagère plutôt qu'elles ne laissaient pressentir une rupture. M. Guizot trouvait, d'ailleurs, une ample compensation à ces ennuis dans la bonne volonté, de jour en jour plus manifeste, des puissances du Nord. L'empereur Nicolas lui-même, si hostile jusque-là, venait de donner à la France des marques non équivoques de confiance et d'amitié ; et le gouvernement royal avait recueilli ces témoignages avec une satisfaction d'autant plus vive qu'il avait su les attendre avec plus de dignité. De quelque côté qu'on se tournât, une longue paix semblait assurée.
Si, pour compléter ce tableau, on ajoute que le roi Louis- Philippe puisait dans dix-sept ans de règne le prestige que donne toujours la longue possession d'une couronne; que le pays avait une juste confiance dans sa sagesse et son amour du bien public; qu'autour du souverain se groupait une famille nombreuse, vaillante et unie; que la bourgeoisie tout entière saluait dans la royauté de Juillet sa propre incarnation; que le sort des plus grandes affaires, dans l'ordre industriel et financier, était attaché à la stabilité du pouvoir; que depuis 1830, la prospérité matérielle n'avait cessé de s'accroître; que l'armée, enfin, était disciplinée, courageuse et fidèle; si, dis-je, on énumère toutes ces faveurs de la divine Providence, on comprend que les moins optimistes aient envisagé l'avenir avec sécurité; on comprend que les courtisans aient pu, sans une exagération trop choquante, décerner au monarque le titre de Napoléon de la paix; on comprend surtout que les politiques, éclairant le présent par le passé, se soient plu à rapprocher la révolution française de 1830 de la révolution anglaise de 1688, et à prédire à la patriotique dynastie d'Orléans les heureuses destinées de la maison de Hanovre.
En trois jours, cet établissement si solide s'est écroulé. L'esprit demeure tout d'abord confondu en présence d'une chute si inattendue, si rapide, si complète. Gomment toutes les forces du puissant empire ont-elles été tout à coup paralysées? On jugerait mal cette catastrophe si l'on n'allait au fond des choses et si l'on n'étudiait les germes de faiblesse et de corruption que ce grand corps, en apparence si robuste, recelait en lui.
Tout gouvernement doit puiser sa force à l'une ou à l'autre de ces deux sources, ou des fidélités personnelles qui se transmettent de génération en génération, ou le respect d'une 1 i tut ion inviolée. Or, ces deux sortes de prestiges manquaient également à la royauté de Juillet. Louis-Philippe avait emprunté le titre de son pouvoir aux circonstances mêmes qui lient élevé. G était un prince de sang royal qui s'était rencontré sur les marches du trône brisé, et que la nécessité avait fait roi(I). II ne devait donc point trouver autour de lui ces attachement! inaltérables, reste de l'antique foi féodale, qui traient prêté tant de puissance à la monarchie héréditaire et
qui avaient >i grandement honoré sa fin; il ne pouvait invoquer davantage l*autorité d'un contrat Bolennel entre lui et la natie élévation au tronc avait semble' bu plus grand
nombre le meilleur des expédients; mais il n'avait d'autre
celle d intéréti dont il était Le gardien. S'il ren-
■ dan- le ]>a\- une in- générale adhésion, presque
nulle part cette idhé ion n'allait jusqu'au dévouement; s'ii
d'être attaqué i il avait encore moins de
ebani fendu. Louis-Philippe, avec la sagesse e( son
■ ■il sent, avait le sentiment profond d ituation.
Il savait qu'au jour du danger, il ne pourrait ni appeler à son aide de vieilles fidélités, ni se couvrir de la majesté d'une loi incontestée ; de là une première cause de sa faiblesse et une première explication de la rapidité de sa chute.
Cette autorité, déjà si imparfaite par son origine, avait, de plus, été affaiblie en diverses manières. Après 1830, la monarchie nouvelle, fondée par les libéraux d'alors, n'avait été acceptée que comme une transaction entre le régime ancien dont on repoussait les tendances, et la République dont on répudiait les sanglants souvenirs. Aussi après avoir fait la royauté, s'attacha-t-on, autant qu'on le put, à la diminuer et, pour ainsi dire, à la dégrader. Dans les premiers temps qui suivirent la révolution de Juillet, Louis-Philippe, troublé chaque jour par des manifestations demi-sympathiques et demi-menaçantes, fut presque prisonnier dans le Palais-Royal. On se souvient des débats injurieux auxquels donna lieu la discussion de m liste civile. On se rappelle l'épouvantable tumulte que souleva un jour, dans la Chambre des députés, M de Montalivet, en parlant des sujets du Roi. On sait tous les sacrifices que le prince fut obligé de faire à l'esprit public, tantôt effaçant les fleurs de lis de ses armoiries, tantôt subissmt l'émeute, tantôt cédant, en apparence au moins, aux passions anarchiques et antireligieuses que plus que personne il réprouvait. L'hérédité de la pairie subsistait comme une dernière garantie de stabilité; mais, dès 1831, le préjugé populaire voulut qu'elle disparût, et ni la grave autorité de Iloyer-ColIard,ni la ferme et courageuse éloquence de M. Thiers ne purent la sauver. Plus tard, il est vrai, quand le pouvoir, devenu plus fort, s'affranchit des alliances révolutionnaires, des hommes d'État illustres, M. deBroglie, M. Molé,M.Guizot, se préoccupèrent de cet étrange état politique. Ils se dirent que, si la royauté doit être toujours contrôlée dans ses actes, elle doit être toujours aussi respectée dans son principe, qu'elle n'a d'utilité qu'autant qu'elle a de prestige, et qu'en la rabaissant à plaisir, on avait peut-être fait preuve de plus de défiance jalouse que de réelle prévoyance. Ils s'efforcèrent de rendre au pouvoir son éclat extérieur, et de remettre en honneur
quelques-unes des anciennes formes traditionnelles. Peut-être même songèrent-ils à restaurer quelque grand corps qui pût à la fois modérer et appuyer la monarchie. M. Guizot, durant son long ministère de huit années, de 1840 à 1848, travailla surtout avec conviction à ce patriotique dessein. La noblesse étant hostile ou impuissante, il essaya daristocratiser la bourgeoisie. Vains efforts! La bourgeoisie, quelle que fût d'ailleurs sa sagesse, manquait de deux qualités essentielles pour remplir ce rôle; elle n'avait ni la netteté de vues qui fait la force de l'aristocratie britannique, ni l'esprit de dévouement qui restera comme l'honneur de la noblesse de France. Dieu, d'ailleurs, permet rarement aux hommes de reconstruire ce qu'ils ont détruit. La royauté demeura donc isolée, comme un arbre plus grand que vigoureux, s'élevant au milieu de la plaine dénudée, et exposé à toutes les tempêtes.
Ce qui n'était pas moins grave, c'est que cette société, aux apparences si robustes, renfermait de nombreux germes d'anarchie intellectuelle et morale. L'enseignement public ayant été, pour quelques-uns, l'origine de hautes fortunes politiques, beaucoup de professeurs, jaloux d'une renommée bruyante, songeaient à transformer leurs cours en clubs et à faire appel aux passions populaires. Au Collège de France, en particulier, M. Michelet et M. Quinet avaient cédé à cet entraînement regrettable et mis leur incontestable talent au service des doctrines les plus funestes. Malgré de très honorables retours dans la voie du bon sens et de la saine morale, le théâtre était demeuré l'apologie bien plus que la critique des vices de la société. Le poète favori de l'époque était Alfred de Musset, le chantas du scepticisme léger et des faciles amours. Depuis quelques années, des journalistes habiles, plus soucieux des profitl <jue delà dignité de leur profession, avaient imaginé de ■> le ronuuirfwilleton. On se figure malaisément aujour- (I liui le racées inouï de cette création. Soit faiblesse maladive «ni <l. •-.. m renient, soi! attrait de la nouveauté, on se prit à iuivr< une curiosité passionnée le roman dont le journal
■pportail onuquc matin un fragment. Par malheur, il fut que plu l'œuvre était immorale, plus le
nombre des abonnés croissait. Il se produisit alors entre le public et les auteurs une sorte d'émulation perverse : le public de plus en plus blasé devenait de jour en jour plus exigeant en matière de scandales; les auteurs s'encourageaient chaque jour davantage à des audaces qui garantissaient le succès et dispensaient même du talent. Un écrivain dont les débuts avaient permis d'espérer une vie littéraire plus honnête, M. Eugène Sue, exploita surtout cette veine nouvelle. Vers la fin du régime de Juillet, il publia successivement deux œuvres détestables, les Mystères de Paris et le Juif errant : les Mystères de Paris, sorte d'exhibition malsaine de toutes les horreurs sociales; le Juif errant, où, sous une forme souvent adroite et séduisante, la religion était attaquée, le socialisme insinué, le droit au plaisir proclamé. Ces œuvres, détaillées sous la forme de feuilleton, allaient visiter chaque matin des milliers de familles. Par une étrange contradiction, c'étaient des feuilles dévouées aux idées d'ordre, le Journal des Débats et le Constitutionnel, qui publiaient ces productions néfastes : il advint donc que le même journal défendait la société par ses articles politiques et l'attaquait par son feuilleton; mais la fiction ingénieuse l'emportait sur la froide discussion, et le romancier avait aisément raison du polémiste. Ce n'est pas tout. Vers le même temps, des écrivains illustres essayaient d'asservir l'histoire à leurs théories. M. Michelet, descendant des hautes régions du moyen âge où il s'était complu jusque-là, publiait en 1847 le premier volume de son histoire de la Révolution française, où se reflétaient toutes ses nouvelles rancunes et ses nouvelles passions. M. Louis Blanc écrivait, lui aussi, sous l'inspiration des mêmes préjugés, le récit de cette mémorable et sanglante période Enfin, presque à la même époque, M. de Lamartine faisait paraître son Histoire des girondins, œuvre appelée a une vogue immense, mais œuvre plus funeste que toute autre : car il y a quelque chose de plus dangereux que de glorifier le mal, c'est de rendre le mal séduisant à l'égal du bien. Ainsi trois apologies de la Révolution française, écrites avec des intentions très diverses, mais destinées à produire le même effet, étaient offertes coup sur coup au public. Il sem-
blait qu'en évoquant le souvenir de ces temps mêlés de gloires et de crimes, on voulût provoquer à de nouvelles agitations un peuple depuis trop longtemps paisible.
Ce n'était pas seulement dans l'enseignement public, au théâtre ou dans les livres que se révélait ce désordre des intelligences et des âmes. On le retrouvait dans la société ellemême. La construction des chemins de fer, le développement de certaines industries spéciales, l'accroissement de la fortune publique avaient amené la création d'un grand nombre de sociétés civiles ou commerciales dont les actions étaient l'objet de spéculations inouïes jusque-là. L'opinion commençait à se. familiariser avec l'idée de la richesse acquise par un coup de Bourse, et cette tendance, alors nouvelle, était funeste au vieil esprit d'ordre et de scrupuleux honneur. De grands procès permettaient aux observateurs les moins attentifs de mesurer l'abaissement de la probité publique et privée. Des fraudes assez considérables étaient découvertes dans les administrations de la guerre et de la marine. Au mois de juillet 1847, M. Teste, ancien ministre des travaux publics et membre de la Cour de cassation, comparaissait devant la Cour des pairs et était condamné pour concussion ; un lieutenant général, ancien ministre de la guerre, était condamné comme son complice. Il était établi, par des révélations non équivoques, que certaines fonctions avaient été l'objet d'un véritable trafic. De grands crimes, grands par eux-mêmes et plus grands encore par le rang des coupables, des morts mystérieuses, des suicides illustres, venaient coup sur coup frapper l'opinion publique et inspiraient une vague inquiétude à ceux-là mêmes que le spectacle de la prospérité générale aurait le plui rassurés.
Il y a en outre un mal commun à toutes les nations dont
tence a été troublée par de grandes vicissitudes; ce mal,
c'est l'impatience du repos. On remarque que les hommes qui
ont connu pendant de longues années les agitations et les
babituent mal .'■ une \i<- paisible, même lorsqu'ils l'ont
le | * 1 1* - ardemment souhaitée, et, à peine rentrés au port,
renl i en ortir. il an ait de même <!<■> peuples. Les réyo-