I.r troupes stationnées au Carrousel, quoique fort diminuées
par la création des colonnes formées le matin, présentaient
un effectif de plusieurs milliers d'hommes. Elles
' pi iil>i. comme les détachements dispersé! dons la ville, la dissolvant»- influence du contact populaire. A la vérité,
elles étaient fatiguées de leur longue inaction, et, ne se sentant point commandées, inclinaient au découragement. Mais, bien qu'affaibli, le sentiment du devoir militaire subsistait. La présence du Roi, son attitude, ses paroles pouvaient relever les âmes. Malheureusement le sage roi Louis-Philippe reunissait en lui toutes les qualités, hormis celles qu'eût exigées un pareil moment. Les chefs d'une dynastie antique puisent, à l'heurt des suprêmes périls, dans le sentiment de leur droit héréditaire la force morale qui assure leur triomphe ou honore leur chute. Louis-Philippe n'avait point en sa cause cette foi robuste qui, en se communiquant autour de lui, eût électrisé lésâmes. Cette revue, destinée à raffermir les fidélités ébranlées, fut incomplète et inefficace. Le Roi passa d'abord dans les rangs de la garde nationale, dont quelques bataillons étaient mêlés sur la place aux troupes d'infanterie. Les détachements de la première et de la deuxième légion l'accueillirent par les cris de : Vive le Roi! mêlés aux cris de : Vive la Reforme! Puis, poursuivant sa route, il arriva devant le front de la quatrième légion, qui, plus hostile, poussa des cris séditieux. Comme si ces démonstrations eussent été l'indice du sentiment général, le prince alors s'arrêta soudain, et, sans songer à éprouver le dévouement des régiments de ligne, reprit, à la grande surprise de tous, le chemin du château.
De telles tentatives, lorsqu'elles ne réussissent pas, achèvent de tout perdre. Le découragement s'accrut parmi les soldats, et l'audace parmi les insurgés. Déjà un rassemblement essayait de déboucher sur la place du Carrousel, et c'était à grand'peine que le maréchal Rugeaud, par son attitude intrépide, le décidait à rebrousser chemin. Pendant ce temps, le Roi, rentré au palais, augmentait par son propre abattement la consternation de son entourage. La confusion régnait partout; les portes s'ouvraient à tout venant; toute étiquette était oubliée : les porteurs d'avis affluaient de toutes parts, annonçant des nouvelles qui, au moment où on les donnait, avaient déjà cessé d'être vraies : car chaque minute changeait la situation et la changeait en l'empirant!
C'est dans cette extrémité que le mot d'abdication qui,
depuis quelques heures, remplissait la ville, fut prononcé aux Tuileries.
Déjà M. Thiers, instruit de l'état des esprits, avait laissé entrevoir au duc de Nemours la nécessité douloureuse. Le général Lamoricière est plus net dans son langage; il venait de la place du Palais-Royal et y avait vu l'émeute grandissante; près du Théâtre-Français, il avait entendu Etienne Arago annonçant la République prochaine; il n'hésite pas à prononcer la parole fatale... « Mon abdication, dit le Roi, ils ne l'auront qu'avec ma vie. » Sur ces entrefaites, survient un visiteur assez inattendu, M. Crémieux. Gomme tout le monde, au milieu de cette crise suprême, se croyait autorisé à ouvrir un avis, M. Crémieux conseilla de conférer la présidence du conseil à M. Barrot et d'attribuer au maréchal Gérard le commandement des troupes. Le Roi accueille la combinaison et mande son secrétaire pour rédiger l'ordonnance. Sacrifice puéril qui ne peut rien sauver! La pensée de l'abdication revient toujours; cette pensée est traduite avec une force toute-puissante par un homme qui entre soudain, l'œil en feu, prêt à communiquer à tous les passions qui l'agitent et les terreurs qui l'obsèdent : c'est M. de Girardin.
« Une seule chose peut sauver la monarchie, dit-il, c'est l'abdication. » Il tient à la main un papier où il a condensé, sous la forme lapidaire qu'il affectionne, le programme des concessions qui peuvent encore désarmer l'émeute :
Abdication du Roi.
Régence de la duchesse d'Orléans.
Dissolution de la Chambre.
Amnistie générale.
Avec sa verve ardente, M. de Girardin insiste sur la nécessité de cette résolution suprême. Une abdication immédiate peut seule préserver de la ruine la royauté de Juillet. Du regard, le Roi interroge les siens; puis, lentement, comme affaissé sur lui-même, il prononce ces mots : « J'abdique. » M. de Girardin sort aussitôt pour porter partout la nouvelle.
I.ot «pif ce personnage eut quitte le palais, il y eut un moment de mIcik c atterré. Puis, le sanj; Iroid revenant dans le?
esprits, on fut stupéfait d'avoir accepté sans révolte, sans murmure même, une si fatale extrémité. Convenait-il, en consacrant l'abdication par un acte, de la rendre définitive? La Reine, en qui revit le sang de Marie-Thérèse, s'oppose avec énergie à l'irréparable sacrifice. A côté d'elle, un homme de cœur, M. Piscatory, la soutient : on hésite à confirmer le mot fatal qui vient d'être prononcé. N'y avait-il pas une dernière chance de salut? N'y avait-il pas, dans tous les cas, un dernier effort à tenter?
Il y en avait un, en effet. A l'instant même où parlait M. de Girardin, on entendait le bruit de la fusillade : elle venait du Palais-Royal, c'est-à-dire du seul point où, en cette journée d'universel effarement, les règlements militaires eussent conservé tout leur empire : c'était à une simple compagnie d'infanterie qu'était réservé l'honneur de cette suprême défense.
En face du Palais-Royal, se dressait un corps de garde aujourd'hui détruit, sorte de construction aux solides assises ayant accès sur la place par un perron élevé de quelques marches et ne prenant jour que par des ouvertures étroites, fenêtres et meurtrières à la fois. On l'appelait le corps de garde du Château-d'Eau. Commandant l'entrée des petites rues qui, à cette époque, unissaient le Palais-Royal au Carrousel, il était comme un poste avancé destiné à la défense des Tuileries. Là s'était retranché un détachement du 14e de ligne qui avait relevé quelques heures auparavant une compagnie de la garde municipale. Ce détachement avait reçu, comme les autres, l'ordre de suspendre le feu. Mais, en temps de révolution, chaque concession de l'autorité accroît l'audace des factieux. La multitude qui s'amasse sur la place du palais exige bientôt que la troupe non seulement évacue le poste, mais encore rende ses armes. Ces braves soldats refusent avec indignation. Cependant une compagnie de gardes nationaux se présente pour les remplacer et prendre possession du corps de garde. Des pourparlers s'engagent entre eux et les soldats qui, fidèles à l'honneur, ne veulent pas se laisser désarmer. Tandis qu'on discute de la sorte, des coups de fusil retentissent dans le Palais-Royal. Se croyant menacés, les soldats du 14" fout feu.
Les émeutiers ripostent; ils ont pour eux le nombre; les troupes ont l'avantage de leur position défensive. Mais la foule augmente toujours, en sorte que, si quelque secours n'arrive, les défenseurs du poste doivent inévitablement succomber. La lutte continue cependant entre les insurgés dont la puissance s'accroît de moment en moment et ces soldats fidèles qui, renfermés dans cette sorte de forteresse, sans espoir, mais sans peur, abandonnés de tous, mesurant leurs résolutions, non sur les faiblesses de l'heure présente, mais sur les inflexibles devoirs de l'honneur militaire, jettent au moins un reflet héroïque sur ces tristes journées. C'est cette fusillade qu'on entendait au palais des Tuileries au moment même où y entrait M. de Girardin.
N'écouterait-on pas l'appel de ces soldats en détresse? Il y avait encore au Carrousel plusieurs bataillons, bataillons bien découragés à coup sûr, mais, sous la conduite d'un chef déterminé, capables d'un généreux effort. Ces troupes, portées vers la place du Palais-Royal, n'auraient pas seulement sauvé les défenseurs du Château-d'Eau, elles eussent aussi dégagé les abords du Carrousel. Peut-être même ce coup d'audace commandé par le devoir eùt-il brisé le cercle de l'insurrection et eût-il été le point de départ d'un retour de fortune; car les multitudes soulevées sont fortes moins par elles-mêmes que par la timidité ou l'effarement de leurs adversaires.
Cet énergique effort ne fut pas tenté, et, au milieu du désarroi général, c'est tout au plus si l'on y songea. En vain la Reine, M. Piscatory, quelques autres continuaient-ils à faire entendre un langage viril : leurs exhortations se perdaient dans le découragement universel. Après le départ de M. de Girardin, quelques hésitations s'étaient produites, comme si l'on eût eu le pressentiment que l'abdication ne sauverait rien : néanmoins, dans l'entourage royal, l'avis presque unanime < tut (jue le sacrifice devait se consommer.
Tandis qu'un reste d'incertitude prolongeait cette agonie, le maiV'i -liai Gérard, appelé aux Tuileries, entra dans le cabinet du Roi. On le savait vaillant, populaire, dévoué à la couronne. Au.--i .-.a vue iaiuma-1 elle quelque peu les rourages. Onra-
conte que la Reine, dès qu'elle l'aperçut, s'avança vers lui : « Monsieur le maréchal, lui dit-elle, sauvez ce qui est encore sauvable. » Courte illusion! C'est à la pacification, non à la lutte, que va être employé ce vétéran des grandes guerres. Il reçoit la mission d'aller sur la place du Palais-Royal pour y annoncer l'abdication. 11 descend dans la cour du Carrousel; on le hisse sur un cheval : on lui jette un uniforme sur les épaules; on lui met, dit-on, en signe de paix, un rameau vert dans la main, et c'est ainsi accoutré, ridicule si la vieillesse et lagloire pouvaient l'être, qu'il s'achemine vers le Palais-Royal. Là, il essaye d'arrêter la lutte : mais, comme les émeutiers ne croient pas à la nouvelle qu'il annonce, le maréchal fait demander que l'acte même de l'abdication lui soit envoyé. Ainsi mis en demeure de résigner irrévocablement son autorité, le Roi s'assied pour écrire sa renonciation au trône. A ce moment, le maréchal Rugeaud entre et essaye encore de combattre la fatale résolution : il n'est pas entendu. Lentement, au milieu de la consternation des uns, de l'impatience des autres, de l'émotion de tous, le monarque trace ces mots :
« J'abdique cette couronne que la volonté nationale m'avait « appelé à porter en faveur de mon petit-fils, le comte de u Paris.
a Puisse-t-il réussir dans la grande tâche qui lui échoit au- « jourd'hui !
«Ce 24 février 1848.
a Louis-Philippe. »
Cet acte, porté au maréchal Gérard, ne lui parvint pas. Intercepté par les factieux, est-il tombé, comme on l'a prétendu, aux mains du républicain Lagrange? Ou celui-ci n'en a-t-il eu qu'une copie, en sorte que l'original aurait été perdu? Il importe peu à l'histoire. Ainsi qu'il arrive, dans les heures de crise, à presque tous les pacificateurs, le maréchal Gérard ne put être écouté : tous ceux qui, comme le général Lamoricière et quelques autres, tentèrent après lui le même effort, se virent enveloppés dans la même impuissance.
Tout prince qui abdique sous la pression populaire est voué à la captivité ou à l'exil. Le roi Louis-Philippe n'échappa point au sort commun. La résistance du poste du Château-d'F.au ne pouvait se prolonger bien longtemps, caria multitude affluait de plus en plus autour du Palais-Royal : d'un autre côté, les troupes s'étaient repliées dans la cour du château : déjà l'avant-garde des insurgés débordait sur la place du Carrousel. M. Grémieux pénètre de nouveau dans le palais et y annonce l'invasion prochaine : « Sire, dit-il au prince, il n'y a pas un instant à perdre, il faut partir sur-le-champ, le peuple est là, en armes et vainqueur. » A ce cri, la frayeur éclate. Le sanglant souvenir du 10 août obsède toutes les âmes, même les moins timides. Nul n'objecte que la cour du Carrousel est encore pleine de troupes, et, sans qu'aucune opposition ne surgisse, la fuite est décidée.
Le Roi dépouille ses décorations, ôte l'uniforme qu'il avait revêtu pour la revue, endosse un costume plus conforme à sa nouvelle fortune : puis il prend congé de ses courtisans de la dernière heure, et, donnant le bras à la Reine, descend les marches du pavillon de l'Horloge. Le duc de Montpensier, la duchesse de Nemours, le duc de Saxe-Cobourg, la princesse Clémentine l'accompagnaient. Les personnes de la suite portaient les enfants. Quelques amis et quelques serviteurs fermaient la marche. A ce cortège s'était joint M. Crémieux, député de l'extrême gauche, M. Crémieux qui, par un singulier retour de la destinée, devait, avant le soir, faire partie du gouvernement nouveau.
A la sortie du palais, quelques gardes nationaux présentèrent les armes, dernier salut à la royauté tombée. Puis on s'engagea dans la grande avenue. Le jardin était désert, et l'on se serait cru en pleine paix, si le bruit lointain de la fusillade n'était arrivé par intervalles jusqu'aux oreilles des proscrits. Le Roi marchait le premier, soutenu par les viriles exhortations de la Retllfl qui l'entourait, plus que jamais, à cette heure, de sa tendresse passionnée. Les princesses contenaient à peine leurs larmes : les enfants se plaignaient de leurs jeux interrompus et contemplaient avec une curiosité inconsciente ce palais, ce
jardin, tout ce qu'ils ne devaient plus revoir : quant aux amis fidèles qui faisaient cortège à la royauté expirante, leur surprise et leur abattement étaient trop grands pour qu'ils pussent avoir d'autre ambition que d'assurer la retraite de leur maître. A la vérité, tandis qu'on traversait le jardin, une voix s'éleva pour proposer qu'on se rendit à la Chambre; mais M. Crémieux de s'écrier aussitôt : « Qui donc ici veut recommencer le 10 août? » et, à cette évocation, tous les fronts avaient pâli. Pourtant on était arrivé à la grille du Pont-Tournant. Là auraient dû se trouver les carrosses de la Cour; mais, comme ils traversaient le Carrousel, le piqueur avait été tué d'une balle, et ils étaient tombés entre les mains des insurgés. Heureusement, le duc de Nemours, dans sa prévoyante sollicitude, avait avisé trois voitures dites broughams qui stationnaient dans la cour des Tuileries, et les avait dirigées vers la place de la Concorde pour qu'elles pussent recueillir la famille royale. Au moment où le Roi débouchait par la grande avenue du jardin, elles n'étaient pas encore arrivées. Pendant quelques instants les fugitifs attendirent sur la place : attente anxieuse et non sans péril! On voyait encore sur le sol près du Pont-Tournant les traces de sang répandu quelques heures auparavant, et une foule aux intentions douteuses commençait à affluer autour des proscrits. Enfin les voitures parurent et s'arrêtèrent près de l'obélisque : c'étaient trois voitures à un cheval, bien insuffisantes, mais apportant avec elles le salut. Le Roi, la Reine, le duc de Montpensier, la duchesse de Nemours, les enfants, quelques gens de service s'entassèrent à la hâte dans ces misérables équipages. Puis le cortège, escorté par quelques gardes nationaux à cheval et par deux escadrons de cuirassiers, s'engagea à toute vitesse sur le quai de Passy, se dirigeant vers Saint-Cloud.
Louis-Philippe avait abdiqué. En abdiquant il avait réservé les droits du comte de Paris. Il reste à dire ce qu'il advint de cette tentative pour affermir sur le front du petit-fils la couronne tombée de la tête de l'aïeul.
On sait qu'après la mort tragique du duc d'Orléans, un acte législatif avait attribué le droit de régence, non pas à la veuve du prince, mais au plus âgé de ses frères. Le Roi ayant abdiqué, c'était donc le duc de Nemours qui devait recueillir le pouvoir. Le roi Louis-Philippe était trop respectueux de la légalité pour changer, de son autorité propre, une décision du Parlement. Mais l'attitude de tous les assistants au moment de l'abdication, le langage de tous les membres de la famille royale, les dispositions unanimes des hommes d'État qui furent les témoins ou les conseillers de cette crise suprême, ne pouvaient laisser aucun doute. Soit qu'on craignît l'impopularité du duc de Nemours, impopularité réelle, quoique imméritée; soit qu'on comptât sur les sympathies qui ne manqueraient pas d'accueillir une mère en deuil présentant son jeune fils à la nation, il fut implicitement convenu que la duchesse d'Orléans aurait les prérogatives et le fardeau de la régence. Le duc de Nemours lui-même s'était associé, avec une abnégation généreuse, à cette combinaison de la politique : « La régence est bien pour Hélène? » s'était-il contenté de dire avec une noble simplicité : et une adhésion lilencieilM lui avait répondu. Le prince, ne devant pas être à 1 honneur, voulut du moins être au péril, et, avec une fidélité rail ;icuse et chevaleresque, il se constitua le gardien de sa If cl de ses neveux.
Pendant que Ifl reste de la famille royale fuyait, tous deux et. ienl demeuré* eu château. Le duc de Nemours attentif à assurer le salut des siens, tantôt suivait de l'œil le cortège qui
LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER. Ift
s'éloignait à travers les arbres dépouillés des Tuileries, tantôt se portait vers la cour du Carrousel où les balles commençaient à siffler. Quant à la ducbesse, on raconte que, laissée presque seule au milieu de cet effondrement, elle se réfugia, avec ses deux fils, au pied du portrait du duc d'Orléans, comme si elle eût espéré que cet époux si cher, se ranimant tout à coup, lui inspirerait les résolutions propres à sauver sa race. Elle demeura ainsi quelque temps, à demi agenouillée devant cette image aimée, et se recueillant dans la contemplation de sa propre infortune. C'est à ce moment que M. Dupin parvint jusqu'à elle et l'engagea à se rendre aussitôt à la Chamnre des députés. La malheureuse princesse, qui, à cette heure, ne demandait qu'à être conseillée, accueillit l'avis avec docilité. Comme pour couper court à toute incertitude, le duc de Nemours lui fit dire presque en même temps de quitter en toute hâte les Tuileries et de se diriger vers le Pont-Tournant; car le château allait être envahi La duchesse partit donc, accompagnée de M. Dupin et suivie de quelques amis qui s'étaient groupés autour d'elle : elle rejoignit sous le pavillon de l'Horloge le duc de Nemours qui avait rassemblé plusieurs détachements; et l'on s'engageadans cette même alléequ'avait parcourue une demi-heure auparavant le Roi fugitif. Lorsqu'on fut arrivé à l'extrémité du jardin, on tint une sorte de conseil. MM. Havin et Biesta, qui étaient envoyés par Odilon Barrot, proposèrent de se rendre à l'Hôtel de ville. « Savezvous monter à cheval? demanda à la duchesse M. Biesta. — Oui » , répondit-elle, et, montrant les cavaliers de l'escorte, elle ajouta : « Qu'on démonte un de ces dragons, je monterai son cheval. » M. Dupin se récria vivement, insistant pour qu'on se rendît à la Chambre, et son avis l'emporta. On traversa la place de la Concorde : une foule considérable y stationnait, et des troupes nombreuses l'occupaient encore. Quelques acclamations s'élevèrent, soit que les soldats se rappelassent le duc d'Orléans, soit que la vue d'une si grande infortune inclinât les cœurs à la pitié. La duchesse, reprenant courage, se dirige vers le palais législatif Quant au duc de Nemours, attentif, silencieux, conservant cette impassibilité
un peu hautaine qui était à la fois sa force et sa faiblesse, il n'ose compter sur le succès final : voulant se préparer à tout événement, il ordonne au général Bedeau de former une avant-garde versSaint-Cloud par l'avenue de Neuilly et le bois de Boulogne. Ces précautions prises, il rejoint sa belle-sœur, et tous deux franchissent en même temps le seuil du Palais- Bourbon.
Tandis que la duchesse d'Orléans allait demander à la Chambre la consécration de ses droits, les partisans de la République se disposaient, eux aussi, à pénétrer dans l'enceinte législative et à y proclamer leurs prétentions. Ces prétentions, à vrai dire, étaient bien nouvelles. Le 22 février, la Réforme considérait l'échec de l'émeute comme certain. Le 23, dans la soirée, après deux jours de lutte, l'élévation au pouvoir de M. Odilon Barrot résumait encore les vœux des plus exigeants. Le 24, au matin, l'abdication du Roi, bien que hardiment réclamée, n'entraînait pas, dans l'esprit du plus grand nombre, l'abolition de la royauté. C'est seulement vers onze heures que, l'inertie du pouvoir encourageant lésinasses, le mot de République avait été hasardé. Ce mot, une fois prononcé, avait volé de bouche en bouche. Vers midi, une foule nombreuse stationnait aux abords des bureaux du National. Réunis dans une des salles de la rédaction, quelques publicistes imaginent de former une liste de gouvernement provisoire. Cette liste, déjà ébauchée à tout hasard quelques jours auparavant chez M. Goudchaux, se compose de MM. Dupont de l'Eure, François Arago, Marie, Garnier-Pagès, Ledru- Rollin, Odilon Barrot, Marrast. MM. Emmanuel Arago, Chaix, IViiuger, Duméril, Sarrans s'offrent à la porter à la Chambre. lis parlent et arrivent au Palais-Bourbon presque en même temps que la duchesse d'Orléans. Ils avaient plus de prc-
ption que d'autorité, et leur meilleure chance de succès,
c'était leur audace. Mais cette audace elle-même est favorisée
MU If fortune : car, à peine entrés dans le palais, ils apprennent que leur cause vient de recruter un auxiliaire précieux, je veux parler <!<• Lamartine^
Lamartine, pendant les deux premiers jours de l'émeute i
n'avait paru ni dans les conseils de l'opposition, ni dans ceux du pouvoir. Cette abstention, dans une certaine mesure, se justifiait, car il occupait une place à part et en dehors des partis. Comme la plupart des lettrés de ce temps, il n'avait pas résisté aux séductions de la politique; et il semblait, au surplus, que les ressources de sa splendide nature pussent lui réserver tous les triomphes. Une fois entré dans la vie parlementaire, on l'avait vu passer des régions ministérielles dans celles de l'opposition, incapable, d'ailleurs, de s'astreindre à aucune discipline, flottant entre tous les groupes, s'élevant parfois au-dessus d'eux tous par sa merveilleuse éloquence, trop fier et trop mobile pour briguer les honneurs, mécontent cependant d'en être écarté. Attaqué souvent par la Réforme, dédaigné par le National, isolé du pouvoir, traité par tous comme un de ces poètes que Platon chassait de sa République, il supportait impatiemment cette indifférence, comme si Dieu ne lui eût pas donné la meilleure part. Il ignorait que cette indépendance vis-à-vis de tous les partis serait un jour le secret de sa puissance.
Telles étaient ses dispositions lorsque le 24 février au matin, il apprit que l'insurrection grandissait d'heure en heure, et deviendrait bientôt triomphante. Soit pressentiment de destinées nouvelles, soit désir de partager les périls éventuels de ses collègues, il prit vers onze heures le chemin du Palais- Bourbon.
A son entrée dans le palais, quelques républicains, entre autres M. Marrast et M. Bastide, l'avaient entouré. Avec une rare justesse de coup d'œil, ils avaient deviné que ce personnage, laissé de côté par la cour comme par l'opposition, se donnerait facilement à quiconque l'éblouirait par la perspective d'un grand rôle. Ils lavaient entraîné dans un des bureaux de la Chambre, et là, lui montrant d'un côté la Régence, de l'autre la République, ils lui avaient remis le soin de décider entre l'une et l'autre. « Tous nos vœux, avaient-ils dit, nous « portent vers la République : mais si vous pensez qu'accepter «la Régence soit nécessaire, nous nous rallierons à elle, « ajournant ainsi nos espérances.» Lamartine avait réfléchi i. 6
quelques instants; puis, comme si la lumière se fût faite en lui : « Je ne veux pas conspirer, avait-il répondu, je ne veux « renverser aucun pouvoir; mais, dès qu'il est établi qu'une « révolution doit s'accomplir, j'aime mieux la République « avec ses dangers, mais avec ses forces, que la Régence avec « ses périls non moins grands et avec ses divisions en plus. » Charmés de cette grande conquête et un peu surpris qu'elle eût été si facile, les délégués du parti républicain avaient comblé Lamartine de soins et d'éloges : il avait été convenu que, s'il était nécessaire, il parlerait contre la Régence, et, sans rien préciser de plus, on s'était séparé.
C'est ainsi que la République et la Régence allaient se trouver face à face dans l'enceinte du Palais législatif; l'une comptant sur l'effarement des amis de la royauté, sur l'éloquence entraînante de Lamartine, surtout sur un tumulte populaire; l'autre confiante dans les sympathies qu'inspire à tous les cœurs généreux le spectacle de la faiblesse et du malheur.
Depuis longtemps, la plupart des députés étaient réunis au Palais-Bourbon, attendant anxieusement les nouvelles; ils avaient vu passer M. Barrot se rendant au ministère de l'intérieur; ils avaient entendu dans le lointain le bruit de la fusillade qui se rapprochait de plus en plus des Tuileries : ils avaient appris, par les familiers du château, l'abdication du Roi. Un peu plus tard, M. Thiers était survenu : à tous ceux qui se pressaient autour de lui pour l'interroger, il s'était borné à répondre par ces mots sinistres : « La marée monte ! la marée monte !» et il avait disparu. A une heure, le président de la Chambre s'était décidé à ouvrir la séance qui n'était annoncée que pour trois heures. Le banc des ministres était vide, les députés éperdus et consternés. Comme il arrive dans les périls extrêmes, on avait demandé que l'Assemblée <• <lr< Lir.it eu permanence.
La séance durait depuis une demi-heure, lorsqu'un officier, montant au bureau du président, lui annonce l'arrivée de la diiclicfise d'Orléans. Au même instant, la duchesse en habit de deuil, tenant d'une main le comlc de Paris, de l'autre le duc
de Chartres, entre dans l'enceinte législative. Le duc de Nemours l'accompagne : quelques officiers et gardes nationaux lui servent d'escorte. A cette vue, l'Assemblée s'émeut, et, tandis que la princesse et ses enfants prennent place dans l'hémicycle, des acclamations nombreuses retentissent : Vive la duchesse a" Orléans ! Vive le comte de Paris! Vive le Roi! Vive la régente! Malheureusement, des gens étrangers à la Chambre se pressent déjà dans les couloirs, et leur présence dit assez que la voix des factieux saura, s'il est nécessaire, étouffer la voix du Parlement.
M. Dupin prend la parole : « Messieurs, dit-il, vous con- « naissez la situation de la capitale et les manifestations qui « ont eu lieu. Elles ont eu pour résultat l'abdication de « S. M. Louis-Philippe, qui a déclaré en même temps qu'il « déposait le pouvoir et qu'il le laissait à la libre transmission « sur la tête du comte de Paris avec la régence de la duchesse « d'Orléans. » (Vives acclamations, cris nombreux : Vive le Roi ! Vive le comte de Paris ! Vive la régente !)
« Messieurs, reprend l'orateur, vos acclamations, si pré- « cieuses pour le nouveau roi et pour madame la régente, ne h sont pas les seules qui l'aient saluée : elle a traversé les Tui- « leries et la place de la Concorde, escortée par le peuple, par «la garde nationale (Bravo! bravo /) , exprimant le vœu qui « est au fond de son cœur, celui de n'administrer qu'avec le « sentiment profond de l'intérêt public, de la grandeur et de » la prospérité de la France. » (Nouveaux bravos.)
M. Dupin veut qu'il soit pour ainsi dire pris acte des applaudissements de la Chambre :
« En attendant que l'acte d'abdication nous soit transmis, « je demande que la Chambre fasse inscrire au procès-verbal « les acclamations qui ont accompagné et salué dans cette « enceinte le comte de Paris comme roi de France, et la « duchesse d'Orléans comme régente sous la garantie du vœu « national. »
La cause de la régence semblait presque gagnée. Cependant des bancs de la gauche et de l'extrême droite, ainsi que de la part des spectateurs qui sont entrés dans les couloirs, quelques
réclamations s'élèvent. M. de Lamartine saisit ce moment pour faire une motion peu digne de son habituelle générosité : « Je « demande, dit-il, que la séance soit suspendue, par le double * motif du respect que nous inspirent, d'un côté, la représen- « tation nationale, et de l'autre, la présence de l'auguste prin- « cesse qui est ici devant nous. » A quel sentiment obéissait M. de Lamartine? Voulait-il que la délibération fût plus libre? Ne cherchait-il pas plutôt à éloigner un spectacle propre a exciter la pitié? Le président, par une singulière inadvertance, semble s associer à cette motion captieuse. Mais le général Oudinot, qui venait du ministère de l'intérieur, où il s'était efforcé de réunir la dixième légion, le général Oudinot discerne le piège et prend aussitôt la parole : « La princesse, dit-il, a a traversé les Tuileries et la place de la Concorde, seule, à «pied, avec ses enfants, aux acclamations publiques. Si elle « désire se retirer, que les portes lui soient ouvertes, que nos ■ respects l'entourent. . . Si elle demande à rester dans cette « enceinte, qu'elle reste, et elle aura raison, car elle sera pro- « tégée par notre dévouement. » Pendant ce temps, la duchesse d'Orléans avait gravi les degrés de la salle comme pour se retirer; mais arrivée aux derniers bancs du centre gauche, elle s'arrête et y prend place. L'Assemblée lui prodigue ses acclamations, acclamations qu'on pourrait croire décisives si, d'instant en instant, le nombre des gardes nationaux et des individus étrangers à la Chambre ne s'accroissait.
M. Marie monte à la tribune : le premier, il propose l'institution d'un gouvernement provisoire; son principal argument, c'est que, le Parlement ayant confié autrefois au duc de Nemours le titre éventuel de régent, cette volonté ne peut être aujourd'hui méconnue. Singulier scrupule de légalité en une heure ou toutes les lois politiques viennent d'être brisées! La Chambre reste muette: mais, symptôme significatif, les tribunes applaudissent. M. Crémieux, qui, une heure auparavant, accompli le lioi dans sa fuite développe le même thème, y riirlant d'ailleurs quelques paroles de sympathie pour de si touchant» malheurs.
I | p. -luJuut , taudis (jue M. Marie occupait la tribune,
M. Odilon Barrot était entré clans l'enceinte, et tous les regards aussitôt s'étaient tournés vers lui. Le chef de la gauche dynastique avait vu, depuis quelques heures, s'évanouir cruellement ses rêves de popularité et de pouvoir. A la suite de la tentative de conciliation dont nous avons raconté l'insuccès, il était rentré chez lui, puis s'était dirigé vers le ministère de l'intérieur. Là, sans nouvelles, sans communications avec le château, entouré d'une foule d'importuns, ministre in extremis de la monarchie, il s'était consumé dans une attente pleine d'anxiété. Néanmoins, avec cet optimisme qui peint bien sa confiante nature, il n'avait pas négligé d'envoyer aux départements une dépêche annonçant que l'ordre allait être rétabli. Vers midi et demi, dévoré d'inquiétude, il avait quitté le ministère par une porte dérobée, moins en ministre qu'en fugitif, et s'était rendu aux Tuileries. Comme il approchait, un colonel de cavalerie lui annonce l'abdication et la retraite du Roi ; il s'efforce, mais en vain, de voir la duchesse d'Orléans : il retourne au ministère de l'intérieur : là, il apprend que la princesse est à l'Assemblée ; au moment où il y arrive lui-même, il est circonvenu par quelques républicains, M. E. Arago, M. Bastide, M. Clément Thomas, qui essayent de le gagner : il se dérobe aussitôt à leurs instances : autant son esprit était imprévoyant, autant son cœur était incapable de trahison. C'est avec un loyal courage qu'entré à la Chambre et appuyé par tous les députés fidèles, il monte à la tribune pour y défendre les droits de la veuve et de l'enfant.
a Jamais, dit-il, nous n'avons eu plus besoin de sang-froid » et de prudence. {C'est vrai!) Puissions-nous être tous unis « dans un même sentiment, celui de sauver notre pays d'une « guerre civile! {Très bien!) Les nations ne meurent pas, mais « elles peuvent s'affaiblir dans des dissensions intestines, et « jamais la France n'a eu plus besoin de toute sa grandeur et « de toute sa force.
a Notre devoir est tout tracé. Il a heureusement cette sim- « plicité qui saisit toute une nation. Il s'adresse à ce qu'il y a « de plus généreux et de plus intime : à son courage et à son u honneur.
« La couronne de Juillet repose sur la tête d'un enfant et « d'une femme. »
A ces éloquentes et viriles paroles, les centres répondirent par des acclamations. La duchesse d'Orléans se lève, ainsi que le comte de Paris, et salue l'Assemblée : puis elle se lève de nouveau comme pour parler. Quelques mots échappés de ses lèvres auraient peut-être achevé d'entraîner la Chambre : « Laissez parler madame la duchesse ! » crient quelques voix bien inspirées. « Continuez » , répond-on sur d'autres bancs. M. Barrot poursuit : mais sa pensée, en se développant, perd sa précision. L'impression s'affaiblit; on sent que le moment favorable est passé ; et, lorsque le ministre descend de la tribune, le trouble et l'abattement commencent à gagner les amis de la régence.
Leurs adversaires profitent de cette hésitation. Soit rancune, soit espoir d'un retour de faveur, quelques légitimistes dissimulaient mal leur joie. M. de La Rochejaquelein, qui, pendant le discours de M. Barrot, avait à plusieurs reprises témoigné son impatience, se fait l'interprète de leurs colères mal assoupies.
« Messieurs, il appartient peut-être bien à ceux qui, dans le « passé, ont toujours servi les rois, de parler maintenant du a peuple... Aujourd'hui vous n'êtes plus rien ici, vous n'êtes « plus rien!... La Chambre des députés n'existe plus comme « Chambre. Je dis qu'il faut convoquer la nation, et alors... »
Au moment où M. de La Rochejaquelein prononçait ces èpres paroles, une foule d'étudiants, d'ouvriers, de gardes nationaux, fît irruption dans la salle des séances. La plupart sont armés ; quelques-uns portent des drapeaux. A cette invasion soudaine, une agitation extraordinaire se produit dans l'Assemblée : les députés qui siègent sur les bancs des centres rclliient vers les banquettes supérieures. Du sein de la multitude ptrtODt des cris : La déchéance! la déchéance!
Le parti républicain comptait sur un tumulte populaire
pour peser sur les décisions de la Chambre, et, au besoin, s'y
su!» iiiuer. Une première bande venait de pénétrer dans l'en-
Le li (i lative, et celte première bande devait être suivie
d'autres plus redoutables. Voici d'où venaient ces bandes et comment elles avaient pu arriver jusqu'au Palais-Bourbon :
Après l'abdication du Roi, les troupes s'étaient repliées dans la cour du Carrousel; puis, comme on allait de concession en concession, elles avaient évacué les Tuileries. La garde nationale avait pris possession des postes, mais, suivant sa coutume en ces jours néfastes, elle n'en avait pris possession que pour les livrer aux factieux. Tout d'abord, le château n'avait été envahi que par quelques groupes isolés, gens curieux plutôt qu'hostiles, et tellement ébahis d'entrer sans résistance, que la surprise les paralysait. Bientôt d'autres rassemblements étaient survenus, plus nombreux et plus redoutables. C'étaient les insurgés qui venaient de lutter, sur la place du Palais-Royal, contre le poste du Château-d'Eau. Désespérant de réduire les braves soldats du 14e de ligne, la multitude, devenue féroce, avait mis le feu au corps de garde, et ainsi avait pris fin cette défense héroïque. Surexcités par le combat, les émeutiers victorieux s'étaient précipités vers le château, poussés non par la curiosité, mais par l'appât de la dévastation. Cependant, au milieu même du pillage, quelques-uns avaient rappelé que la royauté, bannie des Tuileries, pouvait se relever à la Chambre. Alors s'étaient formées les colonnes qui s'étaient dirigées vers le Palais-Bourbon. Comment avaient-elles pu franchir le pont et parvenir jusque-là? Ce n'était pas à coup sûr que les forces disponibles fissent défaut : la place de la Concorde et les Champs-Elysées étaient encore remplis de soldats ; là stationnaient les troupes que le général Bedeau avait ramenées le matin du boulevard. Mais aucun ordre n'avait été donné, aucune entente ne s'était établie entre les chefs : cette journée fut bien celle de l'universel effarement!
C'est ainsi qu'à l'instant même où, par une singulière coïncidence, M. de La Rochejaquelein faisait appel à la nation, la nation armée faisait irruption dans l'enceinte législative. De minute en minute, la confusion s'accroît. Déjà la tribune semble appartenir à tout le monde. Un orateur étranger à la Chambre, M. Chevalier, demande que la duchesse d'Orléans et le comte de Paris se rendent sur les boulevards, au milieu du
peuple et de la garde nationale. Cette étrange motion est interrompue parles cris de la foule : Vive la République! Un ancien officier du temps de l'Empire, commandant de l'Hôtel de ville en 1830, M. Dumoulin, pose sur le marbre de la tribune la hampe d'un drapeau tricolore : « Le peuple, dit-il, a reconquis sa liberté, le trône vient d'être brisé aux Tuileries et jeté par la fenêtre. » Beaucoup de députés quittent la salle. On entend dans la foule les cris : Plus de Bourbons! A bas les traîtres! Un gouvernement provisoire immédiatement !
Cependant, au milieu de l'agitation générale, M. Ledru- Rollin essave de se faire entendre. Son nom, connu des insurgés, produit un apaisement momentané. Il parle longuement, si longuement qu'on a cru qu'il avait voulu donner à d'autres bandes le temps d'arriver. Il conclut enfin en demandant un gouvernement provisoire, nommé non par la Chambre, mais par le peuple.
Lamartine paraît à son tour à la tribune. Les factieux l'applaudissent comme pour l'entraîner sans retour. Pourtant, à sa vue, les députés fidèles qui ne connaissent point ses récentes promesses ne dissimulent point leur espoir. La puissance entraînante de son éloquence, la suprême élégance de sa personne, le courant sympathique qu'il sait si bien établir entre ses auditeurs et lui, le prestige de son génie, prestige d'autant plus grand qu'aucune lutte de parti ne l'a encore affaibli, tout lui assure, en cette heure solennelle, un empire souverain. On se rappelle son discours de 1842 en faveur de la régence maternelle : on ne doute pas que son âme poétique et généreuse nait été touchée du spectacle de cette mère suppliante et de ces jeunes enfants : on se persuade aisément qu'il lui plaira de relever cette cause déjà vaincue et d'acquérir ainsi une MM te de gloire chevaleresque au niveau de son âme magnanime. Le début de l'orateur ne démentit point cette attente des amis de l;i royauté.
« Messieurs, je partage aussi profondément que qui que ce • soit parmi vous le double sentiment qui a agité tout à l'heure «cett< enceinte en voyant un des spectacles les plus touchants u que |*iiî -eut pré enter les mini l< humaines, celui d'une
« princesse auguste se défendant avec son fils innocent, et u venant se jeter du milieu d'un palais désert au milieu de la u représentation du peuple. »
Cette phrase, dont l'éloquence mélodieuse semblait appeler l'apaisement, parut à plusieurs le prologue d'un sublime appel à la pitié. L'illusion fut courte. Après avoir hésité un instant, comme si la noblesse de son cœur eût lutté contre ses engagements, Lamartine continue en ces termes :
« Si je partage cette émotion qu'inspire ce spectacle atten- « drissant des plus grandes catastrophes humaines, je n'ai pas « partagé moins vivement le respect pour le peuple glorieux u qui combat depuis trois jours pour redresser un gouverne- * ment perfide et pour rétablir sur une base désormais iné- « branlable l'empire de l'ordre et l'empire de la liberté. (Ap- « plaudissements.) Il importe au peuple, à toutes les classes de « la population, à tous ceux qui ont versé quelques gouttes de « leur sang dans cette lutte, de cimenter un gouvernement u libre, populaire, inébranlable enfin (applaudissements)... un « gouvernement qui suspende ce malentendu terrible qui existe « depuis quelques années entre les différentes classes de ci- « toyens, et qui, en nous empêchant de nous reconnaître pour « un seul peuple , nous empêche de nous aimer et de nous « embrasser. (Très bien! très bien!)
« Je demande donc que l'on constitue à l'instant, du droit a de la paix publique, du droit du sang qui coule, du droit du » peuple qui peut être affamé du glorieux travail qu'il accom- « plit depuis trois jours, je demande que l'on constitue un « gouvernement provisoire. » (Bravo! C'est cela ! c'est cela !)
Déjà, comme si ce signal eût été attendu, plusieurs des assistants présentent une liste à M. de Lamartine.
M. de Lamartine reprend : « Le gouvernement provisoire « aura pour mission premièrement d'établir la paix publique, » secondement de préparer à l'instant les mesures nécessaires « pour convoquer le pays tout entier, oui, tout ce qui porte « dans son titre d'homme les droits de citoyen. »
Les applaudissements éclatent dans les tribunes et se prolongent dans les couloirs. Les factieux triomphent; les amis de la
Régence sentent que tout est perdu. Gomme pour rendre ce triomphe plus irrévocable, voici qu'une nouvelle bande arrive du dehors.
« Les pouvoirs qui se sont succédé depuis cinquante ans... » continue Lamartine.
Or, au moment même où il commence cette phrase, des coups violents retentissent à la porte d'une des tribunes publiques. Les portes ayant cédé sous les coups de crosse de fusil, des hommes en blouse, mêlés de gardes nationaux, entrent en criant : A bas la Chambre! Plus de députés ! A ce flot succèdent d'autres flots. Ce sont des émeutiers qui viennent des Tuileries et qui, poussés comme par un mot d'ordre, se sont dirigés vers la Chambre pour y hâter le dénouement. Le tumulte devient de plus en plus intense. Un des envahisseurs pousse le canon de son fusil dans la direction du bureau. Les cris : « Ne tirez pas! ne tirez pas ! c'est Lamartine qui parle» , retentissent avec force. Sur les instances de ses camarades, l'homme relève enfin son arme. Le président réclame vainement le silence. Enfin, ne pouvant dominer le bruit, impuissant à arrêter cette scèm honteuse, il déclare la séance levée. Les députés qui étaient restés jusque-là dans la salle s'échappent par toutes les issues. La duchesse d'Orléans, ses enfants, le duc de Nemours sont entraînés hors de l'enceinte.
Dès ce moment, les insurgés sont maîtres de la salle. Gardes nationaux, ouvriers armés de sabres ou de fusils, factieux de tout rang et de toute profession se mêlent et se confondent, debout dans les tribunes ou assis sur les bancs des représentants. Ce qui suivit fut moitié bouffonnerie, moitié drame. Cette poignée d'envahisseurs imagine de se transformer en pouvoir constituant. Ce gouvernement provisoire que MM. Marie, Crémieux, Lamartine ont demandé, c'est ce groupe de peuple qui va le nommer, comme si, en entrant dans le palais de l'Assemblée, il avait acquis un mandat. Nommons un gouvernement provisoire ! s' écrie-t-on de toutes parts. Les députés républicains mi, presque seuls parmi les représentants, étaient restés dans ille, e prêtent de lionne grâce A la comédie qui se joue à l«ur bénéfice || font en tonte bâtfl monter au fauteuil Dupont
de l'Eure, un faible vieillard dont la réputation d'intégrité couvrira cette étrange proclamation. Des listes sont écrites : le travail préparatoire avait déjà été fait, on s'en souvient, dans les bureaux du National. Ces listes sont passées à Lamartine, qui, sachant que le peuple a besoin d'être conduit, déchire les unes, élague les autres. Surtout il supprime avec une rare prestesse le nom de Louis Blanc qu'il devait, au surplus, retrouver ailleurs. Après deux proclamations successives, les noms de Lamartine, Arago, Ledru-Rollin, Dupont de l'Eure, Marie sont acceptés. Ils ne le sont pas toutefois sans tumulte. Les uns réclament la destitution de tous les députés absents ; les autres demandent que les membres nommés crient : Vive la République! A l'Hôtel de ville, Lamartine en tête! s'écrie l'acteur Bocage. Docile à la voix de l'acteur Bocage, Lamartine, entraînant à sa suite Dupont de l'Eure et escorté de quelques gardes nationaux, se dirige vers l'Hôtel de ville. Ledru-Rollin reste dans la salle. Pris d'un scrupule tardif, il remonte à la tribune. Sous prétexte qu'un gouvernement, même provisoire, ne peut se nommer à l* légère, il lit une seconde fois la liste du nouveau gouvernement et y ajoute sans façon les noms de MM. Garnier- Pagès et Grémieux. Ces noms sont acclamés comme les autres. Cela fait, il sort et rejoint ses collègues. Ainsi furent portés au pouvoir ces mêmes hommes qui, une heure auparavant, contestaient, par scrupule de légalité, la régence de la duchesse d'Orléans. Après le départ des nouveaux gouvernants, la tribune retentit encore de quelques motions insensées; le portrait de Louis-Philippe, qui était placé sur le bureau du président, est percé de balles : toutefois, contre cet acte de vandalisme, des protestations énergiques se font entendre. Peu à peu le torrent s'écoule, et à cinq heures le Palais-Bourbon était redevenu désert.