‹ Histoire de la seconde République française (volume 3)Chapitre 6 sur 24 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

■Sommaire : I. — Le 22 février. — Au lever du jour, aucun signe d'effervescence populaire. — Vers dix heures, premiers rassemblements sur la place de la Madeleine et sur la place de la Concorde; les groupes se portent vers le Palais- Bourbon encore désert; ils sont dispersés, mais se reforment bientôt; premières escarmouches; le peuple s'essaye à la sédition. — Séance parlementaire; le palais législatif est entouré de troupes; M. liarrot dépose l'acte d'accusation du ministère. — Fendant l'après-midi la sédition grandit; essais de barricades : l'autorité militaire fait occuper les points stratégiques; devant ce déploiement de forces, l'émeute se dissimule, mais ne désarme pas, elle se replie dans les quartiers du centre. — Etat des esprits le 22 février au soir; dans les régions officielles, quelques inquiétudes, mais entière confiance du Roi; dans le parti démocratique, aucun espoir de triomphe prochain.

II. — Le 23 février. — Le 23 février, au matin, l'insurrection, plus menaçante que la veille, se retranche dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin . cependant, les forces militaires, réunies à Paris, semblent assurer le triomphe de l'ordre. — L'attitude de la garde nationale encourage l'émeute : elle réclame la réforme; manifestations des 2*, 3e, 4e, 7e, 10e légions; déplorable effet de ces manifestations. — Inquiétudes du Roi : son entrevue avec M. Duchâtel et M. Guizot; il provoque leur démission et fait appeler M. Mole. — Séance parlementaire : M. Guizot annonce sa retraite : joie indécente de l'opposition; vive irritation de la majorité, anxiétés des députés les plus éclairés. — La nouvelle de la chute de M. Guizot est accueillie avec dédain dans les quartiers populaires et est impuissante à faire cesser complètement les hostilités : au contraire, dans les quartiers riches, l'apaisement se produit : illuminations : manifestations joyeuses. — La catastrophe du boulevard des Capucines détruit les chances de pacification panique au sein de la foule et dans les rangs de la troupe; promenade des cadavres; irritation populaire. — La nouvelle de la catastrophe est portée au château: M. Mole renonce à former un ministère. — Le Hoi confie au maréchal Bugeaud le commandement des troupes; il fait appeler M. Thiers. Son entrevue avec lui, il le charge de former un calunet.

III- — Le 24 février — Progrès extraordinaire de l'insurrection pendant la nuit du 23 au 24; dispositions militaires formidables prises par le maréchal Bugeaud. — Erreur du Roi, qui veut à la fois négocier et combattre. — Démarches de M. Thiers pour former un ministère . a huit heures du matin, il arrive aux

Tuileries avec M. Barrot, accueil du Roi; le commandement de la garde nationale confié au général Lamoricière. Essais de pacification tentés par M. Odilon Barrot et par Lamoricière; leur échec; on commence à prononcer le mot d'abdication. — En même temps que les essais de conciliation échouent, l'action militaire est paralysée. Retraite de la colonne du général Bedeau : incidents lamentables de cette retraite. — Les insurgés se rapprochent des Tuileries. Le Roi passe la revue des troupes au Carrousel. Cris séditieux d'une portion de la garde nationale. — M. Crémieux au château; arrivée de M. de Girardin; il demande avec instance l'abdication; stupeur et effarement parmi les amis de la royauté; résistance héroïque d'une compagnie du 14e de ligne sur la place du Palais-Royal; aucun effort n'est tenté pour la dégager et pour briser le cercle de l'insurrection; arrivée du maréchal Gérard; le Roi rédige l'acte d'abdication. — L'émeute se rapproche; la fuite est décidée; le Roi et la Heine quittent le palais et traversent le jardin des Tuileries; attente pleine d'anxiété sur la place de la Concorde; départ pour Saint-Cloud. IV. — La Régence. — La duchesse d'Orléans, régente; elle est restée aux Tuileries, ainsi que le duc de Nemours. M. Dupin survient : sur son conseil, elle •e rend à la Chambre des députés. — Pendant ce temps, réunion aux bureaux du National; délégués du parti démocratique envoyés au Palais-Bourbon; leur entrevue avec M. de Lamartine. — République et Régence devant la Chambre de» députés. — La séance de la Chambre s'ouvre à une heure : arrivée de la duchesse d'Orléans; discours de MM. Dupin, Marie, Crémieux; intervention de M. Barrot; âpres paroles de M. de La Rochejaquelein. — Une première bande populaire envahit la salle; discours de Ledru-Rollin; Lamartine monte à la tribune; attente et émotion générales; il conclut à la formation d'un gouvernement provisoire ; nouvelle invasion de la Chambre; scènes de désordre; le président lève la séance; la duchesse d'Orléans et le duc de Nemours quittent l'Assemblée. — Quelques députés de l'opposition restés seuls dans la salle imaginent de créer un gouvernement provisoire. — Listes préparées d'avance rt :i<( lamées par les émeutiers; les membres du uouveau gouvernement partent pour l'ilùlel de ville.

La nnif du 21 nu 22 février fut cnlme; aucun tumulte clans les raet , lactlO rassemblement sur les places publiques; aucun cri séditieux; aucun des lignai avant-coureurs des soulèvements populaires. Le matin, les ateliers et les boutiques s'oum iirnt comme à l'ordinaire; la ville conserva sa physionomie accoutumée; le ciel, gris, sombre, pluvieux, semblait peu table ;i une manifestation.

Ccpeml.mt. depuis plus d'une semaine, les journaux par I ••!. nt du l).m.|iiei. Le peuple <li' Paiit, si avide de spectacles,

s'en promettait un. Il avait lu le programme d'Armand Marrast. Il lui tardait de voir cette sorte de revue officielle des forces de l'opposition, ces gardes nationaux rangés en colonnes, ces étudiants conduits par leurs commissaires, ces députés, ces publicistes mêlés et confondus dans le cortège. Il savait que l'autorité avait interdit le banquet; mais la plupart ignoraient la décision prise la veille, très avant dans la soirée, par les députés réformistes ; quelques-uns, d'ailleurs, s'ils l'avaient connue, l'auraient désavouée comme empreinte de faiblesse. Que feraient les gardes nationaux, les représentants, le gouvernement? Qui donnerait le signal des concessions, et quel serait le dénouement du duel engagé? Ainsi parlaient non seulement les fauteurs habituels de sédition, mais bon nombre de gens d'ordre, d'autant plus curieux des incidents de la lutte que de pareilles émotions leur avaient été depuis plus longtemps refusées.

Aussi, dès neuf heures du matin, quelques groupes, d'aspect peu inquiétant, mais destinés à grossir en chemin, se formèrent dans le centre de la ville et se dirigèrent, soit vers la place de la Madeleine qui devait être le point de départ de la manifestation, soit vers la place delà Concorde où devait passer le cortège du banquet. Vers la même heure, un rassemblement d'étudiants et d'ouvriers partait de la place du Panthéon, et suivant la rue Dauphine, le pont Neuf, la rue Saint-Honoré, la rue Duphot, arrivait, lui aussi, sur la place de la Madeleine, où il débouchait en chantant la Marseillaise et le Chant du Départ. Les deux colonnes ne tardent pas à se confondre et se développent tout à leur aise dans ces vastes quartiers. On s'interroge ; les journaux du matin font connaître l'ajournement de la manifestation ; on voit passer les gardes municipaux qui vont présider a l'enlèvement des préparatifs du banquet La foule cependant ne se disperse pas, foule plus curieuse qu'hostile, plus frondeuse que ledoutable, et se contentant de pousser les cris : \ive la réformel A bas Guizoïl C'est sur ces entrefaites que quelques meneurs se dirigent vers le Palais- Bourbon. La multitude suit, sans s'inquiéter où on la conduit. Le gouvernement avait contremandé touves les mesures mili-

■48 II I S T O I lï K Dl LA SF.CONM 11 È PU flLIQ UE t'H A NÇAISE.

taires, et aucune attaque n'était prévue. Quelques gardes municipaux, réunis à la hâte, essayent de défendre l'entrée du pont de la Concorde; ils sont débordés. Le cortège débouche sur le quai, en face même de la Chambre des députés. Les plus hardis escaladent les grilles, montent les marches du péristyle, pénètrent dans l'intérieur de l' édifice; aucun désordre, au surplus, aucune dévastation, à peine quelques signes de colère. Les huissiers, les gins de service, stupéfaits de cette invasion inattendue, accourent au-devant de cette foule qui, de son côté, n'est guère moins surprise de son facile triomphe; car les envahisseurs, une fois entrés, ne savent que faire dans ce palais où rien ne les appelle, et dont, à cette heure, les hôtes habituels sont encore absents. L'intervention de la force publique met bientôt fin a cette scène plus puérile qu'inquiétante. L'alarme a été donnée. Les dragons débouchent de la caserne du quai d'Orsav, dispersent les manifestants et les rejettent an delà du pont. Feu après, de forts détachements d'infanterie, appuyés par l'artillerie, prennent po-ition sur la place du Palais-Bourbon et dans la rue de Bourgogne.

Ramenées sur la place de la Concorde, les bandes se divisent : les uns se dirigent vers la rue de la Ferme, où habite M. Barrot; les autres se portent vers la Madeleine et se groupent aux abords du café Durand, rendez-vous habituel des députés de l'opposition; quelques-uns, plus excités, marchent Ml le ministère des affaires étrangères et en brisent les vitres. I n fin la plus grande partie de la colonne demeure sur la place elle-même. Là, la foule ne se disperse devant les charges de cavalerie que pour se reformer aussitôt : les gamins attaquent à coups de pierres les gardes municipaux dont les chevaux glissent sur I asphalte : les curieuv. Util dans les vasques des lines, sourient ;i ce escarmouches d'abord inoffensives : de tous ces groupe- partent des chants et des cris séditieux, des <!■• piolibets; la multitude, moitié moqueuse, moitié irritée, semble jouer à la sédition, jeu par lequel toutes les i lutioa débutent.

I habituelle de la .me • parlementaire approchait*

Rassurés par la nouvelle de l'ajournement du banquet, la plupart des députés ignoraient l'état de la capitale. Aussi leur surprise était extrême au spectacle de cette agitation populaire et à la vue des forces imposantes qui gardaient le palais législatif. Ils traversaient un à un les rangs de la foule qui les accueillait par des acclamations ou des murmures, suivant qu'elle reconnaissait en eux des adversaires ou des amis du cabinet; puis, franchissant le pont et passant à travers la haie des troupes qui protégeaient la Chambre, ils pénétraient dans l'enceinte législative. Fidèle à ses engagements, M. Odilon Barrot, dès le début de la séance, dépose une demande de mise en accusation du ministère. Cette demande, outre qu'elle était intempestive, perdait son autorité par l'exagération même des griefs; aussi n'avait-elle été signée que de cinquantedeux réprésentants. M. Guizot s'approche du bureau du président, et, parcourant des yeux cette pièce, sourit de cette naïve et solennelle manifestation. L'Assemblée reprend son ordre du jour, c'est-à-dire le projet de loi sur la prorogation du privilège de la Banque de Bordeaux. — Tandis que les spécialistes de la Chambre discutaient, la plupart des députés se répandaient au dehors; les uns, groupés dans les couloirs, s'interrogeaient sur les événements; les autres se promenaient sur les degrés du péristyle qui fait face au quai; de là, ils voyaient les rangs épais des troupes, les fantassins immobiles et l'arme au pied, les dragons, enveloppés dans leurs manteaux gris ; par un étrange contraste, la musique de la cavalerie jetait dans les airs ses plus joyeuses fanfares : au delà du pont on apercevait les masses houleuses que les gardes municipaux s'efforçaient de disperser. — Après deux heures de discussion dans une salle à peu près vide, la séance fut levée. Mais, à ce moment même, M. Barrot, jaloux de bien marquer son initiative, rappelle au président la proposition qu'il a déposée. Le président annonce qu'elle sera soumise, le jeudi suivant, à l'examen des bureaux.

Tandis que le chef de la gauche dynastique donnait à son parti cette puérile satisfaction, l'agitation s'étendait. L'expérience des révolutions démontre que toute sédition grandit vite

si elle n'est aussitôt étouffée. A la vérité, sur la place de la Concorde, le tumulte diminuait peu à peu ; mais de nombreuses bandes, répandues dans les Champs-Elysées, luttaient contre les gardes municipaux ou la troupe, et, abritées derrière les amas de chaises ou les arbres de la promenade, leur résistaient victorieusement; puis, s'enhardissant de plus en plus, elles attaquaient un poste à l'entrée de la rue Matignon. Au cri : A bas les gardes municipaux ! se mêlait déjà le cri : Vive la ligne! et ce dernier cri devait être le lendemain répété comme un mot d'ordre. En même temps, d'autres bandes plus redoutables descellaient les grilles du ministère de la marine et s'en servaient comme de leviers pour soulever les pavés. Vers trois heures, à l'angle de la rue Saint-Florentin et de la rue de Rivoli, apparaît la première barricade; d'autres surgissent rue Duphot et rue Saint-Honoré.

Le général Tiburce Sébastiani, qui commandait la première division militaire, et le général Jacqueminot, qui commandait les gardes nationales de la Seine, étaient réunis à l'état-major et placés l'un et l'autre sous le commandement supérieur du duc de Nemours. Les rapports qui leur parvenaient accusant les progrès de l'émeute, ils se décident à donner des ordres pour l'occupation militaire de toute la capitale. Devant un si grand déploiement de force, les émeutiers (car on peut désormais les appeler de ce nom), les émeutiers se dissimulent et se cachent. Avec une rare sûreté d'instinct, ils comprennent qu'ils ne sauraient triompher dans ces quartiers élégants et riches, dont les larges avenues et les places spacieuses facilitent la répression. Lentement, mais par un mouvement conimu, ils se replient vers les quartiers du centre. Ver? six heures du soir, c'est-à-dire à l'heure où, dans cette saison, le jour OOmmtDOt a tomber, on les retrouve se divisant en petits groupes, «'engageant dans les rues tortueuses dont les révolution» passées ont consacré les noms, ébauchant ça et là quelques barricades aussitôt détruite! que faites, se familiarisant peu ;■ peu avec l'insurrection, pillantça et là les boutiques d'armuriers et se préparant ainsi, à tout hasard, pour le combat du I h. Dans la soirée, quelques bandes se portent sur

les Batignolles; les chaises des Champs-Elysées sont réunies en un vaste monceau et brûlées; vers neuf heures, rue de Cléry, rue du Petit-Carreau, rue Montorgueil, les voitures sont renversées et les pavés soulevés ; rue Beauregard, deux conduites de gaz sont coupées; rue Bourg-l'Abbé et rue Mauconseil, retentissent des coups de feu. Nulle part cependant ne s'engage de combat sérieux. Vers minuit, les troupes regagnent leurs casernes, laissant seulement des détachements sur quelques points.

Ainsi se termina la journée du 22 février. Il n'est pas sans intérêt de rechercher quel était, à la fin de ce jour, l'état des esprits, soit au palais des Tuileries, soit dans l'opposition.

Au château, les prévisions alarmistes n'avaient point manqué. M. de Rambuteau, préfet de la Seine, avait naguère multiplié les avertissements. On savait qu'en vue de troubles possibles, un certain nombre d'étrangers avaient demandé leur passeport (1). Les aides de camp du Roi et les familiers de la Cour n'avaient pas dissimulé les vœux réformistes de la garde nationale. M. de Chabaud-Latour, ancien officier d'ordonnance du duc d'Orléans, avait appelé avec insistance la sollicitude de M. Guizot sur les périls de la situation. Le matin même du 22 février, M. Jayr, ministre des travaux publics, avait manifesté au Roi ses craintes (2). Parmi les courtisans, quelques-uns, témoins clairvoyants de cette émeute faible encore, mais grandissante, murmuraient tout bas, bien bas encore que la révolution de Juillet n'avait pas commencé autrement. La Reine enfin était effrayée. Mais le Roi, pleinement rassuré, semblait jaloux de communiquer aux autres sa confiance. La veille, pendant la soirée, on l'avait vu causer de toutes choses avec une entière liberté d'esprit. Le 22, au matin, à la nouvelle de l'ajournement du banquet, il avait chaudement félicité ses ministres, comme si le cabinet dût sortir de cette épreuve plus fort et plus uni que jamais. Il avait congédié le maréchal Soult qui venait lui offrir ses services. Pendant la journée, son calme ne s'était pas un seul instant démenti. Il rappelait volontiers

(1) Lord NoniMANBY, Une année de révolution à Paris, t. I, p. 103.

(2) Guizot, Mémoires, t. VIII, p 575 et 576.

que les Parisiens ne faisaient pas de révolution en hiver. Le soir, il montrait la même foi clans le succès final de sa politique^). Cette assurance se communiqua peu à peu. On finit par se dire que la dysnastie de Juillet avait, en 1832 et en 1 834, surmonté victorieusement de bien plus terribles épreuves . Soit retour de confiance, soit flatterie, on parla comme le monarque. Etles esprits se raffermirent toutàfait lorsqu'on apprit successivement dans la soirée que toutes les malles-poste étaient parties sans encombre, que l'émeute ne prenait nulle part de consistance, que toutes les mesures étaient concertées pour la vaincre le lendemain si elle ne s'apaisait d'elle-même. A minuit, les derniers rapports de la préfecture de police vinrent confirmer ces espérances.

Si, malgré quelques appréhensions très vives, on ne croyait guère, dans les conseils du Roi, à une révolution prochaine, on y croyait moins encore dans les divers groupes de l'opposition. Parmi les députés du parti dynastique, quelques-uns étaient inquiets, mais la plupart, dans leur vaine présomption, s'imaginaientque le flot populaire s'arrêterait après les avoir portés au pouvoir; ils entrevoyaient dans leur pensée la chute de ce long ministère qui, trompant durant huit années leurs impatiences, avait résisté au recensement, au droit de visite, à 1 indemnité Pritchard, aux mariages espagnols; et cette perspective les charmait au point d'endormir en eux toute clairroyance. — Quant à l'opposition radicale, bien que déjà elle

ri éveil, elle était loin de soupçonner le triomphe qui était proche. Si la surexcitation était grande, la confiance dans le

M était presque nulle. Ni dans les bureaux du National, ni ■MM les bureaux de la Reforme, on n'osaH pousser à 1 action. M l.cdrii-Kollin et M. Flocon considéraient l'émeute comme p. il .-rieu-c Ktl I »l ii s, les hommes \m plus en;;a;;es dans les

lés secrètes, Baune, Albert, (Jrandmenil, Caussidière, • accordaient a penser que la résistance ne se développerait

: Réunit vers neuf heures du socr, en une sorte de conciliabule, sous les galerie du l'al.ii -Koyal, c'est en vain qu'ils

cherchent à dresser un plan d'action; ils conviennent seulement que si, le lendemain, le soulèvement se propage, ils se rassembleront au boulevard Saint-Martin; résolution bien inefficace et aussitôt, d'ailleurs, rapportée à la police qui tenait depuis longtemps, par ses émissaires, tous les fils des sociétés secrètes.

Comme on le voit, à la fin de cette première journée d'émeute, la confiance dominait, somme toute, dans les régions du pouvoir, et les révolutionnaires les plus résolus étaient euxmêmes plus inquiets que joyeux. Mais il en est de la stabilité des monarchies comme de l'équilibre de notre pauvre nature humaine, et les mêmes malaises qui n'annoncent le plus souvent qu'une indisposition passagère sont quelquefois aussi le prélude des maladies dont on ne relève pas.

Le 23 février, dès l'aube du jour, rémeute reparaît; elle s'établit et se fortifie dans ces quartiers du centre limités au nord par les boulevards, au sud par les quais, à l'est et à l'ouest par la rue du Temple et la rue Montmartre. Des groupes peu nombreux, mais actifs, insaisissables, circulent de rue en rue, pénétrant de gré ou de force dans les maisons pour y enlever les armes, déchaussant les pavés, élevant des barricades, poussant, partout où se montre la troupe, le cri de : Vive la ligne! offrant des vivres aux soldats que ces avances embarrassent et que cette guerre nouvelle déconcerte. Dès le matin, les postes disséminés sont désarmés, la caserne du faubourg Saint-Martin est attaquée; on sebatrueBourg-l'Abbé, rue Aubry-Ie-Boucher, place du Ghâtelet; nul doute n'est plus possible : on se trouve en présence, non pas d'une Fronde qui s'apaisera d'elle-même, mais d'une insurrection qui s'accroit en se prolongeant.

Malgré cet appareil inquiétant de la guerre civile, les forces dont le pouvoir disposait étaient plus que suffisantes pour

écraser l'émeute. Quarante-trois bataillons d'infanterie, vingt escadrons de cavalerie, vingt-sept batteries d'artillerie, telle était, au 23 février, la garnison de Paris, des forts et de la banlieue. Ces troupes, en y ajoutant deux bataillons de garde municipale à pied, cinq escadrons de garde municipale à cheval et une compagnie de gendarmerie, formaient un effectif de près de trente et un mille hommes (1). A la vérité, quelquesuns de ces régiments, casernes soit à Saint-Germain, soit à Versailles ou àCourbevoie, n'étaient point encore sur le théâtre de l'émeute; mais mandés la veille au soir, ils arrivaient en toute hâte. Dès le matin, on voyait de longues files de cavaliers et de fantassins pénétrer dans Paris par la barrière de Passy et s'échelonner le long des quais de la Seine, se dirigeant vers les quartiers insurgés.

L'issue de la crise n'était donc point douteuse, lorsque l'émeute trouva tout à coup dans la garde nationale un auxiliaire sur lequel elle n'aurait osé compter.

Le 22 février, dans l'après-midi, une convocation partielle avait eu lieu. Peu de citoyens avaient répondu à cet appel, et, parmi ceux qui l'avaient entendu, des dispositions diverses s'étaient manifestées. Tandis que les gardes nationaux de la première légion avaient poussé, en passant devant le ministère des affaires étrangères, le cri : Vive la ligne! Vive la garde municipale ! ceux de la douzième s'étaient mêlés au peuple et avaient tenu le plus séditieux langage. Le ministère voulut tenter une nouvelle épreuve. Le 23, de bonne heure, on battit le rappel dans tous les quartiers de la capitale. L'affluence dent h> mairie.-, fut assez grande. Mais il lui bientôt impossible de se faire la moindre illusion sur les sentiments qui régnaient.

I idèle image de cet esprit parisien qui liait les meilleurs jjoinci iicinciits à l'égal des pires lorsqu'ils ont duré quelque ' •• mi j de nationale, après avoir élevé le Roi au trône et

■ m Bdèlemenl fterô, l'étail fatiguée de ce régime si régulier cl si doux. A force d'entendre parler de L'abaissement de la I i.iinr, eUeayail en de bonne foi que le pays était humilié,

(t) Cee cniffirt | im|>iiiiii< •» à un rtut fourni p ■> le général ïrézel, ministre

de la guerre, ■ M i.ui/.x i.ii/oi, Mémoirm, l V III, p. 575.)

à force d'entendre parler de la nécessité de la réforme, elle s'était laissé persuader que dans la réforme était le salut. Aussi, lorsqu'elle se réunit dans les mairies, elle jugea qu'il y avait quelque chose de beaucoup plus pressé que de vaincre l'émeute, c'était de donner une leçon à la Couronne. La leçon lui parut d'autant plus à propos que, le pouvoir étant très fort et les passions anarchiques très amorties, l'ordre public sortirait indemne de l'épreuve. Toute pénétrée de ces pensées, elle résolut, sans plus différer, de se constituer médiatrice entre la troupe et les insurgés; il serait toujours temps, pensait-on, de combattre plus tard la sédition s'il en était besoin. Presque simultanément et sans accord préalable, les gardes nationaux, rassemblés sur les divers points de la capitale, conçurent le même dessein. Ils n'eurent ce jour-là rien à s'envier les uns aux autres, en fait de sagesse et de bon sens. Pouvait-on d'ailleurs leur demander plus de prévoyance qu'à ces politiques de profession qui comme Odilon Barrot avaient laissé grandir l'orage sans se douter même qu'il se formât?

Vers dix heures du matin, les légions quittèrent donc leurs mairies respectives, disposées à la médiation, non au combat. A peine sur la voie publique, elles commencèrent leur œuvre. La deuxième légion parcourt les rues en criant : Vive la Réforme! et fait retentir ce cri jusque dans la rue de Rivoli et sous les fenêtres du pavillon de Marsan. — La troisième légion fait mieux : sur la place des Victoires, tantôt elle s'interpose entre les gardes municipaux et les insurgés, tantôt elle croise la baïonnette contre les cavaliers qui chargent la foule ; puis l'un des bataillons imagine de parcourir l'arrondissement tout entier aux cris : Vive la Réforme ! Conduits par des chefs qui leur obéissent avec une docilité parfaite, les gardes nationaux s'engagent dans la rue des Fossés-Montmartre, puis se dirigent vers la porte Saint-Denis, poussant toujours la même clameur, croyant faire acte de prévoyance en énervant la répression, souriant à l'émeute qui les applaudit et se souriant ensuite à eux-mêmes, tant ils se trouvent bons patriotes et apparemment profonds politiques ! — Quant aux gardes nationaux de la quatrième légion, ils jugent extrêmement opportun

de prendre, avant toutes choses, les conseils de M. Crémieux : « Marchez, répond M. Crémieux aux délégués, mais en protes- « tnnt que vous ne le faites que pour rétablir l'ordre, et nulleo ment pour soutenir la politique du cabinet, contre laquelle « vous vous élevez de toute votre énergie (1). » L'avis paraissant sage, les gardes nationaux supplient M. Crémieux de rédiger une protestation pour demander la mise en accusation d'un ministère corrupteur et corrompu : celui-ci s'y prête de bonne grâce : les gardes nationaux, à l'envi les uns des autres, signent la pétition, puis ils décident de la porter à la Chambre, ne se doutant guère que les sectionnaires de 1 793 n'agissaient point autrement. Près du pont du Carrousel, ils sont arrêtés par quelques compagnies fidèles. Mais M. Crémieux, qui, pendant ce temps, était arrivé au Palais-Bourbon, leur vient de nouveau en aide; il va au-devant deux, prend de leurs mains la pétition, promet de la déposer sur le bureau du président, les félicite, comme il convient, de leur courageuse initiative. Après quoi, les soldats-citoyens retournent à leur mairie, assez fiers du grand devoir qu'ils ont accompli. — La septième légion envoie une députation à l'Hôtel de ville. — La dixième légion, quoique recrutée dans le quartier Saint-Germain et, dans son immense majorité, attachée aux idées d'ordre, n «happe point elle-même à l'esprit d'indiscipline : l'un de ses bataillons, massé dans la rue Taranne, acclame la réforme et fomente contre son colonel une véritable sédition.

On devine l'effet de cette déplorable conduit^Lfca troupe savait désormais qu'entre l'émeule et elle, elle trouverait la garde nationale ; les émeutiers, de leur côté, savaient ^£ les gardai nationaux leur serviraient de rempart. De un», une indéei>ion découragée, et, chez les autres, croissante. A partir de midi, l'insurrection grandit encore et >rtifie. Les barricades, jusque-là abandonnées presque aussitôt que construites, commencent a être défendues : l'une 'I ' II- . a I .ui;;le de la rue Beaubourg el.de la rue Rambuteau, rém»tc h plusieurs attaques de la troupe, et, sur le boulevard

(1) I.. ii,, ,|, tn.nUine Crémieux, i'-l !■ m ■ < [ V. CrémitUX en 1848. Lettres et '. |' 179.)

lient qn£ les

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des Filles-du-Calvaire, on est obligé, pour en détruire une autre, d'employer le cauon.

Les chefs de légion, les officiers demeurés fidèles portèrent la nouvelle au château. Le Roi en fut atterré. Jusque-là sa confiance avait été grande, si grande qu'elle s'était communiquée même aux moins optimistes. Lorsqu'il apprit que la bourgeoisie, dont la garde nationale était la plus juste expression, désertait sa cause, le courage lui manqua soudain. La bourgeoisie l'avait élevé au trône; avec elle, il avait vaincu, en 1832 et en 1834, les plus redoutables insurrections; avec et par elle, il avait gouverné; à elle il avait tout sacrifié. Esprit très ferme et très libre, il avait feint, pour lui plaire, de partager ses préjugés : prince de grande race, il n'avait pas hésité parfois à se rapetisser à son niveau. Tant d'ingratitude le frappa comme si, dans cet abandon, il eût vu un arrêt de la destinée. Lui, si fort, si puissant, portant si allègrement le poids des années, il sembla s'incliner tout à coup sous le fardeau que les événements imposaient à sa vieillesse. Pour la première fois, il prêta l'oreille aux conseils de concession; ces conseils ne lui étaient pas épargnés : la Reine elle-même en était l'organe, la Reine, éclairée par sa piété conjugale et sa tendresse maternelle sur les périls que renfermait l'heure présente et sur les dangers plus grands encore que recelait peut-être la journée du lendemain.

C'est sur ces entrefaites que le ministre de l'intérieur, M. DucluwU^, entra chez le Roi. Le prince lui demanda avec anxiété ou l'on en était : puis il ajouta que de tous côtés on le poussât à un changement de ministère; il semblait de la sorte solliiiter une démission qu'il lui répugnait d'exiger. Gomme M. TDuchàtel contestait l'efficacité de la politique de concessions, le Roi ajouta : m Je crois comme vous qu'il faut tenir bon, mais causez avec la Reine ; je désire que vous lui parliez. » La Reine entra, accompagnée du duc de Montpensier; elle était très agitée ; elle déchira aussitôt tous les voiles : « Si M. Guizot, dit-elle, consulte son dévouement au Roi, il ne restera pas un instant de plus au pouvoir. » Un peu troublé tout d'abord de ce langage, M. Duchàtel reprit bientôt tout son

sang-froid, et, s'inclinant respectueusement, il sortit. Se rendant à la Chambre, il fit appeler M. Guizot qui venait d'y arriver, et lui répéta ce qui! venait d'entendre. Tous deux revinrent en toute hâte aux Tuileries; il était deux heures et demie lorsqu'ils pénétrèrent dans le cabinet du prince. Le Roi, la Reine, le duc de Montpensier, le duc de Nemours y étaient réunis. Le Roi était triste et préoccupé; mais, à travers les ménagements de sa parole, on devinait une résolution arrêtée. M. Guizot remit entre les mains du monarque sa démission et celle de ses collègues ; elle fut acceptée aussitôt. La démission une fois obtenue, le Roi n'hésita pas à prodiguer les marques d'estime et de regrets aux ministres qui avaient été, pendant huit années, les conseillers de sa politique. Comblés de témoignages affectueux, un peu étourdis cependant de leur soudaine disgrâce, M. Guizot et M. Duchâtel retournèrent au Pulais-Bourbon. Le Roi, plus humilié qu'il n'aurait voulu le laisser paraître, fit appeler M. Mole (1).

Quel serait l'effet de cette évolution, soit parmi les députés, •oit sur le théâtre même de l'insurrection ?

La séance de la Chambre s'était ouverte à l'heure ordinaire, mais dans une salle presque vide, les représentants étant groupés dans les bureaux ou dispersés dans les couloirs. Vers deux heures et demie, M. Vavin avait annoncé son intention d'interpeller le gouvernement. A cette nouvelle, les bancs, tout à l'heure déserts, s'étaient peu à peu garnis. Mais ni le président du conseil, ni le ministre de l'intérieur n'étaient présents : u Ils ont été appelés au dehors, dit le garde des sceaux, M. Hébert, par les soins que la situation explique et i <(jiiiert. » C'est seulement à trois heures et demie que M. Guizot entra dans la salle. Aussitôt M. Vavin formula ses interpellations sur l'état de la ville et sur la convocation tardive de la Ijiiide nationale. A l'orateur imprudent qui parlait de la sorte, la réponse était en vérité trop facile : il suffisait de lui montrer la garde nationale, depuis le mutin remplissant l'airde ses cris

léditienx, tentant de tesnb titueraux pouvoirs publics, essayant

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de porter ses pétitions jusqu'à la Chambre. La faute du pouvoir, c'était moins d'avoir convoqué la garde nationale tardivement, que de l'avoir convoquée sans connaître ses dispositions. — Mais M. Guizot avait une autre mission à remplir, et sa pensée planait au-dessus de ces intempestives accusations. Grave comme toujours, cachant ses émotions sous une indifférence affectée, il prit la parole au milieu d'un grand silence : « Messieurs, je crois qu'il ne serait ni conforme à l'intérêt « public, ni à propos pour la Chambre d'entrer en ce moment « dans aucun débat sur les interpellations. Le Roi vient de faire b appeler M. le comte Mole pour le charger... (Bravos pro- « longés à gauche.) — L'interruption qui vient de s'élever, « ajoute le président du conseil, ne me fera rien ajouter ni rien « retrancher à mes paroles. Le Roi vient de faire appeler « M. le comte Mole pour le charger de former un nouveau « cabinet. Tant que le ministère actuel sera chargé des affaires, « il maintiendra ou rétablira l'ordre et fera respecter les lois « suivant sa conscience, comme il l'a fait jusqu'à présent. »

Le ministre descend de la tribune, et, après un court débat sur l'ordre du jour, la séance est levée. La gauche triomphante manifeste si bruyamment sa joie que M. Barrot est obligé de la rappeler à la pudeur. Les députés du centre sont consternés, mais plus irrités encore qu'abattus : ils se forment en groupes tumultueux et se répandent en plaintes : si le gouvernement parlementaire, disent-ils, n'est pas une fiction, comment expliquer la chute d'un ministère qui a conservé la majorité dans les Chambres ? On les entend prononcer les mots de « déshonneur » et de « lâcheté » ; ils parlent d'une démarche collective auprès du Roi; en grand nombre, ils se pressent autour du banc où les ministres déchus sont encore assis et les entourent de marques de sympathie qui, prodiguées à cette heure, ne sont pas sans prix. Pendant ce temps, quelques députés, qui devaient, soit à leur expérience, soit à leur amour du bien public, une vue plus nette des choses, se communi quaient à demi-voix leurs appréhensions. M. Calmon annonçait à M. Muret de Bord la République prochaine, et il était assurément l'un des premiers à la prédire : «* Je désirais vivement la

chute du cabinet, disait de son côté M. Jules de Lasteyrie à M. Duchàtel, mais j'aurais mieux aimé vous voir rester dix ans de plus que sortir par cette porte. » Enfin, M. de Rémusat, inquiet, s'approchait du ministre des finances, M. Dumon, à qui le liaient d'anciennes relations : « Qui peut prévoir, lui disait-il tristement, les conséquences d'un mouvement dans la rue ( l ) ? »

C'est, en effe,t, sur la place publique, non dans le Parlement, qu'allait se poursuivre la Révolution. C'est là aussi qu'il faut rechercher l'impression produite par la chute du cabinet. Dès trois heures de l'après-midi, des gardes nationaux à cheval furent envoyés dans toutes les directions pour proclamer le changement du ministère et l'appel fait par le Roi à M. Mole. Soit zèle pour la Couronne, soit malveillance pour les ministres tombés, les gens de cour s'employèrent aussi avec beaucoup d'activité à annoncer l'événement. Dans le centre de la ville, l'effet ne répondit guère aux espérances des amis de la paix. La nouvelle, portée, soit par des gardes nationaux isolés, soit par des personnages inconnus du peuple, est accueillie avec méfiance, souvent avec incrédulité. Le temps s'écoule, et l'on s'étonne qu'aucun avis officiel, qu'aucune proclamation ne fasse connaître la nature et l'étendue des concessions, m Qu'im- « porte au surplus la substitution de M. Mole à M. Guizot? « Quel gage M. Mole, aristocrate par naissance, homme de « cour par tradition, peut-il donner au vœu populaire? Si le u pouvoir veut entrer dans une voie nouvelle, pourquoi ne pas « donner aux troupes l'ordre de se replier? Pourquoi cette

absence de proclamation ? Pourquoi ce silence qui cache u sans doute des arrière-pensées? » Ainsi parlent quelques meneurs qui, surexcités par le combat, ne veulent point perdu pour un si mince résultat le fruit de leurs efforts. Ce langage, propagé de barricade en barricade, n'est que trop mIii III eut été bien davantage, si l'on avait su qu'à cette btnil même, au palais des Tuileries, le Roi, en conférence M. Mnlr, 00M6ntait à peine à quelques sacrifices sur les napjonnr i . .ut à un exaflMB ultérieur toutes les réformes

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politiques. On se bat aux Arts et métiers, sur la place du Châtelet, autour de la préfecture de police. La lutte, entamée dès le matin rue Bourg-l'Abbé, se continue avec des péripéties sanglantes et se termine par un odieux assassinat. Dans ce vaste quadrilatère formé par la Seine, la rue Saint-Denis, les boulevards, la rue du Temple, l'insurrection demeure, non pas maîtresse, mais menaçante. L'annonce d'un changement ministériel a à peine amolli les volontés et refroidi les courages. C'est au bruit de la fusillade qui crépite, des groupes insurgés qui s'appellent, des pavés qui se soulèvent, que se termine dans ces quartiers populaires cette lamentable journée.

Toutefois, si, dans les quartiers classiques de l'insurrection, la chute du cabinet Guizot avait été accueillie avec indifférence, il en était autrement dans les quartiers aisés, où dominait l'influence de la classe moyenne. Les commerçants, les banquiers, les gens d'affaires, contents d'avoir amené le Roi à merci, ne demandaient plus que le retour à la paix. La garde nationale se donnait fièrement tous les honneurs de la journée et, se trouvant satisfaite, ne doutait pas que tout le monde ne le fût. Sous l'empire de ces dispositions, les groupes, le matin hostiles, s'étaient calmés. Une foule assez paisible circulait sur les boulevards. Les illuminations commençaient même à se montrer aux fenêtres. Rue de la Ferme, la maison de M. Odilon Barrât était devenue le quartier général où se réunissaient les chercheurs de nouvelles et où affluaient les rassemblements. Tantôt des gens du peuple, armés de flambeaux, demandaient à le voir ; tantôt des délégués des écoles ou de la garde nationale venaient conférer avec lui. Enivré de ces témoignages, le chef de la gauche retenait d'une main le peuple de peur d'une révolution, et de l'autre le poussait afin que, M. Mole étant impossible, ses amis et lui devinssent à brève échéance les arbitres entre la Couronne et le pays. Les nombreuses bandes qui parcouraient encore les rues étaient plus joyeuses que menaçantes , quelques-uns même , en signe de réconciliation , mêlaient aux cris de : Vive la réforme! le cri de : Vive le Roi! Que la Royauté ne sortît très affaiblie de la crise, la chose n'était que trop certaine. Mais les moins optimistes avaient lieu

;>t HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

d'espérer que, la bourgeoisie étant satisfaite, l'émeute, réduite à ses propres forces, privée de l'appui de la garde nationale, cernée dans les rues où elle s'était retranchée, serait vaincue comme en 1832 et en 1834, qu'ainsi, quel que fût l'avenir, le présent du moins serait sauf. Cette prévision se fût sans doute réalisée si un événement inattendu n'eût tout à coup rallumé les fureurs de la guerre civile sur les lieux mêmes où elles semblaient apaisées.

Vers huit heures du soir, au moment où, dans les quartiers riches, la sécurité renaissait, un rassemblement considérable se formait dans le faubourg Saint-Antoine. Cette masse se déroule bientôt en cortège et s'engage sur la longue ligne des boulevards; ni l'infanterie qui est au boulevard du Temple, ni l'artillerie qui est au Château-d'Eau, ni la cavalerie qui est rangée près de l'Ambigu n'essayent de l'arrêter. Peut-être les chefs militaires jugent-ils l'attroupement peu redoutable; peutêtre aussi, se conformant aux intentions présumées du pouvoir, veulent-ils, avant tout, éviter les conflits. Ne rencontrant point d'obstacles, la colonne continue sa marche et, grossie de plusieurs groupes qui viennent s'y joindre, arrive à la hauteur de la rue Lepeletier. Là, comme si elle obéissait à un mot d'ordre, elle incline vers la droite et se dirige vers les bureaux du National. M. Marrast paraît au balcon et harangue les manifestants : « H faut, dit-il, la réforme électorale, la réforme ■ parlementaire, le licenciement de la garde municipale, la * mise en accusation du ministère : tel doit être le prix du sang « versé. » Après une courte halte, on se remet en route. Quelque- garde i nationaux ouvrent le cortège; puis viennent des ouvriers, lei uni portant des drapeaux, les autres brandissant u des fusils ; quelques hommes, paraissant appartenir i la bourgeoisie et cachant leurs armes sous leurs véteiiniii m. m -lient tau milieu d'eux. Une foule immense suit : du I m «le cette foule partent il îles lazzi; de temps en

temp , elle entonne des chants : dei enfant! de douze ou (jointe ans, répondus sur les flancs de la colonne, secouent des torches, agitent .le lanternes tricolores, entrent dans les maisons pour leb laue illuminer; les passants, massés sur les trot-

toirs, s'amusent à cette scène, dont ils ne soupçonnent pas la fin tragique.

Cependant les manifestants étaient arrivés sur le boulevard des Capucines, non loin de l'endroit où s'élevait alors le ministère des affaires étrangères. Demeure de M. Guizot, cet édifice était désigné depuis la veille à l'animosité populaire. Aussi un bataillon du 14e de ligne y avait été envoyé vers sept heures du soir, avec ordre de protéger le ministère et d'empêcher toute circulation sur ce point du boulevard. Afin d'exécuter sa consigne, le lieutenant-colonel Courant, qui commandait ce bataillon, disposa ses troupes en carré; l'un des côtés du carré faisait face au boulevard, dans la direction de la Bastille, et interceptait complètement, soit la chaussée, soit les trottoirs. Quelques sentinelles, placées en vedettes, faisaient écouler les promeneurs par la rue Neuve-Saint-Augustin ou par la rue Basse-du-Rempart. Ces dispositions, irréprochables au point de vue militaire, avaient pourtant un danger. Si une longue colonne, venant du côté de la Bastille et occupant la chaussée, se trouvait tout à coup en face de cette force imposante qui lui barrait le chemin, il était à craindre que, les derniers rangs de la foule poussant les premiers, la tête du cortège ne pût s'arrêter; la troupe serait alors forcée, ou d'ouvrir ses lignes, ou d'opposer à une multitude en partie désarmée le rempart de ses baïonnettes ; dans le premier cas, la consigne était violée; dans le second, le sang coulait. Pour prévenir cette éventualité, un bataillon de la deuxième légion, sous les ordres du colonel Talabot, prit position en avant des troupes. On pouvait présumer que la garde nationale, placée comme un corps amortissant entre l'armée et la multitude, saurait, par son influence, dissiper les rassemblements, et que. de la sorte et sans collision, l'ordre serait sauvegardé. Par malheur, un attroupement se forma vers neuf heures sur la place Vendôme, en face même de la Chancellerie, et le colonel Talabot dut se porter sur ce point avec ses hommes. La troupe, par une déplorable ratalité, se trouva donc seule sur le boulevard au moment où s'avançait le long et tumultueux cortège que nous avons décrit.

Il était neuf heures et demie du soir. L'aspect du boulevard était à la fois joyeux et inquiétant : ici des promeneurs paisibles et même en habits de fête, aux fenêtres le feu des illuminations; là, en face lune de l'autre, ces deux forces puissantes qui semblent prêtes à s'entre-choquer : d'un côté, cette foule sombre et compacte; de l'autre, ce bataillon ran«;é l'arme au pied, immobile comme la discipline, fidèle comme le devoir. La colonne s'approche de plus en plus : quelques passants essayent de se jeter entre elle et la troupe, et conjurent le commandant de livrer le passage: celui-ci oppose sa consigne; déjà les premiers rangs sont a portée de la voix ; bientôt ils se trouvent face à face avec les soldats; ils font halte; la queue marchant toujours pousse la tête ; les manifestants veulent passer ; le colonel Courant tient bon, allègue ses ordres, veut faire écouler la foule par la rue Basse-du-Rempart. Du sein du cortège s'élèvent des cris nombreux : Vive la ligne! La troupe ne se laisse pas ébranler. L'un des meneurs, plus audacieux que les autres, pousse sa torche jusque sous le visage du colonel, et renouvelle plusieurs fois la même menace. Alors l'un des sous-officiers, voyant son chef attaqué, fait feu. Par un mouvement instinctif, ses camarades l'imitent. A cette décharge générale succède une épouvantable confusion. Les uns se jettent à terre pour éviter les balles; les autres sautent pardessus la balustrade qui sépare le boulevard de la rue Bassedu-IU'nip;irt ; d'autres se précipitent dans les maisons voisines. Chose étrange! la terreur gagne aussi les soldats : ds s'enfuient jusque vers la Madeleine ou cherchent un refuge dans le mini 1ère des affaires étrangères. Sur la chaussée du boulevard, devenu tout à coup désert, gisaient trente-cinq morts et quamnte-eept blettéa (1)!

Cet événement Tint à point pour raviver les haines, tellement ,'i peint qu'on a cru longtemps qu'il avait été préparé ne par les nieiicurs de la sédition (2). Lorsque, la pre-

UUtMN rr iliiffrv à M. Carnier-Papè», Histoire de la révolution d*i*ï«. i I. |,

(a) On | |.i.i«ih|.i <|m. I, fru (li'* «,.1.1,1* inil ri,'- [ < r< > v t • < j 1 1 • - |i;ir un roii|> «le i'ii ii Ml M ni'M.l.i <■ dfi KXÙ Blet, Charles \m-

mière terreur étant passée, la foule revint sur le théâtre de la catastrophe; lorsque, sur la chaussée du boulevard encore illuminé, elle aperçut les cadavres encore chauds ou agités des derniers spasmes de l'agonie, les blessés à demi évanouis, les débris de toutes sortes qui jonchaient le sol, un immense cri de douleur, d'indignation et de pitié souleva toutes les poitrines. On se cherchait, on s'appelait, on approchait les torches des visages pour reconnaître les morts et les blessés ; par-dessus toutes les rumeurs, un bruit dominait. On croyait à une odieuse trahison, à un guet-apens infâme. Le colonel Courant, qui avait rassemblé à grand'peine ses soldats, saisis d'une terreur panique et non moins émus que le peuple, envoie en toute hâte au milieu des groupes un de ses officiers pour expliquer l'horrible malentendu. Mais la colère est à son comble : le courageux messager n'est point écouté ; il est entraîné, saisi, frappé, et ne doit la vie qu'à l'intervention de quelques gardes nationaux. Un chariot qui conduisait des émigrants à la gare de l'Ouest est arrêté à l'angle de la rue Neuve- Saint- Augustin et du boulevard : seize cadavres y sont entassés, autour du char se groupent des gens armés de torches et poussant des cris de vengeance. Le dramatique cortège s'ébranle dans la direction de la rue Lepeletier; là, il fait halte devant les bureaux du National, où Garnier-Pagès le harangue; reprenant ensuite sa marche, il parcourt le boulevard, les rues de Cléry, Montmartre, Jean-Jacques Rousseau, Goquillère, et stationne quelques instants en face des bureaux de la Réforme, enfin, après avoir, pendant cette longue course, semé sur ses pas la colère, la haine, le désordre, la vengeance, il s'arrête à la mairie du quatrième arrondissement, où l'on dépose les cadavres. Les manifestants se dispersent alors et vont porter chacun dans leur quartier les passions dont ils sont animés.

grange, depuis représentant du peuple. Lagrange, disait-on, voulait par là raviver la sédition près de s'apaiser. On peut considérer comme inexacte cette version longtecnps accréditée. — Nous empruntons notre récit à M. Maxime du Camp {Souvenirs de 1848, p. 6-V et suivantes), <jui paraît avoir reçu les confidences du sous-officier même dent le fatal empressement à tirer a amené la décharge de la troupe Ce sous-officier était un Corse du nom de Giacomoni, qui, voyant insulter son lieutenant-colonel, n'a pu résister au désir de le venger.

C'est vers dix heures du soir qu'on apprit aux Tuileries la catastrophe du boulevard des Capucines. Sous le coup de cet événement, M. Mole déclina aussitôt la mission que le Roi lui avait confiée. Nul ne s'étonna de cette détermination. Respecté plutôt que populaire, digne et de grandes manières plutôt que fécond en ressources, plus rompu aux habiletés parlementaires que propre aux fortes résolutions, lié, d'ailleurs, presque autant que M. Guizot, au parti de la résistance et ne se distinguant de celui-ci que par une attitude plus conciliante, M. Mole était apte à gouverner avec honneur un État paisible, non à dominer une grande crise. Pendant l'après-midi de cette journée qui finissait, l'insuffisance de ce noble personnage ne l'était que trop révélée. Ce qui était surtout indispensable, c'était de ne pas se laisser gagner de vitesse par la révolutwon. Pour cela, il eût été nécessaire de faire immédiatement quelques concessions, de les porter à la connaissance du public par une proclamation bien nette, et d'attendre..., sauf à recourir plus tard aux armes si l'insurrection persistait. M. Mole, pas plus que le Roi, n'avait pénétré cette nécessité. Comme il eût fait en un temps calme, il avait cherché un à un des auxiliaires pour sa politique. C'est au milieu de ces négociations qu'apprenant l'événement du boulevard, il avait confessé son impuissance et renoncé à son mandat.

Le Roi, privé de l'appui de M. Mole, était contraint de chercher ailleurs des conseillers. Quelle combinaison triompherait de ce mouvement révolutionnaire qui venait de puiser dans une circonstance fortuite un redoublement d'intensité? Kn prévision d'une suprême bataille, le prince prit tout d'abord une énergique décision. Suivant l'avis qui lui avait été donné I .h M. <Mii/ot et M. Duchàlel, il confia le commandement upérieur de l'armée et de la garde nationale au maréchal nid. Le maréchal Bugeaud, mal vu de la population parisienne i raison de >a rioueurà réprimer les anciennes émeutes, I". «dut, plus qu'aucun militaire de son temps, l'art de manier le- troupe-* et de leur m pu vi ■eonlianee. L ordonnance fol Contre ic;nee par le^ mini 1res démissionnaires. Le marécluil arriva ver» deux battrai du malin ù l'état-major des Tui

leries et y fut aussitôt installé. — En se ménageant, pour une lutte décisive, le concours de cet illustre homme de guerre, le monarque n'entendait pourtant pas renoncer à une solution pacifique. Par une combinaison qui lui semblait sage, mais qui devait être, hélas ! cruellement déjouée, il voulut avoir tout à la fois sous la main un ministre assez populaire pour apaiser la sédition et un chef militaire assez résolu pour l'écraser. En même temps que le maréchal Bugeaud se rendait aux Tuileries, une voiture de la Cour, se dirigeant vers la place Saint- Georges, allait chercher M. Thiers.

Témoin attentif des incidents des deux derniers jours, M. Thiers s'attendait à un prochain retour de faveur ; fidèle à l'appel du prince, il se rendit aussitôt au château. En revoyant après une si longue séparation l'ancien chef du cabinet du 1" mars, le Roi éprouvait un double sentiment d'humiliation et de confiance. Il en coûtait à son amour-propre de recourir à ce personnage qui, depuis huit années, discréditait sa politique. En même temps, il se souvenait que, dans les premières et difficiles années de la monarchie, la jeune ardeur de l'homme d'État avait bien des fois raffermi les courages; il se rappelait son esprit fécond en ressources, il n'avait pas oublié sa vaillante activité pendant l'insurrection de 1834, et il se disait que celui qui avait été, en 1830, l'un des parrains de la royauté nouvelle, serait sans doute le plus propre à raffermir cette même royauté ébranlée. M. Thiers put lire ce double sentiment dans le regard du monarque. L'heure n'était propice ni aux reproches, ni aux justifications ; le temps pressait : en prêtant l'oreille, on entendait le bruit du tocsin qui sonnait aux églises, et tous les rapports signalaient l'audace croissante des insurgés. Il fallait à tout prix éteindre l'incendie qui menaçait de tout embraser. M. Thiers accepta le mandat que le Roi lui confiait. « Quels collègues me demandez-vous? » lui dit le monarque. M. Thiers nomma successivement M. Barrot, dont la popularité était une garantie contre l'émeute; M. Duvergierde Hauranne, que ses âpres revendications en faveur de la réforme avaient rendu odieux à la cour, mais cher à l'opposition ; M. de Rémusat, qui, par ses opinions conciliantes, était propre, autant que per-

sonne, à servir de trait d'union entre les partis. L'entrée de tels personnages aux affaires impliquait la réforme électorale et la réforme parlementaire; les autres points furent réservés. Il fut convenu que, le lendemain, dès le matin, une note répandue à profusion ferait connaître au public l'appel fait à H. Thiers et à M. Barrot. Il ne pouvait, certes, échapper à un esprit aussi perspicace que celui de M. Thiers que la nomination du maréchal Bugeaud atténuerait singulièrement l'effet de ces concessions. Il ne protesta pourtant qu'avec réserve, soit que la nomination du maréchal ayant été signée lui parût irrévocable, soit que, peu confiant dans la pacification, il voulût laisser au monarque toutes ses chances pour un dernier combat. Le Roi congédia ensuite son ministre, en lui assignant pour huit heures du matin un nouveau rendez-vous. M. Thiers quitta les Tuileries, afinde profiter desdernièresheuresdelanuitpourvoir ses collaborateurs et s'assurer de leur adhésion. Quantauprince, comme il était accablé de fatigue, il se coucha, à demi rassuré sur l'issue de la crise, et ne se doutant guère que le repos qu'il allait goûter dût être le dernier avant son départ pour l'exil.

On savait que la catastrophe; du boulevard des Capucines avait ravivé l'émeute. Mais 1 activité des insurgés, durant la nuit du 2'.\ au 24 février, dépassa toutes les prévisions. Dos l'aube «lu jour, les barricades couvraient la ville : les rapports dres- l'événement en ont évalué le nombre à plus de

quinze cents. Ces barricades c'étaient pas, comme les jours il, nu, de erottier •OVmgm WHH consistance : ellesavaient été ( -(instruites avec soin et étaient la plupart à l'abri d'une attaque. De nombreux combat tantl se disposaient à les défendre. Les débris des sociétés secrètes s'étaient subitement rerori litu,-, et leurs sections armées étaient debout. Les eiiMiitnr.s «le IH.12 et «!«• 18M étaient venus reprendre leur

poste, comme au temps des anciennes luttes. A ces recrues accoutumées de la sédition s'étaient joints les ouvriers des faubourgs indignés du prétendu guet-apens de la veille. Sauf de rares exceptions, les gardes nationaux des quartiers populaires pactisaient avec le désordre ou en étaient les spectateurs impassibles. Le pillage des boutiques d'armuriers, les perquisitions à domicile, l'occupation de la caserne Saint-Martin abandonnée par la garde municipale, avait fourni une assez grande quantité de fusils, de sabres, de munitions. Des arbres coupés clans les avenues, des débris de toutes sortes répandus sur le sol interceptaient le passage de la cavalerie. Ainsi hérissées de barricades et coupées de retranchements, les rues du centre de la ville étaient presque impraticables aux troupes. Plusieurs casernes, plusieurs mairies étaient menacées. Ce n'était point seulementaucœur de la cité que l'agitation se manifestait. Sur la rive gauche, l'insurrection grondait. Bien plus, les quartiers les plus riches et les plus paisibles, ceux mêmes qui avoisinent le château, cédaient à l'impulsion générale. Les dispositions morales des émeutiers n'étaient pas moins redoutables que leur force matérielle. En vain publie-t-on,dès le matin, l'appel fait par le Roi à M. Thiers et à M. Barrot : la nomination du maréchal Bugeaud, annoncée par le Moniteur, paralyse l'effet de ces concessions. Bien que ni le journal le National, ni le journal la Réforme ne prononcent le nom de République, bien qu'ils ne fassent pas même allusion à un changement de règne, déjà les exigences s'accentuent, et l'on commence à murmurer dans quelques groupes le mot d'abdication.

Si les insurgés avaient employé de la sorte les heures de la nuit, les défenseurs du pouvoir n'étaient pas non plus demeurés inactifs. Dès que sa nomination avait été signée, le maréchal Bugeaud s'était rendu à l'état-major, accompagné du duc de Nemours, de M. Guizot et de M. Duclmtel. Les troupes, à cette heure encore, étaient disciplinées et fidèles; seulement la multiplicité des ordres et des contre-ordres, les longues haltes dans la boue, la poursuite continuelle d'un ennemi qui se dérobait toujours, les avances de la foule, l'attitude de la garde nationale, tout cela avait troublé les esprits et énervé quelque peu

les courages. Le maréchal réunit rapidement autour de lui les officiers et sous-officiers, et, par quelques parolei énergiques, s'efforça de ranimer la confiance. Son langage ne fut point sans effet ; à mesure qu'il parlait, les physionomies, d'abord très sombres, s'éclaircissaient. Même à ce moment, les forces royales eussent été suffisantes, et au delà, pour assurer la répression. Ainsi qu'on l'a dit, la garnison de Paris, des forts et de la banlieue s'élevait au chiffre de trente et un mille hommes ; or, une notable partie de ces troupes était réunie au Carrousel ou à portée de l' état-major : des renforts avaient d'ailleurs été réclamés. Les ressources en munitions de guerre ne manquaient point : à la vérité, quelques détachements avaient déjà consommé la meilleure partie de leur approvisionnement; mais il restait, soit à l'École militaire, soit au fort de Charenton et à Vincennes, douze cent cinquante mille cartouches. Tant à l'École militaire qu'au rond-point de la barrière du Trône, seize pièces de canon demeuraient en réserve. Le maréchal Bugeaud était apte autant que personne à utiliser ces ressources. Congédiant un peu rudement les donneurs de conseils qui affluaient autour de lui, il dressa aussitôt son plan d'opération.

Afin de détruire les barricades et de pénétrer dans le cœur même de la ville, il forma quatre colonnes. La première, sous les ordres du général Sébastiani, devait se diriger vers l'Hôtel de ville en passant par le Palais-Royal et la Banque et en coupant les rues Montmartre, Poissonnière, Saint-Denis, Saint- Martin. La deuxième, confiée au général Bedeau, devait se porter vers la Bastille en passant par la rue Richelieu, la Bourse et les boulevards. La troisième, dont le maréchal se réservait la direction, était appelée à manœuvrer à droite et à gauche derrière les deux première* afin d'empêcher les barricades de se reformer. La quatrième enfin devint se mettre en inarche vers le PinthéOD et rejoindre le général Renaud quioccupaitcette matin- « jM.it ion de la rive gauche. Indépendamment de ces corps (I opération, de fortes réserves étaient organisées sur la place ilu Canou-el, ou le ordres du général Rulhièrei. Comme On le voit, dans cette distribution des forces, la garde nationale

était laissée de côté, soit que les troupes régulières fussent jugées suffisantes, soit que les manifestations de la veille eussent détruit toute illusion. Les chefs de colonnes devaient abattre sur leur passage tous les obstacles, rétablir la circulation, annoncer partout la formation du ministère Thiers et Barrot, et, si cette nouvelle ne réussissait pas à désarmer l'émeute, recourir pour la vaincre aux moyens les plus énergiques. A ces instructions générales, le maréchal avait ajouté les recommandations les plus précises sur la manière d'aborder les barricades, de disperser les rassemblements, de pénétrer dans les maisons. A cinq heures et demie, les colonnes d'attaque quittèrent le Carrousel. Des gendarmes déguisés devaient les mettre en communication avec l'état-major. Entre sept heures et sept heures et demie, le maréchal apprenait que ses ordres avaient été partout exécutés, et que, de toutes les colonnes, celle du général Bedeau rencontrait seule jusque-là de sérieux obstacles.

Le 24 février au matin, la situation semble donc se dessiner nettement : d'un côté, une insurrection grandissant d'heure en heure et menaçant de gagner toute la ville; de l'autre, une force imposante préparée pour la répression. Si l'annonce du ministère Thiers-Barrot ne produit pas un apaisement désormais peu vraisemblable, la lutte décisive va s'engager. — Mais ici se révélèrent, dans toute leur étendue, les conséquences de la fatale résolution du prince qui s'était flatté tout ensemble de combattre et de négocier. En temps de révolution, quiconque veut se garder toutes les chances risque souvent de les laisser toutes échapper. Le Roi en fit la cruelle expérience : il s'était efforcé de réunir dans une même combinaison un général illustre dont le nom signifiait répression à outrance et des ministres libéraux qui semblaient créés à point pour le désarmement : il s'était flatté d'utiliser tour à tour l'épée de l'un et la popularité des autres : il avait voulu séduire et intimider tout à la fois la multitude. La Providence rendit vaine cette habileté. Gomme on va le voir, le nom du maréchal paralysera les efforts des ministres conciliateurs, et, d'un autre côté, l'esprit de conciliation, gagnant jusqu'à l'état-major, finira par

paralyser à son tour l'action militaire entre les mains du maréchal et de ses lieutenants.

Cette nuit du 23 au 24 février, consacrée par l'insurrection à fortifier la résistance et par Bugeaud à préparer la répression, avait été employée par M. Thiers à chercher des collaborateurs. Après s'être assuré de l'adhésion de M. de Rémusat et de M. Duvergier de Hauranne, il se rendit chez M. Odilon Barrot, dont le tempérament politique différait fort du sien , mais dont la popularité paraissait, à cette heure, précieuse. M. Odilon Barrot répondit qu'il était prêt à se rendre chez le Roi. On chercha d'autres auxiliaires. MM. Billault et Dufaure refusèrent leur concours. Le général Lamoricière, jeune encore et déjà illustre par ses campagnes d'Afrique, promit généreusement le sien. Entre sept et huit heures, les nouveaux ministres se dirigent vers le château, recueillant sur leur route les avis les plus alarmants, donnant aux gardes nationaux qu'ils rencontrent des avis de sagesse malheureusement peu écoutés, et cheminant à travers les barricades qui ne s'abaissent sur leur passage que pour se relever aussitôt.

Ils sont introduits dans le cabinet du Roi. Après quelques paroles de bienvenue, le prince les interroge sur l'état de la capitale et apprend de leur bouche les progrès de l'insurrection. Comme M. Odilon Barrot redoutait beaucoup que le nom impopulaire du maréchal Bugeaud ne fût un obstacle au rétablissement de la paix, on imagine, pour tempérer cette impression, d'adjoindre au maréchal le général Lamoricière, et de confier à celui-ci le commandement en chef des gardes nationales. Le Roi adhère à cette proposition. Quant au général, se rappelant sans doute ses belles troupes d'Afrique, il demande avec une ironique tristesse où est cette garde nationale qu'il doit commander. La discussion s'engage ensuite mu I Y-tendue des concessions. On réclame la dissolution de la Chambre; le Boi se refuse à ce sacrifice. Cependant le temps pu ni. et h» plus urgent <t n il <l apaiser le Ilot qui moulait. Le» nouveaux ministre éécidinl de déléguer quelques-uns d'entre eux vers les in nrjyé pour y tenter la conciliation. M ilncrs veut Mfftir; on le n-in-nt, et avec raison , car son

nom est déjà insuffisant. M. Barrot et le général Lamoncière se dévouent à cette tentative, courageuse assurément, mais plus chimérique encore que courageuse. M. Odilon Barrot, accompagné de M. Horace Vernet, de M. Abbatucci et de quelques amis, sort par le guichet de la rue de Rivoli et s'engage dans la rue de l'Échelle, tandis que le général Lamoricière, revêtu d'un uniforme d'emprunt, se dirige à cheval vers la rue Saint-Honoré.

A quelques centaines de pas des Tuileries, M. Barrot est déjà arrêté par les barricades. Il est accueilli par les cris : Vive Barrot! Vive la Réforme! mêlés aux cris : A bas Bugeaud! A bas Thiers! Il harangue les groupes : sur le boulevard des Capucines, sur le boulevard des Italiens, dans les quartiers riches où domine l'influence bourgeoise, sa parole, sans exciter l'enthousiasme, est favorablement écoutée. A mesure qu'il remonte le boulevard vers la Bastille, la foule est plus sombre, plus impassible; au milieu du silence, on entend quelques cris : A bas Louis-Philippe! On ne parlait pas encore de la llépublique, mais déjà l'on s'accoutumait à l'idée de l'abdication. Le cortège arrive de la sorte au boulevard Bonne- Nouvelle, où se dresse une formidable barricade : là, la froideur dégénère en hostilité. Abattu, déconcerté, M. Barrot retourne sur ses pas. Escorté d'une foule toujours grossissante, il redescend jusqu'à l'angle de la rue de la Paix la ligne des boulevards : à cet endroit M. Emmanuel Arago s'approche de lui : « L'abdication du Roi avant midi, lui dit-il à demi-voix; sinon une révolution. » L'infortuné ministre, définitivement éclairé sur cette popularité dont il était si vain, regagne à grand'peine sa demeure de la rue de la Ferme. A l'entrée de cette rue, une main avait tracé sur un écriteau ces mots : Rue du Père du peuple. Singulière ironie du sort et triste témoignage d'une faveur éphémère!

Le général Lamoricière n'était pas plus heureux que son collègue. Dans la rue Saint-Honoré, sur la place Vendôme, il trouve des dispositions assez paisibles. Mais lorsqu'il s'engage sur les boulevards, une foule énorme l'entoure, et des clameurs séditieuses retentissent. Il rencontre M. Barrot et échange i. 5

avec lui quelques paroles découragées. Il veut poursuivre sa route; mais la multitude se met tout à coup à l'acclamer, comme si elle voulait le détourner de ses devoirs en lui prodiguant la popularité. Les cris : Aux Tuileries! Aux Tuileries! éclatent de toutes parts. Le général comprend que la foule veut le mettre à sa tête. Il pique des deux, et, se dérobant à ce compromettant triomphe, il retourne au plus vite au château.

La pacification avait échoué. Du moins cette suprême bataille que le maréchal Bugeaud avait préparée avec tant de soin avait-elle été engagée ou allait-elle se livrer? Il n'en était rien. Par un concours inouï de circonstances, il se trouva que, la conciliation ayant été impossible, la guerre ne le fut pas moins.

On sait comment le maréchal Bugeaud avait, dès le matin, lancé plusieurs colonnes dans des directions diverses, avec l'ordre de repousser l'émeute par la force si l'annonce du ministère Thiers-Barrol ne parvenait pas à ramener le calme. De toutes ces colonnes, la plus importante était celle qui, en suivant la ligne des boulevards, devait se diriger vers la Bastille. Elle avait été confiée à un général jeune encore, comme le général Lamoricière, mais ayant acquis, comme lui, dans les guerres d'Afrique, une notoriété précoce : c'était le général Bedeau. Le général avait à sa disposition quatre bataillons d'infanterie, un détachement de chasseurs à pied, un escadron de dragons et deux pièces d'artillerie. Parti du Carrousel à cinq heures et demie, il avait, chemin faisant, détruit quelques petites barricades rue Neuve des Petits-Champs et rue Feydeau ; puis, après une escarmouche assez vive à l'extrémité de la rue Montmartre, il avait débouché sur le boulevard. II croyait à une lutte prochaine et y était préparé. Mais bientôt des bourgeois et des officiers de la garde nationale en grand nombre l'entourèrent, affirmant que le peuple ignorait le changement <!<• ministère, et que si les hostilités étaient suspendues jusqu'à ce que cette nouvelle eût été publiée derrière les barricades et dans le faubourg Saint- Antoine, l'effusion du sang serait éVitée. Le général arrêta iej troupes à Ifl hauteur du théâtre dtt Gymnase et fit demnnderà l'élal-major qu'on lui envoyât de» proclamai ions. Ces proclamations furent expédiées et

aussitôt répandues. Là comme partout, l'association du nom du maréchal Bugeaud à ceux de MM. Thiers et Barrot excita les méfiances. C'est alors qu'un habitant du quartier, M. Fauvelle-Delebarre, offrit de se rendre au Carrousel. « Quand j'affirmerai, dit-il, que les proclamations sont authentiques et que le cabinet est changé, on me croira. » Agissant en citoyen désireux de la paix plutôt qu'en général concourant à un plan d'opération, le général Bedeau consentit à ce nouveau sursis, et M. Fauvelle-Delebarre partit pour l'état-major.

Lorsqu'il y arriva vers huit heures du matin, le maréchal avait perdu quelque chose de son assurance. Les mauvaises nouvelles se succédaient : les insurgés étaient maîtres de plusieurs casernes : plusieurs points stratégiques étaient cernés : les barricades se rapprochaient. Bourgeois, officiers de la garde nationale, fonctionnaires de tout ordre, affluaient au quartier général, inclinant tous vers les concessions : les princes euxmêmes perdaient courage. Pourtant, si, dans ces conjonctures critiques, un homme semblait égal aux responsabilités suprêmes, c'était, à coup sûr, le maréchal Bugeaud. Comment cette énergie, réputée indomptable, faillit-elle tout à coup? On se l'expliquerait mal si l'on ne savait que la guerre civile trouble parfois les plus fermes. Le maréchal obéit-il, comme il l'a prétendu plus tard, à des ordres exprès du Roi? Céda-t-il simplement, comme il est plus vraisemblable, aux conseils réitérés qui lui parvenaient de tous côtés? Ce qui est certain, c'est qu'abandonnant ses plans de répression, il envoya au général Bedeau l'ordre de susprendre les hostilités et de se replier sur le Carrousel. Porteur de cet ordre, M. Fauvelle- Delebarre quittait, avant neuf heures, le quartier général. Presque à ce moment M. Odilon Barrot et le général Lamori cière sortaient des Tuileries pour essayer, sur le boulevard, la tentative de conciliation dont nous avons raconté l'insuccès. Ainsi, le pouvoir renonçait à la lutte et échouait dans la pacification.

Dès qu'il eut reçu de M. Fauvelle-Delebarre les nouvelles instructions du maréchal, le général Bedeau, ralliant à lui quelques détachements isolés, quitta sa position offensive et

commença sa retraite. Les retraites à travers une ville insurgée sont rarement autre chose qu'une déroute : celle-là fut l'une des plus lamentables dont fasse mention l'histoire de nos luttes civiles.

Instruits par les événements de la veille et voulant éviter à tout prix une collision comme celle du boulevard des Capucines, le général se fit précéder d'une compagnie de garde nationale, chargée d'annoncer les intentions pacifiques du pouvoir : on espérait de la sorte prévenir toute provocation, soit de la part de la troupe, soit de la part de la multitude. C'est à l'abri de cette avant-garde que la colonne opère son mouvement rétrograde. Mais à peine a-t-elle atteint le boulevard Montmartre qu'elle se trouve en présence d'une foule immense, houleuse, irritée : il faut affirmer à chaque pas le changement de ministère ; et, comme il arrive dans les temps de trouble, les concessions, loin d'apaiser les masses, les rendent plus arrogantes. Déjà quelques signes d'indiscipline apparaissent : des colloques, des poignées de main sont échangés entre les soldats et les ouvriers : la multitude, pressant les flancs des bataillons, en rompt, en certains endroits, les rangs. Les insurgés avaient reformé les barricades sur les derrières de la troupe : à chacune d'elles, il faut parlementer et obtenir des émeutiers qu'ils déplacent les pavés. Ces obstacles ralentissent la marche et augmentent le désordre. Sur le boulevard des Italiens, on rencontre M. Odilon Barrot, aussi impuissant dans la pacification que les troupes dans la guerre. A mesure qu'on avance, le découragement et l'indiscipline s'accentuent. Au ige d'une barricade à hauteur de la rue de Choiseul, l'artillerie confie ses pièces à la garde nationale ; bientôt les caissons sont ouverts et les cartouches enlevées. Le triste cortège continue sa marche : des groupes turbulents encombrent les allées et la chaussée : toutes les boutiques sont fermées : devant le café Tortoni, quelques gens de Bourse discutent avec animation et escomptent les éventualités du jour. Les soldats, de plttl en plus abattus, et confondus avec la foule, laissent les (jniuiis fouiller dans leurs sacs et dam lents giberne* pour y prendre des cartouches : les offiriers ne voient pas ou feignent

de ne pas voir et dévorent en silence l'humiliation. Cette rude épreuve semblait pourtant toucher à son terme, car on s'était engagé dans la rue Royale, et le général Bedeau se flattait de masser ses troupes à l'entrée de la rue de Rivoli. Comme si aucune tristesse ne dût être épargnée, un dernier incident vint marquer la retraite. Au moment où les gardes nationaux et les masses de peuple qui précèdent les troupes débouchent de la rue Royale, les gardes municipaux du poste Peyronnet se croyant attaqués font feu. Quelques instants plus tard, par suite d'un malentendu non moins déplorable, le poste du Pont-Tournant fait feu à son tour. C'est seulement après toutes ces péripéties que le général Bedeau parvient, à dix heures et demie, à rallier sur la place de la Concorde ses bataillons nombreux encore, mais démoralisés.

A partir de ce moment, tout se précipite. Resté à l'étatmajor, le maréchal Bugeaud y reçoit les plus désolantes nouvelles. Aux extrémités de Paris, les barrières sont incendiées : les armes, les munitions sont de plus en plus aux mains des factieux : la place de la Bastille est évacuée par les troupes : l'Hôtel de ville va être envahi s'il ne l'est déjà : sur les points éloignés, les soldats pactisent avec l'émeute. Les rapports se succèdent ; mais déjà, en vérité, on n'a plus besoin de rapports, car l'insurrection se rapproche; on en entend le tumulte, on en perçoit distinctement la fusillade; on construit des barricades rue Richelieu et à la fontaine Molière; on pille des magasins d'armes aux portes mêmes des Tuileries. En vain les ministres in extremis de la monarchie essayent-ils de publier une proclamation annonçant que l'ordre est donné de suspendre le feu, que la Chambre va être dissoute, que le général Lamoricière est commandant de la garde nationale : déjà un changement ministériel ne suffit plus : il faut que le Roi abdique. Ainsi parle-t-on aux bureaux du National; ainsi s'exprimet-on chez M. Odilon Barrot dont la maison est, en ces heures de trouble, le rendez-vous d'une partie de l'opposition. Dans les bureaux de la Réforme, on compose un placard qui résume sous une forme plus violente encore cette idée de l'abdication : « Louis-Philippe nous fait mitrailler comme Charles X, qu'il

aille rejoindre Charles X. » Ces foudroyantes nouvelles vont porter la consternation au sein de la famille royale. La terreur arrive à son comble quand, à dix heures et demie, on apprend que les Tuileries peuvent être prises entre deux feux; car, d'un côté, les insurgés se rapprochent du Palais-Royal; de l'autre, le général Bedeau ne ramène, assure-t-on, sur la place de la Concorde que des troupes débandées et prêtes à ouvrir à l'émeute la route du château.

En cette grande détresse, un conseil tumultueux s'ouvre aux Tuileries. La famille royale est-elle en sûreté? Le palais est-il à l'abri d'un coup de main? M. Thiers conseille la retraite sur Saint-Cloud. Tandis qu'on délibère, on apprend que les troupes du général Bedeau, ralliées sur la place de la Concorde, peuvent, quoique bien démoralisées, offrir encore quelques éléments de résistance, et qu'aucun péril n'est à craindre de ce côté. Ces nouvelles paraissant plus rassurantes, on ajourne les résolutions désespérées, et, afin de tenter un dernier retour de fortune, on décide que le Roi passera la revue des troupes.

Le vieux roi, ayant revêtu l'uniforme de lieutenant général de la garde nationale, descendit donc sur cette même place du Carrousel où Louis XVI, le matin du 10 août, avait, lui aussi, passé en revue ses bataillons fidèles. Autour de lui se pressaient le général Trézel, assidu auprès de son maître, quoique n'étant plus ministre; le maréchal Bugeaud, encore commandant en chef, mais déjà non écouté; le général Lamoricière, prêt à tous les rôles, pourvu qu'ils fussent au niveau de son brillant courage; M. Thiers, réservé, par la destinée, à assister aux funérailles de cette royauté dont il avait l'un des premiers salué la naissance. La Reine et les princesses, restées au château, suifaient de l'œil le cortège, et, au milieu de l'universelle confusion, embrassaient la chance de salut qui semblait s'offrir

encore.

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