‹ Histoire de la seconde République françaiseChapitre 10 sur 28 · LIVRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-SEPTIÈME

SoMMAtHE ; 1. "— Depuis le 31 octobre, des dissentiments assez nomîirenx avnipnt surgi entre Louis-INapoléon et l'Assemblée. Le Napoléon ; le projet de loi sur les sous-officiers; la transportalion en Algérie; la nomination des maires — Goininent la loi du 3i mai, présentée et soutenue en commun, semble propr<j à rétablir et à resserrer l'alliance; comment le résultat contraire se produit. — Les différentes évolutions de la politique du président de la République. — On touche à la période des confiils entre les deux pouvoirs.

II — La dotation du président : projet de loi qui augmente les frais de représentation du chef de l'Etat; objections; débat plein d'acrimonie; intervention de Ghangainier en faveur de la proposition gouvernementale; vote du projet à une faible majorité. — Lois de défense sociale; loi sur les clubs; loi sur la déportation; loi sur la presse; la signature obligatoire. — Rivalité de plus en plus marquée entre Louis-Napoléon et l'Assemblée : affaire du journal le Pouvoir, nomination de la commission de prorogation et choix peu favorables à l'Elysée. Articles du Moniteur du soir. — L'Assemblée se proroge jusqu'au 11 novembre : les partis dynastiques et le président de la République lui-même songent à utiliser pour leur propre cause le temps de la prorogation.

III. — Le comte de Chambord : attitude peu active du parti légitimiste pendant les dernières années du régime de Juillet; les représentants royalistes sont nombreux à l'Assemblée constituante et plus nombreux à l'Assemblée législative. — Le roi Louis-Philippe à Glaremont : épreuves de la famille royale pendant les premiers temps de son exil. — \.n fusion : en quoi elle consiste. M. de Salvandy, M. Guizol. Sentiments du roi Louis-Philippe et de sa famille sentiments du comte de Chambord. — Le comte de Ghainbord à Wiesbaden en 1850 : réceptions; condamnation de la doctrine de l'appel nu peuple; murl de Louis-Philippe; touchant hommage rendu par l'opinion publique aux hautes qualités de ce monarque. — Les chances de \ii fusion : circonstances diverses qui semblent y aider : sur ces entrefaites, lettre de M. de Barthélémy et malcncontrnuse publicité qui lui est donnée, efforts pour tempérer l'effet de relte lettre M. de Saint-Priest. INote de M. Guizot; discours de Berryer; lettre du comte de Ghambord à M. Berryer. Comment l'ajournement de la proposition Creton fait renaître les mésintelligences : les projets de/u5(on ne sont ni réalisés ni abandonnés.

IV. — Louis-Napoléon : comment il emploie le temps de la prorogation. — Suo

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voyage dans l'Est : accueil en Bourgogne, séjour à Lyon et discours à l'Hâtel de ville; incidents de Besançon; Strasbourg; retour à Paris. — Voyage du président de la Bépublique en Normandie : discours de Caen ; discours de Cherbourg. — Résultat des voyages de Louis-Napoléon; habileté calculée do son langage : comment il tend à grandir son rôle et comment les populations l'y encouragent.

V. — Louis-Napoléon de retour à Paris : comment, après avoir essayé de capter les masses, il cherche à conquérir l'armée: son affectation de sollicitude pour les choses militaires; revue de Saint-Maur, incidents; revue de Satory, incidents plus graves : cris poussés sous les armes, largesses faites aux troupes. La commission de permanonce s'émeut : demande d'explications; langage du général d'Hautpoul ; intervention de Changarnier. Après la revue de Satory, les appréhensions redoublent : résolutions diverses proposées; modération de la commission. — Les ajjissements du parti bonapartiste : la société du Dix- Décembre, VÈre des Césars; langage des journaux de l'Elysée. — Changarnier : sa situation exceptionnelle; son attitude; comment il fixe tous les regards et, dans le conflit qui s'accentue, devient le général du Parlement. — Projet du général d'Hautpoul; comment il n'est pas accueilli. Le général Schramm, ministre de la guerre. Disgrâce du général Neumayer; motif de cette disgrâce, et comment le général Changarnier est atteint par cette mesure. — Réunion de la commission de permanence; ses inquiétudes. Ordre du jour de Chan gnrnier. L'agent de police Allais; ses rapports au commissaire de police Yon. Prétendu complot de la rue des Saussayes; étrange mystification. Avec quelle habileté l'affaire Allais-Yoa est exploitée par la presse bonapartiste contre la commission de permanence.

VI. — Le message du 12 novembre; son caractère conciliant. Trêve entre le président et l'Assemblée; témoignages récipro([ue8 de bonne entente. — Coup d'oeil sur l'œuvre économique de l'Assemblée législative. La couimission d'assistance; ses travaux; heureuse influence de M. Armand de Melun. Rapport de \L Thiers. Lois et projets divers : logements insalul)res; caisses de retraite; jeunes détenus; mariage des indigents; assistance judiciaire; contrats d'apprentissage. — De quelques modifications apportées au Code civil. Obje's divers ; cours des billets de banque; télégraphie privée; chemins de fer. — Comment, malgré quelques traces des anciennes querelles, on peut espérer un accord durable.

VIL, — La guerre renaît au moment où l'on espérait la paix. Le journal la Patrie i.'.l les prétendues instructions du général Changarnier. Le prince Napoléon à l'Assemblée Victorieuse réponse de Changarnier. — Démission du ministère; surprise; bruits divers; quelle nouvelle domine toutes les autres. — Entrevues de Louis-Napoléon avec les chefs de la majorité; son dessein arrêté de se débarrasser de Changarnier; disgrâce du général. Formation d'un nouveau cabinet composé avec les débris de l'ancien.

VIIL — Impression produite par ces mesures; extrême irritation dans la majorité parlementaire. Motion de M. de Rémusat, en quoi elle consiste. — Quel est l'embarras des commissaires nommés; résolutions prises par la commission. — Débat public : M. Berryer, M. Thiers: l'empire est fait. Comment toutes lo< colères et toutes les menaces de la majorité se réduisent à un ordre du jour dt* défiance contre le cabinet. — Quels sont les véritables vainqueurs et les véntahlcs vaincus. — Création d'un ministère exlraparlomentaire.

IX. •^ Période de tronble et d'anarchie parlementaires. A quels périls de toute sorte l'Assemblée est exposée. — Cuuiiuuaiiou de lalutte entre Louis-Napulcua

et la représentation nationale. Rejet d'une nouvelle demande de supplément de dotation. Incidents divers : morcellement des partis; compétitions déplus en plus ardentes

Il arrive parfois dans les relations humaines que le moment de l'union la plus étroite est aussi celui où se préparent les désaccords et les méfiances. Il en fut ainsi entre l'Assemblée et le président. La loi du 31 mai, qui était leur œuvre commune, paraissait les rattacher pour toujours l'un à l'autre. Également compromis aux yeux de la démagogie, il ne leur restait, semblait-il, d'autre ressource que la ligue pour la défense sociale. Cette prévision fut trompée, et l'apparente intimité des deux pouvoirs ne rendit que plus éclatante la séparation qui suivit.

A vrai dire, depuis le message du 31 octobre, on avait pu reconnaître à de nombreux symptômes l'existence de deux politiques distinctes, l'une pratiquée dans le Parlement, l'autre favorisée ouvertement ou en secret par le prince. — Au mois de janvier 1850 avait été fondé le iVa/;o/eon, journal officieux de la présidence, qui raillait volontiers les vieilles routines constitutionnelles et se plaignait de la mobilité du rép^ime comme pour convier les âmes à un état plus stable. De son côté, l'Assemblée n'épargnait pas les sarcasmes au cabinet du 31 octobre qui devait, suivant les promesses du message, inauguier la politique d'action. — Les incidents de la vie parlementaire avaient plus d'une fois mis en lumière l'esprit d'envahissement du pouvoir et les susceptibilités de la représentation nationale. Le ministre de la guerre ayant présenté un projet de loi qui élevait de vingt centimes par jour la solde des sous-officiers, l'Assemblée avait vu dans cette motion le désir de capter la faveur de l'armée : aussi la commission nommée par elle s'étaitelle empressée d'absorber le projet ministériel dans un contreprojet qui étendait le bénéfice de l'augmentation de paye non

seulement aux sous-officiers, mais aussi aux caporaux et soldats lenjjayés. — La présentation d'une proposition de loi qui assi- {jiiait l'Algérie comme séjour aux transportés de Juin avait aussi montré l'esprit de contention réciproque. Au moment même où il présentait cette proposition, le président venait, par des grâces individuelles, de réduire à cinq cents le nombre des transportés : il était évident que le prince voulait rejeter sur le Parlement la responsabilité des rigueurs et se donner le facile mérite de l'indulgence. Les représentants tinrent à prouver qu'ils voyaient le piège. Un amendement du général Lamoricière demanda que les mesures de clémence, en ce qui concernait les insurgés de Juin, fussent soumises à la ratification de l'Assemblée. L'un des députés, M. de Kerdrel, s'approcba même du banc ministériel, et s'adressant au ministre de l'intérieur : « J'espère bien, dit-il, qu'après le vote, le pré- « sident, par des grâces accordées, ne voudra pas faire de la « popularité au détriment de l'Assemblée (1). n — Vers le même temps, Louis-Napoléon avait songé à centraliser plus étroitement l'administration entre ses mains : de là un projet de loi sur les maires. Depuis 1848, les maires des communes de moins de six mille âmes étaient élus par les conseils municipaux : les autres seuls étaient nommés par le pouvoir. La proj)Osition nouvelle avait pour but de l'aire revivre la loi de 1831 et de conférer au gouvernement le clioix de tous les magistrats municipaux sans distinction. L'Assemblée ne se prêta point à cet accroissement d'attributions, et, à quel(]ue temps de là, refusa de mettre à l'ordre du jour le projet ministériel.

Malgré cet échange de procédés peu amicaux, il y avait relà cliement dans l'alliance, non hostilité. Comment la loi du 31 mai qui semblait marquer l'oubli des dissentiments passés et cjui paraissait pour l'avenir un gage d'étroite union devint-elle, au contraire, le point de départ de la rupture?... Ce qui est certain, c'est que, désormais et nonobstant de passagères ententes, la séparation sera complète. Dans les rapports de l'Elysée et du Palais-Dourbon, on avait pu jusqu'ici distinguer deux périodes.

(1) BaHhot, Mémoires, l. IV, p. 18. — Moniteur de lSr>(), p. 252

Dans la première période, qui avait duré jusqu'à la chute du ministère Odilon Barrot, le prince avait gouverné avec l'aide d'un ministère parlementaire et s'était subordonné au Parlement. Dans la seconde période, qui durait depuis le 31 octobre, Louis-Napoléon avait choisi un ministère personnel; mais tout en distinguant sa cause de celle de l'Assemblée, il avait maintenu l'accord avec elle, au moins dans les grandes lignes de sa politique. Une troisième période s'ouvre maintenant, c'est la période des conflits. Nous allons voir le président développer ses vrais desseins : d'abord, par des voyages d'apparat ou des revues tapageuses, il se fera connaître au peuple et à l'armée; puis il désarmera le Parlement en lui enlevant le général de son choix. Ce premier résultat atteint, il s'appliquera à diviser par d'artificieuses propositions le faisceau de la majorité : pour mieux assurer son œuvre, il discréditera la représentation nationale en évoquant contre elle cette même loi du 31 mai qu'il vient de promulguer : l'Assemblée elle-même, pour tout dire, ne se prêtera que trop bien par ses fautes à son propre asservissement. Enfin, toutes choses étant préparées, il ne restera plus au prince qu'à abattre par un coup de force le pouvoir rival, et il le fera aux yeux du peuple trompé ou stupéfait, approbateur ou indifférent. C'est cette triste période de récriminations et de luttes qu'il nous reste maintenant à retracer.

C'est sur une mesquine querelle d'argent que la bataille s'engagea.

La Constitution avait fixé à six cent mille francs la dotation annuelle du président delà République. Un décret du 12 mars 1849 lui avait en outre alloué une somme égale pour frais de représentation. Dans un pays accoutumé aux mœurs républicaines, ce traitement total de douze cent mille francs eût dû paraître suffisant : il l'était d'autant plus que le budget avait

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généreusement pourvu à l'appropriation du palais de l'Elysée et à l'organisation des services civils et militaires de la présidence : ill'était surtout sil'on songe que le ministre de l'intérieur acquittait sans difficultés les bons délivrés par Louis Bonaparte pour certaines œuvres de bienfaisance etavait, depuis un an, dépensé de ce chef cent cinquante mille francs. Mais, en adoptant les institutions républicaines, la France avait conservé les traditions monarchiques, et le chef de lÉtat lui apparaissait toujours comme le dispensateur de tous les dons. Louis-Napoléon était plus enclin à accréditer ces habitudes qu'à les décourager. Sa générosité naturelle le portait volontiers aux libéralités excessives. Le souci de son nom, son désir de popularité, ses aspirations contenues, mais persistantes, vers le pouvoir suprême, tout le conviait à agir en prince bien plus qu'en magistrat électif et temporaire. Simple et peu exigeant pour lui-même, il était d'ailleurs environné d'un coitège d'amis besogneux, jouisseurs, avides de fortune, amis dont il tolérait, par indulgence ou faiblesse autant que par calcul, les prodigalités et les écarts. Avec de telles dispositions, avec un tel entourage surtout, les allocations inscrites au budget s'épuisèrent bientôt. Dans cet embarras, on résolut de mettre à l'épreuve le bon vouloir de l'Assemblée. Le 4 juin, le ministre des finances, M. Fould, déposa un projet de loi qui augmentait de deux millions quatre cent mille francs les frais de représentation précédemment alloués et portait par suite à trois millions six cent mille francs le chiffre total de la dotation présidentielle.

On s'attendait à des objections. Elles se formulèrent aussitôt avec une vivacité extrême. Les plus méfiants craignaient qu'on ne voulût rétablir une quasi-monarchie, et qu'une demande de prorogation de pouvoir ne suivît de près la demande de crédits. Les plus prévoyants rappelaient combien les débats sur les dotations avaient affaibli le gouvernement du roi Louis-Philippe. Ceux des représentants qui inclinaient à un vote favorable expliquaient leur adhésion par des motifs plus offensants qu un refus, ull convenait de venir en aide à la détresse « du prince : il ne fallait pas que les portes de la maison de « Clichy îe refermassent sur relu du 10 décembre. On nous

« reproche, ajoutait'On ironiquement, notre indifférence pour « les questions économiques et les misères sociales : cette fois « du moins nous allons faire une loi d'assistance {l) . » C'est sous cette impression que la commission fut nommée pour l'examen du projet.

Dans la commission, ces appréciations se reproduisirent ens'accentuant. Adhérer à la proposition semblait un excès de condescendance : la rejeter paraissait dangereux. Dans cette perplexité, on s'arrêta au parti le plus impolitique. Il fallait intimider le prince par un refus ou tenter son cœur par une générosité sans réserve. On n'osa ni l'un ni l'autre. Une transaction fut adoptée : elle consistait à accorder, non les 2,i00,000 francs demandés, mais 1,600,000 francs seulement, et à les allouer à titre d'indemnité pour les prétendues dépenses d'installation de Louis Bonaparte. C'était signifier au président qu'on consentait à payer ses dettes, mais qu'il ne fallait plus que pareille exigence se renouvelât. Le ministère refusa de souscrire à cet humiliant compromis. M. de Mornay et M. Creton déclinèrent les fonctions de rapporteur. M. Flandin se sacrifia à cette ingrate mission.

Le rapport aggrava encore la maladresse de la résolution elle-même. Il insistait avec une préméditation blessante sur l'étrangeté de la demande de crédits. Il rappelait que le chef de l'État, dans une république, ne doit pas se considérer comme une seconde Providence. Il mentionnait avec affectation les nombreux bons de secours acquittés par le ministère de l'intérieur. Tout contribua à aigrir le débat et à le rapetisser. La gauche assistait avec un plaisir mal dissimulé à ces premières divisions de la majorité et mettait tous ses soins à les aviver. « Il ne faut pas que le prince soit le grand aumônier du peuple, « disait M. Mathieu de la Drôme... Voter le crédit, ajoutait-il, « c est porter des munitions à V ennemi. » Ce langage de la Montagne était écouté sans déplaisir par une portion de la droite, et la plus grande incertitude régnait sur l'issue du débat. Heureusement pour la dignité commune du président et de

(1) Armand dl Melun, Mémoires inédits.

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l'Assemblée, il surgit entre les deux pouvoirs un arbitre inattendu, c'était le général Changarnier. Comme beaucoup de ses collègues, le général était ému de ces dissentiments, prélude de plus graves discordes. Sous le coup de ces inquiétudes, il s'était rendu chez M. Barrot et, à la suite d'une longue conférence avec lui, avait résolu de s'interposer entre Louis Bonaparte et la représentation nationale (1). Un amendement rédigé par M. Lefèvre-Duruflé proposait d'allouer 2,160,000 francs : en ajoutant à cette somme 240,000 francs déjà votés au chapitre des travaux publics pour réparations à l'Elysée, on retrouvait le chiffre demandé par le cabinet. Le ministère s'était hâté de se rallier à l'amendement. C'est à ce moment que Changarnier monta à la tribune. « Je comprends, « dit-il, les méfiances des partis : mais, quand le gouverne- M ment a tout fait pour les calmer, je ne comprend? pas de « simples difficultés de forme. Si la discussion devait se borner « à une chicane de mots, elle lasserait bientôt l'Assemblée et « me causerait un profond dégoût. Si vous voulez donner, ne « marchandez pas. J adjure l'Assemblée d'abréger ce débat et « de se rallier à l'amendement accepté par le ministère. "

Cette voix, d'autant plus puissante qu'elle se faisait plus rarement entendre, fut écoutée. La proposition ministérielle, modifiée comme on vient de le dire, fut votée : elle ne le fut toutefois que par 354 voix contre 308 : ce qui indiquait l'obstination de certaines méfiances. Dans ce différend, préface du long duel qui commençait, l'Assemblée s'était montrée telle qu'elle sera durant tout le conflit, honnête toujours et presque toujours sincère, mais dédaigneuse et impuissante à la fois, cédant souvent, mais de mauvaise grâce, assez hostile pour irriter son adversaire, pas assez résolue pour le réduire. Le président sortit de cette première escarmouche avec tous les avantages : d'abord il avait l'argent; et, de plus, on le lui donnait avec tant de mauvaise humeur qu'il n'avait même pa.s l'embarras de la gratitude. Quant à Changarnier, il devait bientôt apprendre qu'il y a quelque chose de plus dau-

(1) Rarpot, Mémoires,

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gereux que de combattre les princes, c'est de les protéger, L'Assemblée reprit son ordre du jour, c'est-à-dire ces mesures de défense et de répression sociale auxquelles elle se consacrait avec une ardeur voisine de la passion. Elle prorogea d'une année la loi de 1849 qui conférait au pouvoir le droit d'interdire les clubs, et étendit cette interdiction aux réunions électorales qui seraient de nature à compromettre la sécurité publique. — Elle fixa le lieu et les conditions de la déportation. — S'affermissant de plus en plus contre l'esprit révolutionnaire, elle repoussa toute demande de pension pour les combattants de Février : en revanche, elle alloua des secours aux familles des défenseurs de l'ordre morts pendant l'insurrection de Juin. — Elle vota enfin une loi plus importante, ce fut la loi du 16 juillet 1850 sur la presse. Cette loi renfermait trois sortes de dispositions distinctes. En premier lieu, elle rétablissait le cautionnement (1). En outre, elle rétablissait le timbre et l'étendait aux écrits non périodiques sur les matières d'économie politique et sociale qui ne dépassaient pas trois feuilles d'impression : les romans-feuilletons furent eux-mêmes assujettis à un timbre d'un centime. En troisième lieu, l'obligation de la signature était imposée à tous les auteurs d'articles politiques, philosophiques ou religieux : cette dernière prescription, tout à fait nouvelle et non moins grave que nouvelle, avait été introduite dans le projet par un amendement de MM. de Laboulie et de Tinguy; elle avait pour but de démasquer les aventuriers de plume qui diffamaient sous le voile de l'anonyme : mais, de l'aveu de tous les hommes qui avaient l'expérience du journalisme, elle était plus gênante qu'efficace. Cette loi, comme la loi du 31 mai, fut votée d'urgence, tant était grande alors l'ardeur pour la répression!

Ces questions, malgré leur importance, ne faisaient pas oublier le conflit que le débat sur la dotation avait inauguré. L'animosité subsistait. A la vérité, dans les régions officielles, elle se déguisait sous des formes courtoises; de part et d'autre,

(1) Le cautionneuicnt avait déjà été réiahli, mais à titre provisoire, par le dprret du 9 août 1848, la loi du 21 avril 1849 et la loi du 27 juillet 1849, article 8.

on se défendait même de toute malveillance. Mais le langage de la presse bonapartiste donnait à ces apparences un démenti. Les journaux de l'ÉIysée reprochaient sans cesse à l'Assemblée ses versatilités, ses turbulences, par-dessus tout son indifférence pour les problèmes économiques. Le 15 juillet, l'un de ces journaux, le Pouvoir^ dépassa toute mesure dans l'attaque. « L'Assemblée, disait-il, compromet l'ordre plutôt qu'elle ne « le défend : elle est aussi étrangère à l'esprit politique qu'à « l'esprit des affaires... On se demande même si la France, tt tant qu'elle dépendra des assemblées, n'est pas fatalement « condamnée aux révolutions.. H y a beaucoup plus d'ordre « et de calme dans le pays que dans le sanctuaire législatif. « Quelle est la province, quelle est la ville où l'on s'attaque « comme au Palais-Bourbon? On croyait que la Constituante « avait atteint en tombant la dernière limite du discrédit. « L'Assemblée actuelle semble destinée à franchir cette li- « mite... Tout paraît annoncer sa fin prochaine : car tous ses « actes sont autant de démissions. » A la lecture de ces invectives, on s'émut fort au Palais-Bourbon. M. Baze, l'un des questeurs et, dès cette époque, l'un des plus bouillants adversaires de l'Elysée, monta à la tribune et demanda que le Parlement, usant du droit que lui conférait la loi de 1822, appelât à sa barre le gérant du journal. De son côté, le colonel Gharras, qui était, de tous les républicains, l'un des plus clairvoyants, signala avec beaucoup de netteté la lutte sourde engagée entre le chef de l'État et la représentation nationale : il s'étonna surtout que le privilège de la vente sur la voie pul)Hquc fût maintenu aux propagateurs de telles attaques. Comme on pouvait s'y attendre, les ministres de l'intérieur et de la justice, M. Baroche et M. Rouher, s'empressèrent de désavouer l'article, protestèrent qu'ils en avaient ignoré la publication, affectèrent de s'associer à l'irritation générale. En cela, ils étaient plus sincères qu'on ne pense • car le prince, dès cette époque, avait déjà deux politiques : la politique officielle de ses ministres et la politique officielle de ses amis personnels; souvent même, il en avait une troisième, la sienne propre, qui cheminait tortueusement entre les deux autres et parfois

les contrecarrait toutes deux. L'Assemblée, très surrexcitée, vota les poursuites. Le 18 juillet, le gérant du Pouvoir comparut devant elle, et, malgré une plaidoirie de M. Chaixd'Est-Ange, fut condamné à 5,000 francs d'amende, Louis- Napoléon paya, assure-t-on(l), l'amende et, de plus, l'avocat. Cet incident était à peine vidé qu'un nouveau sujet de brouille survint. L'Assemblée, ayant résolu de se proroger du 1 1 août au 1 1 novembre, eut à désigner une commission de permanence. Elle saisit cette occasion pour exercer à son tour ses représailles. La commission de permanence, composée de vingt-cinq membres et formée après plusieurs scrutins successifs, ne contint que des partisans de la politique parlementaire, tels que MM. Odilon Barrot, Berryer, Mole, Jules de Lasteyrie, de Saint-Priest, Chambolle, Cbangarnier : certains personnages très hostiles au président furent élus, entre autres le général Lamoricière et M. de Mornay : en revanche, aucun des amis particuliers du prince ne fut nommé. C'était, non une liste de provocation comme on se plut à le répéter, mais une liste de méfiance et d'appréhension.

L'un des journaux de l'Elysée, le Moniteur du soir, ne manqua pas de relever ce qu'il affectait de considérer comme un défi : « Ce choix de montagnards et de légitimistes est une « attaque au président... Qui pourrait le blâmer si, ressentant « l'injure, il faisait un éclat? Ce qui irrite les légitimistes, c'est « la popularité du président. Eux, ils courent après la popu- « larité sans pouvoir l'atteindre... Si vous croyez, ajoutait « insolemment le Moniteur du soir, que le pays est avec vous, « vous vous trompez. Que répondraient les électeurs si on leur tt disait demain : Entre l'Assemblée et le président, choi- « sissez (2). »

Les animosités s'accentuant de part et d'autre, les représentants tinrent à protester contre ces nouveaux outrages. Un membre de la gauche, M. Dupont de Bussac, dénonça le Moniteur du soir; il demanda la comparution du gérant devant l'Assemblée; il proposa même une enquête parlementaire pour

(1) Gramer nE Cassagnac, Souvenirs du second empire, t. l", p. 101.

(2) Moniteur du soir, 25 et 26 juillet 1850

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rechercher l'auteur de l'article. A ces attaques de la Montajjne, M. Baroche répondit d'abord avec une hauteur un peu dédaigneuse : mais M. Baze à son tour vint sommer le ministère de prendre souci de la dignité du Parlement : le ministre remonta alors à la tribune et, avec une extrême véhémence, protesta contre toute pensée de coup d'État. Sur ces assurances, on passa à l'ordre du jour, mais sans que les méfiances fussent apaisées. C'est dans ces dispositions que les représentants se séparèrent le 1 1 août. Il arriva alors ce qui devait fatalement arriver. L'accord n'existant plus, on renonça dans la majorité à cette sorte de trêve des partis qu'on avait observée l'année précédente. Chacun, se croyant libre, alla où l'appelaient ses préférences. Les légitimistes regardèrent vers les bords du Rhin, où était alors leur prince; les oiléanistes se retournèrent vers Claremont. Quant à Louis-Napoléon, tout en dissimulant encore ses desseins, il entreprit de se mettre en communication avec l'opinion publique et de franchir une nouvelle étape dans la voie de sa fortune. Ces pourparlers, ces compétitions, ces voyages, ces intrigues remplirent le temps de la prorogation.

Par la double abdication de Charles X, son aïeul, et le duc d'Angoulême, son oncle, Henri Dieudonné, duc de Bordeaux, s'était trouvé, dès 1830, le représentant héréditaire du droit monarchique. Il avait alors dix ans à peine. Le jour de son avènement avait été celui de son départ pour l'exil. En vovant passer à travers leurs campagnes l'enlant fugitif, les paysans de la Normandie s'étaient émus d'une si précoce infortune : tt Quoi! si jeune, disaient-ils, et dé|à voué au malheur (1)! » La famille royale s'cmbaïqua à Cherbourg. Le château d llolyrood en Ecosse reçut d'abord les proscrits : plus tard les

(1) Barivot, Mémoire^:, t. I", p. 170

hasards de leur vie errante les portèrent tour à tour à Prague, à Goritz, où mourut Charles X, puis à Frohsdorf, village des environs de Vienne. C'est là qu'ils formèrent leur établissement définitif, autant du moins que peut être stable la demeure des exilés.

Pendant ces pérégrinations, le duc de Bordeaux avait grandi et était arrivé à l'âge d'homme. Quelques-uns de ses amis, comme si déjà il eût régné, l'appelaient Henri V : quanta lui, il prit bientôt le nom de comte de Chambord, en souvenir du splendide domaine qu'une souscription nationale avait offert à son berceau. Son âme s'était imprégnée des impressions salutaires qui avaient nourri sa jeunesse. Charles X lui avait enseigné la loyauté, le duc d'Angouléme la piété et la modestie; la duchesse d'Angouléme, fille de Louis XVI, lui avait appris la patience et la soumission aux volontés divines. Sa vie recueillie un peu solitaire, lui laissait de longs loisirs, et il les avait utilement remplis. Avec une application consciencieuse, il avait étudié les lettres, la politique et surtout les questions sociales. Son intelligence était élevée, assouplie par le travail, un peu spéculative, comme il arrive à ceux qui se sont instruits par les livres plus que par les hommes. Ni les précoces tristesses de l'exil, ni les pratiques d'une dévotion presque austère n'avaient éteint en lui les vivacités d'un esprit original, alerte, prompt aux saillies : à certaines gaietés toutes françaises, à certains mots heureux, on reconnaissait la race de Henri IV. Les séjours de Frohsdorf étaient coupés par de longs voyages, ces distractions ordinaires des proscrits. Dans les cours de l'Europe, on remarqua la bonne grâce du prince, sa loyale physionomie éclairée par un beau et lumineux regard, sa contenance pleine de dignité et qu'une légère claudication altérait à peine : on n'était pas moins frappé delà solidité de ses connaissances, de sa maturité d'esprit et surtout de l'aisance modeste et fière avec laquelle il portait le grand nom de Bourbon. En 1843,1e comte de Chambord avait voulu entrer en communication plus directe avec la France. Il était venu à Londres et y avait reçu ses fidèles. On se souvient encore des incidents tutnultueux qui éclatèrent au sein du Parlement quand la Chambre de;

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députés, par une inspiration malheureuse, crut devoir flétrir les pèlerins de Belgrave-Square.

Cependant l'apparente solidité du trône de Juillet déconcertait les plus robustes illusions. Les années s'écoulaient sans qu'aucun signe d'espérance apparût aux exilés. En 1846, le comte de Ghambord épousa Marie-Thérèse d'Esté, princesse de Modène, et, à cette occasion, quelques amis vinrent encore le saluer. Mais, sauf quelques rares manifestations, les royalistes se réfugiaient dans une sorte de résignation un peu hautaine qui était à la fois leur dignité et leur faiblesse. De toutes les habitudes, celle de l'oisiveté est la plus aisée à prendre, et on la prend sans scrupules quand la paresse revêt le masque de la fidélité. A Paris ou dans les champs paternels, les légitimistes s'écartèrent des affaires et delà politique. A la vérité, leur parti avait deux représentants illustres entre tous. Chateaubriand et Berryer. Mais Chateaubriand, vieilli et attristé, était plus propre à abattre les courages qu'à les relever; Berryer, parole brillante et superbe, était une décoration plutôt qu'une force.

Le coup de foudre du 24 février secoua les ànies déjà à demi engourdies. Les royalistes, en France, représentent l'élément social le plus stable, c'est-à-dire la propriété territoriale : de là vient qu'aux heures de péril, l'opinion se retourne vers eux, quitte à les abandonner quand le danger est passé. Les légitimistes furent nombreux à la Constituante, plus nombreux à la Législative. L'espérance revint, et avec elle l'activité. A Ems, en 1849, des Français en assez grand nombre vinrent saluer le prétendant. La République apparaissant comme un régime provisoire, on songea à en faire sortir la royauté.

La même crise qui avait arraché à sa torpeur le parti légitimiste avait jeté le roi Louis-Philippe sur la terre étrangère. C'est au château de Claremont, propriété du roi des Belges, situé non loin de Londres, que le monarcpie déchu s'était réfugié. Là, toutes les douleurs assaillirent à la fols la famille royale. On s'était flatté que l'exil ne serait pas définitif : cette espérance dura peu ; le 26 mai 1848, un décret de l'Assemblée constituante frappa de bannissement les Bourbons d'Orléans. A cette privation de la patrie se joignirent de véritables em-

barras matériels, les propriétés du Roi ayant été placées sous le séquestre. Pour ajouter à ces épreuves, des maladies survinrent : on crai{ïnit même un instant pour l'existence de la reine Marie-Amélie, et, lorsque ces inquiétudes se calmèrent, on connut les premiers symptômes du mal qui devait, deux ans plus tard, emporter la reine des Belges. Avec cela, les jeunes princes, habitués au mouvement de la vie militaire, se consumaient dans une inaction insupportable à leur humeur plus encore qu'à leur âge. Les proscrits n'avaient même pas ces illusions qui adoucissent d'ordinaire les tristesses des bannis. Non seulement Louis-Philippe n'entrevoyait aucun retour de fortune pour lui-même, mais il doutait que les chances de l'avenir fussent jamais propices à ses enfants. A ceux qui cherchaienl à relever ses espérances : u Tout est possible en France, répon- " dait-il, le comte de Paris comme le comte de Ghambord, le « comte de Ghambord comme les Bonaparte : mais rien ne « durera, parce que le respect n'existe plus(l). » Peut-être, en parlant de la sorte, regrettait-il, dans le secret de son âme, de n'avoir pas toujours sauvegardé ce principe d'autorité dont l'affaiblissement était si fatal à son pays. Les seules consolations des exilés, c'étaient les réunions de famille, les progrès des enfants qui grandissaient, les visites des Français qui, en 1849, vinrent offrir leurs hommages au monarque déchu. Vers le milieu de cette même année, la duchesse d'Orléans, qui, depuis le 24 février,'vivait retirée à Eisenach, arriva en Angleterre avec ses deux fils, et ce fut une grande joie au milieu de si amères disgrâces.

Le malheur a de féconds enseignements. Une combinaison surgit, inspirée par le patriotisme le plus pur, difficile à réaliser, bien digne d'être tentée. Les hôtes de Frohsdorf et ceux de Glaremont, victimes à dix-huit années d'intervalle des mêmes coups du sort, appartenaient à la même race royale. La révolution de Juillet les avait violemment séparés. Mais chez les uns et chez les autres régnait le même amour de la France, le même souci de sa grandeur et de ses légitimes libertés. Le

(1) M Trognon, Vie de la reine Marie-Amélie, p. 3G3,

J62 riISTOIRF DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAÏSR.

comte de Ghambord, marié depuis plusieurs années, n'avait pas d'enfants. La communauté des épreuves ne rapprocheiîiit elle point des princes si di{jnes de s'unir et de se comprendre? A cette réconciliation, le comte de Ghambord gagnerait la seule chose qui lui manquât, des héritiers jeunes et populaires capables de perpétuer sa maison. En rendant hommage au chef de leur race, les princes d'Orléans renoueraient à leur proBt la tradition monarchique un instant troublée ou méconnue. Quant à la France, l'union de toute la famille royale lui offrirait une chance inespérée de revenir, si Dieu y aidait, à la monarchie représentative, libérale et nationale. On désigna sous le nom de fusion ces essais de rapprochement.

Dès l'automne de 1849, un ancien ministre de la monarchie (le Juillet, M. de Salvandy, se fit auprès de Louis-Philippe l'avocatde Xâ fusion. Le vieux roi accueillit ces ouvertures avec un double sentiment de bienveillance sincère et d incrédulité attristée. « Mon rôle est fini en ce monde, répondit-il, la chose « ne peut regarder que mes fils. A mon avis, ils doivent toua jours être prêts à la réunion; mais, à mon avis encore, elle o ne s'accomplira jamais, parce que, de l'autre côté, l'on ne fera « rien de ce qui la rendrait possible (1). « Au printemps suivant, M. Guizot, s'étant rendu en Angleterre pour y porter les mêmes vœux, trouva le monarque dans des dispositions à peu près semblables, mais un peu moins découragées, « Il n'y a « pas en France, disait-il, de quoi faire deux monarchies, et « pour en refaire une, ce n'est pas trop des deux partis monar- (i chiques réunis en un seul. Mon petit-fils ne peut être roi « légitime que par l'abdication ou la mort du duc de Bor- « deaux. » Il ajoutait en même temps que l'heure de l'action n'était point encore arrivée, que m le président ni la République n'étaient encore usés, qu'il n'y avait qu'à attendre et ù préparer peu à peu l'avenir (2). La reine Marie-Amélie souhaitait vivement la réconciliation, tant par svmjiathie pour le jeune comte de Ghambord que par déférence pour la duchesse

(1) M. Trognon, Vie de la reine Mnrie-Amélie. p. 467.

(2) Lettres de M. Guizot à madame Auguste de Gusparin (25 jiiia ISâO^i, à AI. de liaruiitc ^',) juillet 1S50).

LE CONFLIT. 35g

d'Angoulême; mais elle n'avait, elle aussi, qu'une médiocre confiance dans l'efficacité de ces honnêtes tentatives. La duchesse d'Orléans se tenait dans une réserve plus hostile que favorable : il lui répugnait de prendre aucun engagement qui put compromettre les droits et l'avenir de ses enfants. La reine dos Belges était contraire à la fusion. Il en était de même de M. Thiers, qui estimait que la branche aînée des Bourbons était frappée d'une irrémédiable impopularité.

A Frohsdorf, la situation était, non pas moins délicate, mais plus simple. En sa qualité de chef de la maison de Bourbon, le comte de Ghambord n'avait qu'à attendre les démarches qui seraient faites auprès de lui. Tout ce qui lui était permis, c'était d'exprimer des sentiments propres à hâter ces démarches ou à les faciliter. On ne pouvait douter à cet égard de ses dispositions personnelles. «Sil'on fait un pas vers moi, j'en ferai dix», tel était le propos qu'on lui prêtait. Sans doute, il ne songeait ni à s'effacer, ni surtout à abdiquer. « On abdique des droits, non des devoirs » , avait-il répondu en 1849 à M. de la Rochejaquelein, qui faisait allusion à certains bruits qui avaient couru (1). Cette part faite à sa dignité, le prince désirait une réconciliation : il la désirait par patriotisme, par esprit de famille, par esprit chrétien. Une parlait de ses parents qu'avec la plus parfaite courtoisie, et, en cela, il imitait son aïeul Charles X, toujours indulgent et bon, même dans sa disgrâce. Par malheur, le parti légitimiste ne se conformait pas toujours à cette équitable et politique réserve.

On atteignit ainsi l'été de 1850. Avant même que l'heure de la prorogation eût sonné, les légitimistes, ainsi qu'on l'a dit, songèrent à se diriger vers l'Allemagne, les orléanistes vers l'Angleterre.

Le comte de Chambord avait quitté Frohsdorf au mois de juillet. Il passa par Vienne, Berlin, Hanovre, Cologne. Le 10 août, il arriva à Wiesbaden. où il se proposait de demeurer trois semaines et où il reçut au-sitôt ses amis de France. Ceuxci arrivèrent assez nombreux : c'étaient des paysans vendéens

(1) M. DE LA RocutJAQUKLEiN, Trois (^uc^tioHS soumises à la nation, p. 53. «». 23

35i HISTOIP.r DP r,A SF.rONDE RftPUHLIQUF, FRANÇAISE.

OU bretons portant le costume traditionnel de leur province, des ouvriers de Paris qui offraient au prétendant les produits de leur industrie, des négociants de Lille et de Iloubaix, avec cela des gentilshommes et quelques prêtres. Les représentants étaient au nombre de trente-six : parmi eux étaient MM. Berryer, Benoist-d'Azv, Vatimesnil, la Rochejaquelein : l'un des visiteurs les plus remarqués fut M. Vésin, membre de l'Assemblée législative et attaché à la dynastie d'Orléans. On évalua à un millier environ le nombre des pèlerins de l'exil : c'était peu pour la France, mais c'était assez pour animer la ville de Wiesbaden et surtout pour donner au prince l'illusion de la popularité.

Ces réunions autour des prétendants exilés donnent aux dévouements l'occasion de s'affirmer : il est rare qu'elles soient fécondes en résultats politiques. M. de Salvandy était venu à Wiesbaden : il eut avec le comte de Ghambord une longue entrevue où les chances de la fusion furent sans doute discutées. Entre le prince et ses amis, la doctrine de Y appel au peuple fut le principal objet débattu. L'un des membres de l'Asserablée, M. de la Rochejaquelein, avait naguère émis l'avis qu'il fallait remettre à la nation le soin de prononcer entre la légitimité et la République. Ce système, il l'avait proposé au Parlement (1), l'avait développé dans la presse, et il apportait à le soutenir l'ardeur opiniâtre et indisciplinée qui lui était familière. Le comte de Ghambord n'hésita pas à condamner cette politique. Le 31 août, il réunit une dernière fois ses partisans, leur recommanda avec beaucoup de sagesse la fermeté dans les principes, la modération vis-à-vis des personnes : puis il les congédia et regagna Frohsdorf.

Glaremont eut aussi ses hôtes, peu nombreux, mais bien fidèles. Le 20 juillet 1850, la première communion du jeune comte de Paris réunit à la chapelle française de Londres quelques-uns des plus dévoués amis de la famille proscrite : c'était la fête de l'enfance, de la religion et de l'exil : à tous ces titres, elle fut particulièrement touchante. Les regards se porluicnt

(1) Voir VonUfur de 1S30, p. 1018.

surtout avec un respect attendri sur le vieux roi, dont le visage altéré et la démarche chancelante annonçaient la fin prochaine. Ces prévisions, hélas! devaient bientôt se réaliser. Depuis plusieurs mois, les forces du monarque déclinaient avec une effrayante rapidité. Le 25 août, le mal empira à tel point qu'on perdit tout espoir de retarder le fatal dénouement; Louis-Philippe, entouré de tous les siens, reçut les derniers sacrements : le lendemain, il expira. — A cette nouvelle, les familiers de la maison d'Orléans, les anciens serviteurs de la monarchie déchue tinrent à honneur de rendre les derniers devoirs au prince qu'ils avaient connu dans les jours de prospérité. Ils firent le pèlerinage de Claremont, mus par l'affection plus encore que parla politique. Le 2 septembre, la dépouille mortelle du Roi reçut la sépulture dans la chapelle de Weybridge.

Au milieu de ces voyages et de ces émotions, une question demeurait pendante, celle de \a fusion. Il parut tout d'abord que la mort du vieux roi serait une occasion de réconciliation. Lorsque Louis-Philippe mourut, le comte de Chambord était encore à Wiesbaden. La nouvelle parvint dans cette ville d'abord par une lettre d'Angleterre, puis par le Journal de Francfort. Aussitôt le chef de la maison de Bourbon ordonna un service pour le monarque : il y convia tous les Français rassemblés auprès de lui et y assista, non avec l'affectation d'une fausse douleur, mais avec un recueillement attristé. Il confia de plus à M. de Salvandy le soin de porter à la Reine ses condoléances. Dans le parti orléaniste, on apprécia comme il convenait une si noble conduite. « Ce pieux empressement, « disait le Jowmal des Débats, servira mieux que tous les plans à la cause de la fusion (l). » Il arriva, en outre, que Louis- Philippe, tant calomnié durant sa vie, trouva après sa mort un commencement de justice. La France daigna enfin se souvenir de ce prince qu'elle n'avait su ni défendre ni conserver. On rappelf l'Algérie conquise, Versailles embelli, la paix maintenue, le pays enrichi, les libertés publiques sauvegardées. On

(I' Journal des Débats, 6 soptcinluc IS50.

S5fi HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

sut que ce monarque, tant accusé d'avarice, avait été aussi {T(înéreux qu'aucun souverain quand l'intérêt général l'exigeait. On contempla avec une tristesse voisine du remords cette tombe élevée en terre étrangère, seule récompense de tant de sagesse. On compara aux jours heureux de la monarchie constitutionnelle toutes les anxiétés qui avaient suivi, les rues ensanglantées, les passions ranimées, l'Europe troublée, le présent précaire, l'avenir incertain. Tout ce qu'il y avait en France de sensé et de généreux s'associa à ces regrets. Les légitimistes ne furent pas les derniers à rendre hommage au roi qu'ils avaient tant combattu. On put espérer que ces disposition-; plus équitables faciliteraient la paix entre les princes, et que la paix entre les princes serait à son tour le gage de la paix dans le pays.

Un regrettable incident troubla bientôt cet espoir. On a vu que le comte de Chambord à Wiesbaden avait condamné la doctrine de V appel au peuple, préconisée par M. de la Roclieja quelein. Une circulaire, signée par M. de Barthélémy, secrétaire du comité légitimiste de la rue de la Sourdière, fut presque aussitôt adressée aux comités de province pour leur notifier cette désapprobation et pour désigner en même temps cinq mandataires, qui seraient désormais les seuls organes officiels du prétendant. Ces cinq interprètes attitrés étaient : MM. le duc de Lévis, le général de Saint-Priest, Berryer, le marquis de Pastoret, le duc des Cars. Ce document, âpre et absolu dans la forme, insistait sur la nécessité delà discipline, seule capable de relever le principe d'autorité. Il rappelait qu'aucune individualité, en dehors du comte de Chambord et de ses cinq représentants, n'avait mission pour personnifier la politique royaliste — Ce fut souvent le sort du parti légitimiste de compromettre par des maladresses de langage ses meilleures chances de succès. La circulaire de ^L de Barthélémy n'eût guère entraîné de conséquences, si elle fût restée confidentielle. Une indiscrétion la livra aux journaux qui, le 20 septembre, la publièrent. Les commentaires de la presse soulignèrent les expressions malheureuses de la lettre et en outrèrent les tendances au point de la dénaturer. On niait le

(Jroitnaiional, disait-on : que restait-il, sinon le droit divin? La désignation exclusive de cinq personnages, chargés de traduire les intiructions royales, semblait, en outre, une marque de défiance pour le reste du parti. M. de la Rochejaquelein, dont les doctrines étaient durement condamnées, se plaignit amèrement, et, si hasardé que fut son système, peut-être les souvenirs attachés à son nom réclamaient-ils un désaveu plus adouci. Cette malheureuse circulaire, regardée (à tort sans doute) comme l'indice d'une politique rétrograde, ajouta un nouvel obstacle à l'œuvre si difficile de la. fusion.

Les chefs du parti légitimiste furent consternés. Ils croyaient toucher au port, et voici qu'ils étaient rejetés en pleine mer. « C'est notre Waterloo » , disait avec quelque exagération de paroles M. de Vatimesnil à M. de Larcy (1). L'essentiel était de réparer au plus vite la déplorable faute. Le 24 septembre, dans une lettre adressée à VUnion, le général de Saint-Priest, l'un des mandataires de Frohsdorf, répudia avec beaucoup de netteté les doctrines absolutistes. — Peu de jours après, la reine des Belges étant morte, les légitimistes prièrent pour elle <:omme naguère pour son père. — Au mois de novembre, le j)lus illustre des serviteurs de la monarchie de Juillet, M. Guizot, communiqua, par l'intermédiaire du duc de Noailles, au comte de Chambord une note surla fusion (2), et celui-ci n'hésita pas à l'approuver (3). — Comme pour mieux effacer le souvenir de la circulaire Barthélémy, Berryer, deux mois plus tard, proclama, du haut delà tribune, son attachement aux principes de la société moderne. « C'est dans cet esprit et en conformité de « ces principes, dit-il, que nous avons été saluer à Wiesbaden u celui qui ne peut poser le pied sur le sol de cette France que « ses aïeux ont conquise, agrandie, constituée, sans être le « premier des Français, le Roi (4). » Dans une lettre datée de Venise, le comte de Chambord félicita le grand orateur :

(1) Berryer, par M. de Lacomhk, t. III, p. 56.

(2) Voir le texte de celle note dans les I.cUrcs de M. Cuizot i sa famille et à ses amisy p. 308.

(3) LeUre du comte de Chamhord à M. le duc de JS'oailles, 22 tlécembre 1850,

(4) Séance parltmenlaire du 16 janvier 1851.

« Que je suis heureux que vous ayez si bien exprimé cette « politique de conciliation qui est la mienne! La monarchie ne « répondrait pas à tous les besoins de la France, si elle n'était « en harmonie avec son état social, ses mœurs, ses intérêts... « Je respecte mon pays autant que je l'aime. Les maximes tt qu'il a si fortement à cœur, l'éfjalité devant la loi, la liberté « de conscience, le libre accès de tous aux emplois publics, « tous ces grands prmcipes d'une société éclairée et chrétienne « me sont chers et sacrés comme à vous. Fonder un gouver- « nement régulier et stable sur la base de l'hérédité monar- « chique et sous la garde des libertés publiques, tel serait « l'unique objet de mon ambition. J'ose espérer qu'avec l'aide « de tous les bons citoyens de tous les membres de ma famille^ «je ne manquerai ni de courage, ni de persévérance pour « accomplir cette œuvre de restauration nationale (1). »

Ainsi s'exprimait, le 23 janvier 1851, le comte de Chambord. Gomme si une véritable fatalité eût pesé sur ces patriotiques desseins, une nouvelle cause de séparation survint entre les deux branches de la famille royale. Un représentant, M. Creton, avait déposé une proposition qui rouvrait aux membres de la dynastie de Bourbon les portes de la patrie. Les légitimistes voyaient cette motion avec indifférence, estimant que leur chef ne pouvait rentrer en son pays qu'en souverain. Quant aux princes d'Orléans, ils enduraient impatiemment l'exil. La proposition Creton, ajournée deux fois, vint à l'ordre du jour le l" mars 1851. Un nouvel ajournement fut demandé et voté avec le concours des amis de Henri V. Les fils de Louis- Philippe ressentirent vivement ce nouveau coup du sort. Les journaux de leur parti accentuèrent leur plainte : la presse légitimiste répondit avec aigreur, et l'abîme qui allait peutêtre se combler se creusa de nouveau.

Le malheur des dissentiments de famille, c'est qu'ils survivent presque toujours à ceux qui les ont vus naître et se développer. De part et d'autre, le respect des parents, le désir de voiler leurs torts, la crainte de paraître avouer leurs

(1) Lettre du comte de Cliainboid à M. Berrjer, 23 janvier ISôi.

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erreurs ou leurs fautes, tout conspire pour accroître les susceptibilités et pour leur imprimer une sorte de caractère sacré. Plus les âmes sont droites et pénétrées du culte des aïeux, plus elles subissent ces sentiments et sont accessibles à ces répugnances. Pendant toute l'année 1851, on devait encore parler de la réconciliation des deux branches royales. Cette réconciliation fut, à Paris, la causerie quotidienne des salons : tantôt on l'annonçait, tantôt on la démentait, puis on l'annonçait de nouveau. La fusion, toujours poursuivie, jamais accomplie, un peu raillée par les sceptiques, finit par passer à l'état de ces projets dont on ne cesse de s'entretenir, qu'on ne veut point rompre et qu'on n'ose cependant réaliser.

Ce que les partis monarchiques tentaient pour leur cause. Napoléon le faisait pour lui-même, et avec plus d'efficacité. Dès le lendemain de la prorogation, il quitta Paris, désireux de se rendre dans les provinces et de s'y montrer dans l'appareil d'un chef d'État.

L'itinéraire même de ces excursions décela une sage habileté. Le président de la République aurait pu céder à la tentation de visiter d'abord les départements les plus favorables à la cause de l'ordre et de s'y faire acclamer. Il n'eut garde d'agir de la sorte. Il avait le courage et l'esprit d'à-propos, deux qualités précieuses chez un prétendant : il excellait en outre à saisir l'opinion par une apparente franchise qui allait au-devant des préventions pour les désarmer. Il résolut de partir pour Lyon en traversant la Bourgogne, de remonter de là vers la Franche-Comté, de gagner ensuite l'Alsace et Strasbourg, puis de revenir à Paris. C'étaient bien les provinces les plus hostiles, les plus infectées par les doctrines socialistes. Cette opportune hardiesse ôtait à ce premier voyage ce carac-

3H0 HISlOIItK ])V. LA SECdNDK H K P U li Ll QU K ITANCAISE.

tcre de banalilé commun à presque tous les voyages princiers.

A Melun, Louis-Napoléon fit une première halte et passa en revue les troupes de la garnison. Dans le département de l'Yonne, l'un de ceux qui, en 1848, avaient élu le prince, l'accueil fut favorable. Le président de la République s'entretint avec de vieux soldats de l'Empire, distribua des décorations pour actes de dévouement pendant la dernière épidémie cholérique, reçut d'anciens employés et surtout d'anciens militaires qui avaient à faire valoir de longs services restés sans récompense. A Montbard, les ouvriers embrigadés pour les travaux du chemin de fer poussèrent des cris hostiles. A l'arrivée à Dijon, des bandes de gens en blouses se pressèrent autour de l'escorte, et, se portant d'une extrémité à l'autre du cortège, essayèrent d'organiser une manifestation tumultueuse : le lendemain, toutefois, la réception fut convenable, sympathique même, et digne de cette ville hospitalière, élégante et polie. Le département de Saône-et-Loire, plus encore que le reste de la Bourgogne, était troublé par les passions socialistes, et ces contrées étaient devenues le quartier général de la démagogie. En même temps, par un assez étrange contraste, il se trouvait qu'aucune région en France n'avait conservé plus fidèlement le culte de la légende impériale. Nulle part on ne détestait plus énergiquement l'ancien régime, la Sainte-Alliance, le drapeau blanc. C'est dans ces campagnes que Napoléon I", au retour de l'île d'Elbe, avait soulevé les plus frénétiques acclamations. Tous ces instincts se mêlaient un peu confusément dans cette robuste population de mariniers et de flotteurs, d'ouvriers d'usines et de vignerons. De là des impressions contradictoires, quoique faciles à expliquer. A Chalon, à Màcon, l'hostilité l'emporta : ailleurs les âmes s'émurent au seul souvenir de Bonaparte, et une curiosité respectueuse accueillit l'héritier de ce grand nom. C'est ainsi qu'on arriva à Lyon.

Lyon, ville vouée à l'industrie de luxe, est intéressée plus que toute autre cité à l'éclat du pouvoir et au maintien de la paix. Depuis le 24 février, la voix de la passion avait souvent

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