II. S
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assertion. L'association, par son nom même, indiquait oon esprit. Son président était le général Piat, l'un des amis du prince. Aux termes mêmes de ses statuts, elle avait pour objet la concentration du grand parti napoléonien. Elle comptait, dans le département de la Seine, huit ou dix mille adhérents. Elle se recrutait surtout parmi les boutiquiers, les petits rentiers, les ouvriers, à qui Ton ne cessait de répéter que l'Assemblée était l'obstacle au bien, qu'il fallait faire trêve aux bavardages varlemeniaires, que, Napoléon une fois maître, la France redeviendrait prospère, riche, glorieuse. De la masse de ces pauvres gens paisibles, honnêtes et abusés se détachait un petit groupe d hommes ambitieux, intrigants, tarés, animés d'un zèle insolent et tapageur. Le préfet de police, qui les connaissait bien, craignait ces dangereux auxiliaires, et, loin de les soutenir, les dénonçait; mais ils trouvaient ailleurs aide et protection. — Au retour du voyage du président dans l'Est, ces compromettants alliés, toujours en quête de manifestations, s'étaient rendus en groupes à la gare de Strasbourg, avaient organisé en l'honneur du prince une sorte d'ovation et avaient maltraité ceux qui ne voulaient pas s'y joindre. Les désordres avaient été niés ou contestés. Mais lorsque Louis-Napoléon était revenu de son excursion à Caen et à Cherbourg, les mêmes scènes s'étaient reproduites, et avec plus de gravité, aux abords de la gare du Havre. Quelques passants inoffensifs furent frappés et assez sérieusement blessés. Le scandale avait été si grave qu'une enquête judiciaire avait été ouverte. La Commission de permanence s'était elle-même émue et avait interrogé le ministre de l'intérieur : celui-ci s'était contenté de répondre que la Société du Dix-Décend)re n'offrait aucun danger, que rien ne révélait son caractère politique. Ainsi assurés d une tolérance voisine de la faveur, peu inquiets d'une instruction judiciaire qui sans doute ne découvrirait rien (1), les sociétaires s'enhardissaient dans leur dessein, et, sous prétexte d'ordre, étalaient dans Paris leur turbulente audace.
Aux aventuriers de la rue se mêlaient les aventuriers du
(1)1. instruction fut close, en effet, par une ordonnance de non-lieu.
LE CONFLIT g71
journalisme. Un ancien préfet, M. Romieu, fort connu, mais non comme écrivain, venait de publier 1 .Ère des Césars, brntale apologie de la dictature militaire. Les journaux de l'Elysée croissaient en force et en crédit : on en tolérait, disait-on, l'introduction dans les casernes (1). Ces feuilles variaient habilement leur langage. Tantôt elles s'attachaient à raviver dans le cœur du soldat le souvenir de la défaite et du désarmement du 24 février; tantôt, faisant allusion aux périls de l'avenir, elles exploitaient le sentiment de la peur, ce sentiment si puissant dans l'âme de la bourgeoisie : d'autres fois, elles affectaient une profondeur mystique et développaient avec gravité je ne sais quelle théorie du despotisme : le plus souvent, elles se bornaient à railler sans pitié le régime parlementaire, et en cela elles étaient sûres d'être écoutées : car chez nous on se fatigue de la parole non moins vite que du silence. Chose triste à dire! en médisant de l'Assemblée, on avait la double chance de plaire à la plupart des conservateurs et de ne pas déplaire à la plupart des démocrates. Le Moniteur, le grave Moniteur lui-même, cédait de loin en loin à celte tentation facile et s'oubliait jusqu'à reproduire dans ses colonnes des articles du Constitutionnel, pleins d'aigreur contre le Parlement.
Dans ce conflit grandissant, un personnage était surtout en jeu et commençait à fixer tous les regards, c était le général Changariiier.
Comme Bedeau, Cavaignac ou Lamoricière, Changarnier était passé sans transition des champs de bataille de l'Algérie dans l'arène de la politique. Dans l'histoire de nos troubles civils, son nom apparut pour la première fois le 16 avril 18 i8, jour où ses sages dispositions assurèrent le triomphe de Tordre. Après son élection à la présidence, Louis Bonaparte lui avait conféré le double commandement des gardes nationales de la Seine et des troupes de la première division militaire. Cet immense pouvoir faisait de lui le chef réel de la force armée, et, en cas de lutte entre le Palais-Bourbon et l'Elysée, il était assuré de porter la victoire dans le camp où il se placerait. Ce
(1) Proces-verbaux le lu Commiitioii de permanence; séance du 12 oclubre 1S50
372 inSTOinF, DE LA SECONDE REPUBIJQUE FRANÇAISE.
rôle d'arbitre plul à sa nature un peu présomptueuse. Il mit un soin extrême -k remplir les devoirs de sa charge, attentif à garantir la paix de la rue et à déconcerter les projets anarchiques. Ses mesures préventives étaient tellement vigilantes et hardies qu'on eût dit parfois de la provocation. Le 29 janvier 1849, il devança l'émeute; le 13 juin, il la dispersa sans combat. En dehors de ses fonctions, il affectait la réserve, observait le silence au Parlement, évitait de donner des gages à aucun parti. On remarqua seulement sa froideur dédaigneuse vis-à-vis de l'Assemblée constituante et sa déférence vis-à-vis de l'Assemblée législative. Certains journaux, en parlant du général, l'appelaient le Sphinx, tant il gardait bien le secret de ses prédilections! — Cependant cette attitude d'impartialité hautaine ne pouvait se prolonger. En présence de> ambitions croissantes du président, il fallait que le chef de l'armée de Paris se donnât comme un complice ou s'affirmât comme un rival. Dans une lettre datée de l'exil, Changarnier a plus tard raconté que Louis-Napoléon, pour l'enchaîner à sa fortune, avait maintes fois fait briller à ses yeux la dignité de maréchal, peut-être même une récompense plus haute encore (1). Même en faisant la part des illusions de cette âme vaniteuse, il demeure certain que le prmce dut mettre à un haut prix l'acquisition d'un tel allié. Mais le général faisait peu de cas de Louis-Napoléon : au contraire, il n'était pas insensible aux avances des chefs de la majorité : il se jugeait, d'ailleurs, trop haut ])lacé pour servir aucune ambition, hormis peut-être la sienne, il feignit de ne pas comprendre et essava de persister dans une neutralité désormais impossible. Entre l'Elysée et le quartier général des Tuileries, les relations se refroidirent. Lors des débats sur la dotation, Changarnier se fit, on s'en souvient, l'avocat de la présidence. Cette interven tion déplut, loin de satisfaire. Le général était apprécié comme auxiliaire : comme complice, il eût été comblé de grâces : on le supportait malaisément comme protecteur. Sur ces entrefaites, Louis-Philippe étant mort, le commandant en chef de
(1) Lettre du {général Changarnier, «lu 10 mai 1S52. Indépendance ùelye, n» ilu IV mai 1852.)
LE CONFr.IT. 313
l'armée de Paris fit dire à la chapelle des Tuileries une messe pour le monarque défunt et y assista avec son état-major. L'époque des revues arriva. Changarnier désapprouva les acclamations. On a vu comment, au sein de la Commission de permanence, il s'était fait le contradicteur hautain du ministre de la guerre. Par ces actes successifs, par cette attitude, il devenait le général du Porletnent. Tant qu'il garderait son commandement, aucun coup de force n'était possible : lui parti, aucune crainte n'était chimérique. La situation de Changarnier était l'enjeu du conflit soulevé. Serait-il maintenu à la tête des troupes? Serait-il au contraire remplacé? On sentait que sa destitution ou son maintien marquerait la victoire ou le recul de l'Elysée.
Cette appréciation était fondée. Elle l'était si bien qu'à l'un des conseils des ministres, le général d'Hautpoul proposa de partager en quatre divisions la première division militaire : de la sorte, Changarnier ne serait pas destitué, mais on briserait son commandement en le morcelant et on le contraindrait à la retraite. A la vérité, cette combinaison, présentée à l'improviste, souleva dans le cabinet des objections si vives qu'il fallut y renoncer : bien mieux, le général d'Hautpoul, l'auteur du projet, donna sa démission et fut nommé gouverneur général de l'Algérie : le général Schramra, ancien soldat des guerres impériales, le remplaça et, le 26 octobre, dans un ordre du jour très rassurant, protesta de « son respect pour nos insti- « tutions non moins que de son dévouement pour le chef de « l'État (1) 1) . Cependant, à défaut de la victoire complète qu'il espérait, l'Elysée voulut avoir une demi-satisfaction. On n'osa encore frapper Changarnier, mais on le menaça indirectement en éloignant de lui le général Neumayer, son principal lieutenant, qui commandait sous ses ordres directs la première division militaire.
A considérer les choses en elles-mêmes, un tel acte n'avait rien qui dût émouvoir. Le ministre de la guerre usait de son droit strict. De plus, le général Neumayer obtenait un ample
(1) Moniteur de 1850, p. 3155
314 HISTOIRV. I)F, LA SKCONDI': RF.PUBLIQUE FRANÇAISE.
dédommagement et ne quittait Paris que pour prendre le commandement supérieur des circonscriptions militaires de Tuantes et de Rennes. Mais, dans la situation emmêlée où Ton se trouvait, rien n'était indifférent. Les commentaires ne tardèrent pas à se répandre. « On privait le général en chef de « son plus important auxiliaire : demain sans doute on le « frapperait lui-même. » Le vrai motif de la mesure, si le public l'avait connu, n'eût point été de nature à dissiper les inquiétudes. A la veille de la revue de Satory, le général Nenniayer, interrogé par le colonel du 15* de ligne sur l'attitude à prendre, avait jugé que les troupes sous les armes devaient ^'abstenir d'acclamations : telle était l'origine de sa disgrâce déguisée sous une faveur; et cette disgrâce n'avait pu être conjurée par les démarches du général en chef, soit auprès des membres du cabinet, soit auprès du président de la République. La décision ministérielle fut connue le 29 octobre. Le soir même, quelques membres du Comité de permanence se rencontrèrent au Palais-Bourbon, et, après avoir échangé leurs impressions, demandèrent que la Commission se réunît le lendemain. La séance s'ouvrit sous l'empire d'une anxiété assez vive. II était visible que le président voulait miner peu à peu l'autorité de Changarnier, et, celui-ci renversé, atteindre la représentation nationale elle-même. On s'accordait à penser que, si un décret révoquait le général en chef, il faudrait que la Commission le maintînt dans son commandement et convoquât d'urgence l'Assemblée. Sur ces entrefaites, un rapport du commissaire de police attaché au Palais-Bourbon vint augmenter les craintes. Si l'on ajoutait foi à ce rapport, la Société dn Dix-Décembre avait fait prévenir la veille ses chefs de section d'être sur leurs gardes : le comité de cette société était en permanence rue Geoffroy-Marie, 9 : une autre association, analogue à celle du Dix-Décembre, se tenait chez un nommé Picot, rue du Faubourg-Montmartre. Dans tous ces conciliabules, on se répandait, disait-on, en propos injurieux contre les représentants et l'on se préparaità l'action. Quoique ces rumeurs fussent rapportées avec une dangereuse affectation de zèle, la Commission n'osa pas les rejeter sans examen et,
rapprochant tous ces motifs d alarme, appela dans son sein les ministres de l'intérieur et de la guerre. M. Baroche vint seul. C'était le garant habituel de la loyauté du président. Il ne négligea aucun effort pour être persuasif. Il taxa d'exagération (et en cela il ne se trompait point) les récents rapports de police. Il laissa entendre que la Société du Dix-Décembre serait dissoute si l'instruction ouverte à la suite des troubles de la gare du Havre démontrait le caractère politique de cette association. Il assura que la maison Picot serait surveillée. Sur les motifs de la destitution du général Neumayer il refusa de s'expliquer : en revanche, il affirma solennellement que la légalité serait respectée, et il le fit avec cette véhémence de protestation qui lui était habituelle. De nouveau la Commission se laissa persuader, renonça à convoquer le Parlement, et se contenta d'une déclaration insérée dans un procès-verbal non destiné à la publicité. Telum imbelle sine ictu!
Le général Changarnier, lui, se montra moins accommodant et ne se contenta pas de ces traits qui ne frappaient personne. Tout d'abord, il avait affecté de dédaigner les mauvais procédés de l'Elysée : il avait affirmé, non sans quelque complaisance pour lui-même, que son autorité n'était en rien affaiblie : il avait ajouté que de pareilles tracasseries ne changeraient en rien ses sentiments, qu'il demeurerait le soldat de la loi, delà loi seule. Cette indifférence était feinte plus que sincère. Trois jours plus tard, le 2 novembre, le général en chef prit sa revanche. Dans un ordre du jour aux troupes, il leur rappela que, sous les armes, les règlements militaires défendaient les acclamations. C'était sa réponse à la disgrâce du général Neumayer. Changarnier, d'ailleurs, avec sa confiante nature, était moins effrayé qu'on ne pense des complications qui se préparaient. Il ne lui déplaisait pas de voir tous les yeux fixés sur lui. Vers ce temps-là, s'entretenant avecM. Odilon Barrot, que les bruits d'une crise imminente avaient fait arriver de sa retraite de Morte fontaine : « Entre Louis-Napoléon et moi, « disait-il, c'est à qui commencera la lutte. » Cette lutte, il était trop loyal et surtout trop prévoyant pour la provoquei". Mais si elle devait éclater un jour, il ne la redoutait pas : il se
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reposait sur le bon esprit de l'armée : il se crovait sur dii préfet de police, M. Garlier : dans son optimisme, il comptait même sur l'énergie de M. Dupin (l). C'est dans ces dispositions qu'il attendait et veillait, recevant les hommages des partis sans se donner encore tout à lait à aucun, et se laissant porter par la fortune qui, jusque-là, l'avait si bien servi.
Dans ce duel entre les deux pouvoirs, la Commission de permanence avait soutenu jusqu'à ce moment, sinon avec beaucoup d'efficacité, du moins avec une modération très digne, les droits du Parlement. Un étrange incident survint, qui jeta sur elle un discrédit immérité et fut exploité bruyamment par la presse bonapartiste. Cet incident ne mériterait guère d'être tiré de l'oubli s'il n'avait fourni aux passions déjà si excitées un aliment de plus.
Il y avait alors à Paris un de ces hommes ennemis du travail, déclassés et besogneux, qui demandent leur subsistance à de basses intrigues. On l'appelait Allais. Allais avait vécu assez longtemps à Rouen, y avait été compromis dans l'émeute du mois d'avril 1848, avait été tour à tour arrêté et relâché, puis, changeant subitement d'opinion, avait offert au parti de l'ordre son douteux concours. Enrôlé dans la police rouennaise et bientôt congédié à la suite de nombreux mensonges, il était venu dans la capitale. Là, seul etsans ressource, il avait connu toutes les extrémités de la misère. Il était entré à la préfecture de police, mais pour en sortir presque aussitôt. Cependant, sur une recommandation trop bienveillante, M. Yon, commissaire chargé spécialement de la garde de l'Assemblée, avait consenti, vers la fin de 1849, à le prendre au nombre de ses agents secrets.
M. Yon avait plus d'ardeur que de mesure. 11 partageait en les exagérant toutes les défiances du Parlement. Il se j)iquait d avoir des informations particulières, de ne relever que du bureau de l'Assemblée, d être ind(''pendant de la préfecture de police et du ministère de l'intérieur. Les voyages du président, les acclamations de Satory, les agissements de la Société du
(1) lUnnoT, Mcmoitcs, l. IV, p. GO et 61.
Dix-Décembre, les propos répandus dans le public avaient fait naître en lui des inquiétudes, et il les manifestait avec une extrême vivacité, soit qu'il fût en cela sincère, soit qu'il voulût se donner de l'importance. Pour surveiller les menées bonapartistes, il choisit Allais. Il est vraisemblable qu'il lui recommanda le zèle : cette recommandation était dangereuse, beaucoup d'agents confondant le zèle avec l'amplification et le mensonge. A l'aide d'une médaille de reconnaissance, Allais s'introduisit dans les conciliabules de la Société du Quinze- Août, sorte de dérivation àe\ii Société du Dix-Décembre. M. Yon ne se doutait guère que son subordonné, jaloux d'un supplément de ressources, adressait, en ce temps-là même, à Louis- Napoléon les suppliques les plus exaltées et recevait en échange quelques secours de 1 Elysée.
Le 30 octobre, Allais communiqua à son chef le plus étrange et le plus inattendu des rapports. La veille au soir, disait-il, une réunion de vingt-six personnes, appartenant aux sociétés bonapartistes, et au sein de laquelle il était parvenu à pénétrer, s'était tenue chez un sieur Pichon, épicier, 2, rue des Saussayes. lia, on s'était entretenu des événements politiques : on s'était accordé à penser que Dupin et Changarnier étaient les principaux obstacles h la dictature de Louis-Napoléon, et que, s'ils disparaissaient, le succès serait assuré. Les esprits s'animant, on avait proposé de tirer au sort à qui débarrasserait le pavs de ces deux coquins. La proposition avait été adoptée. Le sort avait désigné un nommé Picot pour assassiner Changarnier, et l'avait désigné, lui. Allais, pour tuer Dupin.
Le récit était trop extraordinaire pour ne pas éveiller les défiances. Le commissaire de police du quartier des Tuileries, ayant reçu l'avis de l'attentat contre Changarnier, pressentit tout de suite une mystification et se contenta de faire surveiller Picot. M. Yon fut plus crédule, rédigea un procès-verbal, le communiqua à M. Dupin, qui, sans y ajouter grande foi, l'accueillit. Le 7 novembre, plusieurs membres du Comité de permanence firent part à leurs collègues de la dénonciation. Si bizarre que fut un tel complot, il était rapporté avec une telle précision de détails qu'il sembla téméraire de passer outre.
37« HISTOinF DE LA SF.CONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
Trois membres de la Commission furent délégués auprès du ministre de l'intérieur, à l'effet de provoquer des éclaircissements (1).
Une enquête administrative, faite avec intelligence et célérité, eût contrôlé ces révélations, et si, comme il était probable, on se trouvait en face d'un imposteur, cette malencontreuse affaire eût été étouffée. Par malheur, le Journal des Débals dut à une indiscrétion la connaissance des faits qui avaient ému le Comité de permanence, et, dans son numéro du 8 novembre, reproduisit en substance les parties principales du rapport d'Allais. On devine aisément ce qui suivit. La netteté des révélations, le haut rang des personnages menacés, la gravité habituelle du journal qui rapportait ces bruits, tout cela ne permettait point l'indifférence. Mais bientôt des protestations surgirent de toutes parts. Le ministre de l'intérieur accueillit les membres de la Commission de permanence avec une surprise ironique qui ne laissa pas de les froisser. Ni le procureur de la République, ni le préfet de police n'avaient reçu d'avis (2). Le président de la Société du Dix-Décembre, le général Piat, démentit avec énergie les projets coupables qu'on prêtait aux membres de cette association (3). L étrangeté de la mise en scène, l'absurdité même du crime saisirent tous les esprits. Qu'on tînt à se débarrasser du général Changarnier, on pouvait à toute rigueur le comprendre : mais M. Dupin était-il donc un personnage tellement stoïque qu'on ne pût en avoir raison qu'en l'assassinant? M. Yon ayant enfin, le 9 novembre, déposé l son procès-verbal au parquet, une instruction judiciaire fut ouverte. Aussitôt les impossibilités, les invraisemblances s'accumulèrent. Allais avait nommé plusieurs personnes qui avaient assisté au conciliabule de la rue des Saussayes : ces personnes donnèrent un démenti au dénonciateur, et plusieurs établirent un alibi. L'épicier Pichon nia la réunion. Le concierge de la
(1) Proce^-verbaux de la Commission de permanence, séance du 7 novembre
(2) Lettre de M. Carlier, préfet de police. (Le Pouvoir, n* du 9 novembre 1850.)
(3) Lettre du yéiiéral Piat. {Le Pouvoir, n" du 10 novembre 1850.)
maison n'avait rien entendu. Le magasin, mémo en y joignant rarrière-boutiqne, ne pouvait contenir vingt personnes. On rechercha Allais : il était caché dans une sorte de réduit au palais de l'Assemblée : il fut transporté malade à l'hospice de la Charité : là, il fit appeler le juge d'instruction et rétracta ses prétendues révélations. C'était, disait-il, M. Yon qui l'avait engagé à faire un rapport serré contre les bonapartistes : de là, la conspiration fantastique qu'il avait imaginée.
A quoi bon plus de détails? La chambre du conseil du tribunal de la Seine rendit une ordonnance de non-lieu du chef de complot : en revanche, Allais fut poursuivi pour dénonciation calomnieuse. Devant la juridiction correctionnelle, il rétracta ses propres rétractations, et, sauf quelques détails, soutint de nouveau la véracité de son rapport. Il fut condamné à un an de prison (1).
Ainsi se termina cette affaire étrange et, aujourd'hui encore, un peu obscure. La plupart crurent à une mystification pure et simple. Plusieurs estimèrent que les révélations, calomnieuses dans leur ensemble, étaient sincères sur quelques points. Certaines circonstances les frappaient. M. Yon s'était refusé jusqu'au bout à croire à une imposture, et l'amour-propre ne suffisait pas à expliquer une telle persistance. Si l'on ajoutait foi à deux témoignages à la vérité peu concordants(2) , un passeport pour l'étranger aurait été offert à Allais par l'intermédiaire des gens de service de la présidence, comme si l'on eût intérêt, non pas à le confondre, mais à l'éloigner. Pendant l'instruction. Allais n'avait pas été en prison préventive, et pourtant, à l'hospice de la Charité, il avait été tenu au secret, à tel point qu'un représentant du peuple qui le connaissait n'avait pu lui parler. — La vérité, autant qu'on peut la conjecturer dans ce dédale de contradictions, c'est que, dans les sociétés bonapartistes, s'agitaient alors quelques hommes violents, sans mœurs et sans scrupules : de là, dans certains con-
(1) Tribunal correctionnel de la Seine, affaire Allais, audiences des 24 et 26 décembre 1850. {Gazette des Tribunaux, 25-27 décembre 1850.) — Plaidoyers de M. Cliaix-d'Est-Aiige^ t. I", p. 450.
(2) Dépos. de la f' Rayuiond et Lebrugeal. {A/f. Allais,)
380 HISTOIIIK DE LA SECONDE RÉPIJP.LIQIJE FRANÇAISE.
ciliabules de ces associations, des propos Inconsidérés, peutêtre même des menaces de mort échappées dans l'ivresse ou la colère (1). M. Yon avait recommandé à son agent d'être zélé. Allais, vaniteux et menteur, renchérit sur les recommandations de son chef. Il recueillit quelques imprudentes ou criminelles paroles, les transforma en un dessein prémédité et les encadra enfin dans une sorte de mise en scène que lui fournit son imagination perverse ou égarée.
Celte misérable intrigue n'était digne que du mépris public. Le parti bonapartiste s'en empara pour l'exploiter, et c est par là qu elle se rattache à 1 histoire. La presse de TÉlysée ne tarit pas en railleries sur la crédulité de M. Yon, et, à travers l'homme de confiance de l'Assemblée, elle atteignit la Commission de permanence et la représentation elle-même. Il!;illait, disait-on, que l'esprit de malveillance lût bien vif au Palais-Bourbon pour qu'il gagnât jusqu'aux serviteurs les plus obscurs du Parlement. Heureusement, ajoutait-on avec ironie, cette hostilité est si maladroite qu il est aisé de la confondre. Après les revues de Satory, la propagande de la Société du Dix-Decembre, la destitution du général Neumayer, il était difficile de nier les vues ambitieuses du président. Le prétendu complot de la rue des Saussayes permit de donner le change à l'opinion et de transformer le prince et ses amis en victimes de la calomnie. On fit de cette opportune conspiration l'événement principal de la prorogation. Tel fut le résultat de V affaire Yon- Allais, ainsi qu'on appela, dans le 'angage du temps, l incident que nous venons de raconter.
Dans les unions les plus troublées, il v a parfois des moments d accalmie : dans ces heures d'apaisement, on regrette le passé,
(1) Voir déposition Hardoin. {Aff. Allais.)
on s'efforce d'améliorer le présent, on se propose de mieux employer l'avenir. Il y a souvent dans ces retours plus de sincérité qu'on ne pense. Puis la différence des tempéraments et des vues ramène la discorde : peu à peu les rivalités deviennent plus aiguës, les rapprochements plus courts et surtout plus rares, tant qu'enfin la crise définitive éclate et emporte avec elle les dernières espérances d'harmonie.
La vie publique est à cet égard la fidèle image de la vie privée. Dans ce long conflit entre Louis-Napoléon et l'Assemblée, on parut parfois se repentir d'une lutte qui coûtait si cher au pays. Il arriva que, de part et d'autre, on déposa les armes, et peut-être avec la ferme résolution de ne pas les reprendre. Ce ne fut qu'après bien des trêves, de plus en plus précaires, hélas! que la suprême séparation se consomma.
On le vit bien à l'époque où nous sommes parvenus. A l'heure même où l'incident Allais soulevait dans la presse les plus aigres débats, les membres de l'Assemblée reprenaient leur place au Palais-Bourbon. Or, à cette Assemblée, Louis-Napoléon offrit aussitôt, dans son messsage du i2 tiovembre, la solennelle assurance de son attachement à la loi.
A l'une des dernières séances de la Commission de permanence, M. Baroche avait annoncé qu'à la rentrée du Parlement les déclarations du prince dissiperaient toutes les inquiétudes. On ne croyait plus qu'à demi M. Baroche. Cette fois, l'événement le justifia.
Après un exposé général de l'état du pays, le prince s'exprimait en ces termes :
«... La France veut avant tout le repos. Encore émue des » dangers que la société a courus, elle reste étrangère aux • querelles de partis ou d'hommes, si mesquines en présence » des grands intérêts qui sont enjeu.
« J'ai souvent déclaré, lorsque l'occasion s'est offerte d'ex- « primer publiquement ma pensée, que je considérais comme a de grands coupables ceux qui, par ambition personnelle, tt compromettaient le peu de stabilité que nous garantit la Con- « stitution. C'est ma conviction profonde. Elle n'a jamais été « ébranlée. Les ennemis seuls de la tranquillité publique ont
« pu dénaturer les plus simples démarches qui naissent de ma « position.
« Comme premier magistrat de la République, j'étais obligé « de me mettre en relation avec le clergé, la magistrature, tt les agriculteurs, les industriels, l'administration, l'armée, et « je me suis empressé de saisir toutes les occasions de leur u témoigner ma sympathie et ma reconnaissance pour le con- « cours qu'ils me prêtent; et surtout si mon nom, comme mes <i efforts, a concouru à raffermir l'esprit de l'armée, de laquelle u je dispose 5eu/,'d'après les termes de la Constitution, c'est un « service, j'ose le dire, que je crois avoir rendu au pays, car «j'ai toujours fait tourner au profit de Tordre mon influence u personnelle.
« La règle invariable de ma vie politique sera, dans toutes « les circonstances, de faire mon devoir, rien que mon devoir.
tt II est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté à moi, « de vouloir hâter la revision de la Constitution, Ce vœu ne « s'adresse qu'au pouvoir législatif. Quant à moi , élu du peuple, « ne relevant que de lui, je me conformerai toujours à ses vou lontés légalement exprimées.
« L'incertitude de l'avenir fait naître, je le sais, bien des <i appréhensions, en réveillant bien des espérances : sachons « tous faire à la patrie le sacrifice de ces espérances, et ne « nous occupons que de ses intérêts. Si, dans cette session, « vous votez la revision de la Constitution, une Constituante « viendra refaire nos lois fondamentales et régler le sort du n pouvoir exécutif. Si vous ne la votez pas, le peuple, en 1852, « manifestera solennellement sa volonté nouvelle. Mais quelles « que puissent être les solutions de l'avenir, entendons-nous, « afin que ce ne soit jamais la passion, la surprise ou la vio- <i lence qui décident du sort d'une grande nation. Inspirons « au peuple l'amour du repos, en mettant du calme dans « nos délibérations; inspirons-lui la religion du droit, en ne « nous en écartant jamais nous-mêmes; et alors, croyez-le, « le progrès des moeurs politiques compensera le danger « d'institutions créées dans des jours de défiances et d incer- « titudes.
u Ce qui me préoccupe surtout, soyez-en persuadés, ce « n'est pas de savoir qui gouvernera la France en 1852; c'est « d'employer le temps dont je dispose, de manière que la « transition, quelle qu'elle soit, se fasse sans agitation et sans tt trouble.
« Le but le plus noble et le plus digne d'une âme élevée « n'est point de rechercher, quand on est au pouvoir, par quels « expédients on s'y perpétuera, mais de veiller sans cesse aux « moyens de consolider, à l'avantage de tous, les principes « d'autorité et de morale, qui défient les passions des hommes « et l'instabilité des lois.
« Je vous ai loyalement ouvert mon cœur; vous répondrez « à ma franchise par votre confiance, à mes bonnes intentions « par votre concours, et Dieu fera le reste. »
Nous avons tenu à reproduire, sans en rien retrancher, ces mémorables paroles qui semblaient annoncer une ère de paix. Dieu seul sonde les reins et les cœurs ; mais ce langage avait toutes les apparences de la loyauté. La presse, même la plus hostile à 1 Elysée, applaudit au message. Une seule phrase évoquait le souvenir des récentes querelles, c'était celle où Louis- Napoléon parlait de l'armée dont il disposait seul; mais les plus malveillants osaient à peine faire ressortir cette légère dissonance, tant l'ensemble de la déclaration officielle était patriotifjue, cordial et conciliant!
Il y eut alors entre les deux pouvoirs une sorte d'émulation généreuse à oublier et à ensevelir tout ce qui rappelait les anciennes disputes. Le ministre de l'intérieur avait, depuis cinq jours déjà, dissous la société du Dix-Décembre. De plus, comme l'extrême gauche, à propos d'une élection partielle, attaquait la loi du 31 mai, M. Baroche se leva pour défendre l'œuvre commune du cabinet et du Parlement (1). — De son côté, l'Assemblée, malgré la demande de M. Anlhony-Thouret, se refusa à publier les procès-verbaux de la Commission de permanence et à réveiller les incidents de la prorogation. — Le désir de reformer la majorité, de prévenir en son sein toute
(1) Moniteur de 1850, p. 3286.
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scission nouvelle, d'écarter tout débat tumultueux, fit ajourner de nouveau la proposition Greton relative à Tabroyation des lois d'exil. — Sur ces entrefaites, un grave incident, né de la politique extérieure, mit en lumière la j)révoyunce de la représentation nationale. Les rapports diplomatiques entre la Prusse et l'Autriche étaient alors tellement tendus qu'on pouvait craindre une guerre prochaine. Dans ce conflit peut-être imminent, l'intention du cabinet français était d'observer la neutralité. Pourtant il jugea bon un appel de quarante mille hommes sur la classe de 1849, et il présenta au Parlement une demande (le crédit pour couvrir la dépense de cette levée. La commission nommée se montra favorable au crédit, mais à deux conditions : la première, c'est que la diplomatie française ne né- {]ligerait aucun conseil pour maintenir la paix; la deuxième, c'est que, si la lutte éclatait, nous consacrerions tous nos efforts à la limiter, à empêcher surtout que d'une question purement allemande sortît une guerre générale. M de Rémusat, nommé rapporteur, se fit l'interprète de ces vues patriotiques et sensées. Au même moment où le crédit fut adopté, on apprit que les ministres de Prusse et d'Autriche conféraient à Olinûtz, et que leur entrevue rétablirait sans doute entre les deux pays l'harmonie compromise.
L'Assemblée ne se contentait pas de donner à la nation ces preuves de sa sagesse. On la vit se porter avec plus d'ardeur vers l'étude des questions économiques et charitables, vers la recherche patiente et consciencieuse des intérêts matériels et moraux du pays. Cette sollicitude, du reste, n'était pas nouvelle : à la vérité, sous la bienfaisante influence du message du 12 novembre, elle devint plus active; mais elle n'avait pas attendu cette impulsion pour s éveiller, et, quand les journaux de l'Elysée reprochaient naguère au Parlement son indifférence pour le bien-être populaire, ils étaient injustes jusqu'à la calomnie. Profilons de cette courte trêve des partis, de cette sorte de halte entre les combats qui viennent de se livrer et ceux qui suivront bientôt, profilons, dis-je, de cette passagère accalmie pour dire brièvement ce que cette Assemblée, dans les intervalles des orages, su*, acconqjlir pour le bien des pauvres,
pour le perfectionnement de nos institutions civiles et pour 1 accroissement de la richesse nationale.
Parmile8représentantsquelesuffrageuniversel,enmai 1849, avait appelés au Palais-Bourbon, il en était un assez grand nombre qui, plus jaloux de leurs obligations que de leurs prérogatives, avaient le noble désir que leur passage aux affaires profitât surtout aux déshérités de ce monde. Ils avaient vu le peuple, après le 24 février, trompé par les doctrines socialistes ; ils l'avaient vu, en juin 1848, impitoyablement châtié. Ils se plaisaient à la pensée de substituer aux illusions qui pervertissent les vérités qui améliorent, et d'adoucir les répressions nécessaires par les témoignages multipliés d'une ingénieuse bienfaisance. La Constitution de 1848 avait, dans son article 13, tracé, avec une ampleur un peu fastueuse, les devoirs de la République envers les enfants, les nécessiteux, les malades, les vieillards. Les hommes de bien dont nous rappelons ici le souvenir n'avaient point désiré cette Constitution : la plupart ne l'avaient point votée. Mais, guidés par leur patriotique sollicitude, éclairés par la lumière plus haute de leur conscience chrétienne, ils se jugeaient tenus d'acquitter la dette que d'autres avaient souscrite.
Au nombre de ces amis désintéressés du peuple, un homme se distinguait qui, dès sa jeunesse, avait consacré à Dieu et aux pauvres une intelligence qui était élevée et une âme qui valait mieux encore : on 1 appelait M. Armand de Melun. Il avait été naguère dans le quartier Saint-Marceau l'auxiliaire dévoué de la Sœur Rosalie. L'œuvre des Amis de l'enfance, les œuvres de patronage surtout n'avaient pas eu de plus zélé promoteur. Il avait créé à la fin de 18 46 une société dite Société d'économie charitable. Élu à l'Assemblée législative, il ne vit dans ce mandat qu'une nouvelle occasion de servir plus efficacement les intérêts qui lui étaient chers : « Je voudrais être
« à la Chambre, écrivait-il le lendemain de son élection, le
« représentant des humbles et des petits. »
Il tint parole. Dès son entrée au Parlement, il demanda la nomination d'une commission de trente membres chargée de préparer les lois relatives à l'assistance publique. Une propo-
38r. IIISTOinK DE LA SKCONDE RKP U 15 LI QUE FRANÇAISE.
sition analogue fut déposée, le 6 juillet 18 4D, au nom du gouvernement par le ministre de l'intérieur. L'Assemblée fit à ces projets un accueil favorable. La commission nommée fut digne de la grave mission qui lui incombait. Elle contenait dans son sein trois des chefs les plus éminents de la majorité, M. Thiers, M. Berryer, M. de Monlalembert; des hommes familiarisés depuis longtemps avec les questions d'économie politique et charitable, MM. Béchard, Corne, Raudot, Charles Dupin, Gustave de Beaumont; un évêque, Mgr Parisis; nu pasteur protestant, M. Goqiierel. M. Armand de Melun, amsi que son frère M. de Melun (du Nord), était l'un des trente commissaires, et, si sa modestie et sa répugnance pour la parole publique l'éloignaientdes rôles brillants, sa compétence et son dévouement rendaient indispensable son concours.
A vrai dire, ces personnages, presque tous recommandables h des titres divers, n'échappèrent point à une première impression qui aurait pu frapper leur œuvre d'impuissance. L'étendue de leur tâche les effraya quelque peu, et il semble que les motions qui leur furent soumises rencontrèrent tout d'abord plus de défiance que de sympathie. M. Thiers voyait partout la trace des influences socialistes et dépensait toute sa verve en objections. M. Berryer, non par indifférence de cœur, mais par ignorance, était porté à contester l'urgence ou l'efficacité des mesures à prendre, et, comme M. Thiers, se montrait plus empressé à accueillir les critiques que zélé à chercher des solutions. Certains économistes, comme M. Raudot et M. Béchard, pleins des idées de décentralisation, craignaient avant tout les envahissements de l'État, et, mus par ces a|)préhensions, inclinaient à une réserve voisine de l'inertie. Parmi les commissaires se trouvaient enfin quelques membres de la gauche : ceux-ci, soit par entraînement naturel, soit à dessein, reproduisaient volontiers, dans leur langage, quelques-unes des formules qui avaient naguère effrayé, et leurs paroles imprudentes, qui semblaient justifier les alarmes des ultraconservateurs, affaiblissaient encore l'esprit d'initiative (1).
(1) « Quand un projet arrive devant la coininissioa, les ultra-économistes coin- V menccnt l'attaijuc : MM. llunloi, Dcsèze, Béchard, Camus sont bondés do
LE CO.NFLIT. 387
Ce n'est que peu à peu que cette timidité diminua, et il en demeura toujours des traces. Cependant l'examen des questions d'assistance fut entrepris, sinon avec beaucoup de confiance et d'ardeur, au moins avec un soin consciencieux. Le comité se divisa en trois sous-commissions. — La première étudia les institutions propres à l'enfance abandonnée, malheureuse ou coupable : établissement des tours, œuvres de charité maternelle, création de crèches et de salles d'asile, réglementation du travail industriel et des contrats d'apprentissage, organisation de colonies pénitentiaires pour les jeunes détenus. — La deuxième se préoccupa de l'aide qui, dans certains cas exceptionnels, est due même aux travailleurs adultes et valides; à cette seconde commission se rattachèrent les questions relatives aux associations ouvrières, aux logements insalubres, aux sociétés de secours mutuels. — La troisième sous-commission enfin rechercha les moyens de prévenir ou de tempérer pour l'ouvrier pauvre les misères et les souffrances qui sont la suite ordinaire de la vieillesse : de là des études sur les caisses d'épargne, les caisses de retraite, les hôpitaux et hospices. C'est ainsi que se déroula aux veux des commissaires toute la longue et triste chaîne des douleurs humaines.
Il fallait condenser dans un résumé général l'ensemble d« ces vues. Un tel travail, par sa grandeur même, exigeait une puissance synthétique peu commune. On songea d'abord à désigner pour rapporteur M. Berryer, qui ne se souciait guère de cette lourde charge, à cause de son ignorance des questions sociales, et aussi, ajoutait-il, à cause de son inaptitude à écrire. Cette tâche qui effrayait M. Berryer, M. Thiers n'était pas homme à la décliner; bien au contraire, il la souhaitait :
u décentralisation : rexccllent évêque de Langres dit un mot des droits de la u charité privée et du désir que les fabriques soient substituées aux hôpitaux; et • nos pauvres projets ont peine à sauver quelques huiibeaux iiiutihîs. Quehjucfois « Thiers vient à notre aide; plus souvent il nous combat. Quand Thiers nous a « attaqués comme socialistes, philanthropes, utopistes, Emmanuel Arago nous « défend, et, en nous défendant, il nous achève; car la commission, effrayée de » nos agresseurs et de nos auxiliaires, lève la séance, tout ébahie du mal qu'elle .' allait faire en faisnnt quelque chose. » — [Lettre de M, de Metun à M. de Fallottx; k décembre 1849, Correspondance inédite.)
mais plusieurs de ses collègues hésitaient à le choisir : ils redoutaient son hostilité contre toute innovation et sa tendance à confondre tous les projets dans la même accusation de socialisme. L'illustre homme d'État pénétrait ces répugnances et ne laissait pas que d'en éprouver un certain dépit qu'il déguisait sous une vanité naïve : « On ne veut pas, « disait-il, que je fasse le rapport, je ne m'en soucie pas, mais « il sera mal fait et ne fera pas d'honneur à la commission (J). » Malgré ces hésitations, M. Thiers fut élu.
Le 26 janvier 1850, il donna à l'Assemblée lecture de son travail. On y retrouvait les qualités ordinaires de ce merveilleux esprit : la double aptitude à tout saisir et à tout faire comprendre aux autres, une méthode sûre malgré l'abondance des détails, avec cela un langage clair, toujours approprié au sujet, simple et ému tout ensemble. Cette part faite à l'éloge, on ne pouvait nier que le rapport ne portât les traces de défiances excessives. M. Thiers semblait plus préoccupé de terrasser une dernière fois le socialisme que de fonder des institutions de bienfaisance. C'était le propre de cette haute intelligence d être parfois très audacieuse et parfois très timide. Ici, la timidité dominait. Les hommes les plus habitués à la pratique de la charité en jugèrent ainsi : ■< Je crains «bien, écrivait M. de Melun, que les pauvres ne se trou- « vent guère assistés par la lecture de ce volumineux chef- « d'oeuvre. »
Heureusement, si le rapport de M. Thiers fut par lui-même plus brillant qu'utile, le bien ne s'accomplit pas moins. Il s'accomplit sous la forme modeste de projets partiels débattus par la commission, puis soumis successivement à l'Assemblée. On n'eut point, comme plusieurs l'eussent souhaité, de Code général de l'assistance publique, œuvre ambitieuse, peut-être inefficace, et que l'instabilité des temps n'eût point permis d'achever. En revanche, on eut bon nombre de lois, limitées sans doute dans leur objet, mais pratiques et utiles : ces lois furent élaborées et votées sans bruit, comme se préparent et
(1) Mémoires inédits de M. Armand de Melur.
s'accomplissent le plus souvent les choses vraiment durables et fécondes.
Dans les premiers mois de 1850 fut discutée une loi sur les logements insalubres. La première pensée de cette proposition appartenait à un représentant du Nord qui avait été frappé de l'entassement de la population ouvrière dans les caves de la ville de Lille. Aux termes du projet, une commission nommée par le conseil municipal devait visiter les lieux considérés comme insalubres, faire opérer les travaux d'assainissement, et, si l'assainissement était impossible, interdire la location. Le recours à l'autorité supérieure garantissait contre l'arbitraire des conseils municipaux ou des commissions. La loi fut promulguée le 13 avril (1). — A quelque temps de là, la loi du 1 8 juin 1 850 créa, sous la garantie de l'État, une caissede retraite ou de rentes viagères pour la vieillesse (2). — Un mois plus tard, le 15 juillet, un acte législatif régla l'organisation des sociétés de secours mutuels (3). — Vers la fin de la même session, le problème de {éducation et du patronage des jeunes détenus appela la sollicitude du Parlement. Les mineurs acquittés, mais renvoyés, par décision des tribunaux, dans une maison de correction, étaient le plus souvent renfermés dans les prisons d'arrondissement ou dans les maisons centrales, et, loin de s'y amender, achevaient de s'y corrompre : quelques établissements pénitentiaires avaient été créés par l'initiative privée, notamment à Mettray : mais ces tentatives ne s'étaientpas généralisées. Un projet émané de la commission d assistance eut pour but de combler cette lacune. Des colonies pénitentiaires devaient être établies, soit par l'État, soit par les particuliers, avec l'autorisation et sous le contrôle de l'État : ces colonies, situées à la campagne, étaient appelées à donner asile aux malheureux enfants qui avaient cédé au vice avant l'âge du plein discernement. Là, ils seraient employés aux travaux agricoles, soumis à une discipline salutaire, initiés aux préceptes de la morale et delà religion. Il était réservé à un règlement d'ad-
(1) Bulletin des lois, 1850, 1" semestre, n" 28G8, p. 413.
(2) Ibid., noaSS-, p. 703.
(3) Ibid., 2- semestre, n» 2297, p. 99.
mini&tration publique de déterminer le mode de patronajje des détenus libérés. La loi fut votée le 5 août et promulguée le 13 (1).
On atteignit ainsi la prorogation. Au retour de l'Assemblée, le message du 12 novembre, en produisant un calme momentané, favorisa ces paisibles travaux. — 11 arrivait fréquemment, surtout dans la population industrielle des villes, que des ouvriers, vivant depuis longtemps en concubinage, étaient animés du double désir de régulariser leur état par le mariage et d'assurer à leurs enfants le bénéfice de la légitimation. Mais souvent ils étaient arrêtés par la difficulté de réunir les pièces exigées par l'officier de l'état civil, et aussi par le coût même de ces expéditions. L'inertie aidant, ils retardaient de jour en jour leur dessein, et souvent jusqu'à ce que la mort les surprît. Une loi votée le 10 décembre 1850 remédia à cet état de choses : elle décida que désormais toutes les pièces relatives au mariage des indigents seraient délivrées gratuitement et par le soin des mairies : toutes les rectifications jugées nécessaires seraient poursuivies d'office à la requête du parquet (2). — Dans cette voie des réformes utiles, l'Assemblée, guidée par quelques hommes laborieux et bienfaisants, s'avançait d'un pas lent, mais sûr. L'élévation des frais de justice empêchait souvent les pauvres d'exercer devant les tribunaux les revendications même les plus légitimes, hes bio-eaux d'assistance judiciaire furent créés : ces bureaux, après constatation de l'indigence et un examen sommaire du litige, devaient accorder ou refuser l'assistance. S'ils l'accordaient, toutes les productions de pièces, tous les actes de procédure, le ministère même des officiers publics ou des avocats, tout devait être gratuit (3). — Les Iraudes dans la vente des substances alimentaires étaient nombreuses et préjudiciaient surtout aux familles nécessiteuses. Une loi fut rendue dans le but de réprimer plus efficacement ces abus (4). — Au milieu de ces soins multipliés, l'Assemblée
(1) Bulletin des lois, 1850. 2' semestre, n" 23V2, p. 249.
(2) Ibiii., n"2592, p. 738.
(3) Ibid., 1851, 1" semestre, n" 2680, p. 93.
(4) Ibid., n"2842, p. 431.
revenait toujours avec une préférence marquée vers les mesuies protectrices de l'enfance et de l'adolescence. C'est dans cet esprit qu'elle s'attacha à régler les conditions des contrats d'apprentissage (1). — Enfin, avantd'être dissous, le Parlement devait voter encore des lois sur les caisses d'épargne, les montsde-piété, les hospices et hôpitaux (2). D'autres projets que les nécessités de Tordre du jour ou le défaut d'entente ne permirent pas de mener à bonne fin furent débattus dans les commissions ou devinrent l'objet de rapports : telles furent les questions relatives au repos du dimanche (3), aux enfants trouvés et au rétablissement des tours, aux secours à domicile, à l'organisation du service médical dans les campagnes, à l'admission et à l'envoi des indigents dans les eaux thermales. — Ainsi se révélait la sollicitude de l'Assemblée, sollicitude ingénieuse à soulager toutes les faiblesses et toutes les misères. Cet esprit de bienfaisance n'oubliait aucun des déshérités de la vie : il n'oubliait aucun détail , il s'étendait même avec une bonté compatissante aux êtres privés de raison. On devine que nous faisons allusion à la loi Grammont sur les mauvais traitements envers les animaux, loi votée pendant cette session de 1850. On aurait tort de sourire de ces préoccupations ou de les trouver déplacées : car la charité, cette noble fille du ciel, élève tout ce qu elle touche, et même dans ses manifestations les plus humbles, elle mérite encore d'être encouragée, appréciée et aimée.
L'activité laborieuse de l'Assemblée ne se révélait point seulement dans les questions de législation charitable, mais elle s'appliquait aussi avec un zèle louable à combler les lacunes de la législation civile. Parmi les représentants se trouvaient des magistrats, des professeurs, des avocats, presque tous renommés pour l'étendue de leur savoir ou leur expérience : le plus éminent d'entre eux était M. Valette, professeur à l'École de droit de Paris et l'un des meilleurs jurisconsultes de son temps. Sous les auspices de ces doctes personnages, un
(1) Bulletin des loi^, 1851, 1" semestre, n» 2765, p. 271.
;2^ lùiil., n" 3028, p. 759. — 2« semeélre, n° 3089, p. 105; n" 3129, p 215
(3) Voir rapport de M. de Monlaleiubert, Moniteur de 1850, p. 3530.
392 HISTOIRE DF, LA SECONDE RÉPUnMQUE FRANÇAISE.
grand nombre de projets furent conçus. — Le plus important de tous, qui arriva jusqu'à la troisième délibération, mais ne put être mené à bonne fin (I), fut la revision de notre réf^ime hypothécaire. D'autres propositions moins étendues furent votées par l'Assemblée : elles supprimaient de lâcheux abus ou réalisaient d'importantes améliorations. — Une loi du 10 juillet 1850 sur la publicité des contrats de mariage eut pour but de porter à la connaissance des tiers les conventions matrimoniales adoptées par les époux et de prévenir les fraudes que le régime dotal favorisait (2). — Une loi du G décembre 1850, comblant une des lacunes du Code civil, autorisa, en cas de séparation de corps, l'action en désaveu de paternité pour l'enfant né plus de neuf mois après la séparation (3). — Enfin la qualité de Français, sauf la faculté d'option dans l'année de la majorité, fut reconnue à tout individu né en France d'étrangers qui eux-mêmes étaient nés sur notre sol (4). Sans doute ces projets ne se référaient qu'à des matières tout à fait res treintes : tels quels, ils témoignaient d'un zèle intelligent
Les intérêts purement matériels avaient aussi leur large part dans les soucis de l'Assemblée. L'augmentation des revenus indirects, le facile recouvrement de l'impôt foncier, le chiffre croissant des dépôts des caisses d'épargne étaient autant de signes d'un état meilleur. Le commerce et l'industrie, si rudement atteints par la crise subite du 24 février, revenaient par degrés à une situation sinon très prospère, au moins à peu près normale. Quelques jours avant la prorogation, une loi votée presque sans débat avait supprimé le cours forcé des billets de la Banque de France. L'Assemblée et le pouvoir exécutif pouvaient revendiquer l'un et l'autre l'honneur de ces résultats satisfaisants. Dans cet ordre d'idées, deux inventions, déjà anciennes et d'une portée immense, appelaient toute 1 attention des j)Ouvoirs publics : c'étaient celle de la télégraphie électrique et celle des chemins de fer. — Une loi du 2U novembre 1850
(1) La discussion fut interrompue le 1" juillet 1851. (2^ IhtUctin da /ois, 1S5(), 2' sc.ucslre, ii" 2288, p. 76.
(3) lôid., 2' «eiiiegire. ii ' 2583, p. 723.
(4) Ibld., 1851, 1«' «euiMire, n» 2738, p. 165.
ouvrit aux dépêches privées le service télégraphique ; malheureusement les lignes étaient encore peu nombreuses et les tarifs très onéreux (l). — Quant aux chemins de fer, la période de tâtonnements avait été longue, si longue que nous nous étions laissé devancer par la plupart des pays de l'Europe : en outre, cette grande industrie avait été frappée plus que toutes les autres par la catastrophe de 1848. Les grandes lignes qui devaient former l'ensemble de notre réseau étaient commencées, mais aucune n était achevée ou même sur le point de l'être; on procédait par tronçons : on ouvrait ici une section, là une autre ; on ajournait les parcours qui exigeaient les plus grands travaux d'art. Ni le Parlement ni le pouvoir exécutif n étaient indifférents à cet état de choses : toutefois ce fut au gouvernement qui suivit qu'il appartint d imprimer à ces gigantesques travaux une décisive impulsion.
Telle fut, en raccourci, l'œuvre de l'Assemblée au triple point de vue des institutions charitables, du droit civil, de la législation économique. Ces mesures furent préparées, discutées ou votées à des époques diverses, mais c'est surtout dans la courte période de paix qui suivit le message du 12 novembre que se déploya cette sage activité. C'est pourquoi nous avons cru devoir grouper et réunir ici l'ensemble de ces décrets et de ces décisions.
Sans doute le calme n'était pas si grand que les susceptibilités, naguère si promptes, ne se réveillassent parfois. Le procès Yon-Allais, qui venait de se dérouler devant les tribunaux, eut son épilogue : le cabinet voulut la révocation de M. Yon; le bureau de l'Assemblée s'opposa à cette révocation : M. Yon se démit de son emploi; et cette triste affaire ne se termina pas sans soulever quelques récriminations pénibles. Vers la fin de décembre, un autre incident surgit. Un représentant, M. Mauguin, ayant été incarcéré pour dettes, l'Assemblée se prévalut de l'inviolabilité législative et, malgré les efforts du garde des sceaux qui invoquait le silence de la Constitution et les prescriptions du droit commun, ordonna l'élargissement du repré-
(1) Bulletin des lois, 18.50. £' «cmeslre, n" 25(i7. p. (;85.
394 IIISTOIRK DE LA SECONDE RKPUP.F>IQIJR FftANCAlSE.
sentant arrêté. L'un des questeurs, M. Baze, se rendit lui-même à la maison de Clichy pour faire exécuter la décision parlementaire. La justice venait de condamner Allais et de flétrir sévèrement M. Yon, l'homme de confiance du Palais-Bourbon; l'Assemblée à son tour semblait se venger de la magistrature en brisant une ordonnance judiciaire. Cette rancune parut mesquine, et cette aflectation d'omnipotence rencontra peu d'approbateurs. A ces regrettables démêlés, il fallait ajouter les querelles des journaux, querelles qui renaissaient parfois avec une aigreur de mauvais augure.
Cependant, malgré ces signes moins favorables, l'heureux accord fondé sur le message du 12 novembre ne paraissait pas sérieusement altéré. On persistait à espérer que l'harmonie se maintiendrait. Nulle prévision, hélas! ne fut plus vaine. Avec Louis-Napoléon, c'était presque toujours l'imprévu qui arrivait. On avait eu la paix le 12 novembre quand on osait a peine y compter. On eut la guerre deux mois plus tard quand on commençait à s'habituer à la paix.
Le 2 janvier 1 851 , le journal la Patrie, l'un des organes ordinaires du président, publia, sans en donner la date, de prétendues instructions du général en chef de l'armée de Paris à ses officiers. Aux termes de ces instructions, tout ordre non émané du général en chef ou de ses agents réguliers devait être considéré comme nul. Les représentants ne devaient point être écoutés. Enfin toute demande, sommation ou réquisition d'un fonctionnaire civil, judiciaire ou politique devait être rigoureusement repoussée.
On jugea aussitôt que la Patrie n'avait publié un aussi grave document que sous l'inspiration ou du moins avec l'agrément de 1 Elysée. Si l'origine de cette nouvelle à sensation avait pu être incertaine, les derniers doutes se dissipèrent lorsque, le
lendemain, on vit le prince Jérôme Napoléon monter à la tribune et interroger le ministre de la guerre sur l'ordre du jour rédigé, disait-on, par le général Ghangarnier. Il était difficile de se dissimuler le piège que cette interpellation cachait. Si Ghangarnier avouait les instructions, il s'éloignait de l'Assemblée ; si au contraire il les désavouait, il apparaissait de nouveau comme le général du Parlement et fournissait un prétexte pour qu'on le frappât. A se faire l'agent de cette manœuvre, le prince Napoléon trouvait un double profit. En attaquant le commandant de l'armée de Paris, il remplissait son rôle de bon Montagnard; en servant l'Elysée, il faisait œuvre de bon cousin.
Le ministre de la guerre, 1 honnête général Schramm, demanda un délai pour rechercher l'ordre du jour en question. L'Assemblée impatiente décida la discussion immédiate. Le prince Napoléon lut l'article de la Patrie, le commenta avec plus de perfidie que d'adresse, s'efforça de diviser la majorité. Une désapprobation presque universelle accueillit ses paroles : l'orateur était pour la droite un adversaire, et pour la gauche un allié suspect : en outre, on pressentait une comédie de famille. Le général Schramm renouvela sa demande d'ajournement. Gependant le général Ghangarnier, directement visé, n'était pas homme à s'abriter derrière son chef. Il se dirigea vers la tribune : « Mon honorable ami, M. le général Schramm, « dit-il, veut bien me permettre de donner un renseignement « qu'avec le temps il ne pourrait pas trouver attendu que le « document signalé par le journal la Patrie n'existe pas. » Ghangarnier ajouta qu'à la vérité, peu de temps après l'émeute de Juin, il avait donné à la garde nationale une instruction pour assurer l'unité de commandement pendant le combat : mais il affirma que, ni dans cette instruction, ni dans aucune autre, il n'avait nié le droit constitutionnel de l'Assemblée. A ces paroles, les applaudissements éclatèrent et se prolongèrent assez longtemps pour se transformer en ovation. Le prince Napoléon essaya en vain de répondre : les clameurs étouffèrent sa voix, et l'ordre du jour pur et simple fut voté presque à l'unanimité.
Cette attaque subreptice avait eu le seul dénouement qu'elle
méritât. Mais on va voir la crise dont elle fut l'origine, le prétexte ou le point de départ.
Le lendemain, les représentants, en arrivant au Palais-Bourbon, apprirent la retraite du cabinet. La surprise fut extrême. Le refus opposé la veille à l'ajournement sollicité par le général Scliramm ne suffisait pas à expliquer une crise. On voulait douter de la nouvelle : les ministres eux-mêmes annoncèrent leur démission. Dans l'incertitude où 1 on était, les laiseurs de suppositions se donnèrent libre carrière. Pendant la journée du 5 janvier qui était un dimanche, toutes sortes de rumeurs coururent. On parla d'un ministère Faucher, d'un ministère Billault, du maintien de M. Fould et de M. Baroche : M. Dupin, M. Barrot avaient été, disait-on, appelés à l'Elysée. Le 6 janvier, la séance parlementaire s'ouvrit au milieu des préoccupations les plus vives. L'ordre du jour appelait la discussion de la loi sur le régime hypothécaire : mais nul n'écoutait. Toute la vie se concentrait dans les couloirs. On arrêtait au passage et l'on interrogeait avec empressement ceux des membres de la majorité qui, comme M. Barrot, M. Faucher, M. de Malleville, semblaient les médiateurs naturels entre l'Assemblée etl'Élysée.
Au milieu de toute cette confusion, un bruit dominait tous les autres, c'était celui de la destitution de Changarnier.
Ce bruit était fondé, et la crise n'avait pas d'autre origine. Déjà, au mois d'octobre précédent, Louis-Napoléon avait songé à se débarrasser du commandant de l'armée de Paris, et s'il avait ajourné son dessein, il n'y avait pas renoncé. L'ovation faite au général dans la séance du 3 janvier avait piécipité le dénouement. Changarnier s'était substitué au ministre de la guerre : il avait affirmé les droits du Parlement, s'était constitué le protecteur de l'Assemblée. L'A.-^semblée, à sontour, lui avait témoigné, par ses acclamations, qu'elle l'adoptait pour le gardien et le champion de ses prérogatives. Décidément, Changarnier jouait le rôle de Guise, mais le président ne voulait pas être Henri III. Il résolut de briser, sans j)lus de retard, ce serviteur hautain, plus incommode qu'un ennemi.
Ce dessein une fois arrêté, un souci restait au prince, celui de tempérer aux yeux des représentants l'effet d'une si grave
mesure. En ôtant au Parlement son gfe'néral, il lui aurait plu de ménager le Parlement lui-même. Avec sa nature à la fois audacieuse et timide, il aimait à ne frapper que des coups successifs : il pansait même volontiers les blessures qu'il faisait et attendait, avant d'en porter d'autres, que les premières Fussent presque cicatrisées.
Dans ces jours de crise, il entretint isolément plusieurs des membres influents de l'Assemblée, M. Mole, M. Daru. Il alla même jusqu'à proposer à M. Barrot de composer un ministère qui signerait le décret de révocation de Changarnier. M. Barrot déclina cette offre : ce n'était pas que le pouvoir du commandant en chef ne lui apparût comme exorbitant, mais il jugeait inopportune l'heure de cette destitution. « Si la situation de « Changarnier a grandi, faisait-il observer, c'est qu'en l'absence « d'un cabinet parlementaire, l'Assemblée cherche dans le « général l'appui qu'elle ne trouve point ailleurs. îi Le vaniteux homme d'État se flattait volontiers de l'espoir que, si l'on revenait aux traditions constitutionnelles, il serait le chef désigné du ministère futur, et il se réservait plutôt qu'il ne se refusait. Non content de ces entrevues intimes, le président convoqua le 8 janvier à l'Elysée les principaux membres de la majorité : ils étaient au nombre de huit. C'étaient MM. Dupin, Mole, Thiers, Barrot, Berryer, de Broglie, Daru, Montalembert. Louis-Napoléon, en réunissant ces graves personnages, ne voulait ni leur proposer de former un cabinet, ni les consulter sur un projet qui était irrévocable : c'était à une espèce de conférence qu'il les conviait.
Après les avoir remerciés de leur empressement, il leur exposa que le commandement de l'armée de Paris, créé dans des circonstances exceptionnelles, n'avait plus de raison d'être, puisque la paix publique était depuis longtemps rétablie, u Ce i< commandement, ajouta-t-il, est anormal, exorbitant, et forme « dans l'État un troisième pouvoir qui gêne l'action des deux « autres. Mettre fin à cet état de choses est mon droit : je suis « résolu à en user : seulement, je vous demande d'être auprès u de l'Assemblée les garants de la légalité de la mesure et de « la loyauté de mes intentions. »
La surprise fut grande et se traduisit par un silence embarrassé. Sous cette courtoisie pleine d'aménité qui était habituelle au prince, se cachait une prétention voisine de l'impertinence. Louis-Na|)oléon allait rendre un décret qui, sous une l'orme indirecte, atteignait le Parlement, et il voulait que les chefs du Parlement non seulement ne fussent point les adversaires de la mesure, mais en devinssent les promoteurs, les hérauts et les soutiens!
M. Dupin était le président de TAssemblée, et, à ce titre, il prit le premier la parole. « Quoi, dit-il, c'est à la suite d'un tt incident parlementaire où le général a protesté de son res- « pect pour la représentation nationale que vous allez le dé- « pouiller de ses fonctions! » — M. Barrot parla de même. — Quant au duc de Brofjlie, il concédait de grand cœur la légalité de l'acte présidentiel : « Mais, ajoutait-il avec son ordinaire M gravité, la sagesse d'un gouvernement consiste moins à user « de tout son droit qu'à en user à propos et avec modération. » — Deux des niterlocuteurs du prince lui étaient particulièrement favorables : c'était M. Mole, qui avait servi le premier Empire et s'en souvenait; c'était M. Daru, qui, lui aussi, se rattachait par sa famille aux traditions impériales, l/un et l'autre s'unirent pourtant à leurs collègues, et, sous une forme plus adoucie et affectueuse, exprimèrent les mêmes répugnances. « On ne peut choisir un plus mauvais moment pour o destituer le général... » , dit M. Mole. — « C'en est fait de « l'accoi'd entre les deux pouvoirs », ajouta M. Daru...
Plus hautain et plus défiant, Berryer se montra étonné, presque blessé du rôle étrange que Louis-Napoléon voulait confier aux chefs de la majorité : « Nous ne pouvons accepter « cette mission; nous ne serions pas écoutés si nous entrepre- « nions d'enlever à l'acte qu'on prépare le caractère et la « gravité que le bon sens lui attribue. » — Le plus vif de tous fut M. Thiers : « Nous avions cru que nous étions appelés « ici pour donner notre avis : vous dites que votre décision (I est prise; soit : ce n'est pas moins un devoir |)Our nous « d exprimer notre sentiment. Tous les partis ont leurs exagé- « rés, le votre comme les autres, monsieur le président. Que
« fera l'Assemblée? je n'en sais rien : ce que je sais, c'est « qu'elle se sentira atteinte. » S'animant de ses propres paroles, M. Thiers rappela ce que la majorité avait fait pour le président : « A l'époque de la loi sur la dotation, j'ai été de banc en banc « pour recruter des adhérents au projet. A l'occasion, nous Il soutiendrions encore le ministère avec la même énergie. On « dit que Changarnier conspire; si Ton peut lui reprocher quelu que chose, c'est de ne se donner à personne. » A ces mots, Louis-Napoléon interrompit avec une vivacité qui ne lui était point habituelle : « Pourtant le général a dit qu'il se chargeait « de me conduire à Vincennes. — Ah ! monsieur le président, « si nous nous mettions à recueillir tous les propos de couloirs, « que ne dirions-nous pas? »
Le prince écoutait les avis avec une patience qui n'avait d'égale que son obstination à ne pas les suivre. Cependant l'entretien, d'abord cordial, avait pris un ton presque amer. Les députés se levèrent. Au moment de se retirer, debout, groupés autour du président, ils tentèrent un dernier effort, mais ce fut sans succès. Louis-Napoléon, quoique troublé et ému, était inébranlable. Quant aux chefs de la majorité, ils quittèrent le palais de l'Elysée, à la fois irrités et affligés : irrités de l'offense faite à l'Assemblée et affligés de la rupture qui suivrait (1).
Le lendemain, la disgrâce de Ghangarnier fut consommée. On ne le destitua pas, mais on partagea son commandement : le général Baraguey d'Hilliers devint commandant de la première division militaire; le général Perrot, commandant de la garde nationale. En même temps le Moniteur annonçait la formation du nouveau ministère. MM. Drouyn de Lhuys, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, Ducos, Magne, Bonjean remplaçaient aux affaires étrangères, à la guerre, à la mnrine, aux travaux publics, à l'agriculture MM. de la Hitte, Schramm, Romain- Desfossés, Bineau, Dnmas. Les portefeuilles de la justice, de l'intérieur, des finances, de l'instruction publique, demeuraient aux mains de MM. Rouher, Baroche, Fould, de Pavieu.
('!"> BARitoT, Mémoires, t. IV, p. 2:j2-3H. Appendice.
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Chose singulière! les membres les plus importants du dernier cabinet fi^jnraient dans la nouvelle combinaison. Ils n'avaient déposé le pouvoir que pour le reprendre aussitôt. Il y aurait eu là de quoi étonner, si tant d'étrangetés accumulées n'avaient émoussé la curiosité et lassé la surprise elle-même.
Par le message du 31 octobre 1849, le président avait rompu avec les traditions parlementaires : par la destitution de Ghangarnier, il rompait avec le Parlement lui-même.
Les impressions lurent diverses. — Dans la petite bourgeoisie où les journaux de l'Elysée étaient très répandus, l'approbation fut plus vive que le blâme. Il en fut de même dans le monde des affaires : la Bourse monta : comme pour bien marquer, au milieu de toutes ces fluctuations, la stabilité du crédit public, le ministre des finances choisit ce moment pour baisserd'un I|2 pour 100 l'intérêt des bons du Trésor. — Dans les classes élevées, au contraire, on s'effraya et l'on s'irrita. L'Assemblée surtout s'émut. La disgrâce de Ghangarnier lui apparut comme une menace pour sa sécurité, presque comme une atteinte à son honneur.
Les colères firent explosion. Le 10 janvier, M. de Rémusat monta à la tribune : « Messieurs, après les actes graves et Il extraordinaires que le Moniteur d'aujourd'hui a annoncés à tt la France, je m'attendais que les ministres, cédant, encore tt cette fois, aux usages de tous les gouvernements représenta- « tifs, viendraient expliquer à cette tribune pourquoi ils étaient « sur ces bancs.
« Je m'attendais qu'ils expliqueraient pourquoi, après une « démission que je ne m'explique pas, ils venaient de reformer « une administration que je ne m'explique pas davantage. u [Écouta! écoutez!)
« A défaut de ce» explications, il faut que l'Assemblée parle
s {approbation)^ il faut qu'elle rompe un généreux silence qui (i n'a duré que trop longtemps. »
M. Baroche se leva pour répondre. Il se borna à dire que la politique du cabinet serait celle du message du 12 novembre, que des hommes sérieux et recommandables avaient été remplacés sur les bancs ministériels pard'autres hommes non moins sérieux et non moins recommandables. A ces déclarations banales, il ajouta ses protestations ordinaires de droiture et de loyauté. Par malheur, le ministre de l'intérieur avait plusieurs fois déjà répété le même discours, en sorte que son autorité, jadis très grande, s'était un peu affaiblie. La droite tout entière et une portion de la gauche écoutèrent avec impatience cet orateur devenu suspect; à l'extrême gauche régnait un silence glacial ; au centre quelques approbations soulignèrent seules le langage ministériel. Berryer, avec son éloquence ordinaire, M. Dufaure, avec sa netteté incisive, revendiquèrent les droits du Parlement. Le général Bedeau fut plus véhément encore : « Des clameurs séditieuses ont été poussées à Satory. « Qui a-t-on frappé? ceux qui avaient crié? Non, mais le « général Neumayer, qui avait rappelé les règlements. Le « général Changarnier rend hommage à l'Assemblée. Qu'arrive- « t-il? le lendemain on le destitue. » En vain M. Baroche reprit-il la parole; en vain M. Bouher lui vint-il en aide : leurs protestations irritaient, loin d'apaiser. M. de Rémusat déposa la proposition qu'il avait annoncée au début de la séance. Elle consistait dans la nomination d'un comité chargé de préparer les mesures que les circonstances commanderaient. Malgré l'opposition des députés du centre et malgré l'abstention d'une partie de la Montagne, la proposition futvotée par 330 voix contre 273.
L'ardeur des discours, l'animation des visages, l'intensité des craintes ou des colères, par-dessus tout le caractère vague et menaçant de la résolution votée, tout annonçait une de ces grandes batailles où peut-être l'un des deux pouvoirs sombrerait. « La commission, disait-on, allait se transformer en » comité de salut public. Le vent était à la mise en accusation. » Ainsi parlaient les représentants dispersés dans les couloirs et enivrés de leur propre éloquence ou de celle de leurs amis. Il 36
Ceux qui tenaient ce langage s'abusaient sur leur puissance. Ce fut le propre de l'Assemblée législative de menacer toujours et de ne point frapper. Jamais ce mélange d'irritabilité et de faiblesse n'apparut mieux que dans les événements que nous rapportons.
Dès que les représentants se réunirent dans leurs burenux pour désigner les membres de la commission, la divergence des vues éclata. Quatre partis se dessinèrent netleiuent. 11 y avait le parti de l'Elysée qui affii mait le droit constitutionnr^l du prince et était d'avis de ne rien faire du tout. A l'extrémilé opposée, il y avait le parti des alarmistes qui demandaient confusément une politique d'énergie et qui réclamaient, soit une enquête ou une adresse au pays, soit une nouvelle et solennelle affirmation du droit de réquisition directe. Entre ces deux partis, il y avait enfin deux groupes intermédiaires, celui des modérés de la gauche et celui des modérés de la droite. Ces deux groupes eux-mêmes avaient des volontés opposées. Les modérés de la gauche, comme M. Bixio, souscrivaient à un acte d'hostilité contre le pouvoir, mais se refusaient à tout témoignage de gratitude pour Changarnier; les modérés de la droite, comme Montalembert, jugeaient au contraire opportune une manifestation en faveur de Changarnier, mais répugnaient à frapper d'un bJànie le président ou même le cabinet.
Le choix des commissaires se ressentit de ces incertitudes. La commission compta dans son sein des hommes de tous les partis. Elle commença par demander la publication des procèsverbaux de la Commission de permanence. Cette publication fut votée avec l'assentiment même du ministère. Quand on arriva aux mesures à prendre, l'embarras fut grand. En fin de compte, deux résolutions furent proposées : premièrement, un ordre du jour de défiance contre le ministère; secondement, un témoignage de gratitude pour Changarnier. C'était assez pour exprimer les sentiments de l'Assemblée : mais on était loin de ce comité de salut public, de ces bruits d'accusation, de ces décisions énergiques qu'on avait annoncées à la j)remière heure; et, pour arriver à une conclusion si modeste, il eût mieux valu ne pas déployer d'abord une si fastueuse hostilité.
Cette résolution, outre qu'elle était bien modeste, n'était pas tout à fait sincère. Si une responsabilité était enjeu, c'était celle du président : or c'était le cabinet seul qu'on frappait, comme si la fiction de l'irresponsabilité royale n'eût pas été depuis longtemps brisée. Sans doute on ne pouvait faire remonter le blâme plus haut sans provoquer un terible éclat; et, à ce titre, cette réserve ne laissait pas que d'être patriotique. Mais alors, encore une fois, à quoi bon ce zèle de la première heure? Le plus sûr moyen d'enhardir ses adversaires, c'est d'afficher des desseins belliqueux et de les laisser ensuite fléchir et se dégrader.
Cette revanche de l'Assemblée se réduisit encore à de plus humbles proportions. Les débats publics s'ouvrirent. On entendit de merveilleux discours. On prodigua au prince et à ses conseillers les vérités les plus désobligeantes, et ces traits, tour à tour ingénieux ou méprisants, sanglants ou ironiques, furent soulignés par les applaudissements de la droite et de la gauche. On dévoila les périls, les humiliations de l'avenir, et la perspicacité à les prévoir n'eut d'égale que l'impuissance à les conjurer. — M. Jules de Lasteyrie retraça avec une verve qui ne ménageait rien les incidents de la prorogation. — Berryer, s'élevant plus haut, célébra avec magnificence les grandeurs de la royauté; puis, avec une clairvoyance prophétique : « Si cette majorité est brisée, si elle est scindée, je «i déplore l'avenir qui est réservé à mon pays : je ne sais quels tt seront vos successeurs; je ne sais pas si vous aurez des suc- « cesseurs : ces murs resteront peut-être debout, mais ils seront « habités par des législateurs muets. » — M. Thiers ne fut ni moins précis, ni moins sombre dans ses prévisions : « Il y a « aujourd'hui deux pouvoirs, le pouvoir exécutif et le pouvoir «législatif... Si l'Assemblée cède aujourd'hui, il n'y en aura h plus qu'un, la forme du gouvernement sera changée. Dès à V. présent, on pourra dire : L'Empire est fait! )> — Changarnier assistait à ces débats dont sa disgrâce avait été l'origine, mais qui, à force de se généraliser, s'éloignaient un peu de lui. Lui aussi, il voulut prendre la parole. Il est toujours malaisé de parler dans sa propre cause. Ghangarnier s'acquitta de sa
ÀOi HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
tâche avec honneur : il se montra simple, bref, attristé sans amertume, ému, un peu solennel comme toujours, mais d'une solennité que la gravité des conjonctures justifiait. <• Je n'ai « voulu que l'exécution des lois ; je n'ai favorisé aiicune luction : « c'est pourquoi les démagogues et les partisans de la dictature « impériale m'ont voué des haines irréconciliables qui, pour « mon honneur, survivent à ma chute. Messieurs, mon é|>ée « est condamnée à un repos au moins momentané, mais elle «n'est pas brisée; et si, un jour, le pays en a besoin, il la « trouvera bien dévouée et n'obéissant qu'aux inspirations « d'un cœur patriotique et d'un esprit lerme, très dédaigneux « des oripeaux d une vaine grandeur. >» — Ainsi se déroulait cette discussion, tour à tour oia^^euse ou calme, et s'élevant à des hauteurs qu'on n'a point dépassées. C'était le sort de cette Assemblée d'ollrir au pays des modèles oratoires à suivre plutôt que des exemples politiques à imiter. Quand ces flots d'éloquence eurent cessé de couler, il fallut bien arriver à une conclusion. Le parti de l'Élvsée se refusant à tout vote de blâme, la droite ne pouvait former une majorité si elle ne s'alliait à la gauche. La gauche, de son côté, était disposée â désavouer le ministère, non à glorifier Changarnier. Des deux résolutions adoptées par la commission, on sacrifia la seconde, c'est-à-dire le témoignage en faveur de 1 ancien commandant en chef de l'armée de Paris. Un ordre du jour fut proposé par le représentant Sainte-Beuve qui se résumait en une simple désapprobation contre le cabinet. Républicains et royalistes s'étant unis dans un vote commun, l'ordre du jour Sainte-Beuve fut adopté par 4.15 voix contre 286. On humiliait assez le prince pour le rendre irréconciliable, on ne l'atteignait pas assez pour l'amoindrir.
Non seulement Louis-Napoléon ne sortait pas amoindri du débat, il en sortait fortifié. Il y avait, en réalité, deux vainqueurs : c'était d'abord les Montagnards qui assistaient a\ec une joie perfide aux divisions de leurs adversaires; c'était ensuite le président qui était débarrassé de Changarnier. Le vrai vaincu, c'était l'ancienne majorité dont les fragments coupés en tronçons allaient chercher en vain à se rejoindre.
Pour ceux qui n'avaient point encore perdu le souvenir des
traditions constitutionnelles, il y avait bien un autre vaincu, c'était le ministère, le ministère qui, après huit jours d'existence, s'effondrait : mais nul ne s'en souciait, et Louis-Napoléon moins que personne. Uno avulso, non déficit aller! Il ne fallait au président que des commis dociles et laborieux, et il n'en manqua pas. Après quelques tentatives infructueuses, il composa un cabinet extraparlementaire, et, dans la formation de ce cabinet, il eut d'ailleurs, comme on dit, la main heureuse, car ses choix tombèrent sur des hommes distingués et honorables. Quelques noms apparurent alors qui devaient, sous le second Empire, arriver à la notoriété : c'était M. de Royer, qui était appelé au ministère de la justice; M. Schneider, qui devenait ministre de l'agriculture et du commerce; M. Magne, qui, déjà membre du cabinet précédent, conservait le ministère des travaux publics. Les portefeuilles de la guerre, de la marine, de l'intérieur, des finances, de l'instruction publique, des affaires étrangères furent attribués au général Randon, au contre-amiral Vaillant, à MM. Vaisse, de Germiny, Giraud, Brenier. Dans un message, le prince fit connaître qu'il gouvernerait avec cette nouvelle administration jusqu'à ce que la majorité se reconstituât. Quelques-uns parmi les plus ardents s'indignèrent que le ministère fût choisi en dehors du Parlement, et virent dans cette exclusion une nouvelle menace pour l'avenir. La plupart, découragés, un peu sceptiques, fatigués de leurs colères mêmes, renoncèrent à s'indigner ou à s'étonner, et accueillirent avec une indifférence dédaigneuse les nouveaux ministres que le hasard leur envoyait.
Une longue période s'ouvrit, pleine de confusion, d'incertitude, d'anarchie non matérielle, mais morale. Cette malheureuse Assemblée sentait le terrain s effondrer sous elle. Déjà elle était divisée en trois tronçons, la droite royaliste, le parti
de l'Élysée, la Montagne. Elle avait perdu le général dont l'épée était sa sauvegarde. En outre, l'opinion s éloignait de plus en plus d'elle. Il se formait en ce temps-là, dans le peuple et dans une portion de la bourgeoisie, un courant impétueux qui poussait vers l'absolutisme. Le goût de l'unité si cher au tempérament français, le prestige du nom de Napoléon, la fatigue des trouilles, tout précipitait cette tendance. On voulait avant tout le repos : on était affamé de silence et d'immobilité, comme on était naguère avide de parole et de mouvement.
Les représentants de l'ancienne majorité étaient trop avisés pour ne pas mesurer le danger. En vain la loi les couvrait : ils comprenaient que le courant de l'opinion, les minant depuis longtemps, finirait par emporter toutes les fictions légales. Ces périls presque insurmontables, nettement entrevus par leur clairvoyance, engendraient en eux une disposition amère, attristée et hautaine. Ils ressentaient ces transports d'irritabilité nerveuse qui dénotent, non la force, mais la faiblesse; et les accès où ils se consumaient accroissaient leur impuissance même. Tout devenait matière à interprétations malveillantes. Le plus souvent, les tentatives de rapprochements, mal comprises, travesties par la défiance ou la mauvaise foi, ne faisaient qu'élargir l'abîme entre les deux pouvoirs. Dans ce duel, Louis- Napoléon avait le double avantage du sang-froid sur le tumulte, du silence sur la parole : et le pav-, jugeant sur les apparences, comparant l'agitation du Palais-Bourbon avec le recueillement de l'Elysée, s'habituait de plus en plus à voir dans la représentation nationale le foyer de toutes les intrigues, dans le prince, au contraire, le souverain garant de la paix.
Un mois après la révocation de Changarnier, un incident fournit aux rivalités parfois assoupies, jamais emlormies, une bruyante occasion d'éclater. Le 3 février 1851, le cabinet demanda un nouveau crédit de 1,800,000 francs pour frais de représentation du président de la République. La détresse était-elle si grande à l'Élysée que, pour s assurer de nouvelles ressources, on bravât les chances d'un refus dédaigneux? Se flattait-on d'obtenir de la condescendance du Parlement un dernier sacrifice? Ne songeait-on pas plutôt ,cn cas de refus, à tirer
de riiumiliation même un avaiilage et à se poser en victime en face de l'opinion publique? Quelle que fût la pensée du prince, les sentiments de l'Assemblée se révélèrent aussitôt. La commission nommée fut hostile au crédit : elle désigna pour rapporteur M. Piscatory. Si l'on voulait dire la vérité avec une franchise nette, hardie, presque brutale, on ne pouvait mieux choisir. M. Piscatory s'appliqua à déchirer tous les voiles, et il y excellait. A la vérité, la cause de Louis-Napoléon trouva un éloquent champion, c'était Montalembert. Montalembert déplorait plus que personne l'émiettement du parti de l'ordre : il avait peu de foi dans la monarchie et n'en avait aucune dans la liépublique : il se préoccupait avant tout des destinées religieuses de son pays, et il croyait que le prince, bien conseillé, était aussi apte que personne à les assurer. Il se 6t l'avocat de lÉlysée, avocat dédaigneux, presque persifleur, protecteur plus qu'ami. Telle était lirritation de l'auditoire que lui, l'orateur naguère acclamé, ne recueillit que des murmures à peine compensés par quelques applaudissements des centres. Aucune voix puissante ne s'éleva pour répondre à Montalembert. On alla au scrutin, et, la droite s'unissant à la gauche, le crédit fut rejeté. Le Parlement était victorieux, mais au prix d'une nouvelle scission parmi les conservateurs. La presse bonapartiste annonça une souscription au profit du prince. Par une note brève insérée au Moniteur (1), Louis-Napoléon la refusa. On vendit à l'Elysée des chevaux et des voitures, on congédia des serviteurs, affectation de pauvreté qui fit quelques dupes.
L'Assemblée s'étourdissait de ses propres luttes. « Nous n'ac- « corderons à Louis Bonaparte ni une heure de prolongation « de pouvoir, ni un écu. » Tel était le mot qu'on entendait sur les bancs de la Montagne et parfois aussi sur quelques bancs royalistes. A droite comme à gauche, il semblait qu'on rivalisât de motions insensées. C'est vers ce temps-là que Berryer demanda le remboursement des 45 centimes et Lagrange celui du milliard des émigrés. Les surprises des derniers scrutins avaient désorienté toutes les combinaisons. La confusion régnait
(1) Moniteur A\x 11 février 1851, p. 434.
partout. Les Montagnards, les yeux fixés sur l'échéance attendue de 1852, se réservaient pour cette époque redoutable : en attendant, ils accueillaient, tantôt avec une défiance dédaigneuse, tantôt avec un empressement perfide, les avances de rovalistes qui, après les avoir combattus à outrance, unissaient j)arlois leurs votes aux leurs. Les royalistes eux-mêmes étaient divisés : orléanistes et légitimistes s'attaquaient dans leurs journaux. Sur ces entrefaites, le nouvel ajournement de la proposition Creton vint accroître les dissidences entre les deux fractions monarchiques. Les anciens chefs parlementaires différaient d'attitude : les uns, comme M. Berryer et M. Thiers, s'abandonnaient à leur hostilité contre le président; les autres, comme M. de Broglie et M. Mole, contemplaient d'un regard attristé cette mêlée des partis. Parmi les feuilles de TÉlysée, quelques-unes, jalouses de se distinguer par leurs violences, attaquaient la loi du 31 mai, traînaient dans la boue le régime constitutionnel, appelaient de leurs vœux une sorte de coup de force, et leurs témérités effrayaient les députés du centre, favorables sans doute au prince, mais se refusant à de telles audaces. Pendant ce temps, Louis-Napoléon s'autorisait de ce désarroi pour garder son ministère extraparlementaire, et ce cabinet lui-même, inhabile à la politique, sans autorité, sans racines, était incapable d'apaiser aucun dissentiment ou de rallier aucunes forces autour de lui. Pour compléter ce tableau, on voyait quelques représentants, comme M. Daru et M. Léon Faucher, allant de banc en banc et s'employant avec plus d'ardeur que de succès à reformer les liens rompus de la majorité. — Ainsi se consumaient en des compétitions stériles la force et l'activité de l'Assemblée. Cependant, au milieu de ces disputes, une question s'élevait qui, de jour en jour, préoccupait davantage le pays, c'était celle de la révision de la Constiuuion,