‹ Histoire de la seconde République françaiseChapitre 17 sur 28 · LIVRE VINGT ET UNIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT ET UNIÈME

LE S0GIALIS:\1E

Sommaire : I. — Le parti démagofjique ou socialiste depuis le 24 février. Troii phases distinctes. Caractère de la propagande socialiste, à partir de 1850 : son succès, surtout dans les départements du Centre et dans le bassin du Rhône; cercles, chambrées, journaux, sociétés secrètes. — La Nouvelle Montagne ; arrestation de Gent (octobre 1850). — La propagande continue; on se prépare pour 1852. Le socialisme et les populations rurales du Midi. — Le coup d'Etat; comment il est accueilli; dans quelles provinces et dans quelles villes éclate l'insurrection.

II. — La Nièvte et Clamecy. — Le parti démagogique à Clamecy. Nouvelle du coup d'Etat; agitation; dès le 5, l'insurrection éclate; conflit sanglant entre les gendarmes et les insurgés; les socialistes maîtres de la ville; excès et crimes; le village de Pousseaux; meurtre de M. Bonneau; meurtre du gendarme Bidan (6 décembre). — Les dépèches annoncent que Paris est calme. Indécision de quelques-uns des chefs; ardeur d'Eugène Millelot. — Les troupes approchent de Clamecy (7 décembre). Essais de barricades; les socialistes quittent la ville. — Le préfet et la force armée entrent dans Clamecy; réaction.

m. — V Hérault : causes générales qui entretiennent l'agitation; sociétés secrètes. — Nouvelle du coup d'Etat. — Troubles graves à Béziers, à Capestang. — Bédarieux ; insurrection ; les socialistes maîtres de la ville (4 décembre) ; attaque de la caserne de gendarmerie; scènes affreuses; meurtre du gendarme Bruguière, du gendarme Lamm, du maréchal des logis Léotard; ce qui suit les meurtres; indifférence ou cruauté de la foule; horribles détails. — Entrée du général Rostolan dans Bédarieux.

IV. — Caractère général de l'insurrection dans la Drôme, le Var, les Basses- Alpes.

\ ■ — La Drôme : calme à Valence; agitation à Crest et insurrection dans le» communes environnantes. Arrivée des contingents ruraux et double combat dans la journée du 6 décembre. — Renforts arrivés de Valence; nouveau combat (7 décembre). — Agitation à Loriol, Rochegude, à Montélimart, dans le canton de Marsanne.

VI. — Le Var, — Etat du département du Var ; symptômes nombreux d'effervescence. — Toulon, Hyères, Cuers. — L'insurrection éclate dans le centre du département. La Garde-Freynet, le Luc, Vidauban ; arrestations d'otages;

mesures révolutionnaires, — Réunion de tous les contingents socialistes à Vidauban; dissentiments sur le plan à adopter; arrivée de Duteil; il est nommé jjéiiéral. Les insurgés aux Arcs, à Lorgnes, à Salernes. Marche vers les Basses-Alpes décidée; arrivée à Aups (9 décembre). — Mesures prises par l'autorité; le 50' de ligne; sa marche de Toulon sur Draguignan (7-8 décembre), puis de Draguignan sur Aups (10 décembre). — Fausse sécurité de Duteil; le 10, il passe en revue ses troupes avant de rétrograder derrière le Verdon. — Arrivée imprévue des troupes. Déroute presque sans combat. — Fin de l'insurrection; réaction impitoyable ; jugement général sur le soulèvement du Var.

VH. — Les Basses-Alpes : comment ce département, pauvre, sans grandes villes, prestpie sans population ouvrière, avait accueilli les idées socialistes. — Nouvelle du coup d'Etat. — Les contingents ruraux et surtout celui de Manosque arrivent à Forcalquier (5 décembre) ; énergie du sous-préfet, M. Paillard; il est arrêté, insulté, blessé, et n'échappe que par miracle à la mort. Les socialistes maîtres de Forcal(|uier. — Soulèvement général à Sisteron et dans la vallée de la Durance; l'insurrection s'étend dans les montagnes et jusqu'à Barcelonnctte. — Digne. On y apprend le soulèvement du département; anxiétés; résolutions diverses; retraite du préfet et des principales autorités. — Arrivée des insurgés à Digne (7 décembre); installation d'une commission révolutionnaire; mesures diverses. — Marche de plusieurs colonnes de troupes ver» les Basses-Alpes. — Engagement aux Mées. — L'armée socialiste se dissout. L'ordre est rétabli.

Vin. — Effet produit sur l'opinion publique par les insurrections socialistes. Sous l'empire de la crainte, la nation se rapproche de plus en plus de Louis- Napoléon. — Politique du prince; il affecte le dédain pour les parlementaires et frappe sans pitié les républicains; en revanche, il multiplie ses efforts pour conquérir l'armée, le peuple, le clergé. — Plébiciste du 20 dccembre; ses résultats. — Le mot de M. Thlers se vérifie : l'Empire est fait.

Si l'on a suivi l'histoire du parti démafijogique, on a pu constater qu'il avait traversé depuis 1848 trois périodes distinctes. — Dans la première période, c'est-à-dire depuis la révolution de Février jusqu'à l'insurrection de Juin, il s'était étalé à l'aise et, quoique contenu par l'esprit de modération générale qui régnait alors, n'avait dissimulé ni son programme ni ses prochaines espérances. — La défaite de juin hii avait porté une atteinte cruelle, et, frappé par la réprohation publique plus encore que par la salutaire rigueur des lois, il était rentré dans l'ombre. A la vérité, il avait bientôt repris son activité :

ïes menées de la Solidarité républicaine, Ta^tation du 29 janvier, la propagande électorale à l'approche du renouvellement de l'Assemblée, le soulèvement criminel du 13 juin 1849 avaient attesté tout à la fois 1 audace et robstination de ses desseins. Mais le succès n'avait pas couronné ses efforts. La fermeté du général Changarnier avait prévenu ou déjoué toutes les tentatives anarchiques : le suffrage universel, en mai 1849, avait envoyé au Palais-Bourbon une majorité royaliste : enfin, certaines élections partielles ayant au printemps de 1850 effrayé l'opinion conservatrice, la loi du 31 mai avait été rendue dans le but de perpétuer et de consolider l'influence du parti de l'ordre. — Ainsi tenu en échec, le parti démagogique-socialiste n'avait pas abdiqué, mais il avait transformé sa tactique. Il avait renoncé à toute action immédiate et avait volontairement éloigné son but dans l'espoir d'y atteindre plus sûrement. Il avait pris pour objectif l'année 1852, comme s'il avait eu la certitude que les multiples scrutins et l'inévi table confusion de cette époque lui offriraient quelque chance propice. Alors avait commencé pour lui une troisième période, période de lutte non ouverte, mais cachée, de cheminement patient et continu, d'action persévérante exercée moins sur les grandes villes que sur les petites bourgades et sur les campagnes. « Préparons-nous pour 1852, et jusque-là soyons patients. « Tel fut, dès 1850, le mot d'ordre des socialistes.

Le résultat des élections législatives disait assez sur quel point cette propagande porterait le plus de fruits. Au mois de mai 1849, les régions du Nord et de l'Ouest avaient voté en masse pour les députés conservateurs. Celles de l'Est et du Sud-Ouest avaient, sauf quelques exceptions, imité cet exemple. En revanche, dans les départements du bassin du Rhône depuis Dijon jusqu'à Marseille, dans ceux du bassin supérieur de la Loire depuis Saiut-Éticnne jusqu aux limites du Loiret, les candidats de la démocratie la plus accentuée avaient obtenu un éclatant triomphe. Ce n'était pas que ces vastes provinces fussent acquises sans réserve au parti du désordre. Mais des causes très diverses avaient égaré les esprits ou y avaient jeté l'incertitude. Ici étaient les journaliers de la

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Nièvre et de l'Allier, envieux des grandes propriétés qui couvraient leur sol; là, les bûcherons et les flotteurs du Morvan, hommes rudes, ig^norants, faciles à tromper. En Bourgofjne et dans le Dauphiné, deux sentiments partageaient les âmes, le culte du bonapartisme révolutionnaire et la haine de l'ancien réffime : sous cette double impression, on inclinait à proscrire tout ce qui rappelait les vieilles formes religieuses ou monarchiques. Plus au sud, dans les hautes vallées des allluents du Rhône, vivaient, d'un côté, les montagnards des Alpes, pau vres et, comme presque tous les pauvres, un peu aigris de leur destin; de l'autre, les paysans cévenols, se souvenanf encore de leurs luttes religieuses et ayant conservé toute la chaleur de leur âme, même dans la vie paisible et solitaire de leurs lointaines campagnes. Enfin, sur les rives de la Méditerranée s'étendait la Provence avec sa population à la fois douce et rude, molle et ardente tour à tour, sage à ses heures, mais le plus souvent irréfléchie, s'enivrant de ses propres sophismes et aussi des sophismes des autres, crédule et passionnée tout ensemble, prompte à élever des idoles et non moins prompte à les briser. Telles étaient les contrées où le socialisme avait pris droit de cité et d'où il espérait s'étendre sur la France entière.

Dans ce terrain si bien préparé, l'action était aisée. Elle fut à la fois ardente et obstinée, audacieuse et contenue. — Les cercles devinrent de véritables centres de propagande. Le plus souvent leur nom même laissait pressentir leur objet. Il y avait le cercle des travailleurs, le cercle démocratique, le cercle national, le cercle philanthropique , le cercle montagnard. Là se rassemblaient tous les anciens habitués des clubs. La meilleure partie des cotisations était employée à la politique. Les cercles des villes se reliaient à d'autres petits cercles, créés dans les villages et connus dans tout le Midi sous le nom de chambrées. — En outre, malgré toutes les sévérités administratives, les journaux démagogiques s'étaient multipliés. Ils groupaient autour d'eux, sous la désignation d actionnaires, tous les hommes remuants et exaltés du pays. Ces actions étaient divisées en petites coupures de vingt, dix, cinq et

même un franc, et Ton accroissait de la sorte le nombre des adhérents. — Enfin, dans les départements du Sud-Est, une société secrète s'était formée sous le nom de Nouvelle-Montagne, société savamment hiérarchisée, ayant ses chefs, ses affiliés qui presque tous étaient pourvus d'armes, son mot d'ordre, ses signes de reconnaissance, sa caisse qui était alimentée par des cotisations périodiques ou des collectes extraordinaires. Cette société, créée à la fin de 1849, prit l'année suivante un développement tout à fait imprévu.

Au printemps de 1850, le principal agent de cette propagande était un sieur Alphonse Gent. Gent, après une jeunesse marquée par un regrettable scandale, avait habité tour à tour Nîmes et Avignon, et y avait exercé la profession d'avocat. G était un homme besogneux, ambitieux et ardent. Il avait fait partie de l'Assemblée constituante, mais n'était pas parvenu à se faire porter sur les listes démagogiques pour 1 Assemblée législative. Exclu de la vie parlementaire, il avait cherché dans une organisation insurrectionnelle l'emploi de son activité. Il s'était fait le promoteur de la Nouvelle-Montagne. Il avait recruté des auxiliaires : c'étaient, dans la Drome, Saint-Prix et l'instituteur Bouvier de Crest; dans les Basses-Alpes, Rouvier, Sauve et surtout un ancien ouvrier devenu journaliste, nommé Longomazimo ; dans les Bouchesdu-Rhône, c'était l'avocat Thourel, d Aix. Grâce à ses soins et à ceux de ses amis, quinze départements de la région du Sud- Est furent bientôt affiliés. Le comité directeur siégeait à Lyon et, sous des noms de convention, correspondait lui-même avec Paris et avec Londres. Un congrès des délégués de la société se tint à Valence dans la nuit du 29 au 30 juin 1850. A la suite de ce conciliabule, l'activité redoubla. Les rapports de police signalaient une extrême agitation dans l'Ardèche et dans la Drôme. Dans le Gard, dans les Bouches-du-Rhône, on fabriquait ou Ton achetait de la poudre. L Hérault n'était guère moins bien disposé, quoique le recouvrement des cotisations y fût plus difficile qu'ailleurs. A Toulon, des intelligences étaient pratiquées dans les troupes de l'armée et de la marine. Le 30 septembre, les chefs de la société tinrent une

seconde conférence, cette fois dans une hôtellerie de Mâcon. Quoique, dans les conseils de la Nouvelle-Montagne^ on dédaignât fort les démocrates de l'Assemblée, taxés de modérantisme, quelques représentants de l'extrême gauche avaient été convoqués et assistaient à la réunion. En ce moment, les circonstances parurent si favorables que, sans attendre 1852, on se prépara à une prochaine prise d'armes. On hâta la rentrée des fonds, on pressa les achats de fusils et de munitions. Gent, au mois d'octobre, se rendit à Genève et s'aboucha avec les réfugiés étrangers qui étaient nombreux dans cette ville et qui, pressentant des troubles prochains, y affluaient de tous les points de la Suisse et de l'Italie. Le plan était vaste et hardi. Tous les départements du Sud-Est devaient se soulever d'un élan unanime : d'un côté on tendrait la main aux départements du Sud-Ouest qui étaient déjà fort travaillés, et, de l'autre, on lâcherait de gagner la Bourgogne et la Franche- Comté; on formerait ainsi une sorte de demi-cercle menaçant autour de la capitale, puis, par un mouvement convergent, on se rapprocherait peu à peu de Paris : en cas d insuccès, le voisinage de la Suisse et du Piémont offrirait une retraite assurée. Dans tout le Midi courait déjà la rumeur d'nne insurrection prochaine. Le soulèvement éclaterait, disaiton, à la rentrée de l'xVssemblée législative : des feux allumés sur les montagnes seraient l'annonce de la prise d'armes : six mille insurgés se rassembleraient, à un signal donné, dans les montagnes du Lubéron. Cependant le gouvernement recueillait ces indices et était sur ses gardes. La saisie de lettres adressées à Gent ne permit plus de doutes sur l'imminence du complot. Gent fut arrêté le 24 octobre 1850, ainsi que ses principaux complices. Après une longue instruction, il fut condamné le 28 aoiit 1851 à la déportation (1).

Cet acte de vigueur prévint l'explosion, mais ne ramena pas le calme dans les esprits. La propagande démocratique se dissimula davantage, elle ne s'arrêta pas. Si Ton abandimna le rêve, un instant caressé, d'un soulèvement immédiat, ce

fl'^ Consoi! (le guerre de Lvon ; aff;iire «lu coni|ilot dii Siul-Est, réquisitoire de couvor.ition, pièces saisies et téinoi'jnagos. (Gaz. </fv Tribunaux, août 1851.)

fut pour reprendre ce travail patient et obstiné qui, en 1852, devait, espérait-on, livrer le pays à la démagogie. Les idées socialistes continuèrent à s'infiltrer peu à peu comme une pluie lente qui pénètre le sol et en atteint les couches les plus profondes. A vrai dire, ce socialisme provincial différait un peu du socialisme parisien tel qu'on l'avait vu se développer et fleurir en 1848. A Paris, Fâpreté des convoitises s'était voilée sous le masque des théories : quelques-unes de ces théories avaient même revêtu des formes spécieuses, spécieuses au point de séduire certaines âmes honnêtes et désintéressées. Là-bas, rien de scientifique, rien qui sentît le système ou l'école. Aux yeux des paysans nivernais, bourguignons, cévenols ou provençaux, le socialisme pouvait se résumer d'un mot : c'était la suppression de toutes les vieilles entraves et la satisfaction de tous les désirs jusque-là inassouvis. Chacun l'accommodait à ses appétits. Le socialisme, c'était pour le braconnier l'abolition des lois sur la chasse ; pour le marchand de vin ou l'aubergiste, la suppression de l'exercice; pour le bûcheron, la faculté de couper du bois dans la forêt voisine; pour le paysan, l'agrandissement de sa terre aux dépens de celle du seigneur; pour l'ouvrier, le partage des bénéfices de l'usine; pour le repris de justice ou le conscrit réfractaire, la libre vengeance contre les gendarmes; pour le contribuable arriéré, le droit de piller la caisse du percepteur; pour le débiteur menacé de saisie, l'occasion de brûler impunément les papiers du notaire. Certains meneurs parmi les bourgeois favorisaient ces grossières et criminelles espérances. Eux aussi, ils étaient socialistes à leur manière; eux aussi, ils guettaient leur proie; eux aussi, ils calculaient quel bénéfice l'échéance de 1852 leur apporterait. L'un, qui était greffier, voulait être juge de paix; l'autre, qui était négociant ou artisan, vétérinaire ou cafetier, aspirait à être maire; celuici, ancien instituteur révoqué, songeait à se faire nommer inspecteur primaire; celui-là, officier ministériel besogneux, visait à devenir sous-préfet. Ces modestes emplois étaient attendus avec un extraordinaire acharnement, car l'ambition naît danj» les sphères les plus humbles comme dans les plus »»• 85

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hautes, et son ardeur est indépendante de la grandeur de l'objet qu'elle poursuit.

Ce sourd travail, si dissimulé qu'il fût, se révélait aux esprits clairvoyants. Il y avait longtemps que Montalembert, avec sa prophétique éloquence, avait dénoncé « les sophismes tt qui empoisonnaient les populations rustiques ». Il y avait lon^jtemps aussi que M. Dupin s'était efforcé de mettre en garde contre les doctrines socialistes ses compatriotes du Nivernais et du Morvan. Depuis 1850, les rapports des préfets permettaient de pressentir les trames : à la vérité, quelquesuns de ces rapports grossissaient à dessein le péril ; mais, même en faisant la part de quelque exagération voulue, il restait de quoi préoccuper les plus insouciants. En dehors des informations officielles, d'autres informations survenaient, non moins inquiétantes et non moins précises. Les hommes que leurs relations ou leurs intérêts appelaient dans les régions du Sud-Est étaient stupéfaits du spectacle qui s'offrait à leurs yeux. Le soir, dans les bourgades les plus reculées de la Pro- »^ence, on voyait les paysans se glisser mystérieusement dans la demeure de quelqu'un d'entre eux et n'en sortir que bien avant dans la nuit : c'étaient les chambrées, ces cercles où s'ébauchait la Révolution prochaine. D'autres fois, les oreilles étaient frappées par des chants horribles, tels que Paris, même auxplus mauvais jours, n'en avait pas entendu de pires. En certaines auberges perdues dans les sentiers des Basses- Alpes, les étrangers ne revenaient pas de leur surprise, en retrouvant appendus aux murs les portraits de Ledru-Rollin ou de Barbes, personnages un peu démodés à Paris, mais ici en pleine faveur. Des journaux affreux étaient répandus par les soins des comités, et, au retour du travail, assis sur le pas de leur porte ou au pied de leur platane, les vignerons ou les bûcherons les lisaient d'un œil mal exercé. Enfin, les jours de fêle votive, si joyeux autrefois dans la vallée du Rhône, n'étaient plus consacrés au plaisir, mais dovonaient l'occasion de rendez-vous, d'échanges de mot d ordre, de conciliabules, de manifestations ; et, quand la gendarmerie survenait, elles se terminaient souvent par des rixes. A mesure que l'année

1851 avançait, on observait un redoublement d'irritation : aux m^is d'octobre et de novembre, quelques agitations partielles éclatèrent, semblables à ces mouvements précipités qui précèdent les grandes prises d'armes.

Ce dangereux état des esprits permet de deviner ce qui suivit. — A la nouvelle du coup d'État, les départements du Nord demeurèrent calmes. Il en fut de même de ceux de l'Ouest, sauf une tentative d'insurrection à la Suze, dans la Sarthe. Dans l'Est, la paix publique ne fut troublée que dans la petite ville de Poligny. Dans le Sud-Ouest, deux départements, le Lot-et- Garonne et le Gers, furent le théâtre d'agitations fort graves, mais l'ordre y fut presque aussitôt rétabli. L'Orléanais, le Berry, le Bourbonnais, le Limousin ne se soulevèrent point non plus, si l'on excepte toutefois quelques essais de sédition à Saint- Amand et dans les arrondissements de Montargis et de La Palisse. — Tout autre fut le sort des provinces du Sud-Est, et, par extension, de ces provinces du bassin de la Loire, qui confinent au Morvan et au bassin du Rhône. A la vérité, dans les grandes villes, à Lyon, Marseille, Saint-Étienne, Toulon, la présence d'une force publique imposante et des mesures préventives énergiques maintinrent le calme matériel. Il arriva aussi que certains départements, inféodés de vieille date à la faction démagogique, restèrent à peu près paisibles, malgré toutes les apparences contraires : tel fut le turbulent département de Saône-et-Loire. Mais, nonobstant ces heureuses exceptions, presque partout la fermentation fut extrême. Quelques-uns, mais en bien petit nombre, s'affligèrent de la Constitution violée; tous les autres ne songèrent qu'à l'anéantissement de leurs criminelles espérances. Le coup d'État triomphant, la date fatidique de 1852 s évanouissait. Il fallait renoncer à cette franche lippée révolutionnaire, à ce long carnaval démagogique, à cette gigantesque farandole, à tous ces excès qu'on avait rêvés L'exaspération ne connaissant plus de bornes, on assista à une véritable explosion de passions grossières et matérielles. Il serait trop long de décrire dans tous ses détails cette agitation provinciale. Il suffira de la montrer sur les trois points où elle éclata avec le plus de violence : — d'abord dans le département

de la Nièvre, et spécialement à Glamecy; — en second lieu, dans le département de l'Hérault, et en particulier à Bédarienx ; — en troisième lieu, enfin, dans les départements de la rive gauche du Rhône, la Drôme, le Var, les Basses-Alpes, où se déroulent à nos yeux de véritables épisodes de guerre civile.

Le parti démocratique, très puissant dans le département de la Nièvre, l'était surtout à Glamecy. Dans cette petite ville la démagogie était depuis longtemps organisée. Elle avait ses chefs, chets obscurs, mais actifs, influents, résolus : c'étaient Milielot père, imprimeur, et ses deux fils, Numa et Eugène Millelot; c'était un sieur Guerbet, qui avait été candidat aux élections législatives ; c'étaient l'aubergiste Kock et le cafetier Gaumier. Hien n'avait été négligé pour faire naître ou entretenir l'exaltation. En 1850, un banquet avait été offert aux représentants montagnards. Des relations suivies s'étaient établies entre le chef-lieu d'arrondissement et les communes voisines ; des intelligences avaient même été pratiquées jusque dans les villages du département de l'Yonne. La position de la ville et la nature même de son industrie facilitaient la propagande. Assise sur la rive gauche de l'Yonne, lieu principal d'entrepôt pour les bois du Morvan, Glamecy renfermait une population assez nombreuse de bûcherons, de mariniers, d'ouvriers flotteurs, gens peu instruit^; et accessibles aux plus vulgaires convoitises. Ghaque jour, quelques émissaires se répandaient dans les cabarets du port, y éveillaient les passions, y entretenaient les espérances. Parmi ces émissaires, Eugène Millelot se distinguait par son ardeur, et ses prédications avaient valu à la cause socialiste de nombreux prosélytes (1).

(1) Conseil de pnerre; événements de Clainecy, réquisitoire du coniiniss.iire du gouvcrneiiiont; déposition Tartrat, ajent (;énéial du commerce de» boi» — (Gazette des Tribunaux, 2 et 3 tévriwr 1852. y

C'est le 3 décembre qu'on connut le coup d'État. Aussitôt les lieux publics se remplirent de monde, le travail fut suspendu, et, bien que le calme matériel subsistât, on put craindre une prochaine explosion. Le 4, le comité démocratique, avide de nouvelles, envoya des délégués à Auxerre. La journée s'écoula sans que ceux-ci revinssent : aussi, parmi les chefs, une grande hésitation régnait : les uns voulaient surseoir à toute résolution; les autres, qu'on marchât aussitôt sur Auxerre, et de là sur Joigny et Paris. Le 5 au matin, on apprit que l'autorité se préparait à arrêter les principaux fauteurs de sédition. A cette rumeur qui semblait fondée, le parti de l'action prévalut : seulement il fut décidé que l'insurrection n'éclaterait que le soir, afin de permettre aux contingents ruraux d'arriver. Millelot père quitta aussitôt Glamecy, et se rendit dans les communes voisines pour y transmettre le mot d'ordre du comité (1).

Vers six heures du soir, un rassemblement armé se forma dans le quartier de Bethléem, faubourg situé sur la rive droite de l'Yonne, et où se réunissaient d'ordinaire les démagogues. Les socialistes des villages n'étant pas encore arrivés, on ré solut de ne pas les attendre. La colonne se mit en marche, franchit le pont de l'Yonne au son de la Marseillaise , et gravit les rues tortueuses qui conduisaient à la place. Autour de la place étaient groupés, comme en beaucoup de petites villes, les principaux édifices, la mairie, l'église, la maison d'arrêt (2). Les émeutiers se dirigent d'abord vers la prison : ils somment le gordien d'ouvrir, et, sur son refus, tirent un coup de (eu contre la porte, qui bientôt cède aux efforts des assaillants : quarante détenus sont mis en liberté, entre autres Guerbet, qui avait été récemment condamné pour cause politique. En ce moment débouche une patrouille de gendarmerie. Elle est assaillie par des coups de feu. Les gendarmes ripostent et engagent le combat. Mais ils sont en trop petit nombre. Deux d'entre eux sont tués, un troisième blessé ; les survivants rega-

(1) Nunia Millelot, Notes sur l'insurrection de Clamecy en 1851, p. 9 et i?.

(2) Aujourd'hui la maison d'arrêt, ainsi que la gendarmerie et le tribunal, est dans le bas de la ville, à une centaine de mètres du pont de l'ïonne

gnent leur caserne. Laissés libres, les socialistes s'emparent de la mairie et s'introduisent dans le clocher pour y sonner le tocsin. Le maire s'enfuit et court à Nevers pour y aviser le préfet des événements qui viennent de s'accomplir.

Dès ce moment, les socialistes étaient maîtres de la cité. Clamecy n'avait pas de garnison : la plupart des autorités s'étaient réfugiées à la caserne de gendarmerie : une poignée de gardes nationaux, qui avaient essayé de défendre l'Hôtel de ville, avaient été promptement dispersés. On entendait dans le lointain le bruit du tambour : c'étaient les villages voisins qui s'apprêtaient à verser leurs contingents sur la ville. Certaines communes s'étaient levées presque tout entières : dans l'une d'elles, à Oisy, c'était un père accompagné de ses trois fils qui conduisait le rassemblement (1) On pouvait prévoir que la nuit qui suivrait serait terrible. La réalité dépassa toutes les craintes, tant les crimes furent nombreux et atroces ! Peu après la prise de la mairie, un instituteur du nom de Munier fut atteint mortellement d'un coup de feu; et, si l'on en croit un témoignage d'ailleurs un peu suspect, le meurtrier ne fut autre qu'Eugène Millelot (2). Un agent général du commerce des bois, le sieur Tartrat, lut menacé de mort et ne dut la vie qu'à l'intervention de Guerbet (3). Un avocat, M. Mulon, appartenant à l'opinion républicaine modérée, et qui avait été commissaire sous le gouvernement provisoire, fut, au moment où il rentrait chez lui, frappé d'un coup de hisaiguë à la tête : il s'affaissa, et quelques minutes après il expirait (4). La nuit s'avançant, les attentats se multiplièrent. Les uns parcouraient la ville en

(1) Conseil de guerre; insurrection de Clamecy. {Gaz. des Tribunaux, 22 février 1852.)

(2) Conseil de guerre; affaire Millelot; déposition Tèvre. [Gaz. des Ti il)uiiau.x, 2 et 3 février 1852.) — Eugène Mil K lot fut condamné à mort, puis gracié, et mourut à Cayenne. Dans le parti démocratique, de grands efforts furent faits pour établir son innoience. Son avocat. M" Alapetite, résuma, dans un volumineux manuscrit, les débats du procès et toutes les pièces de nature à infirmer les charges de l'accusation. [Bihlivthèque communale de Clamecy. Manuscrit n" 1147.)

(3) Conseil de guerre; déposition Tartrat. [Cazeltc des Tribunnux . 14 février. 1852.)

[kj Conseil de guerre. (G'<Ji. des Tribunaux, 2 et 3 février 1852.^

bandes, poussaient des cris, proféraient des menaces; les autres s'introduisaient dans les maisons pour y saisir les munitions et les armes (l). L'abbé Vernet, curé d'Arthel, qui venait d'arriver à Glamecy et était descendu à l'auberge Deschamps, fut entouré et assailli : on voulut le forcer à marcher aux barricades : comme il cherchait à donner quelques conseils aux insurgés, à leur faire comprendre que les villages qu'il avait traversés étaient tranquilles, que Napoléon aurait la victoire, ses pnroles exaspérèrent ses agresseurs : il fut frappé à coups de bâton et à coups de poing, un pistolet fut braqué sur lui, il fut enfin atteint d'un coup d'épée dans le côté (2). Pendant cette même nuit, à six ou sept kilomètres de la ville, au village de Pousseaux, un crime plus odieux encore s'accomplissait. Là vivait avec sa famille un vieillard, M. Bonneau, très attaché au parti de l'ordre. Les gens de la commune, avant de partir pour rejoindre les insurgés de Glamecy, se portèrent vers sa demeure. Au bruit du tambour qui annonçait l'arrivée des bandes, le vieillard se leva, ainsi que son fils. Comme on les sommait de livrer leurs armes, tous deux refusèrent. « Non seulement « nous ne les donnerons pas, répondirent-ils, mais nous tue- « rons le premier qui viendra pour les prendre. » Du dehors on répondit par des menaces, on essaya d'enfoncer la porte. Outré de cette agression, M. Bonneau père entrouvrit les volets et se montra son fusil à la main. Aussitôt il fut visé, atteint de plusieurs coups de feu, et tomba pour ne plus se relever (3).

Telle fut à Glamecy et dans les communes environnantes cette nuit sinistre du 5 au 6 décembre. La journée qui suivit ne fut pas marquée par de moindres excès. Un seul point restait au pouvoir de l'autorité, c'était la caserne de la gendarmerie située dans le quartier le plus élevé de la ville et fort loin du faubourg de Bethléem, où l'insurrection recrutait ses

(1) Conseil de guerre; déposition Bonneau. (Gaz. des Tribunaux, 15 février 1852.)

(2) Conseil de guerre; déposition de l'abbé Vernet. [Gaz. des Trihunaux, 16 et 17 février 1852.)

(.'?) Conseil de guerre; déposition Alfred Bonneau et autres. {Gaz. des Tribunaux, 7 février 1852.)

principaux adhérents. Là s'étaient groupés autour de leur lieutenant les braves soldats qui avaient survécu au combat de la veille. Impuissants à rétablir l'ordre (car ils étaient réduits au nombre de neuf), ils n'avaient d autre ambition que de garder leurs armes et d'échapper à toute capitulation déshonorante. La matinée se passa sans qu'ils fussent attaqués. Vers deux heures, les bandes socialistes se dirigèrent vers leur caserne. Elles se composaient de sept cents individus environ. Guerbet et quelques autres parlementèrent avec le lieutenant, l'engageant à capituler. Les conditions furent tour à tour acceptées et rejetées. Cependant, parmi les insurgés était un individu du nom de Rollin, qui avait été récemment condamné à une peine d'emprisonnement pour voies de fait envers l'un des gendarmes, le sieur Bidan, et qui guettait une occasion de vengeance. Il chercha Bidan et, l'ayant aperçu au sommet du perron, se précipita sur lui en le couchant en joue. Une lutte s'engagea entre les deux hommes, Bidan essayant d'arracher le fusil des mains de son agresseur, Rollin de son côté s'eflorçant d'attirer à lui le gendarme et de l'entraîner au bas de l'escalier et jusqu'au milieu des groupes insurgés. Aidé de quelques-uns de ses compagnons, Rollin réussit dans son dessein. Alors commença une scène qui défie toute description. Les plus exaspérés parmi les bandits se ruèrent sur l'infortuné gendarme. L'un d'eux lui tira un coup de carabine : les autres le rouèrent de coups de pied et de coups de poing. Le malheureux Bidan se leva, puis retomba, se redressa à demi et enfin s'affaissa tout à fait. Il fut frappé de coups de crosse et de coups de picot. Un des émeutiers nommé Mannevy lui tira un coup de feu dans les reins. Des injures et des railleries atroces s'ajoutaient aux violences. « Il est bien dur à mourir » , disait l'un i< Apportez de la paille pour le faire brûler comme un coft clion, disait un autre : voilà trois de ces gueux de gendarmes «i morts, il faut en finir avec les autres (I). » Cependant Bidan respirait encore. On apporta un brancard et on le transporta à l'hospice. Chemin faisant, la populace, non désarmée

(I) Conseil de {juerre; dopusitiou Sellier. {Gaz. des Tribunaux, 27 fcvriei 1852.)

par de telles souffrances, l'insultait, essayait de le fouiller, de lui arracher ses bottes, de lui déchirer ses épaulettes. En arrivant à l'hospice, l'infortuné agonisait : un prêtre fut appelé et lui administra les derniers sacrements : une heure après, il expira. Lorsqu'on le déshabilla pour le mettre au cercueil, son corps n'était qu'une plaie : il avait reçu seize blessures, et, d'après l'examen médical, plus de dix personnes avaient dû le frapper (1).

Les violences sont le plus souvent le sifjne, non de la force, mais de la faiblesse. Cette lâche multitude s'empressait à satisfaire ses fureurs comme si elle eût eu conscience que sa sinistre domination ne durerait pas. Le 6, dès le matin, les dépêches arrivées de Paris avaient déconcerté les espérances des chefs socialistes. La capitale était tranquille; le département de l'Yonne ne se soulevait pas ; Cla.mecy demeurait isolée. A ces nouvelles, les plus timides avaient disparu. En outre, tous ceux qui avaient conservé quelque sentiment d'humanité étaient consternés des forfaits qui venaient de déshonorer la cité. La journée s'avançant, cette impression d'horreur s'était accrue. Aux crimes de la nuit, au meurtre du gendarme Bidau s'étaient ajoutés deux assassinats commis près de la barricade du pont de Ladron (2). Millelot père, désespérant du succès, prévoyant les représailles qui suivraient, était d'avis de publier les dépêches et de cesser une résistance sans objet. Seul, Eugène Millelot s'indignait à la pensée de déposer les armes. « Il est impossible, disait-il, que « l'insurrection soit vaincue à Paris, elle n'est que refoulée « aux barrières : demain sans doute elle renaîtra. » Il se rend chez le receveur particulier et se fait remettre 5,000 francs pour solder quelques-unes des dépenses des insurgés : il affiche des décrets et des proclamations : il s'efforce de mettre un peu d'ordre dans ses bandes et aussi d'empêcher le pillage : il songe enfin à marcher sur Auxerre avec les gens de Clamecy

(1) Conseil de guerre; dépositions diverses. Rapport médical du docteur d'Arcy. {Gaz. des Tribunaux, 27 et 28 février 1852.)

(2) Conseil de {juerre; insurrection de Claïuecy. {Gaz. des Tribunaux, 5 février 1852.)

et les paysans des communes environnantes. Mais cette fébrile activité se dépense en pure perte. Les mauvaises nouvelles, d'abord soigneusement caciiées, finissent par transpirer : le découragement s'accroît : plusieurs contingents se débandent. Ainsi s'achève la journée du 6 décembre.

L'heure de la répression était proche. Le 7 dans la matinée, le préfet de la Nièvre, accompagné d'un détachement de deux cents hommes, arrivait en vue de Clamccy : ses troupes étaient trop peu nombreuses pour une attaque de vive force, mais il avait demandé des renforts qui ne tarderaient pas à paraître ; en attendant, il prit position avec ses hommes au lieu dit les Chaumes, lieu élevé d'où l'on dominait tout le pavs. Le bruit se répandit bientôt que les soldats approchaient. A cette nouvelle, les plus compromis et les plus ardents parmi les insurgés éclatèrent tout d'abord avec de grands élans d'indignation. Les perquisitions se multiplièrent en vue de rassembler de la poudre et des armes. Des barricades furent construites pour défendre la partie supérieure de la cité et en particulier les hauteurs du Crot-Pinçon, par où l'on prévoyait que la troupe attaquerait : on en éleva, dit-on, vingt-trois. Des hommes s'introduisirent dans le clocher pour surveiller la campagne et dénoncer les mouvements de l'ennemi (1). La sortie de la ville fut interdite : les sentinelles eurent l'ordre de tirer sur tous ceux qui déserteraient la défense : deux paysans ayant voulu fuir, l'un fut tué, l'autre blessé (2).

Hâtons-nous de le dire, ce fut là le dernier effort d'une résistance criminelle autant qu'insensée. A la surexcitation succéda l'abattement. Toutes les illusions s'évanouissaient. Les rapports des voyageurs et les lettres saisies ne laissaient plus aucun doute sur l'état de Paris et des départements voisins. De Nevers, de Bourges, d'Auxerre, des troupes allaient arriver. Le soir, les débris du comité insurrectionnel se réunirent. Devait-on marcher sur les Chaumes et engager la bataille? Convenait-il de renoncera la lutte et tic chercher le salut dans la fuite? C'est à cette dernière résolution qu'on se

(1) Nuina Mii.i.Ki.OT, ISotei; sur l'itixiirrection de Clninccy en IS,"Jl, p. 13.

(2) Conseil de {jucrre. {^Cai. des Tribunaux, 2 et 3 février 1852.)

rallia (1). Eugène iMillelot lui-même, si ardent jusque-là, n'osa conseiller la résistance. Pendant la nuit, la plupart des insurgés franchirent l'Yonne et se cachèrent dans les grands bois qui couvrent la rive droite de la rivière. Le lendemain, le général Pellion ayant rejoint le préfet avec des forces nombreuses, l'autorité reprit possession de la ville que les socialistes avaient évacuée. La répression fut proportionnée à la grandeur des crimes. Tous les lieux publics furent fermés, tous les rassemblements interdits : les fonctionnaires indécis furent destitués : les imprimeurs et les maîtres de poste qui avaient pactisé avec les socialistes furent privés de leurs brevets : les officiers ministériels hostiles furent révoqués. Des colonnes mobiles se répandirent dans les campagnes pour arrêter les insurgés fugitifs : beaucoup d'entre eux furent chassés de leur retraite par la faim ou le froid : d'autres furent dénoncés par les hommes d'ordre exaspérés et affolés. M. Carlier, ancien préfet de police, nommé commissaire extraordinaire dans les départements du Centre, présida, au moins dans les premiers jours, à ces mesures de rigueur. Enfin les funérailles des gendarmes tombés sous les coups des socialistes fournirent l'occasion d'une sorte de cérémonie expiatoire destinée, suivant le langage du temps, à rassurer les bons et à faire trembler les méchants (2),

Le département de l'Hérault rivalisa avec Claraecy par le nombre et l'horreur des crimes. Les dissensions civiles de

(1) Kutna MiLLELOT, Notes sur rinxutrection de Clamecy en 1851, p. 37 et 38.

(2) Cette cérémonie expiatoire eut, à trente-trois ans d'intervalle, sa contrepartie. Le 21 septembre 1884, sur les hauteurs du Grot-Pinçon, à peu de dislance j du lieu où Bidan avait été é{^orgé, un monument fut élevé aux martyrs du droit '

ET EN MKMOIRE DE LA RÉSISTANCE LEGALE AU COUP d'ÉTAT DU 2 DECEMBRE 1851.

Libre aux habitants de Clamecy de perpétuer le souvenir du sanglant épisode que nous venons de rapporter. Pai le récit impartial qui précède, le lecteur a pu

1815, si violentes en ces contrées, y avaient laissé des traces non eflacées. Là, plus que partout ailleurs, la population était divisée en deux camps bien tranchés, les blancs et les rouges : avec le temps, ces dénominations avaient un peu changé de sens et étaient devenues le symbole de deux systèmes sociaux plutôt que de deux partis politiques : on appelait blancs ceux qui voulaient l'ordre et la propriété; on appelait rouges ceux

juger quelle place le souci de la Constitution tenait dans l'esprit des malfaiteurs que 1 on essaye de réhabiliter aujourd'hui. Sur le socle de la colonne commémorative, on lit le relevé des condamnations prononcées dans la Nièvre par les conseils de gnerre. « Six citoyens, dit l'inscription, ont été condamnés à la peine de « mort; sept aux travaux forcés à perpétuité. » Il est aisé de reconstituer le dossier judiciaire de la plupart de ces martybs do droit. — Les ■ citoyens » condamnés à la peine de mort furent les suivants :

i" Ëwjène Mtllelot, condamné le 1^' février 1852, par le conseil de guerre séant à Clamecy, pour assassinat du sieur Munier. [Gazette des Tribunaux, 2 et 3 février 1852.)

"i" Jouannin (Pierre). — Tentative d'assassinat sur le sieur Blin. Conseil de guerre, 3 février 1852. [Gaz. des Trilmnaux, 5 février.)

3° Cirasse. — Assassinat de M. Ronneau à Fousseaux. — Conseil de guerre, 5 février 1852. [Gaz. des Tribunaux, 7 février.)

4° Cuisinier (Pierre). — Assassinat du jjendarme Bidan. — Conseil de guerre, 25 février 1852. [Gaz. des Tribunaux, 26 février.)

5° Trottet (Pierre). — Tentative d'assassinat sur un gendarme. — Conseil de guerre, 2 février. (Gaz. des Tribunaux, 4 février 1852.)

6° Le sixième condamné à mort ne serait-il pas un nommé Poulain, coupable de tentative d'assassinat sur un sieur Roux, pendant la nuit du 5 au 6 décembre? Nous n'avons pas trouvé dans les journaux judiciaires du temps trace de cette condamnation, mais elle est mentionnée par M. TÉSOT, La province en décembre 1851, p. 33 et note.

Quant aux sept condamnés aux travaux forcés à perpétuité, nous avons retrouvé les traces de six d'entre eux; ce sont :

1° Calloux, dit ZJuuHje (Jean-Baptiste). — Tentative d'assassinat sur les sieurs Bordet et Morin. — Conseil de guerre, 3 février. [Gaz. des Tribunaux, 5 février 1852.)

2" Ferrières (Charles). — Tentative de meurtre sur l'abbé Vernet, curé d'Arthel. — Conseil de guerre, 15 février. [Gaz. des Tribuiiaux, 16-17 février 1852.)

3° Âonx (Martin), 4° RoUin (Jean), 5° Guénot (Charles), 6° Mannevy (Thomas). — Complicité d'assassinat sur le gendarme Bidan. — Conseil de guerre, 25 février. [Gaz. des l^ribunaux, 26 février 1852.)

Nous n'aurions pris aucun plaisir à cette recherche de noms propres, et volontiers nous aurions laissé à ces misérables le bénéfice de l'oubli. Mai» puisqu'on essaye de transformer ces vulgaires criminels en martyrs, puisqu'on pousse l'im» pudence juscju'à leur élever îles monuments, il est bon que l'hisioire rétablisse la vérité, qu'elle dépouille de leur masque ces préteiulucs victimes, et qu'elle montre que les assassins et leurs complices n'ont pas seuls conservé la faculté de • e souvenir.

qui, par égarement d'esprit ou convoitise, rêvaient une organisation nouvelle. Dans les cantons montagneux qui touchaient aux Cévennes, les divisions entre protestants et catholiques accroissaient l'esprit d'antagonisme. Ajoutez à cela une certaine âpreté de mœurs, des rivalités de famille assez fréquentes et extrêmement vives, enfin l'ardeur naturelle du caractère méridional, et l'on aura l'idée des éléments d'hostilité qui n'attendaient qu'une occasion pour éclater.

Depuis deux ans, les meneurs du parti démagogique n'avaient rien négligé pour entretenir les haines. Les sociétés secrètes, fortement organisées, embrassaient dans certaines communes la presque totalité des habitants. En 1850 et en 1851, certains signes non équivoques avaient révélé l'égarement des âmes. Au carnaval de 1851, des mannequins blancs avaient été promenés dans les rues et ensuite pendus ou brûlés. A plusieurs reprises, des hommes notables, attachés au parti de l'ordre, avaient été insultés ou assaillis à coups de pierres. « Préparons-nous pour 1852 » , ne cessait-on de répéter(l). Il faudra, ajoutait-on, couper la tête aux propriétaires, fusiller ceux des fabricants qui sont le plus hostiles aux ouvriers, frapper les autres d'un impôt extraordinaire (2). Sans doute ces propos étaient le plus souvent tenus dans l'ivresse et la colère : mais, la part faite à l'exagération, ils ne révélaient pas moins l'exaltation des esprits.

C'est sur ces entrefaites qu'on apprit le coup d'État. On assista alors, non à un soulèvement politique, mais à une soudaine explosion de passions perverses. A Béziers, le 4 décembre, un immense rassemblement se forma au Cimetière- Vieux, se porta vers la sous-préfecture et ne fut dissipé que par l'énergie du sous-préfet et la ferme attitude de la troupe. Les bandes dispersées s'étant répandues dans la ville, deux hommes furent entourés, frappés à coups de fusil et à coups de fourche : l'un était un avocat, M. Bernard-Maury, l'autre le

(1) A Capestang, un barl)ier se servait d'un plat li barbe au fond duquel étaient écrits ces mots en lettres majuscules : Préparons-nous pour 1852. (Conseil de guerre. — Gaz. des Tribunaux, 8 avril 1852.)

(2) Conseil de guerre, passim. (^Caz. des Tribunaux, 11 avril et 10 juin 1852.)

greffier du tribunal civil : le premier expira sur place; le second, quoique dangereusement atteint, survécut à ses blessures. Tous deux étaient de simples passants, désarmés, inoffensifs, et allaient au collège pour y chercher leurs enfants. On les frappa, dit-on, uniquement parce qu'ils « possédaient quelque « bien et étaient vêtusd'habits de drap (1) » . — A Pézenas, les habitants des communes voisines se dirigèrent en masse vers la ville. Un propriétaire, M. Billière, vieillard de soixante-six ans, qui se rendait à la mairie pour y défendre la cause de Tordre, fut lâchement attaqué et grièvement blessé (2). — A Capestang, la foule se porta vers la caserne de gendarmerie, assaillit les gendarmes et en blessa plusieurs. En outre, certaines âmes criminelles profitaient de la confusion pour assouvir leurs vengeances particulières : c'est ainsi que, le 5 décembre, un sieur Valat, de Capestang, se rendit chez un curé du voisinage et le tua d'un coup de pistolet en pleine poitrme (3).

Une ville eut le triste privilège de dépasser tous ces excès, ce fut Bédarieux.

La nouvelle du coup d'État parvint à Bédarieux le 3 dans la soirée. Aussitôt des instructions furent demandées au comité de Béziers. Le 4, une voiture venant de cette dernière ville s'arrêta devant le café Villebrun, rendez-vous ordinaire des démagogues, et v déposa des paquets de dépêches. C'était, sans doute, l'ordre de prendre les armes; car presque immédiatement les ateliers se vidèrent, les ouvriers se rassemblèrent dans les lieux publics; peu après arrivèrent quelques contingents des villages les plus rapprochés. A la chute du jour, les socialistes se formèrent en colonne et se dirigèrent vers la mairie. Le maire, M. Verzanobre, était seul à l'Hôtel de ville. Il n'avait auprès de lui que le commissaire de police et une brigade de six gendarmes. Bédarieux, malgré sa population de près de dix mille âmes et ses nombreuses manu-

(1) Conseil de {juene. — Troubles île B<'ziers: dépositions Vernhes, Foulquier, Aire, Dufour, ete. ((laz. de<: Tribunaux, 26. 27, 28 mars If^ôi.)

(2) Conseil de {jiierre. — Evéncnients de Pé/.eiias. [Gaz des Tribunaux, 23 el 24 avril 1852.)

(3) Conseil de guerre, — Troubles de CapesUuy \^Guz. des Tribunaux, a°* de* à avril cl suiv.

LF SOCIALISME. 559

factures, n'avait pas de garnison. Une demande avait été faite quelques mois auparavant pour qu'on en envoyât une : mais nul n'avait osé appuyer cette sollicitation, de peur de s'exposer aux vengeances démagogiques. Les hommes d'ordre ne formaient qu'une infime minorité : eussent-ils tous pris les armes qu'ils n'auraient pu soutenir le choc de leurs adversaires : un appel, au surplus, leur avait été fait et était demeuré vain. Ainsi réduit à l'impuissance, désarmé en face d'un rassemblement de plusieurs milliers d'hommes, le maire déclara qu'il cédait à la force et se retira, ainsi que le commissaire de police et les gendarmes. Les insurgés prirent possession de la maison commune et y installèrent aussitôt une commission municipale composée de l'horloger Bonnal, d'un conseiller général du nom de Bélagou et d'un sieur Victor Caux (l).

Jusque-là le sang n'avait pas coulé : mais le drame qui suivit est demeuré gravé en traits ineffaçables dans la mémoire des habitants de la malheureuse cité.

Il était sept heures et demie du soir. La mairie prise, une foule compacte se porta vers la gendarmerie. Parmi les érneutiers se trouvaient un grand nombre de paysans : quelquesuns étaient masqués; beaucoup étaient des repris de justice, des braconniers de profession, gens que la Constitution n'inquiétait guère, mais qui poursuivaient à travers les troubles leurs vengeances longtemps contenues.

Les gendarmes, en quittant l Hôtel de ville qu'ils n'avaient pu défendre, étaient rentrés à leur caserne. Le commandant de la brigade, le maréchal des logis Léotard, achevait un rapport destiné à annoncer à l'autorité supérieure les faits qui venaient de s'accomplir. Deux de ses hommes étaient à l'écurie, en train de seller leurs chevaux, et s'apprêtaient à partir pour Béziers, afin d'y porter la dépêche de leur chef. La brigade, ainsi qu'on l'a dit, se composait en tout de six hommes; c'étaient Léotard, Bruguière, Lamm, Gircq, Sellère et llacon.

(1) Conseil de guerre. — Troubles de Rédnrieux; dépositions Verzaiiohres, maire, Nougaret, commissaire de police; Bonnes, ancien juge de paix. [Gai. des Tribunaux, 29, 31 mai, 2 juin 1852.)

5f.O lIISTOinF. DR LA SECONnF, RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

Le rassemblement approchait. Ceux des insurgés à qui leur exaltation laissait quelque clairvoyance pressentaient que de la gendarmerie partirait sans doute un avis qui donnerait l'éveil et provoquerait l'arrivée de la force publique. Il fallait à tout prix empêcher qu'aucune estafette ne sortît. Les bandes étaient nombreuses, bien armées, disposées à tout : elles se serrèrent autour de la caserne et entreprirent de la cerner.

Le maréchal des logis Léotard, persistant dans son dessein, voulut rompre le cercle. L'un des gendarmes, Bruguière, ayant entrouvert la porte, fut aussitôt couché en joue. Le maréchal des logis descendit alors lui-même et rejoignit son subordonné. Les émeutiers étaient en face d'eux, Tinsulte à la bouche, prêts à tirer, commençant une sorte de siège dont l'issue n'était que trop facile à prévoir. Léotard et son compagnon s'indignèrent de tant d'audace : ils espérèrent qu'un acte de vigueur intimiderait leurs ennemis. Ils firent feu : deux insurgés tombèrent, l'un d'eux fut mortellement blessé.

Dès ce moment, entre ces bandes devenues furieuses et ces braves soldats fidèles à leur devoir, commença une lutte sans merci. Les émeutiers se répandirent dans les maisons voisines et entamèrent contre la caserne un feu continu. Il faut les fusiller! criait-on dans la foule. Beaucoup de femmes étaient mêlées au rassemblement et se distinguaient par leurs clameurs. Retirés au premier étage, les assiégés ripostèrent vip^oureusement. Léotard s'efforçait d'entretenir la confiance de ses hommes. « Ici, disait-il, nous ne risquons rien, tant que nous aurons des munitions. » Cette lutte inégale dura quelque temps, non sans de déchirants épisodes. La femme d'un des gendarmes, la femme Flacon, s'étant approchée d'une fenêtre, eut le crâne traversé d une balle. « Je relevai ma tt femme, a dit plus lard Flacon, je la plaçai sur son lit, puis «je repris mon poste de combat (1). »

Toute multitude déchaînée devient féroce. Le di-nouenient se faisait attendre, et les assaillants s'impatientaient : « Mettons le feu! » crièrent quelques voix. Les plus ardents parmi

(1) Déposition Flacon. (^Gtiz. des Trilitinaux, l"''jiiiii 1852.)

les insurgés coururent chez les boulangers du voisinage, v prirent des fagots et les entassèrent contre la porte principale (1). Bientôt on aperçut la fumée, puis les gerbes de fliimme qui s'élevaient dans la nuit. Léotard et ses hommes continuaient leur défense désespérée. Cependant, à l'intérieur de la caserne, le spectacle était affreux. Les malheureuses femmes des gendarmes, éperdues au milieu de la fusillade, affolées par les lueurs de l'incendie, s'agitaient confusément et cherchaient à sauver quelques-uns de leurs meubles ou de leurs effets. Les enfants de la femme Flacon pleuraient auprès du lit de leur mère. Le feu étendait ses ravages. Bientôt les flammes gagnèrent le magasin à fourrage. Malgré son énergie, Léotard sentit l'impossibilité d'une plus longue résistance. « Il faudra bientôt faire la paix » , dit-il à ses compagnons d'un ton découragé (2). A plusieurs reprises, Flacon se mit à la fenêtre, essaya de parlementer, mais ne put se faire écouter et fut même légèrement blessé. Bruguière, étant descendu à son tour dans le même dessein, fut criblé de coups de feu; il s'affaissa, puis se releva et se blottit sous un ta? de fumier où les assassins le découvrirent et l'achevèrent.

Cernés dans leur caserne, menacés par l'incendie, avant épuisé leurs munitions, entourés d'une foule sans pitié, les cinq gendarmes survivants ne songèrent plus qu'à pourvoir à leur salut. Grâce à la complicité d'un insurgé plus humain que ses compagnons, le gendarme Sellères réussit à s'échapper et à gagner une maison sûre où il resta caché jusqu'au rétablissement de l'ordre. Flacon, Circq, Lamm. parvinrent, à 1 aide d'une corde, à franchir un mur et arrivèrent dans une des maisons voisines, la maison Mical. Circq se cacha dans la trappe au fourrage, Flacon sous un lit, Lamm dans la chambre de la jeune Rose Mical, puis derrière des tonneaux. Mais la corde, demeurée appendue au mur, apprit aux insurgés quelle route ils avaient suivie. Les émeutiers, au nombre de plus de deux cents, firent irruption dans la maison Mical, ordonnèrent qu on leur livrât les gendarmes, menacèrent de fusiller toute

(1) Dépositions Benoit, Revel. {(iaz. des Trib.. 6 et II juin 1S."2.; \^) Déposition du gendarme Sellere». (Gai des Tnb., 11 juin 1852.}

>'. 3fi

502 HISTOIRE DE LA SECONDE [! r:P T' BEI QU E FRANÇAISE.

la famille si la retraite des fu{jitifs n'était pas révélée, a Ayez u pitié de nous, implorait Charles Mical, mes deux sœurs sont « évanouies. Les enfants pleurent, mon père et ma mère se 0 croient perdus, retirez-vous. » Les insurgés ne se laissèrent pas toucher. Une première perquisition demeura vaine. « Je n'aurai donc pas le bonheur de tuer un gendarme! » disait un de ces misérables du nom de INIcrcadier (1). — De nouvelles recherches firent découvrir Lamm. Lamm était probe et équitable, mais exact observateur de la discipline, et sa juste sévérité lui avait fait quelques ennemis. Sa vue provoqua une explosion de colère. « Allons, mauvais sujet, lui criait-on, tu « ne malmèneras plus de pauvres conscrits. » Comme le malheureux demandait grâce : « Nous as-tu fais grâce quand « tu as verbalisé contre nous? » répondaient les assassins. Tout ce que les Mical purent obtenir, ce fut que le crime ne se consommât pas chez eux. L'infortuné gendarme fut atteint de plusieurs coups de fusil et tomba raide mort : les meurtriers s'acharnèrent sur son cadavre. Pendant ce temps, la femme T>amm, cachée dans une demeure voisine, entendait les cris de son mari qu'on assassinait — Circq fut découvert à son tour. Plus de quarante individus le couchèrent en joue. « Il faut le tuer, criait-on, nous le fusillerons comme l'autre. » L'un des insurgés du nom de Malalerre intervint. Circq lui avait rendu autrefois quelques services. « Vous ne voudriez pas, dit-il, tuer un enfant du pays. » Il obtint par ses instances que Circq fût conduit à la mairie. Chemin faisant, les uns voulaient le tuer, les autres lui faire grâce. Finalement, il fut sauvé (2). — Flacon restait encore. On ne le trouva pas, peutêtre l'ouhlia-t-on. Le lendemain, il fut conduit chez im sieur Jacques Mouton, qui le garda chez lui et le préserva de tout danger.

Un dernier crime s'ajouta à tous ces forlaits. Pendant que tous les gendarmes fuyaient, le maréchal dos logis était resté seul dans la caserne. Il s'était réfugié dans une pièce du

(1) Dépositions Rose et Charles Mieal, Rouquairol. ^Gaz. des Tribunaux, 2 et 4 juin 1852.;

(2) Dt'pOB. Circq. (^Gaz. des Trib., 1" juin 1852.)

deuxième étage. Là, blessé et n'ayant plus de munitions, il attendait l'inévitable mort. Cependant une partie de la nuit s'écoula, et un instant il put espérer que, soit oubli, soit remords, il serait épargné. Cet espoir était vain. A trois heures du matin, sept ou huit des meurtriers pénétrèrent dans la chambre. Léotard était vigoureux, plein de force encore malgré sa blessure, et disposé à vendre chèrement sa vie. Celui des malfaiteurs qui marchait le premier portait une chandelle à la main. Le maréchal des logis éteignit la lumière. La lutte s'engagea dans l'obscurité. Longtemps Léotard résista, enfin il succomba sous le nombre. Les insurgés profanèrent son cadavre et lui firent, dit-on, subir de honteuses mutilations (1). Puis ils soupèrent dans la chambre et se mirent à manger les provisions qu'ils avaient apportées. — Telle fut à Bédarieux cette nuit du 4 au 5 décembre.

Ce qui suivit le crime ne fut pas moins horrible que le crime même. Lorsque le jour se leva, l'autorité insurrectionnelle établie à la mairie ne trouva pas un mot pour flétrir les assassmats. Les événements de la nuit ne lui apparurent que comme des « malheurs regrettables » . Elle fit retomber la responsabilité de ces malheurs « sur ceux qui les avaient provoqués par le meurtre de quelques citoyens » . « Sous le gou- « vernement du peuple souverain, ajoutait-elle avec une « impudence qui n'avait d'égale que sa lâcheté, chacun « trouve la sauvegarde de tous ses intérêts, de tous ses droits, o de toutes ses libertés (2). » — Pendant ce temps, les meurtriers et leurs complices, assurés d'une passagère impunité, poursuivaient jusque dans la mort ceux qu'ils avaient massacrés. Les corps des gendarmes ayant été transportés à l'hospice, la foule y afflua, mue par un sentiment non de pitié, mais de vengeance inassouvie (3), L'un soulevait les linceuls et demandait où était le brigand qui avait commencé le feu (4); un autre touchait du doigt les blessures et ajoutait

(1) Dppos. Nougnret, Quairol. [Gaz. det Trih., l" et 5 juin 1852.)

(2) Rapport du procureur de la République de Béziers.

(3) Déposition (lu docteur Tonzain. (Gaz. des Trib., l"juin.)

(4) Dépos. Pages (Antoine). (Jbid., 5 juin.)

564 HtSTOIRF, DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇATSE.

avec un accent d'affreux orgueil : « C'est peu de chose, mais c'est assez pour Bédarieux (1). » Les femmes se distinguaient pur leur haine imjilacahle. Un nommé Barthes disait en parlant de Lamm • « Si tu avais vu les grimaces qu'il a faites quand on l'a fusillé (2) ! » Un nommé Pages disait à la femme Lamm : « Si tu veux voir ton gros cochon, il est étendu là-bas (3). n Lorsque le moment vint de fermer les cercueils, quelques individus s'y opposèrent, voulant jouir plus longtemps de la vue des victimes (4). Enfin, quand arriva l'heure des funérailles, la plupart se refusaient à ce que les gendarmes fussent enterrés au cimetière : « Il faut les noyer, non les enterrer : ils ne sont bons qu'à être jetés à la rivière (5). » C'est à grand'peine qu'on obtint qu'un prêtre accompagnât les cadavres jusqu'au lieu de la sépulture. En revanche, les obsèques des deux insurgés qui avaient succombé furent célébrées en grande pompe : plus de deux mille personnes y assistaient : ce n'étaient pas seulement des socialistes, mais des bourgeois, des notables, des hommes d'ordre, tant la terreur avait paralysé l'énergie des âmes ! Cette orgie révolutionnaire dura cinq jours. Le 10 décembre, le général Rostolan entra dans Bédarieux.

Il reste à raconter le soulèvement qui éclata dans la région de la rive gauche du Rhône. Trois départements surtout furent agités : la Drôme, le Yar, les Basses-Alpes. — Dans la Drôme, ce ne fut qu'une insurrection locale, mais qui ne s'apaisa point sans effusion de sang. — Dans le Var, on vit un

(1) Dépos. Cavalier. [Cfaz. des Trib., 4 juin.)

(2) Dépos. Hossij'nol. Ibitl., 13 juin.;

(•3) tlôpos. (le l;i feinnie l.ainui. [Ibùt., l"jnin.)

(4) l'épos. T5onne, ancien juj;e tic paix. [Ilidl., I'' juin.)

^5) DcpdS. feir inc Lauiui, fenuue lilayar. (///i</., 1" cl V juin.)

i^éritable corps d'armée parcourir le pays, lever des impôts, emmener des otages, se porter un peu au hasard, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, suivant le caprice ou les irrésolutions de ses chefs, puis se dissoudre peu à peu sous l'influence des mauvaises nouvelles ou par lassitude, et enfin se disperser après un simulacre de combat. — Dans les Basses- Alpes, l'insuffisance de la force armée, Téloignement de la capitale, la difficulté des communications, tout favorisa la résistance et retarda la répression : là, un gouvernement insurrectionnel fut formé, s'installa au clief-lieu, rendit des décrets, affecta les allures d'un pouvoir régulier; et quelques jours s'écoulèrent avant que les agents de Louis-Napoléon reprissent possession du département.

La nouvelle du coup d'État parvint à Valence dès le 2 décembre. Le chiffre imposant de la garnison était propre à décourager la résistance; d'un autre côté, les chefs du parti démocratique furent déconcertés par la soudaineté de l'événement. Sous l'influence de cette double cause, la cité demeura calme. Il n'en fut pas de même de la petite ville de Crest et des villages de la vallée de la Drôme.

A Crest, le 3 décembre, les bureaux d'octroi furent pillés et la caserne de gendarmerie envahie. Un détachement d'artillerie étant arrivé, et quelques arrestations ayant été opérées, le calme se rétablit au moins en apparence. Mais l'état des communes voisines faisait craindre de nouveaux troubles. L'iiK|aiétude était si vive qu'une garde bourgeoise, recrutée j)armi les hommes d'onlre, fut organisée en toute hâte eu vue de repousser une attaque de la campagne.

L'événement justifia cette prévoyance. Le 5 décembre, un prêtre, le curé de la Castre, arriva tout effaré et annonçant les plus graves nouvelles : « Tout le pays, disait-il, est agité ; de

5G6 iiisTOiRr'; i)i: la sicco.nuk iiivPUbliquf, française,

tous côtés se Forment des bandes armées : le tocsin sonne à Gràne, à Chabrillant, dans toute la vallée supérieure de la Drôme : il faut se préparer à un prochain assaut. » Des reconnaissances envoyées dans les localités environnantes confirmèrent ces rapports. — Le lendemain dans l'après-midi, un rassemblement de trois cents hommes environ fut signalé, venant de la direction de Saillans et descendant la Drôme par la rive droite. Arrêtés au pont d'Aouste par un piquet de troupes, les paysans gravirent les hauteurs, et gagnèrent un plateau qui domine Crest et la vallée. Déjà ils s'apprêtaient à descendre dans la ville quand ils furent surpris par une fusillade partie d'une vieille tour où s'étaient postés quelques-uns des défenseurs de la cité. Intimidés par cette résistance, ils se retirèrent en arrière sur le plateau, non sans laisser quelquesuns des leurs sur le terrain. Puis, comme la nuit tombait, ils allumèrent des feux de bivouac, organisèrent une sorte de camp, établirent autour d'eux des sentinelles. Malgré leur échec, leur attitude était résolue, et ils semblaient attendre des renforts plutôt que de songer à la retraite. — Une nouvelle attaque dirigée d'un côté opposé suivit presque aussitôt cette première alerte. A sept heures du soir, on entendit des chants et le bruit du tambour sur la rive gauche de la Drôme : c'étaient les insurgés de Gràne et de Chabrillant qui débouchaient au nombre de huit cents environ et essayaient de forcer le pont qui donne accès dans la ville. Ils avaient emmené avec eux comme otages leur curé, leur vicaire, deux prêtres missionnaires qui étaient de passage dans leur commune, avec cela quelques notables, et de plus un enfant de quinze ans dont le seul crime était le dévouement de son père à la cause de l'ordre : par un raffinement de cruauté, ils avaient placé ces malheureux en tête de la colonne, afin qu'ils fussent exposés aux premiers coups. Le pont n'était gardé que par une vingtaine de fantassins et huit cavaliers. Malgré l'infériorité des forces, ceux-ci n'hésitèrent pas à entamer le combat. Le succès justifia leur audace. Deux des assaillants ayant j)éri, et quelques autres ayant été blessés, les bandes lâchèrent prise et s'enfuirent. La troupe perdit deux hommes : 1 un d'eux, le mare-

chai des lojjis Carrier, fut tué traîtreusement par l'un des insurgés qu'il avait fait prisonnier et qu'il avait épargné (1).

Malgré ces avantages, la position des défenseurs de l'ordre était critique. Sur les deux rives de la Drôme, les colonnes socialistes étaient repoussées plutôt que vaincues, et tout annonçait un retour offensif pour le lendemain. La force publique ne se composait que d'une section d artillerie, d'un faible détachement du 32* de ligne dirigé le matin même de Romans sur Die, et qu'à tout événement on avait gardé à Crest, enfin de quelques gardes volontaires et de quelques gendarmes. Des renforts furent demandés à Valence. Dès le lendemain matin, le chef d'escadron d'artillerie Delamothe arriva avec une section montée et deux bouches à feu : en outre, une quarantaine d'hommes armés arrivèrent de Ghabeuil, où ils avaient été expédiés quelques jours auparavant et où leur présence n'était plus nécessaire. Même avec ce supplément d effectif, la petite garnison de Crest ne laissait pas que d'être bien insuffisante. Mais il eût été imprudent de dégarnir Valence : il l'eût été d'autant plus que quelques agitations avaient été signalées dans le département de l'Ardèche.

Le 7, la lutte recommença. — Sur la rive droite de la Drôme, une démonstration vigoureuse de la troupe chassa sans peine les contingents de Saillans du plateau où ils bivouaquaient depuis la veille. — Sur la rive gauche, un véritable combat se livra. Vers deux heures de 1 après-midi, une colonne de plus de deux mille hommes fut signalée à quelques kilomètres de la ville, c'étaient les paysans de Saou, de Puy-Saint- Martin et surtout du canton de Bourdeaux, armés de fusils de chasse ou de pistolets, de fourches ou de tridents. Le commandant Delamothe alla au-devant d'eux avec un détachement d'infanterie, quelques cavaliers et un obusier. La fusillade s'étant engagée et les insurgés montrant une extrême résolution, les troupes se replièrent vers la ville et prirent position à la tête du pont qui en défend 1 entrée. Dès que les assaillants s'approchèrent, ils furent accueillis parla mitraille,

(1; Bapport du général Lapknf. .tur l'insurrection de la Drôme. — Lettre de l'abbé lorjet, missionnaire a G) âne. {^Courrier de la Drame, 23 décembre 1851.)

668 HISTOinE DK LA SKCONDE RÉPUBLIQUi: FltANÇAlSE.

qui fit parmi eux de grands ravages. Les plus intrépides ne se découragèrent pourtant pas, et, se glissant le long de la rivière, tentèrent plusieurs fois de forcer le pont. Ce n'est qu'à la tombée de la nuit qu'ils se dispersèrent dans la campngn<» L'insuccès de cet engagement anéantit les dernières espérances des socialistes. Le 8, aucune nouvelle bande ne parut devant Crest. — Sur d'autres points du département, à Loriol, à llocbegude, à Montélimart, quelque émotion se manifesta : dans le canton de Marsanne, quelques rassemblements, poussant plus loin l'audace, essayèrent d engager la lutte contre la troupe. Mais nulle part le soulèvement n'eut le même caractère de gravité que dans le canton de Crest. Le 10, la paix publique était partout rétablie.

L'agitation, toute locale dans la Drôme, s'étendit dans le Var à une grande partie du département. Nulle contrée en France n'avait été plus travaillée par les menées socialistes Aux élections de 1849,1a liste démagogique avait triomphé. En 1850, les affiliations au.v sociétés secrètes avaient été extrêmement nombreuses; de plus, une propagande très ardente avait été entreprise dans la garnison de Toulon, et, si Ton en croit certaines révélations, les troupes, surtout celles de l'infanterie de marine, n'avaient pas écouté ces prédications sans quelque faveur. L'arrestation de Gent et les poursuites intentées contre la ISnuvelle-Montagne avaient surexcité les âmes, loin de les abaltre. A la fin de 1850, des conciliabules s'étaient tenus à Avignon, à Marseille et surtout à Aix. Dans la réunion d'Aix, un jeune ouvrier de Toulon nommé Daumas n'avait pas hésité à conseiller rinsurrection immédiate. " Les soldats sont en « partie gagnés, avait-il dit à ses amis, les régiments de la M marine casernes au Mourillou sont prêts à nous seconder;

'« tentons audacieusement la fortune, soulevons-nous, et tout « le Midi à notre exemple s'insurgera (1). » La majorité avait refusé de s associer à une si téméraire aventure. Quelques jours plus tard, Daumas fut arrêté. Malgré la disparition d'un si ardent auxiliaire, la propagande socialiste continua. Dans les campagnes surtout, certains incidents caractéristiques révélèrent l'état des esprits Ici c'était un maire qui résistait ouvertement à l'autorité préfectorale. Là on voyait un rassemblement se porter vers une chambrée qui avait été fermée par mesure de police et en briser les scellés. Ailleurs, des manifestations menaçantes étaient organisées contre les propriétaires, les curés, les gardes champêtres, les gendarmes. Sur d'autres points, les réjouissances du carnaval servaient de prétexte à de scandaleuses exliibitions. Ni les rigueurs administratives, ni la surveillance de la police, ni la création de brigades de gendarmerie supplémentaires ne parvenaient à intimider les meneurs de la démagogie.

C'est sur ces entrefaites qu'on apprit le coup d'État. Toulon, la grande cité du département, Toulon, comme Marseille, demeura calme; quelques rassemblements dans les rues, quelques clameurs, quelques conciliabules entre les chefs, et ce fut tout. Là, comme dans toutes les villes importantes, les membres les plus influents des sociétés secrètes inclinaient à attendre le mot d'ordre de Paris et, soit timidité, soit sagesse, étaient plus disposés à retenir qu'à exciter leurs amis. En outre, une garnison nombreuse répondait de Tordre et, malgré toutes les espérances contraires, était, du moins dans son ensemble, disciplinée et fidèle. Dans la région qui avoisine Toulon, l'ordre public ne fut troublé que sur deux points : — à Hyères, où une tentative de rébellion fut promptement réprimée par les matelots de la frégate i'Uranie; — à Cuers, où un sous-officier de gendarmerie, le brigadier Lambert, fut traitreusement assassiné; dans cette dernière bourgade, le parti démagogique était très puissant, et de nouveaux excès se seraient sans doute ajoutés à ce meurtre si l'arrivée

iV\ Noël Bi.ACHE, Histoire de l'insurrection de décembre 1851 dans le Var, p. 15 et suiv.

d'uj fort détachement du 50° de ligne n'eût intimidé les fauteurs de sédition (I).

C'est au centre du département que l'insurrection éclata. A l'est de Toulon, à peu de distance du littoral, s'étend un massif montagneux qu'on appelle encore aujourd'hui, en souvenir des incursions sarrasines, la chaîne des Maures. Au milieu de ces montagnes couvertes en partie de chénes-lièges s'élève un petit bourg peuplé presque uniquement de bûcherons et d'ouvriers bouchonniers, et qu'on nomme la Garde- Freynet. Lorsqu'on descend ensuite le versant septentrional de celte chaîne, on débouche dans une belle plaine plantée d'oliviers et arrosée par 1 Argens : là se trouvent la petite ville du Luc, située au débouché de plusieurs routes, et celle de Vidauban, voisine de la rivière. Les montagnards et les paysans de ces contrées étaient assez éloignés des centres militaires pour n'avoir pas à craindre une répression immédiate; ils avaient accueilli avec une extrême faveur les prédications socialistes; de plus, leur ardeur et leur crédulité les mettaient à l'abri des indécisions qui paralysent le plus souvent, en de pareilles conjonctures, les chefs plus éclairés. Dans tout ce territoire, moitié plaine, moitié montagne, le soulèvement fut général. Le Luc, la Garde-Freynet, Vidauban eurent le douteux honneur de donner aux localités environnantes un mot d'ordre qui fut presque partout écouté.

A la nouvelle du coup d'État, les démocrates du Luc se rassemblèrent en toute hâte. Après ime courte délibération, la majorité décida une prise d'armes immédiate. Une commission révolutionnaire fut installée. Des estafettes furent expédiées dans les communes voisines pour convoquer au chef-lieu de canton les contingents socialistes. Le drapeau rouge fut arboré [2). Enfin 1 on procéda à l'arrestation des réactionnaires les plus compromis et on les garda comme otages : c'étaient, entre autres, un propriétaire du pays, M. de Col-

(1) Conseil (le {guerre. — Troubles de Cuers (Gaz. des TribiinaiiXy 14-17 novembre 1S52.)

(2) lii.ACiiK, Tnsiirrrctioii du Var, p. 62. — Ditont, le Parti républicain dans le Var, p. 12.

LE SJCIALISME. 571

bert, un huissier du nom de Blanc, le directeur des postes, le maire, les gendarmes, et enfin deux individus qui avaient eu le courage de protester contre ces mesures de violence.

Les habitants de la Garde-Freynet ne se montrèrent pas moins résolus que ceux du Luc : eux aussi, ils envoyèrent des émissaires au dehors; eux aussi, ils arrêtèrent les gendarmes, quelques propriétaires, quelques agents du fisc, et les retinrent à titre d'otages. Dans cette population de montagnards, les mœurs étaient plus farouches, les haines plus âpres qu'au Luc. Les otages furent aussitôt menacés, et il lallut l'intervention des chefs pour empêcher qu'on ne les massacrât : en outre, une proclamation ordonna aux réactionnaires de déposer leurs armes à la mairie, sous peine d'être fusillés; enfin des sentinelles furent disposées autour du bourg afin d'empêcher les blancs de s'enfuir.

Pendant toute la journée du 5 et dans la matinée du 6 arrivèrent les contingents des communes environnantes. Au Luc affluèrent les gens du Cannet, de Gonfaron, de Pignans, de Flassans, de Moyens, ces derniers traînant avec eux leur curé ; à la Garde-Freynet se rallièrent ceux de Saint-Tropez, de Grimaud, de Cogolin, sous la conduite d'un chirurgien de marine du nom de Gampdoras. Le 6, dans l'après-midi, tous ensemble se dirigèrent sur Vidauban. A l'imitation de leurs voisins, les démagogues de Vidauban avaient proclamé l'insurrection , envahi la mairie, séquestré les gendarmes. Ils accueillirent avec l'enthousiasme bruyant des populations méridionales les hôtes qui leur arrivaient. Le 6 décembre dans la soirée, Vidauban se trouva donc le lieu de concentration de toutes les forces socialistes. Cette petite armée, d'après les calculs les plus plausibles, s'élevait au chiffre de deux à trois mille hommes. Elle comptait beaucoup de paysans entraînés par intimidation ou de vagabonds lâches autant que fanfarons : en outre, un assez grand nombre de femmes s'étaient jointes aux rassemblements : pourtant certains contingents, notamment ceux de la Garde-Freynet, paraissaient un peu plus aguerris et offraient quelque apparence d'organisation militaire.

672 HISTOIRE DK LA SICONDE KF.PIJBLIQUE FRANÇAISE.

C'était beaucoup pour les socialistes d'avoir massé sur un même point toutes leurs forces. Cependant, il fallait dresser un plan d'action et nommer un général. Dans la nuit du 6 au 7, les chefs tinrent conseil. On devine ce que (xirent les délibérations de ces hommes, la plupart grossiers, bruyants, sans instruction, tout à la fois enivrés et effrayés de leur rôle. Leur premier soin fut de confier au chirurgien Campdoras le dépouillement des dépêches interceptées, afin que les nouvelles défavorables à la cause républicaine ne pussent transpirer. Cette décision prise, on se mit à rechercher la conduite à suivre. Aussitôt la divergence des vues éclata. Devait-on marcher sur Draguignan, qui n'était distant que de vingt kilomètres? Campdoras le pensait. Un des chefs vidaubanais du nom de Maillan soutint l'opinion contraire avec beaucoup d'ardeur. La discussion s'échauffant, on se menaça mutuellement d'arrestation, voire même de se faire fusiller (1). Si l'adoption d'un plan était difficile, le choix d'un général ne l'était pas moins. Tous ces chefs de bandes étaient à la fois trop incapables pour commander et trop pleins de leur importance pour se plier sous l'un des leurs. On se débattait péniblement au milieu de cette anarchie lorsque survint tout à coup un personnage assez étrange qui était appelé à exercer une influence dominante sur la suite des événements.

On l'appelait Camille Duteil. C'était un journaliste de Marseille, rédacteur du journal le Peuple. Le 4 décembre, afin d'échapper à une arrest;ilion qu'il croyait imminente, il était parti pour le Var. Dans la nuit du 4 au 5, il était arrivé à Brignoles. Sa haute taille, ses fortes moustaches, ses allures militaires, le sabre qu'il portait à son côté et les pistolets qui pendaient à sa ceinture, tout cela l'avait recommandé à l'attention de la multitude. Il avait péroré au calé du Cours, avait raillé les indécisions des timides, s'était prononcé pour l'insurrection immédiate et avait entraîné la majorité. On aurait cru qu'après un tel succès il resterait à Brignoles. 11 n'en fut rien. Soit qu une journée eût suffi pour affaiblir son prestige, soit

(1) Noël Blacbk, Insurrection du Var, p. 83 et S4.

que des avis Tenus du Luc lui eussent fait entrevoir ailleurs quelque occasion de fortune, il partit le 6 à la chute du jour et s'achemina vers Vidauban. Dix-sept hommes à cheval raccompagnaient : presque tous Tabandonnèrent en chemin : un seul lui resta fidèle jusqu'au bout : c'était un ancien spahi qui avait, à cette occasion, repris son uniforme. Ainsi escorté, Duteil arriva à deux heures du matin à Vidauban, descendit à la mairie, s'introduisit dans le conseil des chefs démocrates. On cherchait un général. Personne ne se sentait de force à l'être, mais personne ne voulait que son voisin le fût. Duteil, en sa qualité d'étranger, ne portait nul ombrage. Il affirma qu'il avait servi dans l'armée, il avait l'extérieur d'un soldat, avec cela un certain air d'aventurier qui n'était pas hors de mise en un pareil moment. On lui déféra la présidence de la réunion : il offrit de prendre le commandement, et, d'un commun accord, on l'accepta.

Deux partis bien distincts s'offraient. — Le premier était de marcher sur Draguignan, de s'en emparer, d'y créer une autorité révolutionnaire : le chef-lieu une fois occupé, on pouvait espérer un soulèvement universel. — Le second parti consistait au contraire à éviter tout combat, à obliquer vers le nord, à s'établir solidement sur les rives du Verdon, qui sépare le Var des Basses-Alpes, à donner la main aux insurgés de ce dernier département, à profiter des difficultés des communications pour tenir longtemps la campagne, à attendre les nouvelles des autr^'s provinces : alors, suivant l'occurrence, on déborderait en masse dans la plaine ou l'on chercherait uu refuge dans la montagne. — Duteil inclinait-il vers ce second plan? Peut-être serait-il téméraire d'affirmer qu'il l'ait, dès cette heure, nettement entrevu, de qui est certain, c'est qu il était contraire à l'attaque de Draguignan : il jugeait ses troupe; trop peu aguerries pour un tel coup de main : d'un autre côté, une lettre récemment saisie sur un gendarme annonçait que la ville avait été mise en état de défense. Pourtant les plus influents parmi les insurgés s'obstinaient à demander qu on se dirigeât sur le chef-lieu. A Draguignan! à Draguignan! tel était, pendant cette nuit du 6 au 7 décembre, le cri presque

574 mSTOIRF DE LA SECONDE RÉPURLIQUF FRANÇAISE.

unanime. Impuissant à combattre une opinion si (générale. Duteil feignit d'y céder. Il annonça qu'on marclierait sur Drajjuignan, se réservant de modifier, chemin faisant, l'itinéraire de sa colonne.

Le 7, à l'aube du jour, la petite armée socialiste se mit donc en route sous la conduite de son nouveau chef. Le départ fut plein de promesses. Les insurgés ignoraient les mauvaises nouvelles de Paris : aucune longue marche, aucune privation, aucun péril n'avaient encore mis à l'épreuve leur bonne volonté. Les tambours battaient, les femmes étaient aux fenêtres et encourageaient les soldats. Le soleil se levait dans un air vif et pur : c'était le soleil clair de ces belles contrées méridionales où l'hiver même n'a pas de nuages. Confiants dans leur nombre, ardents et crédules tout ensemble, ces pauvres paysans du Var portaient fièrement leurs piques ou leurs fusils de chasse et déployaient tout cet enthousiasme provençal qui s'exalte si vite et tombe si vite aussi. A la queue du rassemblement, les otages suivaient sur des chariots. C'est dans cet appareil qu'on franchit l'Argens. Un peu plus loin, de nouveaux contingents rallièrent le gros de la troupe. Une heure plus tard, on était aux Arcs, petit bourg à trois lieues de Draguignan. Si l'on avait suivi le plan arrêté pendant la nuit, c'eût été l'occasion de marcher résolument sur la ville. Sans démasquer encore ses vrais desseins, Duteil dirigea sa colonne vers le nord, c'est-à-dire vers Lorgnes. Les socialistes tournaient ainsi autour du chef-lieu, sans s'en éloigner encore tout à fait.

Les armées insurrectionnelles, lorsqu'une grande passion politique ou religieuse ne les soutient pas, n'échappent guère au découragement et à l'indiscipline. Entre les Arcs et Lorgnes, les premiers signes de désordre apparurent. Quelques-uns commençaient à ressentir la fatigue, d'autres se plaignaient du froid qui était assez vif malgré la sérénité du ciel : plusieurs s'étalent enivrés et suivaient en chancelant la colonne : chemin faisant, quelques désertions se produisirent (1). Ea

(1) Duteil, Trois Jours de tjcm-rulat dans le Var, p. 29 cl 31.

outre, les plus animés jetaient des rejjards cruels sur les voitures qui contenaient les prisonniers. « II faudrait, disait-on, « les massacrer sans pitié si l'on apprenait la moindre arres- « tation de patriotes au Luc ou à la Garde-Freynet. » Les tètes s'exaltant, on voulut fusiller sur place l'un des brigadiers de gendarmerie, et l'énergique intervention de Duteil empêcha seule Taccomplissement du crime (1). Comme on arrivait à Lorgues, les principaux habitants allèrent au-devant des socialistes, convinrent que des vivres seraient apportés aux insurgés, mais qu'en revanche ceux-ci n'entreraient point dans la ville. Malgré cette convention, le bataillon de Vidauban et après lui presque tous les contingents firent irruption dans la malheureuse bourgade. Ils y entrèrent en poussant de grands cris et en hurlant des chants infâmes dans le patois de leurs pays. Les citoyens les plus connus pour leur attachement au parti de l'ordre s'étaient réunis à la mairie et contemplaient avec stupeur cet étrange défilé. Seize d'entre eux furent arrêtés : c'étaient des propriétaires, MM. de Gasquet et Andéol de Laval, M. de Gommandaire, ancien garde du corps, M. Vacquer, ancien soldat de 1 Empire; c'étaient en outre le maire, le juge de paix, des conseillers municipaux; c'était enfin un journaliste de Draguignan, M. Maquan, qui devait plus tard raconter les incidents de sa captivité. Le nombre total des otages, depuis le commencement de l'insurrection, était de quatre-vingts. A la tombée du jour, les socialistes quittèrent Lorgues. Se dirigeant de plus en plus vers le nord et s'éloignant de plus en plus de Draguignan, ils prirent la route de Salernes. Ils y arrivèrent à une heure avancée. Salernes, à l'inverse de Lorgues, était acquise aux idées démagogiques et accueillit avec empressement les hôtes que le hasard lui envoyait.

La journée du 8 fut une journée de repos. L'armée, un peu diminuée par quelques désertions, mais beaucoup accrue par l'arrivée de nouveaux contingents, dépassait trois mille cinq cents hommes. Duteil tint conseil avec les principaux

(i) Duteil, Trois jours de généralat dans le Var, p. 31.

hia HISTOIRE DE LA SECONDE RKPURLIQUE FRANÇAISE.

chefs. Il s'efforça d'organiser des cadres de compagnie. Il donna des ordres pour forger des piques, fondre des balles, rassembler de la poudre. — Malgré ces préparatifs, le dénouement n'était que trop certain. Les dépèches interceptées et dépouillées par Campdoras ne laissaient plus aucun doute sur le triomphe du coup d'État à Paris et sur l'indifférence de la plupart des provinces : quelque soin qu'on mit à cacher ces nouvelles, on ne pouvait se flatter de les dissimuler longtemps. Les insurgés étaient en général peu accoutumés à la vie militaire : le plus grand nombre n'avait pas servi : ils étaient partis pour une manifestation bruyante, pour une sorte de bravade, non pour une longue expédition (1). Ceux mêmes qui étaient le plus résolus n'avaient que des armes insuffisantes, avec cela point de vêtements chauds, point de souliers, en un mot rien de ce qu'il faut pour une campagne prolongée. Si de nouvelles bandes arrivaient, d'autres se lassaient : quelques villages promettaient un concours très chaleureux, mais seulement après le succès (2). Tout en ap])elant bruyamment le combat, on le redoutait; quelques coups de fusil ayant été entendus aux environs de Salernes, l'alerte fut très vive : après information, il fut reconnu que c'étaient non des ennemis, mais des chasseurs répandus dans la montagne. Alors seulement on se rassura.

De telles dispositions n'encourageaient guère à prendre l'offensive. Duteil, qu'on a accusé plus tard d incapacité, voire même de lâcheté, et dont le principal défaut fut peut-être de trop bien connaître ses auxiliaires, Duleil résolut de marcher décidément vers le nord, de pénétrer dans les Basses-Alpes, de se joindre aux insurgés de ce déparlement. De la sorte on

^\) « J'avais horreur de mon armée, a écrit plus tard Diiteil. Chef d'hommes « ignorants, brutaux, verbeux et d une outrecuidance dt'plorable, je voyais se B dessiner devant moi 1 incendie, le meurtre, le pillage, dont l'alïreuse resp-jn- « sabililé allait retondicr .sur ma tête. Je n rtais pour mes hommes qu'un pouro vovcur {y'néral, pas davantage. Habitués au bien-être dans les riches campagnes « du Var, ils entendaient en guerre boire, manger et dormir comme à leur habi- « t\ide. — Où dinerons-nous? — Quand dinorons-nous ? Toiles étaient les ques- « lions qu'on m'adrcss;iit le plus souvent. « (Dltkii., Tiois iours de géHeralat daw! le Var, p. VO et Vi, Savone, i8."i2.''

(2) l)rrKlL, Troif jours de ^cncralut dans le l'u;-, p. 51.

gagnerait du temps, on verrait se dessiner les événements, on éviterait dans tous les cas une déroute. Enfin, si toutes les chances de fortune s'évanouissaient, on aurait au moins la ressource de gagner le Piémont par les montagnes. Cette dernière pensée était dominante chez beaucoup de cliefs, gens vaniteux plus encore que fanatiques, et soucieux avant tout de leur sûreté. Le 9, de grand matin, l'armée partit donc pour Aups, petite ville située à l'extrémité septentrionale du Var, tout près des frontières des Basses-Alpes : elle y arriva avant le soir. Là, Duteil comptait réorganiser ses troupes, puis franchir avec elles le Verdon. Cet espoir était vain. Déjà il avait épuisé toutes les faveurs de la fortune. C'est à Aups même que cette étrange prise d'armes des paysans provençaux devait aboutir au plus vulgaire, au plus misérable dénouement.

A la nouvelle de l'insurrection du Luc, de la Garde-Freynet et de Vidauban, le 50^ de ligne, qui tenait garnison à Toulon, avait reçu l'ordre de marcher vers le nord pour étouffer la rébellion. Le 7, le colonel Trauers était parti avec quinze compagnies; il emmenait avec lui M. Pastoureau, ancien souspréfet d'Avranches, qui venait d'être nommé préfet du Var et se rendait à son poste. Les troupes, doublant l'étape, étaient arrivées le soir au Luc, où elles avaient rétabli une municipalité régulière. Le lendemain, elles avaient traversé Lorgnes, naguère occupée par Duteil. Elles ignoraient encore où était le gros de Tannée socialiste. A Flayosc, une bande de cent cinquante paysans s'enfuit à leur approche. Le 8 au soir, le régiment était à Draguignan (1). — Cette malheureuse cité avait depuis deux jours passé par de cruelles angoisses. Elle avait appris le soulèvement des campagnes voisines. Dès le 6, elle avait redouté une attaque. La garnison se composait d'un bataillon d'infanterie, mais à l'effectif très réduit et formé presque uniquement de conscrits. Une association de fo/o/z/rteVe^ avait été créée autrefois sous le nom de Société de Saint- Mai-tin: les membres de cette Société se réunirent à la préfecture, où

(1) Rapport dxi colonel Trauers nur le^ opérations du 50" de ligne pendant l'insurrection du Var [Uuioit du Var, 16 déuciiibrc 1851.)

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