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5"S IIISTOinK DE LA SECONDE R I : P C H IJ Q U E FRANnAISP.
s'étaient réfugiés avec leurs familles, en prévision d'un prochain assaut, les principaux fonctionnaires. Pendant la nuit du 6 au 7, les anxiétés redoublèrent : on annonça même l'arrivée imminente des socialistes. Ce n'était heureusement qu'une fausse alerte; mais quand, le 7 au matin, on apprit que les bandes insurgées étaient aux Arcs, on ne douta plus un instant qu'elles ne se dirigeassent vers la ville. Contre toute attente, elles s'éloignèrent, et alors seulement on commença à respirer (1). — Après de telles anxiétés, on devine avec quels transports furent accueillis, le 8 décembre, les soldats du 50*. La journée du 9 fut consacrée partie à des reconnaissances, partie à un repos bien gagné, car les troupes avaient franchi plus de vingt lieues eu deux jours. Le 10, de grand matin, le colonel Trauers partit pour Aups avec onze compagnies et quelques cavaliers. Il se flattait de joindre l'armée insurgée et d'en finir avec elle. Le préfet, M. Pastoureau, jaloux de reconquérir son département, accompagnait les soldats. Pendant ce temps, une autre colonne partie de Marseille et placée sous les ordres du co'onel de Sercey, pénétrait dans l'arrondissement de Brignoles et se disposait à prendre à revers les contingents rebelles (2).
Duteil, ainsi qu'on l'a dit, était arrivé à Aups le 9 au soir. L'un des chefs socialistes, nommé Arrambide, avait été posté avec quelques centaines d hommes sur les hauteurs de Tourtour qui dominent le chemin venant de Draguignan. En outre, le contingent des Arcs avait été envoyé dans la direction de Fox-Amphoux et avait pour mission d'observer la route de iJiignoles. Ainsi gardé contre toute attacjue, soit du colonel Trauers, soit du colonel de Sercey, Duteil se croyait en sûreté. Le 10 au matin, il avait réquisitionné des blouses et d'autres objets d'habillement : il avait frappé la ville d'une contribution forcée : de plus, par une dernière violence, les chefs démagogiques avaient publié une sorte de levée en masse des hommes de dix-huit à quar;inte ans (3). Avant de commencer
(1) Maqdan, Insurredion du Var.
(2) Rapport du i/eiieml Lkvaili.ast sur les événciucnts du Var.
(3) Duteil, p. 80-83.
son mouvement de retraite vers le nord, l'étrange général voulut passer en revue ses bandes. A dix heures, les contingents socialistes, bien nombreux encore, se rassemblèrent sur une esplanade assez vaste, plantée de gros arbres et située en avant du bourg. Duteil harangua les troupes. Comme il commençait à parler, on vit, à une certaine distance, au milieu des champs d'oliviers, reluire les baïonnettes. C'étaient les soldats du 50° de ligne qui s'avançaient en tirailleurs, précédant le gros de la colonne. Par un miracle d'activité, le colonel Trauers, avec ses hommes Fatigués, avait franchi en moins de six heures le chemin long et pénible qui sépare Aups de Draguignan. Arrambide, chargé d'occuper les hauteurs de Tourtour et de défendre les défilés à travers lesquels passe la route, s'était enfui à la vue des fantassins. C'est ainsi que les troupes avaient pu arriver jusqu'aux abords de la ville sans qu'on les signalât.
La soudaineté de l'attaque enlevait à la défense ses meilleures chances de succès. Cependant, si l'on avait voulu combattre, rien n'eût été désespéré. L'armée socialiste comptait près de 3,000 hommes et était trois fois plus nombreuse que l'armée assaillante. Elle était massée sur un seul point. Elle avait en outre pour elle une position favorable : car l'esplanade était située sur une hauteur et dominait les prairies voisines. Enfin, les gros arbres de la place fournissaient des abris sûrs derrière lesquels les insurgés auraient pu continuer longtemps la fusillade. Tous ces avantages demeurèrent vains. Dès qu'on aperçut les baïonnettes, les rangs commencèrent à vaciller. Quelques hommes résolus distribuèrent des cartouches, voulurent charger les armes des plus inexpérimentés : on ne les écouta pas. « Voilà les soldats! » criait-on de toutes parts. Aux premiers coups de feu des tirailleurs, ce fut un sauve-qui-peut général. Duteil, craignant que sa retraite ne fût coupée, appela à lui les contingents de la Garde-Freynet et de Saint-Tropez, traversa la ville, gagna le portail des Aires, et, après quelques coups de fusil échangés avec la troupe, gagna en toute hâte la montagne. Pendant ce temps, les malheureux paysans s'enfuyaient de tous côtés, poursuivis par les gen
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darmes qui avaient accompagné la colonne et qui, exaspérés par le désarmement de leurs camarades, ne faisaient pas de quartier.
La bataille (si l'on pcnit donner ce nom à cette débandade presque sans comluit), la bataille était finie. En moins d'une demi-heure, l'armée socialiste avait disparu. La troupe avait eu un homme tué et sept blessés. Les insurgés perdirent une trentaine des leurs pendant l'action : une cinquantaine d'autres furent sabrés dans la déroute (1). — Un incident dramatique marqua la fin de la lutte. Ainsi qu'on l'a vu, les paysans soulevés avaient, chemin faisant, recueilli partout des otages et se plaisaient à les traîner à leur suite. Lorsqu'ils arrivèrent à Aups, les prisonniers étaient au nombre de quatre-vingt-trois, propriétaires, fonctionnaires et surtout gendarmes (2). La plupart d'entre eux avaient été déposés dans une maison de la ville, à l hôtel Crouzet. Tour à tour menacés et rassurés, les malheureux attendaient, ne sachant quel sort leur était réservé. Soudain, vers dix heures, ils avaient entendu la fusillade. Une jeune fille, mademoiselle Crouzet, était entrée et leur avait jeté ces mots : « Ce sont les soldats. — Quels soldats? — Les Français. » On devine la joie des infortunés. Mais, avant leur délivrance, une épreuve terrible les attendait encore. Quelquesuns des socialistes, avant de s'enfuir, s'étaient ralliés aux abords de l'hôtel et avaient tiré quelques coups de feu. Cette défense fit croire aux soldats que la maison Crouzet était le quartier général de l'armée insurrectionnelle. Aussitôt ils s'y portent et criblent de balles les fenêtres. Les otages se montrent. Les prisonniers! les prisonniers! s'écrient-ils. Les fantassins, étourdis et eniviés du combat, n'écoutent rien. En vain on multij)lio les signes. Un (\eî^ otages de la Garde-Frcynet s'affaisse frappé à mort. Un autre prisonnier, M. Andcol de Laval, se dévoue, descend, essaye de dissiper l'horrible malentendu : il est percé de balles et de coups de baïonnette. Enfin, les gendaruïes étant pai\enus à se faire reconnaître, le feu cessa. Les officiers étaient consternés de cette effroyable méprise.
(1) Rapport du général J.cvaillant. — /iiipport du coloiu-l Tniuerx,
(2) Ropporl (lu colon fl Trauers.
L'un d'eux prit dans ses bras M. de Laval tout sanglant : « Pauvre monsieur, pardonnez-nous. — Je suis blessé, répondit M. de Laval : n'importe : vive la ligne ! " Heureusement aucune des blessures n'était mortelle (1).
La déroute d'Aups termina l'insurrection du Var. Les paysans regagnèrent leurs villages. La plupart des chefs, à l'exemple de Duteil, s'acheminèrent vers les montagnes, et, de là, à travers mille péripéties, atteignirent la frontière piémontaise. La répression fut sans pitié. Il paraît certain que, même après le combat, plusieurs individus, compromis dans l'émeute, furent fusillés sans jugement. Des colonnes mobiles furent formées, parcoururent les villages et bientôt traînèrent après elles de longues files de prisonniers : car on arrêtait tous ceux que les gendarmes dénonçaient ou contre qui s'élevait le moindre soupçon. Certaines communes furent presque dépeuplées, et les travaux de l'agriculture y furent suspendus. Au bout de peu de jours, les forts de Toulon furent encombrés Plus de seize cents personnes furent internées ou expulsées.
Si terribles que fussent ces répressions, les hommes du parti de l'ordre, loin de les trouver excessives, les jugeaient ù peine suffisantes. La peur avait été si grande qu'elle paralysait même la pitié. Aucune expression ne paraissait trop forte pour peindre l'audacieux soulèvement. C'est une Jacquerie, disaient les uns; c'est une Vendée socialiste, ajoutaient les autres. A vrai dire, ces jugements révélaient plus de terreur que de sang-froid. Les paysans provençaux de 18.51 ne ressemblèrent ni aux Jacques du quinzième siècle, ni aux Vendéens de 1793. De ces deux comparaisons, la première est Irop sévère, la seconde impliquerait un éloge immérité. Jacques! ils ne le furent pas : car, dans cette course désordonnée à travers leur département, ils menacèrent plutôt qu'ils ne frappèrent, ils l\irent plus bruyants encore que malfaisants, ils se permirent plus d'exactions qu'ils ne commirent de crimes. Un seul meurtre fut consommé, ce fut celui du brigadier Lambert, massacré à Guers. Du reste, point d'incendies,
(1) MaQuan, Trois jours au pouvoir des insurgés, p. 2V'i el suiy.
point de viols, point de pillages à main armée, point de ces excès abominables que nous avons vus ailleurs. Vendéens! ils l'étaient moins encore. Ce n'était pas pour une idée religieuse qu'ils se levaient; ce n'était môme pas pour une idée politique, car la plupart ignoraient qu'il y eût une Constitution et que cette Constitution fût violée. En outre, si l'on excepte quelques compagnies, la plupart des contingents se composaient d'hommes faibles, crédules, entraînés, vaniteux, dépourvus surtout de toutes qualités militaires; et ils le montrèrent bien à Aups, lorsqu'ils se dispersèrent à la seule vue de la troupe. Après la défaite, Duteil écrivit de la terre d'exil un livre où il dépeignit avec plus de sévérité que de faveur les hommes que le hasard l'avait appelé à commander. Les républicains, à leur tour, accusèrent Duteil d'incapacité, de lâcheté et même de trahison. Ce débat nous importe peu. Nous en voulons pourtant tirer une double conclusion. Nous croyons volontiers les soldats de l'armée socialiste, quand ils gourmandent la faiblesse de Duteil; mais nous ne croyons pas moins volontiers Duteil, quand il accuse la faiblesse de ses soldats.
De tous les départements de France, celui des Basses-Alpes était l'un des plus éloignés des grands centres, le moins envahi par l'industrie, et, en apparence, le moins accessible aux agitations révolutionnaires. Mais le caractère principal de la propa^jande démagogique de 1849 à 1851, ce fut la faveur qu elle rencontra jusque dans les campagnes les plus reculées. Dans toute la vallée de la Durance et même dans les régions montagneuses, le socialisme avait recruté de nombreux adhérents. Crédules, ignorants, supportant mal leur pauvreté, les j)aysans s'étaient donnés sans peine à qui les éblouissait par la perspective du partage des terres et de la suppression des impôts. Dans la bourgeoisie elle-même, les idées nou-
LE SOCIAr,ISME. 583
velles avaient fait quelques prosélytes. Longomazirao, ancien ouvrier devenu rédacteur de V Indépendant des Alpes, avait été longtemps l'instrument le plus actif des menées radicales. En octobre 1850, il avait été compromis dans le complot du Sud- Est et arrêté; mais d'autres l'avaient remplacé et s'étaient appliqués avec non moins de zèle à entretenir l'ardeur démocratique : parmi ces agents de troubles, on distinguait Aillaud (de Voix), Escoffier et surtout Buisson (de Manosque).
De tous les arrondissements, le plus agité était celui de Forcalquier, qui renfermait la turbulente petite ville de Manosque : c'est de laque partit le signal de l'insurrection.
Le sous-préfet de Forcalquier était alors M. Paillard, homme jeune encore, dévoué à la cause de l'ordre, brave avec cela et avisé. Témoin des menées socialistes, il s'était attaché à organiser une sorte de garde nationale secrète sur laquelle il put compter; de plus, il n'avait rien négligé pour rendre aux gens de bien courage et confiance. Le 3 décembre, dans la soirée, il apprit le coup d'Etat, et, quelques heures plus tard, par une autre dépêche, sa nomination comme sous-préfet à Dunkerque. Il aurait pu partir pour rejoindre son nouveau poste. Il resta, prévoyant des troubles et ne voulant pas fuir le péril. Pendant la nuit du 3 au 4 et pendant toute la journée qui suivit, il s'employa avec beaucoup de zèle à prévenir la sédition ou du moins à la contenir, si l'on ne pouvait l'éviter. Un détachement d'infanterie étant de passage, il prit sur lui de le retenir pendant vingt-quatre heures à Forcalquier, afin d'assurer, au moins pendant ce temps, la paix pubhque. Le 4 au soir, un rapport l'avertit que les chefs socialistes délibéreraient dans une maison de campagne voisine de la ville; il s'y porta aussitôt, accompagné du substitut du procureur de la République, M. Paulmier, et d'un piquet de soldats; mais l'alarme avait été donnée, et le propriétaire de la maison fut seul arrêté. Le 5, à l'aube du jour, le détachement partit. Livré à lui-même, M. Paillard convoqua à la sous-préfecture les hommes de bonne volonté; à neuf heures, une trentaine de personnes s'y trouvaient réunies, ainsi que les gendarmes. Comme aucune attaque ne paraissait immi-
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nente, on ne tarda pas à se séparer, en se promettant de revenir bienlot. Le sous-prélet resta seul avec M. Paulmier. C'est à ce raoment-ià même que les bandes socialistes, arrivant tout à coup, firent irruption dans la ville.
A. onze heures, une avant-yarde d'une centaine d'hommes, suivie de près par une colonne dix fois plus nombreuse, déboucha sur la place de la sous-préfecture. C'étaient, pour la plupart, des gens de Manosque. Ils étaient assez bien armés, et paraissaient résolus. Escoffier et Buisson semblaient les chefs du rassemblement. Quand on eut atteint la place : " Montagnards, halte ! » commanda Escoffier, et aussitôt les bandes s'arrêtèrent. M. Paillard avait en toute hâte barricadé sa demeure et revêtu son uniforme. Il s'avança au balcon, a La Constitution est violée, lui cria Escoffier, l'insurrection « est un devoir pour nous, vos pouvoirs sont finis. — On « vous trompe, répliqua M. Paillard, la République est main- « tenue; le président fait appel au peuple. » Ces paroles furent couvertes par les clameurs. «Rendez-vous, vociféraient les plus exaltés, résignez vos pouvoirs. » En même temps quelques fusils s'abaissèrent comme pour tirer. « Tirez, si vous êtes des assassins! » s'écria le sous-préfet. Sur les instances de Buisson, les armes se relevèrent, mais sans que l'irritation se calmât. « Le peuple vous ordonne de descendre » , répétait Escoffier. Déjà l'on s'apprêtait à enfoncer les portes, et toute résistance eût été vaine. " C'est à moi qu'on en veut, dit M. Paillard; je vais descendre. » Il avait à peine mis le pied sur la place que quelques hommes de Manosque, qui portaient une cocarde rouge en signe de reconnaissance, l'entourèrent et l'assaillirent. Il fut insulté, frappé de coups de sabre et enfin d'un coup de baïonnette qui lui fit une assez grave blessure : il s'affaissa, et on le conduisit à la maison d'arrêt, où M. Paulmier, tombé, lui aussi, entre les mains des insurgés, le rejoignit bientôt (l).
Dans cette extrémité, l'emprisonnement était une faveur, car il interposait une barrière entre les malfaiteurs et les vic-
(1) Conseil de puerre de Marseille. — Insurrei tiou des Basses-Alpes. Dépo». Paillard. {Gaz. des Trib., 1" mai 1852.)
times. Cette protection précaire fut bientôt inefficace. La prison fut forcée. Un des émeutiers, nommé Godefroid, essaya, mais en vain, de garantir de tout outrage le malheureux sous-préfet. Les factieux voulaient que l'infortuné, tout couvert de sang, suivit à pied la colonne qui s'éloignait de la ville. « Je ne le puis, murmurait le blessé. — Il le faut » , répliquait-on durement. On voulut mettre les menottes aux captifs. M. Paulniier, qui partageait le sort de M. Paillard, s'indignait : « Fusillez-nous donc tout de suite. » On chantait une sorte de refrain infâme ;
Braves montagnards.
Nous pendrons le Paillard*
Ce supplice dura longtemps. Enfin, à l'embranchement de la route de Manosque, Escolfier survint, fit monter à cheval le prisonnier, puis le déposa dans une ferme où on l'abandonna, épuisé de la perte de son sang et presque évanoui. Un peu plus tard, le courageux sous-préfet, avec la complicité de M. Paulmier, de l'ingénieur des ponts et chaussées et d'un officier en congé, M. Devaulz, parvint à s'échapper et à gagner Avignon, où le bruit de sa mort s'était déjà répandu (1).
C'est par ces scènes honteuses que l'insurrection avait débuté. De Forcalquier et de Manosque, elle gagna toute la vallée de la Durance. Sisteron se souleva, et les autorités se réfugièrent à la citadelle. Les Mées, Valensole, Volonne, Riez, Mezel imitèrent cet exemple. Dans tous les villages de la plaine et jusque dans les premiers défilés des montagnes, en un mot, dans toute la région de V olivier, comme on dit dans le pays, la révolte fut générale. Seuls, l'arrondissement de Caslellane et les bourgades perdues dans les grandes Alpes échappèrent à la sédition; elles n'y échappèrent même pas entière ment Barcelonnette, la petite ville de Barcclonnette, fit ellemême sa révolution : deux jours plus tard, le 7 décembre, elle tint, elle aussi, à honneur de désarmer les gendarmes,
(1) Conseil de guerre de Marseille. — Insurrection des Passes-Alpes. Dépos. Paulmier. (Gaz. des Trib., i" mai 1852.) — Happort du général d'Antist sut les évcuenients des Basses-Alpes et de Vaucluse.
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d'arrêter les principaux fonctionnaires et d'établir une commission insurrectionnelle.
Pendant que le département se soulevait presque en entier, que se passait-il au chef-lieu?
La nouvelle du coup d État avait tout d'abord produit à Digne moins d'émotion qu'ailleurs : la population était peu considérable; les fonctionnaires étaient nombreux et assez influents; la garnison, quoique composée d'un simple dépôt du 25* léger et diminuée encore par le récent départ d'un détachement, paraissait sulfisante pour protéger contre un coup de main. Il fut procédé à quelques arrestations, notamment à celle de l'avocat Charles Cotte, et l'on se flatta un instant que l'ordre ne serait point troublé. — Cette sécurité dura peu. Le 5, les courriers manquèrent, le G également. Bientôt les rumeurs les plus sinistres coururent : Forcalquler, disait-on, s'est insurgé : le sous-préfet y a été assassiné; Manosque, Sisteron sont au pouvoir de l'émeute ; tous les contingents ruraux vont marcher sur le chef-lieu. Aux nouvelles vraies se mêlaient comme toujours les exagérations inspirées par la peur : Paris était, affirmait-on, en révolution : Lyon, Marseille et tout le Midi étaient en feu. Sous ces impressions défavorables, on se relâcha des premières rigueurs. Cotte et ses amis furent mis en liberté. Le 6, dans l'après-midi, le préfet passa en revue la garde nationale et les troupes. Des rangs de la garde nationale partirent les cris : Vive la Constitution! On pouvait à peine compter sur la troupe, car, dans une des compagnies, les prédications socialistes avaient été écoutées avec faveur : les autres compagnies se composaient de recrues. Tous les rapports venus de la campagne annonçaient comme imminente l'arrivée des bandes insurgées. Se jugeant impuissante à défendre la ville, 1 autorité résolut de l'évacuer. Le 6 au soir, le préfet partit et se réfugia au fort de Seyne : le procureur de la République, très compromis, chercha de son côté un asile en lieu sur. Quant aux soKlats du 25% ils se retirèrent dans leur caserne et s y retranchèrent (1).
^1) Le Glaneur des Alpes^ ii"* tics 20 et 26 dcccmbrc 1S51«
Contre toute attente, la nuit du 6 au 7 fut calme. L'état de la cité était étrange. L'autorité régulière l'avait abandonnée : les insurgés n'avaient pas encore paru. C'est seulement le 7 au matin qu'une bande de cinq ou six cents hommes arriva, venant de Riez, de Mezel et des villages voisins. D'autres bandes beaucoup plus nombreuses suivit ent bientôt : c'étaient les gens de Manosque, de Forcalquier, des Mées, d'Oraison. Tous ensemble formaient une petite armée de quatre à cinq mille hommes. Ils firent leur entrée dans la ville au chant de la Marseillaise et drapeaux rouges déployés. Ils envahirent la préfecture et la mairie, occupèrent de Force quelques maisons, réquisitionnèrent des vivres. A Digne comme partout, la gendarmerie fut désarmée, plusieurs gendarmes furent même emprisonnés : en revanche, on s'empressa de mettre en liberté une partie des détenus de la maison d'arrêt, et en particulier plusieurs des condamnés de la cour d'assises (I).
Cependant, plus heureuse que Clamecy ou Bédarieux, Digne échappa aux excès qui avaient souillé presque partout la cause démagogique. Une fois maîtres du chef-lieu, les insurgés tentèrent de s'y constituer en pouvoir régulier. Une commission gouvernementale fut formée, composée de Buisson, d'Escoffier, de Charles Cotte, d'Aillaud de Voix et de quelques autres. Une sorte de convention fut conclue entre les chefs socialistes et l'autorité militaire : il fut stipulé que la caserne ne serait pas attaquée et que, de leur côté, les troupes observeraient la neutralité : les soldats étaient d'ailleurs plus favorables qu'hostiles aux émeutiers : on affirme même que, des fenêtres de leur caserne, les ouvriers de la compagnie hors rang criaient aux paysans : Vive la sociale (2) ! Ces premières mesures prises, la commission organisa une municipalité provisoire, décréta la suspension des juges de paix, prescrivit la création d'un comité de résistance dans les communes. Une solde quotidienne de 2 fr. 50 fut allouée aux soldats de l'armée insurrectionnelle. Pour subvenir à ces dépenses, les chefs démagogiques saisirent une somme de
(1) Le Glaneur des Alpes, n" des 20 et 26 décembre 1851. (2 ; Notes et relations manuscrites.
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15,000 francs à la recette générale et s'emparèrent en outre des caisses de la poste, de la conservation des hypothèques, de l'entrepôt des tabacs ; beaucoup de ces fonctionnaires parvinrent à sauver une portion de leurs fonds en prétextant de récents versements. L'un des principaux soins était de cacher les mauvaises nouvelles : aussi les diligences, dès leur entrée en ville, étaient-elles escortées par des hommes armés qui les conduisaient jusqu'à la préfecture. A toutes ces mesures s'ajouta un décret propre à populariser la nouvelle administration. Le comité annonça solennellement la suppression des droits réunis. Cette sorte de don de joyeux avènement fut accueilli par des démonstrations bruyantes. Le lundi 8 décembre, les paysans socialistes, pauvres gens, crédules autant qu'enfiévrés, brûlèrent sur le Pré de foire les papiers et registres des contributions indirectes. Ces bandes, accrues par de nouveaux arrivants, s'élevaient alors à près de dix mille hommes, logés chez les habitants et remplissant la ville de tumulte. Malgré cet énorme rassemblement, la pojmlation paisible fut préservée des derniers excès. Si le désordre était grand, du moins les vies étaient épargnées : si les menaces étaient fréquentes et les exactions nombreuses, on n'avait à déplorer ni incendies, ni pillages à main armée. On côtoyait le crime, mais sans y tomber.
Cette étrange domination touchait à sa fin. Le 8, à la chute du jour, une dépêche de Valensole annonça qu'un corps de troupes était entré dans les Basses-Alpes. La nouvelle était vraie. Deux colonnes arrivaient de Marseille; l'une d'elles, commandée par le colonel de Sercey, était, à la vérité, encore éloignée et ne devait pénétrer dans le déparlenuMit qu'après avoir rétabli l'ordre à Brignoles et à Barjols (l); mais l'autre, dirigée par le lieutenant-colonel Parson, remontait déjà la vallée de la Durance.
La plupart des membres du comité insurrectiotinel étaient assez éclairés pour comprendre 1 inutilité de la résistance. Pourtant, ils ne se résignèrent pas à une retraite sans combat.
(1) Rapport du général I>E\ aillant sur l'insurrection du Var.
LE SOCIALTSMK. 589
Le soir même, les paysans insurgés, au nombre de plusieurs milliers, quittèrent la ville au chant de la Marseillaise : comme ils ignoraient les mauvaises nouvelles, ils manifestaient quelque confiance : ces bataillons improvisés s'acheminèrent vers Malijai et vers les Mées, petits bourgs situés sur la route de Mar» seille. Non contents de se défendre, ils songeaient à prendre l'offensive et allaient au-devant des troupes de Louis-Napoléon.
Cette présomptueuse assurance ne dura guère. Une distance (le près de cinq lieues sépare Digne de Malijai. Le froid était très vif. Cette longue et silencieuse marche nocturne abattit les âmes un instant surexcitées. Le plus grand nombre ne laissait pas que d être effrayé par la perspective d'une prochaine bataille. Les désertions commencèrent. Elles furent mêaje si nombreuses que les plus exaltés organisèrent une arrière-garde afin d'empêcher leurs camarades de quitter les rangs. Déjà durant les marches des jours précédents, un pauvre paysan nommé Bizot, ayant voulu s'enfuir, avait été fusillé sur place par un de ses compagnons (1). Ces excès mêmes étaient impuissants à retarder l'inévitable dénouement. Le 9 au matin, l'armée socialiste arriva à Malijai et se porta ensuite jusqu'aux Mées : là, quelques coups de feu furent échangés avec la troupe. Puis les insurgés battirent en retraite vers Digne, tandis que le colonel Parson, jugeant ses forces trop peu considérables pour une attaque du chef-lieu, rétrogradait lui-même jusqu'au petit bourg de Yinon sur les bords du Verdon.
Quoique les troupes fussent encore éloignées de Digne, l'issue n'était plus douteuse. Les dépêches saisies attestaient foutes le triomphe complet de Louis-Napoléon. Des forcer importantes allaient arriver non seulement de Marseille, mais (le Ga[) et d'Avignon. Les contingents ruraux se débandaient de tous cf)tés. Sous ces impressions, le comité insurrectionnel décidii de cesser la résistance. Dans la nuit du 9 au 10, les socialistes abandonnèrent le chef-lieu après trois jours de domination. Les paysans regagnèrent leurs villages ; les chefs
(1) Conseil de guerre de Toulon. — IiisuiTCclion dus Basses-Alpes. (Gaz. des Tribunaux, 3 septembre i8.")2.)
B90 insToinK np, î,a secondk république française.
s'acheminèrent vers lamontaffne, et, de là, vers l'Italie, Seul, Aillaud de Voix essaya, pendant quelques jours encore, de tenir la campajjne. Chose étrange! l'autorité avait évacu" Difjne le 6, avant que les socialistes y entrassent : de même les socialistes la quittèrent bien avant que Tautoritë régulière y revînt. Le 10 et le 1 1, la ville demeura sans administration, évacuée par les uns, non encore reconquise par les autres. C'est seulement le 12 que le préfet, avec quelques détachements du 40* de ligne, reprit possession du chef-lieu. Le 13, de fortes colonnes de troupes, infanterie, cavalerie, artillerie, occupèrent la cité. Bientôt tout le département fut pacifié. lien fut de même de l'arrondisssement d'Apt, voism de celui de Forcalquier, et où le soulèvement s'était propagé. On décréta l'état de siège, et les répressions commencèrent. Elles furent rigoureuses, tellement rigoureuses qu'elles dépassèrent le vœu des gens d'ordre et éveillèrent même, dit-on, quelque intérêt en faveur des victimes.
Telles furent, dons les contrées du Centre et du Midi, le? agitations qui suivirent l'acte du 2 décembre. A Paris, on apj)rit coup sur coup 1 insurrection de la Nièvre, celle de l'Hérault, celle de la Drôme ; on connut les troubles moins graves de rAllier, du Jura, du Lot-et-Garonne et du Gers ; on sut enfin que les régions les plus éloignées, le Var et les Basses- Alpes, étaient au pouvoir du socialisme. Chaque jour, le Moniteur annonçait la mise en état de siège de plusieurs départements. Bientôt, des pays insurgés, les correspondances arrivèrent, pleines de détails lugubres ou atroces. Lesjouinaux officieux (et ceux-là seuls avaient alors la parole) s'empressèrent de publier ces récits; ils accueillirent surtout a\cc faveur les relations qui, inspirées par la peur ou l'esprit de |)arti, ajoutaient encoie à la réalité, comme si la réalité n cul pas été assez dou-
loureuse. Le viol, le pillage à main armée, l'incendie, l'assassinat, tels étaient, disait-on, les procédés des socialistes. Aux accusations qui n'étaient que trop fondées s'ajoutèrent des accusations imaginaires, soit qu'il fût impossible à cette heure de démêler la vérité de l'erreur, soit que l'exagération même parût nécessaire pour mieux frapper les esprits.
On devine quel fut l'effet de ces sinistres nouvelles. Sous l'empire de la crainte, l'opinion publique, d'abord réservée, presque hostile, se rapprocha du président. ^ Voilà, répétaiti< on, ce que nous réservait 1852, et ce (|ue l'initiative de « Louis-Napoléon nous a épargné. » La démagogie, qui avait déjà rendu au prince tant de bons offices, lui rendit un service suprême, ce fut de justifier presque le coup d'État par ses propres excès. Les plus malveillants se turent, les moins défavorables se rallièrent. Ce ne fut pas adhésion chaleureuse, ni même approbation : ce fut résignation, satisfaction de la paix reconquise et surtout sécurité du lendemain. l'œdio futurorutn jjrœsentia placuei^e.
Ainsi garanti contre le mauvais vouloir de la bourgeoisie, Louis-Napoléon ne négligea rien pour assurer le succès définitif de son entreprise. Il y avait un parti dont il n'avait rien à espérer, c'était le parti démagogique, ou même, d'une façon plus générale, le parti républicain tout entier. Il le frappa sans pitié. Un décret du 8 décembre autorisa la déportation en Algérie ou àCayenne, par mesure de sûreté générale, de tout individu qui avait fait partie des sociétés secrètes et dont la présence sur le sol français serait dangereuse pour l'ordre public. Une circulaire du ministre de l'intérieur aux préfets leur recommanda de signaler sans retard tous les fot)ctionnaires hostiles ou douteux. A Paris, les 5* et 6' légions furent dissoutes : des ordres furent donnés pour que, dans les départements, les gardes nationales fussent surveillées et pour que les fusils fussent mis en lieu sûr. Soit à Paris, soit dans les provinces, il avait été procédé à de très nombreuses arrestations : les uns furent relâchés, les autres furent traduits devant les conseils de guerre institués en vertu de l'état de siège ou lurent renvoyés devant les juridictions de droit coiumun : beaucoup
furent jugés par les commissions mixtes, sorte de tribunaux moitié militaires, moitié judiciaires, que Ton établit vers la fin de décembre, et qui statuaient sans débats contradictoires et en dehors de toutes les formes ordinaires. Restait à régler le sort des représentants arrêtés. Les représentants de la droite avaient presque tous été mis en liberté dès le 3 décembre : onze représentants orléanistes furent, plus tard, momentancment exilés : parmi eux étaient M. Thiers, M. de Hémusat, et les généraux Changarnier, Bedeau, Le Flô, Lamoricière. Parmi les représentants républicains, six furent temporairement éloignés, soixante-six furent expulsés de France : cinq furent même désignés pour la déportation; mais cette sentence fut commuée en une sentence d'exil : un seul député, le représentant Miot, fut transporté en Algérie (1).
Cette part faite à la rigueur, Louis-Napoléon s'appliqua à conquérir pour toujours les deux forces qui devaient consolider sa domination : c'était d'un côté l'armée, et de lautre le peuple.
L'armée d'abord, et c'était justice ! Ayant été à la peine, il était naturel qu'elle fût à la récompense. Un décret décida que les combats livrés pour le rétablissement de l'ordre, soit à Paris, soit dans les départements, seraient comptés comme services de campagne. Le prince visita dans les hôpitaux les soldats blessés, leur prodigua les consolations, leur accorda des croix, leur promit des secours. Les gendarmes qui, dans les troubles civils, s'étaient signalés par leur fermeté contre les socialistes, devinrent l'objet d'une sollicitude enipre^^sée autant que légitime. Deux nouveaux maréchaux furent créés : les maréchaux Ilari.^pe et Vaillant. Quant aux chefs de l'armée de Paris, les distinctions de toute sorte leur furent prodiguées avec une libéralité inouïe jusque-là. Le général Magnan fut grand-croix de la Légion d'honneur, en attendant la dignité de maréchal. Les généraux de brigade Ilcrbillon, Reil)t'll, Dulac, de Courti<Tis, Forev, furent promus divisionnaires. Les colonels Cou-
(1) Ces (Ipcisions relatives aux anciens représentants ne furent rcmlurs (|uc le 9 janvier 1852; nous avons cru devoir les nicntionncr ici, |>arce (iii'on peut les roiisitlérer couiinc la conséijucnce iunnrilintc «lu coiij) d'Etal.
rand, d'Hugues, Répond, Mayran, furent nommés généraux. A ces nominations s'ajoutèrent les promotions dans les grades inférieurs et les décorations distribuées à profusion. En outre, des secours furent accordés aux anciens militaires de l'Empire. Enfin, les décrets des 28 avril et 3 mai 1848, qui avaient réduit le nombre des divisions militaires ainsi que les cadres de l'étatmajor général, furent rapportés. En agissant de la sorte, Louis- Napoléon ne payait pas seulement sa dette de reconnaissance, il se conformait encore aux traditions de sa race. Héritier de l'Empereur, il s'ingéniait à en copier les allures, et, quoique n'ayant jamais fait la guerre, il lui plaisait de s'entourer d'un cortège de généraux qui lui devraient leur fortune et seraient plus tard la décoration de son trône.
Après l'armée, le peuple eut la première place dans les préoccupations du prince. Pour le rallier au nouveau régime, on s'efforça d'entretenir l'équivoque qui avait naguère facilité le coup d'État. Le suffrage universel était rétabli : la nation serait consultée et son arrêt obéi. Qu'importaient une Constitution vaine et une Assemblée discréditée? Les seuls vaincus de la dernière crise, c'étaient les parlementaires indifférents au sort des masses ou les anarchistes qui spéculaient sur les misères populaires. Ainsi s'exprimait la presse officieuse. Dans le même temps, on se mit à annoncer de grandes entreprises d'utilité publique qui accroîtraient la richesse générale, à prédire une longue ère de paix qui aiderait la reprise du travail et permettrait l'accroissement des salaires. On vanta la sollicitude du prince pour les classes laborieuses. Aux stériles déclamations des socialistes, aux compétitions du parlementarisme, on opposa la féconde influence d'un pouvoir dont rien n'entraverait la libre initiative et qui serait plus soucieux de l'action que de la parole. Les masses ouvrières, tant de fois trompées par les démagogues, écoutaient non sans faveur ce langage nouveau et s'accoutumaient à l'idée d'une dictature qui satisferait les intérêts sans rien coûter à l'égalité.
L'armée et le peuple suffisent à toute rigueur à fonder un gouvernement. En dehors de cette force matérielle, il était naturel que Louis-Napoléon cherchât ailleurs queltjue force
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morale propre à accroître son prestige et à épurer son succès. Les libéraux étaient trop meurtris de leur chute récente pour qu'on espérât les conquérir. Les classes intelligentes et lettrées refusaient ou marchandaient leur adhésion. Les classes élevées assistaient avec une curiosité plus ironique que bienveillante à l'expérience du nouveau régime. Dans cette pénurie, Louis-Napoléon se tourna vers le clergé. Deux actes significatifs marquèrent sa volonté de l'attirer à lui. Le 6 décembre, un décret rendit le Panthéon au culte catholique. Le 15, une circulaire de M. de Morny recommanda aux préfets de veiller, pour les entreprises de travaux publics, à l'observance du repos dominical. Les évéques qui ne demandaient qu'à être gagnés accueillirent avec une satisfaction visible ces marques de faveur. La plupart adhérèrent au régime nouveau. Chez quelques-uns, l'adhésion fut si chaleureuse qu'elle éveilla la surprise. Cet empressement était à la fois peu politique et peu généreux : peu politique, car le caractère du prince ne laissait entrevoir qu'une protection capricieuse et précaire; peu généreux, car l'Assemblée législative qui venait d'être brisée avait, plus que toute autre assemblée, témoigné de son zèle pour la religion et la société. M. de Montalembert lui-même conseilla à ses amis de se rallier à Louis-Napoléon.
On atteignit ainsi le 20 décembre, jour du plébiscite. Un premier décret avait décidé que le vote aurait lieu sur des registres ouverts. Ce mode de votation ayant soulevé de très vives critiques, un nouveau décret fut rendu qui établit le scrutin secret. Quel que fût le procédé adopté, le résultat ne laissait point de doute. Louis-Napoléon avait pour lui l'armée, les masses rurales, une partie de la population ouvrière; la bourgeoisie était trop effrayée pour se séparer de lui ; parle clergé enfin, il ralliait à lui les catholiques et la portion la plus modérée du parti légitimiste. On sait que les termes mêmes du plébiscite étaient les suivants : Le peuple veut le maintien de f autorité de Louis-Napoléon Bonaparte et luidclègue les pouvoirs nécessaires pour établir une Constitution sur les hases profwsées dans sa proclamation du 2 décembre. Le dépouillement général doiuia, 7,i:îî),2l0 suffrages affirmatifs et
640,737 suffrages négatifs. Seul, le département des Basses- Alpes, où le scrutin avait dû être retardé jusqu'au 28 décembre, n'était pas compris dans ce relevé. Les régions du Centre et du Midi ne furent guère moins empressées que les autres à voter pour le président, soit que la crainte paralysât l'hostilité, soit que l'horreur des crimes récents eût épouvanté toutes les âmes honnêtes.
Le 31 décembre, à huit heures et demie du soir, la commis sion consultative, qui avait été chargée de l'examen des dossiers électoraux, se rendit à l'Elysée et remit solennellement au prince une copie de son procès-verbal. En termes un peu emphatiques, M. Baroche, président de la commission, célébra le coup d'État, loua l'imposante manifestation du suffrage universel qui avait consacré l'œuvre du 2 décembre, flétrit surtout avec insistance les criminels attentats qui avaient souillé certains départements. Louis-Napoléon répondit par un de ces discours émus et élevés où il excellait, et auxquels, par malheur, ses actes ne répondaient point toujours. Il confessa qu'il était sorti de la légalité, mais « qu'il n'en était sorti que pour rentrer dans le droit ». — « Je comprends, continua-t-il, toute « la grandeur de ma mission nouvelle , je ne m'abuse pas sur « ses difficultés. Mais, avec un cœur droit, avec le concours de « tous les hommes de bien, avec le dévouement éprouvé de « notre vaillante armée ; enfin avec cette protection que demain « je prierai solennellement le ciel de m'accorder encore, «j'espère me rendre digne de la confiance que le peuple con- « tinue de mettre en moi. J'espère assurer les destinées de 1 « France en fondant des institutions qui répondent à la fois, « et aux instincts démocratiques de la nation, et à ce désir « exprimé universellement d'avoir désormais un pouvoir fort « et respecté. »
Le lendemain, 1*' janvier, Louis-Napoléon se rendit à Notre-Dame, où un Te Deum fut célébré pour remercier la Providence et appeler la bénédiction de Dieu sur le nouveau pouvoir. Fuis le président, quittant l'Elysée, s'installa
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au palais des Tuileries. Un décret rétablit l'aigle sur les drapeaux. L'effigie du prince fut gravée sur les monnaies comme au temps du Consulat. La prédiction de M. Thiers s'accomplissait : l'Empire était fait. Il ne restait plus désormais qu'à le proclamer.
CONCLUSIOIN
Ici finit la seconde République française. Un nouveau régime commença, bien différent de celui dont nous avons raconté l'histoire. La révolution du 24 février s'était accomplie au milieu des clameurs de la foule, des vociférations des clubs, des manifestations de la place publique : celle du 2 décembre se consomma au milieu de la capitale immobile et muette. En 1848, 1 armée fut éloignée de Paris comme suspecte : en 185 K on la vit camper, victorieuse et dominatrice, dans les rues de la cité. Ici, c'est un trône dont on promène les débris : là, c'est une couronne qu'on s'apprête à restaurer. Ici, c'est le crédit qui s'arrête, l'industrie qui chôme, le commerce qui s'effraye : là, c'est l'élan subit d'une prospérité extraordinaire, quoique un peu factice. Ici, c'est une multitude affamée d'indépendance, confiante jusqu'à la naïveté, crédule jusqu'à la niaiserie : là, c'est un peuple abattu comme on l'est à la suite d'une longue fièvre et haletant après le repos. Ici s'étalent les téméraires apologies d'une liberté sans limites; là se multiplient les appels désespérés à une autorité sans contrôle. En un seul point, les deux pouvoirs se ressemblent, c'est que tous deux invoquent le suffrage universel, le suffrage universel qui, à trois ans d'intervalle, en avril 1848 et en décembre 1851, semble les consacrer l'un et l'autre, ou du moins les absoudre.
Ce gouvernement nouveau, le peuple l'accepta, par dégoût des anciennes émeutes, ignorance des destinées qu'on lui ménageait, indifférence pour le Parlement qui expirait. Quant
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à la bourgeoisie, sa première pensée fut la révolte. Bientôt sa sécurité la consola de son humiliation. Elle baissa la tête, un peu confuse, mais au fond satisfaite. La diminution des libertés publiques lui apparut, dans sa courte prévoyance, comme une garantie pour les fortunes particulières. Puis la tolérance se changeant en faveur, elle se complut à louer le pouvoir récent, soit que vraiment elle le crût digne de louanges, soit qu'en feignant de l'exalter elle voulût s'amnistier elle-même.
Dans cet état de l'opinion, on devine combien fut sévère ment apprécié le régime qui venait de disparaître. La République du 24 février apparut comme le triomphe de l'anarchie. Ni la commission executive ni la dictature du général Cavaignac ne rencontrèrent plus d'indulgence. Pour l'Assemblée législative, elle fut enveloppée dans le discrédit qui entourait alors le régime constitutionnel. Pendant quinze ans, ces jugements rigoureux ne trouvèrent guère de contradicteurs. C'est seulement vers 1867, quand l'empire libéral eut décidément remplacé l'empire autoritaire, qu'une réaction presque soudaine se produisit. Comme toutes les réactions, celle-ci dépassa les limites équitables. Républicains et opposants de toute nuance, uniquement soucieux de mettre en relief les prétendus parjures ou du moins les fautes de Louis-Napoléon, refirent à l'envi V Histoire de la seconde République On s'ingénia surtout à recomposer le dossier du coup d'État et, par un brusque revirement des choses, tout ce qui avait été condamné en bloc se trouva réhabilité sans réserve.
Aujourd'hui, à plus de trente-cinq ans de distance, l'équité est aisée. Elle l'est d'autant plus que les terribles catastrophes de 1870, en établissant entre les deux parties de notre siècle une coupure lugubre, ont bien vieilli et refroidi nos querelles d'autrefois. Ainsi envisagée, la seconde République apparaît déjà sur une sorte d'arrière-plan et dans un éloignement qui la dérobe à nos passions contemporaines. — Si je ne me trompe, l'histoire dira d'elle que son origine mérite une sévère condamnation. — Elle ajoutera que sa vie valut mieux que son orjninfc. — Arrivant enfin à l'acte de violence qui la frappa de
CONCLUSION 59a
mort, elle demeurera plus hésitante : cejwendant, obligée de prendre parti, elle dira que ce coup de force mérite, somme toute et malgré bien des obscurités, plus de blâme que d'approbation.
La seconde République eut contre elle (et c'est là son vice irrémédiable) sa manière d'entrer dans le monde. Un gouvernement existait depuis dix-sept ans, sage, respectueux des lois, rassurant pour les intérêts, gardien vigilant de la paix. Le pays, après bien des secousses, semblait se rasseoir dans l'ordre constitutionnel. « Nos oscillations seront désormais de « plus en plus rares et courtes, écrivait vers ce temps-là «M. Guizot, comme celles d'un pendule qui tend à se « fixer (1). » Un jour, il plut à quelques personnages, non hostiles, mais imprévoyants, de soulever une question de réforme électorale. La nation d'abord parut indifférente, puis elle participa à l'agitation, non que la réforme lui tînt à cœur, mais par lassitude de son propre repos. Le parti républicain ne se composait alors que d'une poignée d'bommes, gens tarés ou chimériques, luttant entre eux d'obscurité. Cette imperceptible minorité s'associa au mouvement, puis, son audace croissant, entreprit de le diriger : elle le dirigea un peu au hasard, surprise plus encore que charmée, entrevoyant à peine son but, le dissimulant soigneusement et n'espérant y atteindre qu'après bien des étapes. Le 22 février 1848, l'interdiction d'un banquet fit éclater une sédition. La bourgeoisie et la garde nationale furent les inconscients complices du désordre. Le lendemain, l'émeute grandit. Le pouvoir ne sut pas se défendre ou ne le voulut pas. Le troisième jour, autour des barricades, quelques cris de : Vive la Répiiblicjite f retentirent, mais rares et sans écho. Cependant, à tout hasard, quelques politiciens, députés de l'extrême gauche, journalistes, membres des sociétés secrètes, aventuriers de toute sorte, s'acheminèrent vers la Chambre. Ils avaient formé une liste de gouvernement provisoire. Lamartine se joignit à eux et les
(1) Lettre de M. Guizot à M. de Melternich, 18 mai 1847 Mémoires de M DE Metteksich, t. Vil, p. 401.)
autorisa de son nom. Dans l'enceinte de la Chambre, quelques groupes armés s'étaient mêlés aux députés. Le nombre des factieux grossissant, les députés se dispersèrent. Une fois maîtresses de la salle, les bandes acclamèrent les noms qu'on leur jeta. Les membres du prétendu gouvernement étaient d'abord cinq; ils furent bientôt sept; ils étaient onze avant la fin de la journée. Tous se dirigèrent vers l'Hôtel de ville, fendant les rangs de la bourgeoisie stupéfaite de son œuvre et du peuple non moins ahuri de son triomphe. Pendant ce temps, le Roi et les princes fuyaient, emportant avec eux nos meilleures garanties de sécurité et de liberté. Tel fut l'acte de naissance de la seconde République.
Hâtons-nous de le dire, sa vie valut mieux que son origine. On redoutait d'elle beaucoup d'excès : elle n'accomplit qu'une bien petite partie de tous ceux qu'on craignait. Les membres du gouvernement provisoire auraient pu être criminels, ils ne furent qu'incapables; encore leurs fautes furent-elles le résultat de leur situation bien plus que de leur propre insuffisance. Maîtres absolus du pouvoir, il leur eut été aisé de s'enrichir; ils se contentèrent d'appauvrir le pays par leurs mesures imprudentes ou leurs intempestives concessions. Dans les provinces, les commissaires aux pouvoirs illimités auraient pu commettre des exactions; le plus souvent, ils se bornèrent à être ridicules Deux mois s'écoulèrent en congratulations mutuelles. Du balcon de l'Hôtel de ville, les membres du gouvernement ne se lassaient pas de répéter : Le peuple est grand : et le peuple ne se lassait pas de répondre : Vive le gouvernement /jrof/io/Ve.' De temps en temps, le contentement de soi-même faisant explosion, on s'écriait : L'Europe entière nous regarde : en quoi l'on ne se trompait pas; car nous fournissions à l'Europe bon nombre d'exemples à éviter. Où les hommes de 93 avaient versé des flots de sang, les hommes de 48 répandirent des flots de paroles ou versèrent des flots d'encre. Si, au milieu de tous ces témoignages d'admiration réciproque, il restait peu de temps pour le bien, il est juste d'ajouter qu'il n en restait pas davantage pour le mal. Ce lut une période
d'activité stérile et enfiévrée, de manifestations solennelles et enfantines. La présomption était grande, mais tellement naïve qu'elle n'offusquait plus personne. Les actes étaient souvent iniques, mais les intentions valaient mieux que les actes. — Il serait d'ailleurs peu équitable de passer sous silence ce qui honore les républicains d'alors et, en dépit de leurs témérités et de leurs faiblesses, les amnistie à demi. A travers leurs déclamations imprudentes ou oiseuses, on devine en eux un certain idéal de liberté qu'ils avaient entrevu et vers lequel ils tendaient. Volontiers ils s'élevaient dans les hautes régions. Ils furent parfois funestes, rarement haïssables. Il leur arriva d'exciter l'hilarité, non le mépris. La plupart d'entre eux étaient avides de popularité plutôt que de jouissances. Un dernier trait les caractérise. Si leur domination ne fut pas toujours rassurante pour les intérêts matériels, toujours elle respecta les croyances et les intérêts moraux. Jamais ils n'imaginèrent de porter la main sur les intelligences. Jamais, sous prétexte de liberté, ils n'entreprirent de pénétrer dans l'inviolable domaine de la conscience. Le dévouement et le bien restèrent sacrés pour eux, sous quelque symbole qu'ils s'abritassent. Souvent même, un certain souffle spiritualiste sembla passer dans leur âme et se traduisit dans leur langage, comme s'ils eussent voulu placer sous la protection de Dieu leur jeune république. C'est pourquoi l'on est tenté de les absoudre, presque de leur rendre grâce, de ce que du moins ils n'ont ébranlé aucune de ces lois primordiales qui « font guérissables les nations de la terre »
Après deux mois et demi de cette dictature à la fois inquiétante et débonnaire, l'Assemblée constituante se réunit. Le suffrage universel, cet enfant né d'hier et dont les premiers pas furent les plus sages, avait été assez heureusement inspiré dans ses choix. La majorité était républicaine, mais désintéressée et désireuse du bien. Au 15 mai et en juin, le parti du désordre fut vaincu. Avec le général Cavaignac, le régime nouveau entra dans la grande famille des pouvoirs réguliers. Lorsque, au mois de décembre, Louis Bonaparte s'installa à l'Elysée, les ruines de Février étaient en partie réparées, et
la République, devenue le gouvernement légal, semblait s'être dégagée des passions anarchiques qui avaient iaiili l'étouffer à son berceau.
On sait quelle rivalité surgit entre le président, jaloux de ses prérogatives, et l'Assemblée constituante, impatiente de toute autorité partagée. De nouvelles élections devinrent nécessaires. Elles marquèrent un nouveau progrès dans la voie de l'ordre et du bon sens. De plus en plus, la République se transforma. Elle ne se transforma, à la vérité, qu'en rejetant hors de son sein ceux qui Tavaient fondée. Alors commença une période non sans gloire, période d'initiative féconde, de liberté réglée, d'efforts sincères et continus vers le bien. Depuis le mois de mai 1849 jusqu'à la fin de 1850, c'est-àdire pendant l'espace de près de deux ans, l'Assemblée législative aborde avec une égale ardeur tous les problèmes de l'ordre politique, économique ou social. Elle prête au pouvoir son appui pour rétablir le Pape à Rome. La Prusse et l'Autriche étant sur le point d'en venir aux mains, elle manifeste hautement sa volonté de n'intervenir que pour assurer la paix générale. Elle prépare et vote la loi d'enseignement, ce mémorable édit de tolérance et d équité. Elle réforme sur plusieurs points importants la législation civile. Elle étudie, dans la commission d'assistance, tous les moyens de protéger l'enfance abandonnée ou couj)able, d'améliorer le sort du pauvre, d'assurer à l'ouvrier la sécurité de sa vieillesse. De nombreux projets sont votés, d'autres sont à l'état de préparation et seront repris plus tard par 1 Empire, qui s'en attribuera volontiers l'honneur. Le pays, échappant pour cette Ibis à ce vice dont parle Tacite, à ce vice « commun aux grandes comme aux petites cités, et qui est l'ignorance du bien et l'envie » , le pays a choisi pour le représenter les hommes les plus capables de le servir avec clairvovance et avec fidélité. Par une chance de la fortune qui ne s'est guère rencontrée depuis, il se trouve que tout ce que la nation compte d'illustre s'est donné rendez-vous dans le Parlement. Là sont des militaires tels que Ghaugarnier, Bedoau, Cavaignac, des penseurs tels que le duc de liruglie et M. de Toc-
queville,, des lettrés tels que M. de Rémusat et M. Vitet, des politiques tels que le comte Mole ou M. de Falloux, des orateurs tels que Berryer, Thiers, Montalembert. Que sortirat-il de cette Assemblée? Se résignera-t-elle à consolider la République, la République qu'elle n'a pas souhaitée, que la bizarrerie des choses l'appelle à gouverner, et dont, seule, elle peut assurer la grandeur et l'honnêteté? N'est-elle, comme beaucoup le pensent, que la préface de la monarchie? Une chose du moins semble alors certaine, c'est que, soit qu'elle fonde la République parlementaire, soit qu'elle aboutisse à la royauté, l'œuvre qui sortira d'elle sera une œuvre de pacification, de justice et de liberté.
Ainsi s'épurait (en passant, je le répète, aux mains de ses adversaires), ainsi s'épurait le régime né le 24 février. Issu de l'anarchie, il était devenu, par une série de transformations, l'un des gouvernements les plus honnêtes et les plus libres que notre pays ait eus. Autant son origine avait été douteuse, autant son fonctionnement devenait régulier. La destinée, qui, en ce siècle, nous a si parcimonieusement mesuré les heures de calme, la destinée fut jalouse de cet apaisement inespéré. Dès la fin de 1850, entre Louis-Napoléon et l'Assemblée, la discorde éclata. On sait ce qui suivit : l'Assemblée se partageant en plusieurs fractions, ces fractions s'émiettant entre elles, Louis-Napoléon grandissant au milieu de ces divisions, la gauche se faisant, par imprévoyance ou rancune, l'auxiliaire du prince. Cela dura jusqu'à ce qu'un coup de force brisât l'Assemblée, immolât la liberté et sacrifiât la République elle-même, la République dont on affectait encore de conserver les formules et de respecter le nom.
C'est ce coup de force qu'il reste à juger.
Je n'ignore pas quelles raisons graves ont été invoquées pour amnistier le coup d État. Si plausibles que soient plusieurs d'entre elles, je doute que l'avenir les accepte jamais comme une suffisante justification.
L'Assemblée, a-t-on dit, conspirait contre le président, et Louis-Napoléon n'a eu d'autre tort que de la gagner de vitesse
et d'habileté. Ce lanjja^je, qui a été depuis 1852 celui de tous les apologistes du coup d'État, aurait eu besoin d'être appuyé sur des faits. Or, on n'en a, que je sache, formulé aucun. On a recueilli quelques paroles échappées dans le dépit ou la colère : on a surtout fait grand bruit de certaines réquisitions en blanc saisies à la questure après le 2 décembre. Mais de simples propos, fussent-ils imprudents ou déplacés, ne suffisent point à étayer une accusation de complot. Quant aux réquisitions dressées d'avance, elles avaient été préparées sur l'ordre du général Bedeau, en octobre 1851, c'est-à-dire à l'époque où l'attitude du prince laissait craindre un prochain éclat : elles attestaient, il est vrai, l'intensité des soupçons ; mais on n'en pouvait tirer à la charge du Parlement aucun indice d'intentions provocantes ou factieuses. Un mois plus tard, le Constitutionnel ayant signalé avec une extrême violence ce qu'il appelait la conspiration du Palais-Bourbon, Berryer monta à la tribune pour sommer le ministère de ratifier les accusations du journaliste ou de les démentir; devant cette mise en demeure, les membres du cabinet furent obligés de convenir qu'aucun rapport de police, qu aucune présomption, si faible qu'elle fût, n'étaient venus confirmer la dénonciation du Constitutionnel. — Si l'Assemblée n'a pas conspiré, a-t-on ajouté, tout au moins reconnaissait-elle ellemême l'impuissance des moyens légaux pour conjurer les embarras de l'avenir : à l'appui de cette affirmation, on a cité diverses démarches, divers conciliabules, diverses combinaisons essayées ou débattues : on a été plus loin, et l'on a nommé les hommes qui auraient imaginé ces expédients ou les auraient soutenus, M. de Falloux, M. Daru, d'autres encore. A ces rumeurs qui tendaient à transformer plusieurs des chefs parlementaires en complices plus ou moins inconscients du président, les personnages que l'on désignait ont répondu par des démentis. Que dans l'Assemblée on ait envisagé avec anxiété les éventualités prochaines, qu'on ait songé à une prorogation irrégulière des pouvoirs présidentiels, peutêtre même à une revision votée à la majorité simple; que, dans des conversations particulières, ces hypothèses aient été
agitées, qui pourrait le nier ou s'en étonner? Mais quoi de commun entre ces préoccupations, témoignages d'une prévoyance inquiète, et les desseins de Louis-Napoléon? Quoi de commun entre ces projets, qui laissaient subsister, somme toute, l'ensemble des institutions, et l'œuvre brutale et radicale du prince? — La Constitution était vicieuse, ont objecté les amis du président. Vicieuse! Qui peut le contester? Mais est-il permis de violer les lois sous le seul prétexte qu'elles sont défectueuses, et, pour rappeler les sages paroles de Berryer dans le grand débat de la revision, ne vaut-il pas mieux vivre sous l'empire d'une loi imparfaite que de les briser toutes pour les reconstruire ensuite au gré du caprice ou de l'ambition? — On oublie les périls de 1852, ont fait observer enfin les approbateurs du 2 décembre. Ici l'objection est grave, et au point d'ébranler la conscience. Oui, le remplacement simultané des deux pouvoirs au printemps de 1852, cette éclipse totale de l'autorité, prévue, voulue, annoncée, était un juste sujet d'angoisses. Oui, le péril était grand : bien aveugle qui ne l'eût pas vu, bien coupable qui n'eût pas cherché à le conjurer! Et cependant, si menacée que fût la société, fallait-il que la rançon de sa sécurité reconquise fût la perte de toutes ses franchises, la violation des lois jurées, la dispersion du Parlement, l'arrestation ou l'ostracisme politique , non-seulement des artisans de désordre, mais aussi des meilleurs citoyens? N'y avait-il d'autre issue qu'une révolution nouvelle, non plus démagogique, mais prétorienne et militaire? Enfin, sous prétexte d'épargner à la nation un danger éloigné, quoique très réel, ne lui faisait-on pas courir une chance terrible de catastrophe immédiate? Car que fût-il arrivé si le coup d'État eût échoué ou n'eût réussi qu'à demi? La crise de 1852 n'eût-elle pas éclaté aussitôt? n'eùt-elle pas éclaté avec une intensité redoublée par la provocation du pouvoir? Et qui peut mesurer alors l'étendue des ruines qui se seraient accumulées? Je le répète, n'y avait-il pas quelque autre moyen de salut? C'est dans le renouvellement simultané des deux autorités législative et executive que résidait le principal danger. Mais n'était-il
006 UISTOIRF DE TA SF.CONDF. RKPUBLIQI E FI'.ANCAISE.
pas loisible à l'Assemblée lejjislalive de réduire de quelques mois, par un acte de sa volonté souveraine, la durée de son propre mandat? Et alors le président, encore dans la plénitude de son pouvoir, aurait répondu de l'ordre public et assuré la sincérité des élections nouvelles. Ou bien encore, le président ne pouvait-il pas, par une résolution spontanée, abréger la durée de sa propre magistrature? Dans ce cas, l'Assemblée eût présidé à l'élection de son successeur et, celuici une fois installé, se fût retirée à son tour. Dans les deux éventualités, on eût obvié aux vices de la Constitution sans la briser. La transition, même avec ces tempéraments, se fût-elle accomplie sans trouble? La crise eût-elle été évitée? Il serait téméraire de l'affirmer, il n'est pas invraisemblable de le conjecturer. Seulement, encore une fois, pour qu'un pareil expédient fût possible, il eût fallu que l'harmonie entre le Palais-Bourbon et l'Elysée eût subsisté ou se fût rétablie. Par malheur, l'harmonie n'était possible que si Louis-Napoléon se résignait à n'être que le premier magistrat d'un peuple libre, magistrat temporaire, aussi empressé à descendre du rang suprême qu'à y monter : or, sa vie d'aventures, sa foi superstitieuse en son nom, l'avidité de son entourage, l'insuffisance de ses ressources matérielles qui ne lui permettait guère une digne retraite dans son pays, tout lui conseillait de se perpétuer dans son rôle de cher d'État, fût-ce au prix d un coup de main. Ce coup de main, il le tenta et, par prévoyance autant que par fortune, il le réussit. Par un dernier scrupule ou une dernière habileté, il voulut que le peuple sanctionnât son entreprise. Le peuple l'approuva, et, de bonne foi, il se crut absous. Mais ici l'erreur était plus grossière que surtout le reste. Le fait étant accompli, la liberté du blâme ou de l approbation n'existait plus. En outre, la volonté du peuple, pas plus que la volonté des princes, ne peut rien contre le droit, et le suffrage universel, fût-il unanime, ne peut rendre mauvais ce qui est bon, ni bon ce qui est douteux.
A la vérité, le coup d'État rendit un inappréciable service, ce fut de déconcerter pour un temps, |)ar une répression exemplaire, la grande armée des perturbateurs et des factieux.
Depuis 1848, il y avait de par la France toute une horde de démagogues empressés à poursuivre à travers les troubles la réalisation de leurs chimères ou la satisfaction de leurs convoitises. Battus par Cavaignac et plus tard par Changarnier, répudiés en mai 1849 par le suffrage universel, ils avaient dissimulé leurs desseins, mais sans y renoncer : ils s'étaient prudemment éloignés des villes où la force publique les eût contenus ou écrasés. C'est dans les campagnes les plus reculées, c'est dans les bourgades les plus inconnues qu'ils s'étaient répandus. Là, en face d'autorités complaisantes ou désarmées, attentifs à dissimuler leurs trames, trouvant pour complices tout ce que le pays contenait de gens besogneux, déclassés ou tarés, parvenant ainsi jusqu'au cœur du paysan, ils avaient entrepris une œuvre de propagande d'autant plus redoutable qu'elle était plus inaperçue. C'est ce parti que le coup d'État surprit, châtia, réduisit. Ce fut là le véritable bienfait du 2 décembre, et il n'est que juste de le proclamer bien haut. Pendant de longues années, ces artisans de désordre n'eurent d'autre souci que de se faire oublier; ils se firent oublier si bien qu'on perdit presque leurs traces. On les revit, mais trente ans plus tard, ayant conservé sous leurs cheveux blancs toutes les folles illusions et toutes les détestables espérances de leur jeunesse. Faméliques solliciteurs du budget, ils vinrent tarifer leurs souffrances. On les appela les victimes du 2 décembre ; et une loi les indemnisa, comme si leur triomphe n'eût pas été mille fois plus sanglant et plus implacable que ne le fut leur défaite. Les perturbateurs de la seconde République devinrent les pensionnaires de la troisième. Si quelque chose justifiait le 2 décembre, ce seraient ses victimes.
Mais un pouvoir qui s'établit n'a pas pour unique mission de confondre les fauteurs d'anarchie, il doit encore assurer par sa sagesse la prospérité et le repos de l'avenir. A ce prix seul, les taches d'illégalité ou les vices d'origine peuvent à la longue s'absorber dans l'éclat et la durée des services. L'Empire naissant n'eut ni ce grand honneur ni cette suprême fortune. S il eut les qualités d'unjusticier, il n'eut pas au même degré celles d'un fondateur. — Pour fonder un régime durable,
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il faut l'autorité des mœurs, rétendue du savoir, l'application aux affaires : or, Louis-Napoleon, bon par nature, bienveillant et généreux, n'avait guère été préparé, à traver> toutes les vicissitudes de son orageuse existence, au grand art de gouverner, et le coup de main qui l'élevalt au trône n'était qu'une aventure de plus ajoutée à toutes celles de sa vie. — Pour fonder, il faut inculquer dans les âmes le culte de la loi : or, lorsqu'on a brisé soi-même toutes les lois existantes, il est aisé de les reconstituer à son gré : mais ce qui est malaisé, c'est de rendre ensuite sacrées aux yeux des peuples ces mêmes lois qui remplacent celles qu'on a violemment abolies. — Pour fonder enfin, il faut l'union de toutes les forces sociales : or, l'une des plus dommageables conséquences du coup d'État, c'est qu'il rejeta brurquement hors de la vie publique les hommes les plus capables d'y tenir leur place avec honneur pour eux-mêmes et profit pour leur pays. Le 2 décembre, il avait été donné à la nation un de ces spectacles malsains qui affaiblissent pour longtemps l'idée de 1 harmonie sociale et la notion du respect. On avait vu défilant entre deux haies de soldats sur le quai d'Orsay, ou dirigés en voiture cellulaire vers Mazas, non seulement les perturbateurs habituels de l'ordre public, mais toutce que la France lettrée, éloquente, philosophique et guerrière comptait de plus digne et de plus illustre. A ce spectacle la multitude était restée muette : peutêtre même avait-elle ressenti plus de satisfaction que de déplaisir : car il y a dans toutes les démocraties un certain goût d'ostracisme que la disgrâce des meilleurs citoyens réjouit. Mais le temps montra bientôt le vide que laissaient tant de bonnes volontés réduites à l'inaction. Lorsqu on dut pourvoir à l'administration, à la diplomatie, aux finances, lorsqu'on dut organiser et surtout consolider les institutions du nouveau régime, alors on se retourna vers ces classes polititjites d'abord dédaignées ou proscrites. Encore meurtries de leur disgrâce, elles refusèrent de se donner ou bien ne se donnèrent qu'à regret, par intérêt, appât des honneurs, plutôt que par zèle pour la chose publique : de là une immense déperdition de torces dans notre [>ays qui a tant besoin de toutes ses forces
Le mal n'apparut qu'à demi dans les premières anne'es du règne, où tout souriait au souverain et à la nation . En revanche, il se révéla dan« toute son étendue quand le constant bonheur des premiers temps eut fait place à des destins moins propices. C'est ainsi que le pouvoir nouveau portait en soi, dès son origine, ses germes de faiblesse. Mais tout ceci appartient à l'histoire d'une autre époque. Dès le 2 décembre 1851 la République est morte, bien qu'on affecte encore d'en maintenir le nom. C'est au vainqueur du coup d'État que la France appartient désormais : il l'absorbera en lui pendant dixhuit ans, jusqu'au jour où, après avoir ébloui le monde par l'étonnante persévérance de ses prospérités, il dépassera, par l'étendue de ses revers, les pires prédictions de ses ennemis.