Deuxième partie, ch. i
sur une étofiFe de soie un épi sur lequel était posé un moineau; personne, en voyant la figure, n aurait douté (pie ce ne fût un véritable épi et qu un moineau était réellement venu se percher dessus. L'étoffé resta quelque temps exposée. Enfin, un bossu étant venu à passer, il critique le travail. Aussitôt on Fadmit auprès du gouverneur de la ville; en même temps on fit venir Tartiste ; ensuite on demanda au bossu ce qu il avait à dire. Le bossu dit : C'est un fait admis par tout le monde, sans exception,, qu'un moineau ne pourrait pas se poser sur un épi sans le faire ployer; or, l'artiste a représenté répi droit et sans courbure, et il a figuré un moineau perché dessus; c'est une faute. L'observation fut trouvée juste et l'artiste ne reçut aucune récompense.
« Le but des Chinois dans cela et dans les choses du
même genre est d'exercer le talent des artistes, de les forcer à réfléchir mûrement sur ce qu'ils entreprennent et à mettre tous leurs soins aux ouvrages qui sortent de leurs mains (i), »
L'exécution soignée du tissu ou de la broderie et le fini du dessin assuraient aux étofl'es chinoises une grande supériorité. Les marchands chinois qui parcouraient les provinces et achetaient les soieries en trouvaient un facile écoulement. Ajoutons que rien ne limitait la production, et nous aurons donné un aperçu
(I) Chaîne des chroniques, p. 78.
des luesuivs prises pour favoriser Finduslrie de la soie CQ Chine.
Le commerce était dans des conditions également favorables. Les provinces séricicoles ont un impôt à acquitter en soie et en étoffes de soie, impôt dont le fïouverneur fait une répartition entre les producteur. Des que sa taxe est fournie^ Tartisan peut disposer de ses produits.
La soie et les soieries n'ont à acquitter aucun droit de circulation, aucun droit de sortie. Une sécurité complète est assurée aux marchands ; leur personne et leurs biens sont protégés par des passe-ports. « La personne qui veut voyager d'une province à l'autre se fait donner deux billets, Tun du gouverneur et l'autre de Teunuque. Le billet du gcmvefnem* sert pour la route et contient le signalement du voyageur et des personnes de sa suite... Quant au billet de Teunuque, il y est fait mention de l'argent du voyageur et des objets qu'il emporte avec lui . Il y a sur tou tes les routes des honmies chargés de se faire présenter les deux billets. Dès qu'un voyageur arrive, les préposés demandent à voir les billets; ensuite ils écrivent : A passé ici un tel, fils d'un tel. telle profession, tel jour, tel mois, telle année, ayant tels objets avec lui. Le gouvernement a eu recours à ce moyen, afin que les voyageurs ne courussent pas de danger pour leur argent et leurs marchandises. Que si un voyageur essuie une perte ou meurt, on sait tout
de suite comment cela s'est fait» et on rend ce qui a été perdu au voyageur ou à ses héritiers (1). » Au resle, le vol était puni de mort.
Les marchands étrangers sont également protégés. Soleyman^ qui alla en Chine par mer, dit qu'à leur arrivée, les marchandises sont déposées dans de vastes magasins, et garanties pendant six mois contre tout accident et toute avarie. Quand tous les navires amenés par la mousson scftit entrés dans le port, les agents du gouvernement prélèvent, comme droit d'entrée et de garantie, les trois dixièmes des marchandi^s et rendent le reste au4jjppç^çtfîjre^2). Aucune exaction n'est, tolérée ; remp'eA&p,, le premier, observe la plus stricte justice ; et «é Jffil désirer avoir parmi les marchandises importées, ivoire^'-camphre, encens ou carapaces de tortues,' il le prend au taux le plus élevé et le paye comptant.
Les mêmes mesures étaient sans doute prises pour les marchandises qui arrivaient par terre vers l'ouest de l'empire. Les caravanes en effet, étaient obligées de s'arrêter aux frontières du Chen-si, à Kan-lçhcou : les ambassades seules avaient T autorisation de pénétrer dans la Chine. Si, pour éluder la défense, les ambassades n'ont été, le plus souvent, que des entreprises industrielles dissimulées, il n'en est pas moins vrai que
(4) Chaîne des chroniques, p. 41 .
(i) Ibid, p. 34.
le véritable commerce avec la Chine se faisait à Kantcheou. Un motif de simple curiosité ne pouvait être assez puissant sur les marchands pour les déterminer génépalement à prolonger , à travers la Chine , un voyage déjà bien péniblement exécuté. Kan-tcheou fut lé vaste entrepôt où. Vinrent s'accumuler, dans tous les temps, les soies et les soieries apportées dej? provinces centrales de la Chine (1), et le concours des marchands occidentaux qui y venaient nécessita de bonne heure rétaWissement de magistrats particuliers ' chargés de les surveifler.
A Kan-tcheou s arrête ]f^ route;que- nous avons essayé de parcourir à la suite d'une caravane partie des frontières de Tempire rc^main. Là, pourrions-nous dire aussi, s'arrêtent les communications que les Grecs ont eues avec le!^ Chinois. Les Grecs, en effet, n'ont plus eu aucune part dans le commerce maritime avec la Chine, après que les Persans eurent acquis la suprématie des mers asiatiques. Les soieries chinoises venues jusqu'à Byzance furent, à dater' du septième sièc'e, presque en totalité transportées à travers FAsie, soit au nord, soit au sud des monts Célestes. Les routes et les intermédiaires changent, il est vrai : peu à peu les
(4) Les provinces au sud du Hoaug-ho ont toujours été les pays producteurs de soieries. C'est dans son deuxième climat 'qu'Ëdrisi place les centres de production de soieries. Géographie^ tom. i, p. 690 et suiv«
t)EUXIÈME PARTIE. CH I. 407
Arabes s immiscent dans le commerce de l'Asie centrale , et au dixième siècle ils attirent vers le sud de la mer Caspienne tout le trafic des soieries ; mais on peut dire que, durant toute la seconde époque, c'est-àdire du septième au douzième siècle, aucune soierie chinoise transportée par la route maritime ne parvint en Europe.
Dans notre long voyage depuis la mer Noire jusqu'à Kan-tcheou, nous avons plus d'une fois, malgré notre désir de réserver pour un chapitre spécial ce qui a rapport au commerce des Arabes, été obUgé de nommer ce peuple et de le montrer mêlé à toutes les entreprises dans l'Asie centrale depuis le neuvième siècle. Il est temps de parler de lui et du développement merveilleux qu'il a imprimé au commerce et à l'industrie de la soie.