‹ Histoire de la souveraineté; ou, Tableau des institutions et des doctrines politiques comparéesChapitre 1 sur 41 · LIBRAIBE UK LA SOCIÉTÉ DBS GENS DE LETTRES, 10. BUE DU BOULOI · texte numérisé non relu

LIBRAIBE UK LA SOCIÉTÉ DBS GENS DE LETTRES, 10. BUE DU BOULOI

AVANT-PROPOS

De tio* jours la rapidité des événements surpasse celte de la pensée, et les questions politiques sont tranchées dans le domaine des faits plus promptement qu'elles tic penvent être approfondies dans celui de l’intelligence. L’ouvrage dont nous publions la première partie a été commencé à une époque oh la constitution républicaine de la France était considérée en général comme nne solation provisoire du problème de la souveraineté , comme nn terrain neutre sur lequel toutes les prétentions , toutes les espérances pouvaient se donner une libre carrière. Cet état de choses semblait convier les esprits à faire un retour sur le passé, et à chercher, dans l'histoire comparée des institutions et des doctrines politiques, les enseignements propres h éclairer le grand problème de l’organisation du gouvernement et de la conciliation du pouvoir avec la liberté. Depuis lors d’importants événements ont effacé tout ce qui , dans nos institutions, portait encore un caractère provisoire et temporaire. Par là, I étude historique du problème de la souveraineté semble avoir perdu l’actualité que pouvait lui prêter en France la perspective de nouveaux changements. Mais une telle étude n’en conserve pas moins cet intérêt plus général et d’un ordre plus élevé qui doit s'attacher an spectacle des efforts tentés par l’esprit humain, dans la pratique et dans la théorie, pour découvrir les véritables conditions du gouvernement des sociétés.

Quelle qu'ait été la situation qui a inspiré l'idée de ce livre , il n'a nullement le caractère d'un ouvrage de circonstance : jamais il n'est entré dans notre pensée d’abaisser an niveau d’un plaidoyer de parti le tableau des institutions pratiquées par les peuples les plus célèbres et des théories politiques professées par les plus grandes intelligences. Sans doute, en traitant un pareil sujet, l'écrivain nn saurait se borner au simple rôle d’interprète des doctrines qu’il expose. Mais il ne doit pas, du haut de ses idées préconçues, faire comparaître à son tribunal les opinions opposées, comme des condamnés devant leur juge, pour entendre leur sentence. Il doit les interroger toutes au même titre, sans hostilité comme sans faveur, reproduire avec une scrupuleuse

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exactitude leur» réponses et leurs raisons, et donner son avis plutôt comme un témoignage impartial que comme un arrêt impérieux.

Ce serait un excès de présomption et une vaine espérance que de prétendre offrir la solution définitive de problèmes que les plus grands esprits agitent depuis tant de siècles, et clore une controverse de nos jonrs aussi ardente que jamais. Telle ne saurait être la portée de cet ouvrage. Son but, c’est de réunir dans un cadre assez resserré pour être aisément embrassé les éléments épars de la plus hante question de la science politique , d’exposer les divers systèmes qui se sont partagé l’empire des faits et le domaine de l'intelligence , de montrer l’origine, les progrès et la décadence de chacun d'eux, leurs luttes, leurs triomphes et leurs défaites ; de mettre en lumière leurs principes et leurs conséquences, les raisons de leur force et de leur faiblesse. Quand les faits historiques auront été pénétrés dans leur esprit , les doctrines ramenées à leurs principes, peut-être sera-t-il plus facile de faire entre les diverses opinions un choix rationnel. Peut-être aussi quelques préjugés seront-ils dissipés , quelques haines adoucies , quelques adversaires moins éloignés de s’entendre.

Si cet ouvrage embrasse l'examen parallèle des institutions et des doctrines politiques, c'est qu’il est difficile de séparer ces deux ordres d'études , car les faits et les théories exercent les uns sur les autres une action et une réaction inévitables, ets’écluircnt d'une lumière réciproque. L’abondance des matériaux que présente l'histoire nous imposait la nécessité de sacrifier beaucoup de détails à l'ensemble, beaucoup de fuils et d’écrits secondaires aux faits principaux et aux œuvres capitales. Des sujets qui comporteraient des volumes ont dû être condensés en quelques chapitres. Cependant nous nous sommes efforcé de ne rien omettre d’essentiel , de ramener chaque matière à ses éléments les plus précis et les plus simples, d'en extraire cette substance qui forme pour ainsi dire la seule portion assimilable qui puisse être saisie par l'esprit et retenue par la mémoire.

Mous avions espéré pouvoir publier cet ouvrage complet avant la fin de l'année 1853. Mais l'étendue des recherches qu’il exige et diverses circonstances ne l'ont pas permis. Mous nous décidons à livrer à l'impression la première partie, depuis longtemps terminée, qui embrasse les institutions et les doctrines de l'antiquité. Quoique de nombreux liens la rattachent au reste du livre , cette partie forme par elle-même un tableau complet , et ne perd rien h être lue séparément. I,a suite , comprenant le moyen Age et les temps modernes , ne sc fera pas attendre. Cette dernière période est celle qui, au premier abord, semble devoir

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offrir le plus d’intérét, et nous n'ignorons pas le peu de sympathie qu’inspirent a quelques esprits les études relatives au monde antique. Peut-être, dans l’opinion de cette classe de lecteurs, le tableau des institutions et des doctrines politiques aurait-il pu sans inconvénient commencer à la renaissance on à la réforme du xvi' siècle. Il n’en est rien cependant : pour peu que l’on approfondisse le sujet, on ne tarde pas à reconnaître qu’il forme un ensemble dont toutes les parties sont unies par d’indissolubles liens; que les institutions et les théories du présent ont leurs racines dans l’antiquité ; que leur filiation et leur véritable portée ne peuvent être bien saisies sans une étude assez complète de celle-ci. Les doctrines politiques du moyen Age, du xvi* siècle et du xvii* se rattachent intimement à la religion , et puisent leurs éléments dans l'histoire sacrée. Comment les comprendre et les apprécier, si l'on ne s’est formé une juste idée des institutions du peuple hébreu? Le xvm* siècle et la Révolution française s’inspirent au contraire des soùvenirs politiques de la Grèce et de Rome. Comment contrôler la justesse des conceptions de cette époque , si l'on ne pénètre le véritable esprit des anciennes cités républicaines et des théories professées par les philosophes de l'antiquité?

Il ne faut pas croire que ce soit là un sujet épuisé. C’est seulement de nos jours que la science s'est initiée aux secrets des institutions politiques du monde ancien et en a discerné les véritables conditions d’existence. Mais ces découvertes sont éparses dans des œuvres d’érudition qui ne sont accessibles qu’à un petit nombre de lecteurs. A s'en tenir aux connaissances généralement répandues, combien peu d’hommes seraient en état de répondre à des questions aussi simples que celles-ci : Les constitutions des républiques anciennes présentèrent-elles un caractère utopique et rationaliste, ou furent-elles le résultat naturel et spontané d'un développement historique et progressif? — De quelles précautions, de quelles garanties étaient entourées les assemblées du peuple de Rome et d'Athènes? — Quels étaient la composition et le mode de recrutement du sénat romain, ce corps dont on entend chaque jour vanter la profonde politique, l’habileté et la sagesse? Ce sont pourtant là des points essentiels, dont l'éclaircissement peut seul rendre raison de l'existence des républiques anciennes. On le chercherait vainement dans les histoires générales et même dans les écrits de Montesquieu.

Les doctrines politiques de l'antiquité sont peut-être encore moins exactement connues que ses institutions. Les principaux monuments de la science de cette époque : la République et les Lois de Platon, la Politique d’Aristote, sont, il est vrai, dans beaucoup de mains; mais il n'en

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est pas ainsi des œuvres secondaires, Les grands ouvrages mêmes qui viconent d'être cités ne révèlent leur véritable sens qu’à une étude approfondie, et éclairée par le rapprochement des faits historiques et d’autres écrits moins importants. Ils ont été l’objet d'interprétations et d’appréciations très-diverses, entre lesquelles il faut choisir. Cette difficulté que présente l'intelligence des livres politiques de l'antiquité tient, en grande partie, au système de composition des écrivains anciens, qui était très-différent de celui des auteurs modernes. Cbex les premiers, l'ordre logique est rarement observé. Le plan général des ouvrages, le lien des diverses parties est plutdt dissimulé avec art que mis en lumière. Toutes les idées essentielles s’y trouvent; mais c’est au lecteur d'en découvrir l’ordre et l'enchaînement. Cette observation s’applique surtout à Platon, qui semble prendre plaisir à jeter ses idées péle-niéle , comme les pierres précieuses d’un riche écrin, que l'on répandrait sans ordre ,- pour les faire briller par le contraste , au lieu de les classer suivant leur nature et leur couleur. Elle est vraie même à l'égard d’Aristote, dont la Politique offre un plan si peu accusé, que les huit livres dont elle se compose ont pu être rangés dans trois ou quatre ordres différents. Pénétrer le sens intime de ces grands ouvrages; les reconstituer, pour ainsi dire, avec les procédés de la pensée moderne; les rattacher aux doctrines qui les ont précédés et suivis, au indieu dans lequel ils ont été composés; eulin, en apprécier la justesse, la portée et l'influence, par l'application d'une critique affranchie de eet enthousiasme conventionnel qui a porté les écrivains des derniers siècles à tout justifier chez les auteurs de l'antiquité ; telle est , en ce qui concerne les doctrines , la lâche que nous avons essayé d'accomplir.

Un semblable ouvrage aura peut-être à lutter contre l'indifférence d'un temps où les esprits, fatigués d'agitations, semblent se détourner des questions politiques. N'y aurait-il donc pour notre pays aucun état intermédiaire entre les excitations fébriles de la vie révolutionnaire et l'apathie d une société épuisée? A Dieu ne plaise qu'il en soit ainsi 1 C'est dans les moments de calme qu’il convient à chacun de se recueillir, et de résoudre au fond de sa conscience les grands problèmes que les événements ont trop souvent posés devant nous. Or, l'étude réfléchie et impartiale des institutions et des théories politiques n'cst-clle pas la voie la plus sûre pour parveuir à bien comprendre le présent et à- pré» parer l'avenir?

Uara 1854.

DE

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