‹ Histoire de la souveraineté; ou, Tableau des institutions et des doctrines politiques comparéesChapitre 2 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De )i souveraineté. — Hypothèses sur l'origine des gouvernements.

On entend en général par le mot souveraineté le pouvoir de créer l’organisation de la société politique , d’établir les lois fondamentales , la hiérarchie des magistratures, en un mot, de constituer l’État. Cette expression a encore été appliquée aux pouvoirs publics investis du gouvernement. Dans ce sens , on a considéré comme attributs de la souveraineté le droit de faire les lois, de conclure les traités, de rendre la justice, d'établir les impôts, de disposer des forces publiques. Ainsi, le mot souveraineté désigne tantôt le pouvoir constituant, tantôt l’ensemble des pouvoirs constitués. Dans l’acception la plus étendue , c’est le droit de régir la société. C’est celte puissance que les publicistes proclament nécessaire et perpétuelle , qui n’est soumise à aucun contrôle, à aucune loi positive, et qui ne trouve de limites que dans la loi divine et la justice absolue.

î HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ.

A qui appartient la souveraineté? C’est ici que se manifeste la divergence dans les faits et dans les opinions. Est-ce au nombre ou à l’intelligence? à la naissance , à la richesse ou au talent? Est-ce à la nation , au roi , au chef de la religion ? A la raison éternelle ?

Si elle appartient au nombre , est-ce sans aucune condition d'aptitude, de moralité, d’attachement à la chose publique? — Au roi , quel est le titre légitime à la possession de la couronne ? — A la naissance et à la richesse , quelle sera la garantie des faibles contre l’oppression? — Au talent et au mérite, quel en sera le juge? — A la raison , quel en sera l’organe ?

Existe-t-il des gouvernements de droit et des gouvernements de fait? Quel est le caractère de la légitimité d’un gouvernement? La force, la ruse, le hasard sont-ils les seules divinités que doive adorer la politique , ou relèvet-elle , comme les relations privées des hommes , du droit et de la justice? Y a-t-il une forme de gouvernement parfaite en soi et qui puisse s’imposer à tous les peuples au nom de la raison pure , ou la bonté des gouvernements n’est-elle que relative aux temps , aux mœurs et aux lieux ? Les nations peuvent-elles impunément, dans l’organisation de leurs institutions politiques , ne consulter que leur volonté et les conceptions abstraites de la théorie , ou bien ne doivent-elles pas tenir compte de leurs antécédents historiques , de leurs conditions géographiques , de l’état des peuples voisins , des nécessités de la défense du territoire? Voilà quelques-unes des questions que soulève la théorie du pouvoir souverain. Questions immenses, autour desquelles l’esprit humain s’agite depuis une longue suite de siècles, problèmes redoutables qui ont fait couler du sang et des larmes, et dont on a vu plus d’un peuple poursuivre vainement la solution à travers les révolutions et les guerres civiles.

Malgré tant de systèmes professés par les plus grands esprits, tant de gouvernements établis et renversés, tant de constitutions solennellement jurées, ces problèmes sontils résolus? Existe-t-il quelque théorie dont l’éclatante vérité ait le pouvoir de rallier les intelligences, quelque principe généralement accepté comme le critérium de la vérité politique? Qui oserait l’aflirmer? Quelle époque, en effet, fut plus que les trois quarts de siècle qui viennent de s’écouler signalée par la lutte des doctrines rivales, lutte qui a eu pour théâtre la tribune , la presse , les champs de bataille et les rues ensanglantées des cités? Pendant cette période, la force a tour à tour donné l’empire aux principes opposés, et aucune de ces victoires n’a en la puissance d’anéantir sous le poids du fait accompli les principes vaincus. Loin d’abdiquer, ils se sont relevés dans l’ordre intellectuel , toujours absolus et irréconciliables.

Ce n’est pas là un spectacle propre à notre temps. L’histoire tout entière n’est qu’un long combat entre les dix erses formes politiques et les doctrines contraires, combat dont les alternatives et les péripéties, pour avoir été moins précipitées que celles de l’époque actuelle, n’ont manque ni d’intérêt ni de grandeur. S’il faut juger de l’avenir par le passé, cet antagonisme des systèmes politiques pourra bien être calmé ou étouffé pendant des périodes plus ou . moins longues, mais non être jamais complètement supprimé. L’exposition de ces systèmes, tels qu’ils ont été réalisés dans la pratique et formulés par la théorie , leur comparaison , la recherche des côtés faibles de chacun d’eux ne sauraient être stériles en enseignements. Tel est l’objet de cet ouvrage.

On l’a dit avec raison, l’histoire ne commence et ne finit nulle part. Aucun fait , aucune opinion ne sauraient être bien compris s’ils ne sont rattachés à ceux qui les ont précédés. Aussi l’étude d’un ordre déterminé de manifesta-

tions (le l’activité et de la pensée humaine doit-elle, pour cire vraie et complète, remonter autant que possible jusqu’à la naissance "et aux principes des choses. Malheureusement, la formation des sociétés politiques et l’établissement des premiers gouvernements sont enveloppés de ces ténèbres qui dérobent à nos yeux les origines de l’humanité , comme celles du monde physique Cette obscurité des premiers âges a ouvert un vaste champ aux hypothèses et aux conjectures des philosophes et des publicistes. Les uns ont considéré l’existence de l’ordre social et politique comme aussi ancienne que celle de l’espèce humaine, comme la conséquence nécessaire de son organisation, de ses facultés et de ses besoins. Les autres pensent que les sociétés civiles furent précédées par une période de sauvage indépendance, pendant laquelle les hommes erraient dispersés sur la vaste étendue de la terre , sans chefs, sans lois, sans liens communs. Ces derniers écrivains caractérisent cette période par le titre d’état de nature , et se plaisent à l’opposer à l’état social , dans lequel ils ne voient qu’une création artificielle. Comment se serait opérée la transition de l’état de nature à la vie sociale ? Ici éclatent de nouveaux dissentiments. Celui-ci rapporte l’établissement des associations humaines à l’intervention miraculeuse de la Divinité ; celui-là , au sentiment religieux et à la crainte des puissances supérieures éveillée dans le cœur des hommes par les éclats de la foudre. Une troisième école voit dans la formation de la famille cl dans l’autorité

* La formation des sociétés , dit Locke , est toujours antérieure aux monuments écrits , et les lettres ne sont guère cultivées dans un pays avant qu'une longue continuation du gouvernement ait pourvu par d'autres arts plus nécessaires à la sûreté , aux besoins et aux commodités de la vie. Ainsi l’on commence à rechercher l’origine d’un Etat et l'histoire de ses fondateurs lorsque le temps en a presque effacé la mémoire. — (Traité du gouvernement ciril , II* part., chap. vu, S 101.)

paternelle le principe et le premier modèle des sociétés et du pouvoir politique. D’autres en attribuent l’origine à la force et à la conquête. 11 en est enfin aux yeux de qui l’état social n’a pu être constitué qu’au moyen d’une convention , d’un contrat par lequel les hommes ont échangé l’indépendance absolue de la nature contre la sécurité de l’ordre civil.

Si ce n’étaient là que des querelles d’érudits sur l’énigme la plus obscure du passé, des calculs plus ou moins ingénieux sur la probabilité de faits dont la connaissance directe nous échappe, ces opinions opposées ne mériteraient que peu d’attention. Mais elles ont eu , dans l’esprit de leurs promoteurs, une portée bien plus élevée. Chacun d’eux a prétendu faire de son hypothèse le principe générateur du droit politique, et modeler les sociétés actuelles sur le type qu’il avait rêvé pour les sociétés primitives. A ce titre, les discussions sur l’origine des gouvernements devront occuper une certaine place dans cet ouvrage; mais le moment n’est pas venu de nous livrer à cette étude. Écartant quant à présent les hypothèses , bornons-nous à rechercher dans les monuments de l’histoire quelles furent les institutions politiques des peuples le plus anciennement connus, quelles idées régnèrent parmi eux sur l’origine, la nature et le but de la souveraineté.

Les eûtes. — L'Inde et l’Egypte.

Le régime des castes caractérise l’étal social des peuples qui frayèrent les premières voies de la civilisation ; la théocratie et la monarchie absolue leur état politique. I,a division des hommes en classes héréditaires et inégales, la domination de deux castes, l’une sacerdotale, l’autre guerrière, sont communes à l’Inde et à l’Égypte, entre les-

quelles l’histoire indécise tient en suspens la palme de

l’antiquité.

Absorbée dans la contemplation de la nature extérieure et dans les rêveries du panthéisme, l’Inde n’a pas laissé de monuments historiques qui nous révèlent sa constitution primitive et l’origine de son organisation sociale. La distinction des castes y fut-elle le résultat de la conquête ou de l’hérédité des professions confirmée par une longue habitude ? Les brahmes possédèrent-ils d’abord la plénitude du pouvoir souverain, ou l’autorité politique fut-elle , comme dans des siècles plus récents , l’apanage d’une caste distincte, celle des xàtrias ou guerriers? Ce sont là des problèmes que les recherches de l’érudition moderne sont loin d’avoir suffisamment éclaircis. Quoi qu’il en soit, les lois de Menou, code religieux et politique de l’Inde, promulgué au nom de la Divinité à une époque reculée , consacrent l’attribution du pouvoir politique à la caste des guerriers. Le gouvernement qu’elles instituent est la monarchie absolue et héréditaire par ordre de primogéniture Les brahmes ne se revêtirent pas euxmêmes de la dignité royale. Mais en s’attribuant une origine et une sainteté supérieures à tous les trônes, en se réservant le monopole de l’explication des livres sacrés, en partageant avec le prince l’exercice de l’autorité judiciaire, ils s’assurèrent une influence dominatrice et un pouvoir d’opinion irrésistible. Ils abandonnèrent aux rajahs le corps de l’autorité et ils en retinrent l'aine.

Les lois de Menou tracent rigoureusement les devoirs du monarque et limitent son pouvoir. Elles lui prescrivent son régime de vie et ses occupations quotidiennes, sa résidence et son mariage. 11 est le généralissime de l’armée et

1 Le grand poème épique du Ramayâna roule en grande partie sur la vertu de Bharata, fils puîné d’un roi des Indes, qui refuse d’usurper le trône au mépris des droits héréditaires de Raina son frère aîné.

a le droit de paix cl de guerre. Il peut lever des impôts ; mais il n’est pas, comme dans plusieurs autres contrées de l’Asie , réputé propriétaire du sol. Les lois de Ménou consacrent formellement la propriété individuelle, ce premier élément de la liberté, et en établissent l’origine avec une précision qu’aucune législation de l’Occident n’a surpassée. u Les sages qui connaissent l’histoire, disent-elles, » déclarent qu’un champ cultivé est la propriété de celui » qui en a arraché le bois, qui l’a nettoyé et labouré, » comme une antilope appartient au premier chasseur qui n l’a frappée mortellement » Ce .n’est que bien plus récemment et à la suite de la conquête mongole, que la propriété foncière fut engloutie par l’énormité des tributs. Alors les terres d’un grand nombre de provinces passèrent entre les mains du prince, et les agriculteurs, auparavant indépendants, devinrent ses fermiers.

L’harmonie ne régna pas toujours entre les deux castes dominatrices des brahines et des xàtrias, entre la théocratie et le pouvoir militaire. A une époque reculée, les tentatives de la caste guerrière pour secouer la suprématie sacerdotale donnèrent lieu à des luttes acharnées. Les brahmes s’assurèrent le secours armé des castes inférieures, et triomphèrent de leurs rivaux. On croit qu’une partie de la caste militaire fut forcée d’émigrer vers les régions du Xord , dans le Pcndjaub et le Lahore, où elle forma ces républiques aristocratiques et belliqueuses dont parle Arrien , et qui eurent la gloire d’arrêter la marche conquérante d’Alexandre. Les grandes épopées de l’Inde ont retracé la sanglante rivalité des deux castes ennemies et célébré la victoire sacerdotale.

Depuis ce triomphe, les brahmes ont conservé leur influence et leurs richesses sous les nombreux conquérants

' l.of Loi* de Mênott , liv. IX, rhap. XLU'.

qui se sout succédé dans ces vastes contrées. Mais les bornes posées par les lois de Menou au pouvoir des princes n’ont pas été respectées, et les brahines, défenseurs intraitables de leurs propres privilèges, n’ont pas déployé la même énergie pour préserver les classes inférieures de la tyrannie et des exactions. Lorsque les peuples n’ont contre les excès du pouvoir politique d’autre protecteur qu’un ordre sacerdotal , il est rare que celui-ci ne préfère à la lutte contre l’oppresseur le partage des bénéfices de l’oppression.

L’Egypte présente une constitution sociale et politique et des phases historiques analogues à celles de l’Inde, bien que sa langue, ses hiéroglyphes et ses monuments démentent une communauté d’origine que pourrait faire supposer la similitude des institutions. Là se retrouvent une caste sacerdotale investie du dépôt exclusif et héréditaire de la religion, des sciences et des arts, une caste guerrière chargée de la défense du pays , et au-dessous de ces deux classes dominatrices, la masse du peuple destituée de tout droit politique, de toute influence, et divisée elle-même en castes de laboureurs, de marchands, d’artisans et de pasteurs.

S’il est v’rai, comme l’admet l’érudition moderne ', que la civilisation de l’Egypte ait été l’œuvre d’une race sacerdotale venue du Midi, qui réunit autour de ses temples des tribus sauvages livrées au plus grossier fétichisme , l’attribution originaire de la souveraineté à cette race civilisatrice fut un fait nécessaire et légitime. Ce fut la consécration des droits de la moralité , de l’intelligence et du savoir sur l’ignorance et la barbarie. Les prêtres étrangers avaient apporté à des peuplades sauvages les lumières et les arts de la vie civile ; ils les avaient réu-

* Voir Heeren , Politique et commerce des anciens.

nies et leur avaient donné des lois. Il était naturel qu’ils présidassent pendant les premiers temps aux destinées d’une société qui leur devait son existence. Mais la tutelle des nations , comme celle des individus , doit n’élre pour elles qu’une initiation à une vie libre et indépendante. Ceux qui l’exercent perdent leurs droits à la reconnaissance de leurs pupilles lorsque, semblables à ces curateurs infidèles qui ajournent incessamment leurs comptes, ils s’efforcent de prolonger l’enlance des peuples pour jouir plus longtemps de la domination. Ainsi se conduisirent les prêtres de l’Egypte. Possesseurs d’une philosophie élevée, ils réservèrent pour eux seuls et cachèrent au fond de leurs sanctuaires les dogmes de l’unité de Dieu, de l’immortalité de l’àme, ou du moins de sa transmigration. Ils sanctionnèrent et régularisèrent la grossière idolâtrie d’un peuple pour lequel, suivant la belle expression de Bossuet, tout était Dieu excepté Dieu lui-même, donnant ainsi le premier exemple de cette politique si souvent pratiquée et préconisée depuis , qui consiste à réserver une doctrine secrète pour un petit nombre d’initiés et à entretenir les erreurs du vulgaire. Cependant il faut dire, pour être juste, que l’on ne sait pas avec ceMitude si cette conduite fut de la part de la caste sacerdotale un calcul ou l’effet de la nécessité. Peut-être lui eût-il été difficile de changer les croyances de peuplades barbares , et dut-elle, pour exercer son influence civilisatrice, adopter en apparence des superstitions qu’elle se sentait impuissante à déraciner.

La caste sacerdotale ne put conserver la possession exclusive de l’autorité. A côté d’elle s’était élevée la caste des guerriers, dont le nombre et l’influence s’accrurent par la nécessité de repousser les attaques des peuples limitrophes. Elle voulut aussi sa part de pouvoir et manifesta son avènement à la vie politique par l’élection de rois tirés de son sein. On iguore l’époque précise et les détails de cette

to HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ.

antique révolution. La couronne demeura élective pendant un certain temps; mais la caste sacerdotale eut l’habileté de faire tourner ce changement à son profit et de s’assurer la prépondérance dans le choix des princes.

C’est après l’invasion des Arabes pasteurs ou Hycsos et leur expulsion par les rois de Tlièhes, représentants de l’antique nationalité , que l’Égypte , auparavant divisée en plusieurs petits Etats , fut pour la première fois réunie sous le même sceptre. Un grand changement s’opéra dans la constitution. La monarchie, auparavant élective, devint héréditaire, et le pouvoir des rois absolu. Les prêtres n’eurent plus que le droit de désigner le chef de la nouvelle dynastie, en cas d’extinction de la famille régnante. Ils surent néanmoins s’attribuer dans l’administration une large part d’influence, conserver l’exercice des fonctions judiciaires et le privilège de l’éducation du peuple et des rois. Ils s'efforcèrent d’imposer leur tutelle aux princes au nom de la religion. De même que dans l’Inde, tous les actes du monarque furent soumis à des règles minutieuses. Après sa mort, il devait subir, comme les autres Égyptiens, un jugement solennel. La privation de la sépulture, la radiation de la liste des rois étaient le tardif châtiment de la tyrannie.

Telle fut la constitution de l’Egypte pendant la période brillante de la dix-huitième dynastie. S’il faut admettre les récits peut-être trop laudatifs d’Hérodote et de Diodore de Sicile, les classes inférieures supportèrent sans murmure l’empire des rois et des deux castes dominantes. D’un autre côté, celles-ci surent user de leur pouvoir avec sagesse et modération. Satisfaites des avantages sociaux qu’elles s’étaient assurés, elles n’y joignirent pas l’insolence et l’arbitraire plus intolérables au cœur de l’homme que l’inégalité des rangs. Elles ne firent pas peser le joug de l’orgueil et de la rapacité sur un pays qu’elles avaient conquis

LES GOUVERNEMENTS PRIMITIFS. Il

non par la violence, mais par leurs bienfaits. Quoique la nalure eût gravé sur leur front le cachet d’une origine différente ', elles ne traitèrent point comme une race méprisable et ignoble les descendants des peuples auxquels elles avaient apporté, au lieu de l’ignorance et de la barbarie , les lumières et la civilisation. Aussi, tandis que dans d’autres pays aristocratiques , on a vu descendre du faite de la société jusqu’à sa base comme une cascade de mépris, qui rejaillissait en haine contre les classes supérieures , dans la hiérarchique Egypte, c’était le respect qui s’élevait de rang en rang jusqu’au trône du souverain. C’est là une des causes qui expliquent la longue durée des institutions de ce peuple, et pourquoi les révolutions n’y vinrent pas d’en bas , mais des régions les plus élevées de la société.

En effet, c’est aux divisions qui éclatèrent entre la caste sacerdotale et les guerriers , vers le huitième siècle avant l’ère moderne , qu’il faut rapporter la décadence de l’Egypte. Là encore les prêtres vainquirent leurs rivaux par le concours des classes agricoles et industrielles. Ils profitèrent de leur triomphe pour abolir la monarchie héréditaire et revenir à l’ancien système électif. Mais la mort du premier roi issu de l’élection fut le signal d’une affreuse anarchie et de la rupture de l’unité nationale. Douze chefs se partagèrent l’Egypte jusqu’au moment où l’un d’eux , secouru par les Grecs , triompha de ses rivaux et réunit tout le pays sous son sceptre. Au milieu de ces révolutions , l’antique constitution périt et la distinction des castes s’effaça. Des mercenaires étrangers remplacèrent les anciennes tribus militaires. Les prêtres seuls conti-

' On prétend que les momies des castes supérieures retrouvées dans les hypogées de la chaîne libyque se distinguent de celles des classes inférieures par des cheveux plus soyeux et une forme de télé plus noble. Dans les peintures égyptiennes , les prêtres et les guerriers sont toujours représentés avec un teint moins foncé que les hommes du peuple.

nuèrent de former une classe à part et conservèrent une partie de leurs anciennes richesses.

Cependant la destruction des inégalités de caste ne développa point la puissance ni la civilisation de l’Egypte , et n’éleva pas le caractère de ses habitants. Le peuple demeura livré aux plus grossières superstitions et se montra incapable de se gouverner et de se défendre. L’extinction de la caste guerrière anéantit le peu de forces militaires du pays, et le livra aux incursions des Assyriens et à la conquête persane. Du reste , dans aucun temps l’Egypte n’avait opposé une grande résistance aux ennemis du dehors. Ses guerriers héréditaires, de même que ceux de l’Inde, n’avaient pu la préserver de nombreuses invasions , et elle avait dû la conservation de sa nationalité à l’immobilité de ses mœurs bien plus qu’à sa valeur.

Parmi les nombreuses causes auxquelles on a rapporté l’établissement du régime des castes sur les rives du Gange et du Nil , les plus probables paraissent être l’immigration de tribus étrangères et l’infériorité naturelle des populations indigènes. De part et d’autre la souveraineté fut l’apanage de deux ordres héréditaires dont l’un exerça le pouvoir constituant cl législatif au nom des dieux, et l’autre, investi de la force matérielle, donna des rois aux pays. De part et d’autre on vit éclater de sanglantes rivalités entre les castes dominantes, et les prêtres s’appuyer sur la population pour triompher des guerriers. Mais ces luttes eurent des résultats bien différents. Dans l’Inde, le triomphe du parti sacerdotal consolida la division des castes. En Egypte, il eut pour effet de l’anéantir, mais sans que le peuple s’élevât pour cela à un degré supérieur de lumières et de liberté. La destruction de l’ancienne constitution ne fit que livrer le pouvoir à la force et au hasard , et la nation à la conquête. De tels faits seraient de nature à confirmer l’opinion qui n’attribue pas à toutes les races

LES GOl'VERXEXIEXTS PRIMITIFS.

d’hommes la même aptitude pour l’indépendance et la liberté , et qui admet qu’il est certains peuples dont l’éternelle enfance est à jamais destinée à subir la domination de races supérieures.

Les empires de l'Orient. — Caractère , permanence et causes du despotisme

asiatique.

L’histoire ne nous a transmis que des indications vagues et douteuses sur les antiques empires qui s’élevèrent dans ces plaines de Sennaar que les livres sacrés présentent comme le berceau de l’espèce humaine renaissante. La force parait avoir été la source et le litre de la domination des premiers princes qui régnèrent sur Babylone, et sur cette Niuive dont la splendeur et l’existence même seraient peutêtre encore un objet de doute pour les historiens, si la découverte récente de ses ruines n’attestait son immensité et son opulence. Malgré l’obscurité qui plane sur ces âges reculés , on peut reconnaître dans la constitution de l’empire des Bélus et des Sémiramis et de ceux qui s’élevèrent sur ses ruines , tous les caractères qui ont invariablement signalé les grands Etats de l’Orient. C’est le despotisme le plus absolu , avec scs excès d’orgueil et de corruption. Si la caste héréditaire des mages éleva à côté du pouvoir des rois son influence théocratique, elle ne l’employa point à protéger le peuple contre la tyrannie. Elle ne fit qu’ajouter pour lui les chaînes de la superstition à celles de la servitude politique, et l’avilir par le culte d’infâmes divinités. Au milieu des ténèbres de cette histoire , apparaissent çà et là des tyrans énervés par la débauche succombant sous les efforts de leurs satrapes révoltés, des rivalités entre les guerriers et les mages , entre d’anciennes dynasties et de nouveaux prétendants au trône, entre les deux grandes

capitales de l’Orient , Xinive et Babylone. Mais dans toutes ces révolutions , le peuple ne joua aucun rôle et ne fut jamais consulté sur le choix de ses maîtres. C’était un vil troupeau d’esclaves, toujours prêt à adorer le despote que la force ou la ruse lui imposait.

L’établissement de la domination persane ne changea point les principes du gouvernement asiatique. Devenus maîtres de la Lydie , de l’Asie Mineure et de l’Assyrie, les Perses ne lardèrent pas à perdre cette simplicité de mœurs et cette frugalité que vantent les historiens antiques et qui, au milieu de leurs montagnes originaires , avaient été chez eux plutôt une nécessité qu’une vertu. Leur gouvernement franchit rapidement l’étroite limite qui sépare la monarchie absolue du despotisme, et là encore la distinction des pouvoirs politiques et religieux, l’existence d’une caste sacerdotale héréditaire n’opposa aucune barrière aux excès de la tyrannie. On ne tarda pas à ériger le bon plaisir du prince en loi fondamentale de l’empire On répétait aux rois que les dieux les avaient donnés aux peuples comme la seule règle de ce qui est honnête ou déshonnête, vertueux ou vicieux*. Sous l’influence de ces basses flatteries, les monarques' persans se souillèrent de tous les vices et de tous les crimes.

Hérodote rapporte que la vacance du trône résultant de l’extinction de la race de Cyrus et de l’assassinat du mage Smerdis aurait été l’occasion de l’une des plus anciennes et des plus curieuses discussions auxquelles ait donné lieu le problème de la souveraineté. Les sept satrapes conjurés , investis du pouvoir constituant par leur audace et par la force des circonstances, auraient agité entre eux le mérite des différentes formes de gouverne-

1 Hérodote, liv. III, ch. xxxi-xxjui.

1 Plütarch. in Artax., p. 1023.

aient et le choix de celle qui convenait le mieux à l’empire des Perses. La monarchie pure, l’aristocratie et la démocratie auraient trouvé des défenseurs dans ce singulier conciliabule

Le langage qu’Hérodote prête aux seigneurs persans n’est guère conforme au génie des peuples de l’Asie, chez lesquels le despotisme, ou tout au moins la monarchie absolue, semble avoir toujours été le résultat d’un instinct spontané et des mœurs générales, plutôt que l’objet d’un choix réfléchi. Peut-être le père de l’histoire n’a-t-il voulu que poser les principales données du problème politique qui commençait à s’agiter dans la Grèce, et y avait déjà donné lieu à des luttes sanglantes. Cependant la conférence des satrapes n’est pas absolument improbable. A l’époque où elle aurait eu lieu, la révolution qui substitua, dans presque toutes les cités grecques, la forme républicaine au régime monarchique venait de s’accomplir. Les colonies helléniques de l’Asie Mineure , soumises |>our la plupart à la monarchie de Cambyse, tout en conservant leurs gouvernements locaux , présentaient aux Perses le spectacle d’institutions politiques variées, et formaient le canal par lequel les idées de la Grèce européenne pénétraient chez les nations asiatiques. La plupart des sages et des philosophes de la Grèce n’avaicnt-ils pas voyagé dans l’Orient, et n’avaient-ils pas pu lui apporter, en échange des notions religieuses, physiques et mathématiques qu’ils lui empruntaient, les conceptions politiques de leur patrie? U est donc possible que la connaissance des théories grecques sur les diverses formes de gouvernement fût parvenue jusqu’aux satrapes persans, et que ceux-ci aient discuté sur le maintien de la monarchie ou sur l’établisse-

1 Voir plus loin, chap. VI, le texte des discours qu’Hérodote met dans la bouche des satrapes,

ment d’un régime aristocratique qui eut assuré à chacun d’eux son indépendance ; mais il est peu probable que la démocratie ait trouvé parmi eux un défenseur. Elle était trop éloignée du caractère asiatique et trop difficile à concilier avec l’étendue de l’empire persan , à une époque où le gouvernement représentatif était inconnu aux nations les plus libres, et où les droits politiques conférés aux peuples ne pouvaient s’exercer, que dans l’étroite enceinte d’une cité. Ce qui est moins probable encore, c’est le singulier mode d’élection qu’auraient adopté les conjurés pour le choix du nouveau monarque. On sait que, suivant Hérodote, Darius fils d’Hystaspc dut la couronne à une ruse de son écuyer. Mais, comme le même historien nous apprend que ce prince descendait de la race royale des Achéménides , il est plus vraisemblable que les droits et l’éclat de sa naissance le désignèrent au choix de ses compagnons.

Quelque opinion que l’on adopte à ce sujet, il est certain que la nation ne fut pas consultée sur la forme de son nouveau gouvernement ni sur l’élection du prince. L’idée de la souveraineté nationale fut toujours étrangère à l’Asie. Le pouvoir constituant et la couronne y ont appartenu de tout temps au plus fort et au plus habile. Jamais on n’y a discuté sur la légitimité des gouvernements, et l’autorité y a toujours été tenue pour fondée en droit , tant qu’elle a eu l’art de se faire craindre et la force de se faire obéir.

C’est sous le règne de ce Darius, élevé au trône par ses complices , que commença la lutte de la Perse contre la Grèce, lutte qui mit aux prises le génie de l’Asie et celui de l’Europe, le despotisme oriental et la liberté républicaine, et qui devait, après un siècle et demi de vicissitudes, se terminer par l’anéantissement presque simultané de la monarchie persane cl de l’indépendance des cités

helléniques. Pendant cette période, la Perse présente dans toute son horreur le tableau des crimes et des désordres qu’engendrent le despotisme et la corruption , et qui forment la trame monotone de l’histoire des grands empires de l’Asie.

La conquête macédonienne , l’introduction de la langue et des arts de la Grèce dans l’Asie et l’Égypte ne modifièrent point le caractère servile de l’Orient. Il y avait dans ces habitudes asiatiques une puissance tellement contagieuse , que le génie même d’Alexandre ne put se soustraire à leur influence. On vit le vainqueur de Chéronée, d’issus et d’Arbelles imiter le faste, la mollesse, la tyrannie et les cruautés des monarques persans ; le fils de Philippe , l’élève d’Aristote, se prétendre issu de Jupiter et affecter des honneurs divins. Les royaumes établis par les généraux qui se partagèrent les lambeaux de l’empire du conquérant présentent le même spectacle de despotisme et de corruption. Sans doute les mœurs grecques des dynasties macédoniennes , excluant la polygamie et les intrigues du harem , apportèrent quelques modifications favorables dans l’exercice du pouvoir absolu. Mais le principe du gouvernement resta toujours le même : l’omnipotence de la volonté d’un homme.

Parmi les grands États de l’ancienne Asie, l’empire des Parthes est le seul qui paraisse avoir introduit quelques idées de liberté dans sa constitution. Le gouvernement des Parthes semble avoir été une monarchie à la fois héréditaire et élective, combinée avec une aristocratie militaire. Le roi était élu dans la famille des Arsacides, et ne pouvait gourerner qu’avec l’assistance d’un conseil d’État ou sénat. Ce sénat validait par sa ratification l’élection du prince , et avait le droit de le déposer s'il abusait de son pouvoir. Les généraux ou surénas jouaient un rôle important dans le gouvernement. C’étaient eux qui procla-

niaient le monarque et présidaient à son couronnement. Il est regrettable que les historiens ne nous aient transmis que d’incomplètes indications sur la constitution de ce puissant empire. Elle semble offrir quelque analogie avec les coutumes des anciens peuples de la Germanie , qui avaient égard au courage dans le choix de leurs généraux et à la noblesse dans celui de leurs rois *.

Cette forme tempérée de gouvernement ne se propagea point dans l’Asie méridionale. Lorsque le fils de Sassan, relevant le drapeau de l’antique nationalité persane , eut renversé l’empire des Arsacides et fondé la seconde monarchie des Perses , on vit renaître le despotisme des successeurs de Darius. Depuis cette époque, les nombreux États qui se sont élevés et écroulés en Asie ont présenté la même organisation politique, et l’on pouvait naguère encore la retrouver avec tous scs caractères distinctifs dans la Perse moderne et chez les Turcs, qui l’ont implantée en Europe. Un roi, maître absolu de la personne et des biens de ses sujets, propriétaire du sol, loi vivante dont les ordres ne peuvent être discutés ; un sérail dans lequel le prince s’abrutit au sein des voluptés; un vizir investi de la toute-puissance; des gouverneurs de provinces exerçant une autorité arbitraire jusqu’au moment où ils seront étranglés sur un soupçon ou un caprice du maître*; des

* Malgré ces bornes mises à leur autorité, les rois des Partlies, comme tous ceux de l’Orient, se rendaient inaccessibles à leurs sujets. Tacite rapporte que les Parthcs ne purent souffrir un de leurs rois qui, ayant été élevé à Rome, se montrait affable et d’un facile accès, u Prompti adi tu s, obvia comitas, ignotœ Parlhis virtutei, nova tilia. » (Annal., lib. II.)

5 ta» coutume d’envoyer le cordon fatal à un gouverneur suspect n’est pas propre aux États mahométans ; elle existait déjà du temps des Mèdes. Cela résulte d’un fragment de Nicolas de Damas, conservé par Constantin Porphyrogénète.

intrigues de harem décidant des destinées de l’État; des révoltes fréquentes; le sang royal répandu à Ilots pour assurer la sécurité du possesseur du trône : voilà le fond invariable des gouvernements asiatiques. Depuis l’origine des temps historiques , les choses sont restées les mômes, les noms seuls ont changé. Ceux auxquels on donnait le titre de rois des rois s’appellent maintenant padischah ou sultans ; les ministres sont devenus des vizirs , les satrapes des pachas. Le mot même par lequel on désignait le palais du souverain auquel tout vient aboutir n’a pas varié. Il s’appelait la Porte sous Darius et Xerxès , comme sous Mahomet II, Xadir-Shah et Aureng-Zeb. Les événements ne présentent pas moins de ressemblance que les institutions. On retrouve les mêmes traits , les memes types dans Hérodote , Xénophon et Ctésias , et dans Chardin , Dernier et Cantemir. Les satrapes Artabaze et Mégabyse se conduisent, dans leurs révoltes, comme les Al-Tébelen et les Méhémet. Les Amestris et les Parysatis jouent dans le sérail des Artaxcrxe un rôle semblable à celui des Roxelane et des sultanes validé dans le harem des Amurat et des Soliman.

Cependant les modernes États mahométans ont connu un genre de désordre étranger aux anciens empires de l’Asie : la domination d’une soldatesque turbulente s’arrogeant le droit de disposer du suprême pouvoir. Tels ont été à Constantinople les janissaires choisissant les sultans dans la famille d’Othman et les étranglant à leur gré ; en Égypte les mameluks, enfin la milice des États barbaresques. Les peuples musulmans ont subi des révolutions de caserne et de harem; les anciens Asiatiques n’ont connu que les secondes. Toutes ces révolutions ont eu le même résultat : elles ont changé le despote, mais non le despotisme.

Dans cette histoire des grands empires asiatiques toute

so

remplie des excèsdela force et de la corruption , il est difficile de discerner quelque principe de droit public. L’idée qui paraît avoir été le plus généralement admise comme base de la constitution des États, c’est la transmission héréditaire du pouvoir royal par ordre de primogénilure. L’organisation sociale de la plupart de ces antiques nations reposait sur l’hérédité des castes. 11 était naturel que le même principe dominât le gouvernement. Cependant ce principe ne jeta pas de profondes racines dans l’ordre politique et ne devint pas, comine chez plusieurs peuples modernes, un dogme fondamental, le critérium de la légitimité du gouvernement. Jamais on ne vit une nation ou un |Hirti puissant protester contre l’usurpation lorsque la règle habituelle de la transmission du pouvoir se trouva violée. Le culte du droit fut toujours subordonné à l’adoration de la force.

C’est une étude digne des méditations de l’homme d’ État et du philosophe que celle des causes qui ont ainsi naturalisé le despotisme dans la plus grande partie de l’Asie. Cette question a exercé la sagacité d’un grand nombre d’écrivains , au premier rang desquels il faut citer Montesquieu , qui a retracé avec tant de profondeur les caractères et le génie des gouvernements des|K>liques de l’Orient '. Us se sont en général accordés àattribucr à l’inüuence du climat la servitude des nations asiatiques. L’auteur de Y Esprit des lois s’est attaché à démontrer par de nombreux exemples u que la grande chaleur énerve la force et le courage des » hommes, et qu’il y a dans les climats froids une certaine » force de corps et d’esprit qui rend les hommes capables » des actions longues, pénibles, grandes et hardies4. » De là il conclut u qu’il ne faut pas être étonné que la lâcheté des » peuples des climats chauds les ait presque toujours rendus

‘ Esprit îles lois, liv. V, cliap. xu à xvu.

5 Ibid. , liv. XVII, cliap. u.

esclaves. » Il a montré dans l’influence des climats sur les relations des sexes , dans la précocité et la violence des passions, uncnouvelle source de servitude politique'. lia mis en lumière les différences de configuration et de température qui existent entre l’Europe et l’Asie. Le premier il a remarqué que, dans ce dernier continent, les pays trèsfroids se trouvent immédiatement contigus aux contrées brûlantes, et il a expliqué par ce fait la fréquence des invasions dont l’Asie méridionale a été le théâtre*. Déjà, dans l’antiquité, Hippocrate avait signalé l’inféMorité des populations asiatiques sous le rapport de l’énergie guerrière , et attribué en partie cette infériorité à l’influence du climat. a Si les Asiatiques, dit-il, sont plus inhabiles à la « guerre et de mœurs plus douces que les Européens, la *> cause en doit surtout être attribuée aux saisons, qui, chez » eux, ne sont point marquées par de grands changements » de chaleur ou de froid, mais offrent une température » presque égale. 11 n’y a pas alors ces vives secousses de » l’âme et ces fortes révolutions du corps qui nalurelle- » ment effarouchent l’humeur et la rendent plus indocile » et plus violente qu’elle ne le serait dans une situation » uniforme : car ce sont les brusques passages d’un ex- » trême à l’autre qui excitent le moral des hommes et ne » le laissent pas en repos. C’est par ces causes , ce me sem- » ble , que les Asiatiques sont pusillanimes , et de plus par » leurs lois. La plus grande partie de l’Asie est soumise à » des rois, et là où les hommes ne sont pas maîtres d’eux- » mêmes et libres, mais régis despotiquement, ce n’est » pas une raison pour eux de s’exercer à la guerre , mais » bien plutôt de cacher leur courage ; car le danger qu’on » leur propose d’affronter n’est pas également partagé. On » les contraint d’entrer en campagne, de souffrir et de

1 Esprit des lois, liv. XVI, cliap. ix.

1 Ibid. , ibid.

v mourir pour dos maîtres , loin de leurs enfants , de leurs n femmes et de leurs amis. Tout ce qu’ils font de courar> geux et de viril élève et enracine leurs maîtres, et pour n eux ils ne moissonnent que le péril et la mort... C’est » pourquoi , s’il naît parmi eux quelqu’un de courageux et » d’énergique , il est détourné de son génie naturel par les » lois. Voici une grande preuve de cette vérité : tous ceux » qui, dans l’Asie, Hellènes ou barbares , ne sont pas sou- » mis à des maîtres, mais libres et sous leurs propres lois, » et travaillant pour leur propre compte , tous ceux-là sont » très-braves. Les périls qu’ils courent, ils les courent pour » eux-mêmes; ils emportent eux-mêmes le prix de leur y> valeur , comme ils souffriraient eux-mêmes la peine de r> leur lâcheté *. »

On le voit, le fondateur de la médecine, différant en cela de Montesquieu , accordait plus d’influence encore aux institutions politiques qu’aux conditions du climat. A ses yeux , le despotisme était moins l’effet que la cause du peu de courage des peuples de l’Asie.

De nos jours, le savant auteur des Idées sur la politique et le commerce des peuples de l antiquité s’est aussi posé le problème de l’origine et de la permanence du despotisme dans l’Orient. Il n’a guère fait que développer et confirmer la solution de Montesquieu*. Comme lui, il signale en Asie une zone tempérée et fertile , limitée au nord par des steppes immenses et glacées , au midi par des déserts brûlants, double foyer de barbarie, double source d’invasions. Il montre dans le genre de vie et les coutumes des peuples pasteurs et nomades de la Tartarie et de l’Arabie l’origine du gouvernement despotique. Quand ces hordes rassemblées par un chef audacieux et habile se pré-

* Hippocrate , De aire , tucis et nquis.

> Hecrcn , t. I, p. 62 , 67 , 76. — On peut s’étonner que cet auteur n'ait pas cité sur ce point son illustre devancier.

cipitcnt sur des contrées plus heureuses, elles y portent leurs mœurs et leur gouvernement, dont le despotisme s’aggrave encore par l’oppression des vaincus. Les conquérants, poussés parla soif du pillage, ne s’arrêtent dans leurs courses dévastatrices que devant des obstacles naturels ou des adversaires plus redoutables qu’eux-mèmes. Ils campent au milieu des peuples conquis, comme une armée d’occupation dont les généraux deviennent les satrapes, chargés de contenir et de pressurer les vaincus. Le plus souvent on voit les conquérants adopter les mœurs des nations soumises, se laisser amollir par les richesses et les jouissances, jusqu’au moment où de nouveaux envahisseurs viennent les réduire à leur tour sous le joug de la conquête. Ainsi s’expliquent la vaste étendue, l’instabilité des empires de l’Asie et l’origine du gouvernement qui les régit. Si l’on se demande pourquoi les populations indigènes ne se sont pas soustraites, par leur énergie propre, au despotisme issu de la conquête, Hccren répond avec Montesquieu qu’il faut attribuer leur lâcheté à la polygamie , effet naturel du climat de l’Orient, qui imprime aux mœurs générales l’indélébile cachet de la servitude. Ainsi , d’après ces imposantes autorités, le despotisme de l’Asie devrait son origine à la configuration particulière de ce contiuent, et sa perpétuité à l’influence des ardeurs du climat sur les conditions de la vie domestique.

Serait-il donc vrai que la forme du gouvernement fût affaire de géographie , et qu’un degré du méridien décidât du despotisme ou de la liberté ? La nature extérieure , l’influence de la race pèsent-elles sur l’homme d’un poids si lourd qu’il ne puisse le secouer? Porte -t-il au contraire en lui-même le principe de son indépendance ou de sa servitude , et ne doit-il imputer l’une ou l’autre qu’à sa libre volonté? Questions longtemps débattues, auxquelles nous consacrerons une place dans la suite de cet ouvrage. Quant

à présent, bornons-nous à reconnaître que les considérations présentées par Montesquieu et Heeren offrent une incontestable vérité comme explication des faits passés, tout en réservant notre opinion sur le point de savoir si elles doivent aussi constituer à tout jamais la loi de l’avenir.

Les peuples aratnéens. — Les villes de la Phénicie.

Parmi les races asiatiques , il en est une qui se distingue des autres par un génie moins servile, et dont les institutions sociales et politiques forment comme la transition entre le système des grands Étals despotiques si général dans l’Orient et l’organisation des cités républicaines propre aux contrées civilisées de l’ancienne Europe : je veux parler de la race araméenne , dont le peuple phénicien fut la branche la plus importante et la plus célèbre. Un grand trait commun à tous ces peuples, c’est l’absence de la distinction des castes , l’existence d’un régime social qui ne parquait pas les hommes dans des professions et des classes héréditaires et inégales , mais laissait à chacun la libre disposition de ses facultés, admettait tous les membres de l’État aux mêmes droits. Chez les Syriens, les Chananéens et les Phéniciens on n’était point fatalement, par le seul fait de sa naissance , prêtre , guerrier, agriculteur, pasteur ou marchand. Chacun pouvait choisir la carrière qui convenait le mieux à ses aptitudes; tous étaient tenus de prendre les armes pour la défense de la commune patrie. Bien que la religion jouât un grand rôle dans l’Etat et dans la vie privée , l’ahsence d’une caste sacerdotale ne permit point l’établissement d’une théocratie semblable à celle qui régna aux rives du Gange, de l’Euphrate et du Nil. Chez plusieurs tribus araméennes , tous les chefs de famille exerçaient les fonctions du sacerdoce ; le plus souvent , elles reposaient

sur la même tête que le pouvoir civil et militaire. Quelquefois le prince les déléguait à l'uu de ses proches ; mais jamais les pontifes ne furent indépendants des rois.

Le patriarcat paraît avoir été la condition de la plupart des tribus primitives de la Syrie. Mais l’autorité du père de famille n’avait pas tardé à revêtir les caractères du pouvoir politique. Cette foule de petits princes, semblables aux anciens chieflains d’Ecosse , aux scheiks et aux émirs du Liban moderne, exerçaient dans les étroites limites de leurs domaines un pouvoir absolu et souvent tyrannique. Le titre d’abi-melech, littéralement père roi, qui leur est attribué par l’Ecriture, confirme l’hypothèse qui rapporte à l’autorité paternelle la source de leur puissance. Les guerres et la conquête ne lardèrent pas à réduire le nombre de ces petits Etats, et quelques royautés militaires et despotiques se partagèrent le sol de la Syrie.

L’étroite lisière comprise entre la chaîne du Liban et la côte de la Méditerranée, les îles voisines de ces rivages furent le théâtre du développement de corps politiques bien différents des grands empires du reste de l’Asie, lài , les cités maritimes de la Phénicie, les villes des Philistins unies par un lien fédératif offrirent , longtemps avant la Grèce, le spectacle d’Etats réduits aux étroites proportions d’une place fortifiée, et puisant dans leur énergie guerrière et leur génie industriel et commercial les éléments d’une puissance bien supérieure à leur importance territoriale. Les villes phéniciennes furent toujours gouvernées par des rois; mais le pouvoir des princes parait y avoir été tempéré par des institutions aristocratiques. A côté d’eux existaient des juges ( sophetim ), des anciens qui devaient être consultés dans les occasions importantes. Cependant les formes républicaines et démocratiques demeurèrent toujours étrangères à la Phénicie. Ce fut seulement lorsqu’une émigration eut transporté sur les rives de l’Afrique les mœurs

et le génie de cette race , que les éléments de liberté recèles dans les institutions phéniciennes se développèrent et donnèrent naissance à une véritable république. Carthage n’eut point de rois , mais deux magistrats annuels et électifs dont le titre de suffètes rappelle celui des juges de Tyr, de Sidon et d’Aradus. Un sénat, un grand conseil exécutif, des assemblées du peuple complétèrent cette constitution plus vantée que décrite par les écrivains politiques de l’antiquité. Bien que le gouvernement de cette république célèbre paraisse avoir été fortement empreint du caractère aristocratique, nul doute qu’il ne fût plus libéral que celui des villes phéniciennes, et qu’il n’accordât aux simples citoyens une certaine part d’influence sur les affaires publiques. Ce développement de la liberté politique, à la suite d’une émigration qui laisse derrière elle les traditions monarchiques de la mère patrie , n’est pas un fait isolé dans l’histoire. C’est ainsi que l’on a vu, dans les temps modernes, des essaims de colonisateurs intrépides aller implanter sur un nouveau continent tous les germes de liberté et d’égalité que recélaient les vieilles mœurs anglo-saxonnes, et donner au monde le premier et jusqu’ici unique exemple d’une démocratie prospère et exempte d’orages.

Page 1