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nécessaire des premiers progrès des sociétés? L’origine des castes échappe jusqu’ici aux investigations de l’histoire. Leur établissement fut-il le résultat de la coexistence de races différentes sur le même sol , de l’invasion et de la conquête , du sentiment naturel qui porte les hommes à l’hérédité des professions et des conditions sociales , de la propension de l’ignorance à admettre l’existence de relations directes entre quelques hommes et la Divinité ? Ce sont là d’insolubles problèmes. La guerre et l’abus de la victoire paraissent avoir été la source la plus générale de l’esclavage. Quelles qu’aient été du reste les causes particulières qui donnèrent naissance à ces d'eux formes d’organisation sociale, la raison générale qui semble les avoir rendues nécessaires , c’est la répugnance instinctive de l’homme pour le travail , sans lequel nulle société ne peut s’élèvera une organisation régulière, nulle civilisation se développer. Dans l’origine , il a fallu l’intervention de la force , de la contrainte pour triompher de l’inertie naturelle des hommes. Les besoins de la vie , qui dans un état de civilisation plus avancée sont d’énergiques stimulants de l’activité humaine , ne suffisent pas pour vaincre l’aversion qu’inspire aux peuples sauvages ou barbares le travail agricole et industriel. Une fatale nécessité semble avoir imposé aux premières sociétés l’oppression des faibles et des vaincus comme condition du développement de l’énergie productive de ceux-ci , et du progrès matériel et moral des oppresseurs.
Les deux grandes formes sociales de l’antiquité, le régime des castes et l’esclavage, furent couronnées dans l’origine parla même forme politique, la monarchie 1 , diversement modifiée suivant les lieux et les mœurs. Despotique et fastueuse dans les grands empires asiatiques , pa-
* Principio rcrum, gentium nalionmnque imperium penes reges oral. — Justin. Histor., lib. I, c. ).
triarcalc chez les tribus araméennes, active et guerrière dans la Grèce héroïque et chez les populations belliqueuses de l’Europe , la royauté se montre partout au début de l’histoire avec ses deux caractères essentiels : l’unité et l’hérédité. Le commandement militaire , un de sa nature , l’autorité du chef de famille , telles paraissent avoir été les sources du pouvoir des rois.
La monarchie absolue demeura le gouvernement de tous les peuples soumis au régime des castes. Elle se perpétua en Asie et en Egypte, même après que ce régime y eut été aboli. Une seule société asiatique, le peuple hébreu, tenta un essai malheureux d’une forme différente. Mais la Grèce, l’Italie et les rives de la Méditerranée virent naître et prospérer un nouveau système politique , celui des cités républicaines.
Moïse tenta de fonder une société sans institutions politiques et soumise uniquement à la souveraineté d’une loi religieuse et civile consacrée par un contrat solennel entre le peuple et la Divinité. Mais après son successeur, l’insuffisancc de cette royauté idéale de Jéhovah, l’absence d’une autorité centrale régulièrement constituée précipitèrent le peuple hébreu dans une longue série de désastres. Pendant la période des juges, son histoire fut celle d’une république anarchique, d’une confédération sans lien réel, où le pouvoir, livré au hasard de la victoire et de l’influence religieuse , n’était relevé qu’à de rares intervalles par la main de quelques hommes supérieurs. Inhabile à développer les germes féconds d’organisation politique que recelaient ses anciennes coutumes, le peuple hébreu ne sut que demander des rois semblables à ceux de ses voisins. Appelée par le vœu national, la royauté reçut son investiture du pouvoir religieux. Mais ni la nation ni le sacerdoce ne songèrent à l’entourer d’institutions protectrices de la liberté et de la religion. Aussi la vit-on promptement dégé-
CONCLUSION
nérer en despotisme et fouler aux pieds les préceptes de la loi , les droits des sujets , l’autorité des pontifes et les avertissements des prophètes. Fatale conséquence de l’incapacité politique d’un peuple qui ne sut ni organiser la république ni se prémunir contre les abus du pouvoir royal, établi par sa libre volonté, et qui , de la doctrine du contrat entre Dieu et le peuple, entre le peuple et le roi, formulée dans tous les monuments de son histoire , ne déduisit jamais qu’un pacte de servitude.
Si l’on recherche les causes qui donnèrent naissance au système des cités, on reconnaît qu’il faut placerai! premier rang la configuration des contrées qui furent le théâtre de son développement. Les Iles, les golfes, les montagnes de la Phénicie, de la Grèce et de l’Italie ne comportaient pas, comme les plaines du continent asiatique , l’établissement de vastes empires. Le nombre et le peu d’étendue des petits Etats qui seuls pouvaient s’établir dans ces régions, la faiblesse du pouvoir de leurs rois, dépourvus du secours d’armées permanentes, le contact immédiat de ces rois et de leurs sujets, le caractère guerrier des populations libres dispensées du travail matériel par l’esclavage, les habitudes de gouvernement et de délibération en public de la royauté héroïque, l’importance croissante des chefs secondaires : toutes ces causes réunies ne permettaient pas à la forme monarchique de se perpétuer au sein des petits Etat» du littoral de la Méditerranée. Elle ne se maintint que dans les villes phéniciennes, où le génie asiatique contre-balança les causes qui tendaient à la détruire. Partout ailleurs elle succomba devant les mécontentements et l’ambition des chefs secondaires , et les Etats héroïques se transformèrent en cités aristocratiques. Le conseil des chefs , jadis simple accessoire de la royauté , devint un sénat souverain. Aux rois succédèrent des chefs électifs, temporaires et responsables. Bien que la classe
inférieure des hommes libres demeurât étrangère au gouvernement, la forme républicaine fut inaugurée dans le monde.
J’ai dit comment les luttes entre les nobles et les riches, entre les riches et les pauvres , le pouvoir temporaire des tyrans, les révolutions qui les renversèrent, l’intervention des législateurs amenèrent les cités grecques à leur forme définitive. Je me bornerai donc, sur ces divers sujets, à des observations rapides et générales.
La tyrannie, pouvoir usurpé d’un seul dans une cité précédemment libre, naquit presque partout des luttes acharnées de la noblesse, de la richesse et de la pauvreté. Elle fut le plus souvent établie par la multitude au profit d’habiles démagogues et contre le vœu et les intérêts des classes supérieures. Elle accomplit en général l’œuvre de la démocratie , et exerça une action favorable au règne de l’égalité et à la civilisation. Sous son empire s'effacèrent les anciennes distinctions d’origine, de naissance, de classes , de corporations ; la richesse et les arts se développèrent en l’absence de troubles civils. Mais le pouvoir irresponsable d’un seul aboutit partout à des excès qui le rendirent odieux et en amenèrent la chute. Une seconde révolution, générale et irrésistible comme celle qui avait détruit la royauté héroïque, renversa la tyrannie. La haine des tyrans, c’est-à-dire du pouvoir d’un seul, l’attachement à la forme républicaine prirent chez les Grecs le caractère d’un sentiment universel et passionné. La doctrine du lyrannicide , célébrée par les poètes et les orateurs , devint le premier article du symbole politique de l’antiquité.
Les constitutions républicaines qui succédèrent à l’ère des tyrans ne furent en général qu’un retour aux formes qui avaient précédé la tyrannie, modifiées dans un sens favorable à la masse des hommes libres. Les législateurs ne jouèrent pas dans la combinaison de ces constitutions le
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rôle suprême qu’on leur a trop souvent attribué. La plupart d’entre elles se formèrent spontanément par le développement et l’action réciproque des éléments historiques et des intérêts que renfermait chaque cité. Les législateurs ne firent, en général, que rédiger des lois pénales ou civiles pour leur patrie. Le petit nombre de ceux qui, comme Solon, furent appelés a toucher aux institutions politiques, se bornèrent à modifier et à perfectionner ce que les traditions et les mœurs avaient établi, et ne cherchèrent point à faire prévaloir des idées utopiques et préconçues. Ils jouèrent le rôle de conciliateurs au milieu des partis. Leurs combinaisons eurent le caractère de transactions entre des prétentions rivales , et non celui de théories absolues s’imposant à la société au nom de la raison pure. La mission législative fut presque toujours confiée dans l’antiquité à un seul homme ou à un très-petit nombre. La commission qui fut chargée, à Syracuse, sous la présidence deDioclès, de rédiger une constitution nouvelle, après l’expédition de Timoléon, est l’unique exemple qui se rapproche des assemblées constituantes modernes. Les décemvirs de Rome, bien qu’investis de la dictature en même temps que du pouvoir législatif, ne devaient point sortir du domaine des lois civiles.
Si les anciens confièrent quelquefois l’autorité constituante et législative à un seul homme, du moins ne lui concédèrent-ils jamais le droit d’organiser son propre pouvoir. Une telle combinaison leur eût paru absolument inconciliable avec les conditions d’impartialité et de désintéressement qu’exigeait une aussi haute mission. Le législateur, son œuvre accomplie, rentrait dans les rangs des simples citoyens ou s’exilait volontairement de sa patrie. Ses lois n’avaient d’autre force pour se maintenir que la sagesse du peuple qui les sanctionnait par son acceptation. Cependant on vit quelquefois des citoyens distingués par leur
mérite recevoir, sous le titre d’æsymuètes, la dictature réunie au pouvoir de modifier les lois. Mais ce n’était jamais qu’une dictature temporaire, et ceux qui abusèrent de leur mandat pour se perpétuer au suprême pouvoir furent toujours flétris du nom de tyrans, et expièrent par une fin misérable le crime de leur usurpation.
Malgré le nombre et la variété des combinaisons que présentaient les constitutions des cités grecques , on a vu que ces constitutions reposaient toutes sur des principes communs, et étaient identiques quant à leurs éléments primordiaux. Partout on retrouve une assemblée du peuple, un sénat , des magistrats électifs et multiples. Les conditions d’exercice des droits politiques , les attributions des deux grands corps de la cité et des diverses magistratures furent seules variables. Le caractère des cités aristocratiques fut la prédominance de la richesse , du cens plutôt que de la noblesse de race ; celui des cités démocratiques, l’admission des citoyens pauvres aux droits politiques. Dans celles-ci, le pouvoir appartenait plus spécialement à l’assemblée du peuple ; dans celles-là, au sénat et aux magistrats.
On doit remarquer que dans les cités, même les plus aristocratiques , il n’y eut point de sénats héréditaires. Ces corps politiques étaient en général électifs ou composés de magistrats sortis de charge. Il existait cependant au sein de la plupart des cités grecques des familles distinguées par l’antiquité de leur illustration, et dont l’opinion générale faisait remonter l’origine jusqu’aux anciens rois héroïques ou même aux divinités de l’Olympe. C’était une véritable noblesse de race. Mais cette noblesse n’était investie d’aucun privilège politique, ne possédait ni titres, ni préséances, ni lois de succession particulières. Tous ses avantages se bornaient à l’exercice de quelques sacerdoces et à cette considération qu’obtiennent dans toutes les sociétés une longue suite d’aïeux et la grandeur des souvenirs.
CONCLUSION
Rome eut, il est vrai , une caste patricienne investie de privilèges politiques étendus; mais là encore la naissance seule ne donna jamais accès aux magistratures ni au sénat.
La distinction des trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire n’exista jamais dans les cités antiques avec la netteté que lui ont attribuée les publicistes modernes. Le peuple ou le corps des censitaires faisait des lois générales, rendait des décrets particuliers et des jugements, recevait des comptes. Le sénat , dans les cités démocratiques , préparait les matières soumises à l’assemblée générale , prenait des décisions provisoires , jugeait certaines affaires. Dans les aristocraties, ses attributions se rapprochaient de celles de l’assemblée générale des Etats populaires. La plupart des magistrats exerçaient à la fois les divers ordres de fonctions. Les garanties de la liberté se trouvaient non dans la division des pouvoirs, mais dans la multiplicité des magistratures , leur courte durée , leur responsabilité. Jamais ou ne vit dans les républiques anciennes de magistrat unique et suprême investi de la plénitude du pouvoir exécutif et d’une partie de l’autorité législative , conférant les grades et les fonctions secondaires. Un tel magistrat n’était pas nécessaire pour maintenir l’unité de l’Etat, qui subsistait d’elle-méme , suffisamment assurée par la faible étendue de la cité. Tous les magistrats relevaient directement du peuple par l’élection et la responsabilité. Dans les cités républicaines, on ne connaissait pas les places, c’està-dire ces fonctions salariées et permanentes qui sont devenues de nos jours le principal objet de l’ambition et de la cupidité, le mobile et le prix des commotions politiques. C’est seulement dans les bureaux obscurs des scribes et des greffiers que l’on eût trouvé une image du fonctionnaire moderne.
Le système du gouvernement direct du peuple par luimême , le grand nombre des citoyens assemblés sur la place
publique nécessitaient un mode de délibération et de vote peut-être peu favorable à la reconnaissance et à l’adoption du parti le plus avantageux dans chaque circonstance. Le vote sur les questions et les propositions politiques avait lieu par oui ou par non. La faculté d’amendement n’existait pas. L’initiative des propositions appartenait en général aux magistrats et au sénat, quelquefois, dans les Etats démocratiques , à tous les citoyens. Les mêmes règles s’appliquaient aux délibérations judiciaires. L’accusé devait être condamné ou absous sans tempérament dans la peine. Les demandes civiles ne pouvaient être admises ou rejetées que pour le tout. Ce système était la conséquence de la composition des tribunaux, qui constituaient de véritables jurys, le plus souvent très-nombreux, parce que le nombre des juges était la seule garantie possible contre l’intimidation et la corruption. Délibérer, se concerter, tomber d’accord d’un moyen terme, était presque impossible au sein d’un semblable tribunal. C’est la raison par laquelle Aristote combat l’opinion d’Hippodamus , qui proposait de donner aux juges la faculté d’arbitrer les demandes des parties.
Le principe général des cités antiques, c’était l’exercice direct de la souveraineté par le corps des citoyens , qui ne déléguait aux magistrats , mandataires temporaires et responsables, que le moins d’attributions possible. Mais, si le citoyen possédait des droits étendus, il était astreint à des devoirs plus étendus encore envers la société dont il faisait partie. Pour être souverain, il n'était pas véritablement libre, car l’omnipotence dont il exerçait une part comme membre de l’assemblée générale retombait sur lui de tout son poids comme sujet de la cité. Dans un grand nombre de républiques grecques, surtout aux premiers temps de leur émancipation, des lois minutieuses réglèrent tous les détails de la vie privée, et imposèrent à la jeunesse un système d’éducation obligatoire , à l’âge mûr des
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occupations déterminées et des exercices rigoureux. Profondément convaincus que la cité ne pouvait se maintenir que par les bonnes mœurs , les Grecs attribuaient à la loi le pouvoir de les former. De là l’application du système réglementaire dont Sparte présenta l’exemple le plus excessif, et qui régna à un moindre degré, même dans Athènes, sous la constitution de Solon, les lois somptuaires, le droit de censure sur la vie privée, attribué ici à l’aréopage, là aux vieillards , ailleurs à des magistrats spéciaux. Dans la suite , la plupart des cités , et Athènes surtout , se relâchèrent de ce régime, qui, nécessaire peut-être à l’origine pour former les mœurs publiques, eût étouffé toute spontanéité individuelle , tout libre développement des facultés humaines, s’il s’était maintenu dans toute sa rigueur.
Si le gouvernement direct du peuple par lui-même subsista dans les cités antiques et atteignit parfois à un haut degré de prospérité, ce fut par des raisons toutes spéciales, et qui ne permettent pas de voir là un précédent favorable à la démocratie telle qu’on la conçoit dans les temps modernes. Et d’abord, les citoyens, même dans les cités le plus radicalement populaires , formaient un corps d’élite , une véritable aristocratie, quaud on les compare à la masse des classes serviles. L’exiguïté de la cité , la simplicité des rapports de la politique extérieure n’appelaient en général les citoyens à délibérer que sur des questions très-peu compliquées et qui leur étaient parfaitement connues. La gravité et le caractère immédiat des conséquences de leurs décisions leur imposaient la circonspection et la prudence. Votait-on un armement , des travaux publics , une dépense quelconque, c’était aux votants eux-mêmes de les payer; une guerre , c’était à eux d’exposer leur vie pour la soutenir. Par là se trouvaient en grande partie évités les inconvénients de ces assemblées iumultuaires où des dépenses ruineuses sont acclamées par ceux qui ne possèdent rien,
des guerres meurtrières par ceux qui n’affrontent jamais l’ennemi. Cependant ce fut surtout dans la politique extérieure qu’éclata le vice de ce système de gouvernement Qu’il suffise de rappeler l’entrainement qui engagea le peuple d’Athènes dans la fatale expédition de Sicile , son indolence et ses illusions en présence de Philippe. Si Rome l’emporta sur toutes les autres cités et sur tous les royaumes par la profondeur de sa diplomatie et de ses combinaisons guerrières , elle dut surtout ces avantages à la sagesse do peuple , qui laissa au sénat et aux consuls le soin de la politique extérieure , la direction des hostilités , la conclusion des traités et des alliances.
La conséquence la plus importante du principe du gouvernement direct des citoyens par eux-mêmes , hase du système des cités, fut l’absence complète de la forme représentative. « Les anciens, dit Montesquieu, ne connaissaient » point le gouvernement fondé sur un corps de noblesse , » et encore moins le gouvernement fondé sur un corps lé- » gislatif formé par les représentants d’une nation. Les ré- » publiques de Grèce et d’Italie étaient des villes qui avaient » chacune leur gouvernement , et qui assemblaient leurs » citoyens dans leurs murailles.... 11 n’y avait donc point » d’exemple de députés de villes ni d’assemblées d’Etats1. *
La même cause ne permit point qu’il s’établît chez les anciens de véritables républiques fédératives. Un pareil Etat suppose , en effet , une ou plusieurs assemblées électives et souveraines dont les décisions obligent tous les membres de la confédération, un pouvoir exécutif central investi d’une force suffisante pour faire respecter ces décisions. Or, rien de tel n’exista jamais dans l’antiquité. On vit des cités puissantes dominer sur un nombre plus ou moins considérable de cités secondaires décorées du titre d’alliées , mais en réalité sujettes. On vit des ligues for-
* Esprit des Lois , Iiv. XI, ch. vin.
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mées entre plusieurs villes, entre plusieurs peuplades, pour résister à de communs ennemis. Il y eut encore des espèces de confréries religieuses établies par plusieurs villes groupées autour du temple d’une divinité commune ; mais jamais ces ligues, ces associations, n’eurent un caractère de permanence et de fixité , une force et une régularité d’organisation qui permettent de les considérer comme de véritables Etats fédératifs. C’est donc à tort que Montesquieu a cru voir un grand nombre de républiques fédératives dans le monde ancien. Il a confondu le lien diplomatique et guerrier de l’alliance défensive avec l’union plus intime qui caractérise une fédération politique. Aussi, quandil a voulu citer un exemple d’un État de cette nature, a-t-il été réduit à aller chercher dans Strabon je ne sais quelle obscure république de Lycic, dont les bourgades associées n’avaient probablement pas l’importance de véritables cités.
C’est cette absence de la notion du système représentatif et de la forme fédérative qui ne permit pas à l’idée delà nationalité de se développer, et d’éclairer la politique des États libres du monde ancien. Les divers peuples de la Grèce eurent le sentiment de la communauté d’origine , de mœurs et de langage , qui faisaient d’eux une race distincte et supérieure au milieu des autres populations de l’Europe et de l’Asie qu’ils flétrissaient du nom de barbares; mais ce sentiment ne produisit' entre eux aucune union réelle, ne leur donna aucune force permanente de résistance, parce qu’ils n’atteignirent pas aux combinaisons politiques qui seules auraient pu le transformer en un lien solide, et faire d’une simple agglomération de villes trop souvent rivales , une association puissante et féconde. Lorsque Rome eut conquis l’Italie à son alliance ou plutôt à sa domination, et que les alliés réclamèrent par les armes les droits politiques des citoyens , ce fut encore pour n’a- I. 34
voir pas conçu l’idée de la représentation et de la fédération , que les deux partis engagés dans ce sanglant débat n’arrivèrent qu’à une solution stérile. Au lieu de constituer une puissante nationalité italienne, ayant Rome pour centre et se gouvernant par de grands corps électifs, Romains et alliés ne surent que donner à la cité une extension démesurée , rendre l’ancienne forme de gouvernement d’une pratique impossible , et préparer l’avénemcnt du despotisme impérial. Les grands États asiatiques , les monarchies macédoniennes, l’empire romain constituèrent seuls de vastes corps politiques analogues aux nations modernes. Mais ces dominations, fondées sur la conquête, n’ayant d’autre principe de cohésion que la force compressive du despotisme , ne virent point se développer le sentiment et l’idée de la nationalité, qui ne peuvent naître et s’enraciner que chez des peuples où l’étendue du territoire et l’unité de gouvernement se concilient avec une certaine liberté , où chaque homme se sent membre d’une société cimentée par la communauté des intérêts, par la réciprocité des droits et des devoirs.
11 y avait pour les cités antiques une cause de décadence et de ruine rapide dont les États modernes sont affranchis. Je veux parler de leur système militaire et de l’influence que l’esclavage exerçait sur la composition des armées. Celles-ci ne pouvaient être formées que de citoyens, et les comprenaient tous ou presque tous, en raison du petit nombre des membres de cette classe dominatrice. Il fallait donc que les citoyens conservassent les qualités et les mœurs guerrières , peu compatibles avec un degré avancé de civilisation Le développement des lettres , des arts, du goût du bien-être, avait pour effet inévitable de détruire ou d’atténuer la rudesse et la frugalité nécessaires à des soldats. Alors la force nationale était brisée. On ne pouvait recruter les armées parmi les cultivateurs , les ouvriers,
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parce que c’étaient des esclaves, ennemis nés de leurs maîtres. Leur donner des armes compromettait l’existence de la cité. Aussi considérait -on une semblable ressource comme la plus dure et la plus honteuse des extrémités. On n’osait pas même armer la classe inférieure des hommes libres , parce que l’on redoutait sa haine contre les riches et son esprit de désordre. C’était pourtant là qu’il fallait en venir, à moins que l’on ne préférât, comme Carthage, recourir à des mercenaires étrangers, parti qui n’offrait guère moins de périls. Toute cité où la classe supérieure des citoyens ne suffisait plus à la défense nationale penchait donc vers sa ruine, et était menacée soit de la conquête, soit de la tyrannie d’un général soutenu par une armée de prolétaires ou de mercenaires. Voilà pourquoi tous les politiques anciens considéraient le développement de la richesse et du bien-être, le luxe, ce qui à nos yeux constitue le progrès de la civilisation , comme une cause de ruine pour les Etats; pourquoi ils préconisaient la simplicité et la grossièreté antiques comme les seules sauvegardes de l’indépendance et de la liberté. L’étendue des Etats modernes, la suppression de l’esclavage et le mode de recrutement adopté depuis trois siècles, ont complètement changé ces conditions de la politique ancienne.
Quatre cités s’élevèrent au-dessus de toutes les autres par la grandeur de leur rôle historique et le caractère original de leurs institutions politiques : Sparte et Athènes , Carthage et Rome. Rappelons brièvement les principaux traits et les diverses phases de leurs constitutions.
Sparte fut, de toutes les républiques anciennes, la plus utopique par ses mœurs et sa discipline , la plus historique par la forme de son gouvernement. Son système d’éducation austère et farouche , son affectation de pauvreté , de grossièreté et d’ignorance , sa promiscuité légale , scs re*
pas communs , son droit de censure accordé à la vieillesse, son caractère exclusivement guerrier, l’inflexibilité de sa règle faisaient d’elle une caserne, un ordre de moinessoldats plutôt qu’une véritable cité. Même au milieu de la Grèce , Sparte fut , sous ce rapport , une exception , une exagération , une véritable anomalie ; et c’est précisément par ce caractère qu’elle exerça sur les plus hautes intelligences une déplorable fascination. Nourrie par ses Hilotes, ses Périœces, ses tributaires, l’aristocratie Spartiate fut le type de cette société oisive et guerrière qu’adoptèrent la plupart des philosophes de la Grèce , auxquels on doit seulement savoir gré de n’avoir pas recommandé l’imitation de sa férocité et de son ignorance.
Par sa double royauté , son sénat , ses assemblées générales muettes et rarement consultées, Sparte se rapprochait plus qu’aucun autre Etat grec de l’ancienne constitution héroïque. L’établissement des éphores entre les mains desquels se concentra la toute-puissance, le principe de l’élection appliqué à la nomination de ces magistrats et à celle du sénat furent les seules modifications apportées par le temps à la forme primitive. Considérée relativement aux citoyens , à la classe dominatrice , à l’ordre des égaux , cette constitution était à la fois despotique par le pouvoir souverain et irresponsable des éphores , démocratique par le système d’élection. Considérée à l’égard de la masse de la population , des Hilotes, des Périœces , des Néodamodes, c’est-à-dire des Spartiates trop pauvres pour être admis aux repas communs, c’était laplus exclusive et la plus oppressive des oligarchies.
Athènes présente l’application la plus complète des principes d’égalité et de liberté qui fût compatible avec l’organisation sociale du monde ancien , fondée tout entière sur l’esclavage. Sa constitution, idéal de la démocratie antique, se forma historiquement et passa, par une série de
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transitions, de la royauté héroïque au régime populaire. L’archontat à vie , décennal , puis annuel et multiple , le gouvernement des nobles , des eupatrides , constituent les premières étapes de cette marche progressive d’Athènes vers la démocratie. Les luttes de la plaine , de la montagne et de la côte signaient l’importance naissante de la classe inférieure des hommes libres. Solon, par scs lois sur les dettes , la protège contre l’exploitation dévorante du patriciat usurier. Sa constitution admet tous les citoyens aux droits politiques, bien qu’à des degrés inégaux , et substitue le principe du cens à celui de la naissance. Le règne des Pisistratides achève d’effacer les anciennes distinctions d’origine. Clisthène abaisse les conditions du cens d’admissibilité aux magistratures, et ouvre les portes de la cité à une partie des classes déshéritées. Enfin Ephialte et Périclès consacrent la complète égalité politique de tous les citoyens , substituent le sort à l’élection pour la nomination des magistrats secondaires , et assoient sur ses bases définitives le gouvernement du peuple par lui-même.
Illustrée par ses victoires sur les Perses, à la fois guerrière, maritime et commerçante, Athènes devient la tête d’une grande confédération qu’elle défend par ses flottes et ses armées , et qu’elle juge par ses dicastères. Sa liberté politique , l’élégante facilité de ses mœurs, son système libéral d’éducation font d’elle le théâtre de l’éloquence , le centre des sciences , des lettres et des arts , la lumière de la Grèce, le phare de la civilisation future.
Si Sparte personnifie le fanatisme militaire , le despotisme réglementaire, le sacrifice absolu de l’individu à la cité ; Athènes la liberté , l’esprit guerrier combiné avec les raffinements de la civilisation; la phénicienne Carthage présente le règne exclusif de l’argent , et son gouvernement ce genre de liberté qui se concilie avec la domination d’une aristocratie mercantile intéressée à ménager
dans les classes inférieures les instruments de sa puissance. Des assemblées du peuple rarement convoquées et dominées par les riches ; deux suffètes électifs et annuels, magistrats suprêmes, mais purement civils; un sénat formé des hommes les plus importants; un tribunal de cent membres ; deux grands partis dirigés par les puissantes familles des llarca et des Hannon : tels étaient les éléments de cette constitution plus vantée qne décrite par les politiques anciens. Des armées de mercenaires et non de citoyens , des généraux rigoureusement surveillés et soumis à l’autorité civile , distinguaient les forces militaires de Carthage de celles des autres républiques où les généraux étaient de véritables magistrats , et où les mêmes hommes délibéraient sur la place publique et marchaient aux combats. Carthage eut cette stabilité qui résulte de la prédominance exclusive des goûts de lucre et de commerce satisfaits par la domination et l’exploitation de vastes contrées, de l’absence d’esprit militaire chez les citoyens, d’une position secondaire faite aux gens de guerre. Sa politique extérieure, dominée par des considérations fiscales et mercantiles , manqua de grandeur, d’audace et de persévérance. Aussi la cité africaine dut-elle succomber devant une rivale qui voyait autre chose qu’une question d’argent dans la paix ou la guerre.
Rome , à la fois agricole et guerrière , aristocratique et religieuse , offre le tableau animé de la lutte permanente et de l’équilibre entre les partis opposés du patriciat et de la plèbe , des nobles et des riches. La constitution républicaine y périt au moment où cet équilibre est rompu par le triomphe d’une populace dégénérée devenue l’instrument des factieux. Le développement de cette grande cité présente des phases analogues à celles de l’histoire d’Athènes. Là encore à la royauté héroïque succède le règne de l’aristocratie patricienne , puis la lutte des patriciens et
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des plébéiens sur l’éternelle question des dettes el de l’usure. Les décemvirs jouent un rôle semblable à celui de Solon, mais, moins désintéressés que lui, veulent se perpétuer au pouvoir, et en sont violemment renversés. Les plébéiens remportent des triomphes successifs comparables à ceux de la démocratie athénienne sous Clisthène , Ephialte et Périclès. Mais tandis qu’à Athènes la démocratie obtint un succès complet, à Rome l’aristocratie, cantonnée dans le sénat et recrutée des grandes familles plébéiennes, subsista toujours, quoique amoindrie, jusqu’à la destruction de la république. On ne vit pas à Athènes comme à Rome des généraux aspirer à l’empire. C’est que la puissance de la première était incomparablement inférieure en étendue à celle de la seconde, et qu’elle était purement maritime. Les flottes ont de tout temps été moins dangereuses à la liberté que les armées. Athènes ne faisait que des expéditions passagères, n’avait point de troupes permanentes ni de vastes provinces qui pussent s’inféoder à des généraux. Cependant peut-être eût-elle subi le même sort que Rome, si la conquête macédonienne ne lui eût fait perdre son indépendance avant la complète décadence de son esprit public.
Deux grands systèmes politiques furent en présence dans l’antiquité : d'un côté la monarchie, de l’autre les cités républicaines , les gouvernements municipaux. Il n’est pas sans intérêt de comparer ces deux systèmes sous le rapport de leur développement intérieur, de les considérer dans leurs relations réciproques, de rechercher quelle influence le règne de l’un et de l’autre exerça sur la civilisation.
La monarchie fut une et identique dans l’antiquité. Ab-
536 HISTOIRE DE LA SOUVER AIX’KTÊ.
solue partout et toujours , elle ne se concilia jamais avec des institutions protectrices de la liberté , de la propriété , de la vie des sujets. Elle ne subit aucune modification , aucune transformation intime, n’accomplit aucun progrès. Elle ne varia en Europe et en Asie que par les mœurs et le génie différents des populations.
Au contraire , à peine la royauté héroïque fut-elle renversée et le système des cités républicaines inauguré, qu’une série de révolutions et de changements s’accomplit dans le sein de celles-ci. Presque partout le gouvernement d’une oligarchie nobiliaire, d’une caste patricienne succède immédiatement à la royauté. Mais bientôt éclate la lutte des riches contre les nobles, des pauvres contre les uns et les autres, au milieu de laquelle le principe monarchique tente de se reconstituer sous le titre de tyrannie. Ces agitations aboutissent ici au règne de l’aristocratie de richesse, au gouvernement des censitaires, là au triomphe de la démocratie, au gouvernement de la masse des citoyens. L’existence des cités fut donc changeante, mobile et progressive ; car leur tendance générale fut l’admission d’un nombre d'hommes de plus en plus considérable à l’exercice des droits politiques.
Considérée dans son ensemble , l’histoire de l’antiquité présente le tableau d’une longue lutte entre les deux formes politiques qui se partageaient alors le monde, lutte qui se manifesta par des guerres internationales et des commotions intestines. La tentative de Moïse et de ses successeurs pour soustraire le peuple hébreu à la monarchie en constitue le premier épisode; elle n’aboutit qu’à l’anarchie et au triomphe définitif de la royauté. La révolution qui renverse dans toutes les cités de la Grèce et de l’Italie la royauté héroïque signale le premier triomphe de la forme républicaine, bientôt confirmé par la victoire des villes helléniques sur la monarchie persane. Celle-ci re-
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conquiert par la diplomatie dans le traité d’Antalcidas les avantages qu’elle a perdus par les armes. Les républiques grecques ne peuvent résister à la fortune des princes macédoniens, dont les victoires semblent assurer dans le monde la prédominance définitive de la royauté. Mais alors s’élève la grande cité militaire et conquérante , Rome , devant laquelle tous les rois succombent à leur tour, jusqu’au moment où dans le sein de Rome elle-même la république est renversée par la monarchie absolue restaurée sous la forme de l’impérialisme militaire , du césarisme.
Ainsi , le monde antique parti de la royauté a fini par y revenir. L’existence des cités républicaines forme un épisode de cinq ou six siècles encadré entre deux longues pé- • riodes exclusivement monarchiques. Une force irrésistible semble avoir entraîné les peuples antiques, dans leur caducité, vers la forme politique qui avait abrité leur berceau. Grand exemple que n’ont pas manqué d’invoquer les publicistes qui voient dans le pouvoir d’un seul le gouvernement le plus naturel , le plus légitime , mais dont leurs adversaires se sont aussi efforcés d’infirmer l’autorité par des considérations qui ne manquent ni d’élévation ni de justesse.
La royauté, quand elle envahit de nouveau la scène du monde par l’établissement de l’empire, n’a rien gagné, rien perdu. Le passage des peuples de l’Europe méridionale à travers les institutions républicaines n’a introduit dans la monarchie aucun élément nouveau de liberté et de sécurité pour les sujets. Point de frein à la toute-puissante volonté du prince ; nulle garantie contre les excès de la tyrannie; point d’institutions, de pouvoirs intermédiaires qui protègent les individus et les masses contre les folies ou les fureurs des maîtres du monde, les empereurs eux-mêmes contre les ressentiments du peuple ou des soldats , contre les coups de main d’audacieux conspirateurs.
C’est le despotisme pur et simple, le règne do la maxime : Tout ce qui plaît au prince a force de loi.
Quel fut, des deux régimes politiques connus de l’antiquité, le plus favorable à la civilisation, au développement de l’intelligence et de la moralité humaine, au bonheur des individus et des masses? Voilà la question qui nous reste à examiner.
On ne saurait méconnaître que l’Egypte et les grands empires asiatiques n’aient été le théâtre d’une civilisation avancée , dont Thèbes et Memphis, Babylone et Ninive attestaient la splendeur matérielle. Mais cette civilisation s’était arrêtée à un niveau inférieur au point de vue moral et intellectuel. Les peuples des bords du Nil, de l’Euphrate et du Tigre restèrent toujours livrés aux plus grossières superstitions , plongés dans une profonde ignorance et le plus souvent dans une honteuse corruption. La dignité individuelle, la grandeur des caractères étaient inconciliables avec le règne d’un avilissant despotisme. Les hautes sciences spéculatives, les lettres, la poésie, le sentiment du beau dans les arts , toutes ces fleurs de l’âme humaine , ne paraissent pas s’être épanouies à l’ombre des trônes des Pharaons, des successeurs de Ninus, ni des Achéménides. Aux yeux de l’érudition moderne, les connaissances des castes sacerdotales de la haute antiquité sont loin de justifier les éloges que leur prodigua la facile admiration des premiers historiens grecs.
La royauté héroïque, s’exerçant sur une scène beaucoup moins étendue, ne comporta pas un développement matériel égal à celui des grands empires de l’Asie , bien que sous son influence les arts nécessaires à la vie paraissent avoir fait de notables progrès. Mais , active et belliqueuse , elle ouvrit une vaste carrière au courage, à l’éloquence, à l’énergie individuelle , des sources fécondes à la poésie. Elle inspira les grandes épopées homériques, dans lesquelles
CONCLUSION
la Grèce tout entière s’accordait à retrouver l’origine de sa littérature, de ses arts, de sa religion et de sa philosophie.
Mais quelque gloire et quelque poésie qui se rattachent aux souvenirs du gouvernement des héros , on ne saurait méconnaître que ces souvenirs à demi fabuleux ne pâlissent devant la grandeur historique de l’âge suivant. Sans nul doute , c’est au sein des cités républicaines de la Grèce et de l’Italie que le génie humain s’est élevé au plus haut degré de splendeur, et a présenté le plus merveilleux développement dans la politique, la guerre, l’éloquence, la poésie, les sciences, les lettres et les arts ; c’est là que les caractères et les passions ont déployé le plus de grandeur, de variété et de noblesse. Dans ces cités est née et s’est développée la civilisation antique ; d’elles sont sortis tous les germes de la civilisation moderne , de la civilisation progressive qui marche à la conquête du monde. Sans elles, sans le génie et les nobles efforts de leurs citoyens, peutêtre l’espèce humaine serait-elle restée stationnaire comme les races asiatiques, ou n’eùt-elle atteint qu’une culture fausse et incomplète comme celle de la Chine. Quand on considère quelle place exiguë occupaient sur la vaste étendue de la terre ces quelques villes de la Grèce où la poésie et l’éloquence, l’histoire et la philosophie ont pour la première fois brillé d’un incomparable éclat, où la géométrie et l’astronomie , la médecine et l’étude de la nature ont fait leurs premiers progrès ; quand on les voit entourées de toutes parts de nations immobiles dans leur ignorance , leurs superstitions, leur goût faux ou monstrueux, enchaînées par les routines sacerdotales, méritant ajuste titre la dénomination de barbares ; quand on remarque combien les peuples de l’Europe moderne ont été impuissants à s’élever par eux-mêmes à la connaissance du vrai et du beau, tant que leur intelligence n’a pas été fécondée par le contact des monuments retrouvés de la littérature , des arts et
des sciences antiques : de quelle admiration et de quelle reconnaissance n’est-on pas pénétré pour ces petites sociétés grecques perdues au milieu de la barbarie , qui ont su faire éclore dans leur sein le germe fragile de la civilisation, et qui l’ont défendu par leur énergie contre les races serviles de l’Orient.
Mais faut-il faire honneur de ces grands résultats à la forme politique des cités de la Grèce , ou uniquement au génie propre de la race hellénique ? Ce génie ne se fût-il pas également développé à l’ombre d’un autre gouvernement? A nos yeux, il est hors de doute que les institutions politiques de la Grèce ont été la principale cause du magnifique épanouissement des facultés humaines dont cette contrée fut le théâtre. Là, toutes les forces de l’àme étaient sans cesse surexcitées par les nobles passions de l’ambition et de l’amour de la gloire ; là , les honneurs , le pouvoir, l’illustration étaient le prix du mérite; la palme de l’artiste, le laurier du poëte, la couronne de l’orateur étaient décernés par le libre suffrage des citoyens. Quand les cités de la Grèce eurent perdu leur indépendance, elles perdirent aussi leur génie. A la grande éloquence politique succéda la rhétorique des déclamateurs ; à la haute philosophie, les arguties des sophistes; aux poëtes inspirés, les faiseurs de vers; aux artistes souverains, les imitateurs. En même temps, le caractère national s’avilit, et ces Grecs, naguère l’objet de l’admiration de l’Europe et la terreur de l’Asie, devinrent, par leurs vices et leur bassesse, un objet de mépris pour leurs dominateurs.
La décadence n’est pas moins sensible si l’on compare Rome impériale à Rome républicaine sous le rapport des caractères, des talents militaires et politiques, et même du développement littéraire, quoique ce dernier genre de mérite n’ait jamais été chez elle qu’un pâle reflet de la gloire de la Grèce. Et d’abord quelle prodigieuse différence
CONCLUSION
.entre les œuvres accomplies par la république et par l’empire dans le domaine de la politique ! La première avait conquis le monde par une longue série de victoires ; le second put à peine conserver ces conquêtes et finit par succomber moins sous l’effort des barbares que sous sa propre faiblesse. Le césarisme une fois établi, on ne vit plus de sénat à la politique ferme et profonde, plus de grands généraux ni de négociateurs. Les commandants des provinces et des frontières durent se borner à un rôle purement défensif. Les empereurs seuls eurent le droit de remporter des victoires , droit dont peu d’entre eux surent user. En même temps, les caractères subirent un avilissement jusque-là sans exemple dans l'histoire, et l’espèce humaine abâtardie n’offrit plus, dans les contrées jadis les plus belliqueuses, que l’aspect d’un troupeau d’esclaves toujours prêt à se courber sous la verge d’un despote ou à tendre la gorge au fer des barbares. Sans doute , il faut beaucoup rabattre des vertus romaines de la période républicaine. Combien pourtant l’état moral des Romains de la république ne l’emportait-il pas, surtout par les qualités politiques, sur celui de l’ère impériale, que caractérisent tous les genres de lâcheté, de bassesse et de corruption !
L’empire fut-il plus favorable aux lettres, aux arts, aux sciences qu’aux vertus civiques et aux talents militaires ? Ici se présente comme une raison de décider en sa faveur le siècle d’Auguste, l’une des grandes époques littéraires de l’esprit humain ; mais ce siècle, placé sur les limites de la république et de l’empire, appartient autant à la première qu’au second. Les grands hommes qui l’illustrèrent s’étaient formés pour la plupart pendant les troubles qui précédèrent l’établissement du pouvoir d’un seul, et avaient appartenu au parti des défenseurs de la liberté. Au moment où ils écrivirent, le despotisme se dissimulait encore et n’avait pas complètement étouffé l’esprit républi-
cain. Les siècles antérieurs n’avaient pas d’ailleurs été stériles en illustrations. Plaute et Térence, Ennius, Catulle et Lucrèce , Sallustc , Cicéron et César lui-même soutiennent dignement la gloire littéraire de l’ère républicaine, et s’ils n’égalent pas les Horace , les Virgile et les Tite-Live quant à la perfection de la forme, leur sont peut-être supérieurs par l’originalité.
L’établissement de l’empire eut pour première conséquence la suppression de l’éloquence politique , qui avait immortalisé les noms des Antoine , des Hortensius et des Cicéron. La menteuse rhétorique qui lui succéda ne fit plus retentir dans l’enceinte d’un sénat avili quelesaccents compassés de la servitude, de la flatterie et de la délation. A partir d’Auguste, la poésie déclina rapidement et tomba des mains de Virgile et d’Horace dans celles de Lucain et de Slace, de Perse et de Juvénal. L’histoire seule brilla d’un dernier et merveilleux éclat ; mais ce fut pour flétrir par la plume de Tacite les turpitudes de l’ère impériale. Après ce grand écrivain, la décadence devint complète et irrémédiable. Les sources de l’inspiration furent à jamais taries. De puériles imitations, des déclamations ridicules, voilà tout ce qui sortit des écoles officielles de littérature et d’éloquence créées par la munificence impériale.
La science du droit privé fit seule quelques progrès pendant les deux premiers siècles de l’empire. Mais ses bases et ses principes dataient de la république. Après les fils de Sévère , elle subit la commune déchéance.
Enfin , la prospérité matérielle elle-même , sur laquelle l’empire parut d’abord exercer une influence favorable , parce qu’il succédait au désordre des guerres civiles , décrût progressivement et fut remplacée par l’épuisement et la pauvreté générale. La centralisation excessive du gouvernement impérial , son système d’impôts vexatoires, la multitude de scs fonctionnaires salariés devinrent à la Ion-
CONCLUSION
gue plus funestes que les déprédations des proconsuls de la république. Ceux-ci s’emparaient des richesses créées , l’administration impériale en tarissait la source.
Ainsi, sous quelque point de vue que l’on compare le système des cités républicaines et la monarchie absolue telle que la conçut l’antiquité , on doit reconnaître que le premier fut plus que la seconde favorable au développement des caractères et des facultés humaines et au progrès de la civilisation. Par un remarquable contraste , la civilisation moderne a grandi à l’ombre de la royauté. Ce sera un intéressant sujet d’étude que de rechercher les raisons de cette différence.
Telles sont les observations générales que suggère la comparaison des diverses formes politiques appliquées dans les temps anciens. Il nous reste à asseoir un jugement sur l’ensemble des idées et des systèmes qui se produisirent dans le domaine de la théorie.
Bien que les spéculations des philosophes et des publicistes anciens ne soient guère sorties de l’enceinte des écoles et n’aient exercé qu’une faible influence sur le mouvement des affaires , ce serait cependant une erreur que de croire qu’il n’existât chez les populations libres de l’antiquité aucune idée générale sur la politique , aucun sentiment raisonné et réfléchi. Après l’établissement des cités républicaines et le renversement des tyrans , une doctrine et un sentiment communs s’enracinèrent dans les esprits et dominèrent l’ensemble des événements : ce fut la croyance à l’excellence et à la légitimité exclusive de la forme républicaine, à l’illégitimité absolue du pouvoir d’un seul dans une ville qui en avait été une fois affranchie ; l’amour passionné de la liberté , c’est-à-dire du gouvernement di-
rect des citoyens par eux-mêmes; la haine ardente des tyrans ; la persuasion de la justice du meurtre de tout homme coupable d’avoir usurpé le pouvoir suprême ou seulement soupçonné d’y aspirer. La doctrine du tyrannicide chantée par les poètes, célébrée par les orateurs, justifiée par les moralistes , fut la commune religion politique des cités anciennes. Dans plusieurs d’entre elles , la loi condamnait à mort non-seulement le tyran , mais encore ses parents les plus proches Aspirer à la tyrannie devint le crime inexpiable, l’accusation mortelle, et trop souvent l’imputa-, tion mensongère dont des ennemis acharnés poursuivaient l’homme puissant qu’ils voulaient perdre. Ce fut le crime de lèse-majesté des républiques. Tuer, même sans péril, l’homme soupçonné d’aflecter le pouvoir suprême, fut considéré comme un acte méritoire ; frapper , au risque de sa vie , un tyran investi de la puissance , fut exalté comme le comble de l’héroïsme. Est-il besoin de rappeler les honneurs qu’Athènes décerna à la mémoire d’Harmodius et d’Aristogiton , bien qu’en immolant le fils de Pisistrate ils eussent vengé une injure particulière plutôt que celle de leur pays ; l’admiration de l’antiquité pour Timoléon participant au meurtre de son frère ; celle de Rome pour le premier Brutus condamnant ses deux fils à la mort ; l’exécration qui s’attacha aux noms des décemvirs , des Spurius Mélius , des Manlius , coupables ou soupçonnés d’avoir aspiré au pouvoir suprême; le meurtre de César, vanté par Cicéron , organe de tous les honnêtes gens de son temps, comme un acte glorieux ; Brutus félicité par lui d’avoir frappé son père ; enfin, au milieu de la servitude impériale, les deux illustres vaincus de Philippcs célébrés encore comme les derniers des Romains ?
La doctrine' du tyrannicide fut, dans l’antiquité, la ma-
1 Tyranno occiso, quinque ejus proximos cognations magisfratus necato. (Cic., De inventione, lib. II.)
CONCLUSION
infestation de cette nécessité qui pousse toute tonne de gouvernement établie et sanctionnée par les croyances générales à se défendre par tous les moyens efficaces contre les tentatives de renversement. L’excellence de la république était, aux yeux des peuples de la Grèce et de l’Ilalie, un dogme absolu et indiscutable. Le crime qui la renversait supprimait du même coup toute possibilité d’un recours légal contre le coupable. 11 ne restait donc plus d’autre ressource que l’assassinat politique. Les mœurs et l’opinion prononçaient d’avance l’arrêt de mort contre l’usurpateur, et confiaient à tout homme de cœur la mission réputée glorieuse de l’exécuter, line religiou plus pure , des mœurs plus humaines, la prédominance de la forme monarchique investie aux yeux des nations modernes de cette légitimité qui , dans l’opinion des peuples anciens , n’appartenait qu’à la république , enfin l’exemple de l’inutilité de meurtres qui atteignent le tyran , mais non la tyrannie, ne permettent plus à notre âge de voir dans ces actes admirés de l’antiquité que des crimes à peine amnistiés par l’illusion de la vertu.
L’excellence de la forme républicaine , l’autorité considérée comme une simple délégation du peuple à des magistrats temporaires, l’horreur du gouvernement d’un seul, la légitimité du tyrannicide , voilà donc quels furent les articles de la doctrine politique officielle des cités de la Grèce et de l’Italie, doctrine qui dominait tous les esprits, que nul n’osait contester, et dont toute l’histoire et la littérature de ce temps sont, pour ainsi dire, imprégnées.
Le monde asiatique n’eut d’autre doctrine politique que celle de l’obéissance passive et servile, à peine relevée par quelques actes de dévouement personnel. Le despotisme fut dans ces contrées un fait général et comme naturel , mais il est douteux qu’il y ait jamais été porté à la hauteur d’une théorie. Pour s’affirmer lui-même, le despotisme a besoin I. 35
54ü HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ.
d’ètre combattu. Ce n’est qu’au milieu des luttes politiques, et par opposition aux défenseurs de la liberté et de l’autonomie nationale, que l’on a vu s’élever les théoriciens du pouvoir absolu. Comme, en Asie, le despotisme ne fut jamais combattu dans le domaine des faits , il n’eut pas besoin d’étre défendu dans celui de la pensée.
Cependant, sur un coin de la Syrie, apparaît chez un peuple à jamais célèbre une doctrine originale, également distincte du pur servilisme du reste de l’Asie et du principe de la souveraineté civique des républiques européennes. C’est la doctrine du contrat, qui domine toutes les institutions du peuple hébreu : contrat entre Dieu elle peuple , sur lequel repose la loi religieuse et civile ; plus tard, contrat entre le peuple et le roi, base de l’ordre politique. Cette pensée n’est point , il est vrai , formulée dans les livres hébreux avec la précision d’une théorie philosophique; mais elle ressort de l’ensemble des faits avec une incontestable évidence. Malheureusement, le peuple hébreu ne sut en déduire , au point de vue politique, aucune conséquence utile , et fut aussi esclave sous des rois engagés avec lui par la réciprocité du serment, que ses voisins sous des despotes dont les droits ne reposaient que sur le fait de la possession et sur l’abus de la forco.
Telles furent les doctrines qui se réalisèrent et se manifestèrent par les faits. Entrons maintenant dans le domaine de la science pure. On a vu que la Grèce fut , dans l’antiquité , le principal et presque le seul théâtre de son développement. Quelques maximes formulées par les sages du vi* siècle avant notre ère en furent la première ébauche. Hérodote présente la division des gouvernements en monarchiques , aristocratiques et démocratiques , et une discussion raisonnée des avantages et des inconvénients de chacun d’eux. Hippodamus, le premier des écrivains politiques de l'antiquité, s’élève à la conception du gouverne-
CONCLUSION
ment mixte ; Socrate attribue tour à tour la souveraineté au génie personnifié dans un seul homme , au nombre , à la raison et à la justice , et laisse le problème flotter indécis sur les hauteurs nuageuses où il l’a élevé. Xénophon ne voit dans le gouvernement qu’une question d’adresse, d’habileté , et professe le culte du succès. Partisan déclaré d’une société aristocratique et guerrière modelée sur celle de Sparte , il fait des droits politiques l’apanage exclusif de la richesse et du loisir.
La mobile pensée de Platon flotte de système en système, et s’égare trop souvent dans le champ du rêve , de l’utopie. Après avoir vanté la souveraineté arbitraire du génie et de la science politique , il en reconnaît l’impossibilité d’application , et proclame la nécessité du règne des lois. Ces lois, il les veut perpétuelles, immuables, et il n’attribue le pouvoir et la capacité de les établir qu’à un législateur unique , investi par la force des circonstances d’un pouvoir dictatorial et illimité. Celte doctrine de l’unité et de l’omnipotence du créateur ou du réformateur de l’État est le point fixe autour duquel vacillent les théories politiques du philosophe de l’Académie. Elle se résuipe dans la souveraineté du génie , s’exerçant non par l’arbitraire mobile et quotidien d’une autorité sans règles et sans frein, mais par la création d’une forme sociale et politique à laquelle les générations seront liées à tout jamais.
Défenseur sans illusion et sans espoir de la morale et de la justice contre les hautaines maximes de l’immoralité politique , Platon veut que le pouvoir , le gouvernement soit attribué à la science et à l’intelligence, à la vertu et au mérite. Mais il n’est pas heureux dans le choix des moyens qu’il propose pour atteindre à ce but. Ainsi , dans sa République, type de lu perfection idéale, il prétend favoriser l’avénement du mérite personnel par la suppression de la famille, de l’hérédité et de la propriété ; il proclame
le communisme el le despotime arbitraire de magistrats tirés de la classe des sages et des guerriers. C’est seulement à titre de concession à la faiblesse humaine qu’il approuve, dans le traité des Lois , la forme républicaine tempérée, la division du peuple d’après le cens, l’institution d’un sénat , de magistratures électives et responsables , le gouvernement mixte , où la démocratie et l’aristocratie se balancent dans un juste équilibre.
Aristote reconnaît comme base de l’ordre social la famille , la propriété , l’hérédité , l’esclavage. Il se propose un triple but : la recherche du meilleur des gouvernements au point de vue absolu, celle des conditions d’harmonie et de durée propres aux diverses formes politiques , enfin la découverte du meilleur des gouvernements pratiques. La cité par excellence du philosophe de Stagire n’est que la contre-épreuve de la république de Platon , une imitation amendée de la société Spartiate. Le meilleur des gouvernements pratiques à ses yeux, c’est celui d’une cité républicaine où domine une classe moyenne formée de petits propriétaires indépendants. Mais Aristote ne prétend point qu’une constitution doive être imposée à un Etat au nom de la raison pure. 11 reconnaît que toutes les nations ne sont pas propres à la même forme politique, et que la constitution doit être appropriée au génie du peuple qu’elle régit.
L’œuvre d’Aristote est le dernier et le plus puissant effort de la science politique dans l’antiquité , et clôt l’ère des hautes spéculations théoriques. Après lui, on ne rencontre plus que des historiens habiles à tracer l’analyse de quelques constitutions déterminées , des moralistes politiques, tels que Polybe, Denys d’Halicarnasse, Cicéron et Plutarque. Mais aucun d’entre eux ne s’est livré à l’étude abstraite des diverses formes de gouvernement et des principes sur lesquels elles reposent.
Nous avons résumé et ramené à leurs termes les plus
CONCLUSION
simples les principaux monuments de la science politique dans les temps anciens. Essayons d’en reconnaître les caractères communs et d’asseoir sur eux un jugement général.
Un premier fait ressort de cette étude, c’est que les philosophes de la Grèce n’ont pas posé avec toute la netteté désirable les problèmes fondamentaux de la théorie de la souveraineté. Us n’ont pas suffisamment distingué la constitution des simples lois, ni le pouvoir constituant du gouvernement. Ils ne se sont pas demandé à qui appartient le droit d’imprimer au corps politique une forme déterminée, et n’ont pas clairement énoncé les diverses sources desquelles on peut faire dériver l’autorité politique : la volonté du grand nombre, la supériorité naturelle du mérite, l’ancienneté de possession , la force des circonstances. Ils n’ont pas aperçu les divers aspects sous lesquels peut être considéré le pouvoir des gouvernants, dans lequel les publicistes modernes ont vu tour à tour une délégation du peuple, le résultat d’un contrat, la conséquence d’un droit supérieur à la volonté humaine ou d’une nécessité impérieuse. Ils n’ont pas recherché s’il existe une limite entre les droits de l’individu et ceux du pouvoir suprême , ni dans quels cas la résistance aux ordres de celui-ci est coupable ou légitime. Ce défaut de précision dans la position des données du problème a jeté beaucoup de vague et d’incertitude sur les discussions auxquelles se sont livrés les politiques grecs , et rend raison de la difficulté que présente l’analyse de leurs doctrines. Cependant, bien qu’ils n’aient pas nettement formulé ces questions, bien qu’ils n’en aient pas eu la perception claire et distincte, ils en ont donné des solutions implicites et instinctives.
Les philosophes grecs n’ont jamais attribué la souveraineté au grand nombre , ni considéré les droits politiques comme inhérents à la seule qualité d’homme. Une telle
conception les eût amenés à reconnaître l’illégitimité de l’esclavage. Or aucun d’eux, du moins de ceux dont les écrits sont parvenus jusqu’à nous, n’a contesté cette institution. L’un des plus illustres s’est au contraire attaché àla justifier. Les publicistes anciens n’ont pas même considéré les droits politiques comme un attribut essentiel de l'homme libre. A leurs yeux, on pouvait être libre et même citoyen sans être admis à participer au pouvoir constituant, à l’autorité législative et aux magistratures. La théorie moderne des droits de l’homme et de la souveraineté du peuple est donc complètement étrangère à la philosophie politique de l’antiquité.
Ce n’est pas dans la volonté , dans le consentement d’un nombre d’hommes plus ou moins considérable que les philosophes grecs placent la source de l’autorité suprême. A leurs yeûx, elle ne dérive ni d’une délégation du peuple ni d’un contrat. Leur véritable doctrine , la pensée commune qui inspire tous leurs écrits , c’est celle de la souveraineté du bon, du juste et de l’utile, celle de la suprématie de la raison. L’organe de cette justice, de cette raison éternelle auquel il appartient de constituer la société, d’organiser le pouvoir politique, de tracer les lois, de régler les mœurs, c’est le législateur unique et toutpuissant , le sage par excellence qu’illuminent les hautes clartés de la philosophie et de la science politique , l’homme vraiment royal de Platon. Mais qui pourra reconnaître et désigner cet être supérieur; qui l’investira de sa haute mission? C’est un point que les politiques anciens laissent dans l’ombro. Platon n’aperçoit d’autre solution que l’apparition d’un tyran animé d'intentions vertueuses, et faisant appel aux lumières et à la vertu d’un sage, l’association de la toute-puissance d’un despote avec l’omniscience d’un philosophe, association qu’il espéra peut-être réaliser par scs rapports avec le jeune Denys. A ses yeux , les hommes
CONCLUSION
seront dotés d’un bon gouvernement lorsque les rois seront devenus philosophes , ou quand les philosophes seront rois. Les autres écrivains grecs semblent abandonner au hasard des circonstances l’avénement du législateur par excellence. Ils n’aperçoivent pas ou ils éludent l’écueil des théories de la souveraineté de la justice et de la raison : la difficulté de donner à ces êtres abstraits un corps , une manifestation évidente, un organe accepté de tous.
De même que le pouvoir constituant doit appartenir au plus vertueux , au plus éclairé , le gouvernement quotidien de la société sera l’attribut des hommes les plus capables d’assurer le règne de la justice et de la raison souveraines. Les publicistes grecs sont unanimes à refuser une telle aptitude au grand nombre, alors même qu’il ne comprend que les hommes investis du privilège de la liberté. Tous , à l’exception de Xénophon, repoussent également la tyrannie. Si Platon dépeint et flétrit les excès de la multitude, Aristote ne stigmatise pas avec moins d’énergie les vices et les crimes des tyrans. C’est donc à une catégorie d’hommes d’élite que devra être confié le pouvoir. Cette classe politique et gouvernante, Platon la voit dans un ordre de guerriers philosophes et , à un degré inférieur, dans un corps de censitaires dont les droits et les devoirs se proportionnent aux divers degrés de fortune; Aristote, dans la classe moyenne. Si donc on néglige les différences de détail , la doctrine commune des philosophes de la Grèce, c’est l’attribution exclusive des droits politiques aux hommes qui , réunissant certaines conditions d’aptitude et de richesse, présentent le plus de garanties d’un gouvernement conforme au juste et à l’honnête. Quant aux formes de ce gouvernement, les politiques grecs s’accordent à admettre avec quelques modifications celles qui étaient pratiquées dans les cités républicaines : une assemblée du peuple, un sénat, des magistratures temporaires électives
el responsables. C’est seulement dans leurs conceptions les plus idéales , les plus éloignées de la réalité que Platon et Aristote ont proposé l’un l’arbitraire de magistrats philosophes , l’autre la rotation du pouvoir par ordre de longévité.
Les politiques anciens, sans exception, ne tracent aucune limite au pouvoir souverain dans son exercice à l’égard de l’individu. Ils n’ont nulle notion et nul souci des droits imprescriptibles et du libre développement de la personnalité humaine. A leurs yeux, elle est légitimement absorbée par l’État, dont l’autorité despotique règle jusque dans leurs moindres détails l’éducation de l’enfance et de la jeunesse ainsi que la vie de l’âge mûr. Ils s’accordent à considérer les mœurs et la religion comme les bases nécessaires de l’ordre politique; mais ils pensent que c’est à la loi de former les mœurs el d’imposer les croyances religieuses. Ces libres penseurs, que l’on peut soupçonner, sans leur faire injure , de n’avoir pas été animés d’une foi bien vive à Jupiter et à Minerve , voulaient qu’en chaque lieu l’on maintint le culte établi par les anciens oracles. Ces disciples de Socrate condamné à la mort par l’intolérance athénienne , proposaient de frapper de peines terribles quiconque s’écarterait de la religion légale. Ils considéraient celle-ci comme un accessoire de la politique, un moyen de bon ordre, une affaire de police ; leur fanatismeréglementaire ne leur permit pas de s’élever à la conception de la première des libertés individuelles , celle de la conscience.
Les plus grands philosophes de la Grèce n’ont pas conçu d’autres formes de gouvernement, d’autres types que ceux qui étaient réalisés dans la pratique : la royauté absolue et la cité républicaine. Socrate , Xénophon , Platon ni Aristote n’ont compris la royauté tempérée par des institutions aristocratiques et par un certain mélange de démocratie.
CONCLUSION
Cependant une autre école , celle des politiques pythagoriciens, représentée par Hippodamus et Archytas de Tarente , et suivie par Polybe et Cicéron , conçut et défendit comme type de perfection le gouvernement mixte, résultat de l’alliance des trois formes primitives. Mais cette école se borna à présenter cette donnée générale , et négligea de tracer l’organisation détaillée de son idéal , les attributions de chacun de ses éléments, les moyens de faire régner entre eux une harmonie durable. Polybe et Cicéron même méconnurent la véritable nature de l’un de ces éléments, en attribuant à des magistratures électives et temporaires le caractère royal. Cette conception n’ayant jamais été appliquée ni exposée avec une suffisante précision , Tacite put lui objecter qu’elle était plus facile à imaginer qu’à réaliser, et que dans tous les cas un tel gouvernement ne saurait longtemps se maintenir.
D’un autre côté, si Aristote a distingué théoriquement les trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, ni ce philosophe ni ses devanciers n’ont aperçu les avantages que peut présenter, dans certaines formes de gouvernement, la séparation effective de ces pouvoirs, qui, surtout sous la monarchie, constitue la plus sûre garantie contre le despotisme. Enfin l’idée de la représentation ne fut pas moins étrangère à la politique spéculative qu’à la politique appliquée. De là résulta dans les conceptions des publicistes , comme dans la pratique, l’absence complète de la notion du gouvernement fédératif, qui suppose nécessairement la délégation de l’autorité à des corps élus.
Voilà pourquoi, aux yeux de tous les théoriciens de l’antiquité, la seule forme politique conciliable avec la liberté fut la cité, le seul mode d’exercice de la liberté, le gouvernement direct des citoyens par eux-mêmes. De là aussi cette opinion qui consacre comme base nécessaire de la cité l’esclavage ou l’existence de classes exclusive-
ment vouées aux travaux matériels, et qui fait des droits et des fonctions politiques , de la profession des armes et des études libérales le monopole d’une petite aristocratie de citoyens.
Bien que les conceptions des publicistes grecs ne sortent guère du cercle des formes politiques appliquées de leur temps, elles présentent néanmoins un caractère éminemment utopique et rationaliste, plutôt qu’hislorique et expérimental. L’objet de leurs recherches, en effet, c’est presque toujours un certain type de gouvernement d’une perfection idéale , abstraction faite des antécédents historiques , des conditions physiques et morales de la société à laquelle il s’appliquera. La politie par excellence , la meilleure des républiques, voilà l’objet qu’ils poursuivent. Us ne se demandent pas quel gouvernement convient le mieux à tel peuple placé dans une situation donnée ; ils veulent découvrir à priori une forme de gouvernement absolument parfaite aux yeux do la raison pure et de la logique, et délèguent à un législateur hypothétique le soin de faire entrer de gré ou de force dans ce moule préconçu une réunion d’hommes, docile matière à expérience. Aristote seul a entrevu cette vérité , que le gouvernement de chaque peuple doit être approprié à son caractère et à son génie. Mais il n’a fait qu’effleurer ce grand sujet, et a encore trop sacrifié à la politique rationnelle et imaginaire , à l’utopie.
A les juger sur l’ensemble de leurs œuvres et du point de vue le plus élevé, les politiques de l’antiquité, sans en excepter Socrate et son écolo, n’ont pas fait dépasser à la science le ni\reau des idées générales de leur temps; et, sur plus d’un point, ils sont demeurés en arrière des exemples qu’ils avaient sous les yeux. Chez eux on ne rencontre nul sentiment d’humanité, nulle pitié pour les classes inférieures. L’esclavage est toujours le piédestal
CONCLUSION
de leur édifice politique, et ils professent un superbe mépris pour tout ce qui est en dehors de la noble caste des citoyens. Leur fanatisme réglementaire, leur admiration exclusive pour les qualités guerrières et la contemplation philosophique, leur injuste dédain des arts de la paix, les ont entraînés à préconiser un type de société inférieur à celui qui était réalisé dans la majeure partie de la Grèce. Devant eux subsistaient deux cités , dont l’une savait concilier la culture de l’industrie, du commerce, des arts et de la poésie avec la valeur militaire, la liberté politique avec l’énergie du patriotisme, le développement des facultés individuelles avec le dévouement aux intérêts publics; l’autre personnifiait le despotisme de la règle, l’immolation des sentiments et des facultés de l’homme nu culte d’une fausse vertu, l’ignorance systématique, la dureté de la domination oligarchique, la misère orgueilleuse, l’oisiveté stérile. Tous, soit hautement, soit en se le dissimulant à eux-mêmes, ont préféré la seconde à la première, la barbarie à la civilisation, Sparte à Athènes. u Ils ont bâti Chalcédoinc ayant le rivage de Byzance sous les yeux. » Ils n’ont découvert aucune idée neuve et féconde : ni la distinction des droits sociaux et politiques, qui leur eût fait comprendre que, si tous les hommes ne sont pas aptes à participer au gouvernement, tous néanmoins doivent être admis à jouir de la liberté personnelle, de la propriété , des relations de famille , attributs inhérents à l’humanité ; ni la royauté tempérée , ni l’idée de la nationalité qu’ils ne surent pas dégager des langes du système municipal, ni le système représentatif et la forme fédérative, qui eussent résolu les problèmes devant lesquels succombèrent la liberté intérieure et l’indépendance extérieure de la Grèce. Toujours enchaînés à l’étroit idéal de la cité antique , leurs plus grandes témérités ne furent que des conceptions monstrueuses et contre nature, la
destruction de la famille, le communisme, l’avortement et l’infanticide élevés à la hauteur d’institutions sociales. Dans les âges suivants, elles ne devaient que fausser toutes les notions sur lesquelles repose la société, allumer et nourrir un fanatisme étroit et inintelligent , compromettre la civilisation, la saine morale et le véritable progrès.
Mais c’est surtout par le caractère utopique et purement spéculatifde leurs études que les philosophes grecs devaient exercer sur les temps modernes une fatale influence. C’est à eux , c’est à leur méthode qu’a été empruntée la funeste habitude de tracer à priori des plans de gouvernement imaginaire, et la fureur de réaliser à tout prix les conceptions d’une orgueilleuse théorie. Dans leurs écrits ont été puisés la croyance à la possibilité de changer violemment les mœurs par les lois, le dédain des antécédents historiques et des conditions d’existence propres à chaque société, la foi dans l’omnipotence du législateur et dans la raison pure considérée comme seule source des institutions politiques.
En regard de ces erreurs et de ces sujets de blâme, la justice commande de faire entrer en ligne de compte le noble enthousiasme des philosophes anciens pour le beau et le bien, le culte qu’ils professent pour la vertu, la flétrissure dont ils stigmatisent les pratiques et les maximes de l’immoralité politique, et celte vue si juste qui place dans les mœurs et dans les qualités personnelles des hommes les sources de la prospérité et de la stabilité des Etats. Si leur enthousiasme du bien n’est pas toujours suffisamment éclairé, s’ils se trompent souvent sur la nature de la vertu et sur les moyens d’en assurer le règne, il ne faut pas oublier qu’ils ont vécu dans l’impur milieu du paganisme, et dans un temps qui , trop voisin des origines de l’histoire , ne leur offrait que des données expérimentales insuffisantes. Enfin, parmi les erreurs que leurs écrits ont pu inspirer, il
CONCLUSION
faut faire la part de la légèreté et de l’inintelligence de leurs modernes disciples, qui, le plus souvent, n’ont pas compris les véritables conditions de la politique ancienne, ni les profondes différences par lesquelles les sociétés modernes se distinguent des cités de l’antiquité.