CHAPITRE XII
LES POLITIQUES ROMAINS
Rome n'eut point de théoricien» politique».
PoLîbi. — Son cloge du gouvernement mixte. — Il prévoit les causes de la chute du gouvernement de Rome.
Cicéron. — Son rôle politique. — Son traité de la République. — Défense de la morale et de la juitice dans l'ordre politique. — Eloge dn gouvernement mixte et de la constitution primitive de Rome. — Erreurs et faiblesses de Cicéron.
Tscrr*. — Absence de critique et d'idées théoriques. — Pourquoi il se borne à décrire la tyrannie sans en rechercher les causes ni le remède. — Son opinion sur le gouvernement mixte.
Rôle de la théorie dans la politique.
Rome eut le sentiment et l’instinct de la politique ; elle n’en eut pas l’intelligence réfléchie. Elle produisit des hommes d’Etat, des jurisconsultes, des orateurs, des historiens; mais elle fut stérile en publicistes. Le traité de la République de Cicéron est en effet le seul ouvrage de politique spéculative qui ait été écrit par un Romain, et cet ouvrage , dans sa partie générale cl théorique , n’est qu’une traduction et une imitation des idées de la Grèce. Diverses causes peuvent concourir à expliquer cette absence de spéculations politiques chez les Romains. Sous la république , l’existence était si active , tellement absorbée par la guerre , les luttes du Forum , la poursuite des honneurs , qu’il ne restait aucune place pour la méditation. Les théories politiques, d’un autre côté, naissent de la comparaison des formes variées appliquées par les divers peuples , de celles qui se sont succédé chez la même na-
tion. Or Rome républicaine, animée d’une haine farouche contre la royauté , ne pouvait , dans ses premiers siècles, comprendre et admirer que la république. Lorsqu’elle entra en rapport avec les autres nations, ce ne fut que pour les vaincre et les subjuguer; ses triomphes durent lui inspirer un profond dédain pour les institutions des vaincus. Ses affaires intérieures, sa propre constitution lui parurent le seul objet digne d’étude. Aussi le petit nombre d’ouvrages politiques dont le souvenir a été conservé, ceux de Varron, de Nigidius, de Sulpicius n’étaient-ils relatifs qu’aux antiquités de la constitution et du droit , ou aux changements survenus dans l'organisation des magistratures et des comices. Après l’établissement de l’empire, la comparaison des diverses formes de gouvernement devint un sujet périlleux à traiter, et dépourvu d’intérêt par suite de l’extinction de toute vie politique.
Rome reçut de la Grèce ses premiers historiens , ses premiers publicistes, comme tous les autres éléments de sa culture intellectuelle. L’Achéen Polybe , formé aux armes et à la politique par Philopœmen , retenu comme otage à Rome , où il devint le maître et l’ami du jeune Scipion Einilien, est le premier qui ait décrit la constitution romaine et qui l’ait éclairée par ces ingénieux rapprochements familiers au génie de sa nation. Polybe emprunte toutes se* idées générales à Platon et ne parait pas avoir eu connaissance des travaux politiques d’Aristote , qui pendant près de deux siècles restèrent ignorés de l’antiquité. Il se borne à reproduire la division des gouvernements en royauté, aristocratie, république, auxquelles s’opposent les trois formes corrompues appelées tyrannie, oligarchie, démagogie. Il adopte l’ordre de succession des gouvernements et la théorie des révolutions formulés par le philosophe de l’Académie 1 ; mais il repousse toute la partie utopique de
4 Liv. VI, fragm. u-ili.
LES POLITIQUES HUMAINS. 4U3
ses écrits et assimile sa République à une statue qui ne saurait entrer en comparaison avec des êtres doués de vie. Aux yeux de l’élève de Philopœmen , la meilleure des constitutions ne se trouve point parmi les formes simples considérées isolément; elle ne peut résulter que de leur alliance et de leur combinaison. aXon-seulcinentlaraisou, » dit-il, mais encore l’expérience nous apprennent que la » forme de gouvernement la plus parfaite est celle qui est » composée des trois précédemment nommées » Ainsi Polybe se rattache à cette doctrine du gouvernement mixte, inaugurée par le pythagoricien Hippodamus , défendue par Archytas de Tarente* et par d’autres écrivains auxquels Aristote a fait allusion sans les nommer, à cette doctrine de tempérament et de pondération des pouvoirs vers laquelle incline Platon dans le livredes Lois , et qu’il eût sans doute développée dans un troisième plan de république plus conforme à la faiblesse humaine, que la mort ne lui laissa pas le temps de tracer. Polybe croit apercevoir ce gouvernement mixte à Sparte, dont il exalte les institutions sociales et politiques avec un enthousiasme trop facile’. Il le retrouve à Carthage , car, selon lui , dans cette cité il y avait (les rois (c’est ainsi qu’il nomme les suffètes annuels); le sénat possédait un pouvoir aristocratique, elle peuple était le maître à certains égards1 * * 4. « Quant aux Romains , dit-il, * ils sont arrivés au même but, sans cependant y avoir été » conduits par choix et par raison. Ce n’est qu’après une » infinité de combats et de troubles qu’ayant appris à leurs
1 Liv. VI, u.
1 « Il faut, dit Archytas, que la meilleure cité se compose de la réunion de toutes les autres formes politiques, qu'elle renferme en soi une part de démocratie, une part d'oligarchie, de royauté et d’aristocratie. » Slobtri Jlorilegium.
1 I.iv. VI, fragm. u.
* Liv. VI, fragru. x.
» dépens la forme de gouvernement qui leur était la plus » avantageuse, ils établirent enfin une république sema blable à celle de Lycurgue , et la plus parfaite que nous » connaissions... Les trois sortes de gouvernement dont » j’ai parlé composaient la république romaine, et toutes » trois étaient tellement balancées l’une par l’autre, que a personne, même parmi les Romains, ne pouvait assurer a si le gouvernement y était aristocratique , démocratique a ou monarchique. En jetant les yeux sur le pouvoir des a consuls, on eût cru qu’il était monarchique et royal; à a voir celui du sénat , on l’eût pris pour une aristocratie; b et celui qui aurait considéré la’ part qu’avait le peuple b dans les affaires aurait jugé d’abord que c*était un Etat a démocratique1, b Polybe expose alors les attributions des consuls, du sénat et du peuple, telles qu’elles existaient au temps des Scipion , ainsi que les principales institutions militaires, civiles et religieuses des Romains. Nous ne le suivrons pas dans l’étude de ce sujet épuisé pour nous. Bien qu’il assistât à la période la plus brillante de la république , Polybe ne parait pas avoir cru à la perpétuité de sa constitution. 11 pensait, avec la plupart des anciens, qne les gouvernements , comme les corps animés et toutes les entreprises humaines, sont soumis à ulic loi de croissance et de déclin. 11 attribue la chute de Carthage et le triomphe de Rome à ce que la première de ces républiques avait déjà dépassé son point de perfection , tandis que la seconde au moment de la lutte atteignait à la maturité. Chez les Carthaginois, dit-il, c’était le peuple qui l’emportait alors dans les délibérations; chez les Romains , c’était le sénat. Ainsi , l’écrivain grec était partisan de la prédominance de l’aristocratie, et considérait l’empire de la multitude comme un symptôme de décadence. S'appuyant sur la théorie platonicienne des révolutions , il croyait possible * Liv. VI, fragm. m, in fine; fragm. iv, in princip.
LES POLITIQUES ROMAINS, de déterminer à quel degré d’accroissement ou de décadence un Etat était parvenu , et d’en prédire la transformation prochaine, pourvu que l’on portât ce jugement sans passion et sans préjugé'. Il applique avec une rare perspicacité ces principes à Rome, sans la nommer. «Lors- » qu’une république, dit-il, après s’être heureusement « délivrée de plusieurs grands périls, est parvenue à ce » degré de force et de puissance où rien ne lui est disputé , » le peuple ne peut jouir longtemps de ce bonheur; le » luxe et les plaisirs corrompent les mœurs, une ambi- » tion démesurée s’empare des esprits ; on recherche avec » trop d’avidité les dignités et la conduite des affaires. Ces » désordres faisant tous les jours de nouveaux progrès, la » passion de commander et l’espèce d’infamie que l’on at- » tachera à l’obéissance commenceront la ruine de la rc- " publique, l’arrogance et le luxe l’avanceront, et le » peuple l’achèvera , lorsque l’avarice des uns se trouvera » contraire à ses intérêts, et que l’ambition des autres lui » aura donné une trop haute idée de son pouvoir s. » Ces prophétiques paroles se complètent par celles où l’historien publiciste présente, d’après Platon, la tyrannie d’un seul comme la conséquence fatale de la domination populaire 3.
Telles sont, autant que l’on en puisse juger sur des fragments mutilés, les notions de politique spéculative que Polybe apporta de la Grèce chez les Romains, et qu’il appliqua avec une remarquable pénétration à l’étude de leurs institutions et de leur histoire. Il se trompa cependant en croyant trouver dans la constitution de Rome et dans celle de Carthage la réalisation la plus parfaite de ce gouvernement mixte pour lequel il professait une légitime prédilection. L’élément royal faisait défaut dans ces deux cités , et
1 I.iv. VI, fragm. m.
1 Ibid. , fragm. x.
' Ibid. , fragm. in.
m HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ.
c’ctait une illusion que de croire le rencontrer dans le pouvoir annuel de consuls et de suffètes électifs. L’autorité de ces magistrats n'avait point la permanence et la fixité qui, dans les querelles de l’aristocratie et du peuple , auraient pu lui permettre d’agir comme une force modératrice. La constitution de Rome ne présenta jamais qu’un caractère de dualisme , de lutte entre le sénat et la plèbe. Elle manqua toujours d’un troisième pouvoir, accepté par tous, ne tirant sa force que de lui-méme, planant au-dessus des rivalités des partis et les tempérant sans y participer.
Polybe avait apporté à Rome les principaux éléments de la science politique de la Grèce , germes féconds qui auraient dû s’y développer s’ils n’étaient tombés sur un terrain stérile. Près d’un siècle s’écoula avant qu’un écrivain romain abordât les hautes spéculations de la politique théorique, et essayât de traiter en langue latine les grandes questions réservées jusque-là à l’idiôme de Platon et d’Aristote. Cet écrivain fut Cicéron. Quelques considérations sur le rôle du grand orateur dans la politique active sont nécessaires pour l’intelligence de ses écrits, qui ne furent pas des compositions purement abstraites et spéculatives , mais qui, sous une forme générale, étaient le plus souvent inspirés par la situation personnelle de leur auteur et destinés à influencer les événements contemporains.
Homme nouveau, né dans un municipe du Latium, d’une famille de l’ordre équestre , Cicéron , remarqué dès son enfance par ses rares talents , consacra ses premiers écrits à célébrer Marius, originaire comme lui d’Arpinum, et, malgré sa timidité naturelle , osa signaler ses débuts au barreau en plaidant pour le fils d’un proscrit contre un affranchi de Sylla alors maître de Rome. 11 se rattachait ainsi au parti populaire abattu, soit qu’il ne vit que dans cc parti des chances de gloire et de puissance pour son obscurité, soit qu’un instinct secret lui fit comprendre que, si
LES POLITIQUES ROMAINS, l’on veut s’ouvrir les rangs d’une aristocratie exclusive et égoïste, il faut d’abord l’attaquer et s’en faire craindre. Après s’être dérobé aux ressentiments de Sylla par un long séjour en Grèce, où il s’initia à tous les secrets de l’éloquence, de la littérature et de la science politique, il avait retrouvé à Rome les luttes des partis renaissant par la mort du dictateur. L’appui des chevaliers, cet ordre intermédiaire entre le sénat et le peuple, le porta successivement à la questure, qui ouvrait l’accès du sénat, et à l’édilité , premier degré des charges curules. Par la poursuite de Verrès, il servit à la fois les rancunes des chevaliers contre les magistrats sénatoriaux et les projets de Pompée contre les institutions de Sylla. Sa première harangue politique devant le peuple fut la défense de la loi Manilia, qui donnait à Pompée le commandement contre les pirates. La préture fut le prix de ce service rendu au général qui était alors l’idole des Romains. On sait comment, promu au consulat par les intérêts aristocratiques dont il s’était fait le candidat, Cicéron déjoua la conjuration de Catilina, audacieuse tentative des membres déchus et dépravés de l’aristocratie unis à la portion la plus corrompue de la populace. Alors , Cicéron , naguère panégyriste de Marius , fut définitivement affilié à cette aristocratie romaine dont les rejetons dégénérés , en qui finissait leur noblesse , avaient si souvent raillé sa modeste origine. 11 s’imprégna de son esprit, adopta ses préjugés, les exagéra peut-être, comme il arrive souvent aux hommes nouveaux quel que soit leur mérite. Ses yeux furent toujours tournés vers ces premiers âges de la république où une aristocratie toute-puissante et non encore corrompue dominait le gouvernement. Ses discours, ses écrits ne s’inspirèrent que des souvenirs du passé et n’évoquèrent que les images et les exemples des aïeux. C’est ainsi que, dans son traité De leyibusj il proclame les lois des douze tables supérieures à toutes les con-
copiions des philosophes : prédilection singulière pour des lois rudes et barbares , dont une disposition autorisait les créanciers à couper en morceaux leur débiteur insolvable.
Témoin des déchirements de sa patrie , des rivalités et des alliances également funestes de Pompée , de César et de Crassus, exilé par les successeurs de Catilina pour avoir sauvé inconstitutionnellement Rome et la constitution, rappelé au milieu des luttes armées de Clodius et de Milon, il dut prévoir la chute prochaine de la république , le triomphe des factieux et des méchants sur les bons citoyens. C’est alors qu’à l’âge de cinquante-deux ans et dans toute la maturité de son génie, il se recueillit en lui-même pour écrire son traité de la République, celui de ses ouvrages auquel, dans ses dernières années, il parait avoir attaché le plus de prix. Nous trouvons dans ses lettres familières le témoignage des recherches et du travail que lui coûta cet écrit, appelé par lui une tâche rude et laborieuse. Cet aveu d’un génie si lumineux et si facile est une éclatante preuve de l’immense difficulté de ces sujets politiques qui fatiguèrent jusqu’à l’intelligence vigoureuse et profondede Montesquieu.
On sait que le traité de la République, perdu pendant la nuit du moyen âge, n’a été retrouvé au commencement de ce siècle que dans un état déplorable de mutilation. Malgré les lacunes, on peut encore juger l’esprit général et la valeur de cet ouvrage. Cicéron paraît s’être proposé un double but en le composant : réfuter les sophismes des défenseurs de l’immoralité , des théoriciens de la force et du succès, rendre à l’idée de la justice son rôle souverain dans la politique comme dans la vie privée ; rechercher la meilleure forme de gouvernement pratique, et montrer qu’elle trouvait sa réalisation la plus parfaite dans la constitution de la république romaine au temps des Scipion.
LES POLITIQUES ROMAINS
La partie du traité relative aux considérations générales , la seule dont nous possédions des fragments assez étendus, est plus remarquable par la beauté du style que par la profondeur et l’originalité des pensées. Cicéron, dans sa discussion sur Injustice, ne fait guère que commenter et parfois traduire littéralement Platon. Par la singulière fatalité qui semble s’attacher à la cause de la moralité politique , les arguments trop spécieux que le grand orateur met dans la bouche du défenseur des mauvaises pratiques, de la corruption et de la violence, nous sont seuls parvenus l. Il ne nous reste de la réfutation qu’un fragment conservé par Lactance, où Lælius, répondant aux sophismes de l’école de Carnéade , proclame l’existence de la justice et de la raison éternelle *. Rien n’est plus regrettable que la perle des preuves invoquées à l’appui de cette éloquente affirmation. Lactance, dans ses Institutions , et saint Augustin , dans sa Cité de Dieu, paraissent avoir emprunté à Cicéron beaucoup d’idées sur ce sujet. Cependant, le premier lui reproche de n’avoir que faiblement répondu aux sophismes de Carj néade , parce qu’il ne connaissait pas la source suprême de la justice, qu’une religion vraie peut seule révéler .à l’homme. N’en soyons pas étonnés. L’hypothèse si souvent réalisée de la perversité triomphante est un thème qui flatte trop tous les mauvais instincts de l’homme pour qu’il soit facile de le réfuter par des raisons purement humaines. Nous avons déjà signalé la faiblesse relative de l’argumentation de Platon sur ce grand sujet , et montré comment le philosophe de l’Académie ne trouve que dans la perspective des peines et des récompenses d’une autre vie la sanction suprême de la morale et la justification de la Providence. Cicéron suit son exemple. De même que Platon avait rejeté à la fin de su République le songe de Her
* De Republ. , lib. III, $ 4-16.
1 De Republ., lib. III, S 17.
l’ Arménien , où est exposée celle consolante doctrine , l’orateur romain clôt son traité par le fameux morceau connu sous le titre de Songe de Scipion , où il réfute avec une incomparable éloquence les doctrines matérialistes alors si répandues à Rome, et que César n’avait pas craint de professer en plein sénat pour justifier son hypocrite indulgence envers les complices de Catilina.
Mais Platon n’est pas le seul modèle dont s’inspire Cicéron. Appliquant la méthode éclectique qu'il a franchement professée, il emprunte à Aristote sa belle théorie sur la sociabilité native de l’homme et sur l’origine et le but des sociétés politiques. Il aborde l’examen des diverses formes de gouvernement, telles qu’elles avaient été classées par les écrivains de la Grèce , et apprécie avec une impartialité remarquable les avantages et les inconvénients de chacune d’elles : u Tout peuple , dit-il , toute cité , toute chose pu- » blique a besoin , pour être durable , d’être régie par une » autorité intelligente. Cette autorité doit toujours se rap- » porter avant tout au premier principe qui a produit la cité, » l’intérêt général. Elle est soit monarchie, soit aristocratie, » soit Etat populaire. Si le bien public est respecté , cha- » cune de ces formes est non pas parfaite , ni même bonne, » mais tolérable... En effet, dans la monarchie, tout ce qui » n’est pas le monarque est trop dépouillé de droits et de » pouvoir public. Sous la domination aristocratique, la mul- » titude participe à peine à la liberté , étant privée de toute » puissance et de toute délibération publique; et dans les n Etats où le peuple fait tout, en le supposant juste et mo- » déré, l’égalité même devient une injuste inégalité, en ce » qu’elle ne souffre aucune gradation dans les honneurs... » En outre , il n’existe aucune de ces formes de gouverne- » ment qui n’ait sou passage glissant et rapide vers un fléau « voisin... Aussi je crois qu’une quatrième forme politique » particulièrement digne d’éloges est celle qui se forme par
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# le balancement et le mélange des trois premières que j’ai » désignées »
a . . . J’aime , en effet, que dans l’État il existe un prin- » cipe éminent et royal; qu’une autre portion de pouvoir » soit acquise et donnée à l’influence des grands , et que » certaines choses soient réservées au jugement et à la » volonté de la multitude. Cette constitution a d’abord un » grand caractère d’égalité , condition nécessaire à l’exis- » tence de tout peuple libre ; elle offre ensuite une grande » stabilité. En effet , les premiers éléments dont j’ai parlé , » lorsqu’ils sont isolés , se dénaturent aisément et tombent » dans l’extrême opposé , de manière qu’au roi succède le » despote, aux grands l’oligarchie factieuse, an peuple la o tourbe et l’anarchie. Souvent aussi ils sont remplacés et » comme expulsés l’un par l’autre. Mais dans cette combi- » naison de gouvernement qui les réunit et les confond avec » mesure, pareille chose ne saurait arriver : car il n’y a » point de cause de révolution là où chacun est assuré dans » son rang, et ne voit pas au-dessous de place libre pour y » tomber*. »
C’est dans la bouche de Scipion Emilien que Cicéron , suivant sans doute en cela quelque tradition généralement connue, place cet éloge du gouvernement mixte, doctrine qui devait être en effet celle du disciple de Polybe. On sait que le vainqueur de Carthage et de Numance avait en horreur les assemblées tumultueuses du peuple, et que sa lecture favorite était la Cyropédie , tableau imaginaire du gouvernement d’un grand roi. Cicéron fait professer par cet illustre interlocuteur une sympathie prononcée pour la royauté. Elle est, selon lui, de beaucoup préférable aux deux autres formes simples, et ne le cède qu’au gouverne-
* Lib. I, SS 26-29. — J'ai abrégé quelques passages.
1 De lieptibl. , lib. I, S 45.
ment mixte, le plus excellent de tous Mais rien n’est pins terrible que les excès populaires : « Si jamais le peuple en » est venu à frapper un roi juste ou à lui ravir le trône, ou » même , et l’exemple en est plus fréquent, s’il a goûté du » sang des grands et qu’il ait prostitué l’État tout entier à » la fureur de ses caprices , sachez bien qu’il n’est pas de » mer ou d’incendie si terrible dont il ne soit plus facile » d’apaiser la violence, que celle d’une multitude insolente » et déchaînée*. » Alors Cicéron traduit le fameux passage où Platon décrit la licence d’un peuple que des complaisants pervers ont fait boire à la coupe d’une liberté sans mélange, et rappelle cette inévitable loi formulée par le philosophe, qui fait naître la tyrannie de celte extrême licence comme de sa souche naturelle.
Nul doute que les doctrines exposées par l’organe de Scipion ne soient celles que professait Cicéron lui-même. Dans cette juste crainte des excès populaires, dans cette tendance vers le gouvernement d’un seul, on reconnaît bien les opinions et les sentiments de l’orateur qui a dit ailleurs en son propre nom : « Ni/iil unquam populare mi/ii placuit, « et qui aspira à régner sur la république par la toute-puissance de la parole. Fidèle à son culte pour le gouvernement mixte, Cicéron s'efforça de créer dans Rome un pouvoir modérateur en consolidant et développant l’ordre des chevaliers, qui devint, à partir de son consulat, comme un troisième corps dans l’État. Mais il ne faisait, selon la remarque du savant traducteur du traité de la République * , « qu’introduire dans l’État un élément de
* Cependant Scipion dit ailleurs : « Quant & la royauté absolue, elle offre une première et inévitable chance de révolution. Un roi a-t-il commencé d'étre injuste, aussitôt disparaît cette forme de gouvernement; et ce tyran est à la fois le pire de tous les pouvoirs et le plus voisin du meilleur. « Lib. I, $ 42.
’ Lib. I, S 42, in Jîne.
* U. Villcmain. — Discours préliminaire, p. xlv.
LES POLITIQUES ROMAINS, même nature que les autres, tumultueux, variable comme eux, et dès lors insuffisant pour leur servir de limite et de barrière. »
Cicéron ne s’abusait pas du reste sur l’état incertain et critique où la constitution romaine était parvenue de son temps. Aussi était-ce vers le passé de Rome qu’il se reportait avec complaisance. « I)e tous les gouvernements , v fait-il dire par Scipion, il n’en est aucun qui, pour la » constitution et la distribution de ses parties et pour la b discipline des mœurs, puisse être comparé avec celui » que nos pères avaient reçu de nos aïeux et qu’ils nous b ont transmis à nous-mêmes; je montrerai donc quel il b est et qu’il est le plus excellent de tous. Ainsi , les yeux b fixés sur notre république, je tâcherai de rapportera ce b modèle tout ce que j’ai à dire sur la meilleure forme de b cité b C’est à cette description et à cet éloge de la primitive constitution romaine qu’était consacrée la plus grande partie du dialogue de la République, si malheureusement perdue pour l’histoire. Comme Polybe, Cicéron croyait apercevoir dans cette constitution le type le plus parfait du gouvernement mixte, oubliant les luttes acharnées du palriciat et de la plèbe et l’absence d’un pouvoir fixe et modérateur. Le consulat , la prédominance du sénat lui semblaient présenter cet élément royal indispensable dans tout gouvernement mixte, tandis qu’ils n’étaient que les organes de l’aristocratie. Frappé des dangers imminents que faisaient courir à la république, d’une part, la domination d’une multitude enivrée de licence, facile à corrompre et à séduire, de l’autre, l’ambition des grands habile à exploiter les abus du gouvernement populaire, il aurait voulu ramener Rome à la suprématie de l’aristocratie et du sénat. Voilà pourquoi il remontait avec tant de complaisance à ces souvenirs , pourquoi il ornait et embcllis-
* De Republ., lib. I, S 46.
sait les premiers siècles de Rome et faisait, suivant l'in* génieuse expression de son traducteur, l’utopie du passé. Ces éloges n’étaient qu’une exhortation indirecte à ses contemporains de revenir à cette antique constitution, de rendre aux consuls et au sénat leur ancienne suprématie. C’était un plaidoyer en faveur de l’aristocratie.
Par cet enthousiasme pour des temps et des institutions évanouis sans retour, Cicéron, comme l’aristocratie qu’il représentait, fil preuve de peu d’intelligence politique. Vouloir ramener aux institutions qui avaient abrité son berceau Rome agrandie par l’adjonction des Italiens, Rome devenue maîtresse du monde , c’était une vue fausse et sans portée, une tentative déjà condamnée par l'instabilité des réformes de Sylla. Pour détruire la funeste omnipotence de la plèbe urbaine, il fallait substituer à ses délibérations celles des représentants de tous les citoyens romains répandus daus l’Italie ; pour couper dans leurs racines les projets et les moyens d’action des ambitieux , changer tout le système de l’administration proconsulaire des provinces. Mais Cicéron et l’aristocratie romaine ne surent que poursuivre le rêve obstiné d’une restauration impossible. Ils regardèrent toujours le passé au lieu du présent et de l’avenir , et ne conçurent pas les réformes qui, tirées du sein même de la situation présente et opposant à des périls nouveaux des combinaisons nouvelles comme eux, auraient peut-être assuré le salut de la république et la prospérité des peuples conquis.
Malgré la sympathie qu’il avait manifestée dans son traité de la République pour la monarchie , Cicéron était sincèrement attaché au gouvernement républicain et exprime dans sa correspondance la profonde douleur que lui inspirent l’ambition de Pompée, qu’il avait pourtant servie, et les prétentions de César. Les champs de Pharsale le virent dansles rangs républicains sous un chef dont iln’igno-
LES POLITIQUES ROUA1XS. 507
rait pas les secrètes aspirations. Trop prompl pour sa gloire à faire sa paix avec le vainqueur, à l'aduler par ces actes de complaisance qui sont la coquetterie du génie envers le pouvoir, il célébra, après le meurtre du dictateur, ce bon repas des ides de mars auquel les conjurés ne l’avaient pas jugé capable de participer. Dans son traité des Devoirs , publié à cette époque, il ilétrit énergiquement les ambitieux qui aspirent à régner dans un État libre, et s'efforça de réfuter leurs maximes. Il condamna la conduite de Pompée, rappela pour les combattre ces vers d’Euripide , souvent cités par César : « S’il faut violer la justice, il est » beau de la fouler aux pieds afin de régner ; respectons- » la dans le reste-; » enfin, il exalta l’héroïsme qui se dévoue pour abattre la tyrannie. Ces doctrines réchauffèrent l’enthousiasme républicain ; elles trouvèrent un écho dans le cœur de ces jeunes Romains qui peuplaient les écoles d’Athènes, où se célébrait encore la fête d’Harmodius et d’Aristogiton, et donnèrent des soldats à Brulus etCassius *.
Mais tandis qu’il célébrait ainsi l’héroïsme des meurtriers de César, tandis qu’il poursuivait Antoine de ses philippiques , Cicéron perdait la république par ses hésitations et sa timidité, flattait le jeune Octave, par qui la liberté et lui-mème devaient périr. Il semble qu’il cédât à ce besoin d’adulation qui a caractérisé tant d’hommes formés comme lui dans les luttes du harreau et de la tribune. Ainsi le plus grand dès orateurs de Rome ne rechercha la gloire du publiciste que pour s’égarer dans une impuissante poursuite des institutions du passé, et celle del’homme d’Etat que pour tenter en vain le salut de la république. Mais ce qui le relève et l’excuse au milieu de ses erreurs
* Horace était du nombre de ces jeunes républicains. On sait que la ville d’Athènes décerna alors à Brutus une statue qui devait être placée entre celles des meurtriers d’Hippias ; tant était encore vivace la doctrine du tyrannicide !
et de ses faiblesses, c’est de s’être fait le défenseur de la justice et de la probité , et d’avoir payé de sa vie ses honorables et inutiles efforts.
La république périt à Rome au moment où les écrits de Cicéron semblaient ouvrir aux esprits la carrière de la politique spéculative ; de semblables recherches allaient devenir dangereuses sous la terreur du régime impérial. On entrevoit dans la littérature du siècle d’Auguste les regrets du gouvernement libre qui avait porté Rome à un si haut degré de puissance. Horace , dans ses premières compositions, poursuivit de ses allusions satiriques Octave et son entourage , et jusqu’à Mécène , dont il devait plus tard devenir l’ami. On aperçoit dans ses vers le ressentiment d’un tribun des légions de Brutus, d’un vaincu de Philippes. En présence des premiers symptômes de la servitude impériale , Tite-I.ive raconta les grandeurs de l’ère républicaine , tandis que Denys d’Halicarnasse recherchait les antiquités de Rome primitive. Plus tard, Sénèque, au milieu des crimes et des débauches de la cour de Nérou, hasardait quelques éloges déclamatoires de l’ancienne vertu ; Lucain chantait le douloureux poëme des guerres civiles avec une sympathie marquée pour la cause que défendit Caton ; Juvéual poursuivait la bassesse du sénat de ses sanglantes satires. Enfin les règnes fortunés de Xerva et de Trajan produisirent un historien de génie, qui flétrit dans des tableaux impérissables les excès delà tyrannie impériale, Tacite, nom cher à l’humanité, dont il vengea les outrages , odieux à tous les despotes , aux oreilles desquels il fait retentir l’écho anticipé des jugements de la postérité.
Tacite est un narrateur énergique et rapide, un peintre incomparable des crimes de la tyrannie ; mais il n’est pas un théoricien politique. Son œuvre, malgré le génie qui y éclate , touche à l’ère de la décadence. Elle est exclusivc-
LES POLITIQUES ROMAINS, ment descriptive, et la profondeur s’y rencontre plutôt dans le style que dans la pensée , dans les détails que dans l’ensemble. On y cherche vainement les grands aperçus, les idées générales qui éclairent toute la série des faits et en font pénétrer les raisons cachées. Dire que Tacite n’a pas assez expliqué ses tyrans , c’est dire trop peu ; en réalité, Tacite n’explique rien. Il dépeint les effets, et se tait sur les causes. Peut-être dans la partie de ses ouvrages perdue pour nous remontait-il aux sources du despotisme romain. Néanmoins , à en juger d’après sa manière habituelle, il est probable que la découverte des livres qui manquent à ses Annales et à son Histoire n’infirmerait point ce jugement qu’un illustre critique a porté sur lui. « Ta- » cite, dit M. Villcmain, Tacite, qui, suivant l’éloge que * lui a donné Montesquieu , abrégeait tout parce qu’il » voyait tout, n’a pas essayé de voir l’empire romain. Il a » borné ses regards à un seul point de cet immense ta- » blcau. 11 n’a montré que Rome avilie. Il n’a pas même » expliqué cet inconcevable esclavage qui vengeait l’uni- » vers , et quoiqu’il ait rendu service au genre humain en » augmentant l’horreur de la tyrannie , il a fait un ou- » vrage au-dessous du génie qu’il montre dans cet ou- » vrage même '. »
Les œuvres capitales d’un écrivain sont souvent éclairées par ses productions secondaires et par les circonstances de sa vie. Si l’on soumet Tacite à ce genre d’examen, peut-être parviendra-t-on à découvrir les motifs de son silence sur les causes de la tyrannie et sur les moyens d’en prévenir le retour. Dans sa jeunesse , l’auteur des Annales et des Histoires avait écrit un Dialogue sur les orateurs *,
* Eloge de Montesquieu , p. 75.
1 On a cherché à réroquer en doute que Tacite fût l’auteur du Dialogue des orateurs ; mais les critiques les plus éclairés s’accordent à le Ini attribuer.
où il discuta le mérite des divers genres oratoires. Le futur peintre du despotisme était alors dominé par le désir de se créer une carrière , de s’ouvrir le chemin des honneurs. On était à la sixième année du règne de Vespasien ; le monde oubliait sous la sage et ferme administration de ce prince les cruautés de Tibère , de Caligula , de Claude et de Néron, les guerres civiles d’Othon et de Vitellius. Une telle situation conviait les jeunes ambitieux à faire l’éloge d’un sage despotisme, bien plus qu’à célébrer les souvenirs delà république. C’est ce que fit Tacite; il poursuivit de ses critiques et de ses sarcasmes les institutions républicaines , et l’ancicmie éloquence toute frémissante des passions de la liberté , tumultueuse comme les agitations du Forum. 11 reconnaît, il est vrai, sa supériorité au point de vue de l’art et de la beauté littéraire; mais il se prononce en faveur de cette rhétorique plus calme qui fleurit à l’ombre du prétoire sous une constitution monarchique, * La grande éloquence , dit-il , sembla- » blc à la flamme, a besoin d’aliment pour l’entretenir, n de mouvement pour l’exciter, et n’éclaire qu’en eonsu- » mant. C’est dans de telles conditions que s’est dévelop- » pée dans notre cité l’ancienne éloquence. Quoique les » orateurs de nos jours aient atteint à l’élévation compati- » ble avec une constitution1 bien ordonnée , tranquille et » heureuse; cependant on paraissait obtenir des triomphes » plus éclatants encore au milieu de ces perturbations et » de cette licence , lorsque , toutes choses étant en désordre » et manquant d’un modérateur unique, l’orateur avait » toujours raison , pourvu qu’il parvînt à persuader une » foule abusée. De là celte multitude de lois et cette » poursuite de la popularité , de là ces harangues des » magistrats passant presque les jours et les nuits dans la » tribune... Tout cela, en déchirant la république , exer- » çait l’éloquence et la Comblait des récompenses les plus
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» brillantes... Plus on avait de talent pour la parole, et » plus on obtenait facilement les magistratures...; les » prêt ures et les consulats semblaient aller d’eux-mêmes » au-devant des hommes éloquents... On était persuadé » généralement que sans éloquence on ne pouvait con- » quérir ou conserver dans l’Etat une place éminente et » distinguée '... Sans doute il est à désirer que les désor- » dres de la république ne se renouvellent point , et il faut » se louer d’une constitution qui nous met à l’abri de pa- » reils attentats *...
...» Xc croyez pas que l’art dont nous parlons soit ami » du repos et de la paix , favorable aux vertus et à la mo- » dération. Celte grande et remarquable éloquence est » fille de la licence, que les imbéciles appellent liberté, elle » est l’aiguillon d’un peuple effréné , elle est incapable de » condescendre et de servir, opiniâtre, téméraire, arrogante, » incompatible avéc toute constitution bien ordonnée...
»... Comme l’art de guérir n’est jamais moins prati- » que que parmi les peuples qui jouissent de la force et de » la santé, de même la gloire de l’orateur s’affaiblit et » s’obscurcit au milieu des bonnes mœurs et d’une sage » subordination. Qu’est-il besoin de longues discussions » dans le sénat lorsque les bons esprits sont si vite d’ac- » cord? Que deviennent toutes ces harangues au peuple , » lorsque l’administration publique n’est plus confiée à » l’ignorance de la multitude, mais à la sagesse d’un seul? » Que deviennent ces accusations où l’on se portait avec » ardeur, lorsque les prévarications sont si rares et si lé- » gères ? Que deviennent enfin ces défenses longues et pa- » thétiques, lorsque la clémence du prince vient elle- » même au-devant du malheur et de la faiblesse? a »
* Dialog. De orator., § 36.
1 Ibid., S 37.
» Ibid., SS 40, 41.
Tel est le langage que Tacite inet dans la bouche de Maternus, l’un des interlocuteurs de son dialogue, et qu’il n’a garde de réfuter. Les empereurs ne pouvaient s’abstenir de récompenser dignement ce rhéloricien de vingt ans qui raillait en si beau style les désordres et l’éloquence de la république, et faisait un éloge si bien senti de la tranquillité et de la clémence du gouvernement d’un seul. Aussi l'espasien lui accorda-t-il sa faveur, dont la questure et l’entrée au sénat furent les précieux témoignages. Ses dignités furent accrues par Titus , et portées plus loiu encore par Domitien '. Sous la tyrannie de ce dernier, Tacite paya son tribut à la faiblesse commune des hommes officiels de son temps : il courba la tète, et s’associa aux criminelles lâchetés d’un sénat terrifié. «Nos mains, s’écric- » t-il en s’accusant lui-même , nos mains ont traîné Helvi- » dius en prison; nous avons livré Mauricus et Rusticus, » et nous fûmes arrosés du sang innocent de Sénécion *. * Lorsque la mort du monstre et l’élection de Ncrva eurent mis un terme à ces atrocités, Tacite retrouva la voix pour flétrir des tyrans dont les crimes faisaient mieux ressortir la douceur du nouveau prince. Sous Trajan, il continua de mettre en lumière ce contraste, qui constituait le plus beau panégyrique du grand empereur. Par là , il conciliait sa sécurité et sa faveur avec l’expression de sa conscience et la poursuite des applaudissements de la postérité.
Tacite n’est donc pas , comme ou l’a souvent écrit , un républicain , dissimulant sous l’empire du despotisme son culte secret pour l’ancienne liberté. Tacite était un homme de haute intelligence qui voulut faire son chemin dans la vie , et qui le fit ; qui débuta par condamner la république et vanter le pouvoir d’un seul, fléchit sous la tyrannie et se réhabilita à l’ombre d’un pouvoir plus modéré. Dans
* Hittor., lib. I, c. i.
1 Agricol., c. xlv.
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celte situation, il ne pouvait rechercher les causes des crimes des Césars. Il aurait rencontre tout d’abord dans cette voie leur pouvoir absolu qu’il avait loué et qu’il servait. Il était réduit , par ses antécédents , par sa position officielle, à blâmer les excès du despotisme, mais à en respecter le principe; à flétrir les mauvais empereurs, sans attaquer le gouvernement impérial ; à imputer les excès aux hommes et non au régime. Quand on les envisage de ce point de vue, le caractère incomplet de ses œuvres historiques cesse d’être un problème. On s’explique pourquoi Tacite, profond scrutateur du cœur humain, historien militaire clair et précis , peintre énergique des crimes et des bassesses de l’ère des Césars , ne recherche pas les raisons de ces crimes et les moyens d’en prévenir le retour.
Tacite est si bien un homme du système impérial , que , loin de déplorer la chute de la république, il la présente comme une conséquence inévitable de la grandeur de Rome '. Il existait pourtant une doctrine à laquelle des hommes illustres de l’ère républicaine avaient attaché leur nom , que Cicéron avait léguée à l’avenir comme le testament de la liberté : celle du gouvernement mixte , de la pondération des pouvoirs. Au lieu d’adopter cette doctrine, de rechercher comment elle pouvait s’appliquer à l’empire, se concilier avec son étendue, Tacite se borne à la condamner par une affirmation sentencieuse : a Toutes les » nations, tous les peuples, dit-il , sont régis par le peuple, » par les grands ou par un seul. Une constitution formée » par l’alliance et le mélange de ces trois formes est plus » facile à louer qu’à réaliser, ou si elle sc réalise, ne peut » être durable *. » Après une telle profession de foi , il ne restait plus à Tacite qu’à souhaiter pour Rome la modération dans le despotisme.
1 Hislor., tib. II, § 38.
3 Annal., lib. IV, S 33.
A la même époque , Pline le jeune rappelait , dans son panégyrique de Trajan , les malheurs du passé, sans chercher plus que l’historien son ami s’il n’eût pas été digne de cet empereur de protéger le peuple romain , par des institutions sagement combinées, contre l’éventualité d’une nouvelle tyrannie. Plutarque accumulait dans ses traités politiques des compilations sans portée et des questions oiseuses '. Mais , d’un autre côté , en écrivant ses vies des hommes illustres , il élevait un monument à l’héroïsme , au génie , que les doctrines de Socrate et de Platon avaient proclamé le premier litre au gouvernement des sociétés. A l’ombre du despotisme impérial , les nobles exemples qu’il évoquait ainsi ne devaient guère trouver d’imitateurs.
On le voit donc, sousl’erapire comme sous la république, les théories politiques ne reçurent chez les Romains aucun développement nouveau et n’exercèrent point d’influence sur la marche des événements. Cette impuissance à s’élever au-dessus du niveau des faits , à dépasser les conceptions politiques de la Grèce, fut-elle pour Rome un malheur ou un avantage? Le génie romain ne dut-il points» force à son caractère exclusivement actif et pratique, et n’cùt-il pas été affaibli et détourné de sa voie par le développement des tendances spéculatives ? En thèse générale, l’intervention de la théorie dans la politique est-elle utile et désirable? Nous avons déjà laissé entrevoir combien il nous semble regrettable que les hommes d’Etat romains n’aient pas su allier à l’esprit conservateur et national qui les distingua, les vues plus générales qui leur auraient permis de transformer la république et de corriger l’empire. Sans doute l’amour des anciennes institutions, la sage réserve qui ente le présent sur le passé,
* Traites intitulés : Prirecpta reipublicit gtrtndte; An seni gerend* tit rctpublica ; Ue unitu in republica domination e.
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préfère les expédients et les réformes progressives aux révolutions radicales, sont des qualités inappréciables, des éléments nécessaires de ce que l’on peut appeler le sens politique. Mais ces qualités demeurent incomplètes quand elles ne s’allient pas , chez l’élite d’une nation , à une étude profonde des questions générales; quand elles ne sont pas éclairées par les lumières d’une saine théorie, qui fait pénétrer les raisons etles effets des institutions, reconnaître leurs imperfections et leurs lacunes, découvrir les moyens de les compléter et de les corriger. Tant que Rome resta une cité médiocrement puissante, la constitution qu’elle devait à son développement historique et au bonheur des circonstances, l’instinct politique de sa population purent suffire à sa liberté et à sa prospérité. Mais quand toutes les anciennes conditions furent changées, quand la cité fut devenue nation, le territoire un vaste empire, les anciennes combinaisons se trouvèrent insuffisantes, le retour au passé impossible, et la république périt surtout par le défaut d’intelligence et d’initiative de ses défenseurs. De même, sous l’empire , lorsque l’on eut épuisé la douloureuse expérience du pouvoir absolu , lorsque la faculté de disposer du gouvernement revint au sénat à la mort de Néron , de Domitien et d’Aurélien, n’cst-il pas regrettable que des recherches sérieuses sur les vices du gouvernement impérial, sur les moyens de faire coexister l’autorité monarchique avec des garanties pour la vie , la liberté et la fortune des citoyens , n’aient pas révélé à cette assemblée les causes de la tyrannie et de la décadence de l’Etat, et ne lui aient pas suggéré les améliorations politiques et administratives qui auraient peut-être sauvé le monde romain de la ruine ? Ces grands exemples ne prouvent-ils pas que , si les théories sont incapables de suppléer au génie pratique, aux traditions , aux institutions nationales , si elles ne doivent jamais se substituer à ces éléments fondamentaux de
toute saine politique, elles sont nécessaires pour les compléter, les modifier et les raviver au besoin ? En un mot, la théorie ne fait pas vivre les nations , mais , admise dans une certaine mesure, elle les aide du moins à se maintenir et à se transformer.
CONCLUSION
La chute de l’empire d’Occident , l’établissement définitif des barbares sur la majeure partie du territoire jadis occupé par la civilisation grecque et romaine consomment la destruction du monde antique , et inaugurent l’avéncment de mœurs , d’idées, d’institutions nouvelles. Arrêtonsnous un moment au seuil de cette grande révolution, et embrassant d’un regard la carrière que nous venons de parcourir, résumons les principaux résultats qui ressortent de l’étude des gouvernements et des théories politiques de l’antiquité, constatons le point auquel les anciens étaient arrivés dans l’application et dans la science, les exemples et les doctrines qu’ils léguaient à l’avenir.
L’histoire, tableau tardif et incomplet du développement de l’humanité, ne donne aucune indication positive sur la naissance des sociétés et des gouvernements. Mais , t aussi loin qu’elle puisse remonter vers ces origines inconnues , elle nous présente , comme première condition d’existence des sociétés les plus anciennes , une profonde inégalité entre les hommes; comme premiers principes d’organisation , la foi religieuse et la force matérielle sous leurs formes les plus grossières , la superstition et la conquête. Partout la souveraineté est, dans le principe, l’apanage du prêtre et du guerrier, le pouvoir a pour double symbole l’encensoir et le glaive. Un autre phénomène général , c’est le caractère spontané et instinctif de cette organisation, l’absence de tout élément réfléchi et rationnel, de toute conception théorique, la nullité du rôle de la
raison humaine dans les premières combinaisons gouvernementales.
Le grand fait de l’inégalité , qui se montre avec des caractères d’autant plus tranchés que l’on se rapproche davantage de l’origine des sociétés , affecta dans l’antiquité deux formes principales : le régime des castes et l’esclavage. Le premier est caractérisé par la transmission héréditaire des professions et des distinctions sociales , par la division des familles en classes immuables et hiérarchiques ; le second par la réduction de la partie la plus nombreuse de l’espèce humaine à l’état de chose, par le droit de propriété absolue accordé à l’homme libre sur celui qui ne l’est pas. Plus cruel en apparence que la caste, l’esclavage constituait pourtant un progrès sur cette forme sociale, parce qu’il ouvrait à l’esclave par l’affranchissement une voie à la liberté , à l’égalité. Tandis que le régime de l’Inde et de l’Egypte plaçait les races inférieures en présence de classes dominatrices, qui sont de leur nature inflexibles et sons entrailles, parce qu’aucun de leurs membres ne porte la responsabilité personnelle de l’oppression , la servitude créait entre l’esclave et le maitre une relation tout individuelle et ouvrait accès au sentiment de la pitié.
Chez tous les peuples primitifs où domina l’esclavage, les hommes libres eux-mêmes ne jouirent pas dans le principe de l’égalité , mais furent soumis à des distinctions héréditaires, image affaiblie des castes orientales. La noblesse, le patriciat se retrouvent à l’origine de toutes les sociétés antiques. La généralité de ces institutions atteste combien est spontanée chez les hommes la tendance à admettre la supériorité de certaines races privilégiées.
Quelles sont les causes de ce fait universel de l’inégalité? Pourquoi ses deux formes les plus dures , la caste et l’esclavage, semblent-elles avoir été partout la condition
CONCLUSION