‹ Histoire de la SuisseChapitre 38 sur 44 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

COL F d'oEIL SUR L'ÉTAT DE LA s lisse AU QUINZIÈME et kv SEIZIEME

SIÈCLES. G VI ERSES DES SUISSES A LA SOLDE DES f RINCES ETRAN-

GEES. — CONQUÊTE DE LA VàLTEUNE ET DES BAILLIAGES ITALIENS.

On se formerait une idée peu juste de la constitution fédérative de la Suisse dans les temps anciens , si on se la figurait telle qu'elle existe de nos jours. A l'époque dont nous racontons l'histoire, les cantons suisses n'étaient pas comme aujourd'hui des Etats égaux en droits , liés immédialemeut entre eux par un pacte fédéral commun. Dix de ces cantons ne se rattachaient propuement qu'aux trois ànciens cantons d'Uri , de Schwytz et d'Underwald comme a un centre commun , et n'avaient d'autres liens les uns avec les autres que ceux qui résultaient d'alliances particulières. Chacun de ces Etats, habituellement concentré dans le soin de se* inté-

rets et de sa gloire individuelle, songeait rarement à l'avantage des autres Etats , ou au bien général de la confédération. Entourés d'ennemis ambitieux et puissans , sans cesse inquiétés dans la jouissance de leur indépendance, ils sentirent peu à peu la nécessité de former entre eux des liens plus intimes, et leur union fut forte aussi long-temps que dura le péril qui l'avait fait nartre.

Les cantons étant indépendans les uns des autres autant que le comportaient leurs relations mutuelles, et indépendans de tout souverain étranger, la Suisse était en droit dans ce sens de se gratifier de pays libre. Toutefois dans l'intérieur de ces Etats le peuple jouissait de peu de liberté. L'égalité deâ droits n'existait réellement qu'entre les habitans des cantons pastoraux S et, dans les cantons dominés par des villes, entre les seuls bourgeois de la capitale. Le i-este de la population était réduit à la condition de sujet et quelquefois de serf. Ici, c'étaient des peuples conquis ou achetés par les villes , auxquels on laissait à peine la jouissance

1 Uri, Schwyu, UnderwaLd, Glaris, Zoug et Appenzcll, connus sous le nom de Cantons démocratiques. T.

des faibles droits qui leur avaient été octroyés jadis par leurs comtes ou leurs princes. Là c'étaient des sujets des cantons pastoraux , gouvernés au nom de ces démocraties par des baillis insolens et rapaces. Ni les uns ni les autres n'avaient la faculté de racheter leur liberté, moins heureux a cet égard que ne Payaient été jadis les confédérés sous la domination de leurs seigneurs et de leurs comtes.

Au surplus , le peuple lui-même se souciait peu de la liberté. La vie des camps lui avait donné des mœurs rudes et licencieuses , l'habit ude des querelles et le goût des plaisirs grossiers. Lorsqu'il n'y avait point de guerres dans l'intérieur du pays , les jeunes gens , avides de butin, émigraient en foule pour s'engager au service de quelque prince étranger. Les campagnes étaient dépourvues de moyens d'instruction pour la jeunesse, et les ecclésiastiques laissaient croupir le peuple dans l'ignorance. Les mœurs même du clergé n'étaient en général guère moins dépravées que celles du reste de la nation. Les couvens, corrompus par l'opulence, étaient trop fréquemment le théâtre de honteux désordres. Les prêtres , ignorans ou corrompus , n'étaient guère capables d'instruire leurs parois-

siens par leurs leçons ou leurs exemples. Plusieurs d'entre eux vivaient publiquement avec des concubines. Les capitales des cantons offraient souvent le tableau de la dissolution et de l'immoralité. La division régnait entre les citoyens et les magistrats, l'envie et la défiance faisaient des diflerens ordres de l'Etat autant de factions ennemies. Les hommes qui étaient parvenus à siéger dans les conseils , étaient pour la plupart infiniment plus occupés de leurs propres intérêts et de ceux de leurs familles que du bien public. Ds ne songeaient guère qu'à avancer leurs fils et leurs cousins, et à leur procurer des places lucratives. Il se trouvait sans doute partout de vrais patriotes, des hommes incorruptibles qui mettaient leurs devoirs de citoyens et de magistrats avant leur avantage personnel; mais ces austères républicains étaient rares , et leurs sentimens étaient peu goûlés par le grand nombre.

La Suisse n'ayant plus rien à craindre pour elle-même, et les souverains du voisinage ayant compris combien il leur était avantageux d'avoir à leur solde des Suisses dont la vie avait moins de prix à leurs yeux que celle de leurs propres sujets , les principales familles des cantons profitèrent de ces circonstances pour se créer une

nouvelle source de revenus. L'empressement des princes étrangers à engager des Suisses à leur service , et la soif immodérée du butin chez les jeunes gens, servirent également les vues intéressées des magistrats. Malgré la défense expresse des gouvernemens cantonaux , les jeunes Suisses couraient par milliers sous les drapeaux étrangers, où la plupart d'entre eux périssaient de misère. Les gouvernans jugèrent alors plus avantageux de faire des traités avec les souverains pour la formation de régimens suisses commandés par des officiers nationaux, régis par leurs propres réglemens , et recevant une solde régulière , de manière à ce que chaque gouvernement pût veiller aux intérêts de ses administrés dans l'étranger.

Ce fut alors que les gouvernemens de la Suisse, des Grisons et du Valais, commencèrent à faire régulièrement trafic du sang de leurs peuples. Le premier traité de cette espèce fut celui que les confédérés conclurent à Lucerne, en 1479 et 1480, avec le roi de France. Plus tard, en 1499, la maison d'Autriche prit des soldats suisses à son service. Cet exemple fut suivi de proche en proche par les princes d'Italie et d'autres contrées. Les papes eux-mêmes

depuis Jules second, eurent à leur solde une garde suisse.

Ce nouveau régime eut les résultats les plus déplorables pour la nation. Les campagnes demeuraient souvent incultes; les bras manquaient a la charrue , parce que la population active s'était mise aux gages des étrangers. A leur retour, ces soldats mercenaires rapportaient dans leur patrie une santé altérée par les excès, des habitudes de licence et des exemples corrupteurs. Les fils des magistrats et des principaux citoyens obtenaient seuls des places de capitaines et d'officiers supérieurs. Les richesses qu'ils acquéraient au service leur procuraient ensuite chez eux une prépondérance dont ils se servaient pour opprimer le peuple. L'orgueil et la vanité leur faisaient ambitionner des titres de noblesse, et rechercher avidement des décorations qu'ils revenaient fastueusement étaler aux yeux de leurs compatriotes , avec le sentiment d'une insultante supériorité.

Les rois surent mettre à profit la folle cupidité des Suisses. Ils entretenaient auprès d'eux des ambassadeurs, distribuaient des présens dans le pays , et se faisaient des partisans dans le sein même des conseils, dont ils récompensaient le

servile dévouement par des pensions et des gratifications de toute espèce. Tel canton était français, tel autre milanais, tel autre vénitien ou espagnol ; rarement en voyait-on qui eussent à cœur les intérêts de la Suisse. Les étrangers eux-mêmes ne dissimulaient pas toujours leurs mépris pour les hommes dont ils achetaient les services* Dans le temps où l'empereur d'Allemagne et le roi de France courtisaient à l'envi les cantons , et marchandaient l'un et l'autre auprès d'eux des troupes mercenaires (1516), l'ambassadeur de France eut l'impudence de faire distribuer à Berne les pensions que son souverain payait aux membres du gouvernement. A Fribourg, il jeta des monceaux d'écus sur la place publique; et, les remuant avec une pelle en présence du peuple, il demanda aux assistans si le son de ce métal ne valait pas mieux que les paroles creuses de l'empereur? On se croyait tout permis envers un peuple que l'amour de l'or avait dégradé.

On vit les douze cantons (Appenzell fait ici une exception honorable), alliés tantôt avec Milan contre la France, tantôt avec la France contre Milan ; l'Italie mérita d'être appelée le tombeau des Suisses. Les Suisses y donnèrent plus d'une fois le révoltant spectacle de com-

patriotes combattant pour un honteux salaire contre leurs compatriotes, et s'entr'égorgeant pour des intérêts étrangère. Un homme, revêtu d'un caractère sacré, encourageait cette honteuse lutte ; c'était Mathieu Schinner, évêque de Sion dans le Valais, prêtre ambitieux et intrigant: toujours dévoué à celui qui mettait le plus haut prix à ses services, il arma tour à tour la Suisse pour la France et en faveur du pape contre la France. Le Saint-Père récompensa sa défection en l'élevant à la dignité de cardinal , et en le nommant légat auprès de la confédération.

Les guerres que firent les armées suisses a la solde de l'étranger ne servirent ni la cause de la liberté ni celle de l'honneur national : toutefois ces troupes mercenaires conservèrent sous les étendards des princes et des roisiJ'antique réputation de bravoure des Suisses. Avec le secours de plusieurs milliers de Suisses, le roi de France , Louis XII , soumit tout le Milanais dans l'espace de vingt jours , au commencement de Tannée 1500. Mais le duc Ludovic Sforce, chassé de ses Etats, y rentra l'année suivante avec un corps de cinq mille Suisses qu'il avait enrôlés malgré l'opposition des cantons pour re-

même fut forcé d'admirer leur bravoure. Us se retirèrent a Milan le cœur ulcéré , mais en bon ordre, leur artillerie de campagne sur leur dos, et leurs blessés au centre de leur armée. Les Français perdirent a Marignan 1 élite de leurs troupes, et nommèrent cette bataille la bataille des Géans.

Le roi François I er commandait en personne l'armée française en Italie. Un succès aussi chèrement acheté lui avait fait concevoir une haute idée de la valeur du peuple qu'il venait de vaincre. Il fit Tannée suivante (1516) un traité de paix perpétuelle avec les confédérés. A. v force d'argent et de promesses, il engagea une partie des cantons à lui fournir des troupes, et les autres à empêcher ses ennemis de recruter chez eux. Ainsi les Suisses servirent sous les ordres de François I er contre l'empereur, contre le pape et contre le due de Milan , et ce monarque fit avec eux une nouvelle alliance plus solennelle encore que la précédente, qui fut signée a Lucerne en 1521. Ils prodiguèrent leur sang pour lui pendant plusieurs années dans les plaines de l'Italie, sans profit comme sans gloire, à moins qu'on ne donne ce nom au frivole honneur que François I er fit à la confédération de la nommer

marraine du dauphin son fils. Chacun des cantons envoya à Paris pour la fête du baptême un député avec un cadeau de cinquante ducats.

Mais ce qui fut plus agréable au roi que ce présent , fut l'empressement avec lequel les Suisses , prévenant en quelque sorte ses désirs , lui fournirent un renfort de seize mille hommes pour lui aider à se maintenir en Italie. Leur imprévoyance leur cachait les revers qui les attendaient dans cette contrée. Us perdirent trois mille hommes, le 22 avril 1 522, à la bataille de la Bicoque. De quinze mille combattans qui étaient entrés dans la Lombardie, au commencement de la campagne de 1524, à peine en revint-il quatre mille dans leurs foyers. Enfin, à la mémorable journée de Pavie (24 février 1525), où le roi de France lui-même fut fait prisonnier par les impériaux , sept mille Suisses restèrent sur le champ de bataille. Tant de désastres consécutifs affaiblirent insensiblement la passion du peuple pour les guerres d'Italie ! .

1 Les Suisses continuèrent encore pendant quelque temps à fournir des troupes à la France, pour aider à cette puissance à rétablir ses affaires en Italie. Ils perdirent beaucoup de monde dans une expédition malheureuse contre Naples, en 1528, sous le commandement du maréchal de Lautrec. T.

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