‹ Histoire de la SuisseChapitre 39 sur 44 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

t\ nÉroBMATlOX COMMENCE A s'iNTRODIIRE EN SUISSE . — TROUBLES

religieux. ( 1519- 1527. )

Les expéditions militaires des Suisses a la solde des étrangers en Lombardie, à Naples, en Piémont , en France et dans d'autres contrées, produisirent, au milieu d'une foule de maux, quelques résultats avantageux pour la nation. C'était un triste avantage sans doute que le gain de nouveaux lauriers acquis au prix de tant de sang , et la conquête des bailliages italiens et de la Valteline fut plus funeste que profitable aux conquérans. En effet, la possession de ces provinces et l'accroissement de population qui en résulta pour les Suisses, ne rendirent la confédération ni plus forte ni plus inattaquable, tandis que les dissensions intestines auxquelles cet agrandissement de territoire donna naissance, furent un principe de faiblesse et une

source de dangers politiques. La vénalité des emplois , la mauvaise administration , la corruption de la justice, qui ne furent nulle part portés à un plus scandaleux excès que dans ces provinces conquises , déshonorèrent la Suisse aux yeux de tous les peuples. Des commandans militaires et des baillis avides et prévaricateurs, furent à peu près les seuls qui gagnèrent à cette conquête. Quelques familles s'y enrichirent; mais la nation entière paya cet avantage par des contestations interminables, des dissensions et des troubles intérieurs.

Mais l'avantage le plus réel que les confédérés retirèrent de tant de pertes et de sacrifices , fut d'être ramenés par l'expérience aux maximes d'une sage politique. Ils reconnurent tardivement l'imprudence qu'ils avaient commise en s'ingérant dans des querelles des autres peuples, en laissant les ambassadeurs étrangers acquérir sur les cantons une influence dangereuse, enfin en permettant à des pensionnaires des cours étrangères de siéger dans leurs conseils. En conséquence , plusieurs Etats de la Suisse défendirent par une loi de recevoir aucune espèce de pension ou de gratification de l'étranger, soit secrète, soit publique. Le peuple lui-même manir

festa plus d'une fois son indignation contre ces hommes corrompus qui, pour mériter un honteux salaire , trafiquaient du sang de leurs concitoyens, et trahissaient à la fois la patrie et les souverains étrangers. Il y eut un soulèvement général à Lucerne, en 1513, pour obtenir la punitiou de ces vils émissaires. L'insurrection se propagea d'une manière si alarmante, qu'à Lucerne , à Berne et à Zurich on chassa des conseils les pensionnaires de l'étranger; plusieurs furent bannis, les autres condamnés à diverses peines plus ou moins rigoureuses. Le triste sort de ces -milliers d'aventuriers morts sur les champs de bataille avait calmé l'ardeur belliqueuse et l'humeur turbulente de la jeunesse. Les magistrats étaient mieux obéis, les lois mieux observées, l'indiscipline et les désordres de tout genre faisaient insensiblement place à de meilleures mœurs. Cette reforme s'annonça d'une manière très frappante dans plusieurs cantons.

La Suisse possédait un grand nombre d'hommes , d'ecclésiastiques surtout , distingués par leurs lumières. Les villes avaient de bonnes écoles; mais on a déjà dit que le peuple des campagnes était plongé dans une grossière igno-

rance : à peine y trouvait-on un homme qui sût lire et écrire; la plupart des paysans n'avaient qu'une connaissance très imparfaite de la religion, parce que c'étaient le plus souvent des pasteurs , presque aussi ignorans qu'eux , qui se chargeaient de leur enseigner les vérités du christianisme. C'était déjà là un très grand mal. Il était plus grave encore quand ces prêtres , au lieu d'inspirer au peuple une piété éclairée , l'entretenaient à dessein dans un stupide abrutissement, ou lorsque, plus attachés aux plaisirs terrestres qu'aux devoirs de leur sublime ministère , ils donnaient impudemment l'exemple de l'avarice, de la débauche et de la dépravation.

Ces scandales affligeaient profondément tout ce qu'il y avait d'hommes éclairés et vertueux. L'impunité dont jouissaient les prêtres n'était pas un abus moins révoltant : on était indigné d'apprendre que le nonce du pape avait renvoyé absous un moine qui avait eu un commerce illicite avec une religieuse ; on savait que l'abbé de Capel , nommé Ulrich Frinkier, avait porté la corruption au sein d'un couvent de femmes.

A Berne, les dominicains avaient recours aux plus indécentes jongleries pour tromper le peu-

pie; ils spéculaient sur la crédulité des esprits simples en opérant des apparitions et des miracles. Un malheureux, nommé Jetzer, en perdit presque la raison. Parmi les laïques comme parmi les ecclésiastiques , les hommes honnêtes appelaient de leurs vœux une réforme.

Le siège pontifical était occupé dans ce tempsla par le pape Léon X. Jaloux d'embellir Rome sa capitale par de pompeux édifices, ce pape dont les dépenses fastueuses avaient épuisé le trésor, fit vendre publiquement des indulgences. Il afferma cette branche de commerce en Suisse à un moine franciscain , nomme Bernardin Samson; mais comme ce trafic faisait sortir beaucoup d'argent du pays, les autorités civiles en parurent mécontentes , et virent avec plaisir qu'on s'élevât contre cet abus scandaleux. Un prêtre séculier, Ulrich Zwingle de Wildhaus dans le Toggenbourg, curé de Notre-Dame-des- Ermites, osa prêcher contre l'imprudente prétention de vendre à prix d'argent le pardon des péchés , et l'évêque de Constance lui-même ne désapprouva point cette doctrine.

Mais le courageux Zwingle ne s'en tint pas là ; il attaqua avec le même zèle les vices des laïques et du clergé. Il trouva de nombreux adversaires

qui voulurent lui imposer silence : Zwingle, enhardi par la contradiction , s'appuya sur la Bible comme sur la parole de Dieu ; fort de cette autorité , il commença à enseigner qu'une vie pure et un cœur pieux sont plus agréables à Dieu que les mortifications et les pèlerinages; que le pain et le vin dans la sainte Cène ne sont que des symboles du corps et du sang de Jésus- Christ. Il rejeta la messe, le dogme du purgatoire , l'adoration des saints , le célibat des prêtres, et beaucoup d'autres doctrines et pratiques alors universellement consacrées.

Un grand nombre d'ecclésiastiques , parmi lesquels figuraient des hommes distingués par leur savoir et leur piété, partageaient les senlimens de Zwingle. Sa doctrine fut particulièrement goûtée à Zurich , à Berne, à Bâle, à Schaffouse, à Saint-Gall, à Bienne, à Coire, et dans les autres villes où l'instruction était le plus généralement répandue. Lorsque Zwingle , appelé en qualité de pasteur à Zurich , y prêcha publiquement le 1 er de janvier 1519 , il y obtint un succès prodigieux. Tout le peuple embrassa sa doctrine; le gouvernement se déclara en sa faveur et le prit sous sa protection. Une foule d'ecclésiastiques suisses , tant réguliers que se-

culiers, suivirent son exemple, et enseignèrent et prêchèrent au peuple les mêmes doctrines , sans être arrêtés par le respect humain : le nombre de ses sectateurs fut bientôt considérable dans toute la Suisse.

Ces mêmes idées se répandaient dans d'autres pays. Martin Luther, savant moine augustin de Wittenberg en Saxe , sans avoir entendu parler de Zwingle , prêchait dans ce temps-là une doctrine à peu près semblable à la sienne. Beaucoup de souverains et une partie considérable du peuple , soit en Allemagne , soit dans d'autres contrées du nord de l'Europe , embrassèrent les opinions de ce réformateur, et prirent le nom de luthériens. En Suisse, la nouvelle secte religieuse évitant d'adopter le nom d'aucun chef, se fît simplement appeler Eglise évangélique réformée, c'est-k-dire , Eglise du Christ ramenée à sa pureté primitive d'après la parole de Dieu.

À la vérité le pape lui-même était convenu dans la diète de Nuremberg (1522) qu'il s'était introduit de nombreux abus dans le sein de l'Eglise catholique , mais il avait ajouté que la réformation de ces abus ne pouvait être que l'ouvrage du temps; qu'il fallait y procéder avec une sage lenteur, de peur de tout perdre en vou-

lant tout réparer à la fois. Ces sentimens étaient aussi ceux de beaucoup de bons catholiques de la Suisse , hommes pieux et honnêtes , mais ennemis des innovations, et effrayés de l'idée d'abjurer l'antique foi de leurs pères. Ils adressaient aux partisans de la réformation des remontrances qui peignaient toute leur inquiétude : « Prenez « garde, disaient-ils, à ce que vous allez faire. Vous « nous reprochez nos erreurs ; mais de quel droit, « hommes comme nous , vous croyez -vous plus « infaillibles? Nous suivons les traditions d'hom- « mes pieux plus rapprochés de quinze siècles « du temps de Notre-Sauveur. Pourquoi vous o croirions-nous plutôt qu'eux , vous qui n'êtes « que d'aujourd'hui? Prenez-y garde! tandis que a l'amour de Dieu est dans vos discours , vous «apportez la discorde sanglante, la guerre et « la désolation dans votre patrie ! »

Ce grave sujet préoccupait tous les esprits. Les deux partis, également conûans dans la bonté de leur cause, s'accusaient mutuellement d'erreur et d'hérésie. Cette animosité dégénéra bientôt en haine réciproque. Les cantons , dans l'espoir d'opérer un rapprochement , établirent des conférences publiques entre les théologiens les plus sa vans des deux croyances. Mais cette me-

sure n'eut point le résultat désiré ; chacun n'en fut que plus obstinément attaché à ses opinions, et plus acharné contre ses adversaires.

Cependant la doctrine de la réformation acquérait chaque jour plus de crédit, et faisait chaque jour de nouveaux prosélytes. Zwingle avait été à Zurich le principal auteur de cette révolution religieuse. D'autres théologiens , a son exemple, prêchèrent la réformation dans d'autres parties de la Suisse et dans les contrées voisines. Sans nous arrêter à une foule de noms obscurs, nous citerons Berthold Haller, Lupulus et Nicolas Manuel h Berne; Œcolampade a Bàle; Henri Spreiter, Jean Commander, et Jean Blasius, dans le pays des Grisons ; Thomas Wyttcnbach à Bienne , et Guillaume Farel sur les rives des lacs de ISeuchàtel et de Genève. A Zurich, à Berne, et bientôt après à Schaffouse, à Bàle et à Saint-Gall, on établit un nouveau régime ecclésiastique; on abolit la messe et l'adoration des saints ; on supprima les couvens ; les laïques reçurent la communion sous les deux espèces; il fut permis aux prêtres de se marier; cnûn , une ordonnance de l'autorité enjoignit aux habitans des campagnes d'adopter le nouveau culte, sans ménagement pour la répugnance et

les scrupules religieux d'une partie du peuple.

Si le zèle des magistrats et des prédicateurs outrepassait trop souvent les bornes de la charité et de la prudence, on peut comprendre à quels excès se livrait une populace grossière, ravie de pouvoir outrager désormais impunément ce qu'elle avait jadis appris à vénérer. Elle mutilait les images des saints , renversait et brisait les croix , et insultait par des railleries féroces les personnes demeurées fidèles à leur ancienne croyance.

Ces actes d'intolérance mirent le comble à l'indignation des catholiques, etleur inspirèrent la plus violente haine contre les réformés. Uri, Schwytz, Underwald et Lucerne, inaltérablement attachés à l'ancienne doctrine, brûlèrent, en 1521, par l'ordre du pape , les écrits de Luther, et défendirent sous peine de mort de prêcher la réformation sur leur territoire. Dans les cantons de Glaris et d'Appenzell, le peuple (1524) se divisa en deux partis religieux à peu près égaux en nombre et en force. A Soleure et a Fribourg, les gouvernemens s'opposèrent à toute innovation dans le culte.

Enfin, lorsque la réformation eut pénétré dans les bailliages ou pays sujets des Suisses, dans le

Rhin thaï, la Thurgovie, le Toggenbourg, les bailliages dits libres, le comté de Bade et ailleurs, les catholiques en conçurent de sérieuses alarmes. Les petits cantons, en particulier, craignaient que, si les bailliages communs venaient à se réformer, leurs droits de souveraineté n'en souffrissent quelque atteinte, et que les villes réformées n'y gagnassent un accroissement de puissance. Ils se défiaient de l'ambition des grands cantons, toujours avides d'augmenter leur territoire. La conduite violente de plusieurs des Etats réformés était d'ailleurs bien faite pour justifier leurs craintes. Ils étaient tous les jours témoins des actes de rigueur exercés par ces gouvernemens contre les catholiques qui refusaient d'abjurer le culte de leurs pères. Leur animosité s'accrut encore lorsqu'ils s'aperçurent que les nouveaux docteurs n'étaient pas même d'accord entre eux dans leurs systèmes de réforme, et que les cantons évangéliques étaient en proie à la fureur des sectes et à tous les désordres que peut causer l'exaltation religieuse lorsqu'elle a secoué le joug de la raison et des lois. Parmi les différentes classes d'enthousiastes qui désolaient la Suisse à cette époque, les Anabaptistes étaient les plus redoutables par leur fanatisme

et leurs violences. Prêchant dans les bois et dans les champs, ils annonçaient la prochaine arrivée du Messie qui devait venir affranchir les hommes de toute indépendance spirituelle et temporelle. Le délire de ces énergumènes alla au point que les gouvernemens de Zurich, de Berne, de Saint-Gall, de Schaffouse et de Bâle se virent forcés à la (in de recourir aux peines les plus sévères pour les réprimer. Ces gens avaient introduit parmi eux la communauté des femmes et des biens. De jeunes filles se donnaient sérieusement pour le Messie. Un de ces enthousiastes, nommé Thomas Schmucker, décapita de sa main son propre frère Léonard , sur le sommet d'une montagne , comme une victime expiatoire pour les péchés du genre humain l .

1 On a vu se renouveler, en 1 823, dans le canton de Zurich, les mêmes actes de fanatisme avec des circonstances plus atroces encore, à la suite des prédications de M me de Krudner. On en trouvera le détail dans un écrit intitulé : Relation des atrocités commises dans le canton de Zurich, etc. Genève, 1 824.

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