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DE RELIGION

Le schisme qui Tenait d'éclater dans la Suisse fut une source déplorable de désordres , d'agitations , de haines que le temps ne fit qu'accroître. Les deux partis , également injustes et violens , enfreignaient avec aussi peu de scrupule dans leur conduite les préceptes de cette religion dont chacun d'eux se prétendait le véritable interprète. On pouvait déjà prévoir les plus grands malheurs. Il se trouvait néanmoins , tant parmi les catholiques que parmi les réformés, des hommes sages et vraiment amis de leur pays, qui s'efforçaient de ramener leurs concitoyens a des sentimens de paix et de concorde. « Si notre foi, « disaient-ils, est la véritable, et si elle vient de a Dieu , prouvons-le-nous les uns aux autres par « des œuvres de charité chrétienne : caria charité

« vient de Dieu ; l'aigreur et la haine viennent « de Satan. » Mais ces avis salutaires furent dédaignés, et, comme il n'arrive que trop souvent, la passion prévalut sur les conseils de la sagesse.

Il existait dans les deux partis une multitude d'hommes sans principes arrêtés , indifFérens au fond à la cause qu'ils avaient embrassée, et dont le zèle religieux n'était qu'un masque imposteur destiné à déguiser leurs vues intéressées. Parmi les habitans des campagnes, il en était un grand nombre qui considéraient la réformation comme un moyen d'obtenir une augmentation de droits et de liberlés , et qui retournaient au catholicisme quand ils voyaient leurs espérances déçues. Lorsque les Bernois supprimèrent le couvent d'Interlacken , et remplacèrent les moines par des pasteurs réformés, les paysans en eurent d'abord une grande joie : plus de couvens, s'écrièrent - ils ; plus de dîmes, plus de corvées! mais quand ils virent les Bernois exiger pour leur compte ces mêmes dîmes et ces mêmes corvées, ils en furent tellement irrités qu'ils embrassèrent de nouveau le catholicisme, chassèrent leurs pasteurs, et s'avancèrent en armes jusqu'à Thoune. La ville de Berne , qui désirait éviter la guerre parce qu'il i. 21

eût été peu sûr de compter sur l'appui des cantons voisins tous catholiques, invita ses autres sujets à prononcer entre elle et les habitans d'Interlacken. Ces arbitres se montrèrent dignes de la confiance de leurs gouvernans; ils décidèrent , conformément à la justice , que les droits temporels du couvent étaient légitimement dévolus à l'autorité temporelle, et n'étaient point devenus la propriété des paysans. Les révoltés du Grindelwaid se retirèrent en murmurant, quoique la ville de Berne leur eût remis au profit de leurs pauvres une partie de leurs anciennes redevances.

Cependant les moines d'Interlacken, mécontens de se voir dépossédés , intriguaient sourdement pour soulever le peuple. L'abbé d'Engelberg, craignant pour les droits et les revenus qu'il possédait dans l'Oberland bernois , fomentait le même esprit de mécontentement dans cette contrée. Il excita à la révolte les habitans du pays d'Oberhasli qui avait néanmoins plus de raison que tout autre de chérir l'administration bernoise. Cette vallée jouissait de temps immémorial de franchises très importantes. Elle avait son sceau particulier, sa bannière, son landammann choisi par elle-même dans son

propre sein , et pouvait passer pour èfre plutôt sous la protection que sous la domination de Berne. A l'instigation des moines d'Engelberg et de leurs voisins d'Underwald, quelques communes de TOberhasli abolirent chez elles en 1 528 le culte réformé, et firent venir les prêtres catholiques d'Underwald et d'Uri pour remplacer leurs ministres. A ce signal, les vallées de Grindelwald, d'iEschi, de Fi utigen , le Haut-Simmenthal et plusieurs autres districts de l'Oberland suivirent cet exemple , et le canton d'Underwald envoya même un corps de troupes pour soutenir les rebelles en cas de besoin. Les Bernois de leur côté coururent aux armes pour yjer arrêter les progrès de l'insurrection. A leur approche, les mécontens effrayés se dispersèrent, et les gens d'Underwald se hâtèrent de regagner leur pays. Berne punit rigoureusement TOberhasli, lui enleva pour long -temps son sceau et sa bannière , et pour toujours le droit de nommer son landammann ; les auteurs de l'insurrection furent mis à mort, le reste des rebelles fut condamné à demander pardon à genoux en présence de l'armée bernoise. Frutigen, le Simmenthal et les autres vallées furent ramenés par la force au culte réformé.

Les gouvernemens réformés n'éprouvaient pas en général beaucoup de difficulté à introduire le nouveau culte dans leur propre territoire et chez leurs propres sujets. Là , le peuple se prêtait sans résistance aux changemens qu'on voulait introduire, les uns par un penchant raisonné pour une doctrine plus pure, les autres par reflet même de leur ignorance et de leur déférence servile pour leurs gouvernans. 11 n'en fut pas de même dans les bailliages communs, dont la souveraineté appartenait conjointement a des cantons réformés et à des cantons catholiques. Le changement de religion y occasiona des chocs et des secousses plus ou moins violentes. Dans les bailliages libres et le comté de Bade, on vit des communes changer plusieurs fois de croyance dans le cours d'une seule et même année, selon que l'influence des cantons catholiques ou des cantons réformes y prévalait tour à tour. Instigué par les états catholiques , le conseil municipal de Bremgarten destitua de ses fonctions le pasteur Henri Bullinger, qui avait propagé la nouvelle doctrine dans les bailliages libres , tandis que le peuple de cette ville, encouragé par Zurich et Berne , s'obstinait à maintenir le culte réformé. L'ab-

baye de Wettingen elle-même montra du penchant pour le nouveau culte, et le Toggenbourg, bravant l'opposition de son souverain l'abbé de Saint-Gall , décréta l'abolition de la messe et de l'adoration des saints.

L'animosité mutuelle des deux partis prenait chaque jour un caractère plus violent. Un landammann de Frauenfelden Thurgovie, nommé Werhli , avait déployé un zèle intolérant contre la réformation. Il fut arrêté à son passage à Zurich , quoique revêtu de la livrée d'Underwald, et exécuté publiquement dans cette ville.. De leur côté , les gens de Schwytz saisirent le pasteur réformé d'Uznach nommé Kaiser, et le firent périr sur un bûcher comme hérétique. Les choses en vinrent au point qu'on n'osait plus entrer dans un canton d'une autre religion que le sien, sans avoir à craindre pour sa vie. La défiance et la haine étaient telles de part et d'autre, que le bailli Antoine Abacker d'Underwald, obligé de se rendre dans les bailliages libres pour y exercer ses fonctions, crut devoir se faire accompagner d'une escorte armée. Les réformés de cette , province tremblèrent a leur tour à l'arrivée de ce magistrat catholique. Pour les mettre à l'abri de ses violences , les Zuricois

envoyèrent une garnison de huit cents hommes d'infanterie à Bremgarten et dans l'abbaye de Mûri (1529), et quelques milliers d'hommes dans le pays de Gaster, dans la Thurgovie, et sur les frontières du canton de Zoug. Les Bernois mirent aussi sur pied une armée de dix raille hommes, pour agir selon l'exigence du cas.

Les cantons catholiques de leur côté ne montraient pas des dispositions moins hostiles. Uri , Schwytz , Underwald , Zoug et Lucerne réunirent des troupes sur leurs frontières ; quinze cents Valaisans se joignirent à eux. Ils avaient formé une alliance avec le roi de Hongrie et le duc d'Autriche Ferdinand, frère de l'empereur, pour la défense de là foi catholique.

Les cantons qui étaient demeurés neutres frémirent en voyant des confédérés prêts à s'entr'égorgei-, et interposèrent leur médiation entre les deux partis. Il régnait encore entre les Suisses un sentiment de fraternité , noble reste des beaux temps de la confédération , qui permettait encore d'espérer une réconciliation sincère. Le Suisse des bords de la Limmat, habitué depuis son enfance à voir un frère dans le Suisse du lac des Qua Ire-Cantons, s'étonnait d'avoir maintenant

à le combattre. Rien n'était plus commun que de voir les chefs et les soldats fraterniser aux avant-postes, partager amicalement ensemble un frugal repas, et se confondre gaiement autour d'une gamelle commune. On réussit pour cette fois à prévenir l'effusion du sang. Le landammann ^Ebli de Glaris et le Stadtmeister Sturm de Strasbourg parvinrent à faire accepter leur médiation ; un traité de paix fut conclu entre les deux partis à Cappel dans le canton de Zurich le 26 juin 1529.

Mais on avait à peine posé les armes , que les anciennes querelles recommencèrent à éclater. Les réformés surtout se montrèrent plus ardens que jamais à propager leur doctrine. Le zèle des Bernois ouvrit les voies à la réformation dans la principauté de Neuchâtel, et leur savant théologien Berthold Haller réussit à l'introduire dans le canton de Soleure. Par l'influence active des Zuricois , un grand nombre de communes du pays de Sargans, de la Thurgovie et du comté de Bade avec Zurzach et la ville de Kaiserstuhl embrassèrent la religion réformée.

L'ardeur du prosélytisme alla plus loin. L'abbé de Saint-Gall , François Geisberger, étant venu

à mourir, les Zuricois joints aux Glaronnois réformés travaillèrent à faire séculariser l'abbaye de Saint-Gall : ils y réussirent en partie. Les bourgeois de la ville de Saint-Gall convertirent l'église de l'abbaye en temple réformé ; une grande partie des richesses du monastère fut affectée à l'entretien des pauvres. On adoucit le sort de ceux des habitans des terres de l'abbaye qui avaient embrassé la réformation , et on accorda à leurs communes le droit d'élire leurs pasteurs.

Cette conduite indisposa les cantons catholiques. Lucerne et Schwytz partageaient avec Zurich et Glaris le droit de protectorat sur l'abbaye de Saint-Gall. Ces derniers, tout en protestant sans cesse de leur respect pour les droits des deux autres cantons protecteurs , n'en poursuivirent pas moins le cours de leurs réformes. Ils établissaient toujours un principe dans les bailliages communs, la liberté de conscience, [et la violaient presque toujours dans le fait. A la fin , Rapperschwyl se détacha aussi de l'Eglise catholique , et le Toggenbourg se flatta de l'espoir de s'affranchir complètement de la domination des abbés de Saint-Gall. Uri , Underwald

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et Zoug , voyant que la dernière paix avait été faite entièrement à l'avantage des réformés, prirent parti pour Schwytz et Lucerne. On ne tarda pas à apercevoir que Fépée seule pouvait décider la querelle.

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