CHAPITRE V. Signaux maritimes
Nous avons vu, dans les Chapitres précédents, combien il est difficile de faire un bon télégraphe : la forme, la situation de la machine, le nombre , la clarté, la promptitude des signaux ,sont des conditions qu’on ne remplit qu'après beaucoup de recherches et de peines, lorsqu’on veut construire un télégraphe destiné à être placé sur terre. Mais il est bien plus difficile encore d'établir sur mer un bon système de signaux : la base mobile sur laquelle repose les objets dont on se sert pour faire les signes, change à chaque instant de situation, la forme et le grément du bâtiment empêchent de placer les signaux de manière à être vus sous tous les aspects qu’on veut leur donner, et les couleurs dont on est obligé de se
DE LA TÉEECGRAPHIE. 79
servir , se confondent aisément à pen de distance.
Ces obstacles attaquent la télégraphie dans son essence, la visibilité; et quetques uns d'eux ne laissent pas le choix des moyens pour correspondre sur mer par des signaux ; aussi paroît-il qu'on s’est servi de tout temps des mêmes moyens modifiés par les changements que les bâtiments de guerre ont apportés aux manœuvres maritimes.
Les anciens se sont servis , dès la plus haute antiquité, de drapeaux ou de pavillons pour correspondre sur mer. Ïls ne nous. ont pas laissé de codes de signaux, mais on trouve dans l'histoire quelques traces de l'usage qu'ils en faisoient ; les flottes des Grecs portoient des flanames. Polybe , dans son Histoire de le Guerre Punigue, et Ammien Marceln, font mennon de vemilari chargés d'observer les signaux qui devoient être fout peu nombreux. Le général prescrivoit l'ordre de bataille , et ensuite le mou-
vement de chaque division et de chaque bâtiment éloit abandonné, pendant l’action , au courage et à l'intelligence de cha- - que capitaine. Jeter le grappin et aborder sôn ennemi, étoit laseule manœuvre dont on se servit alors.
Les changements qui ont été faits dans les constructions navales , depuis l’époque où les vaisseaux ont été armés d’un grand nombre de canons de gros calibre, ont donné-un grand accroissement à l’art des évolutions navales. Ses progrès se sont
fait sentir spécialement lorsque les grands
hommes de mer, qui se sont formés vers la fin du seizième siècle , en ont fait l’objet de leurs méditations.
On commença, sous le règne d’Élisabeth , à faire en Angleterre une application plus étendue des signaux maritimes:
Elisabeth remettoit aux commandants des flottes , avant leur départ , une suite de ‘signaux et d’ordres, et ils n’en prenoient communication qu’à une certaine
hauteur. Le duc d’York (depuis Jac-
DE LA TÉLÉCRAPHIE. 8r
ques 11) employa le premier, pour la marine angloise, une savante formation de lignes, et un ordre de bataille concerté d’après la position de l'ennemi, la force et la direction du vent et l’état de la mer. Ses
fightings and sailing Instructions classent
les signaux pour les mouvements ordinaires. Îl applique un signal à chaque manœuvre qu'il indique dans les classes qu'il a établies, et sa méthode est encore la base des évolutions ordonnées dans le code naval anglois. »
Le duc d'York resta long-temps en France , et un écrivain anglois (*) prétend que c'est de lui que les Francois avoient appris les premiers rudiments de la tactique et de l’art des signaux , et qu'ils profitèrent du séjour que ce prince fit chez eux pour augmenter le peu de connojssances qu'ils avoient en ce genre.
Ces assertions ne sont appuyées d’au-
* (*) Macdonal, a Treatise on Telegraphic Communications, printed London, 1808.
cune preuve; la marine françcoise étoit déjà formidable avant le duc d’York : elle comptoit, en 1638, au nombre de ses bâtiments, des vaisseaux armés de soixante-douze canons de gros calibre, et elle produisit quelque temps après des tacticiens qui ne le cédoient en rien aux marins anglois; Tourville n’avoit de rivaux que Tromp et Ruyter, et il ne devoit qu'à son génie et à son expérience les moyens qu'il employa pour exécuter les brillantes manœuvres qui firent faire tant de progrès à la tactique navale.
Le Père Hoste, qui avoit accompagné cet amiral pendant douze ans en qualité d'’aumônier , fit paroître, en 1697, un ouvrage sur la tactique navale. Les évolutions simples, décrites dans ce traité, ont été conservées dans tous ceux qu'on a -publiés depuis , et les manœuvres s’exécutent aujourd'hui à peu près par les mêmes mouvements que ceux qui sont prescrits par Hoste.
Ïl ne parut pas en France d'autre ou-
DE LA TÉLÉCRAPHIE. 83
vrage sur cette matière jusqu’en 1763, où M. de Morogues publia son Traité des Évolutions et des Si ignaux. Le nombre des ordres que l'on pouvoit donner par les signaux à une armée ‘navale s'étoit considérablement accru depuis le Père Hoste. M. de Morogues paroît avoir inséré dans son Traité tout ce qu'il y avoit à dire sur ce sujet; mais on regrette de ne pas y trouver assez de méthode pour que lon puisse s'en servir facilement :
aussi n’a-t-il jamais été regardé que comme un ouvrage de pure théorie , et n’en a-t-on fait usage dans aucune armée navale.
La marine n'employoit encore qu'un seul signe à la fois, et le nombre des signaux ne dépassoit pas cinquante. Ce petit nombre parut insuffisant; on fut obligé de donner à chacun de ces signes une expression différente, selon le lieu où on les plaçoit, et on ne trouva que six places différentes, dont deux se voyoient très mal. On n’adopta donc souvent que quatre places auxquelles on appli-
qua quarante signes qui fournirent cent soixante articles différents; mais au moyen de six places et de cinquante signes, le nombre des articles put s'élever à trois cents, La nécessité d’en augmenter encore le nombre se faisoit vivement sentir ; M. de Morogues ne put l’augmenter que de dix-sept, en suivant le système adopté avant lui; mais il imagina une nouvelle combinaison , ce fut de donner aux mêmes signes, mis à la place .
qui leur étoit assignée dans le recueil des trois cent dix-sept articles, une seconde signification différente de la première, au moyen d’un signal d'avertissement destiné à indiquer cette seconde signification ; c'est ainsi qu'il parvint à avoir assez de signes pour désigner les aires de vent et les nombres ; dix pavillons furent destinés à exprimer les dix chiffres de la numération; un de ces chiffres, y compris le zéro, fut affecté à chaque pavillon : le mât d’artimon indiquoit les unités , le grand mât les dixaines, et le mât de mi-
DE LA TÉLECGRAPHIE. 85
same les centaines. On voit qu’on pouvoit signaler par ce moyen tous les nombres au-dessous de mille, avec un seul signal pour chaque nombre. Morogues ne dit pas avoir inventé cette méthode. Un auteur anglois prétend que Kooke, Kircher et Gaspard Schoot, dans sa Technica curiosa, en avoient donné la première idée (*). Quoi qu'il en soit, cette combinaisôh de Morogues ne fut pas adoptée, et l’une des objections qu'on a faites contre elle, est qu'en attachant une valeur aux mâts où l'on place les signes, on ne peut plus correspondre dès qu'un mât est rompu. M. de Labourdonnais évita cet inconvénient. Îl abandonna la pratique jusqu'alors usitée de ne faire les signaux qu'avec un seul signe; 1l y substitua celle de hisser des flammes les unes au-dessus des autres; par ce moyen il développa le système numéraire proposé
(*) Treatise on Telegraphic Communications » by Macdonal, page 110.
par Morogues : une flamme suffisoit pour signaler le nombre qui ne contenoit que les unités ; une seconde flamme placée au-dessus de celle qui étoit consacrée aux unités, servoit à exprimer les dixaines ; une troisième placée au-dessus des deux autres indiquoit les centaines ; et comme les flammes sont étroites et qu'elles occupent sur une même drisse moins d’espace que les autres signes , M. de Labourdonnais en faisoit hisser jusqu’à quatre à la fois. Ainsi son système donnoit tous les nombres au-dessous de dix mille, et il n'avoit besoin d'aucun moyen accessoire pour signaler tout ce qui est nécessaire au service de la marine.
Cependant il paroît que l’usage de ces signaux ne s’est pas propagé au dehors des mers de l'Inde; on a préféré celui de M. Dupavillon.
Cet officier ne se servit d’abord que de dix pavillons, qui, combinés deux à deux, Jai procurèrent cent nombres; il employa, pour les classer, un tableau sem-
DE LA TÉLÉOGRAPHIE. 87
blable à ceux qu'on appelle table de Pythagore; mais ces cent signaux ne suffisoient pas ; il en augmenta successivement la quantité en augmentant les nombres du tableau par le moyen de trois flammes qu'il plaça en tête du mât ou à l’extrémité de l’une des vergues. Les pavillons accompagnés de flammes lui donnèrent le moyen d'ajouter jusqu'à quinze centaines aux numéros de son premier tableau, et le nombre des articles qu’il pouvoit signaler fut ainsi porté à seize cents.
Ces signaux n'ont jamais été employés à signaler les ordres ou avis généraux ou particuliers; mais ils ont tenu lieu de signaux purement numéraires dans la tactique navale, à l'usage de l'armée commandée par M. le comte d'Orvillers.
Dans cette nouvelle tactique, publiée en 1778, on.distingue les ordres et avis qu’on devoit donner à une armée sous voile, de ceux qui devoient être signalés à une armée à l'ancre. On les avoit distingués par deux tableaux particuliers qui
étoient aussi formés d’après la manière des tables de Pythagore, avec seize pavillons combinés deux à deux; mais on n’avoit pas encore assez de signaux pour marquer toutes les aires de vent, et on ajouta à la combinaison des flammes et des pavillons un coup de canon tiré en hissant les flammes à la tête du mât ou au bout des vergues. Ces coups de canon exprimoient les directions opposées à celles qui étoient désignées par les flammes.
Le coup de canon fut supprimé dès 1770, et remplacé par un guidon pour ” distinguer les aires de vent. On attribue ce changement à M. de Buord, qui rédigea, à ce que l’on croit, les deux livres de signaux qui parurent en 1779, dont l’un étoit destiné à l’armée navale du comte de Guichen, qui avoit Buord pour chef de son état-major ; et l’autre à celle du comte Duchaffault. On y voit qu'on a caractérisé chaque groupe de signaux, ayant une signification analogue, par la forme particulière des signes.
DE LA TÉLEGRAPHIE. 89
Plusieurs modifications furent faites successivement dans la distribution des signaux et des tableaux.
L’amiral Messiessy y apporta, en 1786, des améliorations notables, et on forma, en 1819, de toutes les méthodes anciennes et nouvelles, le code actuel des signaux, dont les signes sont au nombre de trente-quatre, savoir : vingt pavillons carrés, quatre guidons , deux pavillons triangulaires, et huit flammes. Ces trentequatre signes, combinés deux à deux et trois à trois, procurent trente-sept mille soixante signaux ; les signaux présentent sept apparences différentes :
1°. Les aires de vent se distinguent par un triangle et un pavillon;
2°, Les numéros des bâtiments par une flamme au-dessus du pavillon ;
3°. Les nombres par une flamme audessous du pavillon ; |
4°. Ceux faits avec un seul signe;
bo, Ceux faits avec deux signes qui sont indifféremment des pavillons ou
des guidons, ou la réunion des deux; 6°. Les signaux faits avec trois signes;
Et 7°. un guidon placé au-dessus de deux pavillons.
Ces apparences servent de clef principale pour trouver la signification d'un signal, dans le livre des signaux.
Cette complication de signes, de signaux, de chapitres , d'articles, de flammes, de pavillons, de guidons, de formes et de places différentes , fait regretter que le système purement numérique n'ait pas été adopté; mais il paroît qu'il a été rejeté après une mûre délibération.
Les marins les plus expérimentés, qui ont été assemblés dans tous les ports, par ordre du ministre de la marine, pour examiver cette question, ont été d'avis de ne pas abandonner le système dont on avoit fait usage jusqu'à présent ; et quoiqu'on puisse croire que l'habitude et la crainte d'innover, qui influent presque toujours sur ceux qui-ont vieilli dans la pratique d’un système, n'aient contribué
à cette détermination, ils y ont persisté.
Ils ont décidé d’abord qu'il falloit mieux employer un plus grand nombre de signes , et présenter seulement deux de ces signes à la fois, que d'en avoir un plus petit nombre, et d'être obligé d’en hisser très souvent trois en même temps.
L’inconvénient provenant de la multiplicité des signes, a paru moins grand que celui qui résulteroit de la difficulté de reconnoître un troisième signe, qui souvent pourroit n'être pas assez visible, à cause du grand espace que trois pavillons occupent sur une même drisse. L’on ne peut faire, dans le système de la numération, que dix signaux avec un seul pavillon, et quatre-vingt-dix-neuf avec deux pavillons. Les numéros de la première centaine sont donc les seuls qu’on puisse signaler avec deux signes; tous les autres numéros en exigent au moins trois.
Les désavantages du système de la numération paroissent encore plus grands,
lorsqu'on veut l'appliquer aux signaux qui ne sont pas compris dans la classe des ordres des avis généraux : en effet, il n’y a que neuf aires de vent qui puissent être signalées avec un seul pavillon; il faudroit en outre y joindre le signe qui caractérise cette classe, ce qui fait deux signes; les autres aires de vent exigeroient deux pavillons dans l'expression du numéro qui leur appartient, et il faudroit également ajouter le signe caractéristique de la classe; l'on seroit donc forcé d'employer presque toujours trois | signes, tandis que, dans le système actuel, deux signes suffisent dans tous les cas. Les nombres au-dessus de cent exigent quatre signes, dont trois feront connoître le numéro, et le quatrième la classe à laquelle le signal appartient. Si lon a cru devoir rejeter le système de numération parce quil amenoit trop souvent l'usage de trois pavillons hissés à une même drisse, à plus forte raison a-t-on cru devoir y renoncer, quand on
a reconnu qu'il entreroit la plupart du temps quatre signes dans les signaux qui, comme ceux de numéros et de nombre, se renouvellent très fréquemment.
Au surplus, nous croyons quil n'est pas possible d'employer une bonne méthode de signaux avec des pavillons , des flammes, des guidons variés par des couleurs , et que les marins ont imaginé des combinaisons très ingénieuses pour tirer parti de ces moyens qu'on n'a pas pu remplacer jusqu'à present. ( {Vote 5.)
Les procédés dont on se sert pour l'application des signaux de nuit, sont à peu de chose près les mêmes que pour les signaux dejour ; maislessignesetles signaux sont beaucoup moins nombreux : ce sont des coups de canon tirés en un ou plusieurs temps, groupés par des intervalles; ils sont représentés par des fanaux placés sur les bâtiments, pour éviter la confusion du bruit; ils remplacent les pavillons, et 1ls servent à indiquer, sur des tableaux formés comme ceux des si-
gnaux de jour, la case qui contient les ordres et les avis qu’on veut communiquer.
Les cases ne peuvent être qu'en très petit nombre; on les augmente autant qu'il est possible, par l'emploi des fusées; on se sert, dans les circonstances particulières , de l'éclair que produit l’'inflammation d’une amorce; et même des cloches et des tambours, lorsque les bâtiments sont assez près les uns des autres, pendant une épaisse brume , pour courir le danger de s’aborder.
Tous les codes de signaux des puissances maritimes sont fondés sur les mémes moyens que ceux qui sont employés en France, et ils ne diffèrent que par l’ordre, le nombre et la distribution des signes.
L'amiral Kinsbergen a cependant fait paroître à Amsterdam , en 1782, un ouvrage sur les signaux maritimes , qui différoit des autres, en ce que les mâts étoient pourvus d'ailes mobiles, ce qui a
DE LA TÉLÉGRAPHIE. 95 donné lieu, en 1795, de dire qu'il avoit inventé le télégraphe françois.
On sait que le sens des livres de signaux se change à volonté, par la transposition des valeurs qu’on peut donner arbitrairement aux clefs et aux signes, sans changer les principes généraux dont je viens de faire la description; de sorte que chaque armée a une manière de correspondre qui lui est particulière, et qui est inintelligible à tous ceux auxquels on n'a pas communiqué les changements qui ont été faits.