‹ Histoire de la télégraphieChapitre 3 sur 38 · LE D · texte numérisé non relu

LE D

défendre. Les Chinois en avoient placé sur toute l'étendue de la grande muraille, et Tamerlan même répandit par des signaux l'épouvante au milieu de ses ennemis.

Le langage des signes ne se perfectionna point; il fut toujours réduit à peu, près à annoncer quelques phrases :

cet art commençoit même à être oublié depuis quelques siècles. Un petit nombre de savants seulement en avoient conservé le souvenir : ils cherchoient à le reproduire sous des formes nouvelles, sans changer ses résultats. Lorsque la grande catastrophe de la révolution françoise ébranla l'Europe au dix-huitième siècle , la France, attaquant tous les peuples qui l'environnoient , et étant attaquée par eux, éprouva un transport d’exaltation qui l'éleva au-dessus de tous les dangers : elle créa comme par enchantement tous les moyens qui pouvoient servir à sa défense, et préparer

ses conquêtes. La quantité prodigieuse

d'hommes que les François avoient armés les avoient déterminés à se servir d’une nouvelle tactique ; il falloit donner un ensemble à ce grand nombre de bataillons qui s'étendoient du nord au midi de l'Europe. On saisit avec empressement le projet d'établir des communications rapides, avec lesquelles on püt concerter leurs mouvements, faire agir simultanément un million d'hommes dispersés sur un espace immense, comme s'ils eussent été réunis dans le même lieu, et entretenir l’effervescence des esprits en répandant promptement le récit des mesures adoptées , et surtout les succès qu’elles produisoient.

Il ne s’étoit pas encore présenté d'événement où la télégraphie pût être aussi utile; elle fut exhumée des cartons d’un comité , dans lesquels on l’avoit ensevelie depuis plus d’une année, et, sans cette circonstance , elle y seroit peut-être restée éternellement, comme tant d’autres projets qui sont reçus avec indiffé-

rence, et que l’on ne daigne pas même |.essayer.

Cette insouciance pour les nouvelles inventions a toujours existé même en France : leur utilité ne peut être prouvée que par l'expérience, et personne n'est pressé de faire des essais, lorsqu'il faut dépenser de l'argent et du temps. L’emploi de moyens nouveaux contrarie quelques habitudes, blesse souvent les intérêts de ceux qui profitent des anciennes méthodes, et peu de gens, excepté les inventeurs, sonts intéresés à faire valoir des projets dont la réussite paroït toujours incertaine.

D'ailleurs les individus n’influent que très peu chez toutes les nations : ceux qui les représentent ne mettent pas, pour réaliser des découvertes, tout le zèle qui feroit agir une réunion d'hommes directement intéressés à faire réussir les inventions qui leur seroient particulièrement utiles. |

‘adoption des découvertes qui ont

donné un si grand accroissement à l'industrie de la Grande-Bretagne, n'est due qu’à des associations particulières.

Les régulateurs du pouvoir ne font ordinairement d'efforts, pour propager une invention nouvelle, que lorsqu'elle peut servir à augmenter leurs forces; et, dans cette circonstance même, la volonté qu'ils font paroître d’abord n’a pas toujours assez d'activité et de persévérance pour qu'ils puissent profiter de tous les avantages qui leur sont offerts.

Quelle invention pouvoit être plus utile que celle de la poudre à canon ? quels changements ne devoit-elle pas produire dans la manière de combattre? Et cependant il a fallu plusieurs siècles avant que ces changements aient été effectués.

On a été long-temps sans abandonner les armes qui protégeoient le corps contre les lances et les flèches. Beaucoup d’années se sont écoulées avant qu’on se servit de l'artillerie avec avantage, et qu'on connût l'usage des fortifications mainte-

nant pratiquées. Il y a cinq cents ans que la poudre à canon est connue en Europe, et ce ne fut qu'en 1634, au siége de La Mothe, qu'on fit usage en France de la bombe. Louis x1v forma le premier régiment de bombardiers, qui fut incorporé depuis dans l'artillerie; et l’on connoissoit si peu la puissance de cette arme au seizième siècle, que Montaigne disoit :

« Les armes à feu font si peu d'effet, « sauf l’étonnement des oreilles, à qui « chacun est désormais apprivoisé, que « J'espère qu'on en quittera l'usage. »

Folard, si célèbre dans l’art militaire, et qui vivoit à la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, conseilloit indirectement, dans ses ouvrages, de substituer les arcs et les balistes à nos fusils et à nos canons.

Il n’est donc pas étonnant que le télégraphe, connu seulement depuis trente ans, soit resté, tel qu'il étoit à peu près quand il fut établi en France pour la première fois : tous les gouvernements sous

lesquels ses utiles et brillants résultats ont été exposés, n'y ont pensé que pour en tirer parti dans les moments pressants.

On a négligé de s'occuper de l'utilité générale et permanente dont il peut être en tout temps et en tout lieu.

Les étrangers n'ont pas réussi à s'en procurer un qui püt leur servir utilement : ils s'en sont tenus aux offres de quelques individus qui se sont présentés, sans examiner si ces hommes officieux avoient fait avec soin et exactitude les longues expériences qui peuvent seules donner quelques garanties de la réussite des projets de ce genre.

On ne s’est donc pas occupé assez sérieusement de la télégraphie ; son utilité n'a jamais été sentie dans le pays même au sein duquel elle est née, que pour satisfaire au besoin le plus impérieux du moment, la guerre; et l’on n’a pas même cherché sérieusement à se procurer tous les avantages que le télégraphe peut proourer dans cette circônstance.

Les causes de cette indifférence générale proviennent aussi souvent de ce que tous les effets qui résultent des découvertes ne sont pas aperçus sur-le-champ, et que beaucoup de ceux qui pourroient les faire valoir ne sont pas persuadés de leur utilité pour le bonheur des hommes.

Il est difficile de prévoir tous les résultats que peut produire l'emploi d’un moyen nouveau. Le graveur qui détacha les caractères de dessus sa planche pour les rendre mobiles, qui par cela seul fut inventeur de l'imprimerie, crut n'avoir trouvé qu'une manière de faciliter et d’abréger son travail : ses contemporains n'apercurent dans ce nouveau procédé que l'espoir de se procurer plus aisément la Bible ou les Psaumes. Nous ne savons même pas encore comment et jusqu'à quel point cette grande découverte influe et influera sur le bonheur des hommes.

Il en est de même de la découverte des mondes nouveaux, que nous devons à la boussole. On n’a pas deviné d’abord

que nous en serions redevables au mouvement d’une aiguille armantée. Nous ne savons pas s’il est avantageux aux mondes anciens et nouveaux de s'être assez rapprochés pour mettre en commun leurs lumières, leurs folies, leurs vices et leurs malheurs. |

Mais doit-on négliger, même repousser toutes les innovations? Ce système de fixité seroit funeste à un peuple entouré de voisins et de rivaux empressés de suivre les progrès que le temps fait faire aux connoissances humaines. Ceuxci acquerroient de nouvelles forces physiques et morales ; ils abuseroient bientôt de leur supériorité contre nous. Nos grandes découvertes ne nous rendent peut-être pas meilleurs, mais elles contribuent à nous rendre aussi forts que ceux qui voudroient nous opprimer; et l'oppression est le pire de tous les maux auxquels l'espèce humaine puisse être en proie. |

Nous devons donc développer tous les

germes de puissance que nous possédons.

Pour faire parvenir à leur maturité quelques uns de ces germes répandus sur le sol françois, il faut attendre quelquefois qu'ils soient fomentés par une réunion de moyens accessoires qui se présentent difficilement. Mais plusieurs autres peuvent servir sur-le-champ : le télégraphe, par exemple, pourroit être bien plus utile qu'il ne l’est pour la guerre, ‘administration publique, les relations - commerciales , la météorologie, etc. : sa vitesse produiroit une grande rapidité dans toutes les relations sociales. Pourquoi reste-t-il presque inaperçu sur une surface aussi étendue que celle de la France ? Pourquoi ses facultés sont-elles restreintes à porter dans un petit nombre de villes quelques ordres , quelques nouvelles souvent peu importantes ? Nous avons beaucoup parlé, nous parlerons encore des encouragements que nous devons au commerce et à l'industrie; comment

n'avons-nous pas deviné que des lignes télégraphiques établies depuis les principaux points des côtes et des frontières jusqu'à la capitale, pourroient faire du royaume de France le régulateur du commerce de l'Europe, et de Paris le régulateur du commerce de la France?

S'il existoit une ville qui pût connoître la première toutes les expéditions commerciales et tous les arrivages des ports de l'Europe ; commander avant toutes les autres des achats ou des ventes dans les différentes places, à raison des hausses ou des baisses que ces mouvements auroient occasionnées ; savoir chaque jour la différence que le cours du commerce apporteroit aux changes, et qui fût instruite la première sur le continent des événements de mer dont la connoissance influe sur les assurances, cette ville deviendroit bientôt le centre du commerce de l'Europe ; ses négociants accapareroient toutes les grandes opérations commerciales, et feroient un gain assuré,

parce qu'ils vendroient d’un côté à la hausse ce qu'ils achèteroient de l’autre en baisse. Toutes les villes commerciales, ne pouvant rivaliser avec elle, seroient contraintes d'y faire leurs achats, leurs ventes, leurs opérations de change et d'assurance.

Cette ville est Paris, qui, avec des télégraphes convenablement disposés, pourroit être informée avant les autres villes de l'Europe, de tous les mouvements des ports, de toutes les opérations des principales Bourses; connoître spécialement celles faites en Angleterre, en établissant une communication secrète de Douvres à Calais; et les négociants francois, d’après les avis qu'ils recevroient par ce moyen, feroient passer dans le même jour des ordres de ventes ou d'achats pour l'Allemagne, la Hollande, Hambourg, la Suisse , l'Italie, le Levant , l'Espagne ; par La Rochelle, Rochefort, Bordeaux, Bayonne, Lyon, Marseille, Toulon, Strasbourg, Lille, etc.

Et réciproquement les avis reçus à Paris par le télégraphe de nos villes frontières, qui avoisinent l'Espagne, le Portugal, les établissements de la Méditerranée, Bâle et beaucoup de villes d’Allemagne , donneroient aux François des moyens exclusifs d'influer sur le commerce d'Angleterre.

Remarquez que cette suprématie ne peut être enlevée à la France. Sa position en Europe, l'étendue de ses côtes sur les trois mers, la facilité qu'elle a de réunir par le télégraphe l'Océan à la Méditerranée et à la mer du Nord, la mettent, pour les opérations de ce genre, dans une situation unique qui ne peut être rivalisée par aucun pays.

L’Angleterre isolée ne peut communiquer promptement qu'avec la France ; toutes les villes commerciales de l’'Europe pourroient à peine faire passer des transmissions télégraphiques à quelque distance, sans traverser des territoires étrangers. Et lors même que toutes les

puissances qui nous environnent se réuniroient pour correspondre télégraphiquement , elles ne trouveroient pas un point sur toute l'étendue de leur domination qui pôût être, comme la France, le centre d’une communication générale.

On verra dans l'Histoire que nous publions , que l'aperçu des grands avantages offerts par le télégraphe a fait naître presque partout quelques velléités de s’en procurer un; mais ces désirs ont été bientôt réduits à de vaines tentatives, par la légèreté ou la maladresse du plus grand nombre de ceux qui ont présenté à presque tous les états de l'Europe le fruit de leurs travaux télégraphiques.

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