CHAPITRE
Signaux employés à annoncer des événements prévus, ou à transmettre des.
phrases convenues.
On a dû, de tout temps, se servir de signaux pour faire parvenir promptement, à de grandes distances , des phrases dont on avoit prévu l'emploi.
L'idée d'attacher une signification à’ l'apparition de feux placés sur des hau-
teurs est si naturelle, qu'on en trouve l’asage dans plusieurs peuplades de sauages d'Afrique, qui, lorsqu'ils font une expédition chez leurs voisins, annoncent par des signaux de cette espèce, le lieu où ils se trouvent, leurs succès, leur retour , etc. etc. ( Voyez JVote x.)
Si nous remontons jusqu'aux temps les plus reculés, dont lhistoire nous a conservé quelques traditions, nous trouvons l'art télégraphique attaché aux grandes époques des temps héroïques. Thésée, lors de son départ pour faire la conquête de la toison d'or, avoit arboré sur son vaisseau des voiles noires; il promit qu'il en substitueroit de blanches s’il réussissoit dans son entreprise, mais 1l oublia sa promesse : le vieil Égée voyant revenir le vaisseau avec des voiles noires, Crut que son fils avoit succombe à ses nobles travaux, et se précipita dans la mer.
Eschyle trace, en style poétique, une ligne télégraphique dans sa tragédie d'4gamemhñon : le poëte suppose qu'Aga-
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memnon avoit placé plusieurs station- naires sur le chemin de Troie, pour annoncer par des feux, à Clytemnestre, la prise de cette ville.
« Grâces aux dieux, s'écrie celui qui « est chargé d’observér les signaux, l'heu- « reux signal perce l'obscurité : salut, « Ô flambeau de la nuit, qui faites luire « un beau jour! » Clytemnestre apprend au chœur cette bonne nouvelle, et on demande quel message a pu instruire de cet événement : « C’est, répond la reine, « Vulcain par ses feux allumés sur l’Ida :
« de fanal en fanal, la flamme messagère « a volé jusqu'ici; de l’Ida, au promon- « toire d'Hermès à Lemnos ; de cette île, « le sommet du mont Athos a recu le « troisième signal; ce grand signal, pro- « duit d’un flambeau résineux, voyageant
« sur la surface des eaux d’Hellé, a doré
« de ses rayons le poste de Maciste ; ce- « lui-ci n’a point tardé à remplir son de- « voir, et son fanal a bientôt averti les
« gardiens du Messape aux bords de J'Eu-
« ripe; ils y ont répondu, et ont trans- « mis le signal en allumant un monceau « de bruyère sèche , dont la clarté, par- « venant rapidement au-delà des plaines « de l’Asope jusqu’au mont Cythéron, a « continué la succession de ces feux voya- « geurs. La garde de ce mont a allumé « un fanal dont la lueur a percé comme « un éclair jusqu’au mont d’Égiplanète, « au-delà des marais de Gorgopis, où « les surveillants que j'avois placés ont « fait sortir d’un vaste bücher des tour- « billons de flammes qui ont éclairé l’ho- « rizon jusqu’au-delà du golfe Saronique, « et ont été aperçus du mont Arachné; « là veilloient ceux du poste le plus voi- « sin de nous, qui ont fait luire sur le « palais des Atrides ce feu si Jong-temps « désiré! »
Homèëreet Pausanias fontsouventmention des signaux de feux employés aussi, pendant la guerre de Troie, par Palamède et Simon. Pausanias assure même que la fête des flambeaux , à Argos ,devoit
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son origine à un événement qui prouve que l'emploi des signaux étoit connu avant le siège de Troie : cette fête fut établie pour conserver le souvenir de la manière dont Lyncée annonça par des flambeaux à Hypermnestre qu'il avoit échappé à Danaüs, et comment Hypermnestre fit connoître, par un fanal place sur le fort de Larisse, qu'elle étoit aussi hors de danger.
On croiroit , en lisant les auteurs grecs, que la Grèce fut couverte de flambeaux et de phares destinés à donner des signaux ; leurs pyrses étoient de grands feux de matières combustibles ; on les apercevoit pendant la nuit par leur lumière, et pendant le jour par leur fumée.
Thucydide décrit des fanaux attachés au bout de hautes perches, que l'on portoit autour des villes assiégées, et qu’on plaçoit le long des chemins. On s'en servoit beaucoup à la guerre, et on les employa pendant celle du Péloponèse, lors da combat de Salamine.
Persée se servoit aussi de ce moyen pour recevoir, en Macédoine, des avis de toutes ses provinces.
Leschés de Lesbos fait mention d’une tour élevée sur le promontoire de Sigée, à soixante-quinze stades de Ténédos , sur laquelle on allumoit des fanaux ; et Ptolémée Philadelphe en fit élever de si hautes dans l’île de Pharos, que les feux placés sur leur sommet ne paroissoient avoir que la grandeur d’une étoile, quoiqu'ils fussent d’un volume considérable.
Philippe, lors de la guerre des Grecs contre Âttale , fit placer des signaux ignaires sur toutes les montagnes de la Thessalie. Enfin, un Sidonien proposa à Alexandre le moyen d'établir une communication entre tous les pays de sa domipation , et il ne lui demandoit que cinq jours pour lui donner des avis du lieu le plus éloigné de ses conquêtes dans l'Inde, jusqu’à la capitale deses états héréditaires. Alexandre regarda ce projet comrüe le rêve d’un cerveau en délire, et rejeta ces
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offres avec mépris. Le Sidonien prit la fuite; mais à peme eut-il disparu , qu’Alexandre fit réflexion aux effets politiques etmilitaires qui résulteroient de la promptitude avec laquelle on pourroit donner et recevoir des ordres et des avis utiles au gouvernement. Îl souhaita que ce projetn’eüût rien d'impossible, et voulut qu'on rappelät celui qui en étoit l'auteur; mais on ne put le retrouver, quelque recherche que l'on fit, et Alexandre sentit un véritable repentir d’avoir improuvé cette proposition sans l'avoir examinée. (Viguères, Remarques sur les Commentaires de César, L. vu.)
Mais ce qui prouve mieux encore comMbien l'emploi des signaux étoit fréquenit en Grèce, © 'est la quantité de mots relatifs aux signaux qui se trouvent dans la langue grecque. Pharos signifie phare; pursos, petit ou moindre feu; phructos, lés signaux de torches; phructôros et porscutès, la sentinelle qui veille à ces feux, et, parleurmoyen, communique lesavis;
phructäria, l'établissement lui-même ; pursourguion et phructôrion, la place où il a lieu; phructôréé et purseud , verbe quiexprime l'action de veiller à ces avis, et de les renvoyer ; purseia, la dépêche elle-même,
Les signaux étoient divisés en symbole et semeia, ou signe sonore ou oral; les signes visibles, les signes sonores, au moyen desquels on donnoit le mot d’ordre; syntémata, les signes visibles qui se faisoient sans bruit, par des mouvements de maïns ou d'armes; parasÿnthemata semeia devoient désigner des drapeaux, des étendards, etc.
Cesmotsnousapprennentqueles Grecs se servoient d'autres signaux que ceux donnés par le feu. Ils employoient le son, la fumée et les drapeaux. C'étoit spécialement dans les camps que ces moyens étoient en usage.
Ænéas le tacticien, qui vivoit 336 ans avant J. C., donne beaucoup de manières pour faire passer des avis dans les
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camps : il en est une entre autres qui est remarquable par sa singularité. La voici telle que Polybe la décrit : Plusieurs personnes se placent à de grandes distances, chacune avec un grand vase de même grandeur, et contenant une même quantité d’eau; sur les côtés de chaque vase est un trou d'égal diamètre pour tous ; un morceau de liége sur lequel est planté uu bâton perpendiculaire, divisé par parties égales, nage sur l’eau des vases ; chaque division contient une des phrases qu'on veut transmettre, et les stationnaires sont munis de torches. Lorsque le premier élève sa torche, il débouche en même temps le trou du vase; le second, en élevant sa torche, donne aussi un écoulement à l'eau, et cette manœuvre a lieu à chaque station. Quand l’eau du vase est assez écoulée pour que la division qui porte l’ordre se trouve vis-à-vis le bord, le premier stationnaire baisse sa torche et remet le bouchon; les autres agissent de la même manière, ‘ei connoissent ainsi
26 HISTOIRE ce que le premier a voulu faire savoir.
(Planche I.)
On voit, par l'aperçu que nous venons de donner, que l’art télégraphique n’avoit pas fait de grands progrès chez les Grecs, et il ne devoit pas se présenter beaucoup d'occasions de le mettre en pratique, puisqu'il ne pouvoit satisfaire aux besoins d’une correspondance générale. On tenta néanmoins plusieurs fois chez eux l'application des signaux de feux aux lettres de l'alphabet. Jules l’Africain rapporte qu’on plaçoit huit. chaudières dans lesquelles on allumoit des feux ; on accompagnoit ces chaudières de trois autres feux allumés à une certaine distance; chacune des chaudières servoit à indiquer une partie de lal phabet qu'on avoit divisé en huit , et les trois feux accessoires désignoient la place de la lettre dans chacune de ces huit parties.
Cléomène, Damocrite, et ensuite Polybe, voulurent donner plus de simplicité à cette méthode. Polybe nous apprend
qu'il divisoit l'alphabet en cinq colonnes, dont quatre de cinq lettres chacune, et une de quatre; il cachoit des torches derrière deux murailles, placées lune à sa droite, et l’autre à sa gauche; et, pour indiquer à son correspondant la vingt-quatrième lettre, il faisoit apparoître d’abord cinq torches à sa droite, qui indiquoient la cinquième division de son alphabet; puis quatre torches à sa gauche, pour marquer le rang que la lettre avoit dans sa division.
On fixoit un long tuyau à chaque muraille, qui servoit à diriger la vue vers le point qu'on vouloit observer. (PI. 11.) Cette méthode ne produit que de foibles résultats. Rollin pense qu’elle ne pouvoit servir qu'a une petite distance, et mous croÿons qu’elle n’est utile dans aucune circonstance, à moins que ce ne soit d’une station à une autre; car en supposant, ce que nous sommes loin d'admettre, qu'on pût faire passer ces signaux par un grand nombre de stations, sans confusion, et
sans avoir besoin de corriger des erreurs, elle nécessiteroit, pour un mot, un si grand nombre de signaux, qu'une nuit employée toute entière suffiroit à peine à une transmission de quelques mots.
Chaque lettre employeroit cinq à six signaux, en supposant un terme moyen, et par conséquent de vingt-cinq à trente pour un mot de cinq à six lettres.
On perd de vue le système alphabétique depuis Polybe jusqu'au seizième siècle de l'ère chrétienne.
C'étoit pour transmettre des signaux phrasiques qu’Annibal fit élever des tours d'observation en Afrique et en Espagne.
Il employoit des feux qui étoient visibles à soixante-sept mille cinq cents pieds romans. Les Romains suivirent la même méthode, et ils établirent, partout où ils étendirent leurs conquêtes , des communications rapides qui servoient à maintenir leur empire sur les peuples vaincus.
Le télégraphe représenté sur la colonne de Trajan est la seule description d’un
DE LA TÉLEGRAPHIE. 29 poste télégraphique romain qui nous soit parvenue. Cette colonne fut élevée l'an 867 de Rome; les bas-reliefs représentent l'expédition de Trajan contre les Daces ; le poste est entouré de palissades; son second étage a un balcon, et le bâtiment est couronné par une petite tour.
( Planche III.)
On trouve encore en France.les restes de quelques tours élevées par les Romains pour servir à Ces communications. Les hautes tours d'Uzès , de Bellegarde, d’Arles, et la Tourmagne à Nîmes, étoient destinées à des vedettes et gardesromaines qui faisoient passer avec rapidité des avis de toutes les contrées voisines. C’est ainsi qu’ou avoit lié ensemble la Syrie et l'Égypte, Antioche et Alexandrie; et cette multitude de villes réunies sous un même empire, onze cent quatre-vingt-dix-sept en Italie, douze cents dans les Gaules, trois cent six en Espagne, et cinq cents en Asie, forme, du nord-ouest au sud-
30 HISTOIRE ouest, une ligne télégraphique de quatorze cents lieues. (*)
Lorsque les événements qu’on vouloit faire connoître éioient imprévus, on pouvoit se servir du moyen dont César fait mention dans ses Commentaires. « Quand « 1l arrivoit, ditl, des événements ex- « traordinaires , les Gaulois s'avertis- « soient par des cris qui étoient entendus « d’un lieu à l'autre; de sorte que le mas- « sacre des Romains, qui avoit été fait à « Orléans au lever du soleil, fut su à neuf « heures du soir en Auvergne, à quarante « lieues de distance. » (Vote 2.)
Le roi de Perse, qui, comme nous l'avons déjà rapporté, avoit établi une communication. de ses états jusqu’en Grèce par des signaux de feu, avoit aussi placé de distance en distance des sentinelles qui crioient les avis que l’on vouloit faire passer à des lieux éloignés. Ils
(*) Bibliothèque britannique, n° 215-216, et Transaction Iris academia, vol. vr.
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parvenoient en quarante-huit heures d’Athènes à Suze, villes éloignées l’une de l'autrede plus de cent cinquante lieues. (*
Quelque exagérés que nous paroissent plusieurs de ces rapports historiques, ils prouvent du moins les efforts que les anciens ont faits pour établir des correspondances par signaux. Cette manière de correspondre fut aussi fréquemment employée dans le moyen âge.
On établit en Portugal , depuis la frontière jusqu’à Barcelonne, de petites tours en bois appelées wigies. Les signaux étoient des étendards le jour, et des feux pendant la nuit : ils annonçoient la présence des bâtiments, et s'ils étoient de guerre ou marchands; lorsqu'ils étotent jugés ennemis, les vigies arboroient un drapeau rouge , et lorsqu'ils se dirigeoient vers Gibraltar, elles accompagnoient -le signal-de plusieurs coups de canon.
Les Maures avoient élevé des tours en
(") Diodore.
Espagne; ils les avoient placées sur les lieux les plus éminens, afin d'y poser des vigies. On voit encore aujourd'hui plusieurs de ces bâtiments.
Hector Boëce, historien écossois, dit que de son temps encore (au seizième siècle) on voyoit dans la Grande-Bretagne les restes de quelques mâts élevés en divers lieux, au sommet desquels étoient des barils de poix, destinés à servir de signaux, et que les habitants du pays de Galles se sont aussi servi des mêmes moyens pour correspondre. Penpant a découvert et exactement désigné une longue suite de stations dans ce pays, depuis Peudebu jusqu'à Copirgolcuni (colline de feu), destinées à cet usage.
Les Arabes et les Asiatiques pratiquoient l'art de parler par signaux. Si lon en croit d'Halselquist et Marigny, les Chinois, chez lesquels on retrouve presque toujours des traces de ce que nous croyons avoir inventé en Europe, avoient élevé des machines à feux sur la
grande muraille, longue de cent quatrevingt-huit lieues, pour donner l'alarme à toute la frontière qui les séparoit des Tartares, lorsque quelques hordes de ce peuple les menaçoient. Ils employoient, ainsi que les Indiens, des feux qui produisoient une lumière si brillante , qu’elle s'apercevoit au travers des brouillards, et que ni le vent ni la pluie ne pouvoient éteindre. On assure que les Anglois ont apporté de l'Inde la composition de ces feux, qu'ils les employèrent pour les observations trigonométriques relatives à la jonction des observatoires de Paris avec Greenwich. (*) (Vote 2 bis.)
Des continuateurs de Théophane font mention de signaux de feu donÿ on se servoit à Constantinople : ils étoient placés sur huit montagnes, et signaloient en peu d'heures les mouvements des Sarrasins. La première position étoit près
(*) Biblicthèque britannique , mai 1796, deuxième quinzaine. :
Le EE TS TS TT tn
de Tarses; venoient ensuite celles des monts Argent, Isamus, Égisus, la colline de Mamas, le Cérisus, le Mocilus, la colline Auxentius, et le cadran du phare du palais. (*) Un moine appelé Trithème fit paroître, .
vers Ja fin du quinzième siècle, un sys- ;tème qu'il appela stanographia Trithemiana : l'objet de cette invention est d’envoyer, par le moyen du feu, des avis à quelque distance que ce soit; mais ce moyen n'est jamais parvenu à la connoissance du public. On en trouve cependant quelques notions dans le Trithemii Epist, ad Arnoldboslium , insérées dans S'cholli Thaumaturgus Physicus, et dans Vallius, Disput. de arte Trithemiana scribendi per ignem; mais ces notions sont si confuses, qu’elles ne méritent aucune attention. | Celui de tous les télégraphes phrasi-
(*) Vôyez Gibbon, Histoire de la Décadence de l'Empire romain , 14° vol., p. 410, à la note.
ques qui étoit le plus facile à comprendre, et qui exprimoit les phrases les plus énergiques, étoit celui de Tamerlan; il s’en servoit lorsqu'il faisoit un siège, et n'employoit que trois signaux : le premier étoit un drapeau blanc qui exprimoit cette phrase : « Rendez-vous ; Tamerlan « usera de clémence.» Un drapeau rouge annonçoit, le deuxième jour, qu’il falloit du sang, que le commandant de la place et ses principaux officiers payeroient de leur tête le temps qu'ils lui avoient fait perdre. Il arboroit, pour le troisième et dernier signal , un drapeau noir, ce qui signifioit : « Soit que la « place se rende, ou qu’elle soit prise « d'assaut, tout sera mis à feu et à sang; « la ville sera détruite. »
PRO LIOR DUR DD OR DD UD LR L LR RD LAS LR/R ARR LR LL RS LPETIS VS NAS QAR