LIVRE XXIX
VTI.
Pour les assemblées, encore plus que pour les individus, mal passé n'est que songe La Convention, ne voyant plus autour d'elle les individus à piques et à bonnets rouges qui la tenaient assiégée la veille, se prend à espérer qu'elle sera désormais à l'abri de coups de main semblables à celui qu'on a voulu tenter contre elle. Cherchant à oublier la pression qu'on lui a fait subir avec tant d'insolence, elle se laisse bercer par la phraséologie banale de son orateur favori et passe à l'ordre du jour.
L'ordre du jour était l'organisation du tribunal révolutionnaire décrété la veille. Lesage (d'Eure-et-Loir) annonce, au nom du Comité de législation, que ses coliques et lui se sont réunis aussitôt après le vote de r Assemblée, qu'ils ont travaillé jusqu'à dix heures du soir, mais qu'à ce moment ils ont été appelés à la séance publique par la gravité des circonstances, et qu'ils y sont restés jusqu'à une heure.
« Le Comité, ajoute-t-il, a nommé des commissaires, un rapporteur; mais le travail ne pourra être prêt que demain à midi.
— Il est impossible d'admettre ce délai, s'écrie le farouche Carrier; l'organisation du tribunal ne peut exiger un temps aussi long. Les principes sont clairs. Je demande que le Comité de législation qui n'a pas répondu au vœu de l'Assemblée soit renouvelé sur-le-champ.
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— Non, répond Bentabolle, autre Montagnard non moins fougueux que Carrier; que Ton nomme immédiatement neuf commissaires et que ces com- . missaires soient chargés de présenter séance tenante leur travail. »
Mais la Convention , pressée d'entendre la lecture des lettres du maire sur la situation intérieure de Pa/is, et celle des dé|>êches de Dumouriez et de ses commissaires sur les mouvements de l'armée, ne s'arrête pas aux propositions de Carrier et de Bentabolle.
Il n'est question dans la lettre de Pache que du pillage des imprimeries de Corsas et autres journalistes. C'était le seul objet sur lequel la Convention l'eut interrogé, et le maire de Paris était trop habile pour faire une allusion même indirecte aux autres incidents qui avaient marqué la soirée de la veille. Il se contente donc de faire savoir que les commissaires envoyés pour arrêter les désordres ne sont arrivés que quand les émeutiers avaient disparu ; que ses agents ont pu seulement consulter les dégâts et dresser des procès-verbaux, mais qu'il a donné les ordres nécessaires pour la découverte, la poursuite et la punition des auteurs et promoteurs des troubles.
Les lettres de Dumouriez étaient du 3 et du l\ mars. Elles respiraient la confiance et l'audace. Le général insistait sur la nécessité de continuer malgré tout la campagne de Hollande, « seul moyen de sauver les Payslias. » Les lettres de Miranda et des commissaires près l'armée du Nord annonçaient que l'année s'était ralliée
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près de Sainl-Trond, et qu'elle allait occuper devant Louvain une forte position qui lui permettrait découvrir la Belgique et de reprendre l'offensive.
Ces nouvelles étaient assez rassurantes, mais Robespierre avait préparé une longue harangue sur les trahisons des généraux et de leurs complices. Pendant que ses amis élaborent le décret qui doit établir le tribunal extraordinaire, il prie l'Assemblée de lui permettre d'exposer ses idées et ses vues sur la situation de la République.
« La marche rétrograde de nos armées, dit-il. ne me frappe pas de découragement; bientôt nous terrasserons encore une fois les tyrans qui veulent attenter à notre liberté. Mais il faut que l'ardeur guerrière des défenseurs de la patrie soit secondée par la sagesse et le courage des représentants de la nation. Pour moi, j'avoue que mes notions en politique ne ressemblent en rienà celles de beaucoup d'autres hommes. On croit avoir tout fait en ordonnant un recrutement dans toutes les parties de la République. Je ne doute pas du courage de nos soldats; mais comment voulez-vous que leur ardeur se soutienne, s'ils voient à leur léte des chefs coupables et impunis? Des ofliciers n'étaient pas à leur poste au moment de l'affaire d'Aix-la-Chapelle, et ils ne sont pas encore arrêtés. Stengcl est convaincu de trahison, et le décret d'ac,cusalion n'est pas encore porté contre lui. Quant à Dumouriez. j'ai conliance en lui, parce qu'il y a Irois mois il voulait entrer en Hollande et que. si on eut exécuté ce plan, la révolution était faite en Angleterre. J'ai conliance en lui, parce que son intérêt personnel.
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l'intérêt de sa gloire même est attaché au succès de nos armes.
« Mais il ne faut pas fixer ses regards sur un fait isolé, sur un individu; en examinant la marche de la Révolution, on s'aperçoit aisément que tous nos malheurs sont nés de la même cause, de l'indulgence criminelle que l'on a toujours eue pour les ennemis du bien public, pour des ci-devant privilégiés, pour des riches. Ils échappent au glaive de la loi, et la nation ne sait pas encore si cette classe orgueilleuse doit ou non courber le front sous le niveau de l'égalité. Il faut faire la guerre avec vigueur, avec audace même, mais il faut la finir bientôt. La guerre ne peut pas être longue. Il est un terme aux sacrifices d'une nation généreuse; mais, si on veut obtenir des succès rapides, si Ton veut que les tyrans soient promptement renversés, il faut changer le système actuel de gouvernement; il faut que l'exécution des lois soit confiée à une commission fidèle, d'un patriotisme épuré, une commission si sûre que l'on ne puisse plus cacher a la Convention ni le nom des traîtres, ni la trame des trahisons.
« Tant que le gouvernement ne sera pas ainsi mis sous l'œil vigilant de la nalion, au dedans les mouvements de l'aristocratie se perpétueront, sans que le peuple ni ses représentants s'en doutent ; au dehors, les succès de nos armées nous seront fastueusement annoncés, nos défaites dissimulées d'après les procédés de l'ancien régime. Rappelez-vous les rapports qui nous étaient faits sur les généraux avant le retour de Danton et de Lacroix. La veille de leur arrivée, nous étiolé