LIVRE VIL S
Dalmas d'Aubenas et Voisin demandent quel'Âsscmblée casse les commissaires et rétablisse dans ses fonctions le conseil général de la commune. Mais à cette proposition un Montagnard opposé ces phrases banales à Tusage de tous les démagogues 9 toujours prêts à excuser les usurpations les plus flagrantes lorsqu'elles servent leur intérêt du moment : « Éclairez le peuple par la persuasion, non pas par des mesures violentes; dans le péril où se trouve la chose publique, il serait imprudent d'écarter des hommes qui peuvent la servir utilement ; attendons des éclairdssements ultérieurs. »
En ce moment, l'Assemblée peut déjà pressentir le peu d'effet que les moyens de persuasion pourront avoir sur la populace en délire. Car les premiers mugissements de rémeute arrivent jusqu'à elle. Un attroupement considérable entoure le corps de garde des Feuillants et demande Ja tête de quelques prisonniers qui s'y trouvent renfermés. Ils avaient été arrêtés dans la nuit aux Champs-Elysées, armés d'espingoles. « C'est une fausse patrouille, crie la foule, ce sont des royalistes, Suleau est avec eux, Suleau est à leur tête! » Suleau était un journaliste très-connu pour ses opinions aristocratiques et ses plaisanteries pleines de verve contre les Jacobins et leurs adhérents.
En vain l'Assemblée décrète qufi « les détenus sont sous la sauvegarde de la loi , » en vain elle envoie des commissaires haranguer les émeutiers; le commandant du corps de garde accourt tout ému à la barre et annonce « que le poste vient d'être forcé, qu'il y a tout à craindre pour la vie des prisonniers. » L'Assemblée réi-
tère ses ordres, mais on savait d'avance ce que voulait dire cette phrase qu'on retrouve si souvent dans les procès-verbaux de l'époque : Tout est à craindre pour la vie des prisonniers! Le plus souvent, au moment même où elle*était prononcée, la populace égorgeait les malheureux abandonnés à sa fureur. C'est ce qui était arrivé pour Suleau et plusieurs de ses infortunés compagnons. Une héroïne de carrefour qui, après avoir brillé un instant dans les scènes révolutionnaires, devait mourir misérablement dans un hôpital de folles, une de ces femmes avides de bruit et d'émotions, qui, — progression naturelle et presque inévitable, — commencent par le désordre et la prostitution, passent par l'émeute et l'assassinat, et finissent par la Salpêtrière ou la Morgue, Théroigne de Méricourt avait été plusieurs fois exposée aux épigrammes du spirituel journaliste. Elle était là, hurlant de fureur, brandissant un sabre, excitant les assassins et demandant sa proie. Aussitôt que Suleau lui est livré, elle se jette sur lui et l'égorgé de sang-froid *.
On coupe les têtes de Suleau et de ses compagnons, on les plante sur des piques et on les promène aux alentours du Manège. Le malheureux Louis XVI peut les entrevoir
4. Voici comment M. Louis Blanc raconte le meurtre de Suleau : a Tout ce dont peut s'offenser à jamais l'orgueil d'une femme, sa « coquetterie, sa pudeur,' Suleau Tavait dit de Théroigne; et main- « tenant elle avait à choisir entre faire tuer son ennemi ou Thumilier a en le sauvant; de ces deux manières de se venger, elle préféra la « moins ficre: ne pouvant monter jusqu'au dédain, elle descendit jusa qu'au meurtre. »
Voilà, il faut en convenir, une singulière manière d'excuser un effroyable assassinat I