LIVRE VIII
Lorsque les Suisses avaient entendu le tambour les rappeler et cpi'ils étaient descendus à l'entrée du jardin pour se former en colonnes, ces combattants ne les avaient pas suivis, et cela par une raison bien simf)le : c'est qu'une troupe disciplinée, qui doit retourner paisiblement dans sa caserne, ne peut recevoir personne dans ses rangs. Ils avaient donc dû songer à faire retraite d'un autre côté et s'étaient dirigés, de plain-pied, par les grands apparte* ments, vers la galerie du Louvre ; ils y rallièrent quelques soldats, chargés de garder une coupure pratiquée dans le plancher de la galerie, pour empêcher les assaillants de pénétrer par cette voie ; ils traversèrent la coupure sur des planches et atteignirent sans encombre l'extrémité de la galerie; par l'escalier de Catherine de Médicis, ils parvinrent à gagner les rues avoisinant le Louvre, d'où ils purent se disperser sans être reconnus*.
4. Cette retraite si facile et si peu troublée est encore une preuve évidente de ce que nous avons dit plus hauL Si les Tuileries avaient éié prises de vive force, celte petite troupe aurait été poursuivie répée dans les reins; elle n'aurait pu franchir la coupure sans obstacle ; elle aurait été décimée par les coups de fusil tirés sur elle pendant le trajet, si long et si dangereux, de la grande galerie du Louvre ; elle aurait enûn été signalée par les insurgés engagés dans la galerie à leurs compagnons du Carrousel, pour qu'ils eussent à la retrouver au pied des escaliers du Louvre et la prendre entre deux feux , au moment où elle déboucherait sur la voie publique. Cette fuite miraculeuse serait inexplicable dans Thypothèso d'un assaut véritable; mais elle se conçoit tout naturellement, si les Tuileries, abandonnées par leurs défenseurs faisant retraite de deux cotés à la fois, n'ont été envahies que lorsque l'apaisement de tous les feux défensifs eut fait comprendre aux assaillants qu'ils n'avaient plus à craindre de résistance.
Mais pendant que les derniers défenseurs des TuUeries succombent sur la place Louis XV ou s'enfuient par Tescalier de Médicis, pendant que des misérables s'enivrent de vin, de vols et de meurtres dans Tantique palais des rois, il est temps de retourner à l'Assemblée nationale, où se décide le sort de la royauté elle-même.
La Législative a senti, dès les premiers moments, que le coup lancé de THôtel de Ville, et qui vient d'abattre à ses pieds le malheureux Louis XVI, a été dirigé contre elle aussi bien que contre la royauté. A l'heure même où le canon cesse de tonner, elle s'aperçoit que si, en apparence, elle triomphe, en réalité elle est asservie. De la Constitution il ne reste plus qu'elle, elle paraît concentrer dans ses mains tous les pouvoirs; et cependant, loin de parler en souveraine, elle se croit obligée de ménager l'émeute, de s'incliner humblement devant l'insurrection.
Voici venir une députation que lui envoient enfin les commissaires qui se sont installés de vive force à la place des véritables représentants de la commune, ces mêmes insurgés dont, quelques heures auparavant, un député courageux proposait de casser les arrêtés illégaux. Elle est sur-le-champ admise à la barre sur la demande de Bazire. Huguenin avait abandonné un instant la présidence de la commune insurrectionnelle pour dicter insolemment ses volontés aux représentants de la nation.