LIVRE VL
fiévreuse qu'une multitude de bruits absurdes eotrete^ naient dans la population parisienne.
Une foule d*hommes et de femmes envahit la barre, criant : « On empoisonne nos frères ! vengeance ! vengeance ! » La réouverture de la séance est réclamée; mais, parmi les députés qui étaient encore présents, il n'y en avait aucun qui eût le droit légal de présider*. Les pétitionnaires vomissent mille injures contre les traîtres qui refusent de les entendre; la gauche elle-même, par l'organe de Lasource, est obligée de les rappeler au calme. Enfin un ex-président, Vergniaud, parait, et les pétitionnaires peuvent dénoncer avec des frémissements, des hurlements de rage, le crime horrible commis à Soissons contre les fédérés. Leur indignation éclate par phrases entrecoupées : « On a mis du verre dans le pain des volontaires ! On a voulu empoisonner nos défenseurs, nos amis, nos frères, nos pères, nos enfants. Les uns sont morts, les autres sont malades dans les hôpitaux^. Il n'y a que les aristocrates qui aient pu commettre un crime aussi effroyable. Qu'ils se déclarent donc, les lâches homicides, et nous les combattrons ! Ah ! si nous n'avions pas eu tant de patience ! si, dès le commencement de la révolution, nous les avions exterminés jusqu'au dernier, la révolution serait achevée et la patrie ne serait pas en danger. Mais vous, représentants du peuple, vous en
4 . Les anciens présidents étaient seuls revêtus du droit de remplacer en cas d'absence le président en exercice.
9. On disait que cent soixante-dix volontaires étaient morts empoisonnés, que sept cents autres étaient à Thôpital. Voir le discours de Lasource, p. 447, Journal des Débats et Décrets.
qui seuls nous pouvons encore avoir confiance, nous abandonnerez-vous?... Si nous ne comptions pas sur vous, nous ne répondrions pas des excès auxquels notre désespoir pourrait nous porter... C'est à vous que
nous demandons vengeance, et nous l'attendons de vous. »
« Oui, oui, vous l'aurez, » s'écrie la Montagne.
Le président répond : « Citoyens, l'Assemblée partage votre douleur; les expressions de votre désespoir ont été jusqu'à son cœur. » Il rappelle que des commissaires, sur le patriotisme desquels on peut compter, ont été envoyés à Soissons, et annonce que la délibération, ne pouvant être valable à cause de l'insuffisance du nombre des députés présents, sera reprise le lendemain. « Le crime est atroce, reprend Thuriot, il faut que la vengeance soit prompte. Je demande que l'on envoie sur-le-champ un courrier à nos trois commissaires, pour avoir une connaissance précise du fait. »
Cette motion adoptée, Vergniaud lève la séance, et la foule s'écoule en faisant entendre ses menaces habituelles.
Le lendemain, une lettre des commissaires de l'Assemblée donnait, sur le fameux empoisonnement, les plus minutieux détails. « Si du verre s'est, en effet, trouvé dans le pain des fédérés, la malveillance y est restée complètement étrangère. La manutention avait été établie par négligence dans un des bas côtés d'une église, dont les murs et les vitraux tombaient en ruine; des enfants s'étaient amusés à jeter des pierres, et des débris de verre étaient tombés dans le pain sans que les boulangers s'en fussent aperçus. Du reste, le mal avait été sans