‹ Histoire de la terreur, 1792-1794 (volume 2)Chapitre 81 sur 262 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

voyaient aujourd'hui en elle un obstacle à leur retour triomphal, soit comme conseillers du faible Louis XYI, s'il était rétabli dans son autorité souveraine, soit comme chefs d* un conseil de régence, si le roi périssait dans la tourmente révolutionnaire? Mais de pareilles assertions veulent être prouvées, et celles-ci sont restées à Tétat de rumeurs.

Quoi qu'il en soit, la masse des émigrés n'était et ne pouvait être initiée à tout ce machiavélisme des cours ; la plupart pe s'inquiétaient que de la restauration de leurs privilèges et de la punition de ceux qui avaient osé les leur ravir. Sous l'empire d'illusions étranges, fruits ordinaires de l'émigration, ils répétaient sans cesse à leurs alliés qu'ils n'auraient besoin que de se présenter pour se faire ouvrir les portes de toutes les places qui se trouvaient entre la frontière et Paris.

La plus plausible explication de leur conduite, c'est qu'ils n'étaient pas de leur temps. Ils se croyaient encore à l'époque des croisades et envoyaient des quenouilles aux retardataires ; ils en étaient au moins aux idées de la Ligue et de la Fronde, et s'étayaient de l'exemple de Guise^ de Turenne et de Condé, qui, eux aâssi, n'avaient pas hésité, pour venger leurs querelles particulières, à attirer l'étranger au sein de leur patrie.

Louis XVI et la reine elle-même avaient vu avec douleur l'émigration prendre depuis quelque temps d'immenses proportions^. Ils avaient cherché à retenir les

4 . Dans ses correspondances les plus intimes, la reine ne cessait do se plaindre des émigrés avec une très-vive amertume. Nous trouvons ces plaintes exprimées dans deux lettres, écrites les 46 et 24 août 4794,

fidèles serviteurs qui leur demandaient conseil ^; ils ne cessaient d'envoyer des affîdés auprès de leurs amis les

au comte de Mercy-Ârgenteau, Tambassadeur et le confident de Terapereur Lcopold, et sur l'authenticité desquelles le moindre doute ne peut subsister. Elles furent déposées aux archives secrètes do Vienne, puis, par un des plus bizarres caprices du sort , rapportées en France par ordre de celui qui, douze ans après les événements que nous racontons, occupait le trône de Louis XVI, faisait camper son armée dans les jardins de Schœnbrun et devait épouser la propre nièce de Marie- Antoinette.

Voici les passages les plus significatifs de ces deuK lettres, dont nous avons tenu les originaux entre les mains :

« 16 août 1791.

a Nous retomberions, sous les agents des princes et des émt-

grants, dans un esclavage nouveau et pire que le premier, puisque ayant Tair de leur devoir quelque chose, nous ne pourrions pas nous en tirer; ils nous le prouvent déjà en refusant de s'entendre avec les personnes qui ont notre conûance , sous le prétexte qu'elles n'ont pas la leur, tandis qu'ils veulent nous forcer de nous livrer à M. de Galonné, qui, sous tous les rapports, ne peut pas nous convenir, et qui , je crains bien, ne suit en tout ceci que son ambition, ses haines particulières et sa légèreté ordinaire, en croyant toujours possible et fait tout ce qu'il désire. Je crois môme qu'il ne peut que faire tort à mes deux frères, qui , s'ils n'agissaient que d'après leur cœur seul, seraient sûrement parfaits pour nous »

« 81 août 1791.

« Vous connaissez par vous-même les mauvais propos et les

mauvaises intentions des émigrants; les lâches, après nous avoir abandonnés, veulent exiger que seuls nous nous exposions, et seuls nous servions tous leurs intérêts. Je n'accuse pas les frères du roi ; je crois leur cœur et leurs intentions pures; mais ils sont entourés et menés par des ambitieux qui les perdront après nous avoir perdus les pre« miers. »

4. Voir les Mémoires de M"»« de La Rochejacquelein et sa vie, par M. Nettement.

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