‹ Histoire de la terreur, 1792-1794 (volume 3)Chapitre 145 sur 249 · LIVRE XXX · texte numérisé non relu

LIVRE XXX

« Voyez, (lisait-on le soir aux veillées, ce sont ceux (jui ont applaudi à rétablissement de la République, qui ont appelé la guerre à grands cris, que la loi exemple du tirage, et c'est nous, qui n'avons désiré ni Tune ni Tautre de ces calamités, qui allons supporter tous les maux qu'elles entraînent après elles. A quel titre ces hommes qui nous ont enlevé notre pasteur, qui le poursuivent dans les bois, qui ont dépouillé notre église de ses ornements et de ses cloches, viennent-ils aujourd'hui nous demandcT nos enfants pour aller défendre une république dont nous ne connaissons l'existence que par les vexations de toute nature qu'on nous fait subir en son nom? »

Tout cela était vrai, mais d*un autre côté fallait-il ajouter des complications nouvelles aux inextricables difficultés sous les quelles succombait notre malheureuse patrie? Aux blessures qui déchiraient ce grand corps déjà si martyi'isé en fallait-il ajouter une autre par la- (juelle irait s'écouler le plus pur sang de la France?

Les populations vendéennes et bretonnes étaient trop loin des frontières pour entendre le canon de l'étranger; elles ne pensèrent qu'à une seule chose : invoquer, contre ceux-là mêmes qui l'avaient inscrite au frontispice de leur (Constitution, cette maxime': « Lorsque le peuple ou une fraction du peuple est opprimée, l'insurrection est le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

La réunion, pour la formation des listes d'appel et pour le tirage, avait été fixée dans un grand nombre de communes au dimanche 10 mars. Conformément aux prescriptions de la loi, le département avait envoyé des commissaires dans chaque district, les districts dans chacune de principales communes de leur circonscription. Au même jour, à la même heure, la même scène se passa dans cent endroits différents, sans qu'il y eût concert préalable, mais parce que les mêmes causes devaient produire naturellement les mêmes effets.

Les commissaires de district et les officiers municipaux ouvrent la séance et déclarent qu'il va être procédé au recensement définitif des citoyens âgés de vingtcinq a quarante ans, non mariés ou veufs sans enfants, domiciliés dans la commune; les assistants répondent ' d'une voix unanime qu'ils ne donneront ni leur nom ni leur ûge. Espérant que les récalcitrants respecteront au moins l'autorité de la Convention nationale, les commissaires font lire les décrets et les proclamations qui les accompagnent. Cette lecture est couverte de huées. Ils annoncent alors que, puisque personne ne propose d'apporter dans la forme légale des modifications à la liste qui a été dressée provisoirement par les autorités locales, elle servira au tirage au sort. Mais l'apparition des urnes, dans lesquelles on a placé d'avance les noms des individus recensés, devient le signal d'un tumulte

épouvantable. On entoure, on menace les délégués du district, on renverse les urnes, on lacère les bulletins qu'elles renferment. Des insultes on passe bientôt aux coups ; les commissaires n'ont que le temps de fuir. Ils regagnent au plus vite et non sans peine le cheflieu de district, dressent procès-verbal de la rébellion et écrivent au département pour lui deniander des secours. Pendant ce temps, les paysans, maîtres du terrain, sonnent le tocsin pour avertir leurs voisins de leur victoire, et allument des feux de joie, qu'ils alimentent avec les papiers de la municipalité et les décrets de la Convention.

Le cadre de cet/)uvrage ne nous permet pas de donner un récit exact et détaillé de ce qui se passa dans chaque groupe insurrectionnel. Choisissons quelques épisodes, dénonçons les meurtres déplorables qui souillèrent les premières victoires des Vendéens, et flétrissons-les avec la même énergie que nous avons mise à stigujatiser les excès de la démagogie.

Dès le 11 mars au matin, de nombreux rassemblements, armés de fusils, de fourches et de bâtons, se dirigent vers Machecoul, chef-lieu de district du département de la Loire-Inférieure. La garde nationale de cette petite ville ne comptait que cent hommes; elle se [)orte à la rencontre des paysans; à sa tète se trouve Maupassant, ancien constituant, commissaire du département près le district. Celui-ci veut haranguer les révoltés, mais il ne peut se faire entendre ; bientôt sa petite troupe se débande; il n'a plus autour de lui que trois officiers et cinq ou six gendarmes.

A ce moment, quelques gardes nationaux qui s'étaient jetés dans une ruelle, espérant ainsi s'esquiver, sont repoussés à coups de fusil par des paysans placés en embuscade et viennent tomber aux pieds de Hlaupassant. I^ foule, dont l'odeur de la poudre et du sang excite les instincts furieux, se précipite alors sur le magistrat ; il est jeté à bas de son cheval et percé d'un coup de pique ; le lieutenant de gendarmerie et le commandant de la garde nationale partagent son malheureux sort.

Machecoul appartient dès lors aux envahisseurs ; ils pillent la maison commune, dispersent les archives du district et, ivres de leur victoire, massacrent une vingtaine de citoyens, notamment le cpré constitutionnel.

Dans le Morbihan , la petite ville de la Roche-Bernard, par sa position sur la Vilaine, est un point stratégique d'une grande importance. I^ 15 mars elle est attaquée par six mille paysans. Elle n'a pour résister qu'un détachement du 109" de ligne, quelques gendarmes et gardes nationaux, ne formant pas un total de 200 hommes armés.

Parmi les insurgés se trouvent deux frères du commandant de la garde nationale, Bernard, que les paysans sont allés trouver chez eux et ont forcés de marcher à leur tête. Ils servent d'intermédiaires pour amener les autorités à capituler. Celles-ci, après de nombreux pourparlers, comprennent qu'elles ne sauraient re|X)usser les assaillants et s'engagent h ne faire aucune résistance sur la promesse que les personnes seront respectées.

Par malheur, au moment de l'entrée des rebelles, un coup de fusil part en l'air, les paysans se croieiit

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