‹ Histoire de la terreur, 1792-1794 (volume 3)Chapitre 230 sur 249 · LETTRES DE LACROIX A DANTON · texte numérisé non relu

LETTRES DE LACROIX A DANTON

( Voir page 305. )

« Je n'ai pu me rendre à l'armée, mon cher ami, comme nous en étions convenus. Un accident arrivé à ma voiture m'a retenu à Gand. Pendant cet intervalle, j'ai écrit au général Duval pour lui demander des nouvelles positives de la situation de nos armées ; il m'a fait réponse que Dumouriez était à Bruxelles, qu'il imaginait que les ennemis y entreraient le lendemain. Au retour de mon domestique qui avait porté ma lettre, je pris le parti de venir à Lille. Gossuin et Merlin s'y sont rendus avec moi, et Robert avec Treilhard y sont arrivés. Nos affaires vont de mal en pis, nos revers se succèdent et la confiance est bien altérée, pour ne pas dire entièrement perdue.

« Dumouriez fait précisément tout ce qu'il faut pour accréditer les soupçons que sa conduite et sa légèreté ont fait naître. On assure qu'avant la retraite de l'armée il est venu à Bruxelles et que, pendant la nuit, il y a eu une conférence avec les représentants provisoires de cette ville. Ce fait se confirme assez, mais on en ignore le résultat et l'objet qui fut mis en discussion. Mais tu t'en feras aisément une idée, lorsque tu sauras que, des quatre-vingts représentants provisoires, trois seulement ont quitté leurs foyers et se sont expatriés; les autres ont attendu avec sécurité et même avec impatience l'armée ennemie.

« Un grand nombre d'hommes ont été au-devant des Autrichiens, ils ont été reçus dans la ville avec transport. Ces f

Belges parlaient d'aller faire sauter le pont d'Alost, afin d'intercepter la communication avec Gand, ville par laquelle nous évacuons.

« Avant que l'ennemi n'eût pris possession de Bruxelles, nos magasins avaient été pillés. On assure que les gendarmes nationaux avaient donné ce bon exemple. Les effets de campement et habillement n'ont pas été épargnés.

« Notre armée belgique fait sa retraite sur deux colonnes; Tune marche sur Mons et l'autre sûr Tournay. On m'a assuré que Dumouriez avait le projet de tenter encore une bataille devant Mons; je désire que notre armée soit plus heureuse que dans les précédentes, mais je crains bien que cela n'arrive point.

« Dans la dernière affaire, nos troupes ont montré du courage, mais il n'a pas été général. La portion de l'armée commandée par Miranda a encore très-mal fait. Je crois que la confiance est absolument usée et qu'il serait temps de le remplacer.

« Je vais partir demain, au plus tard après-demain, pour me rendre à Mons. Je suivrai très-exactement le quartier général et les opérations des états-majors. On crie de toutes parts, on déclame, mais on ne dit rien de posiîir. J'ai assemblé aujourd'hui plusieurs commissaires nationaux, je les ai priés de me donner les faits des plaintes dont ils avaient connaissance contre les généraux et leur agents. Ils m'ont indiqué des généraux, des commissaires des guerres, des officiers de l'état-major qu'il fallait entendre et je vais m'en occuper.

« Je recueillerai tous les renseignements qu'ils auront à me donner et je te les ferai parvenir.

(( Les deux commissaires que nous avons trouvés à Louvain, et qui nous ont remis beaucoup de papiers trouvés chez Tambassadeur d'Espagne, sont venus s'informer de l'usage que nous en avions fait. Je ne sais si lu les as emportés, ou s'ils ont été oubliés à Bruxelles. Ils m'ont assuré que dans le nombre il y en avait de la plus haute importance, notamment un mémoire de. Mirabeau sur la Révolution, apostille par l'ambassadeur,

avec des notes marginales qui nous indiquaient la manière dont il s'était procuré cet ouvrage.

« Je n'ai point trouvé de chevaux à acheter à Gand. Tu sais cependant qu'il m'est indispensable d'en avoir pour remplir ma nn'ssion. Saint-Georges, qui est ici, m'en a cédé un, et Col, capitaine dans cette légion, et qui te remettra cette dépêche, m'a donné le sien qui est excellent, mais à condition que Beurnonville lui permettra d'en choisir deux dans le nombre de ceux qui restent encore à la disposition du conseil exécutif. S'il s'en trouvait de bons, je te conseille de les faire conduire ici pour ton usage à l'armée. Tu sais que ce n'est pas dans une voiture que l'on peut haranguer l'armée et lui montrer la place d'honneur.

(i Ces chevaux, que j'ai eus, ne sont point pour moi; ma mission remplie, je les remettrai au lieu qui mo sôra indiqué par le ministre de la guerre; il faut donc qu'ils soient remplacés ou payés par Beurnonville.

<( Ce n'est pas tout, il faut que tu lui demandes et qu'il m'adresse l'ordre aux gardes-magasins des fourrages de l'armée de nous délivrer des rations de fourrages équivalentes au nombre de nos chevaux. Sans cela il nous serait impossible de nous en procurer à l'armée. Vois-le donc exprès pour ce double objet et donne-lui connaissance des détails affligeants que je te donne.

« Je n'ose pas te proposer encore de venir me rejoindre, je . sais combien ta présence est nécessaire à Paris. Provoque les lois rigoureuses, mais salutaires, dont nous sommes convenus avant ton départ. N'oublie pas surtout celle contre les généraux qui voudront se mêler de nos affaires intérieures. Fais presser le recrutement. Je ne suis pas fâché que Dumouriez n'ait pas engagé de combat à la Montagne-de-Fer. Il ne faut pas rebuter nos troupes; laissons-les reprendre haleine, se rasseoir, se fortifier, et nous nous mesurerons ensuite avec confiance et sécurité.

« La ville de Lille n'est pas suffisamment approvisionnée de munitions de guerre. Les administrateurs et les officiers municipaux s'inquiètent, et il serait dangereux de faire naître au peuple ridée de l'inquiétude. Il faut donc envoyer ici sans

délai des munitions de guerre de toutes espèces et en grande quantité.

(( Le commandant de la place est détestable, il n'a pas la confiance, et il paraît que si le ministre ne prenait pas le parti de s'en défaire, nous le ferions pour lui.

« En voilà si long pour une fois, que je crains bien que tu ne me lises pas jusqu'au bout. Mes compliments à Brune.

u Je suis tout à toi.

« Lacroix. »

« On vient de m'assurer que j'étais maréchal de camp. Cette nouvelle m'a fort surpris, mais elle ne m'a pas fait de peine. Tu voudras bien t'informer de la vérité ou fausseté de cette nouvelle ^. »

« Lundi 25 mars 1793, Tan 2* de la RépubUquc.

« Je reçois à l'instant de Beurnonville une lettre à notre adresse; je te fais passer la réponse que j'y fais, quoique cependant celle-ci pût servir pour toi et pour moi.

(c Lacroix. »

(c Le citoyen qui le remettra ce paquet est un de mes anciens camarades de gendarmerie et un de mes meilleurs amis. Le ministre, auprès duquel il a été recommandé, l'a nommé lieutenant-colonel du 22® régiment de chasseurs avec l'un de tes parents. Je te prie de mettre pour lui de l'intérêt auprès de Beurnonville pour ce que je lui demande pour lui, et de faire dans cette circonstance ce que je ferais pour un de tes meilleurs amis, si tu me l'adressais.

« Adieu, ne sois pas longtemps à me faire réponse.

« Prends ma lettre pour Beurnonville et va toi même chez le ministre terminer tout avec lui. Tu ne recevras de mes nou-

L Cette nouvelle était vraie. Le grade de maréchal de camp fut accordé à Lacroix pour quelques anciennes années de service dans la gendarmerie. Dans la séance du 14 mai 1793, Barbaroux fit une allusion sanglante à cette nomination qui avait transformé en officier général un ancien gendarme, devenu homme de loi {Moniteur, no 136).

NOTES. 439 i^

vellcs que lorsque tu m'auras donné des tiennes. Oublie pour moi ta paresse ordinaire. »

« Je suis, mon cher Danton, dans un élat que je ne saurais l'exprimer; les dangers qui menacent notre patrie augmentent de jour en jour, et nos ressources, nos espérances diminuent, s'affaiblissent et s'enfuient pour ainsi dire. Nous sommes ici occupés à déjouer, jour et nuit, les manœuvres des malveillants. Ils sont en grand nombre et la confusion qui règne dans cette grande ville rend insuffisants et presque inutiles tous nos projets de perquisitions et de recherches.

u Dumouriez me paraît à moi bien dangereux pour la République ; je ne reconnais plus en lui ce général que j'aimais personnellement, dont j'estimais la bravoure et les talents et respectais l'audace. Je l'envisage comme un ennemi de son pays qui veut l'enchaîner ou le traîner sur le bord du précipice pour l'arrêter dans sa chute et se faire déclarer son sauveur, son protecteur. Que d'idées noires se succèdent les unes aux autres! tout m'est suspect. Les événements les plus naturels peut-être me paraissent combinés et concertés. Je ne vois que traîtres et conspirateurs. Apprends, mon ami, que Dumouriez fait évacuer aujourd'hui Tournay, queMons et Namur le sont ou vont l'être; qu'à Lille il n'y a pour toute garnison que deux cent quarantecinq volontaires nationaux; que la confiance y est faible, que les dispositions des habitants y paraissent équivoques ou douteuses, que l'esprit public à Valenciennes est détestable. Ah, mon cher Danton, dans quelle situation la République va-t-elle se trouver ! Beaucoup d'ennemis à vaincre, beaucoup d'armées à combattre, et pas un homme à la tête de nos troupes, pas un général sur lequel nous puissions compter.

(( Je t'envoie, mon cher Danton, une copie fidèle d'une note de la conversation de Dumouriez avec Goguet. Tu te rappelles ce qu'il nous a dit à Bruxelles ; eh bien, celle-là s'est passée avant-hier. J'ai tout réfléchi, tout rapproché, tout calculé et, je le l'avoue, ma patrie est tout pour moi ; mes amis ne viennent qu'après. J'ai proposé ce malin de suspendre Dumouriez et de

le mettre en état d'arrestation; mes collègues ont cru qu'il fallait temporiser. Je ne sais s'ils avaient raison, mais j'ai dû respecter la majorité.

« Adieu, mon cher Danton, j'ai le cœur navré de douleur, j'ai l'humeur noire, je suis furieusement rembruni. Je t'ai déjà écrit bien des lettres, tu ne m'as pas encore répondu. Ce n'est pas le moment d'être paresseux ou indifférent; fais de ma lettre l'usage que tu voudras, je la livre à ta prudence ainsi que la note de Goguet. Je crois cependant que tu dois la communiquer à Beurnonville, à Lebrun et ensuite au Comité de défense générale.

« Trois commissaires envoyés dans la Hollande partent à rinstant pour Paris. Ils sont bien mécontents de Dumouriez; parles-en à Lebrun.

« Je t'embrasse de tout mon cœur. Donne-moi de tes nouvelles.

« Lacroix.

« Lille, 28 mars 1793, an 2^ de la Rt'publique française. >'

TENTATIVE DE N EGOCIATIOxNS A FAIRE PRÈS

DE DLMOIRIEZ.

( Voir page :i07.)

Les pièces qui suivent sont extraites des archives du ministère de la guerre à Vienne. Le document principal ne porte ni signature, ni date. Nous croyons qu'il a été rédigé dans les derniers jours de février, au moment où Dumquriez envahissait la Hollande. Cest du moins ce qu'on peut inférer de la lettre par laquelle le baron de Breteuil transmet ce document au comte de Mercy-Argenteau. Celui-ci avait été longtemps ambassadeur d'Autriche à Paris, et n'avait cessé d'être le confident et le guide de la reine Marie-Antoinette. 11 était alors retiré à Wesel sur le Rhin et entretenait de nombreuses correspondances avec plusieurs groupes d'émigrés, les uns réunis à Londres, les autres dispersés dans différentes villes d'Allemagne. Il était surtout en relations très-suivies avec le baron de Breteuil, autrefois ministre de Louis XVI, alors l'agent le plus actif de l'émigration.

<( L'extrême attachement de M. Dumouriez pour la personne du feu roi, son dévouement pour le jeune roi et pour la reine sa mère, sa ferme résolution de rétablir la monarchie en France, et son aversion pour le système actuel, me sont si parfaitement connus, que je n'hésite pas à croire qu'il s'entendrait volontiers avec les puissances combinées pour accélérer le retour de l'ancien gouvernement, si l'on trouvait un moyen de le faire concourir à ce but important, sans anéantir totale-

ment Tespèce de gloire militaire qu'il a acquise dans la campagne dernière et dont il est fort jaloux, et si on consentait à lui assurer une existence aisée qu'il n'a pas, et une grande place militaire ou politique à son choix. « Voici donc ce que je propose :

« Ce que ferait M. Dumouriez.

t 1° i4 1* égard de la Hollande.

« Si M. Dumouriez n*est pas forcé dès actuellement, par des ordres supérieurs, de tenter rinvasion de la Hollande, et s'il en est encore temps lorsque ceci aura été accepté de part et d'autre, M. Dumouriez renoncera à ce projet et V fera renoncer le Conseil exécutif.

ff Dans le cas, au contraire, où il auoait déjà commencé l'attaque, ou ne pourrait pas absolument l'éviter, il la ferait assez mollement et perdrait assez de temps auprès des premières places, comme Berg-op-Zoom ou Maëstricht, pour laisser le temps à l'armée prussienne d'arriver tellement en force et de faire présumer une telle résistance qu'il pût, sans inspirer aucune méfiance, lever les sièges qu'il aurait entrepris et se replier sur les Pavs-Bas autrichiens.

« T A l'égard des Pays-Bas.

» M. Dumouriez, suivi dans sa retraite de Hollande par l'armée prussienne et feignant de craindre que ses communications avec la France ne fussent coupées par l'année autrichienne, se retirerait alors au delà de Bruxelles et laisserait à découvert Liège et

« Ce que l'on pourrait faire pour M. Dumouriez.

« 1 ** Mon Irer pa r tou s les moyens praticables une grande considération pour ses talents militaires.

« V Promettre et garantir à M. Dumouriez, sur Thonneurdes puissances coalisées, qu'au moment du rétablissement de la monarchie en France il y aurait une amnistie pour lui et pour les personnes qu'il désignerait, sans exception.

« S^'Lui promettre sous la même garantie qu'à cette époque, ou aussitôt qu'il le demandera, il lui serait donné un commandement militaire ou une grande ambassade qu'il désignerait.

« Zi" En fin mettre à la disposition de M. Dumouriez ou de la personne qu'il indiquera, immédiatement après l'exécution de la première partie des engagements de M. Dumouriez, une somme que lui seul peut indiquer, mais telle qu'elle puisse lui assurer, à tout événement, une fortune indépendante, et lui donner lesmoyens d'acheter les membres nécessaires de la Convention.

Anvor?, qui, vivement attaqués par l'une des deux armées, pendant que M. Dumouriez serait tenu en échec par l'autre, ne pourraient résister longtemps.

« L'évacuation successive du surplus des Pays-Bas se, ferait assez facilement ensuite, M. Dumouriez affectant les mômes craintes et témoignant hautement le désir d'éviter une action générale.

« 3° Ddfis le cas d'une bataille.

« Si les puissances combinées jugeaient convenable de livrer une bataille, ou si la position respective des armées ou des ordres exprès forçaient M. Dumouriez à en risquer une, il est évident que M. Dumouriez, pour sa propre sûreté, serait contraint de se servir de tous ses moyens; mais dans ce cas M. Dumouriez, s'il était vainqueur, poursuivrait assez faiblement la victoire pour laisser le temps à l'armée ennemie de se rallier et de se renforcer, et, s'il était vaincu, pourrait abandonner plus de terrain qu'il n'y serait militairement obligé.

« 4° A l'égard des armées commandées par les autres généraux.

« M. Dumouriez renoncerait à régler de son camp, comme il Ta faitjusqu'd présent, les opérations des autres généraux français; il les laisserait livrés à leurs propres forces, et dirigerait tellement les opérations de son armée, qu'elles ne soutinssent point celles des autres.

« 5" .1 l'égard des places que les puissances combinées voudraient assiéger,

« Dans le cas présumable où, après avoir repoussé de gré ou de force M. Dumouriez jusque dans la Flandre française, les puissances combinées voudraient entreprendre quelques sièges, M. Dumouriez, qui n'est pas maître de changer à son gré les commandants des villes de guerre, se bornerait à établir son système do défense sur une seule place, et ne ferait que de faibles efforts pour dégager les autres.

« 6" Le rétablissemenl de la jnonarchie.

« iM. Dumouriez profiterait du premier moment où la terreur des succès des puissances combinées agirait avec force en France, pour accélérer sa soumission, en démontrant l'irapossibilité de la résistance, et emploierait alors toute son influence pour hâter le rétablissement de la monarchie dans la personne du roi actuel. »

« N. B. — Il est une hypothèse qu'il faut prévoir :

« Si M. Dumouriez, pour accélérer les succès des puissances étrangères, préférait de se faire prendre lui-même, soit avec la totalité dé son armée, soit avec une partie, peut-on assurer à M. Dumouriez que les puissances étrangères tiendront les promesses ci-dessus établies?

« Dans ce cas, on ne regarderait pas comme une chose impossible que les deux enfants de M. le duc d'Orléans, ou Tun d*eux, fussent pris avec M. Dumouriez. »

Sole à Son Altesse Sèrénissime M^"" le prince de Cohourg.

« Je crois devoir ne pas tarder à mettre sous les yeux de Votre Altesse l'extrait d'une lettre que je reçois de M. le baron de Breleuil avec la pièce qui en fait l'objet. Je lui réponds que l'arrangement proposé n'est dans le fait qu'un projet fondé sur une conjecture de la part de celui qui Ta formé; que de là à l'aveu de celui que cela regarde il y a bien loin encore; qu'il me semble cependant que cet objet mérite d'être suivi, parce que, s'il n'aboutit pas à des avantages réels, il ne pro-

diiini pas non plus d'inconvénients, des lors que Ton s'y prendra de manière à n'être point compromis.

« A cet effet, il faut supposer que Tintermédiaire aura assez de poids auprès de M. Dumouriez, pour qu'il n'ait besoin d'autre lettre de créance que sa propre assertion.

(( Il pourrait demander les conditions, lesquelles devraient poser sur d'autres errements que ne le sont ceux indiqués par l'écrit, puisque les circonstances ont changé.

(c Ce serait de convenir que M. Dumouriez se laisserait prendre prisonnier de guerre avec les deux fils du duc d'Orléans, point très-capital;

<( Qu'il procurât une ou deux places fortes ou tels autres avantages que Votre Altesse jugerait convenables.

« Par contre, on s'engagerait à une somme stipulée, à une amnistie pour tels et tels, môme à procurer une place honorable au service du roi de France.

(( Que le préliminaire à tout cela était de savoir : si l'on voulait, et ce que Ton voulait.

(( Que je ferais usage de tout cela auprès de notre cour, et auprès de Votre Altesse, mais que le jugement que je portais de cette proposition n'étant que mon opinion propre, elle exigeait une sanction pour pouvoir être regardée comme quelque chose.

(( Dans toutes les hypothèses, je ne puis m'empêcher de croire que la défection de M. Dumouriez serait toujours d'un très-grand effet, ne fût-ce môme que sur l'opinion du public factieux, qui, regardant cet homma comme la pierre angulaire de l'édifice révolutionnaire, se persuaderait qu'il doit crouler dès lors que le personnage, qui en est l'étai, prouve lui-môme qu'il ne peut plus le soutenir; car si Dumouriez se laissait prendre, on ne se tromperait pas sur ce fait exprès.

« Depuis bien longtemps, j'avais préparé des moyens d'aborder ce chef audacieux de la force révolutionnaire.

« Après avoir exposé l'objet à Votre Altesse , j'attendrai qu'elle veuille rectifier mon jugement par le sien.

« J'ai l'honneur d'être avec respect, etc. »

Note à Son Allesse Sùrénissime J/^^ le prince de Saxe-Cobourg.

« La note ci-jointe était écrite, prête à être expédiée, au moment où je reçois de Maëstricht l'avis préliminaire de la grande journée du 18. Ce nouveau laurier, ajouté à tous ceux que Votre Altesse a déjà cueillis et cueillera encore, me procure la double joie de l'importance de l'objet et d'en offrir mon compliment très-humble à Votre Altesse, qui est destinée à la gloire de sauver l'Europe du plus terrible des dangers que nous présente l'histoire des siècles.

« Sans savoir encore les détails de la victoire de Neenvinden, j'espère qu'ils décideront en grande partie du sort de cette campagne, et d'abord de celui des provinces belgiques. Tout cela est beaucoup et n'est pas tout, quand on considère jusqu'où la frénésie d'une nombreuse nation en délire peut s'obstiner dans les efforts et dans l'usage de ses immenses moyens. Cette considération et bien d'autres du même genre m'ont porté à ne pas supprimer ma note sur iM. Dumouriez. Peut être sera-t-il conduit uniquement par les résultats de son imprudente audace; mais, s'il parvient, malgré des revers, à soutenir auprès de la nation la magique influence qu'il exerce sur elle, alors il serait peut-être utile d'user des moyens propres à se débarrasser d'un adversaire au moins incommode par sa bouillante activité, qui électrise les hordes, d'ailleurs si mal composées, qu'il commande.

a J'ai l'honneur d'être avec respect,

(( MeRCY ArGENTEAU. ))

(( D'après les dépêches de M. le comte de Stahreinberg à la cour, jo vois se réaliser tout ce dont j'ai eu l'honneur de prévenir Votre Altesse sur l'apathie des Hollandais; on ne saurait être trop en garde contre cet inconvénient, qui pourrait influer de la manière la plus fâcheuse sur les opérations subséquentes auxquelles Votre Altesse se déterminera.

« M. le comte de Stadion a fait bon usage à Londres de ce

que je lui avais suggéré pour presser la marche des Hano-

vriens.

« Wcscl, 21 mars 1793. »

Extrait d'une lettre de S. Ex. M. le baron de Breteuil au comte

de Mercy-Argenteau.

V Dusseldorf , le 18 mars 1793.

« Je fais, moDsieur rambassadeur, le vicomte de Caraman porteur de cette lettre, aûn qu'il vous explique clairement tout ce qui a rapport à la note qu'il vous communiquera. Vous verrez si son objet peut vous convenir, et, sur ce que vous m'en direz, je m'occuperai volontiers des moyens de succès de cet objet. C'est à Londres que l'ouverture m'en a été faite, douze ou quinze jours avant mon départ, avec le désir marqué de s'entendre avec l'Augleterre sur le point d'intérêt général. »

VI 3t

CAPTIVITÉ DES COMMISSAIRES DE LA CONVENTION ET DU MINISTRE DE LA GUERRE ^

(Voir pa^ 352.)

Les quatre représentants du peuple, Camus, Lamarque, Quinette et Bancal, le ministre de la guerre Beurnonville, les secrétaires et officiers qui avaient déclaré vouloir partager leur sort, furent amenés au général Clerfayt qui commandait à Tournay. Leur premier soin fut de protester contre la violation du droit des gens, commise en leurs personnes; mais le général leur dit qu'il n'était qu'un subordonné; qu'ils devaient adresser leurs réclamations au prince de Cobourg; que, du reste, on allait les conduire au quartier général de Mons où se trouvait le prince.

Arrivés dans cette ville, Cobourg refuse de les voir et leur envoie son confident Mack. Celui-ci leur déclare qu'ils sont retenus en otages pour la reine et son fils, et les engage h faire connaître à la Convention, que, si l'on attentait à ces personnes sacrées, leur tête en répondait. « Quant à moi, dit

i. Nous avons puisé les éléments de cette note : 1® dans le rapport fait par Camus et lu au conseil des Cinq-Cents les 22, 23 et 27 niv&se an IV ; 2*> dans une brochure dont nous ne connaissons qu*un seul exemplaire possédé par le British Muséum ; elle est intitulée : Addition aux rapports des représentants du peuple Camus ^ etc., et nous parait IVBuvre de Camus, qui y a consigné plusieurs particularités qui n*ont pas pris place dans son rapport officiel; 3^ dans les rapports envoyés à Vienne par le prince de Cobourg et ensuite par les chefs des escortes chargées de la translation des représentants et de leurs compagnons dlnfortuno.

Camus, je n'ai aucun conseil à donner à la Convention et à mes collègues. Je suis captif et hors des terres de la République; je ne m'appartiens plus. — Vous parlez de république, répiônd Mack, mais son existence n*est reconnue par personne. Songez à être plus réservé. Votre tête n'est pas bien solide sur vos épaules. — Que m'importe I Pensez-vous que parce que j'ai été trahi et livré aux ennemis de la France, je changerai de sentiment et que vous me ferez craindre la mort? — Tel, qui semble bien hardi, change de ton lorsqu'il la voit de près. Songez que vous êtes dans notre pouvoir. — Oui, libres dans vos fers, reprend un autre représentant. Quand on s'est engagé dans une révolution telle que celle de France, quand on a accepté d'être membre de la Convention, on a bien dû mettre dans son compte que Ton pourrait y périr. Ainsi on tenterait inutilement de nous effrayer en nous représentant la mort comme plus ou moins prête à nous frapper. »

Mack, en se retirant, accorda aux prisonniers la permission d'écrire. Ils en usèrent pour donner de leurs nouvelles à leurs familles, mais ils s'abstinrent d'adresser un rapport à la Convention parce qu'ils étaient persuadés d'avance qu'il ne parviendrait pas à sa destination. Beurnonville seul expédia à ses collègues du Pouvoir exécutif la lettre suivante :

« Mons, le 4 avnl 1793.

« Vous êtes instruits, sans doute, mes chers collègues, de mon arrestation et de celle des citoyens commissaires de la Convention nationale, au quartier général de Dumourîez, aux bains de Saint-Amand ; les motifs qui y ont donné lieu sont faits pour faire époque, et ma stricte et étrange captivité ne me permet pas de vous en présenter les détails, que la conduite future deDumouriez pourra seule, dans les circonstances, vous faire connaître.

u Je ne suis pas dans le cas de me croire ni prisonnier de guerre ni prisonnier d'État; U paraît ici que c'est à ce dernier parti que l'on s'arrête; c'est ce que les nations peuvent juger d'après le droit sacré des gens. Dans tous les cas, ferme dans mes principes, ma vie ne sera jamais qu'un léger sacrifice à ma chère patrie, et ce tendre amour de mon pays, qui a tou-

jours dicté mes résolutions, sera toujours mon guide. Je dois cependant vous dire qu'à la grande surveillance près, que l'on observe près de moi, je suis traité avec tous les égards dus à mon rang, et que Ton agit de même avec les citoyens commissaires de la Convention dont je n'ai pas été séparé.

« Nous partons aujourd'hui, dit-on, pour Maëslricht. J'ignore quelles seront les conséquences de cette étrange aventure, que je ne pouvais ni ne devais prévoir : quels qu'en soient les résultats, je vous prie de croire aux sentiments inviolables que je vous ai voués; je vous prie de les transmettre avec mon hommage à la Convention nationale.

« Le général d'armée ministre de la guerre, .

« BeURNON VILLE*. »

Le lendemain on vint annoncer aux prisonniers qu'ils allaient être transférés à Maëstricht. Le voyage dura huit jours parce que l'escorte était composée en partie de troupes à cheval et en partie de troupes à pied. A chaque couchée, un factionnaire veillait toute la nuit, un sabre nu à la main, dans la chambre des prisonniers. Il n'y eut naturellement aucune tentative d'évasion. Mais plusieurs fois les représentants furent insultés. Un émigré, en les voyant, s'écria : Ah! voilà ces messieurs qu'on a escroqués! »> Ce mot, au dire de Camus, peignait très-exactement la situation.

Les représentants et leurs compagnons arrivèrent à Maëstricht le 11 avril. Ils y furent bien traités; on leur laissa du papier, de l'encre et la faculté d'écrire; ils en profitèrent pour adresser à l'empereur des protestations individuelles contre leur détention. De ces protestations, une seule avait été conservée par les commissaires français, c'était celle de Camus, il la donne en note de son rapport; nous avons eu lé bonheur de retrouver l'original de deux autres, celles de Quinette et de Lamarque. 11 ne manque donc plus à l'histoire que celle de Bancal; peut-être sera-t-elle retrouvée un jour. Nous croyons devoir

1. Cette lettre ne fut pas interceptée, car nous avons trouvé sur les registres des déUbérations du Pouvoir exécutif la mention de sa réception , k la date du 19 avril, et celle de son renvoi au président de la Convention.

donner in extenso les deux pièces que nous avons exhumées de la poussière des archives viennoises :

A Sa Majesté l'Empereur et Roi Nicolas Quinette, membre de la Convention nationale de France et run des commissaires de la République près l'armée que commandait le général Dumouriez.

(( Gomme il importe à Votre Majesté, pour être juste, de connaître la vérité, je dois la lui dire sur les faits qui ont amené Tétat d'oppression où je suis; ma situation étant commune avec MM. Camus, Lamarque et Bancal , mes collègues, je parlerai tant en leur nom qu'au mien.

« Chargés par la Convention nationale de faire connaître à Dumouriez, général de l'armée du Nord, le décret qui le mandait à la barre de l'Assemblée pour rendre compte de sa conduite, nous sommes arrivés le lundi l**^ avril au quartier général situé à Saint-Amand.

« Comptant pour l'exercice de notre magistrature sur l'empire de la loi et sur la soumission d'un soldat français, nous sommes entrés seuls dans l'appartement du général Dumouriez. Il nous a reçus debout, il était environné d'un nombreux étatmajor.

« M. Beurnonville, ministre de la guerre et adjoint à nos fonctions par le même décret, donna lecture de la loi. Dumouriez, étonné, déclara d'abord qu'il ne voulait point quitter l'armée dans la situation où elle était. Nous lui avons rappelé avec bonté ses devoirs et nous lui avons déclaré que nous remplirions le nôtre avec courage.

«Le général Dumouriez resta longtemps agité; ensuite il s'abandonna à ses propres réflexions et à celles qu'une longue conférence devait lui suggérer. Il reçut les conseils du général Valence; ce dernier paraissait vouloir tout concilier, il indiquait des termes moyens; il s'aperçut bientôt que toutes nos réponses étaient dictées par la loi; elle dirigea toute notre conduite.

« En effet, de retour auprès du général Dumouriez, l'un de nous lui dit : « Citoyen vous connaissez la loi, il est temps de lui <( obéir. — Non, répondit-il. — Remettez -nous tous vos papiers,

« — Non, messieurs. — Au nom de la nation et de la loi nous « vous suspendons de vos fonctions, b

(( À Tinstant, Dumouriez donne Tordre de nous arrêter. Son état-major, composé en grande partie d'hommes étrangers à la France et à toutes les nations, répète l'ordre. Un détachement de hussards se précipite dans la chambre et nous presse. Comment cet ordre n'aurait-il pas été exécuté? il n'y avait pas un seul soldat français parmi ces hussards.

« Dumouriez, devenu citoyen rebelle, a violé ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, dans les' gouvernements et entre les nations : la liberté et la sûreté des citoyens, le caractère auguste de représentant du peuple, et le caractère non moins respectable d'envoyé. Enfm il nous fait entraîner dans une voiture, une nombreuse escorte nous environne, des chefs insolents la commandent et, au moment où nous entrons sur le ter-

ritoire ennemi, l'ordre est donné de nous assassiner si nous faisons le moindre mouvement. M. Beurnonville, que Dumouriez appelait son ami, eut le bonheur d'échapper à vingt sabres dirigés contre lui.

« Après avoir voyagé une nuit entière, par des chemins affreux, nous sommes arrivés à Tournay, où l'on nous descendit au quartier général de Clerfayt.

(( Ainsi placés par la violence sous la domination de Votre Majesté, nous avons pensé que la trahison de Dumouriez n'aurait pas les suites qu'il en attendait, et que le droit des gens étant à notre égard la règle d'un gouvernement étranger, on ne balancerait pas à nous rendre à notre patrie.

(( En effet, par quelles qualifications pourrait-on justifier notre situation présente ?

. (( Nous appeliera-t-on des prisonniers de guerre?Nous n'avons pas été pris sur le champ de bataille, ou les armes à la main; mais nous avons été lâchement livrés par un traître, à une époque même où il existait une trêve entre les armées ennemies.

(( Nous donnera-t-on le nom de prisonniers d'État? Nous sommes citoyens français et non sujets de Votre Majesté. Nous n'avons commis aucun délit sur votre territoire; mais nous remplissions sur le nôtre les fonctions civiles dont la confiance publique nous avait honorés.

« Voudrait-on nous considérer comme des otages? Votre Majesté s'apercevra facilement que ce serait une violation manifeste du droit des gens. Les otages sont le résultat d'une convention réciproque entre les gouvernements. On donne des otages, mais il n'est pas permis de les dérober, autrement les désordres les plus funestes à la société ravageraient toute l'Europe. Il faudrait rompre toute communication entre les hommes et les nations, en un mot, il serait possible que les citoyens de tous les États de l'Europe, que des circonstances variées à Tinfini retiennent en ce moment hors de leur patrie, fussent privés tout à coup de l'espoir de la revoir jamais.

(( Votre Majesté ne souffrira sans doute pas qu'on donne, en son nom, l'exemple de désordres qui outrageraient les lois saintes de l'humanité et qui menaceraient de détruire les sociétés et les gouvernements.

« Tels sont les principes que nous avons fait valoir dans les conférences que nous avons eues avec M. le général de Clerfay t et avec M. le baron de Mack.

(( Tels sont les principes qui dictent la demande, que je fais à Votre Majesté, de me rendre à la liberté et à ma patrie. J'attends avec confiance sa décision, dans la pensée qu'elle sera conforme à l'humanité, à la justice et au droit des gens, invariablement observé jusqu'à ce jour par les gouvernements pour leur propre sûreté et pour la conservation de la société.

« J'ai parlé comme homme et comme citoyen, mais ma personne conserve en tous lieux le caractère sacré de représentant du peuple français.

« N. OuiNETFE, « Membre de la Convention nationale de France^

€ Maôstricht, ce U avril 1793 , Pan 2* de la République française. » A Sa Majesté VEmpereur et Roi.

« MaCstricht, ce IC avril 1793.

« François Lamarque, membre de la Convention nationale de France, convaincu que dans tous les gouvernements de l'Europe le droit des gens est inviolable et sacré, même pendant la

guerre, croit, dans la position où il se trouve, devoir à Votre Majesté Texposé suivant :

« Le 30 mars dernier, le soussigné fut chargé par un décret de la Convention nationale de se transporter, avec quatre de ses collègues, à Tarméc française, qui se trouvait alors dans le département du Nord, d*y notifier au général Dumouriez qu'il était mandé à la barre, et de prendre ensuite avec le général Beurnonvilie, ministre de la guerre, des mesures relatives à l'organisation et administration de cette armée.

« Quatre des commissaires nommés. Camus, Bancal, Quinette et le soussigné, se rendirent au quartier général de Dumouriez et lui firent connaître le décret de la Convention, en rinvitant à y obéir. — Dumouriez s'y étant refusé, les commissaires, après plusieurs représentations infructueuses, se virent forcés de lui déclarer qu'ils le suspendaient de ses fonctions ; mais dans le même instant ce général, qui avait éloigné de son quartier tous les soldats français, et rassemblé autour de lui un régiment de hussards et quelques-uns de ces officiers qui ne tiennent à aucune nation, se déclara rebelle et fit arrêter les quatre commissaires de la Convention nationale et le ministre de la guerre.

<( Jusque-là le délit, quelque grand qu'il soit, n'intéresse que le gouvernement français, mais la suite est une violation manifeste du droit public qui lie, dans tous les temps, les nations civilisées, et qui même au milieu de leurs divisions et de leurs guerres doit être inviolablement conservé.

(( A dix heures du soir, les quatre commissaires, le ministre et les autres citoyens français qui venaient d'être arrêtés avec eux, furent enlevés par ordre du même général , transportés par des chemins affreux hors du territoire français et livrés aux soldats de Votre Majesté.

« C'est par ces derniers qu'ils ont été conduits à Toumay, à Mons, à Bruxelles et enfin à Maëstricht, où ils sont actuellement détenus.

(( Le soussigné, seul dans ce moment, n'hésite point à réclamer, au nom de tous, le maintien du droit des gens que l'Europe respecte et qui a été violé à leur égard.

« Il ne doute pas que Votre Majesté ne se hâte de condam-

ner cette trahison horrible et sans exemple, par laquelle on voit un général français livrer à l'armée ennemie quatre membres de la Convention nationale et un ministre de France, au mch ment où, revêtus de pouvoirs publics, Us remplissaient sur leur territoire des fonctions administratives intérieures,

(( Si un général autrichien, prussien ou hollandais, eût livré dans de semblables circonstances à Tannée française quelques ministres ou membres du conseil de Vienne, de Prusse ou des États de Hollande, personne ne doute que la Convention nationale de France n'eût déclaré à l'instant même qu'elle ne peut ni ne doit proûter de ce monstrueux avantage, qu'elle doit, au contraire, le rejeter avec horreur.

« 11 importe, en effet, à tous les gouvernements qui veulent que le droit des gens soit respecté, de s'élever contre une conduite qui renverse ce droit, et qui, si elle était autorisée et imitée, pourrait être funeste demain à celui qu'elle favoriserait aujourd'hui.

« Nous ne sommes point prisonniers de guerre, puisque nous n'avons pas été pris les armes à la main, ni d'après les lois de la guerre.

« Nous ne pouvons pas être prisonniers d'État, puisque nous sommes étrangers aux gouvernements qui nous retiennent et que c'est par un Français et pour faits relatifs au gouvernement français que nous avons été arrêtés.

« Nous ne sommes pas non plus des otages, car la trahison ne peut pas en donner. Les otages seraient innombrables et il n'y aurait plus de sûreté nulle part, s'ils pouvaient se former

ainsi*.

« Nous n'avons donc contre nous que la force ; mais les

1. « Lorsque CamiUe, général romain, faisait la guerre aux habitants de Phalères, un maître d'école lui livra comme otages les enfants des principaux habitants de cette viUe. Camille trouva cette action horrible. « H y a, « dit-il, dans la guerre comme dans la paix, des règles et des lois pour les « gens de bien; il ne faut pas devoir la victoire à des moyens honteux; un « bon général doit compter sur sa propre vertu, et nullement sur la méchan- « ceté et sur la perfidie des autres. » En mftme temps, il renvoya libres les prétendus otages et ordonna que le traître fût ramené à Phalères par ceux mêmes qu*il avait livrés. »

nations de l'Europe sont trop sages pour faire de la force un droit.

(( D'après ces principes, nous réclamons notre liberté au nom de la nation française, dont nous avons l'honneur d'être représentants, et au nom de la justice et du droit des gens qui doivent être sacrés pour tous les peuples.

« F. Lamarque, <( Membre de la Convention nationale de France. »

Ces lettres restèrent sans réponse. Les quatre commissaires prirent alors le parti d'adresser à l'empereur une protestation collective*; elle n'eut pas un meilleur accueil.

Aussitôt que l'arrestation des commissaires et du ministre avait été connue de l'empereur, le président du conseil aulique, comte de Wallis, avait écrit au prince de Cobourg pour lui donner Tordre d'envoyer à Vienne les prisonniers. Voici en quels termes était conçue sa dépêche :

Sérénissime Duc, gracieux Seigneur!

« Sa Majesté m'a chargé de faire connaître à votre Altesse Sérénissime, par le courrier qu'expédie à Bruxelles le chancelier aulique néerlandais comte de Trautmannsdorf, l'ordre souverain de faire transporter de Maëstricht à Vienne, et surle-champ, sous une escorte sûre, les prisonniers livrés par le général Dumouriez.

« Seulement je prie Votre Altesse, comme le convoi aura à passer par l'Empire , de transmettre suivant les circonstances aux ministres respectifs les avis préalables nécessaires, afin <iue, sur aucun point du parcours, il ne se puisse produire la moindre complication.

1. Le rapport de Camus, en date du 23 nivôBe ao IV, donne cette pro* tcstation collectire, ainsi que plusieurs lettres adressées par les commissaires au colonel Black et aux États g«inéraux de la république des Prorinces-Unies, sur le teiritoire desquels les commissaires se trouvaient détenus à Maôstricbt.

(( J'ai l'honneur d'être, avec la déférence la plus absolue,

« De Votre Altesse Sérénissime, « l'obéissant serviteur,

. « Comte DE Wallis.

M Vienne, le iO avril 1793.

« A S. A. M. le Duc de Saxe-Cobourg, maréchal des armées. »

Le lendemain, le même comte de Wallis modifiait ainsi les ordres qu'il avait envoyés la veille:

« Très-Sérénissime Duc, gracieux Seigneur,

« Je trouve bon d'ajouter à la lettre que j*ai transmise à Votre Altesse hier, par ordre de Sa Majesté, relativement au transport des prisonniers, la demande si Votre Altesse, informée comme elle l'est des dispositions hostiles de la cour du Palatinat bavarois et dé celles du ministère, ne juge pas utile d'effectuer le transport de ces prisonniers en évitant le passage par le territoire du Palatinat bavarois.

<( Et je demeure avec la déférence la plus complète

« De Votre Altesse Sérénissime, « l'obéissant serviteur.

« M. , comte de Wallis. »

« Vienne, le il avril 1793. »

Les prisonniers restèrent à Maastricht depuis le 11 avril jusqu'au 23 mai, jour où ils furent dirigés sur le fort d'Ehrenbreitstein et confiés pour cette translation au major de Bradatsch.

Les ordres du prince de Cobourg étaient devenus plus sévères, surtout en ce qui concernait les correspondances. On voulait se débarrasser de réclamations et de protestations auxquelles on ne savait que répondre.

Nous copions textuellement ces ordres* : « On permettra aux

1. Ils sont datés du 21 mai 1703, du quartier général de Quiévrain.

prisonniers, autant que leur santé l'exigera, de prendre l'air, eU en tant que cela est compatible avec les règles les plus strictes de la sécurité, de se visiter à tour de rôle, ainsi qu'ils l'ont fait à Maëstricht. On leur permettra aussi de se procureir avec leur argent des livres et autres objets inoffensifs. Mais, comme on a des motifs de leur interdire toute correspondance cachetée ou ouverte , le général aura à veiller à ce qu'ils ne puissent recevoir de lettres d'aucune sorte à moins qu'elles ne soient expédiées directement d'ici au général pour leur être transmises. Toute lettre quelconque ouverte ou cachetée, qu'ils voudront expédier par quelque voie que ce soit, leur sera rendue. J'en ferai autant s'il m'en arrivait ici émanées d'eux. Les prisonniers doivent êtres traités sévèrement, mais convenablement et sans qu'il leur soit fait la moindre offense. »

Le même jour, le 21 mai, le prince de Cobourg instruisait le comte de Wallis, à Vienne, de la résolution qu'il avait prise de faire transférer les prisonniers à Ehrenbreitstein par suite de la demande formelle du gouverneur de Maëstricht de l'en débarrasser.

Nous remarquons dans la lettre du prince de Cobourg le passage suivant :

«... J'ai hésité à envoyer ces prisonniers à Vienne, d'abord parce que leur transport entraînerait des difficultés et des dépenses considérables, ensuite parce que, suivant toute probabilité, on peut présumer que plus nous pèserons sur le sort de ces misérables {dieser elmden Menschen), plus les forcenés de Paris traiteront cruellement les précieux otages qu'ils ont au Temple, les comtes Auersperg et Leiningen, ainsi que les autres victimes qu'ils ont désignées comme contre-otages*. »

Ehrenbreitstein ne devait pas être la dernière étape des prisonniers. Au bout de six semaines, ils furent dirigés sur la

i. La Convention , en apprenant que ses commissaires avaient été livrés aux Autrichiens, avait ordonné que plusieurs officiers aUemands, détenus comme prisonniers de guerre à Strasbourg, Metz et Ch&lons, fussent amenés à Paris et servissent de contre-otages. On avait choisi tous ceux qui, de près ou de loin, étaient présumés tenir au collège du Saint-Empire ou pouvaient avoir des liens de parenté avec le prince de Cobourg et les autres généraux de Tarmée autrichienne.

Bohême. En route, Beurnonville tomba si dangereusement malade que force fut d'arrôter à Wurtzbourg tout le convoi et ensuite de séparer le général de ses compagnons d'infortune. Ceux-ci furent envoyés dans trois prisons différentes, mais subirent un traitement pareil, à savoir un mélange de rigueurs excessives et de précautions ridiculement vexatoires.

Camus et le secrétaire de Beurnonville, Villemur, furent envoyés à Kœnigsgrastz; Bancal et le domestique de Beurnonville, à Olmûtz; Lamarque, Quinette et le secrétaire de h Commission, Foucault, au Spielberg.

Beurnonville, aussitôt qu'il fut rétabli, fut dirigé sur Olmûtz, et, par une rigueur incompréhensible, Menoire, son aide de camp, qu'on avait laissé jusque-là auprès de lui, fut conduit à Kœnigsgraetz.

Relativement aux trente mois de captivité, que les victimes de la trahison de Dumouriez curent encore à subir dans ces diverses prisons, nous renvoyons nos lecteurs au rapport de Camus. Qu'il nous suffise dé rappeler que le 25 décembre 1795 (5 nivôse an IV) les quatre représentants du peuple, le ministre Beurnonville, ainsi que les officiers, secrétaires et domestiques qui avaient partagé leur sort, furent échangés contre l'orpheline du Temple, le dernier rejeton de la famille royale.

CORRESPONDANCE DES GÉNÉRAUX ET DES MINISTRES AVEC L'EMPEREUR D'AUTRICHE.

( Voir page 403.)

Le général Clerfayt au comte deMettemich.

« 2 avril.

« Je m'empresse de faire part à Votre Excellence que le général Diimouriez m'a écrit ce matin, en m' envoyant comme prisonniers quatre envoyés de TÀssemblée conventionnelle, le général Beurnonville et son aide de camp. Ils étaient envoyés pour l'arrêter et le conduire à la barre. Il m'écrit qu'ils l'auraient laissé assassiner en chemin : il les a prévenus et fait saisir. Je les ai fait partir sous bonne escorte pour Mons, où est le prince de Cobourg, et j'ai fait mettre le scel sur leurs papiers.

« Le général Dumouriez m'écrit qu'il partira demain avec

son armée pour détruire ceux qui s'opposent au bien général et

rendre au royaume la paix et la tranquillité. Je m'empresse à

faire part de cet événement intéressant à Votre Excellence, et

je suis, etc.

« Clerfayt. »

Le comte de Mettemidi au comte de Trautm^mnsdorff.

« Bruxelles, 2 aynl i793.

« Monsieur le comte, <( La nouvelle que M. le comte de Clerfayt vient de me

transmettre aujourd'hui par estafette est trop importante pour que je ne m'empresse point de la porter à l'instant même de sa réœption à la connaissance de Son Excellence. Cet événement semble prouver ce que Ton m'avait déjà fait pressentir, que M. Dumouriez avait deux grands objets en vue : de s'attacher à l'un ou à l'autre, d'après les circonstances dans lesquelles il se trouverait; ou de régner sur la Belgique, le pays de Liège et la Hollande dans le cas où il parviendrait à consolider ses conquêtes; ou d'opérer une contre-révolution en France, s'il éprouvait des revers considérables, son désir ardent de jouer un grand rôle ne lui permettant point d'autre alternative. Mais, d'un autre côté, cette ambition bien prononcée de M. Dumouriez me paraît exiger la plus grande attention ; il serait dangereux, sans doute, de se relâcher sur les mesures sérieuses qui doivent seules assurer la tranquillité de l'Europe. Pour ce qui concerne ce pays-ci, l'enthousiasme, que Ton a montré au retour de nos troupes pour l'autorité légitime, se soutient parfaitement, et je me propose dé faire passer incessamment à la cour des détails fort intéressants sur cet état de choses.

« Je suis, etc.

« Metternich-Winnebourg. ))

Le prince de Coboarg à l'empereur François IL

a Mons, 2 avril 1793.

« Au moment où Votre Majesté recevra ce rapport. Elle sera sans doute déjà informée, par le colonel Fischer et la relation du colonel Mack qu'on lui a remise, des grandes et importantes dispositions du général Dumouriez, si importantes |X)ur la bonne cause *.

u Depuis lors, le colonel Mack a eu une nouvelle entrevue avec le général Dumouriez et ses compagnons les plus intimes, mais il les a trouvés aussi fermes et inébranlables qu'avant.

1. Cette relation est celle de Tentrevuc de Mack avec Dumouriez à Ath, qui eut lieu dans la nuit du 25 au 2C mars et que nous avons racontée en détail, page 309 et suivantes.

NOTES. 6n

On lui a dit que Dumouriez lancerait ces jours-ci, le plus tôt possible, une proclamation adressée à son armée, dans laquelle il peindrait, avec des couleurs convenables, la Convention nationale et toutes ses horreurs, et que par là il s'efforcerait de stimuler et d'enflammer encore davantage le courage des soldats, d'ailleurs déjà très-bien disposés pour la bonne cause.

(( Dumouriez apprit en même temps au colonel Mack que des commissaires envoyés par la Convention nationale étaient arrivés à Lille, pour lui retirer son commandement; que ces commissaires ont l'intention d'en unir avec lui criminellement, en le faisant assassiner ou en l'emmenant à Paris ; mais que déjà il avait pris ses mesures pour faire arrêter ces commissaires et nous les livrer.

(( Par la lettre du général Dumouriez adressée au général Clerfayt, Votre Majesté verra que ce dernier événement a eu lieu en effet, et que le ministre de la guerre de Beurnonville se trouve parmi eux. Je les fais transporter tous sous bonne escorte à Maëstricht, et j'écris au gouverneur prince de Hesse de s'occuper du nécessaire.

« On a notifié aujourd'hui l'armistice des deux côtés, et j'ai d'autant moins hésité à y consentir qu'il n'y a plus de doute que Dumouriez a réellement déclaré la guerre à la Convention nationale. D'ailleurs, mon armée, fatiguée et comptant à peine trente mille hommes, a sérieusement besoin de quelque repos. Pendant ce temps l'armée alliée prussohollando-anglo-hanovrienne se rapprochera de moi, et nous déciderons la suite des événements selon ce qui se passera en France. Du reste, d'ici à six ou huit semaines il m'est impossible de me procurer mon artillerie de siège, et cependant j'en ai absolument besoin.

« Sous tous les rapports, la décision du général Dumouriez ne peut être qu'avantageuse pour la bonne cause, et c'est pour cela que j'ai fait tout au mondé pour le fortifier dans son projet, et, s'il m'appelait à son aide et qu'il m'ouvrît les portes de la forteresse, je n'hésiterais naturellement pas un seul instant.

« Mais encore, en ce qui touche les opérations de Sa Majesté le roi de Prusse, j'espère que tout cela aura l'effet désiré.* Dumouriez ne négligera rien pour mettre le général Custiae VI 33

dans ses intérêts, et une dame qui a beaucoup d'influence sur lui et qui est déjà d*accord avec Dumouriez, partira demain ou après-demain pour se rendre auprès de Custine afin de le convertir. Si elle réussit, il y a tout lieu d'espérer qu'il rendra spontanément ses conquêtes. Dans le cas contraire, il faudra qu'il marche avec une partie de son armée au moins contre Dumouriez, et alors la résistance à Mayence et dans les environs sera beaucoup moins opiniâtre. Mais, pour compléter ce concours heureux des événements, il faudrait que Sa Majesté le roi eût déjà passé le Rhin avec son armée, et qu'il eût commencé son mouvement sur Mayence.

« COBOURG

« Mons, 2 avril 1793. »

Le comte de Mettemich à S. Ex. M, le comte de Traulmannsdorff,

(( Monsieur le comte,

« Votre Excellence a été informée par ma dernière lettre de l'événement extraordinaire auquel la conduite de M. Dumouriez a donné lieu ; je m'empresse de l'informer de la suite qu'il a eue jusqu'à présent. L'armée française s'élant mise en marche sur Paris, M. Dumouriez, avec M. l'Égalité fils, s'était ménagé une entrevue à Boussu avec M. le prince de Cobourg, en présence de Son Altesse Royale, monseigneur l'Archiduc; mais lorsque M. Dumouriez a voulu rejoindre son armée, il s'en est vu coupé par un détachement de gardes nationaux près de Condé; ils l'obligèrent de regagner le territoire autrichien à Bury, après que son valet de chambre et un ofDcier qui l'accompagnaient furent tués d'un coup de feu. M. Dumouriez a cependant trouvé moyen de joindre la seconde colonne de son armée; mais, s'étant aperçu qu'elle était partagée d'opinions, il s'est déterminé à rentrer sur notre territoire en y attirant les troupes qui lui sont restées fidèîes et dévouées à son nouveau système; de manière que ce général, avec M. l'Égalité fils, qui a repris aujourd'hui le nom de duc de Chartres, se trouvent maintenant au corps d'armée de M. de Clerfayt renforcé par plusieurs régiments français qui arrivent en grand nombre: M. le prince de Cobourg qui vient d'arriver à Mons m'a informé

de ce nouvel état des choses; et, comme M. le maréchal se rend encore aujourd'hui à Anvers pour assister à la conférence qui a lieu demain avec M. le staihouder, M. le duc d'York, l'ambassadeur d'Angleterre et le ministre de Prusse à La Haye, je n'ai que le temps de faire part à Votre Excellence du premier aperçu de cet événement, puisque M. le comte de Stahremberg m'a invité par courrier, au nom de M. le prince stathouder et des autres personnes qui se rendent à Anvers, d'assister aux conférences auxquelles se trouvera également M. de Valence, général français. Vous pouvez aisément vous persuader, monsieur le comte, que la tranquillité et le salut de l'Europe vont dépendre du développement de cette crise; il m'est difficile en ce moment d'entrer dans tous les détails que les circonstances fournissent; je n'en aurais pas moins à transmettre sur l'intérieur du pays, où j'ai déjà fait les premiers arrangements d'après les ordres de Sa Majesté renfermés dans mes instructions. En attendant que je puisse en faire part, je crois qu'il est de mon devoir d'informer du moins Votre Excellence que tout va parfaitement bien, et je porte en ce moment à sa connaissance deux gazettes des Pays-Bas qui rendent compte de mes démarches à l'égard du conseil de Brabant et de la conduite que j'ai tenue vis-à-vis du magistrat de Bruxelles. Un rapport, que je me propose de faire passer incessamment par courrier, informera Votre Excellence plus au long de toutes les opérations. LegL événements se succèdCiU avec une si grande rapidité, qu'il me serait difficile d'en dire plus en ce moment. J'attends M. le comte de Mercy un de ces jours; je suis désolé que ses arrangements ne lui permettent point de se rendre à Anvers; j'avais cependant pris soin de l'informer de la conférence.

« Je suis avec respect, monsieur le comte, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.

Mettermch Winnebourg.

« BruxcUes, lo 7 avril 1793». o

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