GÉNÉRAUX ET OFFICIERS ARRÊTÉS COMME COMPUCES DE DDMOURIEZ
Lescuyer, maréchal de camp, était âgé de cinquante ans en 1793; il comptait à cette époque trente ans de service. Traduit devant le tribunal révolutionnaire, il obtint trois remises successives pour faire entendre plusieurs témoins qui se trouvaient à Valenciennes, dans ce moment assiégée par les Autrichiens. Il espérait que le général Ferrand lui viendrait en aide et s'empresserait de témoigner que, dans tous les événements de la journée du 2 avril, le grand prévôt de l'armée du Nord n'avait fait que suivre ses indications. Mais le général déclina toute solidarité, et, après avoir contribué à compromettre le malheureux Lescuyer, le laissa se débattre avec le tribunal révolutionnaire, qui le condamna à mort et le fit exécuter le
U août 1793 {Bulletin du tribunal, n«* 42, 43 et 81). Voici la correspondance échangée à ce sujet entre Lescuyer et Ferrand :
Le général de brigade Lescuyer au général Ferrand, commandant
à Yalenciennes.
H A Hiôtel de la Force, ce 7 mai 1793« an 2« de la République une et indivisible.
(( Citoyen général,
(( Vous n'avez point oublié ma translation dans les prisons de Paris où je suis détenu maintenant, à Teffet d*y être interpellé sur tous les motifs qui se sont trouvés insérés dans une lettre dont vous avez eu connaissance et que j'ai ensuite, de concert avec vous, envoyée à Dumouriez.
« Je n'ai donc agi que d'après vos conseils tendant à faire échouer les infâmes projets du traître et perfide Dumouriez.
« Vous vous rappellerez aussi sans doute, général, l'ordre que vous m'avez donné, signé de votre main, à l'effet de m'autorises à faire sortir de la ville de Valenciennes et à l'endroit que vous m'aviez vous-même indiqué , un détachement de gendarmerie nationale pour se rendre et pour surveiller les quatre hussards» qui étaient les créatures de Dumouriez, décidés à servir ses projets ; il fallait donc tromper leur vigilance ; vous vous rappellerez également, général, l'ordre que vous avez donné, ainsi que le commandant teflaporaire, au maître des postes aux chevaux de Valenciennes, et portapt défense de fournir des chevaux à qui que ce fût, pas même aux députés, sans une permission expresse de vous.
« Qui pourrait croire, général, que d'après la conduite la mieux réfléchie, que nous avons tenue ensemble, tant pour nous préserver de la fureur de Dumouriez que pour garantir la ville de Valenciennes de sa fureur et de sa férocité, je me trouve aujourd'hui personnellement exposé à une procédure criminelle devant le tribunal révolutionnaire. Ce fribunal ne peut m'en imposer, puisque non-seulement j'ai pour moi la pureté de mon cœur, mais encore des témoins irréprochables qui sont en étal de déposer la vérité de Ions les faits ci-dessus, et je
suis convaincu, général, que vous vous empresserez à me ren dre toute la justice qui m'est due.
« On me soupçonne d'avoir voulu flotter entre deux eaux; que dans le cas où Dumouriez aurait eu les forces nécessaires j'aurais servi ses projets, €i, dans le cas contraire, que je serais resté dans l'inaction.
« Vous ientez, général, d'après la condatte que j'ai tenue, combien cette assertion est calomnieuse; je m'en réfère et référerai toujours aux sentiments d'honneur qui vous caractérisent et qui m'ont décidé à vous donner mon eofiëre confiance.
« Il m'est bien facilfyGle détruire l'erreur dans laquelle on est tombé, puisque je n*^ point attendu cette décision et que j'ai remis, moi, au citoyen Bellegarde, l'ordre qui m'autorisait à m'assurer de sa personne, en ayant môme refusé le reçu qu'il m'en a offert. Ce fait important ne peut être désavoué, puisque j'en avais conféré et fait confidence à son intime ami Auberl, comme à vous vingt-quatre heures avant.
« Comme je présume qu'il y aura une commission rogatoire à ^jil^effet de vous interroger sur les lieux, ou bien un ordre pour que vous vous transportiez au tribunal, révolutionnaire à l'effet de déposer la vérité, dans l'un et l'autre cas, je suis fort tranquille sur la conduite que votre équité et votre conscience vous dicteront.
« C'est dans ces sentiments et ceux du plus tendre, sincère et respectueux dévouement, que je vous embrasse fraternellement, mon général,
« Le général de brigade, Lescuyer.
« Je vous prie, mon général, d'offrir mon hommage à la citoyenne votre épouse dont les vertus me sdnt également connues. »
Le général Ferrand au général de brigade Lescuyer,
« Valenciennes, le 13 mai 1793, l'an 2' de la République française.
« J'ai reçu votre lettre, citoyen général, écrite à l'hôtel de la Force le 7 de ce mois; vous vous trompez à quelques égards dans l'exposé que vous me faites. Je vais vous rappeler ce qui
s'est passé entre vous et moi, relativement à Tordre que vous me présentâtes pendant la nuit de la part du traître Dumouriez.
« Vous êtes venu chez moi à 2 ou 3 heures après minuit avec le commissaire Beauvallon ; étant entré dans ma chambre à coucher, vous renvoyâtes mon domestique, vous me demandâtes où logeait le député Bellegarde; après vous avoir indiqué sa demeure, vous me demandâtes ma façon de penser à Tégard de la situation actuelle; je répondis que je pensais comme je Tavais toujours fait, que j'étais toujours dans les sentiments d'un républicain. Vous vous tournâtes alors du côté du commissaire Beauvallon : « Et'Vous, Beauvallon? » — II vous répondit : « Je dors et vais me coucher. » — Vous reprîtes alors la parole et me dîtes que vous portiez un ordre du général Dumouriez qui m'enjoignait de vous donner main-forte, lorsque vous la requerriez.
(( Vous me dites aussi que vous aviez ordre d'arrêter le député Bellegarde. Je vous répliquai : « Pourquoi celui-là et non les autres ? » Alors vous me dites : « Est-ce qu'il y en a d'autres? Quels sont-ils? « Réponse de ma part : « Lequinio et Cochon. — Où logent-ils? » me demandâtes-vous. Répondu : « Chez la veuve Fiscaux. »
(( Comme vous étiez entré dans la place nuitamment, à mon insu, craignant que vous n'eussiez des forces avec vous, en outre que l'armée était corrompue en partie, je crus qu'il était instant d'user de feintise aûn de sauver la République et les députés. C'est pourquoi je signai l'ordre que vous me présentâtes de la part du traître pour vous fournir main-forte.
« Je vous proposai d'envoyer cette force armée hors de la ville sur la route de Paris, et que je défendrais au maître de la poste aux chevaux d'en donner à qui que ce fût sans ma permission.
« Rappelez-vous bien que vous ne m'avez pas fait part que vous eussiez des hussards au dehors de la place, dont vous me parlez dans votre lettre.
(( Vous ne m'avez pas non plus communiqué la lettre dont vous me parlez. Je ne vous cache pas que je fis prévenir les députés de ne pas sortir de la ville.
« Après avoir réfléchi, vous verrez que je ne pouvais pas me VI 36
conduire autrement dans cette circonstance, voulant sauver la place et les députés, n*étant pas sur de la façon de penser de tous ceux qui m*entouraient. Je suis persuadé que votre démarche était pure. La vérité n*est qu'une; en la^ faisant connaître à vos juges, ils sauront l'^apprécier, et la loi vous rendra à la liberté.
(( Le général de division comomdant la place de
Valenciennes, Ferrand. »
MiAcziNSKi, maréchal de camp, était ^é de quarante-deux ans 6111793. Il avait été longtemps môre aux négociations de la Pologne avec la SvmB et la Bavière et était entré au semce de France le 25 juin 1792, en qualité de maréchal de camp.
Dans le cours de notre récit, nous avons fait grand usage de la procédure intentée contre Miaczinski devant le tribunal révolutionnaire. Nous avons même donné plusieurs pièces extraites de ce dossier (pages 370 et 372). Nous nous bornerons donc à mettre sous les yeux de nos lecteurs la lettre que Miaczinski ^adressa de Lille, le 3 avril, au président de la Convention et par laquelle il espérait racheter sa vie.
Le citoyen maréchal de camp Miaczinski au citoyen prèsiilent
(le la Convention nationale.
« Ce 3 avril 1793.
« L'assemblée des représentants d*un peuple libre, citoyen président, a du recevoir, par un courrier, l'événement malheureux qui vient d'arriver aux commissaires, vos collègues, ainsi qu'au citoyen ministre. Le général Dumouriez, le 2, à huit heures du matin, m'avait envoyé un ordre dans lequel il avait voulu, ainsi que le brave général Duval, m'associera son crime. Le général Duval étant prévenu par le colonel Saint- Georges, à qui j'avais communiqué la lettre, je me suis porté sur Lille avec une partie de la division que je commandais. J'ai arrêté la troupe hors de la ville et je me suis rendu avec mon escorte à l'hôtel de ville. J'ai remis la lettre de Dumouriez sur la table; j'ai renouvelé le serment de fidélité, de n'obéir qu'a la loi ; j'ai donné ordre sur le champ à ma division (se concer-
tant avec les membres du district) de faire camper toute ma troupe sous les murs de la ville ; par cette conduite, j'avais sauvé près de quatre mille hommes qui oront pu être corrompus et passé à l'armée de Dumouriez.
« Je ne suis ni politique ni intrigant ; je ne connais que combattre les ennemis de la République; c'est mon devoir; ce sentiment est dans mon cœur.
(( MUCZINSKI. ))
Cette soumission tardive ne sauva pas Miaczinski. Traduit le 25 avril devant le tribunal révolutionnaire, il sollicita une remise qui lui fut accordée. Son procès commença le 7 mai et dura onze jours; il fut condamné à mort le 18. Ayant déclaré qu'il avait à faire d'importantes révélations pour le^alut de la République, il obtint un sursis de trois jours. Ses révélations ne portèrent sur rien de bien important et tendirent seulement à con^promettre la probité de Lacroix, l'un des commissaires de la Convention. Ce fut un motif de ]^as pour faire hâter son exécution, qui eut lieu le 22 mai à midn^liaczinski mourut trèscourageusement après avoir crié tout le long de la route :Vive la Nation, vive la République. (Voir le Bulletin du Tribunal révolutionnaire, n«" 18, 26, 37, 38, 39 et 40.)
Deval'x (Philippe) était, en 1793, colonel adjudant général; il fut traduit au tribunal révolutionnaire le lendemain du jour où son compagnon d'infortune, Miaczinski, montait sur l'échafaud. Son procès ne dura qu'un jour, il fut condamné à mort et exécuté le 23 mai. (Voir le Bulletin du Tribunal révolutionnaire, ir* 40, 41 et 42.)