LIVRE XXVI
adjure ses collègues de ne pas donner à cet homme une importance trop grande. « Peut-être, dit-il en terminaot, n*est-il que l'instrument de certaines gens; par lui on fomente l'anarchie, et Tanarchie mène à la royauté. »
L'insultante générosité de Buzot trouve plus d'un imitateur sur les bancs de la Gironde, u Je demande, s'écrie Fonfrède, que la Convention adopte un ordre du jour ainsi motivé : u L'Assemblée déclare à la France que « hier Marat a prêché le pillage et qu'hier au soir on a « pillé à Paris. » — « Je propose, dit Pénières, que Ton décrète que Marat est fou et que, par mesure de sûreté générale, il sera enfermé à Charenton, d'où il ne pourra sortir que lorsque la Révolution sera finie. -^ Oui, il faut, ajoute Bancal, que, suivant en cela l'usage établi par la Constitution américaine, la Convention, délibérant aux deux tiers des voix, décide : 1* que Marat sera expulsé provisoirement de son sein; 2® que son état mental sera examiné par des médecins. — C'est Bancal lui-même qui est fou, réplique Collot-d'Herbois, pour nous proposer de délibérer en vertu de la Constitution américaine. — Ces messieurs, ajoute Basire, nous parlent sans doute de la Constitution américaine pour nous amener au gouvernement fédératif, objet de leur ambition. »
Des deux côtés on demande l'appel nominal. La Montagne et la Gironde tiennent également à connaître les partisans et les adversaires de Yami du peuple. Mais sur quoi portera cet appel? sur l'ordre du jour proposé par Fonfrède, sur la question préalable ou sur le décret
d'accusalion ? Chacun de ces modes de trancher ia queslion est vivement appuyé par un certain nombre de
députés. Cependant Timmense majorité paraît vouloir donner la priorité à la dernière de ces trois solutions. « Eh! bien, dit Thirion, je demande qu'il soit constaté que je me suis présenté pour défendre un accusé, et que je n'ai pu obtenir la parole. — Je ne puis être jugé par mes ennemis, s'^écrie Marat. Ce sont les hommes de l'appel au peuple qui veulent assassiner Vami du peuple; d'ailleurs l'Assemblée ne peut refuser de m'entendre.
— Il est accusé, il a droit de parler, » répètent en chœur les Montagnards.
Un décret formel accorde la parole à Marat, et pour remercier l'Assemblée de l'impartialité dont elle fait preuve envers lui, il commence ainsi sa défense : « Je croyais qu'il y avait un peu de pudeur dans la Convention, s'il n'y avait pas d'amour de la justice. Eh ! bien, je provoque le décret d'accusation contre moi pour vous couvrir d'infamie. Les hommes sensés, auxquels on présentera ma feuille, déclareront, j'en suis certain d'avance, que vous ne savez [J!as lire. »
A ces nouvelles insolences, l'immense majorité répond par de nouveaux cris d'indignation. Marat les brave du geste et de la voix ; mais bientôt il ne prononce plus que des mots entrecoupés, des phrases incohérentes; il est pris d'une espèce de fou rire, et retourne à sa place en répétant, comme un vrai maniaque, ces mots qu'il grommelle entre ses dents : « Les hommes d'État! les hommes d'Etat!... »
Le tumulte dure longtemps encore. De guerre lasse.