LIVRE XXVIL
tagne de Saint-Elix. Mais, au reçu des nouvelles, il trouve plus prudent de s'abstenir. Truguet, désespéré ^ de voir en un instant s'évanouir tous ses projets, donne '^'
Tordre à la pJus grande partie de la flotte de se rendre k
à la plage des Espagnols et de recueillir les volontaires ^ ameutés sur le rivage. Pendant ce temps, la mer est devenue mauvaise, le mouillage dangereux; bientôt on reconnaît que le rembarquement est impossible et qu'il faut aviser au plus pressé, c'est-à-dire à assurer les subsistances de l'armée; car d'un moment à l'autre l'escadre peut être obligée de s'éloigner.
Mais, chose incroyable si toutes Jes relations oflicielles ne l'attestaient, les Marseillais refusent de laisser aborder les marins qui, au milieu des plus grands piM'ils, viennent à leur secours. En vain leur crie-t-on (lue la mer et la nuit vont bientôt interrompre les communications ; ils restent sourds à toutes les prières, ils se déclarent déterminés à ne pas recevoir les vivres qu'on leur apporte, parce que, si le ravitaillement de l'armée était assuré, leurs chefs prétendraient continuer une expédition dont ils ne veulent plus entendre parler. Les uns reçoivent à coups de fusil les matelots qui s'aventurent à proximité du rivage; d'autres, voulant fuir n'importe à quel prix, se lancent à la nage, s'accrochent aux chaloupes, au risque de les faire chavirer, de faire périr leurs sauveurs et de périr eux-mêmes.
Deux fois l'amiral envoie des parlementaires à ces forcenés, deux fois ces parlementaires éprouvent le même accueil. Ce qui a été prévu arrive. La mer devient de plus en plus furieuse. Truguet est obligé de se retirer dans
le très-médiocre abri que lui offre la partie de la rade le moins battue des vents. Les vivres manquent complètement à terre. Les troupes de ligne proposent à la phalange de marcher droit sur quelques villages qu'on aperçoit de la côte ; ils enlèveront au moins à la pointe de la baïonnette les provisions de bouche qui leur sont nécessaires pour subsister jusqu'à ce que la tempête soit apaisée. Mais les Marseillais aiment mieux mourir de faim sur le bord de la mer que d'aller conquérir quelques vivres sous le feu de l'ennemi. Ils craignent de perdre de vue l'escadre, comme si leurs regards avaient la puissance de la retenir près du rivage.
Au risque d'être cent fois jeté à la côte, Truguel reste deux jours dans cette épouvantable position. VAréthuse et la Junon sont forcées de couper leurs mâts, la Vestale a son gouvernail démonté, les canots du Tonnant^ de YApollony du Centaure^ sont enlevés par des coups de mer. Un grand nombre de chaloupes sont jetées sur les récifs; les marins, qui les montent, se noient dans les flots, ou, s'ils parviennent à aborder, sont attaqués et mis à mort par des paysans sardes, sous les yeux mêmes des volontaires au salut desquels ils se sacrifient et qui ne peuvent ou ne veulent -pas les secourir.
Enfin, le 19 février, le vent faiblit; quoique la mer brise encore, les communications entre la flotte et l'armée deviennent possibles. Le commandant en chef de la phalange, d'Hiiaire-Chanvert, descend à terre et harangue ses soldats, dont il est séparé depuis six semaines ; mais il n'est pas plus heureux que ne l'a été