‹ Histoire de la terreur, 1792-1794 (volume 3)Chapitre 82 sur 249 · LIVRE XXVll · texte numérisé non relu

LIVRE XXVll

Casabianca trois jours auparavant. Truguet se hâte de faire rembarquer les Marseillais, dont il lui tarde d'être débarrassé, et les expédie vers les côtes de Provence. Pour ne pas paraître avoir fait une campagne complètement inutile, il laisse dans Tîle Saint-Pierre et dans la presqu'île Saint- An tioche une garnison de 700 hommes de troupes de ligne sous le commandement du colonel Sailly. Après avoir promis à cette petite garnison de lui envoyer promptement des secours et des vivres, il donne l'ordre de mettre le feu au Léopard, que tous les efforts de l'intrépide Bourdon-Grammont n'ont pu parvenir à remettre à flot ; puis, il fait voile pour Toulon ^

Ainsi se termina l'expédition contre Gagliari. Mal conçue, plus mal préparée, entreprise au milieu de l'hiver, conduite sans ensemble, elle coûta à la marine ses plus beaux vaisseaux, au trésor des sommes énormes; elle restera un témoignage irrécusable de rimprévoyance du pouvoir exécutif et de l'indiscipline de la phalange marseillaise.

Cette troupe recrutée dans toutes les sentines de la Méditerranée avait bien pu envoyer à Paris l'élite de ses

1. Les promesses de Truguet ne furent pas tenues ; la petite garnison de Saint-Pierre et de Saint-Antioche fut abandonnée à son malheureux sort; trois mois après, elle était forcée de se rendre prisonnière de guerre à la flotte espagnole. Nous donnons h la fin du volume une série de documents officiels qui montrent, d'une pari, combien ces 700 hommes, laissés sans secours sur un îlot de la Méditerranée, firent faute aux trois régiments qui allaient avoir à disputer la Corse à Paoli et aux Anglais, de l'autre, quelles furent pendant ce temps les souffrances de ces malheureuses victimes de l'obéissance passive.

du génie. Le chef des forces navales était un lieutenant de vaisseau nommé Goyetche^ qui montait la Fauvette, corvette de 22 canons, et avait avec lui 16 petits bâtiments, les uns de guerre, les autres de transport.

Cette escadrille sort du port d'Ajaccio, le iO janvier, et n'arrive cependant à Bonifacio que douze jours après. Elle y reste un mois avant d'appareiller de nouveau, tant le chef de Texpédition, Gesari Golonna, est peu désireux de quitter la Gorse dans les circon-

pour régulariser la situation de son jeune concitoyen ; ce fut Narbonne, depuis aide de camp de Tempereur Napoléon et son ambassadeur à Vienne, qui fit droit à celte demande le 44 janvier 4792. Bonaparte put dès lors accepter la place d'adjudant-major, puis bientôt après celle de lieutenant-colonel en second du même bataillon. Pendant ce temps (6 février 1792), il recevait le brevet de capitaine d'artillerie, brevet signé de la main de Louis XYI. Bonaparte cumulait ainsi deux emplois, Tun dans la garde nationale, Tautre dans Tarmée. 11 eut un instant la velléité de se démettre de ce dernier, si Ton en croit une lettre qu'il écrivit le 27 février 479Î à son ami Sucy, commissaire des guerres à Valence ; cette lettre commence ainsi : « Dans ces circonstances difficiles, le poste d'honneur d'un bon Corse est de se trouver dans son pays. C'est dans cette idée que les miens ont exigé que je restasse parmi eux. Cependant, comme je ne sais pas transiger avec mon devoir, je me proposais de donner ma démission. Depuis, l'officier général du département m*a offert un mezzo termine qui a tout concilié : il m'a offert une place d'adjudant-major dans les bataillons volontaires. »

Âb mois de mai 1792, Bonaparte quitta la Corse, ne fit que traverser Valence où était toujours son régiment, et partit pour Paris. Il y assista comme simple spectateur aux journées du 20 juin et do 10 août. Il y était encore dans les premiers jours de septembre, puisque, le l**" de ce mois, il signait, à la municipalité de Versailles, les pièces nécessaires pour retirer sa sœur Élisa de la maison de Saint- Cyr et la ramener avec lui dans sa famille. Il arriva en Corse dans les premiers jours d'octobre 1792.

stances graves où se trouvent sa patrie et surtout le chef de son parti et de sa famille. On met enfin à la voile le 20 février, c'est-à-dire au moment même où Truguet, ayant rembarqué Tarmée expéditionnaire dirigée sur Cagliari, s'éloignait de cette ville. La contre-attaqiie n'avait plus d'objet, mais il était difficile de savoir le 20 février, à Bonifacio, ce qui venait de se passer le 19 à l'extrémité sud de la Sardaigne.

Le calme plat ayant succédé aux tempêtes des jours précédents, chaque bâtiment est remorqué par ses chaloupes. Le 22, on arrive à l'île Saint-Étienne ; on s'empare d'une vieille tour à peu près ruinée qui la défend. Bonaparte, Moydier, Quenza, descendent à terre. On transporte dans l'île l'unique mortier que possède la petite armée expéditionnaire et sept pièces de canon. Par les soins des deux capitaines d'artillerie et du génie, on les met, pendant la nuit, en position contre les forts et la petite ville de la Magdelaine.

Depuis six mois la France était en guerre avec presque toute l'Europe, on s'était déjà battu en Champagne, en Belgique, sur le Rhin, sur les Alpes; et celui qui devait remplir l'univers du bruit de ses exploits n'avait pas encore vu le feu. Le 23 février au matin, Bonaparte, pointant lui-même le mortier, lance à l'ennemi la première bombe. Aussitôt les Sardes ripostent avec vigueur des forts de la Magdelaine et d'une redoute élevée à la hâte pour atteindre la petite anse où la Fauvette s'est embossée. Pendant deux jours le canal qui sépare les îles de la Magdelaine et de Saint-Etienne est à chaque instant sillonné par les projectiles que s'en-

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voient les deux troupes en présence. La Fauvette est surtout le point de mire des canons sardes ; elle a un homme tué, plusieurs blessés et reçoit de fortes avaries dans son gréement. Elle est obligée de se réfugier hors de la portée des boulets par le, travers de la petite île de * Caprera. Les Sardes font aussitôt sortir du port deux

* <t demi-galères qui ne sont pas de force à se mesurer avec

la corvette française, mais qui, celle-ci retirée, peuvent inquiéter les autres navires de Tescadrille.

Le 25 au malin, Tatlaque recommence de plus belle; déjà Bonaparte espère que la ville, abîmée par le feu incessant qu'il dirige contre elle, va être obligée de se rendre. Tout à coup Quenza, qui conmiande les troupes de débarquement pendant que Cesari Colonna est à bord de la Fauvette, reçoit de celui-ci Tordre de la retraite.

Quel pouvait être le motif d'une aussi brusque détermination? C'était, disent les pièces ofïicielles, la mutinerie de l'équipage de la corvette. Les marins avaient déclaré qu'ils voulaient que l'on renonçât tout de suite à l'expédition, et. n'avaient consenti qu'à grand' peine à accorder au commandant Colonna quelques heures pour le rembarquement des troupes. Il y eut peut-être à bord quelques manifestations hostiles ; mais, il faut le reconnaître, le neveu de Paoli céda bien vite et bien facilement au désir de quelques mutins ^

\ . Nous donnons à la fin de ce volumo le recueil complet des pièces oflicielles que Paoli envoya dans les premiers jours de mars au ministre de la guerre pour justifier la conduite de son neveu; en les

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l/ordie est tellement précis que l'on ne peut songer à y désobéir. D'ailleurs, les chaloupes de l'escadrille sont là qui attendent les troupes, et les marins annoncent qu'ils ont ordre de ne croiser devant l'île Saint-Étienne ' que le temps strictement nécessaire au rembarquement. Quenza, qui se tient près du mouillage, transmet à Bonaparte et à Moydier la lettre de Colonna. Les deux officiers la lisent et la relisent plusieurs fois avant d'en croire leurs yeux, courbent la tête et donnent à voix basse l'ordre de cesser le feu. Il faut cependant, avec l'honneur du drapeau, sauver le matériel. Les canonniers traînent leurs pièces jusqu'au rivage; mais, au moment où ils y arrivent après mille efibrts et mille périls, on s'aperçoit que les chaloupes sont trop faibles pour porter un poids aussi considérable, et que, du reste, elles sont déjà remplies de troupes. Bonaparte, la rage au cœur, fait enclouer, puis jeter à la mer le mortier et quatre canons. Tout le monde étant rembarqué, on met aussitôt le cap sur la Corse ^

lisant on sent bien qu'elles ont été arrachées aux signataires par l'obsession et qu'on ne doit leur accorder qu'une foi très-médiocre.

4. De cette expédition de la Magdelaine, Bonaparte conserva toujours un pénible souvenir. Il était impossible de faire peser sur lui la moindre part de responsabilité dans les événements que nous avons racontés, mais cette expédition avait abouti à un revers, et le futur empereur des Français avait, avant tout, la superstition du succès. Aussi ne voulut-il jamais dater ses premières armes du 23 février mais bien du tt septembre 4793, jour où, par un ordre formel du Comité de salut public, qu'il était allé chercher lui-même à Paris, il prit le commandement de l'artillerie du siège de Toulon. Jamais dans ses conBdences les plus intimes il ne fit allusion à cet épisode de sa jeunesse. Â Sainte-Hélène, soit dans ses épanchements racontés avec VI 8

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Le 27 février, rescadrille que commandait Goyetche * mouillait dans le golfe de Santa-Manza, en Corse. L^ volontaires, sous la conduite de leurs deux chefs de bataillon, Quenza et Bonaparte, étaient dirigés sur Corte pour y tenir garnison.

Pour compléter notre récit en ce qui concerne Paoli et Bonaparte, nous sommes obligé d'anticiper de quelques mois sur les événements dont la Corse fut le théâtre, dans la première moitié de Tannée 1793.

C'était à Corte, au milieu des plus abruptes montagnes de rtle, comme dans un nid d'aigle, que se tenait Paoli , cumulant les fonctions de président du Directoire du département avec celles de général de

tant de détails par M. de Las Cases, soit dans les mémoires dictes au général Gourgaud et à M. de Montholon, il eut à plusieurs reprises Toccasion de parler de l'expédition contre Cagliari; jamais il ne fit mention de la contre-attaque de la Magdelaine et de la part qu'il y avait prise. (Voir tome 4" du Mémorial de Sainte-Hélène, et tome 4*' des Mémoires dictés au général Gourgaud.)

D'un autre côté on sait Taffection toute s()éciale que portait Bonaparte à tous ceux qui personnifiaient pour lui ses souvenirs de jeunesse, notamment à Duroc, Marmont et Junot. On connaît le chemin brillant qu'il ût parcourir à tous ceux qui, de près ou de loin. Pavaient approché, aux débuts de sa carrière militaire. Le capitaine du génie Moydier, son compagnon de bivac de Tlle de Saint- Etienne, ne fut pas Tobjet de la môme bienveillance ; il languit longtemps dans les rangs subalternes et parvint à grand'peine^ sur la fin de l'empire, au grade de général de brigade.

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division commandant la Corse, réunissant ainsi dans ses mains les pouvoirs civils et militaires. Bonaparte, qui jusque-là avait été Tun de ses confidents les plus intimes, son élève et presque son fils, le retrouva de plus en plus aigri contre la Révolution, et tout disposé à briser les liens qui, depuis un quart de siècle, unissaient la Corse à la France. D'un autre côté, chaque courrier apportait la preuve des défiances que la conduite équivoque du général inspirait à la Convention et au pouvoir exécutif. Pendant quelques semaines, Bonaparte hésita entre ses souvenirs et ses aspirations. Jusqu'à ce moment, il n'avjiit eu d'autre pensée que de succéder un jour à l'influence de Paoli et de rendre l'indépendance à sa patrie. A Brienne, à Auxonne, à Valence, dans vingt circonstances, il s'était déclaré l'adversaire ardent, passionné, de tous ceux de ses compatriotes qui avaient contribué directement ou indirectement à placer la Corse sous le joug de ceux qu'il appelait les étrangers, gli forestieri *.

i . On peul consulter à cet égard la remarquable histoire de Napoléon I" que publie dans ce moment M. Lanfrey, et l'article inséré en 4842 dans la Revtœ des Deux Mondes, 4« série, SO" volume. L'auteur de cet article, M. Libri, a eu à sa disposition un grand nombre de manuscrits conBés par Bonaparte au cardinal Fesch à l'époque du Consulat.

Pour justifier nos assertions, donnons quelques extraits des écrits échappés à la plume du futur empereur des Français lorsqu'il était simple lieutenant d'artillerie :

K Général, je naquis quand la patrie périssait! Trente mille Français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper me? regards, r (Lettre à Paoli, 1789.)

ff Quel spectacle verrais-je dans mon pays? Mes compatriotes, char-

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Mais, depuis l'expédition de la Magdelaine, une transformation s'opérait lentement en lui ; à ses ambitions premières succédaient des ambitions nouvelles. Il semblait qu'à travers cette pluie de feu que, pendant deux jours et deux nuits, il avait lancée et reçue, se

gés de chaînes, embrassent en tremblant la main qui les opprime... Français, non contents de nous avoir ravi tout ce que nous chérissions, vous avez encore corrompu nos mœurs. Le tableau actuel de ma patrie et rimpuissance de le changer sont une nouvelle raison de fuir une terre où je suis obligé, par devoir, de louer des hommes que je dois haïr par vertu. » (Note autographe sur le suicide, trouvée par M. Libri dans les papiers conGés au cardinal Fesch.;

« Paoli vous Gt nommer pour* traiter à Versailles de l'accommodement qui s'entamait sous la médiation de ce cabinet. M. de Choiseul vous vit et vous connut. Les âmes d'une certaine trempe sont d'abord appréciées. Bientôt au lieu du représentant d'un peuple libre, vous vous transformâtes en commis d'un satrape... Une partie des patriotes étaient morts en défendant leur indépendance, l'autre avait fui une terre proscrite, désormais hideux nid des tyrans; mais un grand nombre n'avaient pu ni mourir, ni fuir; ils furent l'objet des persécutions: on ne pouvait asseoir l'empire français que sur leur anéantissement absolu...

« 0 Lameth! ô Robespierre! ô Pétion! ô Volney! ô Mirabeau! ôBarnavel ô Baillyl ô Lafayette! Voilà l'homme qui ose s'asseoir à côté de vous! Tout dégouttant du sang de ses frères, souillé par des crimes de toutes espèces, il se présente avec confiance sous une veste de général, unique récompense de ses forfaits! Il ose se dire le représentant de la nation, lui qui la vendit! » (Lettre de Bonaparte à M. Matteo di Butta-Fuoco, maréchal des camps et armées du roi, député de la noblesse corse à l'Assemblée nationale constituante, «janvier 4791.)

Enfin reportons-nous à la lettre, en date du 26 février 4792, que nous avons citée plus haut; à elle seule, elle prouverait que jusqu'à ' l'expédition de la Magdelaine Bonaparte conserva tous les sentiments d'un bon Corse,

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tussent ouverts devant lui de nouveaux horizons. Il commençait à dédaigner de se faire l'arbitre des destinées d'une petite lie de la Méditerranée; son imagination s'élançait déjà dans les champs incommensurables de l'avenir.

Un dernier incident vient mettre un terme à ses hésitations. Dans les derniers jours d'avril, on reçoit à Corte l'ampliation du décret en date du 2 du même mois, par lequel la Convention nationale mande à sa barre Paoli. Cet ordre tombe comme un coup de foudre au milieu de la petite cour dont le général est entoura. Bonaparte, fidèle encore aux amitiés de sa jeunesse, prend la plume pour défendre le héros corse contre les attaques de ses ennemis et pour inviter la Convention à revenir sur une mesure qui tend à « confondre» avec le scélérat corrupteur ou un vil ambitieux, un vieillard septuagénaire accablé d'inSrmités. »

Son plaidoyer achevé, il le communique à son illustre client. Mais celui-ci, voyant qu'il est temps de prendre un parli et croyant pouvoir compter sur son jeune et enthousiaste interlocuteur, lui déroule ses desseins et lui déclare qu'il est résolu à braver les ordres de la Convention, dût-il se jeter entre les bras (le l'Angleterre. A cette confidence, Bonaparte éclate en reproches, en imprécations. Les deux anciens amis se séparent mortellement brouillés. Bonaparte, qui sait ce que c'est qu'une haine corse et qu'une vengeance de conspirateur qui s'est laissé surprendre son secret, sort du palais du généralissime, s'élance à cheval et, à travers les montagnes, gagne par des sentiers détournés les

Sanguinares, terres incultes et maquis impénétrables, situées à trois lieues d'Ajaccio. Il s'y tient caché tout un mois, jusqu'à ce qu'il ait pu avertir sa famille et se concerter avec les commissaires de la Convention, qui viennent de débarquer à Saint-Florent.

Quelque temps après (2 juin 1793) rassemblée générale extraordinaire du peuple corse, convoquée par Paoli, déclarait Bonaparte, ses parents et adhérents, perturbateurs du repos public. Le futur empereur quittait rtle natale pour n'y plus apparaître qu'un instant à son retour d'Egypte. Sa retraite aux Sanguinares fut pour lui le commencement d'une nouvelle ère, comme l'avait été pour Mahomet sa fuite de la Mecque; elle fut l'hégire de l'homme extraordinaire qui, lui aussi, devait bouleverser le monde.

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