LIVRE IX
de Strasbourg; Anthoine, maire de Metz, et Châtier, officier municipal de Lyon. Dietrich avait fait expulser de Strasbourg Simond à cause de ses menées démagogiques. Anthoine et Ghâlier avaient été suspendus par les conseils généraux de la Moselle et de Rhône-et- Loire à raison de faits fort graves dont ils s'étaient rendus coupables dans l'exercice de leurs fonctions.
Après le 10 août, les trois patriotes persécutés changent d'attitude. Solliciteurs la veille, ils deviennent accusateurs le lendemain. Ils ne demandent plus justice , ils exigent vengeance.
L'Assemblée, qui n'a rien à refuser aux démagogues parisiens, se montre aussi complaisante pour ceux des départements.
Le H août, elle rend Anthoine à ses fonctions et casse le directoire de la Moselle qui l'a destitué.
Le 16, c'est sur la dénonciation de Simond qu'elle mande à sa barre et suspend le maire de Strasbourg.
Le même jour Châlier, dont Chabot et Fauchet chantent les louanges, est réintégré avec honneur dans ses charges municipales. Il devait, comme nous le verrons plus tard, y déployer de nouveau toute son audace démagogique, attirer sur Lyon d'épouvantables malheurs et acquérir une effroyable célébrité.
Le ministre de l'intérieur, Roland, s'empresse de compléter les mesures prises par l'Assemblée en faisant plt>*» noncer par le conseil exécutif provisoire, non-seiflëbiew^ la destitution des trois conseils généraux de la Moselle, de la Somme et de Rhône-et-Loire, mais encore celles d'un grand nombre d'autres directoires et conseils de
départemeDis qui« après le 20 juin et méoie après le 10 aoùl , aTaient manifesté des senliineots conslîUilionnels*.
On se le rappelle, le 10 août au soir, TAssemblée nationale avait nommé douze commissaires chargés d^aller immédiatement foire reconnaître par les armées la révolution accomplie à Paris. Il fallut vingt-quatre heures pour rédiger et copier les pièces dont ils de\'aient être porteurs.
Leurs instructions furent préparées par la commission extraordinaire réunie au comité militaire. Afin que la variété des versions ne rendit pas trop palpables les mensonges qu il était indispensable de répandre, il importait que les douze commissaires fussent pourvus d'un récit uniforme. Mais , parait-il , il ne fut pas possible de trouver dès Fabord , parmi les législateurs, une mémoire assez complaisante, une plume assez habile pour rédiger le récit des événements qu'il s'agissait d'expliquer et de faire accepter. D'ailleurs, à qui appartient le droit de rédiger le bulletin de la bataille, si ce n'est aux vainqueurs eux-mêmes? Qui pouvait mieux que la commune insurrectionnelle et le maire Pétion. son éncile instrument , faire connaître aux armées les détails de la fameuse journée? Les commissaires s'adressèrent
I . Voir les deux rapports de Rdaod. Aionileur^ p. 966 et 996.
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doDC k la commune et au maire pour cette rédactioD difficile^.
Un récit tout fait leur ayant été envoyé de l'hôtel de ville et leurs instructions étant complétées, les douze commissaires partirent dans la nuit du 11 au 12 août dans quatre directions différentes (Nord, Nord- Est, Rhin et Midi) . Ils étaient autorisés à suspendre provisoirement et à faire arrêter tous les fonctionnaires civils et militaires^ même les généraux d'armée si les circonstances Texigeaient.
De tous ces généraux, le plus suspect au parti vain-
1. Nous donnons ce récit à la fin du volume, il servit de thème à celui beaucoup plus développé qui fut lu à l'Assemblée par Condorcet le 12 août et qui se trouve au Moniteur^ p. 960. Voici le texte même de la lettre que les commissaires écrivirent à Pétion dans cette circonstance :
c L'Assemblée nationale, monsieur le maire, vient de nommer douze commissaires chargés de se tendre dans les différentes armées, afin de détruire les projets des malveillants, et pour que les armées, lorsqu'elles apprendront les événements de ce jour et les mesures que le Corps législatif vient de prendre, restent fidèles au poste où la patrie les a placées pour la sûreté générale de Fempire.
«f Les commissaires nommés pensent que rien ne serait si dangereux que de rendre compte de cette journée d'une manière contradictoire; en conséquence, vous êtes prié de faire rédiger demain matin de bonne heure une relation succincte de ce qui s'est passé dans la capitale aujourd'hui. Quant à ce qui regarde le Corps législatif, il suffîrt' de prendre un extrait de son procès- verbal.
«f Nous sommes bien fraternellement, monsieur le maire, etc.
<r Les commissaires : Dubois-Dubay, Carnot, Delmas, Coustarft* Debellegarde, Peraldi, Antonelle.
a Parts, le 10 août 1792, aii lY, à dix heures et demie du soir. »
ni
queur était, à bon droit, La Fayette^, dont le quartiergénéral se trouvait dans ce moment établi sous les murs de Sedan. Les trois commissaires qui avaient dans leurs circonscriptions son corps d'armée étaient Kersaint , An-
4 . I^ Fayetle était tellement suspect aux yeux du parti victorieux, que celui-ci n'alteiidil pas pour faire éclater ses soupçons les premières nouvelles des é\énements de Sedan. Nous avons vu Robespierre, parlant au nom de la commune, dénoncer, le 45 août, La Fayette à TAssemblée. Dès le 44, le conseil exécutif consignait le témoignage de ses soupçons sur le registre de ses délibérations.
a Seconde séance, iâ août il 91.
« MM. Roland, ministre de l'intérieur;
Clavière, ministre des contributions et, par intérim, de la
guerre ; Danton, minisire de la justice; Monge, ministre de la marine; Lebrun, ministre des affaires étrangères.
a Étant tous assemblés en l'hôtel du ministre de la justice à sept heures du soir, lecture a été faite du décret de l'Assemblée nationale du 40 août, qui ordonne que des commissaires pris dans son sein se rendront dans les armées.
a Le conseil a considéré que T instruction jointe à ce décret autorise les commissaires à faire, à l'égard des généraux et oQiciers des armées, toutes les dispositions nécessaires, à les suspendre ou à les remplacer suivant ce que pourront exiger les circonstances; que le droit qui appartient au conseil exécutif de destituer et de nommer les généraux ne peut, en ce moment, s'exercer concurremment avec le même pouvoir délégué auxdits commissaires; que cependant le conseil étant convaincu de la nécessité de destituer du commandement de Tarmée du Nord le général La Fayette, lequel a manifestement perdu la confiance de la nation, en conséquence le conseil arrête qu'il ne surseoit à prononcer défînitivement la destitution de M. Motier La Fayette que jusqu'au moment où les commissaires auront donné nouvelle de leur arrivée à l'armée commandée par ce général. »
toneJle et PéraUIi. Leur mission comprenant i'inspeclion (tes troupes postées entre Blaubeugeet Bitche, ils avaient il visiter successivement La Fayette cl Luckner. Ils prirent la roule directe de Sedan ; leur première étape fut le camp de Soissons, dont on avail tant parlé depuis deu\ mois. Ils devaient s'assurer du nombre cl de la sitttaliou des volontaires déjà rassemblés.
Pendantqu'ils s'y arrêtent, transportons-nous à Sedan, et voyons ce qui s'y passe. La Fayette avait reçu les premières nouvelles de l'iusurreclion parisienne par un de ses odiciers qui était parvenu, le soir même du 10, à franchir le mur d'enceinte de la capitale et était accouru en toute liâte lui rapporter les événements dont il avail été témoin. Pendant une nuit entière, il fut seul dans son armée à savoir que le peuple était maître aux Tuileries, et le roi suspendu de ses fonctions.
Quelles avaient été, pendant cette nuit, les pensées de l'illustre général, également atlacbé aux droits de la uation et aux prérogatives de la couronne dont il avail, comme tant d'aiilres. rêvé l'tiariuonieux concert? Iral-il courber silencieusement la télé devant l'oi-age qui vient de briser la couronne de Louis XVI? Doit-il trahir la confiance dont soixante-quinze Directoires de di'-[)artemenl lui ont donné le glorieux témoignage en adhérant à la conduite qu'il a tenue lors des événements du mois de juin? Peul-il faire abstraction du vole de l'Assemblée législative qui , le 8 août , loi-squ'elle jouissait encore de son libre arbitre, s'est refusée à le livrer aux accusations jacobines et lui a donné implici- U'uient à entendre quelle couiplait sur lui et sur son
i HISTOIRE DE LA TERREUR.
amiée pour le jour de la crise A^jà imminente et prévue? Mais, d'autre part, lui est-il possible de diriger sur Paris les troupes qui cnuvœnt la frontière la plus menacée et de dégarnir les premières places fortes devant rennemi qui s'avance? Comment songer à établir la moindre entente entre lui et les chefs de la coalition étran^re. au moment où ils accourent pour mettre à evéculioD les effrovaWes uienaces du manifeste de Bninswick? Peut-il un instant espérer que ces chefs, qui s^apprétent à envahir la France dans le dessein hautement avoué d*y rétablir le pouvoir absolu, consentiront à s'arrêter, sur sa demande , et à respecter la frontière jusqu'à ce qu'il ait eu le temps de rétablir le trône constitutionnel ? Lui était-il donc réservé de donner le signal de la îçuerre civile? Mais quoi, ce signal, est-ce lui qui le donne? N"esl-il pas |)arti des rangs de ceux qui , à main armée, ont envahi les Tuileries? Parce que la populace de Paris s'est emparée de la demeure royale, parce qu'elle dicte ses volontés à la représentation nationale, faut -il la laisser jouir tranquillement de son triomphe? N'est-il pas plutôt de son devoir, à lui , le gi'^néral do la (x)nstitution, et, quand il en est temps encore, de faire une dernière tentative pour dégager la France des étreintes mortelles de la démagogie? La France, la vraie France qui veut Tordre et la liberté, ne l'appelle-t-elle pas, n'étend-elle pas vers lui ses bras suppliants?
Ces questions et mille autres du même genre se heurtaient tumultueusement dans l'àme de La Fayette, comme elles devaient s'agiter dans la conscience de tous ceux qui, le 10 août 1792, se trouvaient avoir entre les