LIVRE XXI
conduit nos finances à un épuisement auquel on ne peut songer sans frémir, si elle vous force à de nouvelles émissions d'assignats qui feront croître dans une proportion etfrayante les denrées de première nécessité; si elle augmente la misère publique par des atteintes nouvelles portées à notre commerce , si elle fait couler des flots de sang sur le continent et sur les mers, quels grands services vos calculs politiques auront-ils rendus à l'humanité? Quelle reconnaissance vous devra la patrie pour avoir fait, en son nom et au mépris de sa souveraineté méconnue, un acte de vengeance devenu la cause ou seulement le prétexte d'événements si calamiteux? Oserez-vous lui vanter vos victoires? Je ne parle pas de défaites et de revers, j'éloigne de ma pensée tous présages sinistres; mais, par le cours naturel des événements, même les plus prospères, elle sera entraînée à des efforts qui ('épuiseront insensiblement. Sa population s'affaiblira par le nombre prodigieux d'hommes que la guerre dévore. L'agriculture manquera bientôt de bras. Vos trésors écoulés appelleront de nouveaux impôts. Le corps social, fatigué des assauts qui lui seront livrés au dehors, des secousses convulsives que lui imprimeront les factions intérieures, tombera dans une langueur mortelle. Craignez que, au milieu de ses triomphes, la France ne ressemble à ces monuments fameux qui, dans l'Égypte, ont vaincu le temps. L'étranger qui passe s'étonne de leur grandeur; s'il veut y pénétrer, qu'y trouve-l-il? des cendres inanimées et le silence des tombeaux.
« N'avez-vous pas entendu dans cette enceinte et
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HISTOIRE DE LA TliUHlïUH.
ailleurs des hommes crier avec fureur : « Si le paio est ci cher, la cause en est au Temple; si le numéraire est « rare, si nos armées sont mal approvisionnées, la cause « en est au Temple; si n'ous avons à souffrir chaque « jour du spectacle de l'indigence, la cause en est au. « Temple! » Ceux qui tiennent ce langage n'ignorent pas cependant que la cherté du pain, le défaut de circulation dans les subsistances, la mauvaise administration dans les armées et l'indigence, dont le spectacle nous afflige, tiennent à d'autres causes que celles du Temple. Quels sont donc leurs projets? Qui garantira que ces hommes, qui prodament partout qu'une nouvelle révolution est nécessaire, qui font déclarer telle ou telle section en état d'insurrection permanente; qui disent, à la Commune, que, lorsque la Convention a succédé à Louis, on n'a fait que changer de tyrans, qu'il faut une autre journée du 10 août; que ces mêmes hommes qui publient, dans les assemblées de section et dans leurs écrits, qu'il faut nommer un défenseur à la République, qu'il n'y a qu'un chef qui puisse la. sauver; qui me garantira, dis-je, que ces mêmes hommes ne crieront pas, après la mort de Louis, avec la même violence : « Si le pain est « cher, la cause en est dans la Convention ; si le numé- « raire est rare, si nos armées sont mal approvision- «i nées, la cause en est dans la Convention; st la ma- « chine du gouvernement se traîne avec peine, la « cause en est dans la Convention chargée de la diri- « ger; si les calamités de la guerre se sont accrues par ii la déclaration de l'Angleterre et de l'Espagne, la « cause en est dans la Convention qui a provoqué ces
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LIVKE XXII.
« déclarations par ta condamnation précipitée île Louis?»
« Qui me garantira qu'à ces cris séditieux de la turbulence anarchique, ne viendront pas se rallier l'aristocratie avide de vengeance, la misère avide de changement et jusqu'à la pitié que des préjugés invétérés auront excitée sur le sort de Louis? Qui me garantira que, dans telle nouvelle tempête, où l'on verra ressortir de leurs repaires les tueurs du 2 septembre, on ne vous présentera pas, tout couvert de sang et comme un libérateur, ce défenseur, ce chef que l'on dit être si nécessaire ? Un chef! ah! si telle était leur audace, il ne paraîtrait que pour être à l'instant percé de mille coups. Mais à quelles horreurs ne serait pas livré Paris? Paris, dont la postérité admirera le courage héroïque contre les rois et ne concevra jamais l'ignominieux asservissement à une poignée de brigands, rebut de l'espèce humaine, qui s'agitent dans son sein et le déchirent en tous sens par les mouvements convulsifs de leur, ambition et de leur fureur! Qui pourrait habiter une cité où régneraient la désolation et la mort? Et vous, citoyens industrieux, dont le travail fait la richesse et pour qui les moyens de travail seraient détruits; vous qui avez fait de si grands sacrifices à la Révolution et à qui l'on enlèverait les derniers moyens d'existence; vous dont tes vertus, le patriotisme ardent et la bonne foi ont rendu la séduction si facile, que deviendriez-vous? quelles seraient vos ressources? quelles mains essuieraient vos larmes et porteraient des secours à vos famHles désespérées?
« lriez-vous trouver ces faux amis, ces perfides flatteurs qui vous auraient précipités dans l'abime? Ah!
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fuyez-les plutôt, redoutez leur réponse; je vais vous l'apprendre. Vous leur demanderiez du pain; ils vous diraient : « Allez dans les carrières disputer à la terre « quelques lambeaux sanglants des victimes que nous « avons égorgées; » ou, « voulez-vous du sang? prenez, « en voici. Du sang et des cadavres, nous n'avons pas « d'autre nourriture à vous offrir... » Vous frémissez, citoyens; Ô ma patrie! je demande acte, à mon tour, des efforts que je fais pour te sauver de cette crise déplorable.
« Mais non, ils ne luiront jamais sur nous ces jours de deuil. Us sont lâches, les assassins; ils sont lâches, ces petits Marins nourris de la fange du marais où ce tyran, célèbre au moins par de grandes qualités, fut réduit à se cacher un jour. Ils savent que, s'ils osaient tenter l'exécution de quelques-uns de leurs complots contre la sûreté de la Convention, Paris lui-même sortirait de sa torpeur, que tous les départements se réuniraient à lui pour les écraser de leurs vengeances et leur faire expier, par le plus juste des supplices, les forfaits dont ils n'ont que trop souillé la plus mémorable des révolutions!
« Ils le savent, et leur lâcheté sauvera la République de leur rage. Je suis sûr que, quelque soit le succès de leurs efforts, la liberté ne périra pas; je suis sûr que, souillée de sang, elle trouverait un asile dans les départements. Mais enfin la ruine de Paris, sa scission avec les départements, le gouvernement fédératif qu'elle amènerait, tous ces désordres, aussi possibles et plus probables peut-être que les guerres civiles dont on nous a menacés, ne sont-ils pas d'une assez haute considération