Récit de Itœderer
H1ST0IHIÎ DE LA TlîRREUR.
Pendant que le mi venait à elle, que faisait l'Assemblée?
Les deux ministres Dejoly et Champion l'avaient quittée, après lui avoir l'ait connaître les périls qui menaçaient les Tuileries, lorsqu'arrivent les municipaux, porteurs de l'étrange signification faite au conseil général par Huguenm et ses acolytes.
Desmousseaux 4, le premier substitut de la commune, les accompagne et prend la parole en leur nom. Il expose les événements qui viennent de s'accomplir à l'Hôtel de Ville depuis quelques heures : l'autorité de la commune légale méconnue, les commissaires des sections s' emparant de tous les pouvoirs et prononçant de leur propre autorité la suspension de la municipalité; Mandat arrêté, interrogé, emprisonné2. En entendant ces nouvelles,
1. On lit dans le procès-verbal officiel fie l'Assemblée : « Deux officiers municipaux et un substitut sont introduits à la barre. » Ce n'était évidemment pas Danton, qui était aux Cordelière en compagnie des chefs de l'insurrection ; ce no pouvait Être que Desmousseaux, le seul qui fût avec Danton revêtu du (.ilre de substitut. Depuis le renouvellement partiel de la municipalité, a la fin de 1791, Desmousseaux, dont la nomination datait de l'organisation primitive, y représentait la Constitution; Danton et Manuel, arrivés plus lard, représentaient la démagogie; ils furent tous deux emportés par lit tourmente révolutionnaire; Desmousseaux survécut et devint préfet sous l'Empire.
2. Dans son rapport, Desmousseaux ne fait mention que de l'arrestation de Mandat, et non de sa mort, parce que ce dernier événement ne s'était accompli que depuis son départ de l'Hôtel de Ville.
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LIVRE Vf!. 287 Dalmas d'Aubenas et Voisin demandent que l'Assemblée casse les commissaires et rétablisse dans ses fonctions le conseil général de la commune ; mais à cette proposition un montagnard oppose ces phrases banales à l'usage de tous les démagogues , toujours prêts à excuser les usurpations les plus flagrantes lorsqu'elles servent leur intérêt du moment : « Éclairez le peuple par la persuasion, non pas par des mesures violentes ; dans le péril où se trouve la chose publique, il serait imprudent d'écarter des hommes qui peuvent la servir utilement; attendons des éclaircissements ultérieurs. »
En ce moment, l'Assemblée peut déjà pressentir le peu d'effet que les moyens de persuasion pourront avoir sur la populace en délire. Car les premiers mugissements de l'émeute arrivent jusqu'à elle. Un attroupement considérable entoure le corps de garde des Feuillants et demande la tête de quelques prisonniers qui s'y trouvent renfermés. Ils avaient été arrêtés dans la nuit aux Cliamps-ÉIysées, armés d'espmgoles. — C'est une fausse patrouille, crie la foule, ce sont des royalistes, Suleau est avec eux, Suleau est à leur lètel » — Suleau était un journaliste très-connu pour ses opinions aristocratiques et ses plaisanteries pleines de verve contre les Jacobins et leurs adhérents.
En vain l'Assemblée décrète que « les détenus sont sous la sauvegarde de la loi; » en vain elle envoie des commissaires haranguer les émeutiers, le commandant du corps de garde accourt tout ému à la barre et annonce « que le poste vient d'être forcé, qu'il y a tout à craindre pour la vie des prisonniers. » L'Assemblée réi-
1ère ses ordres, mais oû savait d'avance ce que voulait dire cette phrase qu'on retrouve si souvent dans les procès- verbaux, de l'époque : tout est à craindre pour la vie des prisonniers ! Le plus souvent, au moment même où elle était prononcée, la populace égorgeait les matheureux abandonnés à sa fureur. C'est ce qui était arrivé pour Suleau et plusieurs de ses infortunés compagnons. Une héroïne de carrefour qui , après avoir brillé un instant dans les scènes révolutionnaires, devait mourir misérablement dans un hôpital de folles , une de ces femmes avides de bruit et d'émotions, qui, par une progression naturelle et presque inévitable, commencent par le désordre et la prostitution, passent par l'émeute et l'assassinat, et finissent par la Salpétrière ou la Morgue, Théroigne de- Méricourt avait été plusieurs fois bafouée par le spirituel journaliste; elle était la, hurlant avec fureur, brandissant un sabre, excitant les assassins et demandant sa proie; aussitôt que Suleau lui est livré, elle se jette sur lui et l'égorgé de .sang-froid *.
On coupe les têtes de Suleau et de ses compagnons, on les plante sur des piques et on les promène aux alentours du Manège. Le malheureux Louis XVI peut les
1. Voici comment M. Louis Blanc raconte lo meurtre de Suleau : « Toul ce dont peuvent s'offenser à jamais l'orgueil d'une femme, « sa coquetterie, sa pudeur, Suleau l'avait dit de Théroigne; et o maintenant elle avuit à choisir entre faire tuer son ennemi ou l'hu- « milier on le sauvant ; de ces deux manières de se venger , elle préo féra la moins (ière; ne pouvant monter jusqu'au dédain, elle a descendit jusqu'au meurtre. »
Voilà, il faut en convenir, une singulière manière d'excuser un effroyable assassinat!
LIVBE VII, 399 entrevoie au moment où le cortège royal s'arrête à quelque distance de la terrasse des Feuillants1.
Le procureur-général-syndic fait observer au roi que l'on ne peut pas avancer plus loin avec la garde qui l'accompagne , la loi ayant interdit à toute force armée de franchir, sans y être appelée, le territoire réservé au Corps législatif. Louis XVI, toujours esclave de la loi, fait arrêter la troupe; les officiers municipaux, Borie et J.-J. Leroux, sont dépêchés en avant, à l'effet de prier l'Assemblée de donner les ordres nécessaires 2.
L'Assemblée avait discuté cette question : enverraiton une députation chez le roi, ou bieû î*inviferait-on à venir avec sa famille dans la salle du Manège? Elle s'était refusée à prendre aucune décision, sous prétexte que « la Constitution laissait au roi la faculté de se rendre, quand il le jugerait convenable, au milieu des représentants du peuple. » On l'avertit que le roi et sa famille arrivent. Elle se décide à envoyer au-devant du cortège royal une députation de vingt-quatre membres. Cette députation se croise avec Leroux et Borie, au bas de la terrasse; ces derniers n'en continuent pas moins leur route, et, introduits à la barre, demandent que l'escorte du roi puisse l'accompagner, ou du moins garder les abords du palais législatif. Celte prière, bien naturelle après les meurtres qui viennent d'ensanglanter
4. Voir, à la Gn du volume, la déposition de Noël Avril, sous-Hputenant clans le bataillon des Filles-Sainl-Thomas, reçue le 4 6 août 1792, par les commissaires de la section de la Bibliothèque.