PROCÈS-VERBAL
DES ÉVÉNEMENTS DES 0 ET 10 AOUT 1792 ADRESSÉ AU MAIllE DE PARIS ET A ^ASSEMBLÉE NATIONALE PAU J.-J. LEROUX, 0FF1CI EU MUNICIPAL.
( Voir livre VU. )
Nous avons cru devoir donner, au moins par extrait, la lettre très-longue qui accompagne l'envoi au maire de ce procès-verbaL On ne saurait trop admirer le courage que J.-J. Leroux déploie, au moment même où l'on égorge dans les prisons, en stigmatisant les bourreaux et en demandant des juges pour luimême.
« Monsieur le maire,
« La loi m'ordonne de dresser procès-verbal des événements qui ont eu lieu les 9 et 10 août dernier, et dans lesquels, en qualité d'officier municipal, j'ai été obligé d'agir....... Ma minute, mise au net le let septembre, et les pièces qui y sont relatives sont déposées chez un notaire de Paris ; j'ai l'honneur de vous envoyer «ne copie certifiée que je vous prie de communiquer au conseil général de la commune. J'en adresse une seconde à la commission extraordinaire de l'Assemblée nationale, la troisième est remise à ma section (celle de la Grange-Batelière), et je garde la quatrième
« Je' me rendis au château des Tuileries dans la nuit du 5 au ti août, y étant engage au nom du roi, parce qu'au sujet de la
translation des fédérés marseillais, le bruit s'était répandu qu'on devait attaquer le Château et enlever le roi et sa famille... J'y suis arrivé vers deux heures après minuit. Le roi était dans la salle du conseil. C'était la première fois que je conversais avec lui... L'alerte était fausse; le plus grand calme régna dans la ville. Le roi se retira vers trois heures, et, à cinq heures, j'étais rentré chez moi.
«... Le lundi 7, j'éloignai de Paris ma femme et mes enfants... Après leur départ, j'arrangéài mes affaires domestiques. Je voyais la mort au milieu du chemin dans lequel me poussait le devoir. Elle ne m'a pas fait reculer d'un pas, je vous l'assure; cette idée ne me paraît horrible que quand j'y joins celle d'un meurtre inutile. Mais une mort comme celle de Simonneau, pour la défense de la loi, m'a toujours paru le dernier terme de gloire où puisse prétendre un citoyen obscur
« Je suis entré dans ces détails, monsieur le maire, parce que j'ai l'intention de faire imprimer tout ce que j'ai l'honneur de vous adresser aujourd'hui, aussitôt que la France aura recouvré la liberté de la presse, aussitôt que l'inquisition des destructeurs des lois sera détruite elle-même. Je veux, moi aussi, instruire le peuple sur mon compte ; je veux être jugé lorsqu'il y aura d'autres tribunaux que celui de Robert ei de ses compagnons1, accusateurs, rapporteurs, juges et bourreaux tout ensemble. Je veux tout cela le plus promptement possible, parce que si quelque chose était capable de me déterminer à quitter ma malheureuse patrie, ce serait la honte de ne devoir ma sûreté qu'à une amnistie; je veux justice et non pas grâce, générosité ou indulgence.
« Un ami m'annonce, le h septembre, qu'on est venu le jour même pour m'enlever de chez moi; que l'on a pris mon voisin, mon collègue et mon ami, M. Cahier, qu'on l'a mis à l'Abbaye, et que, le lendemain de son arrestation, confondant criminels, condamnés, accusés, innocents, mais prévenus par ces messieurs ; on a, dis-je, égorgé tous les prisonniers que certains scélérats avaient désignés à lafure\ir du peuple. Pour cette fois,
1. Robert, chef de brigands, pièce que l'on jouait alors au théâtre du Marais.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
NOTES
se trouvera-t-il quelqu'un d'assez niaisement atroce pour nous
vanter la justice de ces hordes d'assassins?
« Il y a longtemps que je l'avais prédit à plusieurs de mes collègues, en leur montrant ces figures basanées... Voilà ceux qui nous massacreront, leur ai-je dit....
« J.-J. Lehoux. »
» 5 septembre 1702.
<( Monsieur le président de l'Assemblée nationale,
« En qualité d'officier municipal et m'étant trouvé au château des Tuileries dans la nuit et la matinée du 10 août, j'ai dû, pour obéir à la loi, dresser procès-verbal des faits dont j'ai été témoin. J'ai l'honneur de vous adresser une copie de ce procèsverbal que j'ai envoyé au conseil général .da la commune et une copie de ma lettre à M. le maire de Paris. Vous y verrez l'extrême désir que j'ai d'obtenir justice, soit du conseil général, soit d'un tribunal, après que l'Assemblée nationale aurait prononcé qu'il y a lieu à accusation. J'ai joint à mon procès-verbal, mais pour M. le maire seulement, des notes que j'aurais l'honneur de vous faire passer si elles devenaient nécessaires à l'instruction de la commission. Ce que je redouterais le plus, monsieur le président, ce serait de ne devoir ma tranquillité qu'à une amnistie. Le coupable seul doit la désirer, l'homme qui n'a rien à se reprocher veuE un jugement.
« suis, etc.
« J.-J. Leroux. »
Proobs-ocrbal des événements relatifs à ia journée du 10 août, cl dans lesquels je soussigné, J.-J. Leroux, o/Jicier municipal cl administrateur du département des domaines, fmances et impositions de la ville de Paris, -ai été acteur ou témoin. (1er septembre 1702, iv" de la liberté.)
« Le jeudi 9 août 1792, ivc de la liberté, j'étais un des huit membres du conseil général de la commune qui devaient être
en permanence depuis dix heures du soir jusqu'à six heures du matin. Je me rendis à six heures à la maison commune. Je ne parlerai point de la séance ; sans doute, que le procès de la municipalité sera public; je rendrai seulement compte de ce qui m'est personnel. M. le maire était allé an château des Tuileries. M. Cousin présidait en son absence, les tribunes étaient pleines et fort tumultueuses. Il en partait des propos insultants pour le conseil. Je priai M. le président de ramener l'ordre et d'obtenir du silence. Je fus invectivé, menacé de la manière la plus formelle et la plus effrayante pour quiconque n'aurait pas eu fait d'avance le sacrifice de sa vie. Néanmoins, je ne pus résister à mon indignation et je dis à ceux .qui occupaient les tribunes : « Si vous êtes dans l'intention d'exécuter vos menaces, vous « êtes en force, descendez et sacrifiez vos magistrats; ils sont à « leur poste; mais si vous êtes incapables d'un crime, sachez « porter au conseil le respect que vous lui devez. » — Le silence régna quelque temps.
« Vers onze heures et demie, M. le président chargea MM. André, Desmousseaux et moi d'aller à l'Assemblée nationale lui rendre compte de l'état présent de Paris et de rapporter des nouvelles de M. le maire et de nos collègues qui étaient avec lui. Admis à la barre, je portai la parole et j'instruisis l'Assemblée que le conseil général était réuni, qu'un grand rassemblement se faisait au faubourg Saint-Antoine, que les sections étaient assemblées, que le conseil général avait envoyé des commissaires auprès des sections et auprès des citoyens composant l'attroupement, pour les rappeler à la loi ; que plupart de ces commissaires avaient été retenus; que dans le moment présent le tocsin sonnait et que dans tout Paris on battait la générale ou au moins des rappels très-précipités.; qu'un citoyen était venu annoncer au conseil général qu'une section avait arrêté de ne plus reconnaître ni la municipalité ni le département, ni même l'Assemblée nationale, mais que nous ne pouvions point donner cette nouvelle comme certaine, parce que le conseil ne l'avait point reçue officiellement; qu'un grand nombre de citoyens armés se proposaient de venir à l'Assemblée nationale demander la déchéance du roi, et se promettaient de ne point quitter les environs du lieu de ses séances que cette dé-
NOTES
chéance n'ait été prononcée; que le maire était au château des Tuileries avec plusieurs officiers municipaux ; que, d'ailleurs, il n'y avait encore presque personne sur la place de la Maison commune lorsque nous l'avions traversée, et que, dans toutes les rues par lesquelles nous avions passé, tout était fort tranquille. Les honneurs de la séance nous furent accordés, mais comme nous nous retirions pour- nous rendre à notre poste, je revins à la barre ajouter à mon récit : « qu'un membre de l'Assemblée nationale avait été arrêté à Charenton, conduit à la section des Quinze- Vingts, et qu'après beaucoup d'incidents il avait été rendu à la liberté. »
« De la salle de l'Assemblée nous allâmes aux Tuileries, où je trouvai M. le maire assis près du pont Royal sur le bord de la terrasse qui règne le long du Château ; il était avec MM. Borie, Boucher — René, Therrin, etc. Après l'avoir instruit de notre mission auprès de l'Assemblée nationale, je liai conversation avec M. Borie. Nous montâmes ensemble dans les appartements.; nous allâmes à la salle du conseil. Nous y trouvâmes la reine, Madame fille du roi, et madame Ëlisabeth, deux dames, que je sus depuis être Mme de Lamballe et Mme de Tourzel , les six ministres, dont je ne connaissais que mes trois anciens collègues, M. Mandat, commandant général de la garde nationale, M. de La Chesnaye, chef de légion, quelques autres officiers et environ une vingtaine de personnes sans uniformes. Le reste des appartements pouvait contenir cent cinquante à deux cents personnes, sans parler des gardes nationaux et des Suisses. On nous dit que M. Rœderer était à reposer dans une pièce à coté. Il pouvait être une heure ou une heure et demie après minuit.
Après avoir répondu pendant quelque temps aux questions que nous firent la reine, Mme Élisabeth et quelques autres personnes, on nous annonça que M. le maire avait été mandé à l'Assemblée nationale, qu'il s'y était rendu ; vers deux heures et demie, nous apprîmes qu'il était retourné à la maison commune.
« Désirant savoir des nouvelles du conseil général et de l'état présent de la ville, j'engageai un des officiers présents à envoyer, au défaut d'ordonnances, quelques gardes nationaux afin d'établir une correspondance entre le conseil général et les officiers
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France