‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. deuxièmeChapitre 38 sur 237 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Quand on écrit l'histoire de 1792, on est obligé de se servir de la même dénomination, celle de fédérés, pour désigner à la fois et les braves qui, par leur courage, sauvèrent la France de l'invasion étrangère, et les misérables qui empruntèrent le masque du dévouement pa^ triotique pour se" livrer impunément au meurtre et au pillage1. Nous n'aurons pas assez d'éloges pour les uns, pas assez de mépris pour les autres.

Chaque soir, la salle de la rue SaintjHonoré était remplie de pseudo-fédérés, qui venaient déposer sur le bureau du président les lettres de créance à eux remises par les frères et amis des sociétés affiliées, à l'instigation desquelles ils avaient pris la route de Paris. Aux applaudissements des habitués du lieu, ils se posaient en arbitres des destinées de la France, ils s'arrogeaient le droit de parler au nom de leurs départements, qui certes iie leur avaient donné aucun mandat à cet effet. Ainsi, l'on entendait (12 juillet) deux fédérés de la Charente déclarer qu'ils ne quitteraient Paris qu'après que l'As-

\. Dans la séance du club des Jacobins du 12 juillet, le journaliste Robert demanda a que le nom de fédérés, donné aux. hommes envoyés des départements, fût remplacé par celui d'insurgés, le seul, dit-il, qui leur convînt. » C'était la vérité, mais toute vérité n'est pas bonne à dire; on fit taire le malencontreux orateur et la société passa à l'ordre du jour. Voir l'Histoire parlementaire de Bûchez et Roux, t. XVI, p. 117.

semblée nationale aurait statué sur le sort du pouvoir exécutif; d'autres, du Calvados, demandaient ouvertement ta destitution du roi; un de leurs émules, de la Drôme, s'écriait (16 juillet) : « Le peuple seul peut sauver la France; mais où trouver le peuple?... dans les fédérés ! Si l'Assemblée nationale n'a pas le droit de rendre la souveraiuelé au peuple , le peuple la reprendra. » Le peuple, bien entendu , c'était lui et ses dignes acolytes.

On organisa aux jacobins un comité central des fédérés, qui, réuni aux principaux meneurs du club, se mit en rapport avec les comités occultes des diverses sections parisiennes. Ce comité central devint bientôt la cheville ouvrière de l'insurrection. Son premier acte fut de lancer le programme suivant, en opposition manifeste avec les décrets de l'Assemblée : « Arrivés ou en route, les fédérés ne doivent point se laisser diviser, ils doivent faire niasse à Paris, et, malgré tous les ordres qui pourraient leur être donnés, refuser de se rendre au camp de Soissons. »

En s'obstinant à ne pas quitter Paris après le délai fixé par la loi, les fédérés pouvaient courir le risque de ne pas toucher les trente sols par jour qui leur avaient été alloués. On proposa, en séance publique des jacobins, de pourvoir à cette difficulté financière. Un grand nombre d'adeptes déclarèrent qu'ils étaient prêts à recevoir chez eux chacun un fédéré. Dès lors, ces individus, hébergés, fêtés, échauffés sans cesse par les libations faites en nombreuse compagnie et par les discours prononcés en leur honneur dans le club Saint-Honoré,

LIVRE V. 107 devinrent, on le conçoit sans peine. Jes instruments aveugles de la formidable société.

Le 4 7 juillet, une dépulatîon de fédérés se présente à la barre de l'Assemblée et y lit une adresse où l'on trouve les phrases suivantes : « Représentants, on nous dit que la nation est en danger : c'est nous appeler à son secours, c'est nous dire qu'il faut qu'elle soit sauvée; si elle ne peut l'être par ses représentants, il faut bien qu'elle le soit par elle-même...

>< Pères de la patrie, nous ne voulons point porter atteinte à notre constitution, mais nous voulons qu'elle soit et qu'elle puisse être exécutée; nous ne refusons pas d'obéir h un roi, mais nous mettons une grande différence entre un roi et une cour conspiratrice dont la constitution même, dont lotîtes les lois divines et humaines réclament la punition et l'expulsion. »

Après avoir' employé cette précaution oratoire, les pétitionnaires dénoncent La Fayette, s'étonnent qu'il existe encore, demandent la destitution des directoires départementaux coalisés contre la liberté publique, et réclament « qu'il soit fait du pouvoir exécutif ce que le salut de l'État et de la constitution même exigent dans les cas où la nation est trahie par lui. »

Aux jacobins, les fédérés parlaient un langage à peu près semblable :

« Frères et amis, nous avons entendu les cris de la pairie en péril, et nous avons volé à son secours... C'est à Paris que nous devons vaincre ou mourir, et nous avons juré d'y rester. C'est ici notre poste; c'est le lieu de notre triomphe ou ce sera celui de notre tombeau...

« Simples comme la nature, purs comme l'air que l'on respire dans nos campagnes, ce n'est pas sur nous que le souffle empoisonné des ambitieux portera sa contagion... Déjà des cabales se laissent deviner, qui voient le salut de l'État dans un changement de ministres... »

Le journal des jacobins ne nous a pas conservé le nom de l'auteur de ces deux pièces d'éloquence, nous serions tenté de les attribuer à Robespierre lui-même. Nous croyons le reconnaître au style filandreux et bucolique qui lui est particulier, à la tendresse toute paternelle avec laquelle il accueillit ces deux adresses dans son journal, le Défenseur de la Constitution (n° 10), et surtout à l'allusion insidieusement lancée dans la dernière phrase contre les Girondins. Robespierre n'occupait alors aucun emploi public. Il s'était cantonné dans le. club de la rue Saint-Honoré ; là, comme le dieu caché au fond du temple, il rendait ses oracles en attendant' que ses séides inaugurassent au grand jour le culte de la haine, de l'envie et de la délation, déités que l'orgueilleux tribun personnifiait en lui.

Les pseudo-fédérés se déclaraient chaque jour prêts à mourir pour la patrie, mais il restaient à Paris, couraient les tavernes et les clubs, s'amassaient aux abords de l'Assemblée et du château pour insulter la famille royale et les députés constitutionnels, faisaient des adresses pour demander la mise en accusation des gé-

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