LIVRE V
dernière et suprême sommation adressée à Louis XVI, c'était le résumé officiel de la lettre remise par l'intermédiaire de Boze.
« Sire,
« La nation française vous a confié le soin de sa « défense, et les officiers de nos troupes ont fui chez les « puissances étrangères. Réunis à vos parents, à vos « courtisans, à vos gardes, ils forment une armée et « nous ont déclaré la guerre... Le peuple français voit <> ses frontières envahies, ses campagnes menacées... « D'un bout du royaume à l'autre, des prêtres, des « nobles, des factieux de toute espèce troublent le repos « des citoyens et tous s'honorent du titre de vosdéfen- « seurs... Par quelle fatalité sommes-nous obligés de « douter si ces ennemis de la France vous servent ou n vous trahissent? »
Puis venaient des allusions très-directes au renvoi de Roland, Clavière et Servan, a la possibilité d'une réconciliation si le roi s'entourait d'un ministère vigilant et ferme- L'adresse se terminait ainsi :
« La nation seule saura sans doute défendre et con- « server sa liberté; mais elle vous demande, sire, une « dernière foin, de vous unir à elle pour défendre la « constitution et le trône, »
Brissot alla très-loin dans ses avances.
« S'il existe, dit-il, des hommes qui travaillent à établir maintenant la république sur les débris de la constitution, le glaive de la foi doit frapper sur eux comme sur les amis actifs des deux chambres et sur les conlre-révo-
lutionnaires de Coblentz... » Appuyant l'adresse présentée par Guadet, il ajouta : « Il vaut beaucoup mieux tenter cette suprême démarche, quel qu'en doive être le succès, que de discuter prématurément la déchéance... ; car il importe de suivre l'opinion de la grande masse des Français qui veulent la constitution etont une égale horreur pour le patriotisme ardent et le modérantisme extrême ; point de succès dans la guerre entreprise, si nous ne la faisons sous les drapeaux de la constitution... Les dangers augmentent, les troupes ennemies nous menacent de près, dit-on; soit! ce qui est plus dangereux, selon moi, c'est que la moitié de la nation se réunisse à nos ennemis. Tel serait infailliblement notre sort, si vous prononciez ainsi la déchéance avant que toute la nation soit bien convaincue qu'elle a été encourue, avant qu'un mur et sévère examen n'en démontre l'évidence. »
Brissot avait été fréquemment interrompu par les murmures de l'extrême gauche et des tribunes ; les épi— thètes de « scélérat, » de « traître à double face, » de « doublure de Barnave, => lui avaient été prodiguées ; la droite l'avait au contraire plusieurs fois soutenu de ses plus chaleureuses acclamations. Quand l'orateur descendit de la tribune, les huées des spectateurs redoublèrent, mais la très-grande majorité de l'Assemblée1
4. Cela est constaté par le Journal des Débals et Décrets, n" 303, et par le Moniteur, page 883. Le dernier ne donne qu'une analyse du discours et annonce qu'il le reproduira en cnlier dans un de ses prochains numéros; mais les rédacteurs du Moniteur, toujours à l'affût de la faveur populaire, et s'apercevant du mauvais effet que la