LIVRE VI. H
voyaient aujourd'hui en elle un obstacle à leur retour triomphal, soit comme conseillers du faible Louis XVI, soit comme chefs d'un conseil de régence, si le roi périssait dans la tourmente révolutionnaire? Mais de pareilles assertions veulent être prouvées, et celles-ci sont restées à l'état de rumeurs.
Quoi qu'il en soit, la masse des émigrés n'était et ne pouvait être initiée à tout ce machiavélisme des cours; la plupart ne s'inquiétaient que de la restauration de leurs privilèges et de la punition de ceux qui avaient osé les leur ravir. Sous l'empire d'illusions étranges, fruitsordinaires de l'émigration, ils répétaient sans cesse à leurs alliés qu'ils n'auraient besoin que de se présenter pour se faire ouvrir les portes de toutes les places qui se trouvaient entre la frontière et Paris.
La plus plausible explication de leur conduite, c'est qu'ils n'étaient pas de leur temps. Ils se croyaient encore à l'époque des croisades et envoyaient des quenouilles aux retardataires; ils en étaient au moins aux idées de la Ligue et de la Fronde, et s'étayaïent de l'exemple de Guise, de Turenne et de Coudé, qui, eux aussi, n'avaient pas hésité, pour venger leurs querelles particulières, à attirer l'étranger au sein de leur patrie.
Louis XVI et la reine elle-même avaient vu avec douleur l'émigration prendre depuis quelque temps d'immenses, proportions'1. Ils avaient cherché à retenir les
\ . Dans ses correspondances les plus intimes, la reine ne cessait de se plaindre des émigrés avec une très-vive amertume. Nous trouvons ces plaints exprimées dans deux lettres, écrites les 10 et 21 août 1791 , ;tu comte de Mercy-Argenteau, l'amuaisadeur et le confident de l'em-
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46i HISTOIRE OK LA TE KREUR.
lidèles serviteurs qui leur demandaient conseil*; ils ne cessaient d'envoyer des affidés auprès de leurs amis les
perour Léopold, et sur l'authenticité desquelles le moindre doute ne peut subsister. Elles furent déposées aux archives secrètes de Vienne, puis, par un (.les plus bizarres caprices du sort, rapportées en France par ordre de celui qui, douze ans après les. événements que nous racontons, occupait le trône de Louis XVI, faisait camper son armée dans les jardins de Schœnbrun et devait épouser la propre nièce de Marie-Antoinette.
Voici les passages les plus significatifs de ces deux lettres, dont nous avons tenu les originaux entre les mains :
« 10 août ]791.
« Nous retomberions, sous les agents des princes et des émi-
grants, dans un esclavage nouveau et pire que le premior, puisque ayant l'air de leur devoir quelque chose, nous ne pourrions pas nous en tirer; ils nous le prouvent déjà en rerusant de s'entendre avec les personnes qui ont notre confiance, sous le préteste qu'elles n'ont pas la leur, tandis qu'ils veulent nous forcer (le nous livrer à M. de Calonne, qtii sous tous les rapports ne peut pas nous convenir, et qui, je crains bien, ne suit en tout ceci que son ambition, ses haines particulières et sa légèreté ordinaire, en croyant toujours possible et fait tout ce qu'il désire. Je crois même qu'il ne peut que faire tort à mes deux frères, qui, s'ils n'agissaient qus d'après leur cœur seul, seraient sûrement parfaits pour nous «
. 21 août 1191.
« Vous connaissez pjr vous-même les mauvais propos et les
mauvaises intentions des émigrants; les loche;, après nous avoir abandonnés, veulent exiger que seuls nous nous exposions, et seuls nous servions tous leurs intérêts. Je n'aense pas les frères du roi ; je crois leur cœur et leurs intention; pu/es; unis il; son: entourés et menés par des ambitieux qui les parJront aprè; «oui i.voir perdus les premiers. »
\, Voir les Mémoire&de M"1 de La Roc'.ipjicquJein et sj vie, par M. Nette nent.